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Qui, en ces temps d’effondrement civilisationnel, pourrait garder encore une foi inébranlable dans le « Progrès »? Le progrès technique n’assure pas un  progrès social « significatif et durable », on dirait… Un groupe international de chercheurs en sciences sociales propose, dans un livre-manifeste dicté par l’urgence, une vision fondée sur une « nouvelle manière de penser et de réformer nos principaux piliers institutionnels ».

 

 

La musique triste et funèbre est désormais bien connue : le « progrès », avec ses légions de technologies invasives, se fait sans « les peuples » voire contre eux dans un démantèlement sans précédent de toutes les protections sociales – alors qu’il est pour le moins entendu que toute le monde ne demande qu’à être « protégé », compte tenu des risques encourus en « économie de marché » allègrement dérégulée…

Aussi il règne désormais un climat de scepticisme voire de résignation cynique à l’égard de l’idée même de « progrès » comme le rappellent en préambule de leur manifeste les chercheurs oeuvrant au sein du Panel international sur le Progrès social (PIPS) : « Les acquis sociaux et démocratiques peuvent être balayés en une élection et remplacés par des politiques autoritaires et destructrices sur le plan social et environnemental »…

Progrès technique et progrès social sont-ils vraiment compatibles ? Alors que la « prise de conscience d’un destin partagé entre les humains » devrait déboucher sur une coopération intelligente et une qualité de rapports sociaux adéquate, que constate-t-on ?  Un rétrécissement de « l’intérêt général » au profit de l’illimitation et de la frénésie d’accumulation infinie de quelques uns qui excluent toute forme de partage des richesses, aussi infime fût-elle, avec tous leurs autres « frères humains »…

Or, il ne saurait y avoir de futur sans équité, rappellent les auteurs :  « Le secret d’un meilleur futur est de combiner les progrès réalisés sur trois fronts, à savoir l’équité, la durabilité et la liberté. »

 

Le prix des rentes

 

En attendant l’encore hypothétique bouclier social d’un revenu universel ou de toute autre allocation de ressources plus équitable, la « garantie inconditionnelle de la subsistance et des services de base offerte par l’Etat » libère quelque peu de l’angoisse des lendemains qui déchantent – et de l’étau de la précarité ordinaire.

Mais, déplorant une charge fiscale pesant principalement sur le travail, les chercheurs suggèrent d’améliorer l’économie en « imposant un prix aux externalités et aux rentes ».

Car les rentes sont des « revenus qui ne rémunèrent pas une contribution productive mais seulement la détention de ressources rares ou d’une position d’exclusivité sur un marché ». Aussi, « réduire la valeur nette de la détention de ce genre d’actifs par les taxes contribuerait à décourager la pratique d’activités inefficaces de recherche de rentes »…

Quel modèle d’Etat-providence serait à même d’assurer une gestion rigoureuse des externalités tant environnementales que sociales – et de contenir la si peu résistible extension du domaine du « profit » à toutes les ressources indispensables à la survie de l’espèce ? Car la perspective d’une mise en coupe réglée de tous les biens indispensables à tous (eau, énergie, ressources agricoles, espèces vivantes, etc.) par des « groupes financiers internationaux » ne semble pas rencontrer d’opposition déterminée…

Si un « marché dynamique est nécessaire », il doit être « bien encadré par l’Etat et la société civile pour limiter les conséquences de ses défaillances et pour préserver l’autonomie des individus ».

Mais la puissance de feu de ces « groupes financiers internationaux » semble désormais dépasser celle des Etats. Et une lutte sans merci en vue de l’appropriation de toutes les richesses du monde se poursuit ouvert en une implacable compétition de vanités et de vacuités qui creuse la tombe des espèces comme des générations…

Une « mondialisation » responsable,  solidaire et « bien encadrée » par un Etat préservant quelque souveraineté est-elle encore possible dans un système concurrentiel soumis à une perpétuelle obligation de « croissance » et de « profit », alors que la « tendance » forte est au démantèlement de tous les services publics et de toutes les solidarités ?

 

L’orientation du changement technologique

 

Le progrès technique et la mondialisation offriraient-ils comme seule perspective un horizon qui n’en finit pas de s’abaisser, dans une accélération asourdissante, une surveillance généralisée, et une marchandisation de plus en plus invasive ? Voire « la transformation des êtres humains » dans une société dont la complexification a achevé de brouiller la notion d’ « intérêt général » et de « bien commun » et d’abolir toute limite?

La direction et la forme que  prennent la technique et la globalisation peuvent-ils encore être « réorientés vers les besoins humains et servir plutôt que miner le progrès social » ?

Certes,   il semble aller de soi que le potentiel des nouvelles technologies devrait être mis « au service de buts autres que l’augmentation du profit des grandes entreprises ». Comme il semble aller de soi que les institutions politiques qui « subissent aujourd’hui la pression excessive des intérêts privés » devraient pouvoir être « réformées pour mieux placer les citoyens au centre d’un processus sain de délibération »…

L’évidence, c’est que la capacité des Etats-nations à soutenir une pression concurentielle accrue tout en mettant en place une régulation environnementale n’en finit pas de décliner dans le monde interconnecté de la « globalisation » désenchantée. Ce monde-là n’est guère capable d’une « réponse institutionnelle » appropriée à la marée noire montante des dysfonctionnements, des inégalités – et des tragédies…

La concentration du capital et des informations  entre les mains de grosses entreprises dites GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) exacerbe les inquiétudes  quant à la viabilité d’une « société dominée » par des intérêts parfaitement étrangers à ceux des populations. Mais l’appât du gain n’est-il pas considéré comme toujours plus motivant que la perspective de contribuer au « bien commun » ?

