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Marc Halévy

Physicien, philosophe et prospectiviste

Le 25/03/2020

 

L a pandémie signe la fin de l’orgueil des hommes. Un appel à la modestie. Un coup de semonce. Une injonction forte de la Vie à revenir à la vraie Vie !

 

Le paganus latin est à la fois le « paysan » et le « païen » ; il est l’homme de la Terre au sens autant quotidien que métaphysique.

 

Au sens quotidien, le « paysan » sait que sa (sur)vie dépend du monde bien plus que de son travail ; il n’est maître que de bien peu de choses ; il ne commande ni aux saisons, ni au vent, ni à la pluie, ni à la sècheresse, ni au mildiou, ni aux charançons, ni aux larves affamées … Il sait que, face à tous ces impondérables, la petite chance qu’il peut prendre de vivre bien, dépend de l’ardeur et de la qualité de sa besogne. Ses prières et colères n’y changeront rien !

 

Au sens métaphysique, Nietzsche le rappelle, l’humain moderne a résolu de vivre « hors sol », dans ses villes de verre et de béton, de fer et d’asphalte. Il a renié la Terre et ne vit plus que dans des mondes imaginaires et fantasmatiques. Il s’est créé longtemps des dieux étrangers au monde et à la Terre, des dieux indéfinissables, inaccessibles, silencieux et absents, dont le silence même lui faisait office de Sacré.

 

Cet (pseudo)humain-là, totalement dénaturé, n’a pas vu la triade essentielle qui fonde le Réel : la Matière, la Vie et l’Esprit.

La Matière qui se réalise au travers de tous les existants.

La Vie qui se vit au travers de tous la vivants.

L’Esprit qui se pense au travers tous les pensants.

Ce sont les trois moteurs du Réel. Il n’y en a aucun autre.

 

Rien ni personne n’existent au dehors du Réel car le Réel est le Tout de ce qui existe et de toutes les reliances au sein de ce Tout cohérent, unitif et évolutif.

Revenir à la Terre, ce n’est point l’idée que chacun doive redevenir paysan. Revenir à la Terre, c’est revenir au Réel, c’est abandonner toutes les utopies et rêveries, tous les fantasmes et tous les imaginaires, pour assumer, de tout cœur, la réalité du Réel telle qu’elle est et telle qu’elle va.

 

Revenir à la Terre, c’est sacraliser l’existence à la gloire de ces trois déités que sont la Matière (Hylê), la Vie (Zôon) et l’Esprit (Noûs), et qui ne forment qu’un seul et unique Divin (Logos), l’unique source de l’ordre (Kosmos) et de l’harmonie (Dikê) du Tout-Un (to Pan) ; un Divin unique, immanent, présent partout, en tout, toujours.

Revenir à la Terre est le plus court chemin pour revenir sur Terre et pour que l’humain y reprenne sa juste et petite place, au service de ce qui le dépasse, au service de l’accomplissement en plénitude de la Matière, de la Vie et de l’Esprit.

C’est lui qui est à leur service ; et non l’inverse.

 

 

Lire sur noetique.eu

 

*

* *

T’es tu jamais vu naître en cadavre?

 

Ils te regardent, l’écran toujours allumé

Sur la moindre opportunité

Comme un cadavre déjà détroussé

Tout de ton monde a été prédaté

L’espérance est morte de toute éternité

Tu veux vraiment savoir qui l’a tuée ?

 

Ta planète flanche

Celle où la douleur se danse

Mais voilà : la phynance,

Elle s’en balance

 

Alors tu as vu un signal d’une autre planète

Certes pas des plus nettes

Dans la constellation de Cassiopée

Elle n’avait même pas été déclarée

Tu penses y avorter ta douleur d’être né ?

Les dépossédés de l’i-monde ont-ils droit aux idées ?

 

Ta planète flanche

Là où ça te danse et te déhanche

Mais la haute phynance

Elle s’en balance

 

 

Tu as vu ta mort

Franche comme l’or

Par transillumination

Dans ton cerveau

Mais t’es-tu jamais vu naître

Sans dieu ni maître ?

 

Ta planète flanche

Tu entres en résistance 

Tu danses de nouvelles alliances

Sur les turbulences de la phynance

 

Tu sais ça coûte cher d’être riche

Même l’âme en friche

Et ça coûte vraiment rien d’être pauvre

Ou l’inverse quand plus rien n’est nôtre

As-tu vu s’allumer aux fenêtres

Des âmes libres de tout paraître ?

 

 

Tu te saisis de la transe

En danse – rien que danse

De pure Résistance

D’Alliance en alliances

 

Tu entends le chant du Cygne noir

Dans la valse des milliards

Tu suffoques de colère

Ou c’est l’indignation qui t’enferre

Dans une cinquième saison en enfer ?

