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L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €

 

 

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En cinquante ans de scène, Yvette Guilbert (1865-1944) est passé du format d’« affiche vivante » de la Belle Epoque à celui de « monument de la chanson française »…

 

 

Ses longs gants noirs, sa flamboyante chevelure rousse, sa robe de satin vert et sa silhouette filiforme croquée par Toulouse-Lautrec (1864-1901) ont incarné comme personne « l’esprit 1900 ».

Sa vie commence bien avant, sous Napoléon III, comme dans un roman naturaliste, avec son lot d’humiliations et de privations : à peine jetée au monde, le 20 janvier 1865, au 78 de la rue du Temple (Paris 3e), au foyer d’Hyppolite, comptable fâché avec les chiffres, et d’Albine Hermance, la petite Emma est privée d’enfance…

Dès ses douze ans, elle aide sa mère, chapelière et couturière, à subvenir aux besoins de la famille – de quoi ressentir dans chaque fibre de son être l’urgence de « s’en sortir », comme elle l’écrira plus tard dans ses Mémoires menées tambour battant comme un roman d’apprentissage : « C’est de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sévères, car j’ai vécu les détresses de la vie. »

 

 

« Timide à la ville, audacieuse sur scène »…

 

Que peut faire une gamine de Paname peu avant la Belle Epoque si ce n’est tenter sa chance au théâtre? Vendeuse à seize ans au Printemps du boulevard Haussmann, elle prend des cours d’art dramatique.

« Timide à la ville et audacieuse sur scène », elle débute en 1885 aux Bouffes du Nord. Le succès se fait attendre mais ses rôles gagnent en épaisseur au Théâtre des Nouveautés où elle joue Feydeau puis au Théâtre des Variétés. Elle épouse Max Schiller, un chimiste d’origine allemande, puis se tourne vers le café-concert, réputé pour sa « musique canaille » …

Le féroce chroniqueur Jean Lorrain (1855-1906) décrit dans Poussières de Paris  ces « femmes grasses et charnues », à la poitrine forcément offerte au caf-conc’ : « C’est l’étal, le morne et sexuel étal. A tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent ou, tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis. »

Il trousse pour celle qui prend le prénom d’Yvette (celui d’une héroïne de Maupassant) quelques couplets comme Fleur de Berge qu’elle interprète au Chat noir, à l’Eden ou à l’Eldorado – mais elle écrit elle-même nombre de ses chansons, guidée par ce principe : « faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains une exposition de croquis humoristiques chantés »…

Elle affirme son image de femme menue en une époque de beautés plantureuses et se fait remarquer en 1890 dans la revue légère de George Auriol (1863-1938), Pourvu qu’on rigole, au Divan japonais, dirigé par Jehan Sarrazin (1863-1904) qui la surnomme « la diseuse fin de siècle » car elle entrecoupe ses chansons de récitatifs passionnés.

En 1892, elle triomphe enfin à Liège puis à Bruxelles avec La Pocharde, une chanson écrite par elle – nul n’est prophète en son pays – et impose un registre libertin jusqu’alors interdit aux femmes…

En 1895, elle se produit dans le salon de l’éditeur Charpentier devant un parterre de littérateurs qui ne ménagent pas leurs éloges dans le livre d’or- dont le vieux Edmond de Goncourt (1822-1896), sidéré par sa parfaite maîtrise tant du français châtié que de l’argot… Grande lectrice, Yvette est sans doute la plus « lettrée » des chanteuses de ce temps – elle le prouve à travers ses romans comme La Vedette (1902) ou Les Demi-vieilles (1902)…

Frappée par une « longue et douloureuse maladie », elle est touchée par la foi et impose, à côté de son répertoire d’amuseuse publique d’édifiantes complaintes (Le Miracle de Saine-Berthe, La Passion du doux Jésus ou Voyage à Bethléem) ainsi que des chansons médiévales…

