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Devenu sorcier du vivant voire bio-technicien, l’humain a engagé une partie de dés bien incertaine en bafouant les règles d’un jeu dont il ne maîtrise pas l’issue. En captant l’énergie du charbon, du pétrole puis de l’uranium, il a ouvert une boîte de Pandore sans fond et créé un système socioéconomique qui livre une guerre totale au vivant… Le journaliste Laurent Testot fait le récit environnemental et multiforme de cette épopée prédatrice guère assurée de sa happy end…

 

 

L’humain est un « hyperprédateur devenu par effraction roi de la Terre », un «  singe tueur dès sa conception» voilà environ six millions d’années, appartenant à « l’espèce invasive ultime » qui a altéré son milieu naturel « au-delà de ce qui était concevable » sans pour autant parvenir à s’affranchir de son influence…

Laurent Testot rappelle que l’humain ne descend pas du singe, il a été « un singe parmi d’autres, qui a évolué en même temps que les chimpanzés, bonobos et gorilles » – et, au fil des millénaires, il s’est « façonné pour la guerre », ravageant les niches qui l’ont accueilli… Mais l’important n’est pas de savoir si l’homme descend du singe mais jusqu’où il peut descendre encore – et quand il touchera le fond de ses abîmes pour amorcer une éventuelle remontée…

C’est par une « convulsion climatique majeure » qu’il accomplit la première des révolutions qui l’ont fait tel que nous le connaissons : « le développement de la savane a probablement exercé une pression environnementale favorisant toujours plus la bipédie »…

« Animal à la vitalité dopée par la culture » il doit son emprise sur son environnement à « un sens exacerbé de la coopération, optimisant la coopération entre humains ».

Car enfin, rappelle souligne Laurent Testot, « l’exceptionnalité humaine réside non pas en un ensemble de capacités exceptionnelles mais dans la dynamique que notre espèce a su créer en exploitant son milieu et en dopant ses compétences » : le voilà désormais au sommet de la chaîne alimentaire, sans autre prédateur que son semblable et sans autre limite à son expansion que celle de la planète… Jamais, constate le journaliste, « l’humanité n’a produit autant de richesses qu’aujourd’hui et elles n’ont jamais été autant accaparées par une minorité »… L’actuelle « dynamique de privatisation » et de concentration de richesses sonnerait-elle le glas de cette salutaire coopération qui a assuré la survie voire la prolifération de l’espèce invasive ?

 

Vers l’autonomie énergétique

 

Avec la révolution néolithique, « l’âge des producteurs », notre espèce « impose à son monde un triple processus de domestication : des plantes, des animaux et enfin des humains en sociétés hiérarchisées » – non sans avoir coupé des branches antérieures à sapiens de « l’arbre de l’humanité »…

La « civilisation » née alors d’un « pacte avec le blé » connaît un effondrement systémique à la fin de l’âge du Bronze, qui « ébranla l’ensemble des sociétés d’Eurasie, de la Chine des Han à l’empire romain d’Occident, à partir du IIIe siècle de notre ère ».

Mais l’environnement, à lui tout seul, ne suffit pas à détruire une société : « c’est davantage celle-ci, par les choix qu’elle opère dans l’adversité, qui détermine son destin »…

A quatre reprises dans son histoire, l’humain a « réussi à capter plus d’énergie solaire » – celle que les plantes emmagasinent par la photosynthèse : « D’abord, avec le feu, brûlant des végétaux pour cuire et se chauffer. Ensuite, avec la Révolution agricole, qui lui permet de concentrer l’apport solaire des plantes sous forme de nourriture. Une troisième fois, avec la Révolution industrielle, qui libère l’énergie végétale fossile du charbon, puis du gaz et du pétrole. La quatrième phase de cet exploit consiste à reproduire la source même de la puissance solaire : c’est la maîtrise de l’énergie nucléaire. »

Désormais autonome en énergie après avoir libéré le pouvoir des fossiles, charbon puis pétrole et gaz, « ces condensés de puissance thermique stockés depuis des centaines de millions d’années dans les entrailles de la Terre », l’humain est désormais « maître du temps et de la distance » – et n’en finit pas de vouloir s’illimiter…

Mais voilà : il s’est dépossédé des moyens de contrôle des technologies qu’il a créées : « Le capitalisme se nourrit de la technocratie. Les deux ont pour point commun de favoriser l’opacité, sous prétexte d’efficience. Leur complexité leur permet de tenir à distance tout jugement moral. Les affaires sont les affaires. »

Avec l’entrée en Modernité, la pensée se sécularise et l’humanisme accompagne la montée en puissance de la technologie : « c’est probablement l’idéologie qu’il fallait aux hommes pour concevoir un monde de machines, pour imaginer toujours plus de nouveaux moyens de produire de l’énergie. L’humanisme désacralise le Monde. Né en Chrétienté, il ouvre la porte à la sortie de la religion. »

