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Archive for the ‘Société’ Category

 

 

Marc Halévy

Physicien, philosophe et prospectiviste

Le 25/03/2020

 

L a pandémie signe la fin de l’orgueil des hommes. Un appel à la modestie. Un coup de semonce. Une injonction forte de la Vie à revenir à la vraie Vie !

 

Le paganus latin est à la fois le « paysan » et le « païen » ; il est l’homme de la Terre au sens autant quotidien que métaphysique.

 

Au sens quotidien, le « paysan » sait que sa (sur)vie dépend du monde bien plus que de son travail ; il n’est maître que de bien peu de choses ; il ne commande ni aux saisons, ni au vent, ni à la pluie, ni à la sècheresse, ni au mildiou, ni aux charançons, ni aux larves affamées … Il sait que, face à tous ces impondérables, la petite chance qu’il peut prendre de vivre bien, dépend de l’ardeur et de la qualité de sa besogne. Ses prières et colères n’y changeront rien !

 

Au sens métaphysique, Nietzsche le rappelle, l’humain moderne a résolu de vivre « hors sol », dans ses villes de verre et de béton, de fer et d’asphalte. Il a renié la Terre et ne vit plus que dans des mondes imaginaires et fantasmatiques. Il s’est créé longtemps des dieux étrangers au monde et à la Terre, des dieux indéfinissables, inaccessibles, silencieux et absents, dont le silence même lui faisait office de Sacré.

 

Cet (pseudo)humain-là, totalement dénaturé, n’a pas vu la triade essentielle qui fonde le Réel : la Matière, la Vie et l’Esprit.

La Matière qui se réalise au travers de tous les existants.

La Vie qui se vit au travers de tous la vivants.

L’Esprit qui se pense au travers tous les pensants.

Ce sont les trois moteurs du Réel. Il n’y en a aucun autre.

 

Rien ni personne n’existent au dehors du Réel car le Réel est le Tout de ce qui existe et de toutes les reliances au sein de ce Tout cohérent, unitif et évolutif.

Revenir à la Terre, ce n’est point l’idée que chacun doive redevenir paysan. Revenir à la Terre, c’est revenir au Réel, c’est abandonner toutes les utopies et rêveries, tous les fantasmes et tous les imaginaires, pour assumer, de tout cœur, la réalité du Réel telle qu’elle est et telle qu’elle va.

 

Revenir à la Terre, c’est sacraliser l’existence à la gloire de ces trois déités que sont la Matière (Hylê), la Vie (Zôon) et l’Esprit (Noûs), et qui ne forment qu’un seul et unique Divin (Logos), l’unique source de l’ordre (Kosmos) et de l’harmonie (Dikê) du Tout-Un (to Pan) ; un Divin unique, immanent, présent partout, en tout, toujours.

Revenir à la Terre est le plus court chemin pour revenir sur Terre et pour que l’humain y reprenne sa juste et petite place, au service de ce qui le dépasse, au service de l’accomplissement en plénitude de la Matière, de la Vie et de l’Esprit.

C’est lui qui est à leur service ; et non l’inverse.

 

 

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De quoi donc « l’argent » est-il encore la « valeur » avec la « digitalisation » et la « dé-territorialisation » de la richesse ? De quoi est-il la plaie avec « l’uberisation » de nos sociétés et la précarisation générale ? La revue « Regards croisés sur l’économie » pose des jalons de réflexion sur cet « objet en pleine transformation » autour de la question : « Où est l’argent ? »

 

« L’argent » ne tombe pas du ciel : jadis, il fallait même aller  le chercher au fond des mines pour pouvoir « battre monnaie »… C’était au temps souverain où son emploi monétaire s’incorporait en quantité de métal plus ou moins précieux. C’était au temps où il constituait une chose bien tangible parmi les autres qui a permis l’essor de l’activité humaine et de la pensée… Les hommes s’en défient depuis toujours – mais l’accumulent toujours autant, serait-ce en signes monétaires engrammés dans le « cloud » ou le silicium, par peur d’en manquer…

Aujourd’hui dissocié de son répondant métallique et de sa matérialité invariante, « dématérialisé » dans la mémoire de notre appareillage technologique et diffusé à l’infini, il hante plus que jamais ceux qui ont de plus en plus de mal à en gagner avec leur travail ou leur « talent » – le terme renvoie tant à ce que nous possédons qu’à ce dont, plus sûrement, nous manquons ou dont nous sommes dépossédés…

Dans une société idéale, les symboles monétaires expriment le lien de confiance d’une communauté. Pour les économistes, la monnaie est ce par quoi est reconnu socialement le produit de l’activité de chacun et  détermine ce que la communauté est prête à payer pour valider cette activité. Mais chacun s’estime-t-il assez payé (« combien je vaux ? ») dans un contexte d’avidité consumériste postmoderne? L’actuel climat d’altercation sociale dans nos « économies avancées » taraudées par la question de la « répartition des gains de la croissance » s’expliquerait-il seulement par cette lancinante question de la valorisation de soi-même comme objet  et à l’impossibilité grandissante de « se vendre » dans cette fiction d’une marchandisation généralisée du monde ?

 

Argent, monnaie et équité

 

Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’université de Berckeley, analyse factuellement la vague jaune de refus de l’iniquité qui a saisi la France durant l’automne 2018, traduit par le mouvement des Gilets jaunes  : « Ce qui a rendu inaudible et même scandaleux la taxe carbone, c’est qu’elle venait après la suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax sur les revenus du capital. Les très riches, qui polluent beaucoup, se retrouvaient ainsi détaxés, alors que le reste de la population serait taxé davantage. L’enjeu écologique est donc intimiment lié à l’enjeu fiscal : la fiscalité carbone peut très bien fonctionner, mais elle s’inscrit dans une fiscalité qui met à contribution les hauts revenus et les hauts patrimoines. »

Jezabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, rappelle l’ambivalence d’une monnaie censée s’instituer dans l’échange : « La monnaie n’est pas uniquement ce qui nous relie aux autres dans l’échange et ce qui permet d’exprimer la valeur des choses, elle peut être aussi pur objet d’accumulation, désiré pour lui-même, d’autant plus dans un capitalisme financiarisé où l’argent ne va plus guère à l’argent par la marchandise, mais directement à lui-même »…

Or, c’est « bien à l’échange que la monnaie doit servir » et elle devrait « toujours avoir vocation à circuler ». Elle est « ce qui relie les individus dans la société à travers l’échange et ce qui leur permet, ce faisant, de réaliser la valeur des biens ou des services que la société produit ». Mais ses processus réels fonctionnent bel et bien à l’envers, produisant sans cesse du manque, de la pénurie et de la rareté dans une économie de surproduction.