Le plus fidèle de ses admirateurs habite Vienne et s’appelle… Sigmund Freud (1856-1939). Fasciné par cette chanteuse si « intellectuelle », le père de la psychanalyse accroche son portrait au mur de son bureau, à côté de celui de Lou Andreas Salomé (1860-1937) – il apprécie tout particulièrement Dites-moi que je suis belle, précisément une chanson médiévale…

Infatigable, Yvette fonde le Théâtre du Moyen Age (1902) et une école de chant, triomphe au Carnegie Hall à New York (1906), écrit des récits de voyage (La Passante émerveillée, 1929), des livres édifiants (Légendes dorées inspirées par la vie de Jésus, 1914) et des ouvrages didactiques comme L’Art de chanter une chanson (1928) – sans oublier ses trépidants Mémoires, La Chanson de ma vie (1927) – et anime des émissions de radio – surtout, ne rien lâcher…

La « femme du XIXe siècle » qui soignait ses effets visuels à travers ses affiches investit l’invention du XXe, le cinématographe Lumière, et passe de petits rôles à partir de 1904 au Faust (1926) de Murnau (1888-1979) et à L’Argent (1928) de Marcel L’Herbier (1888-1979).

Si elle a travaillé son apparence pour « ressembler à un dessin », elle demeure dans la mémoire collective comme chanteuse, grâce à sa diction irréprochable que lui envie même la diva Emma Calvé (1858-1943). Qu’elle conte la douleur des rejetées (La Soularde, La Pierreuse) ou qu’elle caricature les bourgeois (La Partie carrée), elle incarne chacune de ses créations avec une intensité dramatique accentuée par l’expressivité de son visage maquillé en blanc jusqu’à « faire macabre » – jusqu’au bout, elle se veut icône des temps qu’elle traverse…

Devenue un monument de la chanson française, elle s’éloigne de la silhouette longiligne de l’insolente « affiche vivante » qui sut émouvoir le Paris « fin de siècle » et se crée des rôles sur mesure comme dans la comédie musicale, Madame Chiffon, marchande de frivolités (1933) – la production n’avait pu trouver de vieille dame appropriée…

La restitution de ses enregistrements, entre 1897 et 1934, depuis les débuts du cylindre mécanisé, ranime un peu de la présence de la diseuse dont le filet de voix épousant le texte de trop près au détriment de la mélodie ne ferait plus recette. Aurait-elle inventé le slam à l’époque des symbolistes ? Elle a écrit ses chansons et ses livres comme des lettres qui nous sont toujours adressées – et ce, sans fausses notes…

Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927

En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

Adaptant une « archéologie des medias » pensée aux Etats-Unis, le philosophe Yves Citton invite à prendre la mesure de l’emprise du système médiarchique à l’ère de la grande accélération. Ainsi que de toutes les implications socio-environnementales de la « matérialité paradoxale » de ces «nouveaux media censés assurer le triomphe de l’immatériel ». Alors qu’ils monétisent nos existences ,  maximisent les « profitabilités financières  à nos dépens communs » et colonisent notre avenir …

 

Voilà un peu plus d’un an, l’on vit le « temps de cerveau disponible » d’une nation occupé par un humble bout de tissu féminin qu’une « caste politico-médiatique » agitait en brûlant enjeu de société aux yeux médusés d’une population confrontée à des urgences autrement plus vitales… On vit tout ce qu’un pays compte comme présumée « intelligence collective » jeter de l’huile sur le feu pour alimenter un feuilleton de pure folie médiatique enjoignant de se « positionner » contre ledit tissu… Le voile ou le nombril ? Le choc des incultures avant le choc des civilisations ? Est-ce ainsi que l’on déchire une vieille trame civilisationnelle ?