Désormais victime de son succès, l’humanisme libéral a « propulsé la Science aux commandes du Monde, or celle-ci ne répond jamais aux interrogations ultimes de l’humanité »…

Cet humanisme-là a fait de la technologie une « magie totale, à laquelle on prête à raison toutes les capacités autrefois réservées aux dieux : transformer la nuit en jour, voler dans les airs à la vitesse du vent, parler en abolissant les distances, prolonger la vie… »

Mais « l’économie anéantit la nature » comme l’économisme anesthésie toute conscience et tue toute possibilité d’un avenir souhaitable. Quels choix fera l’espèce dominante à l’orée d’un collapse annoncé ?

 

« Notre économie est en guerre contre la vie sur Terre »…

 

Pendant les années 1815-1818, entre la bataille de Waterloo, le Congrès de Vienne, l’éruption du volcan Tambora et la parution du Frankenstein de Mary Shelley, le « passage de relais entre la nature et l’humanité » est acté avec la première révolution industrielle.

A partir de 1818, « l’humanité dans son ensemble devient l’agent géologique moteur de la nouvelle ère » – et, depuis, le génie énergétique ne peut plus être remis dans sa lampe d’Aladin…

Même l’agriculture est devenue « une machine de mort » : «  Car depuis la fin du XIXe siècle, l’humanité a appris à livrer des guerres totales. Et son premier adversaire, de facto, se trouve être la nature. »

Tout le reste est bien connu depuis : dérèglement climatique, pollution de l’air, des sols et des eaux – pendant que s’accélère le rythme de destruction des espèces et qu’un écosystème numérique se superpose aux précédents voire les étouffe : « La production numérique ne s’est pas substituée à la production industrielle, elle s’y est ajoutée. La pollution n’a fait que s’accroître. Les rejets de l’industrie, dopés par les processus d’obsolescence programmée qui obèrent délibérément la durée de vie des biens commercialisés ont explosé. Et les réseaux informatiques, qui auraient pu, s’ils avaient été conçus différemment, évoluer vers des économies décarbonées organisées autour d’une distribution d’énergie propre, sont désormais un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. La mise en avant des réseaux sociaux, où tout un chacun peut diffuser des documents au poids numérique important (…) a entraîné la nécessité, pour les opérateurs de cet univers (…) de constituer de colossales bases de données à des fins de stockage et d’analyse de masse. Or accumuler et traiter des volumes potentiellement illimités d’une information pléthorique en croissance exponentielle implique à terme un coût faramineux en métaux, composants électroniques et surtout énergie.»

Si la société d’hier s’articulait autour des ateliers, des champs, de l’usine et de la mine, celle des réseaux qui est la nôtre se construit autour de l’invasion des écrans et nous mène à tombeau ouvert vers « l’homme-machine et l’artificialisation du monde » sur fond de destruction accélérée de notre environnement planétaire où prospèrent perturbateurs endocriniens, pesticides, plastiques et solvants en tous genres…

L’homo sapiens a créé pas moins de 126 millions de molécules nouvelles dont « des milliers se sont déjà répandues dans toutes les sphères de la planète » – de quoi altérer son système immunitaire en sus des extinctions de biodiversité générées par la fragmentation massive des écosystèmes.

Le « moteur de la compétition ne brûle qu’un carburant : le conflit » – et il s’emballe en poussant les feux d’une conflictualité planétaire suicidaire.

Comment arrêter la machine infernale à broyer le vivant et réconcilier l’expansion humaine avec les écosystèmes ? En limitant l’accaparement des terres arables par des fonds spéculatifs ? En sanctionnant les comportements prédateurs et l’évasion fiscale ? En taxant les transactions financières ? En résorbant les inégalités ? En instaurant une économie symbiotique et une écologie véritablement empathique ? Tout peut compter – pour peu qu’il existe une réelle volonté d’assembler les pièces d’un puzzle essentiel…

Il faudrait pour le moins consentir à une rupture paradigmatique avec la logique mortifère d’une économie conçue comme une « science de la guerre totale » pour maximiser les profits de quelques multinationales et « marginaliser les intérêts de l’Etat, prié de se mettre au service de cette annexion »…

Si notre bulle de confort actuelle repose sur une surexploitation insoutenable du vivant, il faudrait qu’un maximum de consciences éclairées s’intéresse au pilotage de la machine folle et en reprenne les commandes avant qu’une « minorité prétendant représenter ses intérêts » ne l’envoie « vers un crash définitif »… Les écrans de nos asservissements aux chimères de la « postmodernité » pourront-ils retarder davantage la confrontation avec la réalité – et le crash ?