Anthony Atkinson estimait : « L’orientation du changement technologique doit être une préoccupation explicite des décideurs publics : ils doivent encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. »

Pour l’heure, l’effet de l’accélération technologique a été « d’augmenter la taille et d’étendre l’envergure géographique des unités politiques, organisationnelles et culturelles ». Cette « évolution vers des échelles d’opération plus grandes et leur extension spatiale a trouvé ses limites naturelles : la taille de la Terre »… Ce qui se traduit par une instabilité géopolitique certaine, compte tenu de la propension des « classes dominantes » à développer des moyens pour « tenir les autres à distance » de ce qui assurerait leur survie.

La montée en puissance de la finance comme « acteur dominant voire comme culture hégémonique » fait partie du problème à résoudre, comme le sait désormais tout « épargnant » informé et soucieux de ses « placements de bon père de famille ». Personne ne conteste plus que la dite finance  doit être remise à sa place « au service du développement économique et de la prospérité humaine » : mais par quelle volonté politique qui se manifesterait, juste avant le point de rupture où « tout » s’effondrerait définitivement ?

 

L’information et la politique comme biens publics

 

Le mal du monde qui vient peut-il être jugulé par le contrôle de l’information et de la politique envisagés comme biens publics ?

Sachant que  « le meilleur service que l’on peut rendre à la démocratie est de lui donner un environnement social sain sous la forme d’une société juste », alors cette « société idéale » ne devrait-elle pas prendre soin de l’information comme d’un bien public inestimable ? Mais comment fournir « un accès gratuit à une information de qualité » ?

Pour l’heure, chacun doit faire l’effort de « s’informer de façon responsable » – et donc de « contribuer à la survie financière du journalisme professionnel »… Car enfin, « rester simplement relativement bien informé est aujourd’hui un acte de militantisme »…

Certes, le manifeste (rédigé sous la direction de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton) ne fait pas l’économie d’une séquence aussi convenue que colibriesque  (« soyons-le-changement-que-nous-voulons-voir-dans-le-monde ») désormais de rigueur dans tout ouvrage se voulant porteur de solutions.

Mais ni la douloureuse perte des illusions ni l’âpreté des conflits en cours dans l’actuelle phase d’effondrement ne saurait justifier une démission pour le moins cynique qui ne laisserait aucune issue.

Se donner des objectifs raisonnablement visionnaires ne suffit certes pas toujours à lever une « puissance transformatrice ». L’exercice préserve néanmoins d’une débâcle morale assurée. Notamment  par ce changement de perspective susceptible de nous faire renouer avec un réel où se traceraient encore les plus concrets des chemins d’émancipation, par ce mouvement « venant du bas » qui pourrait s’appeler encore : « intelligence collective »… L’ampleur de la menace « anthropique » que fait peser sur la vie terrestre l’absurde frénésie d’accaparation de quelques uns exige l’abandon de certains fétiches dérisoires (capital, concurrence, croissance, profit, valeur, etc.) afin de rétablir autant que faire se peut ce qui est à la base de nos sociétés aux boussoles brisées.

 

 

Marc Fleurbaey (sous la direction de), Manifeste pour le progrès social, collection « Cahiers libres », La Découverte, 288 p., 16 €

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Entre la capitale française et argentine se tisse une histoire dont l’en-jeu remonte à plus d’un siècle déjà. Partie de cette capacité expressive originelle par le mouvement, elle mène l’humain à un incessant travail de dressage des corps en mode célébration selon un ordre grammairien de savoirs s’emboîtant les uns dans les autres, comme le rappelle le danseur et sociologue Christophe Apprill dans son élégant essai sur l’esprit du tango.

 

Qu’est-ce qui advient en quelques pas de tango ? Qu’est-ce qui se joue en cette élégante et si éloquente pratique de l’enlacement, rhétoriquement fixé, de deux corps sexués ? Pour Christophe Apprill, c’est la « circulation d’un désir commun d’être ensemble » et l’entrée dans le mouvement à deux, c’est-à-dire dans un état de danse – si l’envie vient aux partenaires d’en danser plus de trois : « Etre debout, dans les bras de l’autre sexe, participe du sentiment d’exister. Une rupture charnelle avec la solitude et le repli sur soi (…) Etre reconnu par le regard de l’autre, se lever et danser, il n’y a plus qu’à faire le tour de la piste, c’est une géographie très balisée, toujours identique, une pérégrination tranquille, un cheminement attendu. Aucune raison de se perdre. Tout est possible dans ce cadre où rien d’autre n’est possible ; voici venir les possibles de la danse : l’oubli de soi, la sensualité réveillée, la fusion brève mais intense, le transport non pas amoureux mais d’une projection amoureuse »…

La tango est entré dans sa vie au théâtre du Châtelet en 1983 lors du Festival d’automne de Paris – c’était alors la fin de la dictature militaire en Argentine et il revenait d’une « traversée du Sahara en Peugeot 404 »… C’est ainsi que danser devint pour lui une « façon de tenir debout » – et Paris une caisse de résonance de cette musique des Européens du bout du monde …

Pour Christophe Apprill, cofondateur de l’association Tango de soie, l’apprentissage de la danse lui permit de « renouveler par son corps et celui des autres » le sentiment de son existence – et d’ « éprouver l’étendue de ses solitudes ».