C’est ce que le philosophe Yves Citton considère comme un cas d’envoûtement médiatique dont il invite à « repérer les effets architecturaux de voûte résonnante » – là où l’on ne pourrait voir pour le moins qu’un décalage ou une désynchronisation patente : « Ce qui circule autour de nous a besoin de passer en nous pour prendre sens et faire matière »…

Dans un essai d’une haute exigence au confluent de tous les champs de connaissance, Yves Citton redessine la déroutante cartographie d’une « médiarchie » saisie en « milieu de conditionnements croisés » dont la globalisation numérique semble l’ultime aboutissement à l’ère de toutes les aberrations tant environnementales que sociales – et de toutes les dilapidations…

Le terme « médiarchie » désigne « le pouvoir qu’exercent les médias en tant que milieux » tel que l’anthropologue Edward Sapir (1884-1939) l’avait déjà formulé en 1929 : « Nous voyons, nous entendons, nous éprouvons certaines expériences très largement en fonction des habitudes langagières de notre communauté, qui nous prédispose à certains choix d’interprétation ».

Nous sommes en médiarchie « en ce sens que notre attention au réel comme nos capacités d’agir sur lui passent aujourd’hui majoritairement par l’intermédiaire d’appareillages techniques qui conditionnent ce que nous sentons, pensons, exprimons et faisons »…

 

Derrière le fond d’écran…

 

La magie factice de nos clinquants écrans, petits et grands, comme la puissance de calcul de notre appareillage de computation reposent sur le pillage de terres rares extraites dans des conditions sociopolitiques tragiques – à en juger la conflictualité meurtrière pour le contrôle de ces ressources : « Tout cela afin de construire des appareils « intelligents » que des pratiques commerciales injustifiables condamnent à une obsolescence programmée en termes de mois (…) Du point de vue géologique, le développement et la large diffusion des media électroniques se présentent donc comme une « vaste immolation et involution des cavités minérales de la planète », selon des modalités de circulation qui conduisent aujourd’hui des « minéraux originellement extraits du Congo à se retrouver en Californie via la Chine avant d’être démantelés à la main et brûlés ou enfouis (…) dans des lieux de décharge pas loin du site originel d’extraction »…

Ainsi,  la géologie des media proposée par Yves Citton « réinscrit l’absurde précipitation d’un tel circuit de consommation de surface dans les millions d’années qu’il a fallu aux processus naturels, en amont, pour accumuler, dans les strates profondes de l’écorce terrestre, ces précieuses réserves d’éléments rares que nous dilapidons en quelques décennies »…

Et que dire des contaminations plus profondes (au plomb, cadmium, mercure, baryum, à l’arsenic, etc.) dans les corps comme dans les terres, les eaux et… les consciences ? Et de l’hallucinante quantité d’énergie nécessaire au fonctionnement de notre infrastructure numérique – jusqu’aux transactions en crypto monnaies annoncées comme inéluctables ?

Le philosophe invite à voir les mines et décharges d’Afrique « derrière le fond d’écran » de nos gadgets de destruction massive de l’intelligence du monde comme son archéologie des medias nous aide à « entendre les basses continues qui scandent souterrainement notre attention à l’actualité, à repérer la persistance de media zombies sous la surface brillante des dernières innovations, à questionner les divers modes protégés verrouillant les applications qui organisent des pans croissants de nos existences »…

Bref, il nous montre ce que les medias font de nous c’est-à-dire des « zombies, des morts-vivants, des somnambules hallucinés qui rêvent éveillés au sein d’une bulle coupée de la « réalité »… Chaque consommateur de radio et de télévision ne serait-il pas devenu un « travailleur à domicile non rémunéré qui contribue à la production de l’homme de masse » ?