Laurent Testot, Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 492 p., 22,50 €

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L’usage immodéré de la « planche à billets » fait-il le lit de la dictature ? La preuve par le « suicide monétaire » de la République de Weimar et l’avènement d’Adolf Hitler ainsi que le rappelle Pierre Jovanovic dans son dernier livre…

 

En 1918, l’année de la chute de l’empire allemand et la proclamation de la République de Weimar, Oswald Spengler (1880-1936) publie Le Déclin de l’Occident avec cet axiome prophétique : « Après l’ère de la planche à billets, l’ère des Césars ».

Rescapé des charniers de la Grande Guerre qui a anéanti une bonne partie de sa génération, le caporal Adolf Hitler participe le 12 septembre 1919, comme espion de la Sécurité militaire allemande, à une réunion d’une petite formation fondée par Anton Drexler (1884-1942), le Parti des Travailleurs allemands.

Galvanisé par le discours de l’économiste Gottfried Feder (1883-1941) sur la « criminalité de la dette », il y adhère et en devient le leader charismatique – à la rhétorique nourrie par le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure, le livre de Feder qui a peut-être changé le cours de l’Histoire… Hitler vient de sceller son destin avec l’Allemagne dans un roulis de relations internationales fort tendues autour de la question des « réparations » de guerre : « Le Boche paiera »…

En Quatorze, les nations belligérantes avaient abandonné le standard or pour « passer en mode planche à billets » afin de se faire la guerre le plus longtemps possible sans être limités par leurs stocks d’or – une tragédie qui appelait d’ores et déjà la suivante…

 

Hitler, une tragédie allemande…

 

Fils d’Alois Schicklgruber (1837-1903) – qui change son nom en 1877 – et de Klara Poelzl (1860-1907), le caporal Adolf Hitler a échappé « miraculeusement » à la Grande Faucheuse sur les champs de bataille – comme il échappera encore à 42 tentatives d’assassinat directes ou indirectes…

Le 16 octobre 1919, il donne son premier discours à Munich devant 70 personnes. De discours en tribunes, son audience s’élargit à mesure que l’hyperinflation causée par la surchauffe de la « planche à billets » lamine la population – une tragédie allemande métaphorisée par Nosferatu, le film de Murnau (1888-1931) qui sort en mai 1922, un mois après un discours véhément de Hitler sur « la Dette »…

Sa montée en puissance préoccupe les Alliés. Alanson Houghton (1863-1941) qui fait fonction d’ « ambassadeur » des Etats-Unis en Allemagne s’intéresse au caporal allemand bien avant tout le monde. Il charge Ernst Hanfstaengl (1887-1975), un homme d’affaires germano-américain, d’infiltrer l’entourage de Hitler – et son jeune attaché militaire, le capitaine Truman Smith (1893-1970), de prendre contact avec ce leader si remuant au prétexte d’une interview pour un journal américain.

Celle-ci a lieu le 20 novembre 1922 au 42 Georgen Strasse à Munich. Hitler dit notamment au jeune Smith que « l’utilisation de la planche à billets est le pire crime du gouvernement de Weimar » et qu’elle doit cesser. Le New York Times en publie le compte rendu le lendemain (sous le titre « Une nouvelle idole populaire monte en Bavière ») puis, le 21 janvier 1923, un portait intitulé : « Hitler, la nouvelle puissance en Allemagne ».

La psychologie du futur maître du Reich est autopsiée dans un rapport de l’Office of Strategic Services (OSS devenue CIA après guerre), signé par le Dr Henry Murray (1893-1988) et reproduit dans le livre de Pierre Jovanovic. Le document sera à l’origine de quantité de « révélations » sur le rapport du Führer aux femmes – il y est « crédité » de huit « relations féminines » dont quatre à peine seraient avérées, Maria « Mitzi » Reiter (1909-1992) étant considérée comme son « seul vrai amour »… Alors que ses homologues (dont Mussolini) « consommaient une citoyenne par jour », la tragédie allemande et celle du monde tiendraient-elles à « l’asexualité » d’un dictateur dont le seul aphrodisiaque était l’exercice d’un pouvoir absolu sur l’espèce humaine ?

 

Un « suicide monétaire de masse »

 

Rudolf Haventstein (1857-1923), le gouverneur de la Reichsbank, flambe tous les jours 300 tonnes de papier pour imprimer des marks qui ne valent plus rien, à peine sortis de presse, et meurt à la tâche – celle de l’auteur d’un « suicide monétaire de masse » – en novembre 1923, alors qu’échoue la tentative de putsch d’Hitler à Munich…

Non seulement Hitler est « épargné » par les balles qui fauchent seize de ses amis conjurés mais il rate même sa tentative de suicide d’après – son amie Erna Hanfstaengl lui a retiré in extremis le pistolet des mains …