Force est de constater qu’avec l’essor du « capitalisme financiarisé », nombre d’opérations financières ne sont plus au service de la réalisation de celles de l’économie réelle, mais « des opérations contreparties d’autres opérations financières dans le seul but de réaliser une plus-value financière dans une frénésie d’achats et ventes de titres à une vitesse défiant celle de la lumière »… Ainsi s’accélère ce « processus désintermédié d’accumulation »…

Marion Clerc confirme, à la lumière de La Philosophie de l’argent de Georges Simmel (1858-1918) : « Dans la modernité, l’argent, moyen de toutes les fins tend à remplacer Dieu, la fin de toutes les fins ».

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon analysent la dérive de cette sphère financière qui n’existe plus que pour son propre compte : « L’argent est devenu une fin en soi pour la classe dominante, et cela d’autant plus facilement que celle-ci a des prétentions à l’universel puisqu’à travers son appropriation de l’Etat et du droit, elle ne cesse de transformer, par la loi, ses intérêts particuliers en intérêts généraux ».

La production du flux monétaire considéré comme un but en soi est d’autant moins soutenable à terme qu’une bonne partie de ce flux est absorbé par les « trous noirs » des « paradis fiscaux »… Toute avancée vers la résolution de ce problème, rappelle Henri Sterdyniak (Observatoire français des conjonctures économiques), « nécessiterait d’affonter directement les pays qui ont choisi une stratégie de paradis fiscal et réglementaire »…

Les monnaies alternatives permettent-elles de transformer la société vers davantage d’équité ? Jérôme Blanc rappelle qu’elles constituent des initiatives territorialisées de réappropriation de l’outil monétaire. Elles portent un projet politique, visant en particulier le « renforcement des économies ordinaires qui sont par définition fortement territorialisées ». Or, c’est bien ces territoires, bassins de « vies ordinaires » c’est-à-dire de « petites activités de production, de distribution et de consommation liées au quotidien ou à la subsistance » qu’il s’agit de redynamiser.

si elles ne sont pas une finalité en soi, leur mise en place devrait permettre d’atteindre ces objectifs non satisfaits par la monnaie nationale (soutien au développement territorial, valorisation d’éco-comportements, renforcement de l’entraide et de la solidarité, etc.). Une  solution locale au désordre global ?

En plein « débat » ( ?) sur la digitalisation à marche forcée et la suppression du cash, Christian Pfister rappelle que les monnaies digitales n’ont jusqu’à présent « pas réussi à faire la preuve d’une utilité qui l’emporterait largement sur les coûts qu’elles occasionnent ». A commencer par leur coût environnemental confirmé par Jezabel Couppey-Soubeyran à propos de ces 1500 cryptomonnaies « existantes » : leur « virtualité » n’en est pas moins fort énergivore « étant donnée la puissance électrique qu’elles nécessitent »…

Sans oublier que cette « dématérialisation permet désormais une localisation facilitée de l’argent dans les pays où il est le moins taxé »… En d’autres termes, une « externalité négative » imposée au reste du monde voire un hold-up en règle ? « S’il paraît illusoire d’attendre une  solution miracle pour annihiler les stratégies d’évasion fiscale, un objectif pourrait être de rendre ces pratiques aussi coûteuses, compliquées et risquées que possible pour les entreprises y recourant » suggère Samuel Delpeuch.

24 siècles après la description de l’échange économique par Aristote, l’on appréciera la pertinence écologique et sociale de la nouvelle structure monétaire mondiale  « dématérialisée » en voie d’émergence. Débouchera-t-elle néanmoins sur un capital de confiance et de solidarité régénérées ? Signe vide mais commun à l’humanité, « l’argent » est le moteur et le solvant de la vie en société et demeure l’une des sources d’énergie les plus efficaces pour changer le monde. En bien, pour peu qu’il soit possible encore d’élaborer une « politique de l’argent » susceptible d’être communément acceptée, alors que « les inégalités mondiales de revenus et de capitaux atteignent des records » ? Notre demeure terrestre brûle et l’incendie gagne en ampleur : si, dans l’absolu, le salut est préférable à la perte, il reste toujours à décider comment ne pas laisser « l’argent » nous perdre et mener la « civilisation » à sa ruine…

Où va l’argent ? Regards croisés sur l’économie n° 24, La Découverte, 264 p., 16 €

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Notre mode de vie, nos addictions et nos renoncements étouffent notre foie… Une nouvelle approche de la perte de poids permet de le drainer et de le régénérer.

 

 

Une épidémie insidieuse agresse le foie de près d’un Français sur quatre. Elle gagne du terrain et est en voie d’identification sous le nom de « NASH » pour Non Alcoholic Steatosis Hepatitis – ou, si l’on préfère, « maladie du foie gras ».

Situé à droite du thorax, sous les côtes, le foie est l’organe le plus volumineux de l’organisme – et aussi le plus méconnu. Pourtant, il fonctionne comme un centre anti-poison, une usine de production, de transformation voire une station d’épuration…

Ce « grand chimiste du corps »  assure plus de 800 fonctions. Pour l’essentiel, il permet l’assimilation des sucres, des protéines et des graisses. Il synthétise ces protéines et détoxique la plupart des toxines absorbées – tant qu’il ne sature pas…

Mais quand il est saturé de sucres qu’il ne peut plus « traiter », il les « stocke sous forme de graisses (triglycérides) dans des cellules spécialisées appelées adipocytes » – et devient gras. Il peut alors se laisser envahir par des fibres dures qui étouffent les hépatocytes – et durcir tout entier. En d’autres termes, il développe une fibrose : plus la graisse s’incruste, plus elle sera difficile à éliminer et forme un carcan fibreux qui empêche les cellules hépatiques de respirer…

C’est ainsi qu’apparaît la cirrhose… Mais voilà : un foie en souffrance, ça ne prévient pas et se dégrade à bas bruit… Il faut s’alarmer dès les premières manifestations d’insuffisance hépatique, lorsqu’il pompe et tourne au ralenti…

Médecin nutritionniste, ingénieur biomédical et chercheur dans le domaine de la prévention du diabète et du surpoids, le Dr Réginald Allouche rappelle que nous sommes rythmés par notre alimentation. Dans ce domaine, l’organisme humain a atteint ses limites.  Trop de mauvais sucres, de mauvaises graisses et de perturbateurs endocriniens – mais pas seulement : « Même les particules fines en suspension dans l’air finissent dans la circulation sanguine et se retrouvent dans les cellules hépatiques, gênant leur fonctionnement déjà très complexe. »

Sans oublier l’excès de sédentarité : « l’homme a plus de 70% de masse musculaire et viscérale qu’il devrait mettre au travail chaque jour. Bouger son corps est difficile en ville, mais c’est absolument indispensable pour la santé de votre foie… et de votre cerveau. »

On l’aura compris : la prévention  se joue sur le terrain de l’hygiène de vie, de la lutte contre le surpoids et la sédentarité – bien avant de ressentir un « poids dans le ventre »… Elle passe par la mise au repos du foie et du pancréas avant leur mise au pas par le sevrage des sucres pour ne pas préparer le terrain de « grandes maladies délabrantes ou souvent tueuses, comme les cancers, les maladies neurodégénératives (maladie d’Alzeimer, Parkinson) ou le diabète de type 2 ».

Certains marqueurs dont le tour de taille donne « la mesure du niveau inflammatoire » de l’organisme : « Il faut simplement comprendre que plus les adipocytes de votre abdomen sont gonflés et remplis, plus le niveau d’inflammation de votre foie est important »… De surcroît, un ventre distendu ne permet pas au foie de fonctionner dans les meilleures conditions possibles – et donc, de se régénérer…

Une détoxification du foie passe par une activité physique mobilisant les graisses stockées : « Votre foie aime l’activité physique car elle lui permet de travailler beaucoup mieux et moins longtemps. En effet, au cours de l’exercice physique, les muscles secrètent des hormones anti-inflammatoires qui vont aider le foie dans sa tâche quotidienne. »

Elle passe aussi par de nouvelles habitudes alimentaires. Le Dr Réginald Allouche propose notamment la consommation, au petit déjeuner, de fruits à coque appelés oléagineux (noix, amandes, noisettes, noix de cajou, de macadamia, pistache, etc.), essentiellement composés d’acides gras mono- et polyinsaturés », riches en omega-3 anti-inflammatoires pour le foie.

Les fruits de saison sont également de « bons partenaires pour le foie » – « ça se mâche pour profiter des fibres » mais on évitera de les boire…

De même que l’on évitera  les mangues et les bananes, contenant une grande quantité d’amidon…

Le café a un rôle hepato-protecteur appréciable mais il faudra sacrifier les croissants et autres viennoiseries qui font partie de notre « art de vivre »…

Dix légumes sont particulièrement profitables au foie : l’artichaut, l’avocat, le brocoli, le poivron rouge, la betterave crue, la tomate, le poireau, la carotte et les salades vertes.

La méthode hepato-detox du Dr. Allouche propose tous les aliments hepato-compatibles avec des recettes, tableaux de suivi de programme et stratégies anti-mou ad hoc.

Au-delà de la question du surpoids, l’essentiel est de prendre conscience d’une évidence : pour garder une bonne santé, il faut garder un foie sain, au prix d’une vigilance s’exerçant sans relâche afin de ne pas   livrer la place à « l’ennemi de l’intérieur ». Un manuel de rééducation et de résistance, en quelque sorte, pour vieillir en restant jeune ou ne plus mourir… vieux avant l’âge ?

 

Paru dans Naturisme magazine

 

Dr Réginal Allouche, La méthode hépato-détox – Mincir durablement et sans danger grâce au foie, 300 p., 19,90 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le souci écologique bien compris n’engage-t-il pas à en « prendre en compte », une fois pour toutes, aussi bien les êtres humains que les « non-humains » qui composent notre « collectif » terrestre ?

 

Plus rien ne va de soi. Plus aucune ressource exploitable n’est assurée de sa pérénnité sur une planète transformée en déchetterie : ni la qualité de l’air que nous respirons, ni de l’eau que nous sommes supposés boire pour des générations – sans oublier les espèces animales décimées, les forêts qui brûlent et nos sols vitrifiés livrés à une artificialisation galopante… Et pourtant la « technologie verte » d’un éco-enfumage persistant n’en finit pas de faire miroiter encore et encore un paradis toujours plus artificiel sur Terre – forcément plus vert que nature… N’est-il pas question de remplacer les pollinisateurs décimés par les produits phytosanitaires et les ondes électromagnétiques par des drones miniatures programmables pour assouvir l’inextinguible soif de « profit » des uns ?

Au seuil de la sixième extinction, le véritable souci écologique ne consisterait-il pas à «  bien traiter un être » ? Et ce, qu’il s’agisse  d’un humain ou d’un non humain, sur une planète qu’aucune folie ne pourra dévier de sa trajectoire de collision avec la réalité… Le « processus d’écologisation » n’engage-t-il pas à prendre en compte les associations d’êtres qui composent notre « collectif » ?

Philosophe et maîtresse de conférences à l’université Paris Ouest-Nanterre, Emilié Hache rappelle, dans la réédition en poche de son livre paru en 2011, que dans une « communauté écologique responsable »,  il importe de « traiter des non-humains comme des fins et non pas comme des moyens » c’est-à-dire des « produits de consommation alimentaire ». Pourquoi ne pas passer un nouveau contrat en articulant économie et morale pour en finir avec la prédation des terres, des forêts et des vivants ?

Sur quoi au juste se fondent les « formalisations économiques » de ceux qui mettent la planète en lignes d’exploitation ? La morale peut-elle « prendre en charge » ce qui échappe au lancinant et perpétuel calcul d’optimisation – cet incommensurable et cet inestimable qui nous ont été donnés ?

Le mode de développement hyperindustriel d’une partie de la population mondiale pose la question de la surpopulation : si le modèle économique des pays surdéveloppés se répandait partout, la destruction de la planète serait bel et bien consommée :

« Les surpopulations vulnérables deviennent une variable d’ajustement de notre mode de développement jusqu’à considérer les catastrophes qu’elles subissent comme une sorte de régulation naturelle des populations ».

Et pourtant, la dynamique propre à ce « modèle »-là est de s’exporter à tout prix… L’écologie peut-elle compter sur l’armée de réserve de ces « surpopulations vulnérables » ?  Se trouvera-t-il parmi elles comme au sein des « pays riches » des consciences suffisamment inquiètes pour construire  une société de continence énergétique, de frugalité heureuse, de partage et de sobriété consentie avant l’effondrement annoncé ?