 

 

Exponentiellement vôtre…

 

L’emprise de la médiarchie aurait-elle commencé dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’essor de la presse périodique ? Son explosion « fut rendue possible à la fois par l’élévation du taux d’alphabétisation, par certaines innovations techniques dans l’impression des images et par un réseau télégraphique permettant aux informations de circuler avec une vitesse inédite auparavant » – le câblage du monde a commencé…

La « dynamique de circulation qui structure le fonctionnement des medias » est liée étroitement à la circulation de l’électricité – « l’autre face du processus » qui intensifie « l’électrisation de nos vies intérieures »…

Cela s’est fait en quatre phases : la première (1840-1880) dominée par la technologie du télégraphe, la seconde (1880-1920) correspondant à l’émergence de la communication sans fil et aux pratiques de radio amateurs, la troisième caractérisée par la mutation du medium radiophonique et la quatrième (1960-2000) correspondant à la « colonisation télévisuelle des ménages » – jusqu’à l’actuelle trajectoire de surabondance numérique, de dictature de l’urgence et de gouvernementalité algorithmique… Ce stade ultime de l’économie de consommation et de destruction, fait « de la paupérisation potentielle d’anciens bénéficiaires du colonialisme, désormais soumis à une surexploitation sauvage à l’intérieur même de leurs pays riches »…

Les médias suscitent suspicion voire rejet… Aussi, leur critique est un exercice universitaire obligé pour le philosophe, enseignant à Paris-VIII, qui prône une « éducation aux media c’est-à-dire aux « moyens » par l’intermédiation desquels nous pouvons construire notre accès à certaines vérités »… Elle constituerait « le cœur de ce que nous devons apprendre les uns des autres, pour décloisonner nos curiosités et aiguiser nos capacités de recherche »…

Pour, en somme, mieux habiter notre médiarchie numérisée dont le « pouvoir le plus sournois » tient sans doute à la « projection de solutions abstraites (mathématisées) indifférentes à la taille des relations concrètes » – et rendre notre planète à nouveau hospitalière…

Le philosophe familier de l’économie de l’attention suggère comme « condition de survie collective » de « zombifier » à notre tour la médiarchie qui fait monter la température de notre bain civilisationnel c’est-à-dire de « continuer à la décoloniser » – en nous affranchissant de la colonisation culturelle, publicitaire et mentale qu’elle orchestre… Il s’agit de « prendre soin de nos media et de nos médiations comme de nos environnements » et de préserver nos possibilités créatives face à un système « écocidaire » dont la folie exponentielle « conduit à détruire les milieux »… Et, pourquoi pas, d’imaginer « des médias de masse dont la visée soit davantage de stimuler les esprits que de les occuper » – histoire de conjurer ou différer l’embrasement final ?

Yves Citton, Médiarchie, collection « la couleur des idées », Seuil, 410 p., 23 €

Un monde sans assise…

Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Serions-nous tous « en migration vers des territoires à redécouvrir ou à réoccuper »? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre postmodernité et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L’avènement de la démocratie planétaire ou « la Fin de l’Histoire » ? Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de la métaphore exténuée du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique «  Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » – pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » – mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent… Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » – tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il  va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas. De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ?

Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »… Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »… Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ? Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains… Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ? Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

 

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €

Faire œuvre de joie…

Alors que se précise le commencement de la fin de chimériques aventures comme celle d’une « monnaie commune », adossée à rien et greffée à des sociétés ayant des économies différentes, un chercheur d’avenirs nous convie à respiritualiser notre existence. Face à une « incertitude généralisée et durable », le polytechnicien Marc Halévy nous rappelle de « servir notre destin » dans un monde dont les aiguilles tournent dans un sens résolument contraire aux plus élémentaires de nos aspirations.