Mais les Allemands vampirisés par l’hyper-inflation se suicident en masse, faute de perspective ou de la venue d’un homme « providentiel » supposé résoudre leurs problèmes de « pouvoir d’achat » – qu’on en juge à cette anecdote : « Une dame était descendue d’un tramway avec une lourde valise remplie de billets. Le temps d’acheter un journal, sa valise disparut, volée par un quidam. Sauf que celui-ci déversa tout l’argent sur le trottoir et s’enfuit avec la valise vide car elle valait bien plus que les trilliards de billets de banque qu’elle contenait ! Les classes moyennes et même supérieures étant détruites et, à cause de l’hyperinflation, ne pouvant vendre leur appartement (le produit de la vente à deux jours d’intervalle ne permettait même plus d’acheter une simple chaise en bois), la prostitution s’y développa à la vitesse de la lumière, ce qui fit la réputation de Berlin en Europe, comme celle de la Thaïlande aujourd’hui en Asie. »

Pour Pierre Jovanovic, « les planches à billets, de la monnaie créée à partir de rien, même pas de l’air frais, ont toujours les mêmes conséquences mortelles » : « N’étant plus basées ni sur l’or ni sur l’argent métal, ces billets de banque cherchent alors un autre socle solide et le trouvent dans le marbre des tombes des cimetières, après avoir provoqué les guerres pour les remplir. La planche à billets française donnera Napoléon, la planche allemande donnera Hitler. Et surtout des cimetières soudain bien remplis avec des millions de morts. »

L’ancien journaliste économique s’étonne que « les livres d’histoire s’obstinent à effacer toute notion économique et sociale ayant permis à Hitler d’émerger en tant qu’homme politique de premier plan ».

Ainsi, le Führer est né « de la faillite des banques allemandes et autrichiennes qui interdisaient aux gens de retirer leur argent » comme de la folie des banques américaines qui ont ruiné leur pays en 1929 et de cette « avidité infinie qui a « conduit le monde au désastre». Il est la vague, née d‘un océan de désespoir, de ressentiment et d’impuissance, qui a enflé en tsunami de haine pour ravager le continent.

Nous y voilà : « L’Histoire se répète et elle va se venger à nouveau avec d’autres Führers. L’addition (depuis le 15 août 1971, date à laquelle les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde, sont passés en mode « monnaie de singe ») va être salée. Les cimetières attendent avec impatience et frénésie l’offrande des banquiers. »

Car enfin, « fabriquer de la monnaie à partir de rien est une activité criminelle qui, à défaut d’être compensée, ne peut être expiée que collectivement et qui n’enrichit, au final, que les pompes funèbres, les croque-morts et les 0,01% de la population »…

Depuis l’invention de Gutenberg, «on » n’a pas seulement imprimé des livres pour transmettre savoir et divertissement ou images pieuses, mais aussi « de l’argent à l’infini » – et Pierre Jovanovic invite à considérer la situation actuelle à la lumière de l’incendie qui a embrasé feu le régime de Weimar : « Aujourd’hui, la banque Centrale européenne imprime pour 80 milliards d’euros de fausse monnaie et cela depuis janvier 2015 qui ne profite qu’aux seuls très riches, aux banques et aux multinationales ! »

Lorsque le divorce des signes monétaires avec le réel est consommé et leur réconciliation interdite par les intérêts de quelques-uns, lorsque la ponction de la fiction sur la réalité arrive à la fin de toute possibilité de rente de situation sur une planète en surchauffe, la fin de l’histoire ne sera jamais que la fin d’une mystification sans précédent. Celle qui sanctionnerait la pire « allocation de ressources » de l’histoire humaine. Mais quel trou noir exerce depuis la chute et l’incendie des premières Rome une si peu résistible force d’attraction sur cette histoire si mal partie – et jamais parvenue à son point de fusion avec une humanisation tant prêchée par tant de traditions spirituelles depuis la nuit des temps ?

Pierre Jovanovic, Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets, Le Jardin des Livres, 320 p., 23 €

Fin de l’histoire?

Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

Première femme Prix Nobel de la paix, l’aristocrate autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), passée du cosmopolitisme mondain au pacifisme militant, a voué sa vie à combattre la guerre…

 

En 1889 paraissent deux livres qui marquent leur temps : Les Grands Initiés, un essai de l’Alsacien Edouard Schuré (1841-1929) – et un roman pacifiste, Die Waffen nieder ! (« Bas les armes ») d’une grande patricienne autrichienne, Bertha von Suttner, qui rencontre un grand succès populaire en 37 éditions et une douzaine de traductions.

