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Posts Tagged ‘alimentation écologie agro-alimentaire’

L’industrialisation à marche forcée réduirait-elle notre espérance de vie ? Philippe Desbrosses rappelle que les pratiques intensives de fertilisation artificielle épuisent dangereusement la fertilité des sols, détruisent les agrosystèmes et enraient le moteur biochimique du vivant tandis que l’uniformité génétique menace l’avenir alimentaire de la planète…

 

En 1987, l’agriculteur Philippe Desbrosses, docteur en science de l’environnement et expert-consultant auprès des instances européennes, publiait aux éditions du Rocher la première édition d’un livre qui s’est révélé pour le moins prophétique. Sa ferme-école de Sainte-Marthe (Sologne) sensibilisait déjà à la santé de l’environnement, s’opposant à une « logique » de l’agriculture aboutissant à « une diminution de la diversité alimentaire et de la diversité génétique »  servant « les standards industriels des monopoles »…

« Faire cracher la terre »…

Depuis, l’ouvrage a fait son chemin et connaît sa sixième édition chez Dangles – après avoir lu la première, l’abbé Pierre le gratifiait d’une préface (« il fallait ce livre ! ») – mais l’éventail des variétés alimentaires s’est encore restreint…

Voilà vingt-huit ans, Philippe Desbrosses prévenait : «  Les sols cultivables ne résistent pas à l’exploitation sauvage à laquelle on les soumet depuis les années 60. A coup de doping et d’artifices, on veut faire « cracher » à la terre, et tout de suite, les millions de quintaux et d’hectolitres de son corps, pour la laisser ensuite exsangue et stérile, comme on le fait avec un gisement minier dont on exploite le filon jusqu’à épuisement, pour recommencer ailleurs, et ainsi de suite. Cette pratique de la mine, appliquée à la terre, au lieu de perpétuer et d’entretenir ses cycles de reproduction, constitue une aberration qui risque de coûter très cher à notre insouciante civilisation. ».

Il n’échappe à personne que cette logique d’extraction des ressources a accumulé des situations pour le moins explosives, la production agro-alimentaire « moderne » répondant de moins en moins aux exigences nutritionnelles et sanitaires des populations : « Les lois de l’économie productiviste, les nécessités de la rentabilité financière n’avaient pas permis que l’on se préoccupât de ce détail accessoire : la protection de l’environnement ! ». En somme, une suicidaire aberration nous aurait fait « gaspiller aujourd’hui la fertilité dont nous aurons besoin demain ».

 

La grande leçon de tous les temps…

 

Au terme d’un panorama historique depuis la révolution néolithique, Philippe Desbrosses nous rappelle que la grande leçon de tous les temps, c’est qu’ « il n’y a pas de civilisation sans une agriculture prospère » et que « les sociétés qui n’ont pas su vivre en heureuse harmonie avec leur sol s’affaiblirent progressivement et disparurent »…

Le mot « humain » n’a-t-il pas la même étymologie que le mot « humus » ? Le saccage du second par l’abus de substances chimiques (et par la trilogie NPK c’est-à-dire azote, phosphore et potasse) laisse mal augurer de la survie du premier… Alors que l’agriculture est assurément l’activité la plus vitale sur terre, cette base essentielle a été dévalorisée et dépouillée de tout ce qui l’assurait de sa pérennité par une entreprise systématique de gaspillage organisé…

Abordant « le scandale du blé inpanifiable » et de la détérioration de la qualité organoleptique du pain, il rappelle que nos aliments ne peuvent être « soumis aux seuls impératifs industriels et commerciaux, à la seule compétition des marges et des rendements ».

Mais le pire n’est-il pas déjà consommé ? L’avènement du tracteur a « sonné le glas de l’équilibre agro-sylvestre-pastoral, en conduisant à l’abattoir des contingents de millions de chevaux » et toutes les trente secondes, une exploitation agricole disparaît dans le monde…

Rappelant le circuit du poison (le consommateur sait-il qu’il absorbe des pesticides en savourant son café ou un fruit ?) et le « détournement de marché » par la modification génétique des plantes, Philippe Desbrosses lève une partie du voile sur l’utilisation de « l’arme alimentaire absolue » qui met les industries agro-alimentaires en position dominante face à des consommateurs désorganisés… Aux contribuables de « supporter les coûts sociaux de la pollution des nappes phréatiques, de la désertification rurale, des incendies de forêts, du chômage, du gaspillage de l’énergie, du soutien artificiel des prix par les subventions »… Le moment de rupture qui verra des « foules sans revenus » côtoyer des « montagnes de marchandises sans marché » ne se rapproche-t-il pas ?

 

Faire refleurir les déserts ?

La survie du monde dépendrait-elle d’une poignée de plantes et de leur vigueur, comme le soulignait le Canadien Pat Roy Mooney ?

L’ère agricole a été celle du village, l’ère industrielle (produire plus pour consommer toujours plus) celle de la ville et de la quête du bonheur par l’accumulation de biens matériels : la postindustrielle sera-t-elle à nouveau celle du village annoncée par le Pr René Dubos ? En certaines contrées de ce monde menacé, le désert refleurit – ce qui va de pair avec une prise de conscience globale consistant à « traiter l’argent comme un moyen d’aide naturel à la création de richesses, non plus comme une marchandise de spéculation ou de domination ».

Dans le monde à venir, la population pourrait bien comprendre l’ardente nécessité de « produire directement l’essentiel de ses propres besoins en subsistances » – et ce, d’autant plus vite que les coûts réels et transferts de charges en tous genres ne pourront plus être camouflés indéfiniment… Redevenir paysans pour conjurer « l’apocalypse alimentaire » annoncée ? Une « intelligence verte » qui pourrait à nouveau transformer la terre en jardin est à réinventer. Pour Philippe Desbrosses, la première condition à ce sursaut est que « tous les adultes conscients des menaces qui pèsent sur la vie terrestre soient animés par le même sentiment de responsabilité collective et s’unissent pour participer à une œuvre pédagogique de réconciliation avec la nature, avec la vie, avec l’ordre cosmique » – en somme, « le pouvoir de l’amour contre l’amour du pouvoir »…

Utopie à l’ère du maillage numérique et de l’argent hors sol ? « C’est justement la cause principale des crises et le mal profond dont souffre la société moderne : l’absence de solidarité nous incline à ne pas jouer le jouer et, circonstance aggravante, lorsque tout le monde triche, on peut même s’attendre à ce que le jeu devienne un jeu de massacre »… Quand le désert se sera étendu jusqu’à l’effacement de toute possibilité de vie, cette « donnée »-là serait-elle enfin devenue urgence jaillie de l’implosion de tous les calculs ? Ce serait seulement lorsque tout sera sur le point d’être perdu que l’essentiel pourra être sauvé ?

Philippe Desbrosses, Nous redeviendrons paysans, Dangles, 272 p., 20 €

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