 

 

Un spécialiste de la complexité convie notre espèce prise dans la mutation numérique de son écosystème à faire sa « révolution spirituelle ». C’est-à-dire à « se consacrer exclusivement à l’essentiel » puisqu’en vérité, nous ne valons que par cet essentiel-là…

Il s’agit bien d’œuvrer ici et maintenant à se forger une vie en se reliant à Soi et non à ce « moi » illusoire qui est « un obstacle artificiel » à ce processus d’accomplissement cosmique. Celui qui nous fait passer de la potentialité à la réalité…

 

Accomplir tout l’accomplissable…

 

Mais comment s’affranchir de cette illusion d’un « je » permanent, du leurre de cet ego hypertrophié « pour que vive enfin la vie en soi » ? Cette vie placée « sous le signe de l’absolu, de l’éternel, de l’invariant, du transcendant » perpétuerait cette intention d’accomplissement à l’œuvre dans l’univers et réaliserait la seule morale qui vaille, ainsi formulée par le philosophe : « accomplis tout l’accomplissable, ici et maintenant, au service de la Vie afin que jaillisse ta joie de vivre »…

Après tout, nous ne sommes que la somme de tous nos actes, ni plus ni moins… Et nous ne sommes là pour accomplir notre vocation profonde, car « tout homme qui, consciemment, délibérément, constamment, accomplit sa vocation d’homme vit dans la joie permanente ».

Faire œuvre de joie passe par l’exercice d’un métier « artisanal » et libre nous permettant d’assumer notre autonomie – donc de ne pas dépendre d’un « statut » dans une quelconque machinerie sociale vouée à s’achever par un « plan social » ou un collapse. L’important est de demeurer dans l’axe de nos potentialités traduites en actes par la grâce de cette joie armée et bienveillante…

Car « l’homme devient ce qu’il fait » – plus précisément « ce qui se fait à travers lui » en se mettant « au service absolu et intégral de l’œuvre impersonnelle qui passe par lui ».

Ainsi, le jeu de la vie consiste à accorder ses potentialités intérieures avec les opportunités du dehors, à repousser toujours plus loin ses limites pour grandir en vivant « chaque instant avec virtuosité » : se dépasser pour s’atteindre ?

Ce programme de dépassement permettrait d’atteindre l’universel voire le cosmique et de rompre avec une conception comptable et étriquée de la vie.

Celle-ci devient alors une  affaire d’intuition et d’improvisation permanente, de coups de cœur et d’élans sans entrave, d’adaptations faisant le lit de belles surprises possibles… pour celui qui demeure bien conscient qu’il n’est que « la manière dont il magnifie la réalisation de ce qui se passe à travers lui et qui est universel »…

 

Le devenir du monde

 

Car « venir au monde, c’est naître comme devenir singulier et unique au sein et au service du devenir du monde »…

La joie dans l’accomplissement « de soi et de son monde » suppose « l’engagement total de soi, en liberté, en volonté et en responsabilité » en mettant au travail notre « capacité de reliance » car « toute personne est à la fois affirmation de soi et reliance au monde ».

La joie naît de l’action pour les autres, selon son talent, en bâtissant un palais intérieur assez accueillant pour les recevoir – et les aider à construire le leur…

L’image taoïste de la vague et de l’océan donne davantage une idée de l’infini contenu dans chaque vie que le spectacle de l’abyssale dilapidation de l’être en cours dans nos sociétés du tout-à-l’ego : « La vague n’existe réellement qu’en tant que manifestation de l’océan qui lui donne sa raison d’exister »…

Chacun d’entre nous vit, « à la fois, une vie intérieure précieuse et une vie communautaire utile » – autant le faire sur le mode d’un « perpétuel qui-vive, calme et souriant, bienveillant » en se laissant porter et féconder par cet infini qui donne voix à ce qui s’impatiente de s’accomplir par nous…

Le reste, c’est tout ce qui est écrit dans les livres qu’on oublie, aussitôt refermés – enfin, ceux qui divertissent, nous volent notre attention ou nous dérobent le réel…

Les livres du promoteur de la « révolution noétique » nous éveillent à ce qui nous fonde et à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers nous – à la véritable richesse qui s’impatiente de se créer par nous…

Si les aiguilles du monde s’affolent vers le rien, il y a des paroles d’éveil pour nous rappeler de les régler dans le sens de l’intelligence de la vie ainsi que de notre vocation à la servir.

 

Marc Halévy, Une spiritualité pour notre siècle, Oxus, 176 p., 15 €

Les Français sont-ils bien dans leur assiette ? Alors que leur gastronomie est inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco, le « modèle agricole » hexagonal se révèle incapable de préserver tant l’emploi que la santé publique et d’assurer un revenu décent à nombre de producteurs exposés de surcroît aux « produits phytosanitaires » – terrible oxymore… Le végétarisme, le bio et la lutte contre le gaspillage peuvent-ils nourrir la planète ? Le dernier dossier d’Alternatives économiques, « Manger autrement – vers une alimentation durable », propose un état des lieux de la question alimentaire. Et interroge le lien entre alimentation et civilisation.

 

Qui depuis Hippocrate (« que ton aliment soit ta seule médecine »…) nierait que l’alimentation et la santé sont étroitement liés ? En ces temps de nourriture industrialisée et de marchandisation du vivant, nos pathologies tant individuelles que sociales peuvent-elles s’expliquer par notre exposition à des polluants aussi joyeusement variés que les perturbateurs endocriniens, pesticides, nanoparticules et autres substances étrangères, susceptibles de modifier notre système hormonal  et généreusement dispensées par les multinationales de l’agroalimentaire? Mais pourquoi tant de diablerie « phytosanitaire » partout ?

Si notre Terre, perturbée par les mutations climatiques et la surexploitation de ses ressources, ne tourne plus rond,  quelque chose non plus « ne tourne pas rond dans nos assiettes » constate Naïri Nahapétian dans le dossier d’Alternatives économiques réalisé à l’occasion du festival Alimenterre pour rappeler : « L’alimentation est un enjeu transversal, à la fois économique, social, sanitaire et environnemental, qui pose des questions de solidarité et de coopération internationale. »

 

Reconquérir la saveur de l’existence ?

 

Sous-alimentation au Sud et obésité au Nord seraient-elles les deux faces d’un modèle alimentaire aussi absurde qu’insoutenable ? La « mondialisation » a diffusé une vaste gamme d’aliments industriels transformés, dont l’excès de calories vides s’accompagne de carences nutritionnelles – et suscité une insécurité alimentaire croissante…

Dans ses Mémoires d’espoir (Plon, 1971), le général de Gaulle constatait : « N’étaient les aléas que comportent les intempéries, l’agriculture n’est plus que la mise en œuvre d’un appareillage automatique et motorisé en vue de productions étroitement normalisées »…

Catherine André rappelle qu’un « nombre croissant de producteurs et de cuisiniers s’engagent dans la reconquête du plaisir de manger », indissociable de « la nécessité de repenser nos modes de production et de consommation ». L’arrivée de la nouvelle génération d’agriculteurs sonnera-t-il le glas d’une production standardisée et sans saveur ?

Lorsque « cinq grands groupes semenciers s’accaparent aujourd’hui le vivant », comment rebâtir de nouvelles pratiques pour « manger juste » ? L’enseignement agricole sera-t-il le vecteur privilégié de transformation des pratiques actuelles des exploitants ? Et la restauration collective sera-t-elle à la hauteur des enjeux environnementaux, sociaux, économiques et territoriaux à honorer ?

Pour Bleuenn Le Sauze, le scénario Afterres 2050 pourrait permettre à l’agriculture de mieux nous nourrir, de préserver notre santé et notre environnement et de fournir de l’énergie en rapprochant bassins de production et de consommation tout en divisant les émissions de gaz à effet de serre par deux.