Aussitôt, Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur de Guerre et Paix, lui adresse un salut enthousiaste de sa Russie et compare son opus à La Case de l’oncle Tom : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, Mme Beecher-Stowe ; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre. »

Alfred Nobel (1833-1896), marchand de canons suédois et grand inventeur d’explosifs devant l’Eternel n’est pas en reste et salue « cette main d’amazone qui fait si vaillamment la guerre à la guerre ». L’intrépide amazone en question n’est lui pas tout à fait inconnue : elle avait été brièvement la secrétaire privée du « roi de la dynamite » à Paris pendant quinze jours en 1876… Une expérience féconde qui a nourri leurs interrogations sur la fortune des armes et sur la violence ainsi qu’une longue correspondance – leur amitié a sans doute débouché sur la création du Prix Nobel de la paix…

 

Quand « la pacifiste tue la femme de lettres »…

 

Bertha Sophie Felicitas naît comtesse Kinsky von Chinic und Tettau à Prague le 9 juin 1843. Son père, le général Franz Michael, comte Kinsy (1768-1843), meurt peu avant sa naissance. Sa mère, Sophie Wilhelmine née von Körner (1815-1884), a davantage le goût du jeu que des responsabilités familiales et la destine à un « mariage d’argent »…

Bertha bénéfice d’une éducation cosmopolite, parle plusieurs langues, voyage beaucoup – et entend distraitement parler des guerres qui s’enchaînent au loin depuis 1859 – jusqu’à celle de 1866 qui se rapproche du château de ses ancêtres en Bohême…

Sa mère ayant dilapidé la fortune familiale, Bertha devient gouvernante en 1873 chez un riche industriel de Vienne, le baron Karl Gundaccar von Suttner (1819-1898). Elle donne des cours de musique et de langues à ses quatre filles – et tombe amoureuse du plus jeune fils de celui-ci, Arthur (1850-1902)… Il a sept ans de moins qu’elle et Bertha est renvoyée… Mais leur relation épistolaire entretient la flamme – et débouche sur un mariage secret le 12 juin 1876. Un secret vite éventé, leur mariage est désapprouvé – et Arthur déshérité…

Le couple s’en va en Géorgie, auprès de la princesse Ekatarina Dadiani von Mingrelien (1816-1882) en résistance contre l’expansion ottomane. Ils se retrouvent pris dans la guerre russo-turque de 1877-1878 – qui leur inspire des récits forcément guerriers… Arthur devient auteur à succès et Bertha journaliste en vogue – sous le pseudonyme de B. Oulet.

En 1885, les époux retournent à Vienne, emménagent au château familial de Harmannsdorf en Basse-Autriche – et trouvent une Europe en proie à ce que Bertha considère comme « les trois maux de l’époque : nationalisme, militarisme et impérialisme »…

En 1886, la baronne von Stuttner publie High Life, un essai porté par une foi libérale dans le progrès humain – il y est question du respect de l’homme et de son libre arbitre.

Mais, après le succès de son roman, Bertha déplore : « la pacifiste a tué la femme de lettres ». En 1891, le couple initie la création de la « Société de paix de Venise » puis d’une organisation équivalente en Autriche. Vice-présidente de la Société internationale de la paix fondée par Hodgson Pratt (1824-1907) de 1891 à sa mort, Bertha fonde de surcroît avec le journaliste Alfred Hermann Fried (1864-1921) la Deutsche Friedengesselschaft.

Infatigable et désormais incontournable, elle se répand en « travaux de propagande » dans la revue Die Waffen nieder ! qu’elle fonde en 1892 et réussit à imposer ses idées d’arbitrage en marge de la conférence de La Haye en 1899.

Surnommée « l’apôtre de la paix en cornette et en jupons », elle court les capitales et les congrès de paix internationaux, fréquente les mouvements mixtes féministes, anime un mouvement pacifiste international avec le soutien du président des Etats-Unis Théodore Roosevelt (1858-1919) qui la reçoit à la Maison-Blanche (1904) et milite pour la reconnaissance d’un droit international (Völkerrecht ou « droit des peuples ») susceptible de réglementer l’ensemble du monde civilisé.

Surnommée Friedenbertha (« Bertha de la paix ») depuis l’attribution de son prix Nobel le 18 avril 1906 à Oslo ou caricaturée en « mamma Bertha de l’Europe », l’aristocrate pacifiste tente jusqu’à son dernier souffle de conjurer la catastrophe absolue qu’elle désigne sous le nom de «Weltkrieg », la « guerre mondiale » – celle qui débouche sur « la mort de masse »…

Elle n’entendra pas parler des explosifs exploits de sa grande rivale, la Grosse Bertha – le canon géant sorti des usines Krupp qui fera des ravages à Paris durant la Grande Guerre, survenue à la stupeur générale : elle rend l’âme des suites d’un cancer à Vienne le 21 juin 1914, une semaine avant l’attentat de Sarajevo.