 

Une demande d’intelligence collective ?

 

L’idée de « progrès » est-elle encore pertinente et compatible avec la préservation d’une planète livrée à une surexploitation suicidaire ? Pour Emilie Hache, il s’agit de « recommencer à habiter une temporalité dotée d’un futur et d’instaurer la responsabilité morale qui l’accompagne »…

Imprégnée par le pragmatisme de John Dewey (1859-1952), elle rappelle que la « dimension morale d’une démocratie réside dans la participation de publics : le point de rencontre entre la morale et la politique se trouve ici, dans cette autoconstitution d’un public par lui-même, dans le fait que de passif, il devienne actif, seule garantie de vitalité pour une démocratie »…

Comment  « devenir capables ensemble » dans un système si peu capable de résoudre les problèmes qu’il engendre ?  Comment favoriser l’apprentissage d’une « pensée collective » sur un champ de ruines dévasté par la frénésie d’un hédonisme consumériste et d’intérêts oligarchiques à jamais inassouvis ?

Manifestement, « parler d’une cosmopolitique est une façon de prendre en compte le problème posé par la coexistence d’une multiplicité d’êtres »… Le monde commun à habiter ensemble requiert le plus grand nombre possible de bonnes volontés partageant ce sentiment d’urgence en-dehors de toute morale prescriptive. Autant les éclairer sur l’enjeu en formulant la question « en termes de cosmopolitiques », ce qui est une « façon de ralentir » tout en cultivant une manière d’espérance active et empirique…

La grande convergence des  multiples expérimentations en cours, engagée par des scientifiques, des éleveurs, des entrepreneurs, des activistes ou des patients soucieux de se prendre en charge, buissonne en de foisonnants jardins partagés. Fera-t-elle reculer le désert qui avance ?

Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons – propositions pour une écologie pragmatique, La Découverte, 300 p., 11 €

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Si l’homme n’est pas « fondamentalement technologique mais politique », les technologies du numérique le façonnent en « homme sans qualités » par divers procédés de brouillage du « rapport à soi, aux autres et à son propre environnement »… Alors que le « solutionnisme technologique » prétend se substituer au contact avec les autres et résoudre des questions sociales majeures en multipliant les « plateformes en ligne », comment échapper aux dérives de cette emprise totalisante et au « mal-être algorithmique » ?

 

Comment avons-nous pu en arriver ? Nous serions-nous fait dérober notre réalité la plus fondamentale en nous laissant imposer une « numérisation » à marche forcée?

L’informatisation, forme actuelle de l’industrialisation, nous a fait entrer dans un nouveau machinisme, celui des « machines numériques en réseau » et nous a imposé cet « objet technique total » qui fonde notre système technique actuel : l’ordinateur.

Mais, d’un système technique à l’autre,  que nous apportent réellement cette nouvelle délégation machinique et les présumées « avancées du numérique » en termes de réel « progrès humain » ?

Elles  n’auraient sans doute d’intérêt que si elles convergeaient avec les aspirations d’humanité les plus fondamentales. Mais si l’histoire technique de l’Occident est celle de la machination, celle-ci n’a pas précisément été prévue pour combler ces aspirations-là…

Diana Filipova nous rappelle que cette histoire, suivie d’une  automatisation des existences et d’une délégation de l’exercice du pouvoir de la sphère publique aux sphères technique et économique, se solde par l’instauration d’un d’un « technopouvoir totalisant » séparant l’homme de son milieu naturel et étendant ses métastases à tout le vivant…

Le développement des « technologies de l’informatique » a permis le « grand bond en arrière » d’une politique de préservation des intérêts dominants présentée comme une « vaste entreprise de modernisation ». Celle-ci pratique l’évitement de toute contestation sur le terrain de la délibération en les dépolitisant et fait échapper l’exercice du pouvoir à tout contrôle en orientant les « potentiels élans subversifs des masses vers des formes plus compatibles avec son projet de gouvernement par la concurrence »…

Dans son essai dense et riche en références, elle démontre que si « éthique » et « numérique » (du latin numerus, « relatif au nombre ») forment une rime bien riche, ces deux mondes sont incompatibles, compte tenu de la propension du technopouvoir à imprimer dans la société des « lois » qui n’en sont pas mais qui dressent les individus les uns contre les autres… La vieille logique de guerre, perpétuée par d’autres moyens ?

Le « numérique » aurait-il d’ores et déjà gobé « l’éthique » derrière nos écrans lisses, si « muets sur l’impact environnemental des serveurs » – jusqu’à faire oublier que ces technologies ont été mises au service de la guerre ?

Il n’est plus permis de l’ignorer : notre système technique et industriel extractif dévaste notre environnement et nos corps.  Pour Diana Filipova, tout cela était pourtant parfaitement connu et perçu par ceux qui furent contemporains des premières révolutions industrielles : « C’est que les techniques fournissaient déjà des formes d’exercice du pouvoir et d’organisation sociale qui s’avéraient fort utiles dans des sociétés libérales en développement galopant, des sociétés en quête de modes de gouvernement qui ne réduisaient pas au bâton. Les techniques organisées en système rendaient ainsi disponibles des technologies de gouvernement que d’autres sources de gouvernement de pouvoir – économique, politique, social avaient dès lors le loisir de s’accaparer au nom de leurs intérêts propres. »

Le choix de la machine à vapeur, l’objet technique total du premier système technique industriel, et sa généralisation comme « modèle phare de la mise en mouvement du monde » s’est fait contre toutes les autres possibilités – sans la moindre « délibération rationnelle », alors que le système hydraulique fonctionnait bien mieux…

Ainsi, les sociétés du XIXe siècle se peuplent de machines et de mines », deviennent des « cages de fer » – et l’environnement est réduit à un réservoir de ressources où puiser et gaspiller à volonté. Les contemporains des premières machines ont vu « les conditions de l’existence quotidienne » dégradées et la « violence de cette action sur les êtres, la société et le monde est alors éprouvée de façon aïgue »…

L’on ne devrait guère s’étonner que, dans nos sociétés actuelles qui « fétichisent l’innovation » (Jean-Baptise Fressoz),  les technologies du numérique constituent une « puissance qui aliène plutôt qu’elle ne libère, sépare plutôt qu’elle ne rassemble, manipule plutôt qu’elle n’accroît notre pouvoir d’agir » – ni qu’elles soient politiques en ce qu’elles « échappent constamment à la volonté démocratique »…

Chef d’entreprise, responsable éditoriale de l’agence de stratégie Stroïka, après deux ans passés à Bercy et deux autres à Microsoft, Diana Filipova situe son essai, sous-titré « dépolitiser pour mieux régner », au « croisement entre l’analyse du développement des technologies et la montée en puissance du néolibéralisme comme mode de gouvernement et idéologie dominante ».

Forgeant le terme de « technopouvoir » en référence au « biopouvoir » de Michel Foucault (1926-1984) et de préférence à « technoscience » elle montre comment « la technique », fallacieusement présentée comme « neutre », a pris le pouvoir dans nos sociétés au moyen d’ « objets de pouvoir » qui s’imposent à tous – et nous activent…

 

Ecce Homo oeconomicus

 

« Au fondement des sociétés libérales se trouve un mouvement parfaitement illibéral : la réalisation dans le monde concret d’un idéal anthropologique crée de toutes pièces » – faute d’accepter l’homme tel qu’il est, dans son imprévisibilité : c’est l’homo oeconomicus, mû par son seul intérêt personnel et l’appât du gain – c’est le « sujet à gouverner idéal », si prévisible, car « gouverner, c’est prévoir »…

Ce type anthropologique est un « projet politique concomittant à l’expansion des sociétés libérales et du régime qu’elles ont choisi comme moteur de leur développement : le capitalisme »…

C’est le début du « capitalisme de surveillance dans son projet d’anticipation et de programmation de nos comportements et passions »…

Au fil du XIXe siècle, toute une story-telling protechnicienne accompagne son avènement – Jacques Ellul (1912-1994) constate que « le sacré est transféré à la technique »… Avec le mode d’organisation qui va avec – celui du gouvernement des hommes les incitant à « maximiser leur production de valeur tout en minimisant le coût direct et indirect de leur contrôle ».

C’est dans l’entre-deux-guerres que « prend forme la mise au service les unes des autres des sphères politique, économique et technologique ». Ainsi, «les techniques font désormais système, et ce système produit des technologies de pouvoir qui viennent nourrir le répertoire d’action  des champs politique et économique ». Le système techno-économique n’est plus subordonné à des fins politiques « forgées au sein même de la société » mais il s’autonomise et « impose ses propres fins » : croissance économique, efficacité, emploi.

Depuis, le seul horizon de l’humanité se réduit à un « calcul d’optimisation permanent » et à la « calculabilité » de la moindre singularité.

 

Extension du domaine du calcul

 

Soumis au « double gouvernement de l’économie et de la technique », l’homme est réduit à un « pur calcul de moyens en vue de fins : sa raison est limitée à sa seule portion instrumentale »…

Aujourd’hui, s’il lui est encore loisible de se passer de télévision, il ne lui est en revanche plus possible de vivre sans recours au « numérique » invasif qui a « investi toutes les sphères de nos vies, des services publics aux espaces les plus intimes ».

Ce système technique industriel anécologique a été imposé par une « rhétorique de la nécessité » – c’est le tristement célèbre TINA (« there is no alternative ») de feu Thatcher. Et son écosystème s’inscrit dans un « système total dont il est difficile de changer un pan sans mettre en branle le tout »…

La « révolution numérique » ira-t-elle jusqu’à « numériser » notre pensée sur le modèle de la mécanisation qui a caractérisé les deux premières révolutions industrielles ? L’actuelle « reconfiguration anthropologique » du vieil homo oeconomicus en « homme sans qualités » comme nouveau « sujet à gouverner » ne remet pas en cause le « calcul d’optimisation permanent » largement intégré dans les logiques computationnelles des technologies du numérique. Mais la « fiction de son absolue liberté » est préservée, quand bien même il n’aurait plus d’autre consistance que celle de ses données et d’une carcasse abandonnée, livrées à une surveillance généralisée via les « algorithmes de prédicition » et de moins en moins contrôlable…

A cet égard, les « avancées de l’intelligence artificielle » en disent long : « En comparant sans cesse l’IA avec notre intelligence, il s’agit moins d’envisager l’avènement prochaine d’une machine dotée d’une conscience que de labourer le terrain pour une dégradation progressive de l’intelligence humaine au rang d’une intelligence mécanique »…

 

Dévastation à tous les étages

 

S’agissant de la prétendue « dématérialisation » imposée à marche forcée, Diana Filipova rappelle qu’il n’y a rien de plus matériel et énergivore que le prétendu « immatériel » de la connectivité universelle – celle-ci organise l’invisibilité de ce qu’elle fait en vrai :

« L’infrastructure derrière les technologies de l’information n’a rien d’immatériel : elle s’inscrit dans un système technique, économique et industriel qui se constitue au tournant du XIXe siècle dans les mines de charbon et d’acier, au moment même où la machine à vapeur détrône, pour des raisons pas forcement rationnelles, les circuits hydrauliques. Sans ce système industriel enchevêtré au développement du capitalisme et l’extraction des ressources, l’informatique moderne n’existerait pas, pas plus que la finance, les routes, les voitures, les trotinettes électriques et les buildings de la Défense. »

Depuis le soulèvement des « luddites » (1811-1812) contre les métiers à tisser, la techno-critique, associée à une contestation de l’ordre dominant et confrontée à une « totalisation toxique », se retrouve bien désarmée face à cette invisibilisation organisée de la dévastation tant écologique que sociale et cet « enfouissement des causes et des effets dans la coque opaque d’un système-objet » – le smartphone…

Ce système total dérobe « à la connaissance de tous les intentions, structures et règles du jeu » inhérents à son fonctionnement. Le tout couplé à la « production d’idéologies qui consolident l’illusion de la nécessité » et à une offensive portée contre le langage, « notre dernier foyer de résistance » ainsi dévoyé de ses fonctions fondamentales – « dire le monde, dire la vérité ».

Ainsi, face à la montée des préoccupations écologiques, la notion de « transition énergétique » a été forgée pour les désamorcer : « Depuis que l’écologie est entrée dans l’agenda politique, l’extraction s’est plutôt accélérée : la consommation de matière depuis 1990 représente un tiers de tout ce qui a été extrait depuis 1900. Le secret de la « transition écologique », c’est qu’elle n’existe pas… »

Si « l’âge de l’utopie numérique semble bien à son crépuscule », il n’en faut pas moins continuer à extraire des ressources pour forger les chaînes de nos addictions dans une surenchère d’ « innovations » sans fin et un « état du monde qui érode les moyens de contrôle démocratique les plus élémentaires »…

Y aurait-il « renoncement à la capacité des hommes à exercer ensemble une puissance collective contraire à ces phénomènes » ? Comme le foie d’un malade atteint de fibrose est enserré dans une cage fibreuse, le corps social est piégé dans cette « cage de fer » machinique et étouffe… Pour Diana Filipova, la délivrance passe par la constitution d’une « véritable communauté technocritique » au niveau local, par des dissidences au sein de l’appareil technonumérique et le rétablissement d’un  « état de friction et de conflictualité » que nos sociétés technolibérales s’emploient à évacuer. L’infernale machine à sous, à surveiller et à punir peut-elle être grippée par un nouvel imaginaire ?

Pour la cofondatrice de la plateforme Ouishare et du mouvement Place Publique, c’est « un droit auquel nous ne devons jamais renoncer » – celui d’imaginer d’autres « modèles sociaux » plus désirables… Cet imaginaire se cultive en réinvestissant la « responsabilité de vivre » dans les insterstices voire en suscitant des bifurcations jusqu’au « coeur de la confrontation », en espérant que ses effets libérateurs et le retournement se produiront avant « l’extraction de valeur » ultime par la destruction de toutes les ressources terrestres disponibles…

Diana Filipova, Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Les Liens qui libèrent, 288 p., 21€

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L’homme est-il un être de nature qui oublie sa réalité fondamentale pour se rêver une âme immortelle ? Ou un être dénaturé rêvant d’un monde « surnaturel » ? Un neurobiologiste entend libérer l’humanité du « mirage de l’immatérialité » et invite à faire l’économie de l’hypothèse de l’âme volatile pour comprendre le fait humain.

 

 

C ’est une évidence de plus en plus hurlante :  l’animal vertical se prenant pour Dieu (ou le diable…) se heurte à une nouvelle frontière écologique et sa façon d’habiter sa demeure terrestre est devenue nuisible à ses propres intérêts – ceux que l’on croyait pourtant si bien compris avec les services qui vont avec…

Le médecin, biologiste et chercheur Pier Vincenzo Piazza ajoute sa voix au concert des éco-alarmistes pour s’inquiéter du sort du présumé humain fasciné par l’abîme : « Pour qu’un parasite se porte bien, il ne doit pas consommer la totalité de son hôte. S’il est trop vorace, il risque de se retrouver dans une situation où il n’y a plus d’hôte et sa survie est en danger. C’est le cas de l’homme qui est en train de consommer toute la biosphère. »

Constatant l’impasse dans laquelle s’est engouffrée l’espèce, avec des ressources terrestres insuffisantes pour un nombre d’humains croissant de façon exponentielle et accélérant vers leur numérisation forcée, Piazza interroge : « Qui sont ces êtres qui pratiquent la destruction systématique de leur planète, sans laquelle ils ne peuvent plus vivre ? Qui dépensent plus d’argent pour développer des avions de combat que pour trouver de nouvelles sources d’énergie ou des thérapies pour de vieilles maladies ? »

Mais son propos ne concerne pas que « l’urgence écologique » menaçant une espèce obsédée par la croissance techno-économique et l’innovation permanentes… Spécialiste des addictions, directeur de recherche Inserm et d’une entreprise de biotechnologie, il entend refonder la psychiatrie et propose une lecture inédite du fait humain en remontant à… la naissance de l’univers :  « A partir du moment de son apparition voilà quinze milliards d’années, l’univers est né d’une singularité qui a modifié un état précédent. Dès lors il n’a pas arrêté de se disperser et de se désordonner, en d’autres termes d’augmenter son entropie. La naissance de l’univers est donc aussi la naissance de l’entropie. »

Pour le chercheur, « l’accélération de l’entropie » (comprise comme « mesure du désordre ou de la dissipation d’énergie »)  est le sens même de la vie.

Ainsi, l’animal vertical s’est organisé voilà 15 000 ans environ afin de faire face à sa dépendance à l’air, à l’eau et à la nourriture qu’il ne pouvait contrôler.  L’invention de l’agriculture et de l’élevage lui auraient permis d’inverser sa révolution évolutive à l’environnement : «  Tout naturellement, il s’est adapté à la disponibilité de ces ressources dans l’espace et dans le temps, ou dit autrement à leur niveau d’entropie. »

La période appelée « anthropocène » aurait-elle commencé là ? Elle aurait débouché sur « l’environnement hyperstable des temps modernes auquel certains de nos systèmes biologiques sont inadaptés ». Mais il n’y a pas de miracle en termes d’énergie : « « plus on utilise une source énergétique, plus on dissipe la matière à partir de laquelle on l’extrait et donc plus on génère du désordre »…

L’univers aurait-il évolué vers le cerveau humain juste pour prendre conscience de lui-même, comme le suggérait Pierre Teihard de Chardin (1881-1955), ou pour… produire de l’identité à travers autant d’incarnations individualisées que d’humains sur Terre – et créer de l’entropie ?

« Le sens de l’univers pourrait  être celui de produire de plus en plus d’identité en séparant les choses. On pourrait donc considérer l’entropie comme une mesure de l’identité. Pour cette raison, l’entropie ne peut pas diminuer puisque le sens de notre univers est l’augmentation de l’identité et donc de l’entropie. »

Ainsi, la vie serait un « catalyseur d’identités », un état de la matière qui agirait comme un « catalyseur d’entropie » et en « accélère la production » : « C’est un état qui aide l’univers à aller vers son accomplissement, celui de se disperser pour créer le plus d’identités et donc d’entropie possible. »

 

 

Homo exostaticus ou homo endostaticus ?

 

Mais « l’homme moderne » (ou postmoderne…) a-t-il vraiment conscience de ce qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il pourrait devenir demain dans l’ordre de l’univers ?

Depuis la « révolution cognitive d’il y a 50 000 ans », le voilà confiné dans une « société consumériste » fondée sur une manifeste « dimension hédonique exostatique » – et abandonné à ses démons.

Piazza avance les concepts d’ « exostasie » (la recherche du plaisir) et d’ « endostasie » (la propension à faire des réserves en prévision des pénuries, susceptibles de se transformer en graisse ou addiction) orchestrant le jeu d’alternance entre les « pensées conservatrice et progressiste » : « L’exostasie pousse à rechercher d’autres sources de plaisir et élargir le champ des possibles jusqu’à proposer de nouveaux outils, de nouvelles structures sociales qui permettent un équilibre endostatique meilleur ou plus stable. L’endostasie prend alors la relève en cristallisant ce nouveau modèle de société que la pensée conservatrice va maintenir. »

Ainsi, l’homo endostaticus « recherche exclusivement le bonheur de l’équilibre et sera farouchement conservateur et spiritualiste » alors que l’homo exostaticus « explore sans cesse de nouvelles stimulations pouvant lui donner du plaisir » – « ce qui en fera un progressiste matérialiste »…

L’être humain oscillerait-il entre le « bonheur de l’équilibre » et le « plaisir de l’excès » ? Notre cerveau préhistorique aurait-il besoin de ces deux extrêmes ? Pour Piazza, « le bonheur est la sensation hédonique qui résulte de l’activité du système endostatique, alors que le plaisir est généré par le système exostatique ».

Le spécialiste des addictions  met en garde contre la nourriture dénaturée « mise au point pour stimuler de façon artificielle le système exostatique » et préconise de « contrôler de très près le sucre, le sel et les graisses, les trois additifs alimentaires qui stimulent le plus le système  exostatique » – trois « bombes exostatiques », donc…

Mais son propos, on s’en doute, n’est pas diététique. Il s’attache au mystère de la nature humaine, à ce qui fait que notre espèce défie toute explication rationnelle et manifeste une telle fascination pour sa perte… Pourquoi cet acharnement suicidaire à s’artificialiser et se « numériser » l’existence, à se rendre la planète inhabitable – et à dévaler la pente vers l’abîme ?

Suffirait-il de « soigner » la toxicomanie (un « cancer psychosocial »), les addictions et les démons au lieu de les combattre ? Suffirait-il de « ne plus réduire l’esprit à la matière mais d’utiliser la matière pour expliquer l’esprit » – et expliquer ainsi l’aventure humaine ? Piazza rappelle la part du biologique dans le devenir humain et décrète « juste obsolète » la notion d’âme qui a accompagné l’humanité depuis des millénaires : « Personne ne l’a jamais vue et elle n’est plus nécessaire ».

Mais il fait aussi l’économie de la dimension symbolique de l’animal vertical (animale symbolicum) affamé d’illimitation – et du pouvoir de l’efficacité symbolique à manifester, le temps d’une incarnation aussi fugace fût-elle, d’un esprit à l’oeuvre dans l’univers. Un univers vécu comme champ d’expérience et d’exercice de cette  irrépressible illimitation.

Pier Vincenzo Piazza, Homo biologicus – Comment la biologie explique la nature humaine, Albin Michel, 416 p., 22,90 €

 

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Est-il possible de vivre hors cadre, sans argent, sans travail, sans police – ou sans institutions ? Le « vivre sans » suppose un mouvement collectif de désappartenance cohérent et la capacité de penser « à la hauteur de la catastrophe » en cours  tout comme celle de se mobiliser en masse pour une autre forme de vie en commun souhaitable et soutenable, ainsi que le rappelle le philosophe Frédéric Lordon dans un livre d’entretiens avec Félix Boggio Ewanjé-Epée.

 

Serait-il vraiment plus facile « d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme » ?  La Bête nous tiendrait-elle à ce point par le corps et les émotions ? Combien de présumés humains seraient-ils disposés à renoncer à leur confort illusoire pour vivre une vie plus simple et plus frugale, sans faux besoins ni addictions ? Comment penser une alternative « à partir des catégories politiques dont nous héritons » ?  Voire se défaire du « fait institutionnel » ?

Pour le philosophe insurgé, « le point de départ est l’imaginaire » – au-delà de la contestation et de la protestation, « une  politique de transformation » , cela « marche à l’imaginaire »…

Si « le spectacle du capitalisme n’est plus qu’une gigantesque obscénité » et si son fonctionnement se solde par un empoisonnement généralisé à tous les étages du « vivre ensemble », alors le « dégoût éthique » qu’il suscite pourrait bien être un « puissant embrayeur de l’imaginaire contemporain de l’émancipation ».

Cela suppose que les « décrocheurs » qui voudraient « vivre sans » prennent la mesure de leurs véritables intérêts : « être gouverné par l’intérêt est ne pas être à la hauteur de sa propre humanité ».  Etre juste contrarié dans ses petits intérêts de jouissance personnelle ne suffit pas à s’élever à son humanité en puissance…

Mais la forme la plus élémentaire de l’intérêt n’est-elle pas liée à la nécessité de la persévérance dans notre être ?

Seulement, la persistance de cet être-là est menacée et mise à mal par une « force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal de nos institutions » – une force régressive et répressive fort commodément baptisée « néolibéralisme »…

 

Le fait institutionnel

 

Le philosophe rappelle que la politique n’est que « l’interminable histoire des lignes de fuite qui réusissent ou qui foirent – qui foirent d’avoir réussi ».  Une révolution réussie ne donne nullement l’assurance de lendemains meilleurs, si l’on en juge les expériences passées : « Et tout est toujours à recommencer, indéfiniment : fuir ailleurs, dans un nouvel espace lisse… et puis le voir se re-strier. Et devoir fuir à nouveau »…

Lordon rappelle qu’une institution peut être définie comme « tout effet, toute manifestation de la multitude ». Ainsi, « la coutume de se serrer la main droite plutôt que la gauche, par exemple, est une institution »…

Le concept de l’institution n’est donné par aucun « objet institutionnel particulier » mais par « l’affect commun – par tout effet de la puissance de la multitude ». Inutile de chercher l’institutionnel dans le bâtiment, le béton – dans le dur qui dure : il est consubstanciel à toute organisation collective vouée à sa déconcertante durée,, infiniment révocable…

Voilà cette « puissance de la multitude » graduellement privée de ses « anciens points d’investissement » par la si peu résistible avancée du « néolibéralisme » qui semble avoir investi jusqu’à nos émotions : s’en trouvera-t-elle de nouveaux ?

Cette multitude en puissance pourrait-elle créer de « nouveaux regroupements de fait, d’autres systèmes cohérents de partis pris » s’institutionnalisant par exemple en partis de la vie bonne et en institutions justes  ? Peut-on « destituer » pour ré-instituer vers des structures passeuses de justice sociale, vraiment conformes aux voeux et « intérêts » bien compris de tous ?

 

La multitude fait-elle loi ?

 

La lucidité analytique ne va pas sans un certain idéalisme quant à la mobilisation de cette « souveraineté onto-anthropologique » de la multitude – durable, de surcroît : « L’imperium c’est la souveraineté fondamentale du tout sur ses parties, ce par quoi le tout fait autorité, et ceci avant même qu’il soit question d’une organisation interne particulière. L’organisation interne – l’appareillage institutionnel – n’a pas en elle-même les moyens de puissance de ses prétentions normatives. Ces moyens, elle les emprunte nécessairement en dernière analyse au collectif même comme force. La puissance par laquelle les normes normalisent, par laquelle les institutions tiennent leurs sujets, c’est celle de la multitude même – imperium. »

Nécéssité peut-elle faire loi ? Une révolution de palais lessivant certains occupants au profit d’autres fait-elle le bonheur durable d’une communauté nationale ? C’est toute la « malédiction des institutions formelles en tant qu’elles sont des cristallisations de la force du collectif » : elles sont objet d’une « tentation permanente » – celle de la capture par « les groupes particuliers qui veulent soumettre la puissance de la multitude à leurs intérêts propres »…

Serait-ce d’abord une affaire de vision accumulée depuis des siècles ? Il s’agirait alors d’accomoder cette vision séculaire à cette évidence sous nos yeux comme La Lettre volée d’Edgar Poe  : « Nous vivons l’Etat comme une puissance séparée, extérieure et supérieure à nous, alors qu’en dernière analyse l’Etat (le principe de l’Etat) c’est nous – lui n’est qu’un pouvoir. Il est le constitué et nous sommes le constituant (…)  et c’est ça le vrai drame : nous sommes en dernière analyse les auteurs de notre propre aliénation »…

Pourquoi « s’obstiner à parler de désastre climatique et chercher une solution au désastre dans le capitalisme » ?  La contradiction est flagrante : confier, une fois encore, aux responsables et bénéficiaires de la dévastation contemporaine le soin de trouver une « solution », la leur, fût-elle ultime, n’est-ce pas, une fois encore, (re)légitimer le renard en gardien du poulailler ? Lordon l’admet : « il faudra une secousse de magnitude historique pour changer l’état des choses »…

L’histoire des idées est riche en propositions dont celle du « salaire à vie » de Bernard Friot qui permettrait de mettre fin au « chantage à la subsistance », de lever enfin toute menace sur la survie pour accéder à une société plus conforme aux voeux de la multitude : «  c’est la rémunération inconditionnielle de tous, attachée non pas à quelque contribution assignable mais à la personne même, ontologiquement reconnue comme contributrice, indépendamment de toute contribution particulière. Car « être à la société », n’est-ce pas comme « être au monde »  et, « en soi apporter à la société » ?

Si la vision a guidé les concepteurs du moteur à explosion, pourquoi ne guiderait-elle pas les architectes d’un nouvel ordre social vers ce « salaire à vie » ? Mais les passions semblent aller ailleurs que vers « l’abolition de la propriété privée lucrative » préconisée par Friot  et il ne faut pas sous-estimer « les capacités d’accommodation dystopiques » du capitalisme avec sa charge d’organisation sociale accumulée.

La pente est bien longue à remonter, compte tenu de la « division du travail » en vigueur et de notre servitude consentie : « La reddition au marché de tâches à la découpe de plus en plus fine nous transforme en incapables. Et c’est bien le but de la manoeuvre : que nous ne soyons plus capables de rien, pour qu’en aucun cas de besoin nous n’ayons plus que la ressource de recourir à un prestataire marchand »…

La preuve par l’industrie automobile : « L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité »… Le temps d’un jeune énarque et député nommé Jacques Chirac réparant lui-même (pour la galerie…) sa Peugeot 403 est bel et bien révolu…

 

Le problème avec l’argent

 

« L’argent », fût-il de plus en plus « dématérialisé », serait-il devenu notre corps et notre sang voire notre respiration même ?

Manifestement, il asservit au lieu de servir les intérêts de l’espèce présumée humaine : « La violence de l’argent, c’est notre violence, la violence de notre désir, désir acquisitif, pronateur. De ce désir violent, l’argent n’est qu’une mise en forme. Ce qui signifierait que l’argent ôté… resterait la violence désirante. Sans forme. Donc encore plus violente. »

Mais la désargence semble devoir attendre des jours plus inspirés voire une spiritualisation de l’espèce invasive et prédatrice : «  On devrait donc y regarder à deux fois avant de « supprimer l’argent », en tout cas sans réforme préalable de notre régime de désir – car aucune donnée anthropologique n’interdit de concevoir des régimes de désir autres, décentrés de l’acquisition de biens matériels, engagés dans d’autres poursuites ».

Si nos contemporains achètent de l’émotion et du confort en masse, ressentent-ils pour autant le besoin d’acheter du sens voire de la validation de nouvelles institutions et de nouveaux pouvoirs orientés vers la justice sociale?

Si la température monte pour tout le monde, son élévation n’est pas encore assez sensible pour certaines catégories privilégiées et fort éloignées de celles des soutiers qui font tourner les turbines de leur confort en salle des machines :

« La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi « de la planète »…

Mais « l’affect climatique » pourrait-il devenir un « réel opérateur de déplacement », pèsera-t-il assez « dans la balance affective qui pour l’heure soutient le capitalisme ? »

Aucun petit livre vert, rouge ou bleu ne donne le mode d’emploi pour subsituer l’équité sociale à la distribution de la parole et une société véritablement écologique à un système prédateur, ultra-inégalitaire et juste attaché à un dérisoire objectif de « neutralité carbone ».

Si  la sortie du « capitalocène » et du capitulisme semble l’issue la plus improbable à l’impasse écologique, la désaffection envers le « capitalisme vert » n’en constitue pas moins un levier d’action possible pour peu que la mobilisation écologique réintègre le champ de la justice sociale. Pourquoi continuer à faire croître les « profits » du green washing jusqu’à l’abîme qui les absorbera? Pourquoi ne pas mettre fin sans délai à l’écrasement des plus fragiles – des précaires et des dépossédés?  Et tenter enfin le nécessaire point de rencontre entre éthique, équité, économie, écologie et politique?

Frédéric Lordon, Vivre sans ? – Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 304 p., 14 €

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

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