Du Nord au Sud, des initiatives essaiment pour donner à tous accès à des produits de qualité, frais et variés et remédier à la précarité alimentaire et rompre le cercle vicieux de la mauvaise nutrition générant l’accroissement des dépenses de santé ainsi que le rappelle Anne Dhoquois : « En 2016, selon une étude du ministère de la Santé, les crédits de l’Etat dédiés à l’aide alimentaire s’élevaient à près de 34,7 millions d’euros. Une enveloppe qui finance notamment les banques alimentaires, premier réseau d’aide alimentaire en France, qui distribue chaque année, via ses 5 400 associations et centres communaux d’action sociale (CCAS) partenaires, 212 millions de repas à 2 millions de personnes démunies. »

Sans oublier les circuits courts comme les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) ou l’association « Vers un réseau d’achat en commun » (Vrac)… Et les alternatives mises sur pied par des consommateurs décidés à devenir leurs propres vendeurs comme Supercoop à Bordeaux.

Si la mobilisation des consommateurs permet de remporter certaines batailles et de porter certains sujets sur la place publique, le fort lobbying de l’industrie agroalimentaire continue à peser comme une pierre sur l’estomac des consommateurs. « Au final, peut-on parler de lobbying citoyen ? » interroge Bénédicte Weiss. Et peut-on éviter les OGM dont la question de leurs conséquences sur la santé humaine ne fait toujours pas consensus ?

Les scandales alimentaires en série qui font couler tant d’encre mettent en lumière la nécessité de renforcer encore et toujours la surveillance d’une filière alimentaire mondialisée qui inspire de plus en plus de défiance. Sans oublier le vin français qui peine à décrocher des pesticides – des viticulteurs en font les frais en première ligne… Cela changera-t-il vraiment lorsque les professionnels de la filière rencontreront des problèmes conséquents à l’export ?

S’il faut réduire sa consommation de produits carnés pour d’évidentes raisons de mauvais rendement énergétique, les insectes sont-ils une alternative ? Bien moins gourmands en eau et en sol que l’élevage conventionnel, ils ne permettent pas pour autant de bâtir un « système durable », selon Eva Mignot : « Comme pour la viande ou le poisson, la production d’insectes pourrait ne bénéficier qu’à un petit nombre d’individus (…) Surtout, comme le rappelle le Programme alimentaire mondial (PAM), nous produisons bien assez pour nourrir les sept milliards d’humains de la planète et la Terre est capable d’en alimenter plus de 12 milliards. C’est une combinaison de plusieurs facteurs et d’acteurs économiques qui freine l’accès des plus pauvres à la nourriture. »

Retour au « réel » – qui n’est pas le même pour tous… Pour l’heure, toute prise de conscience ou mise en garde se heurte encore à des intérêts puissants qui se sont allègrement affranchis de tous « repères éthiques »… Et toute tentative de changement de pratique se heurte au mur d’argent de cette « fabrique du diable » dénoncée par le Dr Dominique Belpomme.

Tant que la « présomption d’innocence » bénéficiera aux multinationales de l’agroalimentaire et que persistera le déni des « pouvoirs publics » se refusant à aborder les problèmes de santé autrement que sous l’angle financier, la « confiance » citoyenne s’érodera sous l’inexorable déversement de toxiques sur notre planète ainsi que sur la non moins inexorable dégradation du contexte social et de notre milieu de vie en résultant… L’humanité ne s’est-elle pas éveillée à la conscience d’elle-même en domestiquant sa subsistance ? Au-delà de la valeur de ce que nous mettons dans notre assiette, c’est la relation nourricière entre notre espèce et sa planète qui est interpellée alors que l’industrie nous mitonne le « meilleur des mondes nutritifs » – jusqu’à nous transférer l’insoutenable charge individuelle et sociale de pathologies souvent invalidantes ou fatales. La qualité de notre alimentation participe d’une approche préventive contre ce qui est baptisé « cancer » – et représente la première cause de mortalité dans nos sociétés gavées de produits dénaturés voire ultratransformés sans égard pour notre santé.

Manger Autrement – Vers une alimentation durable, Les Dossiers d’Alternatives économiques n°11, 98 p., 9,50 €