Cette année-là, deux jeunes cinéastes danois, Holger-Madsen (1878-1943) et Carl Dreyer (1889-1968), adaptent son roman pacifiste à l’écran – mais rien n’arrête plus la si peu résistible marche de la machine de mise à mort industrielle ni la gigantesque transition ainsi orchestrée vers de spectaculaires réorganisations politiques…

Membre de l’association Die Flamme de son vivant, Bertha est incinérée dans le premier crématorium dont elle avait soutenu la construction à Gotha (Thuringe). La paix, c’est bien connu désormais, ne tient pas ses promesses : si elle déçoit forcément les attentes des plus ardentes de ses militantes, sa flamme ne s’en rallume pas moins à la lueur des embrasements et des ferveurs invaincues – le pacifisme n’est pas seulement un rêve mais aussi un programme sans cesse mis à l’épreuve du « réel »…

 

 

Après un travail conséquent sur la Neustadt au service Inventaire du patrimoine de la Région (2006-2017), Marie Pottecher dirige désormais le musée alsacien.

 

Le XIXe siècle savait cultiver sa mémoire.

Cela lui vaut de se prolonger dans notre présent à travers les institutions qu’il nous a léguées – celles notamment qui prospèrent dans nos paysages urbains où il se renouvelle par le regard posé sur lui.

C’est ainsi qu’une jeune médiéviste, Marie Pottecher, a redécouvert le visage de sa ville natale de Strasbourg au cours d’une féconde décennie au service Inventaire du patrimoine en travaillant sur la Neustadt : celui d’une ancienne capitale impériale qui n’était pas seulement d’avant-garde comme laboratoire d’urbanisme mais aussi une « ville de référence en matière sociale » – voire une cité résolument en avance sur les métropoles régionales de l’Hexagone telle que les soldats français entrant en Alsace l’ont découverte, en 1918, avec ses réseaux d’adduction d’eaux, d’électricité, son université, sa gare centrale et ses caisses d’assurance sociale. Sans oublier son Ecole municipale des arts décoratifs et son musée alsacien, créé juste une décennie auparavant, où s’est s’affirmée une forte identité régionale…

 

 

 

« L’œuvre d’art comme source d’histoire »

 

Marie Pottecher est née à Strasbourg et assume ses origines alsaciennes, mais aussi lorraines, auvergnates et parisiennes… Son père, Thierry, est l’un des éminents professeurs de la Faculté de médecine et sa mère, Betty, est médecin au Centre Paul Strauss…

Dans sa ville natale, elle étudie l’histoire, l’histoire de l’art et l’archéologie – un triple cursus propice à une féconde confrontation des savoirs. Elle travaille avec les professeurs Jean-Michel Mehl et Roland Recht qui dirigent son mémoire de maîtrise sur Le mécénat de Jean de Bourbon, abbé de Cluny, au XVe siècle.

Immergée dans un milieu familial de haute culture, la jeune historienne avance dans ses études avec la conviction forte que toute œuvre d’art est un foyer d’énergie et de croisement d’expériences décisives, avec ce qu’il faut parfois de force insurrectionnelle pour faire sens à son époque comme dans la nôtre où elle s’inscrit dans la ligne d’un temps de plus longue durée pour nous interpeller : « L’œuvre d’art est un objet d’étude approprié pour comprendre la relation de l’homme avec son univers. »

Elle étudie successivement à Strasbourg, Lyon (master 2 Patrimoine, 2000-2001) et Paris (Ecole du Louvre, Sorbonne et Institut national du Patrimoine, 2001-2006).

En 2002, elle est titulaire du concours d’animatrice du patrimoine et d’attachée de conservation, et prend son premier poste à la Ville de Bar-le-Duc : « J’étais à la fois animatrice du patrimoine et responsable du musée barrois. C’était comme une plongée dans une confrontation avec le réel, j’ai du apprendre à gérer un budget et une équipe, à présenter des projets au conseil municipal… »

Fin 2004, elle réussit le concours de conservateur et intègre l’Institut national du patrimoine à Paris.

L’automne 2006, elle est nommée conservatrice, adjointe à la chef de service de l’Inventaire du patrimoine de la Région Alsace. Elle quitte son objet d’études, le Moyen Age, pour le XIXe siècle – mais non sans avoir dirigé un livre de référence, 1400 : L’Alsace au cœur du Moyen Age (éditions Lieux-dits, 2008).

Elle travaille sur l’histoire de l’urbanisme, d’abord celle de la ville de Schiltigheim puis celle de la Neustadt (2011) – cette ambitieuse vitrine qui allait faire de Strasbourg la capitale d’un nouveau territoire…

En 2012, après le départ de Frédérique Boura, elle prend la direction du service de l’Inventaire du patrimoine : « J’ai travaillé sept ans sur des questions d’urbanisme entre la France et l’Allemagne. Ce qui m’a toujours guidée, c’est de vouloir comprendre une société à travers une œuvre matérielle, à travers ses réalisations… ».