Cette année-là, il découvrit un rythme, un rituel, un genre musical à part entière (comme le jazz ?), un langage et un mystère bien au-delà d’une « danse chaloupée sur un parquet ciré ».

Il reçut tout cela comme une invitation à un grand voyage – celui que l’on fait d’abord jusqu’au bout de soi… « Toute rencontre forfuite est un rendez-vous » disait Jorge Luis Borges (1899-1986).

 

La meilleure façon de marcher ?

 

Les tous premiers tangueros étaient-ils, à la fin du XIXe siècle, des couples d’hommes et de déracinés, d’immigrés célibataires échoués dans les ports et faubourgs de Buenos Aires et dansant leur solitude en mélangeant leurs mémoires européennes avec les sons du cru? Graduellement, le tango passe des bouges improbables aux élégances des salons et des casinos, devenant une musique à la fois savante et populaire exhalant le malheur délicieux de souffrir et ressassant des thématiques obsessionnelles : l’exil, la séparation, le temps qui passe, la solitude, l’inguérissable blessure de vivre, la mère, l’amour de Buenos Aires voire l’alcool…

Serait-ce là une « expression plurielle que l’on ne saurait réduire à la danse » ? Comme l’écrivait le même Borges, de « diablerie orgiaque, il est devenu une façon de marcher » – sur les rives du Rio de la Plata comme du Rhin ou de la Seine…

Juste marcher ? Juste un homme et une femme qui marchent ensemble le temps d’une « danse enlacée » – ou de plusieurs ? C’est tout un art – et un savoir fondateur qui se cultive sur un pas de deux pour construire le corps dansant, comme le souligne Christophe Apprill :  « Si le tango s’organise finalement autour d’une simple marche en face à face, certains danseurs aiment préciser qu’ « il faut dix ans pour apprendre à marcher ». Dans cette marche se loge en effet une partie de l’accordage des tonicités nécessaire pour réaliser les figures les plus complexes. Afin d’avoir accès aux multiples façons de marcher (emboîtée/déboîtée, marche simple/marche croisée), un pas de base codifié s’est imposé : la salida permet de « s’échapper » en ouvrant dans la marche des brèches où vont se développer des figures : giro (tour), mordida, cunita, barrida, saccada, voleo, gancho, colgada, volcada… La liste n’est pas si longue ; en revanche, leur agencement avec une manière d’entrer et de sortir ouvre un grand nombre de possibilités qui ne s’épanouissent dans l’improvisation qu’à condition que les partenaires aient établi une connexion équilibrée entre leurs tonicités. »

En tango, l’homme et la femme sont tenus de se saisir de leur « rôle », « distribué la plupart du temps selon une logique sexuée » jusqu’à ce que le manque-à-être prenne corps pour la danse – les deux pôles du monde n’en finissent pas de se chercher : la femme est « sensiblement plus à l’écoute tandis que l’homme est davantage sollicité pour initier des prises de direction et d’espace »…

Ainsi, c’est dans ce « va-et-vient dialogique où la proposition et l’écoute alternent qu’un accordage – seul garant d’une qualité de danse – devient possible » – et c’est ainsi que l’on entre dans une poésie dansée, par la grâce d’une subtile « télépathie corporelle » qui requiert volontiers des dispositions divinatoires…

S’agissant de la poésie, René Char (1907-1988) écrivait : « Les mots qui vont surgir savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux »… En tango aussi, la partenaire décrypte d’avance les « ordres » de son « cavalier », bien avant qu’il ne sache lui-même quelle « position » il va « imposer » dans ce vertige de l’absolue incertitude. Serait-ce là juste le partage d’un manque-à-être originel se mettant en évi-danse comme on se met en lumière ?

 

La musique du monde avant le tango

 

Mais voilà, « le tango serait trop simple s’il suffisait de s’accorder en maniant des éléments de vocabulaire, une technique et une posture »… L’équilibre est bien délicat à trouver dans la maîtrise d’une discipline corporelle qui a ses règles,  ses techniques et ses savoir-faire …

Après être entré dans le mouvement, « les pratiquants sont confrontés à une exigence esthétique et sensorielle : comment être en musique ? »

Car « apprendre à danser et entrer dans la danse tango suppose l’adhésion à un impératif, mais représente également un idéal : danser en musique est une exigence constitutive de l’expérience banale du danseur de bal »… L’humain, ça s’institue à travers ce qui s’articule…

On l’aura compris, « la connaissance de la structure des tangos rend de précieux services pour l’interpréter en dansant » – et maintenir cette séduction joueuse qui jamais ne froisse l’implacable élégance du tango…

« Aujourd’hui, tu vas entrer dans mon passé » promettait le poète Enrique Cadicamo (1900-1999) en un vers résumant sans doute l’esprit du tango entre nostalgie, présence à soi et à l’autre sur l’arête de l’instant ainsi que projection vers un avenir aux cages grandes ouvertes d’où s’échapperaient tant d’oiseaux tristes et d’âmes en devenir appelées à se dire l’Univers…

Christophe Apprill, Les audaces du tango – Petites variations sur la danse et la sensualité, Transboréal, collection « Petite philosophie du voyage », 96 p., 8 €

 

Lumières sur la Russie

Entre 1776 et 1785, le juriste strasbourgeois Christophe Guillaume Koch rédigea pour ses étudiants de l’Ecole diplomatique de l’Université de Strasbourg son « Histoire de la Russie, avec sa partie politique », faisant oeuvre de pionnier dans la diffusion des connaissances sur la Russie lors d’une période de découverte sans précédent de cette nation-continent. Sa publication par les Presses universitaires de Strasbourg (avec un autre cours en annexe, « la Constitution de l’empire de Russie ») ouvre une page précieuse d’un grand album. Celui d’une histoire russe, que l’on pourrait croire dominée par des clichés tenaces comme le malheur, le crime et l’absence de liberté – mais jamais à court de rebondissements ni de résilience.

 

 

 

« Que doit-on appeller « Russie » ? interrogeait Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) lors de l’effondrement du mur de Berlin (1) – il défendait alors la vision d’une nation russe débarrassée du « fardeau de l’empire ». Réponse : « Aujourd’hui. Et aussi demain (ce qui est encore plus important). Qui se sent aujourd’hui appartenir à la Russie de demain ? Et où les Russes voient-ils eux-mêmes les limites de la Russie ? »

Avant le XVIIIe siècle et Pierre le Grand (1672-1725), la Russie fut « largement absente du discours intellectuel français » constate Rodolphe Baudin dans sa préface de l’Histoire de Russie de Christophe Guillaume Koch (1737-1813). Si l’appellation officielle d’ « empire » ne date que du règne de Pierre le Grand (il se décerne en 1721 le titre d’empereur), la réalité impériale remonte sans doute au Xve siècle avec l’annexion de Novgorod par la principauté de Moscou (1478).

 

Une si longue sujétion…

 

Rédigé durant les années 1770-1780 pour les étudiants russes et nobles du juriste strasbourgeois, pendant le règne de Catherine II ( 1729-1796), ce cours inédit, conservé à la BNU et publié par les Presses universitaires de Strasbourg, témoigne de l’histoire des relations intellectuelles nouées alors entre la France et la Russie : « Ce n’est que depuis Pierre le Grand qu’on commença à cultiver en Russie les Lettres et les Arts. Avant lui on y vivoit dans une profonde ignorance. Les prêtres mêmes savoient à peine écrire. Pierre le Grand fonda des écoles, il envoya de la jeunesse russe dans les pays étrangers et engagea les étrangers à venir s’établir en Russie. »

Koch exerça une grande partie de son activité dans le cadre de l’ « Institutum historico-politicum » ( « l’Ecole diplomatique »), fondé à Strasbourg en 1752 par son maître Jean Daniel Schoepflin (1694-1771) pour former un nouveau type d’étudiant qui pourrait « briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une cour que l’Europe respecte » – c’était le temps où, déjà, les bouteilles de champagne n’explosaient plus…

Son cours divise l’histoire de la Russie en six périodes, de la fondation de la monarchie en 862 à Novgorod au règne de Pierre le Grand dont il ne cherche pas à « dissimuler la cruauté des méthodes de gouvernement ». Le tsar avait affirmé la vocation européenne de son pays et édifié la grandiose Saint-Pétersbourg gagnée sur les marécages. Le souverain « réformateur », prisé des Encyclopédistes, confiait cependant à un proche : « Nous avons besoin de l’Europe pour quelques décennies ; ensuite nous pourrons lui tourner le dos »…

En dépit de ses admirations, Koch n’hésita pas à qualifier le mode de gouvernance russe comme un « despotisme oriental ». Il eut le temps de vivre encore le règne réformateur d’Alexandre Ier (1777-1825), avant l’entrée de la Grande Armée de Napoléon en Russie (1812)  – et le retour du balancier vers un « conservatisme absolu ».

Son cours donne à lire l’autre Russie, celle des Lumières au bout d’un long tunnel, d’une occidentalisation balbutiante sous le règne stabilisateur des premiers Romanov mais aussi de la longue sujétion d’un peuple paysan, largement majoritaire dans le pays – Koch ne put voir l’abolition du servage par Alexandre II en 1861 mais il vécut encore la tragique « retraite de Russie » de « la Grande Armée » napoléonienne…

Dans sa postface situant le travail de Koch dans l’historiographie européenne des Lumières sur la Russie et les influences dont bénéficia le Strasbourgeois, Wladimir Berelowitch rappelle l’invention de l’ethnographie en cette fin du XVIIIe siècle – notamment à l’université de Göttingen : « La connaissance du « maillon » russe, et surtout sibérien, était indispensable pour un tableau passé et présent de l’humanité, de sorte que les projets d’histoire universelle, si caractéristique de l’école de Göttingen, conduisaient naturellement aux classifications ethnographiques. »

Cette Russie vue par un historien des Lumières était alors à l’aube d’une apogée discernée bien plus tard par Tocqueville (1804-1858) – celle d’une nation-continent appellée « par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains la moitié du monde »…  Aujourd’hui comme demain ? Alors qu’à l’heure de la « globalisation », les habitants de la Terre ne trouvent plus sous leurs pieds de sol durable et habitable, le fabuleux héritage russe se laisse, avec cette nouvelle publication, revisiter et feuilleter dans sa continuité historique, entre identité impériale et nationale – et sur l’immensité d’un territoire de vie plus propice que jamais à celle  d’un impérieux destin.

  • Alexandre Soljénitsyne, Comment réaménager notre Russie ? Fayard, 1990

 

Etudes Alsaciennes et rhénanes, Histoire de Russie avec sa partie politique par Mr Koch, professeur à Strasbourg, suivie de la constitution de l’empire de Russie (édition présentée et commentée par Rodolphe Baudin et Wladimir Berelowitch), Presses universitaires de Strasbourg, 326 p., 22 €

L’Arbre qui t’habite

Que dit l’arbre qui t’habite?

Il cherche sa musique

dans le souffle qui te quitte

pour te faire présent de son cantique

en attente d’un vivant

qui lèverait la tête de l’écran

L’autre Biennale

Du 15 décembre 2018 au 3 mars 2019, l’ancien Hôtel des Postes accueille à l’orée de la Neustadt la première biennale d’art contemporain de Strasbourg, portée par la galerie associative Impact. Intitulée Touch Me et centrée autour de « la place de l’homme à l’ère du numérique », elle procède d’un besoin de « comprendre où on va » et interroge l’emprise que le numérique exerce sur nous à travers les travaux de dix-huit artistes de renommée internationale…

 

L’imposant quadrilatère néogothique de l’Hôtel des Postes (11 000 m2 au sol), inauguré le 12 novembre 1899 par le Secrétaire d’Etat Von Podbielski, est le grand témoin d’une autre ère des communications – celle du télégraphe lors de la première révolution industrielle. Sa construction, entre avril 1896 et août 1899, aura coûté 2,35 millions de Reichsmark – soit 31,5 millions d’euros. Ce lieu implanté aux abords des bâtiments ministériels et impériaux de la capitale de l’ancien Reichsland Elsass-Lothringen, œuvre des architectes berlinois Ernst Hake et Ewald von Rechenberg, était particulièrement approprié pour un questionnement sur l’exercice d’une citoyenneté confrontée à des enjeux cruciaux lors de l’actuelle phase de « transformation digitale » dite « révolution numérique. Celle-ci induit une dynamique d’emballement permanent vers une « administration optimisée » des choses… « Que disent les artistes de notre temps sur cette transformation par le numérique ? » interroge Yasmina Khouaidjia qui signe le commissariat de cette exposition sur notre culture numérique. Quarante œuvres de dix-huit artistes, venus de neuf pays, distillent leurs éléments de réponse sur le devenir humain emporté par cette dynamique de l’exponentiel.

 

L’artiste et l’avocat : société de surveillance ou de bienveillance ?

 

L’artiste conceptuel Paolo Cirio travaille à New York sur les systèmes juridiques, économiques et culturels de la société de l’information. Il entend confronter le public à « la complexité et à l’ampleur des plans imaginés pour programmer les individus ». Le 11 janvier dernier, il débattait avec l’avocat Dan Shefet sur les champs sociaux impactés par Internet, tels que la vie privée et la démocratie à l’ère de la surveillance de masse – sans oublier le droit d’auteur et la finance…

Paolo Cirio définit la surveillance comme « une asymétrie du pouvoir : les citoyens perdant le droit de se défendre ». Aussi,  l’artiste doit-il veiller à « contrebalancer cette emprise ». Veiller et même bien-veiller comme substitut positif au surveiller sans limites érigé en norme de gouvernance ?

Là où le plasticien s’attache à changer la perception des codes, l’avocat Dan Shefet, spécialiste en droit informatique et en droits de l’homme, s’attache à « changer les lois pour faire évoluer le monde » : car enfin, « les citoyens doivent avoir le droit de se défendre » contre un fondamentalisme technolibéral dont l’insoutenable lamine les existences.

La numérisation intégrale de la société, envisagée comme le seul horizon radieux promis à « l’espèce non inhumaine », devrait pour le moins faire débat, compte tenu de l’inextricable complexité des enjeux et de l’extension d’une systématique à tous les pans de l’existence…

Dans Overexposed (2016), Cirio représente des photos « non autorisées » de hauts responsables d’agences de surveillances américaines (NSA, CIA,NI, FBI), trouvées sur des plateformes publiques web et diffusées sur les murs publics de grandes capitales : « Mes œuvres traitent de la surveillance exercées de façon invasive sur les citoyens américains. Aussi, j’expose les visages de ces dirigeants : je leur fais comprendre qu’eux aussi peuvent se retrouver sous surveillance… Pourquoi les citoyens américains n’auraient-ils pas le droit de surveiller le président des Etats-Unis au lieu de le laisser les surveiller ? »

Une autre de ses œuvres, Sociality (2018), rassemble plus de vingt mille brevets d’inventions socialement préjudiciables voire « dangereuses pour la démocratie » – il s’agit de dispositifs « permettant la discrimination, la polarisation, la dépendance, la tromperie et la surveillance » voire l’instauration d’un nouvel « ordre des choses »… L’ « intelligence artificielle » est-elle vraiment habilitée à se substituer à la nôtre pour la conduite de nos affaires et l’expertise des choses ?

« Laisser les algorithmes penser pour nous, c’est penser comme des machines » résume Cirio comme pour éclairer les termes d’un débat occulté par une rhétorique de « progrès » sans répit ni fin, dopée aux présumées vertus d’une « innovation » permanente s’acharnant à réduire les vies en volumes de données et le réel à des lignes de code…

Une vidéo de l’Allemand Philipp Lachenmann, DELPHI Rationale (2015-2017), met en scène un joueur de sarod indien assis devant l’entremêlement de câbles aux couleurs changeantes d’un détecteur de particules, en référence à l’histoire du cinématographe en couleur comme à une glaçante technicité mise en résonance avec une autre réalité échappant à son emprise. En somme, un rappel aux fondements de notre humanité et de ce qui fait « civilisation » ainsi qu’une invitation à prendre la juste mesure des choses face à ce qui est en train de « s’instituer »…

Shamanistic Travel Equipment (2018) de l’Allemande Sarah Ancelle Schönfeld convie, au croisement de la science et de la spiritualité, à un voyage initiatique à travers des peaux de vache imprimées en référence aux pratiques chamaniques et aux travaux de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro – il avait qualifié le chamanisme de « diplomatie cosmique »… Sa pratique artistique fusionne les savoirs et les représentations comme elle interroge les connaissances et les convictions qui nous fondent, à l’heure de la dislocation de notre socle symbolique et vital.

Le Berlinois Aram Bartholdi installe des mains monumentales braquant des écrans de téléphones comme à la face du réel, en une dérisoire manifestation de nos addictions et d’une techno-zombification à la mesure d’un déni patent d’autres dimensions décisives.

Alors que notre perception à l’échelle de la planète se modifie et que commence à nous préoccuper la protection de nos données personnelles comme de notre vie privée, l’exposition pourrait aussi se visiter comme une invitation à se préoccuper des modes d’organisation induits par cette « main invisible automatisée ». Celle dont le guidage algorithmique se substitue insidieusement à notre entendement. Peut-être permettrait-elle d’envisager une véritable éthique de responsabilité, telle que Hans Jonas l’avait prônée.

Après la biennale, l’Hôtel des Postes fera l’objet d’une restructuration architecturale hors norme pour accueillir, d’ici l’été 2021, des logements résidentiels, des bureaux réhabilités ainsi qu’une résidence services pour seniors et une brasserie-restaurant. Maîtres d’ouvrage : Poste Immo, filiale immobilière du groupe La Poste, ainsi que Bouygues Immobilier et les Jardins d’Arcadie. La Tour des Télécoms, surélevée en 1952, bénéficiera d’un couronnement apparenté à son allure originelle. Cap sur d’autres façons d’être et de penser en commun « le progrès » ? Et de trouver ce point d’équilibre délicat mais non introuvable entre puissance de calcul des ordinateurs et finesse du jugement humain ?

 

 

Touch Me

Du 22 décembre au 3 mars à l’ancien Hôtel des Postes

5, avenue de la Marseillaise – entrée par la rue Wencker

http://www.biennale-strasbourg.eu

La destruction du réel

Alors que les « avancées technologiques » brouillent toute réalité, le philosophe Bertrand Vergely met en garde contre un nouvel « irrationalisme » apparu à travers la négation de nos limites.

 

Vladimir Nabokov (1899-1976)  écrivait un jour que le mot « réalité » était l’un des rares qui ne signifiait rien sans guillemets.

A quelle « réalité » nous accrochons-nous encore ? Laquelle désirons-nous – ou nous semble-t-elle encore désirable ? Existerions-nous en fait dans une simulation informatique qui nous rendrait incapables de reconnaître l’existence de la « réalité » ? D’ailleurs, quelle est « l’âme du réel » ?

Pour le philosophe Bertrand Vergely qui enseigne en classes préparatoires à Orléans ainsi qu’à l’Institut Saint-Serge à Paris, un réel sans âme cesse d’être le réel : « Ce réel mort porte un nom aussi. Cela s’appelle un cauchemar. »

Serait-ce là notre « réel » dénaturé – ou notre cauchemar climatisé, survolté ou disjoncté ?

 

Quand la réalité s’effondre…

 

Voilà plus de trente ans, Jacques Testart concluait ainsi son livre, L’œuf transparent (Flammarion, 1986) : « Viendra le temps où le solde de l’humanité sera tout entier contenu dans le souvenir de l’homme ».

Aujourd’hui, en pleine désinformation et évaporation du réel, le transhumaniste Laurent Alexandre fait mine d’interroger: « le futur a-t-il encore besoin de nous ? »

Bertrand Vergely poursuit sa réflexion amorcée dans La Tentation de l’homme-Dieu (Le Passeur, 2015) et rappelle que « le jeu a pris les commandes de la réalité ». Le « vrai » a été escamoté par le grand leurre technologique qui fait miroiter à l’espèce un « avenir fait de jeu ». S’adressant à nos pulsions infantiles en nous parlant sans cesse de « rêve, d’utopie, de jeu, sur fond d’un univers déréalisé », les intérêts puissants d’une « industrie numérique » en roue libre nous dealent des myriades de gadgets aussi inutiles que nuisibles qu’il suffirait précisément de ne pas acheter pour qu’ils ne se vendent pas – et ne polluent plus…

A l’heure d’un féminisme exacerbé en mode guerrier, il déplore une différence homme-femme aussi surérotisée que dénaturée: « La différence sexuée qui est un fait de nature a été travaillée par la culture. A été appelée ainsi femme la femme hyper-femme exacerbant ses attributs sexuels de femme afin de plaire et de séduire. (…) Qu’est-ce qui est à la base de l’exacerbation de la différence sexuée ? C’est la bêtise avec laquelle est vécue la différence sexuée et l’ignorance dans laquelle elle ne cesse d’évoluer. La sexualité met l’être humain en relation avec les plus hautes énergies de l’homme, de la vie et de l’univers devrait être vécue de façon initiatique. Elle est vécue comme un jeu infantile et un produit de consommation. On ne peut pas à la fois, sous prétexte de libérer le sexe, désirer que celui-ci soit désacralisé et traité comme un produit de grande consommation et en même temps désirer que la femme soit respectée. »

En pleine transgression décomplexée, il rappelle ce qui, depuis un demi-siècle, « gouverne mentalement le monde avec pour projet d’éliminer l’homme tel qu’il est, à savoir le Blanc hétérosexuel et chrétien, afin de faire advenir l’homme nouveau, individualiste, multiculturaliste et transgenre »…

Lorsque « techno-progressistes et bio-progressistes assènent l’artificialisation du monde et de l’homme comme inéluctable », ne serions-nous pas en train de rompre la filiation avec ce réel qui nous constitue et de couper toute amarre avec une Terre que nous avons cessé de sentir sous nos pieds ?

Mais le réel aussi congédié par nos médias tournant en boucle ne reviendrait-il pas en boomerang déchirer le voile de l’aveuglement volontaire et du déni rageur ?

Le philosophe ne désespère pas : les humains décrétés « sans valeur économique » renoueront-ils, au pied du mur ébranlé de cet aveuglement-là, avec des ressources spirituelles insoupçonnées ? « Il se produira alors une destruction de la bêtise et de la folie qu’aucune révolution n’est parvenue à faire jusqu’à présent. Une révolution d’autant plus destructrice et révolutionnaire qu’elle ne fera aucun mort. Rien que des vivants. »

La vraie liberté de l’homme ne consisterait-elle pas à accueillir cette révolution permanente appelée l’ « émerveillement » devant ce qui est ? La seule qui réaccorderait l’intime à l’immense en désentravant l’infini qui s’impatiente en nous ?

Bertrand Vergely, La destruction du réel, Le Passeur, 272 p., 20,90 €

Le « néolibéralisme » fait couler de plus en plus d’encre, en gros nuages chargés de perplexité, de résignation et de désespérance . Mais y a-t-il vraiment une « pensée néolibérale » ? Le philosophe Grégoire Chamayou exhume les racines de cet « art de gouverner » qui assure l’emprise de l’hyperclasse dominante.

 

« Moins d’Etat et de dépense publique, moins de fiscalité, moins de régulation et de services publics pour plus de liberté » : qui n’aurait pas encore entendu voire intériorisé ces injonctions assénées en mantras depuis quatre décennies ? Ce discours insistant accompagne un apparent « rétrécissement du champ d’intervention de l’Etat » et une régression vers l’insécurité sociale au nom d’une présumée « liberté d’entreprendre ». Serait-ce là une fatalité gravée dans le marbre – celui que l’on pose comme une dalle sur le malheur des peuples ? Voire une donnée naturelle de la condition humaine?

Le chercheur Grégoire Chamayou (CNRS Corphi ENS Lyon) a mené une enquête tant historique que philosophique jusqu’aux racines de cet « art de gouverner » communément appelé le « néolibéralisme ». C’est ainsi qu’il est remonté à la République de Weimar et au IIIe Reich, avec le juriste constitutionnaliste Carl Schmitt (1888-1985) qui a servi l’un et l’autre régime et théorisé le «libéralisme autoritaire ». La formule est du juriste antifasciste Hermann Heller (1891-1933) qui, réagissant au discours de Schmitt devant les patrons allemands en 1932, dénonçait cette nouvelle catégorie politique (« un Etat fort pour une économie saine ») allant de pair avec le « démantèlement autoritaire de la politique sociale ».

 

Un Etat « fort contre les faibles, faible avec les forts »…

 

Ce « libéralisme »-là suppose un Etat fort contre les faibles, c’est-à-dire contre les « revendications démocratiques de redistribution sociale » (Wolfgang Streeck) et les exigences éthique des consommateurs, mais faible avec les forts, c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir économique.

Grand lecteur de Carl Schmitt, le théoricien néolibéral Friederich Hayek (1899-1992) avouait avec délectation, lors de la dictature (1973-1990) du général Pinochet au Chili, préférer un « dictateur libéral » à un « gouvernement démocratique sans libéralisme ».

Durant les années 70, les classes dirigeantes, confrontées à la contestation du « capital » et à l’activisme des mouvements tant sociaux qu’écologistes, s’inquiètent avec le néoconservateur Samuel Huntington (1927-2008) d’un « déferlement démocratique » susceptible de rendre la société « ingouvernable ». Ils façonnnent alors les outils de gouvernement pour « détrôner la politique » – c’est par cette formule, constate Grégoire Chamayou, que s’énonce la stratégie du néolibéralisme en tant que « pouvoir destituant ».

Pour les « élites » plongées dans une ambiance de « fin de règne » compte tenu d’un contexte de plein-emploi induisant un rapport de force favorable aux travailleurs, les politiques keynésiennes adoptées depuis l’après-guerre ont « créé plus de problèmes qu’elles n’en ont résolus », notamment en ce qu’elles ont amené trop de gens à se faire une idée exagérée de leurs droits, à accorder trop d’importance à l’égalité »…

Répudiant « l’orthodoxie keynésienne » en vigueur et les harmonisations de l’Etat-providence, elles entament alors une « réorientation néolibérale de la gouvernance d’entreprise, son réalignement drastique sur le profit actionnarial »  avec des « impacts sociaux et environnementaux massifs », tout en s’adonnant à des « tactiques capillaires de neutralisation de la politique »…

Les cours de Michel Foucault (1926-1984) sur La Naissance de la biopolitique ont analysé partiellement ce processus de « gouvernementalisation de l’Etat » et de « dissolution des anciens cadres de souveraineté dans les formes du marché » . Depuis, les populations occidentales, attachées au système de protection sociale construit dans l’après-guerre, ont bien senti comme un « changement de cap » et  d’ambiance… Elles se désespèrent d’attendre les premières gouttes d’un hypothétique « ruissellement des richesses » promis et se retrouvent dans un état de sidération peu propice à affronter l’insoutenable suite des événements : « tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court »…

Pour offrir une vue panoramique de ce qui est en cours, le philosophe est parti par « le haut », c’est-à-dire du point de vue des dirigeants économiques – et il a fait un tour dans l’arrière-cuisine où s’est élaboré l’indigeste brouet servi à deux générations déjà… Il a analysé la « littérature grise » de la prose managériale, non destinée à la publication, et les zones grises des discours de ceux qui font commerce d’économisme ainsi que les compte-rendus des assemblées générales ou les récits de casseurs sociaux. Dirigeants et intellectuels conservateurs étaient unanimes dans ces psychédéliques seventies : « il va falloir intervenir »… En puisant dans un corpus disparate, Grégoire Chamayou livre aussi les tâtonnements d’une technique (plus que d’une « pensée »…) qui se cherche au travers des conflits nés d’une « inflation des revendications » et finit par s’imposer en dépolitisant voire en déréalisant l’entreprise réduite à une fiction juridique : « si le néolibéralisme a remporté des victoires, c’est moins en tant qu’idéologie qu’en tant que technologie politique »…

Chamayou explique la « séduction » de cette « technologie » empirique par sa « double promesse d’autonomie individuelle et d’autorégulation sociale » dont on sait qu’elle est précisément demeurée lettre morte dans le grand cimetière des promesses trahies .

 

 

Casse sociale et dommages collatéraux

 

Aujourd’hui, « la lutte des classes se prolonge par une lutte des taxes » – et par une vague de colère jaune… Les caves et décavés surtaxés se rebiffent et demandent des comptes : qui contribue réellement aux recettes fiscales indispensables pour « faire société » ? à quelle hauteur ? à quoi est affectée « la dépense publique » ?

Autant de questions qui mettent aux prises des « intérêts sociaux divergents »… Ceux opportunément placés « du bon côté du manche » considèrent la « dépense publique » comme une abstraction qu’il faut réduire en peau de chagrin comptable, en affectant d’ignorer qu’elle représente des besoins véritables pour de « vrais gens ». C’est-à-dire pour  tous ceux qui, peinant à survivre sans filet de protection sociale, réalisent enfin qu’ils font les frais d’une « technique » élaborée juste pour justifier la prédation de quelques uns sur les ressources indispensables à tous …

« L’extravagante promesse de l’économie dominante », remarque  le sociologue John Bellamy Foster, est de « prétendre sauver la planète par l’expansion de ce même capitalisme qui est en train de la détruire » : le serpent s’est d’ores et déjà mordu la queue jusqu’à la tête et la boucle est bel et bien bouclée…

Alors que l’on « marche pour le climat », les dommages environnementaux infligés par les intérêts de quelques uns sont incalculables, générant des « effets de raréfaction » – et fournissant par là « les conditions objectives d’un nouveau cycle de marchandisation, d’une conversion marchande de l’ancienne richesse en nouvelle valeur, dans un schéma où hier comme aujourd’hui, l’extension de l’appropriation privée a pour précondition la destruction de la richesse publique ».

Une fois « l’ancienne richesse publique niée et intégrée à la production marchande », ceux qui en ont « tiré profit » n’ont bien évidemment ( ?) pas le moindre « intérêt » à « revenir à des états d’abondance hors marché ». Les profiteurs de la rareté organisée ont plutôt intérêt à ce que celle-ci se perpétue voire s’exacerbe, à l’instar d’une firme qui, vendant de l’eau en bouteille, « aurait plutôt objectivement intérêt  à ce que disparaissent les fontaines publiques »…

Ce qui, on s’en doute, n’est guère compatible avec une « politique de réhabilitation et d’extension des biens publics environnementaux  »…

Le livre de Grégoire Chamayou se veut comme un outil de connaissance pour désactiver cet « art de gouverner » opérant depuis quatre décennies et qui semble en bonne voie d’évacuer l’humain et ses besoins vitaux  de son équation. Infléchira-t-il pour autant cette équation d’une « postmodernité » faisant d’ores et déjà le deuil de tout avenir ?

 

 

Grégoire Chamayou, La société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 330 p., 20 €