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TONIC200Dernières nouvelles de « l’Enfer vert » qu’on nous mitonne au nom de la « transition énergétique » : la loi du 18 août 2015 instaure sur le territoire français le remplacement à marche forcée de 35 millions de compteurs électriques bleus par le Linky dit « intelligent » – et radiatif… Des associations dénoncent un désastre industriel, financier, sanitaire et technique. La fronde n’en finit pas de s’étendre dans l’Hexagone…

 

L’homme est-il encore chez lui dans sa maison ? Il semblerait bien que l’humain d’ici ne soit plus le bienvenu dans sa demeure. Sera-t-il bientôt chassé de son « foyer » envahi de gadgets connectés et radiatifs ? Devra-t-il laisser sa maison derrière lui quand elle sera infestée de cafards électroniques et d’autres mouchards qui lui rendront la vie impossible sous prétexte de la lui « faciliter » ? L’homme ne serait-il plus maître « chez lui » parce que sa maison serait de plus en plus « intelligente » ? Ainsi en ont décidé ceux à qui nous n’avons absolument rien demandé et dont le délire pourrait bien menacer jusqu’à notre vie…

Rappel des faits : suite à la loi dite de « transition énergétique » promulguée le 18 août 2015, le nouveau compteur « communicant LInky sera déployé sans concertation dans chaque foyer jusqu’en 2021 à raison de 8000 compteurs posés par jour « en remplacement » de nos bons vieux compteurs bleus qui marchent si bien… Ce déploiement commencé de façon bien expéditive, semble-t-il, aurait été subitement accéléré à raison de 40 000 compteurs par jour…

Quelle nécessité, voire quelle urgence y-a-t-il à procéder à ce « grand remplacement » accéléré, au nom de quels « intérêts » ? Qui veut nous connecter de force ?

Parce que nous serions sommés de nous plier à la « révolution numérique » décidée sans nous – et contre nous ? Pour les rentiers de cette « révolution », la source de profit, rappelle le groupe Pièces et main d’œuvre de Grenoble (là où sont fabriqués les Linky…), se trouve dans les données que nous produisons à tout moment par notre activité numérique qui permettent aux entreprises de vendre produits et services à la bonne personne au bon moment » (1). Rien que ça ? Il s’agirait juste d’exploiter nos données, ce nouvel or noir du XXIe siècle, pour prévenir nos désirs et nous créer des besoins, surtout ceux que nous n’avons pas ?

 

 

Le Linky c’est bon pour la santé !

 

Au-delà du délire de pilotage automatisé de la ville (smart city) et de la planète (smart planet), il y a la question de la santé publique, allègrement évacuée par les technolâtres dealers de cette came électronique qui nous pollue : le tout-connecté épaissit davantage encore le brouillard électromagnétique dans nos cités.

Quand la propagande soutient : « Linky émet 150 fois moins d’ondes qu’une lampe basse consommation », Pièces et main d’œuvre rappelle toute la portée de cette insulte à l’intelligence – une de plus : « Même un ingénieur peut comprendre qu’il n’est pas question d’installer LInky à la place des lampes, mais en plus : de l’ajouter à la pollution ambiante (…) Il faut réduire le poids total des pollutions (en millions de tonnes), et de la consommation de ressources et d’énergie. C’est simple à comprendre : « plus de voitures moins polluantes » égale « plus de pollution », égale « arnaque » (1)…

En d’autres termes, à chaque gadget « connecté » de plus at sweet home, c’est l’exposition à la pollution qui augmente …

Le « consommateur » qui n’a absolument rien demandé pourrait bien payer de sa santé le « remplacement gratuit » de son compteur bleu ainsi que le rappelle Annie Lobé dans la lettre recommandée qu’elle a envoyée à la présidence de la République : Le Linky injecterait dans les circuits électriques des fréquences radio dites CPL (Courant porteur en ligne) reconnues comme « potentiellement cancérigènes » (catégorie 2B) par le Centre international de Recherche sur le Cancer qui dépend de l’OMS dans son communiqué du 31 mai 2011, confirmé par la monographie n°102 parue en 2013 (http ://www.santepublique-editions.fr).

Son fonctionnement exigerait l’implantation de « bon nombre » de postes de transformation (concentrateurs) équipés d’ordinateurs et d’antennes-relais GPRS émettant des micro-ondes pratiquement à hauteur d’homme – on parle de 700 000 : les cas d’electrosensibilité et de cancers pourraient-ils exploser en conséquence ?

L’Observatoire du nucléaire recommande aux Français de prendre soin de la « santé publique » en refusant l’installation du LInky et en notifiant leur refus aux conseils municipaux – à ce jour près de 200 communes l’ont refusé.

Mais le président de l’Association des maires de France (AMF), pourtant alerté par Annie Lobé, leur a adressé un document prétendant « illégales » les décisions des municipalités n’allant pas dans le sens des intérêts de la filière nucléaire…

Devant l’émoi soulevé par le déploiement à marche forcée du Linky, la Direction générale de la Santé a saisi l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) qui rendre ses conclusions à la fin de l’année. Alors, pourquoi cette précipitation à remplacer nos compteurs bleus avant les conclusions de l’Anses ?

 

Le Linky c’est bon pour la France !

 

Conçue en 2006, avant les smartphones, la technologie du Linky s’avèrerait d’ores et déjà obsolète : les câbles, fils et appareils électriques d’un réseau mal entretenu (faute d’investissements RTE suffisants) ne sont pas prévus pour transporter ces radiofréquences. Ce qui déclencherait des pannes et des incendies d’un genre nouveau dans les équipements domestiques : lors des expérimentations menées en Indre-et-Loire et en région lyonnaise en 2010, 8 incendies auraient ainsi été déclenchés en quelques semaines sans compter les pannes répétées de réfrigérateurs, d’ordinateurs ou de téléviseurs qui se soldent par de lourdes réparations – à la charge des victimes, bien évidemment…

Actuellement, en France, on en serait à 60 000 incendies d’origine électrique (dus à des « points de chauffe » sur les circuits électriques de 50 hertz) survenus dans les logements – ils auraient coûté la vie à 200 personnes et blessé 4000 autres… L’injection de radiofréquences dans les circuits démultipliera-t-il le nombre de ces incendies « d’origine électrique » ?

Dans son rapport d’enquête sur les Linky déjà posés à titre expérimental, le Syndicat intercommunal d’énergie d’Indre-et-Loire indique que 19% des particuliers ont été confrontés à des problèmes de disjonctions à répétition, 4% à des soucis d’appareils grillés, de dysfonctionnement de la programmation du chauffage et d’embrasement du compteur et 5% ont vu leur facture gonfler..

L’opérateur EDF en est tellement conscient, souligne Annie Lobé, qu’il s’exonère de toute responsabilité ainsi que sa filiale ERDF (rebaptisée à grands frais Energis), dans ses conditions de vente en cas d’incendie ou de panne… Pour les commerçants, les TPE (très petites entreprises) et PME (petites et moyennes entreprises), les risques encourus pourraient osciller de la perte de marchandises jusqu’à la faillite – sans oublier les problèmes de santé… Donc, en cas d’incendie provoqué par le Linky ou par les radiofréquences injectées par lui dans nos câbles, fils et appareils électriques qui ne sont pas blindées contre elles, il incombe à la victime de prouver la responsabilité d’ERDF dans les « vingt jours calendaires »… Soit double peine pour les victimes et impunité assurée « légalement » pour les responsables-mais-pas-coupables…

Pour les associations (Next Up, Observatoire du nucléaire, Priartem, Robin des Toits) qui suivent « l’affaire » depuis le début, il s’agit rien moins que d’une « mise en péril délibérée de l’économie française toute entière » et de la vie des Français : ces « décideurs » et « représentants du peuple » qui ont promulgué cette loi instaurant le LInky (en dépit de tous les avertissements reçus au sujet des risques qu’ils feraient encourir à la population…) ne seraient-ils pas devenus civilement responsables des dégâts et décès consécutifs à ces incendies ou de l’épidémie de cancers à venir ?

Depuis… un bail, les associations dénoncent ce désastre industriel, ce gâchis financier, sanitaire et technique – ainsi que cette « logique de dilapidation » insensée : le remplacement de 35 millions de compteurs qui fonctionnent parfaitement, d’une durée de vie de 60 ans par des Linky (durée de vie 10-15 ans) est estimé pour l’instant entre 5 et 7 milliards… En d’autres termes : quand tous les « foyers » seront pris dans la nasse électronique interconnectée, le Linly sera obsolète et il faudra alors tout recommencer 10 ans après !

On n’ose imaginer le surcoût écologique de ces 35 millions de compteurs mis à la casse (mais où ?) par décision de ces « responsables-mais-pas-coupables » pressés de fracasser notre Titanic contre l’iceberg numérique… Ni faire le compte de ces substances toxiques utilisées pour fabriquer ce Linky ou nos smartphones tant bichonnés…

 

 

Vous avez dit « économies d’énergie » ?

 

D’abord, qui paie pour ce « grand remplacement » non souhaité alors que l’entreprise publique d’électricité avoue une « équation financière difficile » ?

C’est une règle bien connue par nos grands « amis » les phynanciers qui nous font danser sur leur musique au-dessus du volcan : « quand vous ne savez pas qui est le pigeon, ne cherchez pas plus loin : c’est vous ! »…

On nous dit que la mise en place de la nouvelle infrastructure (centrale de données, compteurs, réseau de communication) sera payée par « les économies sur la relève des compteurs » : plus besoin de personnel pour venir relever votre consommation effective puisque le compteur est « consultable à distance » et « gérable » – 4200 emplois ont été supprimés…

Avec Linky, « on » peut vous couper l’électricité à distance et vous surfacturer– c’est bien « la solution » envisagée … Rappel de Pièces et main d’œuvre : « Les milliards de relevés opérés chaque année par Linky et les montagnes de données à traiter consommeront infiniment plus que tout ce que vous pourrez économiser en obéissant à votre compteur numérique. » (1)

Pour UFC-Que Choisir, c’est bel et bien le consommateur qui va payer pour le LInky. Et sur toute la ligne, si on peut dire… Car les consommations « effacées à distance » par le système Linky ne seront pas déduites le moins du monde de la facture du client : son usage et celui du système de communication est si énergivore qu’il se traduit immanquablement par une surconsommation d’électricité – et de surcroît par une surfacturation là où ces Linky ont été installés : qui sont les « fraudeurs » ?  Le dit usager sera-t-il irradié et grugé pour le plus grand « profit » de « son » si cher distributeur à qui il ne demandait jusqu’alors rien d’autre que de lui distribuer du courant sans faire d’histoires ?

Si « on » veut vraiment diminuer les consommations d’énergie, il suffirait, au contraire, de refuser de s’encombrer de gadgets électroniques et d’écrans qui polluent nos demeures. De bannir les nuisances de la maison au lieu d’en rajouter sans cesse à la pollution électromagnétique ambiante avec des compteurs « communicants » de plus pour l’électricité, l’eau, le gaz – et d’avoir à les « gérer » de surcroît …

N’avons-nous pas autre chose à faire de notre vie qu’à « gérer » des gadgets qui se « connectent » entre eux ?

Autant prévenir cette hémorragie en refusant le « remplacement gratuit » de votre compteur : « Mon assureur m’a fait savoir qu’il refuse d’assurer ce risque. Alors, au nom de quoi devrais-je le prendre ? Le principe de précaution, vous connaissez ? »…

 

Linky c’est bon pour l’intimité !

 

Aujourd’hui, votre cher opérateur sait déjà tout de vous et de vos petites habitudes (pour ne pas en dire plus…) dès l’instant où vous lui aurez donné accès à votre intérieur : le bon « éco-citoyen » de la smart city radieuse n’est-il pas un citoyen « connecté », si prévisible sous son meilleur « profil » ? En acceptant chez vous ce que nos confrères de La Décroissance appellent « la saloperie que nous n’achèterons jamais », vous vous livrez à la meute qui piaffe au seuil d’un juteux marché : celui de la maison « intelligente »…

« Avant d’avoir posé le premier compteur LInky, rappelle le groupe Pièces et main d’œuvre, ERDF avait déjà signé un partenariat avec le fabricant de matériel électrique Legrand dès 2012 pour développer des solutions « Linky ready » pour les consommateurs »… Mais que vont devenir, dans ce meilleur des mondes by Linky, toutes les données captées ? Feront-elles de chacun de nous des proies pour d’autres prédateurs encore plus mal intentionnés au sommet de cette vertigineuse chaîne alimentaire « numérique » ?

Par compteur « intelligent » il faut d’abord comprendre, rappelle l’historien François Jarrige dans La Décroissance, « intelligence service » au sens de « renseignement » ou information exploitable au profit de diverses officines ou bandes organisées plutôt que celui de « faculté  humaine » susceptible de rendre le monde meilleur… Dans ce meilleur des mondes si « intelligent » où l’existence de chacun sera semblable à celle d’un menu gibier le jour de l’ouverture de la chasse, les cambriolages que vous subirez ne tiendront même plus de la plus aléatoire des petites musiques du « hasard mais seront bel et bien imputables à ce « machin » machinique entré chez vous par force ou effraction  …

Que deviendront tous ceux qui ne veulent ni « détecteur de présence », ni capteur design pour mesurer la moindre de leur consommation voire leur taux de cholestérol ? L’ « enfer vert » se travestit de fausses « bonnes intentions » pour mieux s’introduire dans nos foyers et faire avancer le désert sous nos pas. Dans la ville de demain, l’homme ne pourra plus respirer librement dans sa maison – ce sera elle qui le respirera avant de le débrancher parce qu’il le veau bien, faute d’avoir exercé son humanité…

Jusqu’à ce jour, le seul gadget connecté obligatoire est le bracelet électronique que l’on met à ceux qui sont censés purger une « peine » après un délit… Mais diable quel délit ont commis tous les Français condamnés (par qui ?) au compteur « communicant »? Quelles perversions et quelles turpitudes doivent expier tous ceux qui doivent endurer la pollution de tous ces gadgets « connectés » que l' »on » s’acharne à fabriquer sans nous demander le moins du monde si nous avons envie de les acheter ?

La ville de demain arrive si vite : l’homme y aura-t-il encore sa place dans sa maison devenue trop « intelligente » pour lui ? Y aura-t-il encore de la place pour tous ceux qui voudront juste vivre tranquilles, le plus simplement du monde, sans gadgets aussi nuisibles qu’inutiles à « gérer » ? La maison « intelligente » de l’homme sera-t-elle sa déroute, sa ruine – et son extinction?

 

 

 

  1. Piecesetmaindoeuvre.com

 

www.observatoire-du-nucleaire.org

Priartem.fr

www.robinsdestoits.org

next-up.org

santepublique-editions.fr

 

cf. le mensuel Tonic n°200 (mars 2016) et 204 (juillet-août 2016)

 

 

 

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Le tsunami numérique à l’œuvre dans nos « sociétés postindustrielles en pleine crise identitaire » menace d’emporter nos emplois et métiers, nos protections sociales, notre relation au travail et jusqu’au cadre de vie connu – dont « l’Etat providence » privé des ressources nécessaires au maintien de ses missions…

 

« Aucun pan de la société n’est à l’abri de la révolution numérique » rappellent Philippe Escande, éditorialiste au Monde et Sandrine Cassini, journaliste aux Echos. Dit autrement, non sans insistance : « La machinerie numérique est en train de s’attaquer à toute la société et personne n’en sortira indemne »…

Mais, au-delà de cette sémantique insidieusement fataliste, est-il vraiment possible d’imaginer cet « avenir » ( ?) numérisé, voire de l’organiser dans un sens conforme à « l’intérêt général », dans ce nouveau monde algorithmique annonciateur de la « fin des temps » du salariat et du travail de masse ?

 

La « troisième révolution industrielle » ?

 

Le « premier âge du capitalisme » occupe tout le XIXe siècle – c’est « celui de l’acier, de la vapeur, de l’enthousiasme scientifique et de la misère ouvrière ».

Le second, commencé industriellement en 1908 notamment avec « l’organisation scientifique du travail » sur les chaînes de fabrication de la Ford T, est « celui de l’électricité et du pétrole ». Avec ce modèle qui s’imposera à la planète, Henry Ford (1863-1947) a inventé la voiture universelle dont la production massive appelle une consommation de masse – « organisation fordiste, grands conglomérats et société de consommation ont porté la plus formidable période de croissance de l’histoire »… Elle s’est épanouie dans « furie des Années folles où l’intelligentsia ne jurait que par l’automobile et l’électricité et où Manhattan se couvrait de gratte-ciel »….

Et voilà le troisième, « porté par la libéralisation financière, la mondialisation des échanges et la révolution numérique » – dont Philippe Escande et Sandrine Cassini, familiers des « acteurs » de ce bouleversement sans précédent, révèlent la folle machinerie s’emballant sous de suaves terminologies comme « l’économie de partage » aux résonances bien « sympa » et utopiques, compte tenu du « juteux business » qui s’y joue au grand casino… Cette économie-là, en ouvrant un boulevard au « travail indépendant », sonnera-t-elle la fin du salariat voire l’obsolescence du travail humain – si ce n’est purement et simplement celle de l’humain ?

« Le salariat est aussi le socle sur lequel s’est bâtie la société, qui permet d’ouvrir un compte en banque, d’obtenir un crédit immobilier, d’acheter un appartement. Sans salaire, construire l’avenir est un parcours hasardeux, semé d’embûches »…

Assurément, ce socle-là vacille dans l’épuisement de la société salariale, la fragilisation de plus en plus massive de l’emploi et la déconstruction du système de protection sociale élaboré tout au long du XXe siècle au sein d’un « compromis fordiste » désormais ébranlé par une accélération des ponctions parasitaires…

 

« L’or noir du XXIe siècle »

 

L’irruption numérique en cours a déclenché, à l’âge de la connexion permanente et de la téléprésence au monde, un nouveau cycle de « destruction créatrice », un « concept » cher à l’économiste américain Joseph Schumpeter (1883-1950) – et une dérégulation à outrance, agrémentée d’ « optimisation fiscale » qui prive « l’Etat providence » des ressources nécessaires à la poursuite de ses missions…

Le monde du big data, des imprimantes 3D et d’Internet serait-il celui de « retour vers demain » avec le travail payé à la tâche voire en promesses de « visibilité » et en « référencements » dans « la Toile » – celui du travailler toujours plus pour être payé toujours moins – et être de moins en moins « couvert » face aux « accidents de la vie »  ?

« Le lien social physique se distend, remplacé par le réseau social omniprésent. Le temps de travail n’est plus un objectif, seule compte la mission. Elle remplace la subordination, symbolisée par la pointeuse qui venait rappeler, comme une horloge, l’idée qu’avec le travail, on achète avant tout du temps humain dans un lieu donné ».

Assise sur la maîtrise de « la ressource la plus précieuse du XXIe siècle, celle sur laquelle se construit le capitalisme 3.0 », à savoir le logiciel informatique, l’irruption numérique dévore le monde à belles dents comme elle a déjà dévoré celui de la musique et de la presse – tout cela par « l’accroissement de la performance des composants électroniques »…

Comme les auteurs l’exposent avec clarté, « le nouvel or noir du XXIe siècle » ce sont les données : « Chaque jour, l’humanité entière alimente par pelletées de données fraîches la grande chaudière numérique »… Mais ces données personnelles se feront de plus en plus pirater et rançonner – et ce, au sein d’une société de surveillance généralisée qui insidieusement supplante la société assurancielle dont nous préférons ignorer être sortis…

Les « générations futures » apprivoiseraient-elles le « monstre numérique » ? Ou seront-elles laminées par la « fatigue d’être soi », à force de multi activité obligée (chauffeur Uber la nuit pendant que Google finalise la voiture sans chauffeur, promeneur de chien en début de soirée chez DogVacay et « entrepreneur de soi » toute la journée ouvrable et au-delà, sommé de « s’adapter » en permanence à l’insoutenable…) et de mise en concurrence perpétuelle ?

Entre mirages made in Silicon Valley et pratiques sociales régressives, « l’avenir » numérisé semble carburer avant tout à l’insécurité économique de ses soutiers, contrepartie à l’inquestionnable et insoutenable opulence de ses rentiers…

En conclusion, les auteurs interrogent : « Sommes-nous à l’aube d’un hypercapitalisme où tout sera marchandise – les corps et les âmes -, porte ouverte à tous les excès et à tous les despotismes ? Nous dirigeons-nous, au contraire, vers un post-capitalisme où le partage remplacera l’échange commercial ? Ou plutôt, quel sera le dosage final entre ces deux solutions extrêmes ? ».

Pour l’heure, cet avenir numérisé a tout d’un emballement incontrôlé, parfaitement étranger à la cadence naturelle de l’humain : serait-ce là l’horizon commun qui nous est assigné et prévoit-il vraiment de réintégrer dans « l’économie » les dépossédés du « monde d’avant » ? Comme dit le poète, « toute aurore est cruelle parce qu’elle est une promesse qui ne va pas s’accomplir – ou qui s’accomplira à moitié »…

Philippe Escande et Sandrine Cassini, Bienvenue dans le capitalisme 3.0, Albin Michel, 256 p., 18 €

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Le travail de tous est-il encore indispensable à la production de richesses dans une économie automatisée ? Le trimestriel « L’Economie politique » consacre un dossier au revenu de base qui refait débat : il pourrait bien constituer une alternative à la chimère d’une poursuite d’un plein-emploi salarial pour le moins introuvable – pour permettre, peut-être, d’expérimenter un « plein emploi de la vie »…

 

« Les idées simples sont celles qui font le plus de chemin » dit-on. Celle d’un revenu universel pour tous trace obstinément le sien depuis…1516. Cette année-là, l’humaniste anglais Thomas More (1478-1535) évoque dans son Utopie la nécessité d’ « assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler ». Pour la première fois dans l’histoire de notre espèce plus ou moins laborieuse, l’idée d’un revenu de subsistance garanti afin de prévenir la délinquance ordinaire ou la révolte des démunis est lancée…

Depuis, elle n’en finit pas de hanter le « monde capitaliste industriel » et de nourrir le « débat » tant « à droite » qu’ « à gauche »… Précisément, la voilà qui quitte les « débats » intellectuels pour répondre à « l’épuisement de la société salariale » et l’essoufflement d’un système de protection sociale fondée sur ce qu’André Gorz (1923-2007) appelait le « travail-emploi ».

Ce principe d’un « droit à vivre » a été mis en application pour de vrai à Speenhamland, une bourgade anglaise où des juges, réunis dans le comté de Berkshire en 1795, s’accordèrent pour garantir le sort des individus par l’instauration d’un revenu minimum versé aux pauvres – mais peut-être s’agissait-il simplement, selon Françoise Gollain, de « rendre socialement tolérable une extension de l’indigence ».

Cette première tentative de création d’un « capitalisme social » a été mise sous le boisseau par la création d’un « marché du travail », lieu théorique de rencontre entre une main d’œuvre prête à tout pour échapper à la faim et des entrepreneurs pourvoyeurs d’ « emplois »…

 

Le miroir brisé

 

C’est bien connu, « qui ne travaille pas ne mange pas » : comment accéder aux biens d’existence, à la reconnaissance sociale et à la « consommation » sans « emploi salarié » dans une société qui persiste à ne pas reconnaître son « sous-emploi » structurel tout en ne valorisant que cette forme-là de « travail » ?

Le « travail » peut-il être encore considéré comme la principale source de richesse alors que le nouvel horizon de l’industrie se réduit à la rhétorique de son « coût » et à la production sans hommes ?

La valeur d’une vie humaine se mesure-t-elle encore au montant d’un « salaire » décroissant alors qu’il faut de moins en moins de « travail » pour assurer une même « production » ou un même « service » ? Peut-on encore admettre que la vie des humains dépende de la « possession » d’un emploi salarié ou du déroulement d’une « carrière » tout confort dans un système centré sur une « croissance » de plus en plus introuvable – si ce n’est celle de « la dette » et du nombre de chômeurs ?

Voilà plus de vingt ans, l’économiste Yoland Bresson (1942-2014) constatait : « L’emploi est devenu le miroir unique, où il faut que nous nous regardions pour nous voir exister. Aujourd’hui, le miroir est brisé et beaucoup ne se reconnaissent plus, ils sont à la recherche de nouveaux miroirs. Vouloir réajuster celui de l’emploi, voilà l’utopie, le mauvais rêve qui condamnerait nos sociétés. » (1).

Depuis la première révolution industrielle, constate Françoise Gollain citant André Gorz, « la création de richesses marchandes distribuant de moins en moins de salaires, ces richesses devront être réparties sous une autre forme : une allocation inconditionnelle « est la mieux adaptée à une évolution qui fait du niveau général des connaissances, knowledge, la force productive principale ».

Ancien conseiller politique du ministre du Redressement productif et « intermittent du salariat », Julien Dorgnon constate : « La protection sociale, telle qu’elle s’est construite tout au long du XXe siècle au sein du compromis fordiste, a placé l’emploi salarié en régulateur central. Le fait de détenir ou non un emploi et les revenus qui l’accompagnent constitue la pierre angulaire sur laquelle est fondée toute la politique de redistribution. De fait, la très grande majorité des droits sociaux a été et demeure conditionnée à la position de l’individu au regard de l’emploi (…) La protection sociale en France suppose en effet un état de bonne intégration salariale de la population active, c’est-à-dire un équilibre stable et pérenne du marché du travail (…) La fragilisation de plus en plus massive de l’emploi et de la condition salariale devrait faire évoluer le modèle de protection sociale vers plus d’égalité, d’universalité et d’inconditionnalité et le rapprocher ainsi de la logique du revenu de base. ».

Quelles qu’en soient les appellations (revenu social garanti, allocation universelle, revenu d’existence, salaire à vie, etc.), l’idée gagne du terrain mais se heurte à de prévisibles réticences : être « payé à ne rien faire », n’est-ce pas une prime à l’oisiveté ? Etre payé juste « parce qu’on le vaut bien » ou « parce qu’on existe », cela fait-il société ?

 

 

Un « paradis imaginaire » ?

 

Dans une analyse synthétique des fondements du revenu de base, Denis Clerc met en garde contre l’apparente simplicité de sa dernière version en date, le Liber, ce « revenu de liberté pour tous », proposé par Marc de Basquiat et Gaspard Koenig – et inspiré par « l’impôt négatif » de Milton Friedman (1912-2006). Fixé à 450 euros mensuels par adulte et versé lorsque les revenus d’activité ne dépassent pas un certain montant (ce qui suppose d’occuper un « emploi » sous-payé…), il « n’améliore pas la situation des plus pauvres, ou seulement à la marge pour une partie d’entre eux, alors que cela améliore grandement celle des plus riches » : « Bref, il faut bien admettre qu’il est impossible de transformer un carré en cercle, quels que soient les efforts que l’on fait pour parvenir à en convaincre la population. Aider les pauvres est une chose, aider les riches en est une autre. Le propre du Liber est de laisser croire que l’on peut habiller Pierre sans déshabiller Paul (ou le déshabiller peu) (…) Faire rêver à des paradis imaginaires est une constante des périodes de crise. Il serait temps de revenir aux (dures) réalités et de s’attaquer à des questions plus compliquées : par exemple, la simplification de la protection sociale ou son caractère insuffisamment redistributif, comme le montre la progression des inégalités. Et ce n’est pas avec le Liber qu’on obtiendra des résultats sur ces deux terrains. ».

Pour Christian Arnsperber (professeur à l’université de Lausanne), « toutes ces variantes d’un revenu de base inconditionnel – national ou local – ont en commun de réenvisager assez radicalement la création monétaire afin de faire du RBI un réel outil de transition socioécologique, plutôt que de n’être que le simple appendice d’une économie monétaire dont les mécanismes mêmes enserrent et étouffent une telle transition ».

Pour Carlo Vercellone (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), « l’institution d’un revenu social garanti instaurerait une « monnaie du commun », permettant de rendre soutenables certaines activités qui pourraient ainsi être socialement rémunérées » – ce qui suppose une réforme monétaire et fiscale fondamentale : l’instauration d’un revenu social fixé à 800 euros sans toucher au système de protection sociale impliquerait « un renforcement de la progressivité des prélèvements, une taxation des transactions financières, une fiscalité des brevets, notamment des brevets dormants, et la taxation des grands oligopoles d’Internet qui exploitent le travail gratuit des consommateurs ».

Privilégiant la voie de « l’universalisation de la condition salariale » plutôt que son élagage, Jean-Marie Harribey redoute que le RSG n’affaiblisse le salariat et toutes les protections et droits sociaux qui l’entourent : « Derrière l’idée de revenu de base, il y a le danger d’une flexibilité accentuée du travail, et non d’un renforcement du pouvoir de négociation des salariés ». Mais son approche reste peut-être « liée à une idée du plein-emploi salarié, proche de l’âge d’or du modèle fordiste keynésien »…

Pour Carlo Vercellone, «dans une société où les gains de productivité, la création de savoirs et de richesses sont une œuvre collective », l’inconditionnalité remédie à l’arbitraire établi entre droit au revenu et effort individuel ainsi qu’à la « stigmatisation inéluctable associée à la conditionnalité et à la demande de contreparties ». Tout en préservant les acquis du Welfare State, le versement d’un RSG indépendant de l’activité salariée « ne pourra que renforcer le rapport de force des travailleurs à l’égard du capital ».

 

 

La richesse et la vie

 

Dans ce riche dossier de L’Economie politique, Gilles Raveaud rend hommage à Bernard Maris, tué le 7 janvier dernier, cet économiste qui n’a guère « goûté le tournant scientiste pris par la « science économique » en direction des modèles mathématiques et de la réduction des phénomènes économiques à des interactions entre individus isolés ». Expliquant que ladite « science » était « le chant grégorien de la soumission des hommes » (Ariane Chemin dans Le Monde), Bernard Maris estimait que l’allocation universelle « prendra acte de la fin du travail et distribuera des droits à consommer sur le volume des richesses socialement produites ».

Dans le dossier que Libération consacre, en « pleine crise migratoire », au revenu de base, l’économise Philippe Van Parijs rappelle : « Cessons de prétendre qu’on a besoin du travail à temps plein de chacun pour assurer à tous un niveau de vie décent. Mais prenons acte qu’on a besoin de l’engagement de chacun pour rendre ou garder vivables nos communautés humaines de plus en plus hétérogènes. Le socle fourni par le revenu de base est un ingrédient essentiel du cadre institutionnel dont nous avons besoin pour affronter les défis du XXIe siècle ».

Dans l’entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées, l’ancien député de Chamonix Jacques Duboin (1878-1976) fut le héraut, bien oublié aujourd’hui, du « revenu social pour tous » : le travail des machines permettait à l’homme, libéré de l’angoisse du lendemain par le versement de ce revenu, de se consacrer à d’autres tâches d’utilité sociale pour un « enrichissement de la vie par la joie de tous » – c’était déjà dans La Grande Relève des hommes par la science (1935) (2)…

Assurément, la garantie d’un revenu suffisant, indépendante de toute contribution au « processus productif », introduit une « rupture » dans notre imaginaire productiviste et consumériste. Elle déplacerait la « question sociale » du « travail-emploi » au « travail-œuvre » (la poïésis) – celui qui permet à l’individu d’accomplir son potentiel dans un « ordre des choses » fort différent des « constructions » de la « théorie économique classique », indexé sur la réalité des personnes affranchies de la contrainte d’une chimérique « rentabilité » à vie et sur celle d’une biosphère dont la révocable hospitalité n’est pas intégrée par la « rationalité économique ».

 

Le Phénix inconditionnel…

 

  1. Yoland Bresson, Le partage du temps et des revenus, Economica, 1994
  2. Un précédent article sur Agora Vox a été consacré à Jacques Duboin. Voir aussi l’article de Denis Clerc dans L’Economie politique.

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Le dernier livre du journaliste Pierre Jovanovic invite, sur un mode pressant à réaliser l’effondrement d’une « Tour de Babel » monétaire fondée sur l’Avoir et le Pillage…

 

 

Cela commence à se savoir : l’Europe souffre d’un système bancaire hypertrophié (« trop grosses pour faire faillite »…), gavé de produits dérivés toxiques, et l’ancien journaliste économique Pierre Jovanovic sonne l’alarme depuis 2008, notamment dans son « Blog de l’Apocalypse financière »…

Pour autant, peut-on expliquer l’effondrement financier à venir par l’eschatologie chrétienne (plus particulièrement par l’Apocalypse selon saint Jean et « l’excédent de 666 talents d’or » du roi Salomon) et transposer la parabole du bon et du mauvais grain aux OGM et au système monétaire ?

C’est le pari qu’il tente dans son nouvel opus, sous-titré « du vol organisé de l’or des Français et de la destruction des Nations par le dollar grâce aux gouvernements et médias à ses ordres ».

Le livre s’ouvre par une longue citation d’Ayn Rand (1905-1982), la « papesse des économistes américains »,  sur le papier-monnaie – juste le « prêt d’une richesse qui n’existe pas, garanti par un fusil pointé sur ceux qui sont censés la produire »… Nos aïeux ont pu « vivre » en première ligne les effets pervers de la première planche à billets de l’aventurier franco-écossais John Law (1671-1729) sous Louis XV (une escroquerie qui a inspiré le Faust de Goethe), des assignats de la Révolution et les émissions du Directoire – la mémoire collective s’en est perdue…

Mais quelle est cette « Bête à 7 têtes » qui veut « voler l’or de la France » ? Pierre Jovanovic entraîne ses lecteurs dans les convulsions de l’Histoire – surtout celle qu’on ne trouve pas dans les manuels – et nous rappelle que l’on ne laisse pas les enfants en mal de jolies histoires jouer avec les allumettes : alors pourquoi laisser les hommes en manque de grand récit collectif et les présumés adultes en panne de sens jouer avec la monnaie ?

 

1913 : la « première grande escroquerie » ?

Au commencement de cette histoire fort documentée, « l’ensemble des échanges commerciaux se payaient par lettres de crédit basés sur l’or, validées par des banques bien connues ». La « dette » des gouvernements est alors « quasi inexistante ». Que s’est-il passé depuis ?

« Tout allait bien jusqu’en 1913, date de la fondation de la Federal Reserve, autrement dit de la Bête à 7 têtes (…) Si auparavant tout billet dollar était échangeable contre de l’or ou de l’argent (soit une couverture métal de 100%), l’année 1913 vit la mise en place de la première grande escroquerie (…) via cette nouvelle Federal « Reserve » : les banquiers décidèrent que les « réserves » d’or ne couvriront plus que 40% de la valeur de tous les billets émis ! Cette grande escroquerie a été imaginée et lancée en profitant du fait que tous les journaux étaient remplis à 100% d’articles sur les tensions militaires internationales montantes. D’un trait de plume, les banquiers avaient volé 60% des réserves d’or des Américains ! ».

L’ancien journaliste du Matin de Paris invite à prendre la mesure de « l’effet meurtrier et pervers d’une planche à billets » et à considérer ce qui n’apparaît pas encore pour une évidence : « lorsque le travail n’est pas compensé par l’or (ou bétail, ou blé) mais par le vide, le rien, le néant d’un bout de papier, il se transforme naturellement en haine qui amène la destruction » – la preuve par la Grande Guerre qui a suivi et toutes les autres : « La démonétisation de la monnaie est la clé de ce qui va se passer dans les mois ou années à venir »…

En 1935, les stocks d’or français approchent les 4000 tonnes. En 1940, Lucien Lamoureux (1888-1970), le très  inspiré ministre des Finances de Paul Reyaud (1878-1966), soustrait l’or de la France à la convoitise de la « Bête à 7 têtes » (le dollar dont les billets représentent les têtes de sept présidents américains) – alors que le président Roosevelt (1882-1945) avait demandé à ce qu’il soit envoyé aux Etats-Unis…

Depuis les accords de Bretton Woods (1944), le dollar est consacré « devise de référence internationale » – il pouvait être échangé, sur demande, contre de l’or « à raison » de 35 dollars l’once. En 1968, la Fed « décida purement et simplement de supprimer son obligation de couvrir la valeur de sa masse de dollars papier émise par des lingots d’or »… Et c’est le début de la fin d’un système avalisé par Richard Nixon (1913-1994) le 15 août 1971…

« Un système financier est censé rassembler les hommes en leur permettant d’échanger des biens sur une base commune. Pas les diviser. Il est l’huile avec laquelle les rouages du commerce tournent (…) Les fameuses « Trente glorieuses » sont avant tout celles du standard or indirect de Bretton Woods qui ont reposé sur une once stable à 35 dollars. Le chômage n’a commencé qu’après la sortie de la couverture or des Etats-Unis »…

Quand « l’or du peuple » est bradé « en catimini »…

L’ancien journaliste économique pointe le bilan d’un ancien occupant de l’Elysée … lors de son bref et funeste passage à Bercy voilà une décennie : « Nicolas Sarkozy a été nommé à la tête du ministère des Finances en 2004 et sa première décision fut de vendre 600 tonnes de l’or de la France, alors que rien, mais alors vraiment rien, ne l’exigeait. Pas de guerre, ni de nécessité monétaire et encore moins de crise budgétaire massive ou de crise financière internationale. Pire (pour les Français), il l’a vendu alors que le cours de l’or était au plus bas ( !!!) C’était dans les intérêts des Etats-Unis. Le dollar américain avait gravement besoin d’un soutien. On pourrait remarquer que les Américains, de leur côté, n’ont pas venu un seul gramme de leur or selon les statistiques officielles. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! ». L’or français est corvéable à merci dès qu’il s’agit de venir à la défense du dollar papier américain ; mais l’or américain, lui, non ! Il s’agit là d’un crime de haute trahison contre les Français. Cela vous explique aussi la disparition de la Constitution, en 2007, de la mention de « haute trahison » qui pourrait se retourner contre ces politiciens ». (…) La dissolution-destruction de l’ultime richesse garantissant la souveraineté d’un pays représente sa mise en esclavage immédiate au profit de la Fed (…) Lorsqu’un politique décide de vendre « en catimini » l’or du peuple, cela relève de la haute trahison, car par là même il vend la richesse de son pays à une puissance étrangère. ».

De quoi désespérer le général de Gaulle et La Fontaine: voilà les enfants du laboureur condamnés à remuer leur champ jusqu’à la fin des temps, sans pouvoir y exhumer le fantôme de l’éclat d’un trésor – ni y entrevoir l’ombre d’une rédemption : le travail n’assure plus la survie de l’honnête ou du vertueux…

Les nations ayant perdu de vue les bienfaits de la vertu monétaire, les fils prodigues d’une Terre jadis si généreuse de ses bienfaits ont épuisé leur héritage et leur crédit… Tous sur la paille, comme les ânes qui la préfèrent à l’or ? Tout, dans l’histoire des hommes, tournerait-il de façon plus ou moins avouée autour du souverain or, point fixe perdu de vue d’un système désormais en perdition irrémédiable?

Moins de richesse, plus de papier ou de pixels ? Imagine-t-on Danaé désaltérée sous une pluie de confettis ou de pixels ? La caractéristique d’une monnaie fiduciaire ne serait-elle que de détruire des modes de vie fondés sur l’ordre naturel des choses au seul « bénéfice » ( ?) d’un ingouvernable fétiche en toc ?

Alors voilà l’espèce fort dépourvue, au seuil de l’ère glaciaire annoncée… Et voilà un livre qui certes ne lui tiendra pas chaud, en dépit de sa densité qui fait palper tout à la fois un panorama et tinter un horizon glaçant… Mais le tintement de l’or perdu (volé) des peuples n’a pas le soyeux du froissement d’une couverture or… Pour autant, le livre de Pierre Jovanovic fendra-t-il la mer de glace qui a saisi l’intelligence collective, fendra-t-il cette obtuse passion de l’ignorance qui empêche de faire société?

 

Le Phénix bien désargenté…

 

Pierre Jovanovic, 666, Le Jardin des Livres, 380 p., 23 €

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Alors que l’on nous promet une année 2015 convulsive, l’anthropologue, sociologue et économiste Paul Jorion (proche de la pensée de Keynes), détenteur de la chaire « Stexardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel, dialogue avec Bruno Colmant (proche des thèses de Milton Friedmann), professeur de finance et membre de l’Académie royale de Belgique, sur l’état de la planète Finance : assurément, il est urgent de « penser l’économie autrement » pour conjurer le pire qui ne devrait pas être décevant…

 

De quoi deux « économistes », l’un « de droite » et l’autre « de gauche », pourraient-ils parler et sur quoi pourraient-ils s’accorder ? De la partie qui se termine en ce moment et sur de nouvelles règles de jeu ? Alors que les économies du monde développé sont prises au piège dans la spirale de la « dette » perpétuelle, Paul Jorion et Bruno Colmant réfléchissent à l’émergence d’une solution « pour le bien de tous » et partagent la même conviction : un « défaut de paiement généralisé au niveau de la zone euro » ne pourra être évité… Pour le second, « la preuve de notre échec, c’est que si c’était à refaire, on ne ferait plus l’euro »…

 

Fédéralisme instantané…

 

Depuis son poste d’observation privilégié à Countrywide Financial (2005-2007), « l’ingénieur financier » Paul Jorion a vu l’emballement de la machine folle à concentrer les richesses – et a beaucoup réfléchi à la meilleure manière de la désactiver.

Pour sa part, Bruno Colmant a vu comment « les Etats-Unis avaient réussi à exporter le problème de l’immobilier vers l’Europe »… Pour l’économiste de droite, « pendant des années nous avons construit un système d’Etat-providence qui a empêtré les finances publiques et la fiscalité du travail dans un inextricable mélange de pseudo-assurance collective » – ambiance…

Dans ses écrits, Paul Jorion, spécialiste de la formation des prix, avait rappelé qu’un « secteur financier accro au profit sans limite ponctionne une part croissante de la richesse créée » et que bien des fondamentaux ont été perdus de vue : « « on verse des dividendes sans qu’il n’y ait de bénéfices, les banques centrales créent de la monnaie sans que cela corresponde à une création de richesse »…

Il propose de « réaliser le fédéralisme de manière instantanée au cours d’un week-end : défaut de la zone euro dans son ensemble, accompagné d’une mutualisation de la dette et d’une unification fiscale de la zone. Le lundi matin, l’euro aurait été dévalué mais on repartirait sur une base assainie : soixante-cinq ans d’unification européenne auraient été réparés d’un seul coup ! ». Une « décision de défaut généralisé » applicable quand « les marchés financiers » seront fermés mais qui demanderait une longue préparation, parallèlement à l’unification du système budgétaire et fiscal européen et à la mutualisation de la dette « pour en faire une dette européenne unifiée »…

 

Le monde qui vient…

 

Encore faudrait-il, pour Paul Jorion, « mettre à l’abri de la spéculation des secteurs vitaux » comme le logement : son interdiction « ferait revenir de 40 à 80% de la richesse vers l’économie » – il n’échappera à personne que « le prix spéculatif exerce ses ravages à la hausse sur le consommateur et à la baisse sur le producteur »…

Et prendre en compte la « disparition structurelle du travail », déjà évoquée par Keynes (1883-1946) en… 1928 : quand bien même nous serions « historiquement une espèce laborieuse », il importe de considérer « la nouvelle dynamique sur le marché de l’emploi, qui fait que les développements technologiques font disparaître l’emploi »… Cette prise de conscience est d’autant plus urgente que « nous consommons chaque année l’équivalent de 1,6 planète en termes de ressource » – et ce, dans la frénésie d’une politique de la terre brûlée qui « semble caractériser notre espèce »… L’heure serait-elle venue pour un « revenu de base » ou « d’existence » qui dispenserait d’un « productivisme » aussi inutile que nuisible ? Déjà en 1810, l’économiste suisse Sismondi préconisait un revenu pour chaque travailleur remplacé par une machine…

Ne faudrait-il pas« bannir l’obsolescence programmée » qui dégrade l’environnement et pourrait bien rendre inhabitable à notre propre espèce une Terre surexploitée ? Ce serait là « faire prévaloir un principe contraire à la maximisation du profit »…

Une marche a été – délibérément ? – sautée en 2008 : « C’est quand les Etats ont dû se porter au secours du secteur financier, non pas seulement pour éponger des pertes économiques, mais aussi pour régler les pertes spéculatives dues aux paris perdus que les financiers avaient faits entre eux, que la dette a soudain basculé du raisonnable vers l’excessif ». Pire : avec la commercialisation de certains produits financiers spéculatifs (les CDO), « on a quitté le mode de fonctionnement où les marchés exercent un effet autorégulateur pour entrer dans celui, totalement suicidaire, où, pour protéger quelques intérêts particuliers, ils précipitent la chute du système condamné ».

 

Repenser l’équation sociale ?

 

Pour Bruno Colmant, « la désespérance économique ne peut pas être un projet de société » et il faudra bien « repenser l’équation sociale dans le sens d’une plus grande justice » – la « prospérité individuelle » ne pouvant plus être « la seule valeur morale » en vigueur dans une « économie de marché » qui permet aux 67 personnes les plus riches de la planète de posséder autant que la moitié de l’humanité la plus pauvre…

Paul Jorion se prend à rêver à la figure du Prince philosophe évoquée par Platon – telle qu’elle a pu être incarnée peut-être, à un moment donné de l’Histoire, par Thomas G. Masaryk (1850-1937), le père fondateur de la Tchécoslovaquie : « Combien de millions de morts supplémentaires faudra-t-il encore avant que le Prince se rende à l’évidence et cesse de consulter de préférence les hommes d’affaires, en proie pour la plupart à la fièvre de l’or ? ».

Après avoir vécu depuis sept décennies sur le postulat de la « croissance » (ce « nom amical que nous avons donné à la destruction de la planète »…), le temps est sans doute venu de déconnecter nos petits jeux spéculatifs de l’économie, « qui est une chose plus sérieuse parce qu’elle peut signer l’arrêt de mort d’êtres humains en très grand nombre » – nos deux économistes s’accordent sans difficulté là-dessus… Pas de politique de création de richesses véritables possible sans effacement de la « dette » – et sans l’abolition du servage fondé sur elle ? Alors que nul mythe ne vient plus à notre secours, l’avenir de l’espèce et le désordre du monde ne peuvent se régler sur un coup de dé – ni le vivant être abandonné à un quelconque « pari à la baisse »…

Paul Jorion et Bruno Colmant, Penser l’économie autrement, conversations avec Marc Lambrechts, Fayard, 256 p., 18€

 

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Une société supposée laïque sacrifierait-elle le bonheur collectif à une religion aussi mortifère que fruste dont le clergé inassouvi réclamerait toujours davantage de sacrifices aux « marchés » ? Le sociologue Bernard Friot en appelle à sortir du « chantage à l’emploi et à la dette » pour une « autre pratique de la valeur économique » : elle serait à notre portée grâce à un « déjà là considérable, les institutions salariales » – et par l’instauration d’un salaire inconditionnel à vie versé à tous.
Bernard Friot a été enseignant et chercheur en économie du travail au GREE-CNRS. Depuis Protection sociale et emploi : l’exemple de la France (Mission recherche du ministère de l’Emploi et de la Solidarité/La Dispute, 1997), il s’attache à démontrer tout le potentiel attaché au système de la « cotisation sociale » qui finance « le salaire à vie des retraités et le grade des soignants du service public hospitalier ». Dans son dernier ouvrage, L’enjeu du salaire (La Dispute, 2012) comme dans ses conférences, il invite à rompre avec la fascination d’un « récit mortifère qui nous voue au non-futur » – et à reconsidérer notre regard sur le salaire : « Ce n’est pas un pouvoir d’achat à la mesure du travail fourni, lié à la possession d’un emploi : c’est un mode de reconnaissance de la capacité à produire de la valeur économique ».
Travail, salaire, monnaie et…dette
Qu’est-ce que travailler, au fond ? John Kenneth Galbraith (1908-2005) soulignait toute l’ambivalence du terme « travail » – et de l’expérience selon les personnes : pour les uns, il s’agit d’une activité imposée par les nécessités de la survie, que l’on endure juste pour avoir le nécessaire voire un certain statut dans la collectivité, alors que pour d’autres il se révèle une inépuisable source de plaisir éminemment gratifiante qui donne un puissant sentiment de son importance personnelle : « Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres, et dont ils jouissent. User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie » (Les mensonges de l’économie, Grasset, 2004).
Pour Bernard Friot, « on travaille lorsque l’activité productrice de valeur d’usage – le travail concret – se double d’une production de valeur économique (le travail abstrait depuis son invention capitaliste) parce qu’elle s’inscrit dans des institutions qui, par convention, ajoutent à la valeur d’usage une valeur économique ».
Tout comme la monnaie, le travail et le salaire sont des « constructions sociales toujours en mouvement, marquées par les contradictions des rapports sociaux ». Or le salaire, « tel qu’il s’est construit dans la lutte au cours des deux derniers siècles, offre le tremplin d’une émancipation décisive par une pratique nouvelle de la valeur ».
Il est communément admis que seul le « travail » produit de la « valeur économique ». Mais les producteurs de cette valeur-là sont-ils considérés comme tels ? Ou bien seraient-ils réduits à leur seule « force de travail », celle-là même qu’il leur faudrait vendre sur un « marché du travail » ? Cette situation ne transformerait-elle pas chacun en « demandeur d’emploi » ? Sans embauche, pas de reconnaissance : « le marché du travail lie le salaire non à la personne mais au poste ».
« Pour être reconnu comme producteur il faut aussi s’endetter » rappelle Bernard Friot lors d’une conférence : « La dette ne se nourrit que de l’appropriation privée de la valeur créée par le travail d’autrui, mais aussi de la création monétaire par le crédit bancaire – ce qui fait de la monnaie, expression de la valeur créée par notre travail, une dette ! ». La création monétaire par la dette perpétuelle est-elle vraiment dans la nature des choses et dans l’ordre de l’univers ?

Vers l’affirmation d’un « droit de qualification universelle » ?

Bernard Friot propose une alternative « au type d’abstraction pratiquée pour la valeur-travail » et invite, dans son dernier livre, à considérer le statut de la fonction publique : « Contrairement à une formule répétée, la fonction publique n’est pas l’emploi à vie, c’est le salaire à vie, parce que la qualification et donc le salaire est l’attribut du fonctionnaire et non pas de son poste de travail comme dans le secteur privé (…) En cohérence avec cette attribution de la qualification à la personne du fonctionnaire, la pension de retraite, mise en place à compter de la loi de 1853, est la continuation du traitement. Attribut de la personne, le grade ne s’éteint pas avec la fin du service, et la pension est donc calculée sur la base du dernier salaire (…) Elle n’est pas la contrepartie de cotisations passées, mais la reconnaissance, à vie, de la qualification de la personne du fonctionnaire, qualification en acte y compris lorsqu’il est retraité. ».
La revendication pour le « plein emploi », plaide-t-il, ne devrait-elle pas plutôt, pour en finir avec le « chantage à l’emploi », faire place nette à celle pour la « qualification personnelle » et le « salaire inconditionnel à vie » ? Pour l’économiste-sociologue, le verrou à faire sauter, c’est bien « notre réduction à l’état de force de travail » par, rappelle-t-il en conclusion de son ouvrage, une « soumission à la violence conjuguée de la propriété lucrative, du marché du travail, de la valeur-travail et de la création monétaire par crédit bancaire ».
Il s’agirait bien de partir du salaire attaché à la personne, celui des fonctionnaires , des retraités et des soignants : mais qui assumerait le simple fait d’être « payé pour sa personne », c’est-à-dire pour ce qu’il est et non pour ce qu’il fait ? Qui accepte de considérer les retraités pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des « salariés à vie en mesure de travailler, débarrassés du marché du travail » ? S’agissant du « problème démographique » tant de fois invoqué par les « réformateurs » perpétuels du système de retraite, Bernard Friot rétorque qu’« il n’existe que du fait de l’identification capitaliste entre travail et emploi précisément dépassée par la pension comme salaire continué ».
Il rappelle la « portée émancipatrice » de la cotisation sociale qui pose « la qualification de la personne comme alternative au marché du travail, lequel est, lui, négateur de cette qualification ». Selon lui, elle pourrait être prolongée dans « l’attribution à tous d’une qualification personnelle et d’un salaire à vie par mutualisation du salaire direct dans une cotisation salaire ». Invitant à imaginer un salaire non plus envisagé comme « prix de la force de travail » mais inconditionnel et irrévocable (selon une hiérarchie de 1 à 4, allant de 1500€ net mensuels à 6000 ), Bernard Friot propose d’écrire, sur une nouvelle « dynamique populaire », non pas une nouvelle page mais de reprendre le récit d’un devenir collectif en quête d’un avenir habitable, tel qu’il s’est écrit bien avant notre naissance et tel qu’il se réécrira en permanence bien après nous.

 

Le Phénix laborieux…

Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 204 p., 15 €

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