 

La postérité d’une Belle Epoque

 

Nos perceptions du XIXe siècle ne sont-elles pas marquées par la vision que ses acteurs avaient d’eux-mêmes et par l’image réfléchie de ce « nouveau monde » dans les moyens de communication qu’ils ont mis en place – dont sa presse de masse ?

Le souvenir de ce long siècle de « mémoire organisée » est hyperdocumenté par ces moyens de communication et par les innombrables traces écrites qu’il a laissé : « Il y a des kilomètres linéaires de documents. Il est impossible de les exploiter tous et il a fallu mettre en place un protocole de recherche bien défini. L’image que l’on peut avoir d’une Neustadt bien pensée, programmée voire idéologisée s’estompe devant l’évidence d’une démarche très pragmatique qui s’est accomplie presque pas après pas…»

S’agissant des grandes avenues de la Neustadt, l’on n’a pas manqué d’évoquer l’ « hausmannisation » de Strasbourg. Mais, comme le rappelle Marie Pottecher, l’extension de Strasbourg menée par le Strasbourgeois Jean-Geoffroy Conrath, architecte de la ville, et par ses successeurs (Johann Karl Ott, Fritz Beblo et Paul Dopff), a été très respectueuse du bâti, de la nature et de la population : « Cette période, présentée comme très autoritaire, a le souci de ménager l’avis de la population. Les autorités engagent des rénovations après concertation avec les comités de résidents. Le maire et l’architecte de la Ville ont dû composer avec cela et le résultat est là… Les édiles toujours en éveil et en recherche n’ont pas hésité à aller voir ailleurs ce qui se passe, elles ont manifesté une ouverture d’esprit remarquable pour faire de Strasbourg non seulement une grande ville mais aussi une ville de référence en matière sociale… »

Parmi les monuments remarquables de cette période, elle cite bien sûr les Bains municipaux, mais aussi l’immeuble de la Caisse sociale d’assurance-maladie (au 12 rue de Lausanne) édifié en 1912 par Gustave Oberthur, les logements sociaux de la cité Spach, du Katholischer Bahnhof ou, hors Neustadt, de la Cité Siegfried (Neudorf) et, bien sûr, les maisons de la cité-jardin du Stockfeld : « Strasbourg dispose d’un patrimoine de logements sociaux dont bien peu de villes peuvent se targuer… La ville a été pionnière pour sa politique sociale et d’hygiène, pour ses réseaux d’adduction d’eaux par rapport à la France…»

Pour réaliser son extension, la Ville s’est endettée dès 1875 de 17 millions de marks – non, les Français n’ont pas tout payé en « dommages de guerre » : « Le maire Otto Back a été très attaqué pour cette raison. Il a acheté les terrains des fortifications Vauban, qui appartenaient à l’armée… »

Ville fortifiée, Strasbourg était supposée se défendre par ses ouvrages hérités de Vauban contre « l’envahisseur venu de l’est »… Ces ouvrages rasés, les terrains étaient libérés pour l’agrandissement d’une ville, désormais défendue par une nouvelle ceinture de forts à l’ouest, qui prend ses aises de capitale impériale autour de sa Kaiser Platz… C’est ainsi que Strasbourg est devenue, selon l’expression de l’historien de l’architecture François Loyer, « la plus belle ville allemande de la fin du XIXe siècle »…

Au fil de ses pas dans le « quartier allemand », le piéton passe ainsi du Jungendstil berlinois ou viennois au néobaroque, au néoclassique voire au néogothique – comme celui de l’église Saint-Paul où il a pu admirer l’exposition « La Neustadt de Strasbourg, laboratoire urbain/1871-1930) » (du 29 septembre au 10 décembre 2017) qui constitue la restitution finale de l’étude menée par l’Inventaire général du patrimoine culturel (IGPC) de la Région Grand Est et défendue par Marie Pottecher :

« Je suis heureuse d’avoir pu vivre une mission aussi enthousiasmante. J’ai eu le sentiment d’un changement de regard de la postérité sur cet héritage. Bien sûr, il y a eu la labellisation de l’Unesco et bien d’autres bonnes raisons à cela. Mais ce travail sur le passé a permis aux générations d’après de se l’approprier – ou du moins de s’approprier cette partie de son histoire comme un fondement de la culture française et alsacienne… »

 

Le musée alsacien : un potentiel à actualiser

 

Depuis novembre, Marie Pottecher dirige le musée alsacien.