Ta réalité s’éprouve  à la ferveur de ton  faire

 

 

Tu as sur le bout de la langue

Ce mot qui tangue

A jamais perdu

Lorsque  tout s’est tu…

De quoi donc « l’argent » est-il encore la « valeur » avec la « digitalisation » et la « dé-territorialisation » de la richesse ? De quoi est-il la plaie avec « l’uberisation » de nos sociétés et la précarisation générale ? La revue « Regards croisés sur l’économie » pose des jalons de réflexion sur cet « objet en pleine transformation » autour de la question : « Où est l’argent ? »

 

« L’argent » ne tombe pas du ciel : jadis, il fallait même aller  le chercher au fond des mines pour pouvoir « battre monnaie »… C’était au temps souverain où son emploi monétaire s’incorporait en quantité de métal plus ou moins précieux. C’était au temps où il constituait une chose bien tangible parmi les autres qui a permis l’essor de l’activité humaine et de la pensée… Les hommes s’en défient depuis toujours – mais l’accumulent toujours autant, serait-ce en signes monétaires engrammés dans le « cloud » ou le silicium, par peur d’en manquer…

Aujourd’hui dissocié de son répondant métallique et de sa matérialité invariante, « dématérialisé » dans la mémoire de notre appareillage technologique et diffusé à l’infini, il hante plus que jamais ceux qui ont de plus en plus de mal à en gagner avec leur travail ou leur « talent » – le terme renvoie tant à ce que nous possédons qu’à ce dont, plus sûrement, nous manquons ou dont nous sommes dépossédés…

Dans une société idéale, les symboles monétaires expriment le lien de confiance d’une communauté. Pour les économistes, la monnaie est ce par quoi est reconnu socialement le produit de l’activité de chacun et  détermine ce que la communauté est prête à payer pour valider cette activité. Mais chacun s’estime-t-il assez payé (« combien je vaux ? ») dans un contexte d’avidité consumériste postmoderne? L’actuel climat d’altercation sociale dans nos « économies avancées » taraudées par la question de la « répartition des gains de la croissance » s’expliquerait-il seulement par cette lancinante question de la valorisation de soi-même comme objet  et à l’impossibilité grandissante de « se vendre » dans cette fiction d’une marchandisation généralisée du monde ?

 

Argent, monnaie et équité

 

Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’université de Berckeley, analyse factuellement la vague jaune de refus de l’iniquité qui a saisi la France durant l’automne 2018, traduit par le mouvement des Gilets jaunes  : « Ce qui a rendu inaudible et même scandaleux la taxe carbone, c’est qu’elle venait après la suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax sur les revenus du capital. Les très riches, qui polluent beaucoup, se retrouvaient ainsi détaxés, alors que le reste de la population serait taxé davantage. L’enjeu écologique est donc intimiment lié à l’enjeu fiscal : la fiscalité carbone peut très bien fonctionner, mais elle s’inscrit dans une fiscalité qui met à contribution les hauts revenus et les hauts patrimoines. »

Jezabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, rappelle l’ambivalence d’une monnaie censée s’instituer dans l’échange : « La monnaie n’est pas uniquement ce qui nous relie aux autres dans l’échange et ce qui permet d’exprimer la valeur des choses, elle peut être aussi pur objet d’accumulation, désiré pour lui-même, d’autant plus dans un capitalisme financiarisé où l’argent ne va plus guère à l’argent par la marchandise, mais directement à lui-même »…

Or, c’est « bien à l’échange que la monnaie doit servir » et elle devrait « toujours avoir vocation à circuler ». Elle est « ce qui relie les individus dans la société à travers l’échange et ce qui leur permet, ce faisant, de réaliser la valeur des biens ou des services que la société produit ». Mais ses processus réels fonctionnent bel et bien à l’envers, produisant sans cesse du manque, de la pénurie et de la rareté dans une économie de surproduction.

Force est de constater qu’avec l’essor du « capitalisme financiarisé », nombre d’opérations financières ne sont plus au service de la réalisation de celles de l’économie réelle, mais « des opérations contreparties d’autres opérations financières dans le seul but de réaliser une plus-value financière dans une frénésie d’achats et ventes de titres à une vitesse défiant celle de la lumière »… Ainsi s’accélère ce « processus désintermédié d’accumulation »…

Marion Clerc confirme, à la lumière de La Philosophie de l’argent de Georges Simmel (1858-1918) : « Dans la modernité, l’argent, moyen de toutes les fins tend à remplacer Dieu, la fin de toutes les fins ».

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon analysent la dérive de cette sphère financière qui n’existe plus que pour son propre compte : « L’argent est devenu une fin en soi pour la classe dominante, et cela d’autant plus facilement que celle-ci a des prétentions à l’universel puisqu’à travers son appropriation de l’Etat et du droit, elle ne cesse de transformer, par la loi, ses intérêts particuliers en intérêts généraux ».

La production du flux monétaire considéré comme un but en soi est d’autant moins soutenable à terme qu’une bonne partie de ce flux est absorbé par les « trous noirs » des « paradis fiscaux »… Toute avancée vers la résolution de ce problème, rappelle Henri Sterdyniak (Observatoire français des conjonctures économiques), « nécessiterait d’affonter directement les pays qui ont choisi une stratégie de paradis fiscal et réglementaire »…

Les monnaies alternatives permettent-elles de transformer la société vers davantage d’équité ? Jérôme Blanc rappelle qu’elles constituent des initiatives territorialisées de réappropriation de l’outil monétaire. Elles portent un projet politique, visant en particulier le « renforcement des économies ordinaires qui sont par définition fortement territorialisées ». Or, c’est bien ces territoires, bassins de « vies ordinaires » c’est-à-dire de « petites activités de production, de distribution et de consommation liées au quotidien ou à la subsistance » qu’il s’agit de redynamiser.

si elles ne sont pas une finalité en soi, leur mise en place devrait permettre d’atteindre ces objectifs non satisfaits par la monnaie nationale (soutien au développement territorial, valorisation d’éco-comportements, renforcement de l’entraide et de la solidarité, etc.). Une  solution locale au désordre global ?

En plein « débat » ( ?) sur la digitalisation à marche forcée et la suppression du cash, Christian Pfister rappelle que les monnaies digitales n’ont jusqu’à présent « pas réussi à faire la preuve d’une utilité qui l’emporterait largement sur les coûts qu’elles occasionnent ». A commencer par leur coût environnemental confirmé par Jezabel Couppey-Soubeyran à propos de ces 1500 cryptomonnaies « existantes » : leur « virtualité » n’en est pas moins fort énergivore « étant donnée la puissance électrique qu’elles nécessitent »…

Sans oublier que cette « dématérialisation permet désormais une localisation facilitée de l’argent dans les pays où il est le moins taxé »… En d’autres termes, une « externalité négative » imposée au reste du monde voire un hold-up en règle ? « S’il paraît illusoire d’attendre une  solution miracle pour annihiler les stratégies d’évasion fiscale, un objectif pourrait être de rendre ces pratiques aussi coûteuses, compliquées et risquées que possible pour les entreprises y recourant » suggère Samuel Delpeuch.

24 siècles après la description de l’échange économique par Aristote, l’on appréciera la pertinence écologique et sociale de la nouvelle structure monétaire mondiale  « dématérialisée » en voie d’émergence. Débouchera-t-elle néanmoins sur un capital de confiance et de solidarité régénérées ? Signe vide mais commun à l’humanité, « l’argent » est le moteur et le solvant de la vie en société et demeure l’une des sources d’énergie les plus efficaces pour changer le monde. En bien, pour peu qu’il soit possible encore d’élaborer une « politique de l’argent » susceptible d’être communément acceptée, alors que « les inégalités mondiales de revenus et de capitaux atteignent des records » ? Notre demeure terrestre brûle et l’incendie gagne en ampleur : si, dans l’absolu, le salut est préférable à la perte, il reste toujours à décider comment ne pas laisser « l’argent » nous perdre et mener la « civilisation » à sa ruine…

Où va l’argent ? Regards croisés sur l’économie n° 24, La Découverte, 264 p., 16 €

Le philosophe et sociologue Harmut Rosa invite à réinventer notre relation à un monde qui se referme parce que nous avons cru le dominer et en disposer à notre guise en le rendant disponible d’un clic… Penser l’indisponible, ne serait-ce pas là faire l’expérience fondamentale de l’existence humaine ?

 

Qu’est-il arrivé au « progrès » ? Le sujet sous tension  de la « modernité tardive » a peur. Mais de quoi donc? « D’avoir de moins en moins » estime Harmut Rosa. Cette peur de manquer « entretient le jeu de l’accroissement » du « programme moderne d’extension de l’accès au monde ». Désormais, l’avenir ne pourra plus jamais être meilleur que le passé…

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous porterait et nous nourrirait indéfiniment voire nous parlerait.. Mais les promesses d’épanouissement et de bonheur collectif ont cédé la place à des injonctions de réussite et d’accélération sans finalité : si nous ne devenons pas plus « efficaces », nous perdons nos emplois et nos acquis sociaux, et il ne nous sera plus possible de garder nos retraites ou notre système de santé…

Alors même que la technique met le monde à leur disposition, les « productifs », piégés dans une « société de concurrence effrénée » et sommés d’accroître leur « capacité compétitive », se vivent comme tendus vers…  le rien. Leur non-vie est devenue objet de contrôle permanent, leurs données personnelles sont exploitables à merci et leurs relations à leur environnement  sont passées au filtre  d’une hyperconnexion générale qui justement les déconnecte les uns des autres en pétrifiant et réifiant leurs rapports.

Les usagers en burn-out de ces addictifs gadgets électroniques supposés les appareiller au monde et leur assurer une disponiblité exponentielle des êtres et des choses ont de plus en plus l’impression que le « réel » ainsi « mis en réseau » leur échappe : l’illusion d’avoir le monde rendu calculable et « maîtrisable » au creux de la main nous le rend étranger, muet et vide…

Quand l’un de ces gadgets prétendus « faciliter la vie » et démultiplier nos possibles ne fonctionne plus, ce sentiment de toute-puissance infantile cède le pas à un constat d’impuissance en mode panique : nous sommes faits comme des rats dans le labyrinthe… Voilà bien ce qui caractérise notre « rapport moderne au monde » : ce constant renversement d’une toute-puissance illusoire à l’impuissance.

 

 

Penser l’indisponible

 

Harmut Rosa a déjà analysé cette frénésie d’accélération et d’accroissement qui mène la globalisation à tombeau ouvert (Accélération – Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010).

Le professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna avait proposé d’oeuvrer à un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion musicale de « résonance » (Résonance, La Decouverte, 2018). Mais force est de constater que l’état d’ébullition (de « stabilité dynamique ») de notre système techno-économique ne permet pas de vivre d’expériences réellement résonantes. Ce « système d’exploitation » axé sur la compétition et l’accroissement dénie au monde la qualité de « sphère de résonance » et sa dynamique générale d’aliénation entrave notre élan vital vers lui…

Le directeur du Max-Weber-Kolleg (Erfurt) dissèque inlassablement  notre « modernité », n’omettant pas de rappeler au fil de ses ouvrages : « Une société est moderne si elle n’est en mesure de se stabiliser que de manière dynamique, c’est-à-dire si elle a besoin, pour maintenir son statu quo institutionnel, de la croissance (économique), de l’accélération (technique) et de l’innovation (culturelle) constantes »

Si nos « sociétés modernes  ne peuvent se « stabiliser » que sur ce « mode de l’accroissement, c’est-à-dire dynamiquement », elles sont « structurellement et institutionnellement contraintes de rendre toujours plus de monde disponible, de le mettre à portée par la technique, l’économie et la politique ». Cela suppose une surexploitation de tout ce qui est utilisable – des matières premières aux « ressources humaines » – et l’exacerbation d’une obsession de contrôle généralisé.

Si la qualité de notre vie dépend de notre capacité de résonance, celle-ci ne peut se produire que lorsque « les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes » – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… Cette corde-là serait-elle coupée ?

La logique d’accélération de la machine techno-économique tournant à son seul profit nous fait perdre le monde comme « vis-à-vis parlant et répondant » à mesure que la technique étend notre accès instrumental à celui-ci sur le mode d’une « domination réifiante ».

Ainsi, le pouvoir des dominants se manifeste toujours par une extension agressive de leur accès au monde, « souvent aux dépens de tiers » – le présumé « ruissellement » de leur accès privilégié au monde s’avérant bien déssechant pour les autres…

Mais la machine infernale se heurte  aussi aux limites de ce « jeu de l’accroissement » et de la « valorisation du capital ». La limite la plus évidente de ce « programme d’extension de l’accès du monde de la modernité » c’est l’implacable finitude de notre condition si humaine – aucun pacte faustien ne peut y remédier…

 

Cette aspiration à la résonance…

 

Hartmut Rosa distingue quatre moments de mise à disposition du monde : le rendre visible (le télescope permet de voir plus loin…), atteignable, maîtrisable et utilisable.  Ces quatre moments sont « solidement institutionnalisées » dans notre modernité exténuée qui n’en poursuit pas moins son « programme d’accès au monde illimité ».

Nous avons fait du monde « l’instrument de nos fins » et l’avons mis en lignes d’exploitation : sa mise à disposition est devenue « mise en forme et en production » –  sans oublier la mise sous contrôle du climat… Cela lui donne cet air de bulle sur le point d’éclater : « Ce qui est là à l’instant présent est instrumentalisé et transformé en matériau et en objet de nos projections et désirs spécifiques »

La machine infernale de la publicité et du totalitarisme marchand a transformé notre besoin de résonance en « un désir d’objet ». Le capitulisme marchand ne peut que désarmer nos besoins en résonance en nous vendant des marchandises – ou la corde qui nous pendra… La (non-)vie  des conquistadors high tech est devenue une erratique « course sur les vagues » en pilotage algorithmique. Mais précisément la « dynamique de la vie sociale » ne consiste pas à chevaucher l’écume des choses :

« elle est justement produite par les fronts en déplacement constant du conflit entre le disponible et l’indisponible »…

La « vraie vie » s’accomplirait-elle  sur cette ligne de frontière ténue entre ce qui est « disponible » et ce qui demeure fondamentalement « indisponible » ?

Harmut Rosa rappelle que « l’indisponibilité » constitue l’expérience humaine fondamentale. Faire corps et résonance avec le monde, c’est accepter ce qui n’est ni contrôlable ni prévisible et laisser place à l’imprévu. Cette mise à l’écoute voire cet abandon à ce qui nous dépasse permet de préserver la chance d’un moment de grâce et d’une action en résonance dans une plasticité universelle. Le photographe Henri Cartier-Bression disait : « Il n’y a rien dans le monde qui ne puisse avoir son moment décisif »…

Si Harmut Rosa ne saurait être suspecté d’optimisme béat, sa pensée exigeante ne désarme pas pour autant : par nature, l’homme est un être de résonance et il garde la possibilité de se ménager des espaces de résistance susceptibles d’une conversion en espaces de résonance. C’est là peut-être l’enjeu d’un nouvel « agir politique » qui ne se laisserait pas définir par « les marchés », la « logique de la compétition » et  le « processus de la globalisation » mais par une relation de « responsabilité et de soin ». Le faire poétique n’est pas autre chose que cette mise en harmonie avec la présence même du monde – cette coexistence avec sa pulsation vitale.

Harmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, collection Théorie critique, 146 p., 17 €

 

 

 

Comment les images accèdent-elles à l’inoubliable ? Le philosophe, dramaturge et critique d’art Jean-Christophe Bailly analyse leur essor dans l’histoire humaine – et « ce qu’elles nous font »…  Leur efficience, leur  force de convocation et de suspension, bien loin de nous maintenir à la surface des choses, nous aimantent vers une rencontre décisive avec nous-même dans un agencement des présences.

 

Aime-t-on l’art ou les images ?

L’histoire de l’humanité se confondrait-elle avec celle de l’art ? Depuis les temps pariétaux, elle se révèle et se lit dans une formidable fabrique d’images qui se perpétue jusqu’à la postmodernité désymbolisée de notre prétendue « civilisation de l’image ».

Si l’art produit des images, celles-ci relèvent-elles nécessairement toutes du domaine artistique ? Toutes les images ne manifestent certes pas la force d’ébranlement de l’oeuvre d’art – cette mise en visibilité du monde sensible…

Elles font partie de notre décor jusque dans nos foyers, le façonnent et nous conforteraient même dans notre inattention au monde… Alors,  « comment se fait-il qu’il y ait de l’art » qui, soudain, nous saisit, nous ouvre le monde et nous « provoque à être » comme dans une expérience augmentée de la réalité ?

 

Arrêt sur images

 

L’image interrogée par Jean-Christophe Bailly « en tant que pure surface et simultanément sondée en tant que profondeur » est celle qui exhale toutes ses potentialités pour nous assurer, au-delà de sa fixité, d’un voyage infini – c’est l’image-suspens qui arrête la trépidation des affaires humaines en un embarquement immédiat :  « Le monde s’arrête dans l’image, l’image est du monde arrêté. Sortie de l’être, l’image est un pur en allé, mais cet en allé se suspend, se tient dans l’immobilité qui sera son voyage »…

Une image accomplie, serait-ce « du temps arrêté » mis en acte et en oeuvre  ? La matière d’une image réussie, serait-ce « un extrait de monde saisi dans un instant ou une idée du monde venue se fixer dans une composition »?

C’est tout cela à la fois et bien plus encore dans cette matière vivante, hantée par l’énigme, qui nous invite à une montée vers le mystère et à une rencontre avec soi : « Le visible comme le distinct est partout mais la part qui revient à l’image c’est de détacher le visible de lui-même pour le rendre distinct, pour le faire sonner ou résonner en tant que visible »…

Loin d’être purement illustratives, les images sont toujours plus que ce qu’elles représentent, serait-ce dans l’actuelle inflation du visible et du montré dont le flux ne laisse aucun répit à la construction d’un regard. Elles agissent sur nous à la manière d’un mode de la connaissance, nous conviant à un voyage dans l’intelligence du visible et du vivant.

Enseignant à l’ Ecole nationale supérieure de la Nature et du Paysage (Blois), Jean-Christophe Bailly réunit en 13 chapitres (issus d’articles, de conférences et de préfaces) et trois parties une réflexion ample sans frontières disciplinaires qui s’invente au fil de ses intuitions et de ses fulgurances poétiques en un buissonnant chemin de désir (1), passé ce rappel avec ses mots-clés en guise de guide de navigation : « La caractéristique générale des images est qu’elles ne sont pas premières, qu’elles sont toujours, quelles qu’elles soient, images de quelque chose. L’ensemble de ces choses dont il peut y avoir image, nous l’appellerons l’imageable. Et l’ensemble des images effectuées, passagères ou retenues, l’imagé. L’un et l’autre sont infinis, et vivre c’est traverser ces infinis, c’est sans fin passer de l’un à l’autre. »

« L’imagement » désigne « les processus qui conduisent aux images et les chemins qu’elles suivent pour instiller dans la pensée la puissance de leur silence »… Autant de manifestations de « l’intelligence de la main » et de tracements sensibles d’une visibilité intelligible, entre le « geste inaugural » de ces mains tracées voilà trente mille ans sur les parois d’une grotte dessinant la « possibilité même de la figure » en même temps que la surface du monde et ces « traces déposées, rendues possibles par des techniques d’où la main, comme telle, est absente », apparues au début de la révolution industrielle.

Mais il s’agit toujours de ce qui tend vers son essence lorsque le geste de l’art le touche au plus près – ce qui « a échappé au temps vivant », ce « quelque chose de la vie qui a été saisi » – et « nous regarde » lorsque l’oeil s’ouvre, lorsqu’un regard se forme et se pose…

 

 

« Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel » (Rodin)

 

 

La représentation figurée aurait-elle été inventée avant notre ère par Dibutade, la fille d’un potier de Corinthe ? Pline l’Ancien (23-79 après J.-C.) raconte qu’elle aurait détouré l’ombre de son fiancé qui s’en va, « projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne ». Puis demandé à son père d’en remplir les contours de glaise. Ainsi entendait-elle retenir son image et conjurer son absence à venir… Le portrait serait-il né là ?

On mesure là « l’intérêt de son geste, qui lie le dessin au contour et le contour à l’ombre, ce qui revient à légitimer la figuration par le recours à une structure indicielle, exactement comme ce sera le cas pour la photographie ». Deux millénaires plus tard, Nicéphore Niepce (1765-1833) produit, par un procédé d’impression lithographique sur une presse à air chaud, les premières images fidèles et inversées de la réalité…

Entre le récit d’origine de l’art pariétal et celui de Pline, faut-il choisir ? « Ce qui est convoqué de la sorte, c’est peut-être moins la venue de l’art que la fabrication de sa possibilité, que la constitution lente et sans visée, sans telos, de son champ d’immanence ».

Si  la station debout a posé « l’homme dans le monde comme une vigie », est-ce par ce geste s’ignorant acte de création artistique qu’il aurait entamé voilà trente mille ans son processus de maîtrise du réel et donné là des oeuvres de si longue « dormance » dont « le sens ne s’éveille que des siècles après qu’elles ont été produites » ? Lecture instantanée d’un monde, les images seraient-elles la plus ancienne langue commune à l’humanité ?

Arrive le temps de « l’emprise fascinée de l’Oeuvre » (en majuscule comme le titre du roman de Zola)  où l’artiste entend créer des oeuvres immortelles dérogeant à la loi du vivant, soit en suivant la voie d’un « art détaché de tout ce qui n’est pas sa propre et solitaire résonance » soit au contraire celle d’un art « cherchant à rassembler dans son action la vitalité des contenus sociaux et le mouvement même de l’Histoire ».

C’était jusqu’au XIXe siècle cette volonté d’Oeuvre doublée d’une volonté de puissance. Puis arrive un autre temps qui se libère de la « hantise de l’oeuvre », qui ouvre « le champ d’une destitution du régime de l’oeuvre et de sa forme ultra, le chef d’oeuvre » – un temps où l’oeuvre passe de la représentation des choses à sa constitution en signe libre et ouvert – en un « horizon que le chemin ne rejoint jamais ».

Désormais, « le chemin vers l’oeuvre supplante l’oeuvre, l’oeuvre qui était le placement absolu (le socle, la capitalisation) ne tient plus en place, n’a plus d’emplacement : elle est comme un ballon que l’on cherche à attraper en nageant et que le mouvement même de la nage continue à éloigner ». C’est ce processus que Bailly appelle un « brouillon général », empruntant le terme à Novalis (1772-1801) qui désignait « l’état inachevé et disséminé de son projet d’encyclopédisation ».

Désormais, on ne regarde plus une image pour son seul sujet mais on y cherche le temblement des signes qui sont en jeu comme dans le prolongement méditatif d’une métaphore oublieuse de son origine… Le référent est laissé au spectateur selon sa sensibilité – à sa capacité d’exercer une vision… Antoni Tàpiès (1923-2012) écrivait : « La réalité que rencontrent les yeux est une ombre bien pauvre de réalité »…

Si les images se lisent autant qu’elles se regardent, elle convient autant à un art de vivre qu’à un voyage dans l’art. Le chantier est ouvert… Depuis que le culte des images a investi l’histoire humaine, la prétendue « civilisation de l’image » a dissout la médiévale « civilisation du regard » dans la sursaturation et la volatilité d’un video ergo sum techno-zombifié comme elle a dissous le « Réel » dans sa stimulation informatique.

Plus que jamais, l’élaboration d’une oeuvre et la préservation d’une « civilisation » nécessitent la permanence de l’esprit forgeant ses outils dans son univers imaginal poétiquement habité en demeure authentique. C’est l’enfance de l’art dans la rencontre de l’instant inspiré et des âges incalculables.

 

  • « chemin de désir » est le nom que donnent les urbanistes aux sentiers qui se forment graduellement sous les pas des marcheurs, des animaux ou des cyclistes, parallèlement aux infrastructures prévues à cet effet…

 

Jean-Christophe Bailly, L’imagement, Fiction & Cie/Seuil, 256 p., 20 €

Le médecin intérieur

 

 

Alors que le système de santé ne répond plus aux besoins des « vrais gens », le Pr Andreas Michalsen propose des stratégies de médecine naturelle pour une vie saine par un renforcement des facultés d’auto-guérison de l’organisme.

 

On n’a pas encore vu un vélo ou une voiture se réparer tout seuls, constate le Pr Andreas Michalsen, chef du service de médecine naturelle à l’hôpital Immanuel (Berlin) – mais sait-on jamais, avec les « miracles » annoncés de « l’intelligence artificielle »… Contrairement aux machines, le corps humain commande à chaque nanoseconde une « multitude de processus d’autoréparation précis et d’une incroyable complexité ».

Le principe de la médecine naturelle est « l’interaction entre stimulation et réaction ». Ainsi, un « stimulus unique peut déclencher des réactions complètement différentes dans plusieurs tissus distincts » comme dans l’activité sportive : « l’effort produit un stress mécanique, la température du corps s’élève, certains tissus finissent par manquer d’oxygène et des molécules toxiques apparaissent, mais parallèlement, des processus de protection, de réparation et de construction s’amorcent. Et le corps apprend. C’est la raison pour laquelle entraîner l’endurance accroît la capacité d’adaptation de l’organisme et renforce la santé. »

Pour le cardiologue Michalsen, par ailleurs professeur de naturopathie clinique à l’hôpital universitaire berlinois de la Charité, les médecins devraient plutôt se poser la question : qu’est-ce qui empêche que nous tombions malades ?

L’espoir active certaines zones du cerveau et suscite la sécrétion d’ocytocine, l’hormone du lien témoignant de la confiance. Des clichés d’IRM haute résolution ont révélé à l’hôpital de Hambourg-Eppendorf  que la prise de médicaments placebo suscite une secrétion  d’opiooïdes endogènes exerçant un effet comparable à celui de la morphine. Ainsi, l’attente confiante de la guérison active chez certains malades un rétablissement. Ce qu’une tradition spirituelle bien établie résume ainsi : « il te sera fait selon ta foi »…

 

Le jeûne, rien que des bienfaits ?

 

Notre organisme s’oxyde et génère des radicaux libres. Le meilleur moyen de freiner l’oxydation est de réduire son apport calorique voire de jeûner durant des périodes choisies… Jeûner renforce les défenses immunitaires – et « jeûner régulièrement c’est vivre en meilleure santé plus longtemps ». Le cancer peut être traité par le jeûne aux effets anti-inflammatoires éprouvés, ce qui réduirait les effets secondaires des chimiothérapies et favoriserait la formation de corps cétoniques susceptibles de freiner la croissance des cellules cancéreuses.

Le Pr Michalsen recommande de n’absorber aucune calorie plusieurs fois par semaine durant 14 à 16 heures : « Quand nous mangeons moins ou jeûnons, le stress oxydatif diminue considérablement pour nos cellules. Moins les mitochondries, à savoir les usines énergétiques des cellules, ont de nourriture à traiter, plus le stress oxydatif est faible et plus la production de radicaux libres est réduite. »

De surcroît, « jeûner rend heureux » en favorisant la production d’endomorphines… Tout comme « respirer lentement prolonge la vie ». Bien entendu, le Dr Michalsen n’est pas avare d’une liste de « super-aliments » comme les baies, les patates douces (les habitants de l’île japonaise d’Okinawa leur doivent-ils leur longevité ?), les crucifères, les graines de lin, les fruits à coque ou les aromates.

Dans ce guide de médecine naturelle qui fait figure de « phénomène d’édition » en Allemagne (plus de 200 000 exemplaires vendus l’an dernier), Andreas Michalsen n’évacue pas la question de la spiritualité – ou du moins de la méditation permettant de se faire présent de temps à soi pour affûter notre perception de ce qui nous entoure : « L’expérience de la maladie et du caractère limité de notre corporalité est un rappel qui nous incite à nous consacrer au passionnant « pourquoi » de la vie »…

On s’en doute, la recette éprouvée pour bien vieillir en bonne santé, c’est de faire marcher ensemble ses muscles et ses neurones en se chargeant le moins possible de toxines. Et pour être vieux le plus tard possible, rien ne vaut une bonne hygiène de vie associée à une hygiène mentale appropriée dans le vaste réseau d’interactions et d’interdépendances universel dont un esprit vif (ou assez ouvert) peut appréhender la règle d’or pour son plus grand bénéfice : où chercher la fontaine de jouvence ailleurs qu’en soi, dans ce « vouloir » des profondeurs qui s’élève vers son idéal ?

Pr Andreas Michalsen, Guérir avec les forces de la nature, Albin Michel, 333 p., 22,90 €

 

La cage de verre

Nos données personnelles sont devenues une « ressource brute gratuite » que nous livrons à chaque instant de notre « vie numérique » à des intérêts privés. Pour ces derniers, elles constituent une rente – une véritable « mine d’or » à ciel ouvert exploitée gra-tui-te-ment… Dans notre société d’exposition permanente, rappelle le philosophe franco-américain Bernard E. Harcourt, « nous sommes vus, observés et surveillés comme si nous étions dans un pavillon en verre-miroir » – et nous y prenons même plaisir…

 

N’avons-nous plus qu’une vie tout juste bonne à nourrir des algorithmes?  Aujourd’hui, le moindre de nos gestes au quotidien, de nos mouvements de clavier à nos achats « en ligne » génère une hallucinante accumulation de « données personnelles » susceptibles d’être exploitées par d’autres intérêts que les nôtres.

Ces données constituent notre « identité virtuelle », un « moi numérique » amplifié à chaque clic, soumis à une surveillance électronique constante qui supplante graduellement notre identité sociale de citoyen et de sujet privé.

Notre frénésie à « surfer » et envoyer messages, videos ou autres « partages » de « fichiers » nous surexpose, nous fait pister et profiler dans tous les aspects de notre vie par un « conglomérat de services de surveillance » souligne le philosophe Bernard E. Harcourt. Mais qui veut vraiment le savoir ? Le « plaisir » ( ?) compulsif que nous prenons à cette mise à nu numérique fait oublier les précautions les plus élémentaires…

Aujourd’hui, plus moyen de remplir une formalité administrative ou d’acheter un billet de train ou d’autobus sans devoir le faire « en ligne » – et tout livrer de soi… Nous nous exposons, nous nous affichons en permanence en alimentant un flux numérique ininterrompu  – nous vivons dans une société de surveillance et d’exposition permanente comme dans une cage en verre, rappelle Bernard E. Harcourt :

« c’est ainsi que la surveillance fonctionne aujourd’hui dans les démocraties libérales : avec des désirs simples, aménagés et recommandés pour nous, comme l’envie de jouer à un jeu vidéo préféré, poster sur Facebook une vidéo virale, instagrammer un selfie, tweeter une conférence, consulter la météo, vérifier ses messages, skyper avec notre amoureux (se), envoyer une émoticône sur Messenger. Nous avons le réflexe de nous quantifier, de surveiller nos constantes, nos variations et nos changements physiques. Et, ce faisant, nous nous exposons. »

 

Mise à nu et servitude volontaires

 

Non seulement nous survivons de plus en plus mal sous une surveillance et une coercition constantes mais nous nous exposons de nous-mêmes, sans même y être contraints le moins du monde : « Chacun de nous travaille à s’exposer et à partager nos informations personnelles. Le secteur de la sécurité nous a, de fait, délégué ce travail, et ce à un prix dérisoire : le programme Prism ne coûte que 20 millions de dollars par an, ce qui n’est rien pour un programme de surveillance de cette ampleur. »

Aurions-nous vraiment besoin de ça ? C’est-à-dire d’être connectés en permanence à nos gadgets électroniques dont nous devenons les esclaves sans en avoir le moindre besoin, comme des moules sans rocher ou des naufragés sans île,  en suscitant cette quantité de traces numériques susceptibles d’une exploitation mal intentionnée ? Avons-nous besoin de nous mettre ainsi à nu, juste pour « jouir » ( ?) d’un illusoire rayonnement numérique ? Est-ce bien nous qui les tenons bien en mains, nos gadgets, ou bien seraient-ce eux qui nous tiennent ? Avons-nous vraiment besoin de nous mettre à la merci d’une « oligarchie voyeuriste » et tentaculaire (NSA, Google, Facebook, Netflix, Amazon, Skype, Microsoft, Target, etc.) qui tire le plus grand « profit » de notre exhibitionnisme frénétique ?

Nous avons bel et bien consenti à laisser notre « réalité » se réduire à un « fait techniquement produit » par l’appareillage de notre système technique…

La « révolution numérique » est sociale et  prend les populations dans sa nasse logicielle en une vertigineuse convergence de toutes les formes de surveillance. Les « algorithmes de prédiction » permettant d’établir des profils de « suspects » à partir de la masse de big data nous font entrer dans la sphère inconnue d’une justice et d’une police « par anticipation »…

Le « numérique » (du latin numerus, « relatif aux nombres ») semble bel et bien avoir gobé « l’éthique » toute crue derrière les écrans aveuglants de nos calculs d’optimisation permanents… L’humain est-il soluble dans sa calculabilité et sa prévisibilité ?

La surconsommation numériste forcée avalerait-elle toute  réalité humaine dans un devenir computationnel sans avenir ?

« Pour vivre heureux, vivons cachés » dit le dicton. Bien loin de nous préserver, nous persistons à nous dépouiller de nos données pour « moins que rien », alors que l’information est « l’une des premières ressources de la société occidentale contemporaine ».

Devrions-nous, au nom de ceux qui n’ont  « rien à cacher », accepter de « devenir des marchandises » de cette économie numérique en accélération permanente et abdiquer tout contrôle sur la diffusion de nos petits secrets ?

Non seulement nous renonçons à notre vie privée mais nous consentons à nous dissocier de notre densité humaine et charnelle pour nous laisser « dématérialiser » dans une trame numérique faite de gadgets électroniques qu’il suffirait de ne pas acheter pour qu’ils ne se vendent pas : « Nous nous sommes construits un pavillon de verre réfléchissant : nous nous exposons au regard des autres et adhérons à la transparence virtuelle avec un plaisir d’exhibitionniste »…

Le « plaisir » est bien le moteur de cette frénésie exhibitionniste et attentatoire à nos libertés les plus élémentaires : « Notre société d’exposition n’est plus une simple société orwellienne ou panoptique : elle est désormais alimentée par nos désirs, nos instincts et notre jouissance »…

Si le Big Brother de Georges Orwell (1903-1950) exerçait un pouvoir oppressif anéantissant le désir et criminalisant la jouissance, le pouvoir de notre société d’exposition s’exerce sur nous à partir de nos désirs en mode séduction et gadgetophile : « Si ce modèle économique faustien fonctionne, c’est parce que les plateformes puisent directement dans notre société hédonique et déclenchent en nous des circuits de récompense puissants. »

Mais est-il temps encore d’échapper à l’hydre numérique et de reprendre le contrôle de nos « vraies vies » de « vrais gens » ?

 

 

 

Comment ne plus donner ses… données ?

 

Professeur de droit et de philosophie politique à Columbia University (New York) et avocat de condamnés à mort en Alabama, Bernard E. Harcourt rappelle que « l’émergence de la société d’exposition s’est accompagnée d’une érosion graduelle de valeurs analogiques autrefois très prisées comme celles de la vie privée, de l’autonomie, d’un certain anonymat, de la confidentialité,de la dignité, d’une chambre à soi,du droit à la tranquilité »…

Le directeur d’études à l’EHESS (Paris) invite à se poser la question : « et si notre société d’exposition était devenue une institution totalitaire ? Se pourrait-il que certains se considèrent comme les prisonniers virtuels de l’exposition numérique, comme des cibles potentielles et des suspects, tandis que d’autres, en raison de leur situation privilégiée ou pour d’autres raisons, se sentent protégés par la surveillance numérique ? »

Si, fondamentalement, cette « nouvelle économie numérique » fonctionne grâce à notre désir, il faudrait pouvoir remplacer ce « modèle » si performant par un autre, tout aussi « stimulant » mais plus respectueux de nos libertés fondamentales.

Pour échapper à cette mise sous écrou numérique, il faudrait pouvoir rompre avec cet envoûtement fatal qui fait de nous nos propres indics. Il faudrait pouvoir sortir de ce cercle numérique du plaisir en cessant de nourrir les nouvelles technologies avec nos pulsions libidinales et narcissiques, avec nos désirs à jamais inassouvis. Mais nous aimons tant être « aimés » et compter nos légions de « followers », nous avons trop besoin d’exister en public …

Il n’est pas sûr que les « sujets numériques » de nos technopoles ultraconnectées puissent considérer l’instauration d’un « droit de propriété » sur leurs données comme une réponse à la hauteur de l’enjeu. Il n’est pas davantage assuré que la création d’un espace commun en association non marchande « stimule » la réflexion des dits  « sujets numériques » pour une entrée en résistance contre les dérives d’un totalitarisme marchand, sécuritaire et punitif.

Mais il faudra bien commencer par « l’acte de nous considérer comme un nous ». Il y avait une vie avant « le numérique », il y en aura une après… Cette ère reste à construire, en bien plus stimulant encore et avec la joie en plus – celle d’être revenus de si loin pour accomplir enfin une humanité digne d’être vécue selon un art de la reliance véritable. Non, nous n’avons pas été jetés au monde juste pour nourrir des algorithmes.

 

Paru dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Bernard E. Harcourt, La Société d’exposition – Désir et désobéissance à l’ère numérique, Seuil, 330 p., 23 €