Elle compte bien ouvrir l’établissement dédié aux arts et traditions populaires à des projets résolument contemporains et à des créateurs bien d’aujourd’hui : « Le Musée alsacien est très apprécié par les touristes et la population locale y est très attachée. Pourquoi ne pas en faire un acteur à part entière de la vie strasbourgeoise, y rassembler les communautés ? Notre région compte un riche tissu de créateurs, qu’ils soient issus de la Haute Ecole des Arts du Rhin (HEAR) ou d’autres filières. Sans oublier les créateurs venus d’ailleurs… Ce n’est pas seulement un musée du passé, ce n’est pas le conservatoire d’une identité repliée mais ce qui nous permet de réfléchir aux autres, à notre appartenance au territoire : ça veut dire quoi, être Alsacien ? Ceux qui s’y retrouvent ont envie d’y faire des choses…»

Longtemps, les Strasbourgeois avaient la réputation d’ignorer l’existence de leur ville allemande. Dans les années 90, les premières mesures de classement aux Monuments historiques de certains de ses édifices ont contribué à la réhabiliter. A commencer par le classement du Palais du Rhin, l’ancien palais impérial, qui avait échappé de peu à la démolition en 1954 grâce à l’intrépide ténacité de Maurice Roche, alors secrétaire général de la préfecture de région… C’est là, au service de l’Inventaire du patrimoine, qu’une jeune conservatrice a œuvré pendant plus d’une décennie à la connaissance d’une Belle Epoque, grande époque de l’historicisme, qui a allègrement archivé, muséifié, patrimonialisé – et jeté vers son propre passé des passerelles que nous empruntons toujours…

 

Couleur Tango

L’ancienne journaliste et réalisatrice Frédérique Denghelt a commis un roman couleur tango, embrasé par l’amour de la musique qui, seule, « peut dessiner la silhouette d’une âme »…

 

 

 

 

Nos ancêtres de l’aurignacien avaient le rythme dans la peau, à en juger les vestiges de flûtes taillées dans des os de cygne, trouvés dans la grotte de Geissenklösterle, dans le sud de l’Allemagne, près d’Ulm – ils en auraient joué il y a 42 000 ans environ… Pour se réjouir de leur qualité de vie sur Terre ou invoquer une divinité de leur invention ? L’humain ne porterait-il pas en lui tous les éléments de la musique ? Son aventure vitale n’est-elle pas jalonnée d’instruments à « corps solide vibrant », à « corps flexibles » ou « corps tendus » pour faire danser sa vie ? N’a-t-il pas été tenaillé de fort bonne heure par la si peu résistible pulsion de faire corps avec l’Autre ou le divin et d’entrer dans la danse avec ses semblables ?

Journaliste et réalisatrice de télévision à ses débuts, Frédérique Deghelt se consacre à l’écriture – de préférence celle qui fait danser les lignes avec grâce pour les accorder à l’âme musicale universelle… Comme le tango, matière de son dernier roman, qui fait tordre les cœurs et les corps en harmonie avec le bandonéon, l’un des instruments apparu bien après les flûtes préhistoriques pour faire danser d’autres lendemains sur Terre – et faire gigoter le genre humain sur sa version dansée de la mondialisation …

Soit l’histoire de Luis Nilta-Bergo, né en 1935 en pleine guerre d’Espagne – avec sa propre guerre à mener contre son infirmité et contre cette « fâcheuse tendance » des hommes « à ne pas vouloir d’un être différent »… Mais, un soir d’errance sur les berges de la Seine en 1956, il entend un joueur de bandonéon et il naît alors « à la plus pure proposition de l’univers : celle de l’amour de la musique »…

Subitement, il n’est plus ce perdant qui doit traîner le poids mort d’une existence inutile et mutilée : « J’étais cette musique, ce chant de tristesse qui rythmait la débâcle de mon existence et distillait dans mes vaisseaux son vibrato. La cadence s’est accélérée et j’ai entendu l’inspiration, le murmure d’une plénitude, l’appel vibrant d’un avenir. Or je n’avais jamais pensé à l’avenir. »

Le joueur de bandonéon n’est autre qu’Astor Piazolla (1921-1992) : il vient de mettre en quelque sorte la baguette du chef d’orchestre dans les mains du jeune Luis comme pour lui passer le relais.. A partir de cet instant, celui-ci n’est plus le résultat d’une « pensée triste qui ne se dansera jamais » et entre dans une nouvelle famille bienveillante… Il créera l’Orchestre du Monde et ira jouer sur tous les théâtres d’opérations où l’humain est en détresse – rien à voir avec la séduction joueuse d’un tango qui ne se laisserait pas défroisser par le tragique de l’existence…

Intitulé Libertango, en référence à une pièce de Piazolla, le roman de Frédérique Deghelt repose sur une construction fragile, entre lettres échangées, séances d’interviews filmées (un retour aux sources pour l’auteure), passages narratifs et extraits du journal de Luis – fragile comme le battement d’un cœur à la dérive se découvrant invaincu, un soir aux bords de la Seine, par la grâce d’une rencontre l’accordant à toute la musique du monde…

Frédérique Denghelt, Libertango, Actes Sud, 310 p., 22,50 €

L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €