Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Société’ Category

 

Notre mode de vie, nos addictions et nos renoncements étouffent notre foie… Une nouvelle approche de la perte de poids permet de le drainer et de le régénérer.

 

 

Une épidémie insidieuse agresse le foie de près d’un Français sur quatre. Elle gagne du terrain et est en voie d’identification sous le nom de « NASH » pour Non Alcoholic Steatosis Hepatitis – ou, si l’on préfère, « maladie du foie gras ».

Situé à droite du thorax, sous les côtes, le foie est l’organe le plus volumineux de l’organisme – et aussi le plus méconnu. Pourtant, il fonctionne comme un centre anti-poison, une usine de production, de transformation voire une station d’épuration…

Ce « grand chimiste du corps »  assure plus de 800 fonctions. Pour l’essentiel, il permet l’assimilation des sucres, des protéines et des graisses. Il synthétise ces protéines et détoxique la plupart des toxines absorbées – tant qu’il ne sature pas…

Mais quand il est saturé de sucres qu’il ne peut plus « traiter », il les « stocke sous forme de graisses (triglycérides) dans des cellules spécialisées appelées adipocytes » – et devient gras. Il peut alors se laisser envahir par des fibres dures qui étouffent les hépatocytes – et durcir tout entier. En d’autres termes, il développe une fibrose : plus la graisse s’incruste, plus elle sera difficile à éliminer et forme un carcan fibreux qui empêche les cellules hépatiques de respirer…

C’est ainsi qu’apparaît la cirrhose… Mais voilà : un foie en souffrance, ça ne prévient pas et se dégrade à bas bruit… Il faut s’alarmer dès les premières manifestations d’insuffisance hépatique, lorsqu’il pompe et tourne au ralenti…

Médecin nutritionniste, ingénieur biomédical et chercheur dans le domaine de la prévention du diabète et du surpoids, le Dr Réginald Allouche rappelle que nous sommes rythmés par notre alimentation. Dans ce domaine, l’organisme humain a atteint ses limites.  Trop de mauvais sucres, de mauvaises graisses et de perturbateurs endocriniens – mais pas seulement : « Même les particules fines en suspension dans l’air finissent dans la circulation sanguine et se retrouvent dans les cellules hépatiques, gênant leur fonctionnement déjà très complexe. »

Sans oublier l’excès de sédentarité : « l’homme a plus de 70% de masse musculaire et viscérale qu’il devrait mettre au travail chaque jour. Bouger son corps est difficile en ville, mais c’est absolument indispensable pour la santé de votre foie… et de votre cerveau. »

On l’aura compris : la prévention  se joue sur le terrain de l’hygiène de vie, de la lutte contre le surpoids et la sédentarité – bien avant de ressentir un « poids dans le ventre »… Elle passe par la mise au repos du foie et du pancréas avant leur mise au pas par le sevrage des sucres pour ne pas préparer le terrain de « grandes maladies délabrantes ou souvent tueuses, comme les cancers, les maladies neurodégénératives (maladie d’Alzeimer, Parkinson) ou le diabète de type 2 ».

Certains marqueurs dont le tour de taille donne « la mesure du niveau inflammatoire » de l’organisme : « Il faut simplement comprendre que plus les adipocytes de votre abdomen sont gonflés et remplis, plus le niveau d’inflammation de votre foie est important »… De surcroît, un ventre distendu ne permet pas au foie de fonctionner dans les meilleures conditions possibles – et donc, de se régénérer…

Une détoxification du foie passe par une activité physique mobilisant les graisses stockées : « Votre foie aime l’activité physique car elle lui permet de travailler beaucoup mieux et moins longtemps. En effet, au cours de l’exercice physique, les muscles secrètent des hormones anti-inflammatoires qui vont aider le foie dans sa tâche quotidienne. »

Elle passe aussi par de nouvelles habitudes alimentaires. Le Dr Réginald Allouche propose notamment la consommation, au petit déjeuner, de fruits à coque appelés oléagineux (noix, amandes, noisettes, noix de cajou, de macadamia, pistache, etc.), essentiellement composés d’acides gras mono- et polyinsaturés », riches en omega-3 anti-inflammatoires pour le foie.

Les fruits de saison sont également de « bons partenaires pour le foie » – « ça se mâche pour profiter des fibres » mais on évitera de les boire…

De même que l’on évitera  les mangues et les bananes, contenant une grande quantité d’amidon…

Le café a un rôle hepato-protecteur appréciable mais il faudra sacrifier les croissants et autres viennoiseries qui font partie de notre « art de vivre »…

Dix légumes sont particulièrement profitables au foie : l’artichaut, l’avocat, le brocoli, le poivron rouge, la betterave crue, la tomate, le poireau, la carotte et les salades vertes.

La méthode hepato-detox du Dr. Allouche propose tous les aliments hepato-compatibles avec des recettes, tableaux de suivi de programme et stratégies anti-mou ad hoc.

Au-delà de la question du surpoids, l’essentiel est de prendre conscience d’une évidence : pour garder une bonne santé, il faut garder un foie sain, au prix d’une vigilance s’exerçant sans relâche afin de ne pas   livrer la place à « l’ennemi de l’intérieur ». Un manuel de rééducation et de résistance, en quelque sorte, pour vieillir en restant jeune ou ne plus mourir… vieux avant l’âge ?

 

Paru dans Naturisme magazine

 

Dr Réginal Allouche, La méthode hépato-détox – Mincir durablement et sans danger grâce au foie, 300 p., 19,90 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Read Full Post »

Le souci écologique bien compris n’engage-t-il pas à en « prendre en compte », une fois pour toutes, aussi bien les êtres humains que les « non-humains » qui composent notre « collectif » terrestre ?

 

Plus rien ne va de soi. Plus aucune ressource exploitable n’est assurée de sa pérénnité sur une planète transformée en déchetterie : ni la qualité de l’air que nous respirons, ni de l’eau que nous sommes supposés boire pour des générations – sans oublier les espèces animales décimées, les forêts qui brûlent et nos sols vitrifiés livrés à une artificialisation galopante… Et pourtant la « technologie verte » d’un éco-enfumage persistant n’en finit pas de faire miroiter encore et encore un paradis toujours plus artificiel sur Terre – forcément plus vert que nature… N’est-il pas question de remplacer les pollinisateurs décimés par les produits phytosanitaires et les ondes électromagnétiques par des drones miniatures programmables pour assouvir l’inextinguible soif de « profit » des uns ?

Au seuil de la sixième extinction, le véritable souci écologique ne consisterait-il pas à «  bien traiter un être » ? Et ce, qu’il s’agisse  d’un humain ou d’un non humain, sur une planète qu’aucune folie ne pourra dévier de sa trajectoire de collision avec la réalité… Le « processus d’écologisation » n’engage-t-il pas à prendre en compte les associations d’êtres qui composent notre « collectif » ?

Philosophe et maîtresse de conférences à l’université Paris Ouest-Nanterre, Emilié Hache rappelle, dans la réédition en poche de son livre paru en 2011, que dans une « communauté écologique responsable »,  il importe de « traiter des non-humains comme des fins et non pas comme des moyens » c’est-à-dire des « produits de consommation alimentaire ». Pourquoi ne pas passer un nouveau contrat en articulant économie et morale pour en finir avec la prédation des terres, des forêts et des vivants ?

Sur quoi au juste se fondent les « formalisations économiques » de ceux qui mettent la planète en lignes d’exploitation ? La morale peut-elle « prendre en charge » ce qui échappe au lancinant et perpétuel calcul d’optimisation – cet incommensurable et cet inestimable qui nous ont été donnés ?

Le mode de développement hyperindustriel d’une partie de la population mondiale pose la question de la surpopulation : si le modèle économique des pays surdéveloppés se répandait partout, la destruction de la planète serait bel et bien consommée :

« Les surpopulations vulnérables deviennent une variable d’ajustement de notre mode de développement jusqu’à considérer les catastrophes qu’elles subissent comme une sorte de régulation naturelle des populations ».

Et pourtant, la dynamique propre à ce « modèle »-là est de s’exporter à tout prix… L’écologie peut-elle compter sur l’armée de réserve de ces « surpopulations vulnérables » ?  Se trouvera-t-il parmi elles comme au sein des « pays riches » des consciences suffisamment inquiètes pour construire  une société de continence énergétique, de frugalité heureuse, de partage et de sobriété consentie avant l’effondrement annoncé ?

 

Une demande d’intelligence collective ?

 

L’idée de « progrès » est-elle encore pertinente et compatible avec la préservation d’une planète livrée à une surexploitation suicidaire ? Pour Emilie Hache, il s’agit de « recommencer à habiter une temporalité dotée d’un futur et d’instaurer la responsabilité morale qui l’accompagne »…

Imprégnée par le pragmatisme de John Dewey (1859-1952), elle rappelle que la « dimension morale d’une démocratie réside dans la participation de publics : le point de rencontre entre la morale et la politique se trouve ici, dans cette autoconstitution d’un public par lui-même, dans le fait que de passif, il devienne actif, seule garantie de vitalité pour une démocratie »…

Comment  « devenir capables ensemble » dans un système si peu capable de résoudre les problèmes qu’il engendre ?  Comment favoriser l’apprentissage d’une « pensée collective » sur un champ de ruines dévasté par la frénésie d’un hédonisme consumériste et d’intérêts oligarchiques à jamais inassouvis ?

Manifestement, « parler d’une cosmopolitique est une façon de prendre en compte le problème posé par la coexistence d’une multiplicité d’êtres »… Le monde commun à habiter ensemble requiert le plus grand nombre possible de bonnes volontés partageant ce sentiment d’urgence en-dehors de toute morale prescriptive. Autant les éclairer sur l’enjeu en formulant la question « en termes de cosmopolitiques », ce qui est une « façon de ralentir » tout en cultivant une manière d’espérance active et empirique…

La grande convergence des  multiples expérimentations en cours, engagée par des scientifiques, des éleveurs, des entrepreneurs, des activistes ou des patients soucieux de se prendre en charge, buissonne en de foisonnants jardins partagés. Fera-t-elle reculer le désert qui avance ?

Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons – propositions pour une écologie pragmatique, La Découverte, 300 p., 11 €

Read Full Post »

Si l’homme n’est pas « fondamentalement technologique mais politique », les technologies du numérique le façonnent en « homme sans qualités » par divers procédés de brouillage du « rapport à soi, aux autres et à son propre environnement »… Alors que le « solutionnisme technologique » prétend se substituer au contact avec les autres et résoudre des questions sociales majeures en multipliant les « plateformes en ligne », comment échapper aux dérives de cette emprise totalisante et au « mal-être algorithmique » ?

 

Comment avons-nous pu en arriver ? Nous serions-nous fait dérober notre réalité la plus fondamentale en nous laissant imposer une « numérisation » à marche forcée?

L’informatisation, forme actuelle de l’industrialisation, nous a fait entrer dans un nouveau machinisme, celui des « machines numériques en réseau » et nous a imposé cet « objet technique total » qui fonde notre système technique actuel : l’ordinateur.

Mais, d’un système technique à l’autre,  que nous apportent réellement cette nouvelle délégation machinique et les présumées « avancées du numérique » en termes de réel « progrès humain » ?

Elles  n’auraient sans doute d’intérêt que si elles convergeaient avec les aspirations d’humanité les plus fondamentales. Mais si l’histoire technique de l’Occident est celle de la machination, celle-ci n’a pas précisément été prévue pour combler ces aspirations-là…

Diana Filipova nous rappelle que cette histoire, suivie d’une  automatisation des existences et d’une délégation de l’exercice du pouvoir de la sphère publique aux sphères technique et économique, se solde par l’instauration d’un d’un « technopouvoir totalisant » séparant l’homme de son milieu naturel et étendant ses métastases à tout le vivant…

Le développement des « technologies de l’informatique » a permis le « grand bond en arrière » d’une politique de préservation des intérêts dominants présentée comme une « vaste entreprise de modernisation ». Celle-ci pratique l’évitement de toute contestation sur le terrain de la délibération en les dépolitisant et fait échapper l’exercice du pouvoir à tout contrôle en orientant les « potentiels élans subversifs des masses vers des formes plus compatibles avec son projet de gouvernement par la concurrence »…

Dans son essai dense et riche en références, elle démontre que si « éthique » et « numérique » (du latin numerus, « relatif au nombre ») forment une rime bien riche, ces deux mondes sont incompatibles, compte tenu de la propension du technopouvoir à imprimer dans la société des « lois » qui n’en sont pas mais qui dressent les individus les uns contre les autres… La vieille logique de guerre, perpétuée par d’autres moyens ?

Le « numérique » aurait-il d’ores et déjà gobé « l’éthique » derrière nos écrans lisses, si « muets sur l’impact environnemental des serveurs » – jusqu’à faire oublier que ces technologies ont été mises au service de la guerre ?

Il n’est plus permis de l’ignorer : notre système technique et industriel extractif dévaste notre environnement et nos corps.  Pour Diana Filipova, tout cela était pourtant parfaitement connu et perçu par ceux qui furent contemporains des premières révolutions industrielles : « C’est que les techniques fournissaient déjà des formes d’exercice du pouvoir et d’organisation sociale qui s’avéraient fort utiles dans des sociétés libérales en développement galopant, des sociétés en quête de modes de gouvernement qui ne réduisaient pas au bâton. Les techniques organisées en système rendaient ainsi disponibles des technologies de gouvernement que d’autres sources de gouvernement de pouvoir – économique, politique, social avaient dès lors le loisir de s’accaparer au nom de leurs intérêts propres. »

Le choix de la machine à vapeur, l’objet technique total du premier système technique industriel, et sa généralisation comme « modèle phare de la mise en mouvement du monde » s’est fait contre toutes les autres possibilités – sans la moindre « délibération rationnelle », alors que le système hydraulique fonctionnait bien mieux…

Ainsi, les sociétés du XIXe siècle se peuplent de machines et de mines », deviennent des « cages de fer » – et l’environnement est réduit à un réservoir de ressources où puiser et gaspiller à volonté. Les contemporains des premières machines ont vu « les conditions de l’existence quotidienne » dégradées et la « violence de cette action sur les êtres, la société et le monde est alors éprouvée de façon aïgue »…

L’on ne devrait guère s’étonner que, dans nos sociétés actuelles qui « fétichisent l’innovation » (Jean-Baptise Fressoz),  les technologies du numérique constituent une « puissance qui aliène plutôt qu’elle ne libère, sépare plutôt qu’elle ne rassemble, manipule plutôt qu’elle n’accroît notre pouvoir d’agir » – ni qu’elles soient politiques en ce qu’elles « échappent constamment à la volonté démocratique »…

Chef d’entreprise, responsable éditoriale de l’agence de stratégie Stroïka, après deux ans passés à Bercy et deux autres à Microsoft, Diana Filipova situe son essai, sous-titré « dépolitiser pour mieux régner », au « croisement entre l’analyse du développement des technologies et la montée en puissance du néolibéralisme comme mode de gouvernement et idéologie dominante ».

Forgeant le terme de « technopouvoir » en référence au « biopouvoir » de Michel Foucault (1926-1984) et de préférence à « technoscience » elle montre comment « la technique », fallacieusement présentée comme « neutre », a pris le pouvoir dans nos sociétés au moyen d’ « objets de pouvoir » qui s’imposent à tous – et nous activent…

 

Ecce Homo oeconomicus

 

« Au fondement des sociétés libérales se trouve un mouvement parfaitement illibéral : la réalisation dans le monde concret d’un idéal anthropologique crée de toutes pièces » – faute d’accepter l’homme tel qu’il est, dans son imprévisibilité : c’est l’homo oeconomicus, mû par son seul intérêt personnel et l’appât du gain – c’est le « sujet à gouverner idéal », si prévisible, car « gouverner, c’est prévoir »…

Ce type anthropologique est un « projet politique concomittant à l’expansion des sociétés libérales et du régime qu’elles ont choisi comme moteur de leur développement : le capitalisme »…

C’est le début du « capitalisme de surveillance dans son projet d’anticipation et de programmation de nos comportements et passions »…

Au fil du XIXe siècle, toute une story-telling protechnicienne accompagne son avènement – Jacques Ellul (1912-1994) constate que « le sacré est transféré à la technique »… Avec le mode d’organisation qui va avec – celui du gouvernement des hommes les incitant à « maximiser leur production de valeur tout en minimisant le coût direct et indirect de leur contrôle ».

C’est dans l’entre-deux-guerres que « prend forme la mise au service les unes des autres des sphères politique, économique et technologique ». Ainsi, «les techniques font désormais système, et ce système produit des technologies de pouvoir qui viennent nourrir le répertoire d’action  des champs politique et économique ». Le système techno-économique n’est plus subordonné à des fins politiques « forgées au sein même de la société » mais il s’autonomise et « impose ses propres fins » : croissance économique, efficacité, emploi.

Depuis, le seul horizon de l’humanité se réduit à un « calcul d’optimisation permanent » et à la « calculabilité » de la moindre singularité.

 

Extension du domaine du calcul

 

Soumis au « double gouvernement de l’économie et de la technique », l’homme est réduit à un « pur calcul de moyens en vue de fins : sa raison est limitée à sa seule portion instrumentale »…

Aujourd’hui, s’il lui est encore loisible de se passer de télévision, il ne lui est en revanche plus possible de vivre sans recours au « numérique » invasif qui a « investi toutes les sphères de nos vies, des services publics aux espaces les plus intimes ».

Ce système technique industriel anécologique a été imposé par une « rhétorique de la nécessité » – c’est le tristement célèbre TINA (« there is no alternative ») de feu Thatcher. Et son écosystème s’inscrit dans un « système total dont il est difficile de changer un pan sans mettre en branle le tout »…

La « révolution numérique » ira-t-elle jusqu’à « numériser » notre pensée sur le modèle de la mécanisation qui a caractérisé les deux premières révolutions industrielles ? L’actuelle « reconfiguration anthropologique » du vieil homo oeconomicus en « homme sans qualités » comme nouveau « sujet à gouverner » ne remet pas en cause le « calcul d’optimisation permanent » largement intégré dans les logiques computationnelles des technologies du numérique. Mais la « fiction de son absolue liberté » est préservée, quand bien même il n’aurait plus d’autre consistance que celle de ses données et d’une carcasse abandonnée, livrées à une surveillance généralisée via les « algorithmes de prédicition » et de moins en moins contrôlable…

A cet égard, les « avancées de l’intelligence artificielle » en disent long : « En comparant sans cesse l’IA avec notre intelligence, il s’agit moins d’envisager l’avènement prochaine d’une machine dotée d’une conscience que de labourer le terrain pour une dégradation progressive de l’intelligence humaine au rang d’une intelligence mécanique »…

 

Dévastation à tous les étages

 

S’agissant de la prétendue « dématérialisation » imposée à marche forcée, Diana Filipova rappelle qu’il n’y a rien de plus matériel et énergivore que le prétendu « immatériel » de la connectivité universelle – celle-ci organise l’invisibilité de ce qu’elle fait en vrai :

« L’infrastructure derrière les technologies de l’information n’a rien d’immatériel : elle s’inscrit dans un système technique, économique et industriel qui se constitue au tournant du XIXe siècle dans les mines de charbon et d’acier, au moment même où la machine à vapeur détrône, pour des raisons pas forcement rationnelles, les circuits hydrauliques. Sans ce système industriel enchevêtré au développement du capitalisme et l’extraction des ressources, l’informatique moderne n’existerait pas, pas plus que la finance, les routes, les voitures, les trotinettes électriques et les buildings de la Défense. »

Depuis le soulèvement des « luddites » (1811-1812) contre les métiers à tisser, la techno-critique, associée à une contestation de l’ordre dominant et confrontée à une « totalisation toxique », se retrouve bien désarmée face à cette invisibilisation organisée de la dévastation tant écologique que sociale et cet « enfouissement des causes et des effets dans la coque opaque d’un système-objet » – le smartphone…

Ce système total dérobe « à la connaissance de tous les intentions, structures et règles du jeu » inhérents à son fonctionnement. Le tout couplé à la « production d’idéologies qui consolident l’illusion de la nécessité » et à une offensive portée contre le langage, « notre dernier foyer de résistance » ainsi dévoyé de ses fonctions fondamentales – « dire le monde, dire la vérité ».

Ainsi, face à la montée des préoccupations écologiques, la notion de « transition énergétique » a été forgée pour les désamorcer : « Depuis que l’écologie est entrée dans l’agenda politique, l’extraction s’est plutôt accélérée : la consommation de matière depuis 1990 représente un tiers de tout ce qui a été extrait depuis 1900. Le secret de la « transition écologique », c’est qu’elle n’existe pas… »

Si « l’âge de l’utopie numérique semble bien à son crépuscule », il n’en faut pas moins continuer à extraire des ressources pour forger les chaînes de nos addictions dans une surenchère d’ « innovations » sans fin et un « état du monde qui érode les moyens de contrôle démocratique les plus élémentaires »…

Y aurait-il « renoncement à la capacité des hommes à exercer ensemble une puissance collective contraire à ces phénomènes » ? Comme le foie d’un malade atteint de fibrose est enserré dans une cage fibreuse, le corps social est piégé dans cette « cage de fer » machinique et étouffe… Pour Diana Filipova, la délivrance passe par la constitution d’une « véritable communauté technocritique » au niveau local, par des dissidences au sein de l’appareil technonumérique et le rétablissement d’un  « état de friction et de conflictualité » que nos sociétés technolibérales s’emploient à évacuer. L’infernale machine à sous, à surveiller et à punir peut-elle être grippée par un nouvel imaginaire ?

Pour la cofondatrice de la plateforme Ouishare et du mouvement Place Publique, c’est « un droit auquel nous ne devons jamais renoncer » – celui d’imaginer d’autres « modèles sociaux » plus désirables… Cet imaginaire se cultive en réinvestissant la « responsabilité de vivre » dans les insterstices voire en suscitant des bifurcations jusqu’au « coeur de la confrontation », en espérant que ses effets libérateurs et le retournement se produiront avant « l’extraction de valeur » ultime par la destruction de toutes les ressources terrestres disponibles…

Diana Filipova, Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Les Liens qui libèrent, 288 p., 21€

Read Full Post »

L’homme est-il un être de nature qui oublie sa réalité fondamentale pour se rêver une âme immortelle ? Ou un être dénaturé rêvant d’un monde « surnaturel » ? Un neurobiologiste entend libérer l’humanité du « mirage de l’immatérialité » et invite à faire l’économie de l’hypothèse de l’âme volatile pour comprendre le fait humain.

 

 

C ’est une évidence de plus en plus hurlante :  l’animal vertical se prenant pour Dieu (ou le diable…) se heurte à une nouvelle frontière écologique et sa façon d’habiter sa demeure terrestre est devenue nuisible à ses propres intérêts – ceux que l’on croyait pourtant si bien compris avec les services qui vont avec…

Le médecin, biologiste et chercheur Pier Vincenzo Piazza ajoute sa voix au concert des éco-alarmistes pour s’inquiéter du sort du présumé humain fasciné par l’abîme : « Pour qu’un parasite se porte bien, il ne doit pas consommer la totalité de son hôte. S’il est trop vorace, il risque de se retrouver dans une situation où il n’y a plus d’hôte et sa survie est en danger. C’est le cas de l’homme qui est en train de consommer toute la biosphère. »

Constatant l’impasse dans laquelle s’est engouffrée l’espèce, avec des ressources terrestres insuffisantes pour un nombre d’humains croissant de façon exponentielle et accélérant vers leur numérisation forcée, Piazza interroge : « Qui sont ces êtres qui pratiquent la destruction systématique de leur planète, sans laquelle ils ne peuvent plus vivre ? Qui dépensent plus d’argent pour développer des avions de combat que pour trouver de nouvelles sources d’énergie ou des thérapies pour de vieilles maladies ? »

Mais son propos ne concerne pas que « l’urgence écologique » menaçant une espèce obsédée par la croissance techno-économique et l’innovation permanentes… Spécialiste des addictions, directeur de recherche Inserm et d’une entreprise de biotechnologie, il entend refonder la psychiatrie et propose une lecture inédite du fait humain en remontant à… la naissance de l’univers :  « A partir du moment de son apparition voilà quinze milliards d’années, l’univers est né d’une singularité qui a modifié un état précédent. Dès lors il n’a pas arrêté de se disperser et de se désordonner, en d’autres termes d’augmenter son entropie. La naissance de l’univers est donc aussi la naissance de l’entropie. »

Pour le chercheur, « l’accélération de l’entropie » (comprise comme « mesure du désordre ou de la dissipation d’énergie »)  est le sens même de la vie.

Ainsi, l’animal vertical s’est organisé voilà 15 000 ans environ afin de faire face à sa dépendance à l’air, à l’eau et à la nourriture qu’il ne pouvait contrôler.  L’invention de l’agriculture et de l’élevage lui auraient permis d’inverser sa révolution évolutive à l’environnement : «  Tout naturellement, il s’est adapté à la disponibilité de ces ressources dans l’espace et dans le temps, ou dit autrement à leur niveau d’entropie. »

La période appelée « anthropocène » aurait-elle commencé là ? Elle aurait débouché sur « l’environnement hyperstable des temps modernes auquel certains de nos systèmes biologiques sont inadaptés ». Mais il n’y a pas de miracle en termes d’énergie : « « plus on utilise une source énergétique, plus on dissipe la matière à partir de laquelle on l’extrait et donc plus on génère du désordre »…

L’univers aurait-il évolué vers le cerveau humain juste pour prendre conscience de lui-même, comme le suggérait Pierre Teihard de Chardin (1881-1955), ou pour… produire de l’identité à travers autant d’incarnations individualisées que d’humains sur Terre – et créer de l’entropie ?

« Le sens de l’univers pourrait  être celui de produire de plus en plus d’identité en séparant les choses. On pourrait donc considérer l’entropie comme une mesure de l’identité. Pour cette raison, l’entropie ne peut pas diminuer puisque le sens de notre univers est l’augmentation de l’identité et donc de l’entropie. »

Ainsi, la vie serait un « catalyseur d’identités », un état de la matière qui agirait comme un « catalyseur d’entropie » et en « accélère la production » : « C’est un état qui aide l’univers à aller vers son accomplissement, celui de se disperser pour créer le plus d’identités et donc d’entropie possible. »

 

 

Homo exostaticus ou homo endostaticus ?

 

Mais « l’homme moderne » (ou postmoderne…) a-t-il vraiment conscience de ce qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il pourrait devenir demain dans l’ordre de l’univers ?

Depuis la « révolution cognitive d’il y a 50 000 ans », le voilà confiné dans une « société consumériste » fondée sur une manifeste « dimension hédonique exostatique » – et abandonné à ses démons.

Piazza avance les concepts d’ « exostasie » (la recherche du plaisir) et d’ « endostasie » (la propension à faire des réserves en prévision des pénuries, susceptibles de se transformer en graisse ou addiction) orchestrant le jeu d’alternance entre les « pensées conservatrice et progressiste » : « L’exostasie pousse à rechercher d’autres sources de plaisir et élargir le champ des possibles jusqu’à proposer de nouveaux outils, de nouvelles structures sociales qui permettent un équilibre endostatique meilleur ou plus stable. L’endostasie prend alors la relève en cristallisant ce nouveau modèle de société que la pensée conservatrice va maintenir. »

Ainsi, l’homo endostaticus « recherche exclusivement le bonheur de l’équilibre et sera farouchement conservateur et spiritualiste » alors que l’homo exostaticus « explore sans cesse de nouvelles stimulations pouvant lui donner du plaisir » – « ce qui en fera un progressiste matérialiste »…

L’être humain oscillerait-il entre le « bonheur de l’équilibre » et le « plaisir de l’excès » ? Notre cerveau préhistorique aurait-il besoin de ces deux extrêmes ? Pour Piazza, « le bonheur est la sensation hédonique qui résulte de l’activité du système endostatique, alors que le plaisir est généré par le système exostatique ».

Le spécialiste des addictions  met en garde contre la nourriture dénaturée « mise au point pour stimuler de façon artificielle le système exostatique » et préconise de « contrôler de très près le sucre, le sel et les graisses, les trois additifs alimentaires qui stimulent le plus le système  exostatique » – trois « bombes exostatiques », donc…

Mais son propos, on s’en doute, n’est pas diététique. Il s’attache au mystère de la nature humaine, à ce qui fait que notre espèce défie toute explication rationnelle et manifeste une telle fascination pour sa perte… Pourquoi cet acharnement suicidaire à s’artificialiser et se « numériser » l’existence, à se rendre la planète inhabitable – et à dévaler la pente vers l’abîme ?

Suffirait-il de « soigner » la toxicomanie (un « cancer psychosocial »), les addictions et les démons au lieu de les combattre ? Suffirait-il de « ne plus réduire l’esprit à la matière mais d’utiliser la matière pour expliquer l’esprit » – et expliquer ainsi l’aventure humaine ? Piazza rappelle la part du biologique dans le devenir humain et décrète « juste obsolète » la notion d’âme qui a accompagné l’humanité depuis des millénaires : « Personne ne l’a jamais vue et elle n’est plus nécessaire ».

Mais il fait aussi l’économie de la dimension symbolique de l’animal vertical (animale symbolicum) affamé d’illimitation – et du pouvoir de l’efficacité symbolique à manifester, le temps d’une incarnation aussi fugace fût-elle, d’un esprit à l’oeuvre dans l’univers. Un univers vécu comme champ d’expérience et d’exercice de cette  irrépressible illimitation.

Pier Vincenzo Piazza, Homo biologicus – Comment la biologie explique la nature humaine, Albin Michel, 416 p., 22,90 €

 

Read Full Post »

Est-il possible de vivre hors cadre, sans argent, sans travail, sans police – ou sans institutions ? Le « vivre sans » suppose un mouvement collectif de désappartenance cohérent et la capacité de penser « à la hauteur de la catastrophe » en cours  tout comme celle de se mobiliser en masse pour une autre forme de vie en commun souhaitable et soutenable, ainsi que le rappelle le philosophe Frédéric Lordon dans un livre d’entretiens avec Félix Boggio Ewanjé-Epée.

 

Serait-il vraiment plus facile « d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme » ?  La Bête nous tiendrait-elle à ce point par le corps et les émotions ? Combien de présumés humains seraient-ils disposés à renoncer à leur confort illusoire pour vivre une vie plus simple et plus frugale, sans faux besoins ni addictions ? Comment penser une alternative « à partir des catégories politiques dont nous héritons » ?  Voire se défaire du « fait institutionnel » ?

Pour le philosophe insurgé, « le point de départ est l’imaginaire » – au-delà de la contestation et de la protestation, « une  politique de transformation » , cela « marche à l’imaginaire »…

Si « le spectacle du capitalisme n’est plus qu’une gigantesque obscénité » et si son fonctionnement se solde par un empoisonnement généralisé à tous les étages du « vivre ensemble », alors le « dégoût éthique » qu’il suscite pourrait bien être un « puissant embrayeur de l’imaginaire contemporain de l’émancipation ».

Cela suppose que les « décrocheurs » qui voudraient « vivre sans » prennent la mesure de leurs véritables intérêts : « être gouverné par l’intérêt est ne pas être à la hauteur de sa propre humanité ».  Etre juste contrarié dans ses petits intérêts de jouissance personnelle ne suffit pas à s’élever à son humanité en puissance…

Mais la forme la plus élémentaire de l’intérêt n’est-elle pas liée à la nécessité de la persévérance dans notre être ?

Seulement, la persistance de cet être-là est menacée et mise à mal par une « force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal de nos institutions » – une force régressive et répressive fort commodément baptisée « néolibéralisme »…

 

Le fait institutionnel

 

Le philosophe rappelle que la politique n’est que « l’interminable histoire des lignes de fuite qui réusissent ou qui foirent – qui foirent d’avoir réussi ».  Une révolution réussie ne donne nullement l’assurance de lendemains meilleurs, si l’on en juge les expériences passées : « Et tout est toujours à recommencer, indéfiniment : fuir ailleurs, dans un nouvel espace lisse… et puis le voir se re-strier. Et devoir fuir à nouveau »…

Lordon rappelle qu’une institution peut être définie comme « tout effet, toute manifestation de la multitude ». Ainsi, « la coutume de se serrer la main droite plutôt que la gauche, par exemple, est une institution »…

Le concept de l’institution n’est donné par aucun « objet institutionnel particulier » mais par « l’affect commun – par tout effet de la puissance de la multitude ». Inutile de chercher l’institutionnel dans le bâtiment, le béton – dans le dur qui dure : il est consubstanciel à toute organisation collective vouée à sa déconcertante durée,, infiniment révocable…

Voilà cette « puissance de la multitude » graduellement privée de ses « anciens points d’investissement » par la si peu résistible avancée du « néolibéralisme » qui semble avoir investi jusqu’à nos émotions : s’en trouvera-t-elle de nouveaux ?

Cette multitude en puissance pourrait-elle créer de « nouveaux regroupements de fait, d’autres systèmes cohérents de partis pris » s’institutionnalisant par exemple en partis de la vie bonne et en institutions justes  ? Peut-on « destituer » pour ré-instituer vers des structures passeuses de justice sociale, vraiment conformes aux voeux et « intérêts » bien compris de tous ?

 

La multitude fait-elle loi ?

 

La lucidité analytique ne va pas sans un certain idéalisme quant à la mobilisation de cette « souveraineté onto-anthropologique » de la multitude – durable, de surcroît : « L’imperium c’est la souveraineté fondamentale du tout sur ses parties, ce par quoi le tout fait autorité, et ceci avant même qu’il soit question d’une organisation interne particulière. L’organisation interne – l’appareillage institutionnel – n’a pas en elle-même les moyens de puissance de ses prétentions normatives. Ces moyens, elle les emprunte nécessairement en dernière analyse au collectif même comme force. La puissance par laquelle les normes normalisent, par laquelle les institutions tiennent leurs sujets, c’est celle de la multitude même – imperium. »

Nécéssité peut-elle faire loi ? Une révolution de palais lessivant certains occupants au profit d’autres fait-elle le bonheur durable d’une communauté nationale ? C’est toute la « malédiction des institutions formelles en tant qu’elles sont des cristallisations de la force du collectif » : elles sont objet d’une « tentation permanente » – celle de la capture par « les groupes particuliers qui veulent soumettre la puissance de la multitude à leurs intérêts propres »…

Serait-ce d’abord une affaire de vision accumulée depuis des siècles ? Il s’agirait alors d’accomoder cette vision séculaire à cette évidence sous nos yeux comme La Lettre volée d’Edgar Poe  : « Nous vivons l’Etat comme une puissance séparée, extérieure et supérieure à nous, alors qu’en dernière analyse l’Etat (le principe de l’Etat) c’est nous – lui n’est qu’un pouvoir. Il est le constitué et nous sommes le constituant (…)  et c’est ça le vrai drame : nous sommes en dernière analyse les auteurs de notre propre aliénation »…

Pourquoi « s’obstiner à parler de désastre climatique et chercher une solution au désastre dans le capitalisme » ?  La contradiction est flagrante : confier, une fois encore, aux responsables et bénéficiaires de la dévastation contemporaine le soin de trouver une « solution », la leur, fût-elle ultime, n’est-ce pas, une fois encore, (re)légitimer le renard en gardien du poulailler ? Lordon l’admet : « il faudra une secousse de magnitude historique pour changer l’état des choses »…

L’histoire des idées est riche en propositions dont celle du « salaire à vie » de Bernard Friot qui permettrait de mettre fin au « chantage à la subsistance », de lever enfin toute menace sur la survie pour accéder à une société plus conforme aux voeux de la multitude : «  c’est la rémunération inconditionnielle de tous, attachée non pas à quelque contribution assignable mais à la personne même, ontologiquement reconnue comme contributrice, indépendamment de toute contribution particulière. Car « être à la société », n’est-ce pas comme « être au monde »  et, « en soi apporter à la société » ?

Si la vision a guidé les concepteurs du moteur à explosion, pourquoi ne guiderait-elle pas les architectes d’un nouvel ordre social vers ce « salaire à vie » ? Mais les passions semblent aller ailleurs que vers « l’abolition de la propriété privée lucrative » préconisée par Friot  et il ne faut pas sous-estimer « les capacités d’accommodation dystopiques » du capitalisme avec sa charge d’organisation sociale accumulée.

La pente est bien longue à remonter, compte tenu de la « division du travail » en vigueur et de notre servitude consentie : « La reddition au marché de tâches à la découpe de plus en plus fine nous transforme en incapables. Et c’est bien le but de la manoeuvre : que nous ne soyons plus capables de rien, pour qu’en aucun cas de besoin nous n’ayons plus que la ressource de recourir à un prestataire marchand »…

La preuve par l’industrie automobile : « L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité »… Le temps d’un jeune énarque et député nommé Jacques Chirac réparant lui-même (pour la galerie…) sa Peugeot 403 est bel et bien révolu…

 

Le problème avec l’argent

 

« L’argent », fût-il de plus en plus « dématérialisé », serait-il devenu notre corps et notre sang voire notre respiration même ?

Manifestement, il asservit au lieu de servir les intérêts de l’espèce présumée humaine : « La violence de l’argent, c’est notre violence, la violence de notre désir, désir acquisitif, pronateur. De ce désir violent, l’argent n’est qu’une mise en forme. Ce qui signifierait que l’argent ôté… resterait la violence désirante. Sans forme. Donc encore plus violente. »

Mais la désargence semble devoir attendre des jours plus inspirés voire une spiritualisation de l’espèce invasive et prédatrice : «  On devrait donc y regarder à deux fois avant de « supprimer l’argent », en tout cas sans réforme préalable de notre régime de désir – car aucune donnée anthropologique n’interdit de concevoir des régimes de désir autres, décentrés de l’acquisition de biens matériels, engagés dans d’autres poursuites ».

Si nos contemporains achètent de l’émotion et du confort en masse, ressentent-ils pour autant le besoin d’acheter du sens voire de la validation de nouvelles institutions et de nouveaux pouvoirs orientés vers la justice sociale?

Si la température monte pour tout le monde, son élévation n’est pas encore assez sensible pour certaines catégories privilégiées et fort éloignées de celles des soutiers qui font tourner les turbines de leur confort en salle des machines :

« La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi « de la planète »…

Mais « l’affect climatique » pourrait-il devenir un « réel opérateur de déplacement », pèsera-t-il assez « dans la balance affective qui pour l’heure soutient le capitalisme ? »

Aucun petit livre vert, rouge ou bleu ne donne le mode d’emploi pour subsituer l’équité sociale à la distribution de la parole et une société véritablement écologique à un système prédateur, ultra-inégalitaire et juste attaché à un dérisoire objectif de « neutralité carbone ».

Si  la sortie du « capitalocène » et du capitulisme semble l’issue la plus improbable à l’impasse écologique, la désaffection envers le « capitalisme vert » n’en constitue pas moins un levier d’action possible pour peu que la mobilisation écologique réintègre le champ de la justice sociale. Pourquoi continuer à faire croître les « profits » du green washing jusqu’à l’abîme qui les absorbera? Pourquoi ne pas mettre fin sans délai à l’écrasement des plus fragiles – des précaires et des dépossédés?  Et tenter enfin le nécessaire point de rencontre entre éthique, équité, économie, écologie et politique?

Frédéric Lordon, Vivre sans ? – Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 304 p., 14 €

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

Read Full Post »

Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

Read Full Post »

Quel est le « projet d’humanité » derrière la « grande transformation digitale » en cours ? Le célèbre écrivain et musicologue italien Alessandro Baricco rappelle que la « révolution numérique » a pris naissance dans l’univers des jeux vidéo. Il invite à considérer l’essor des « nouvelles technologies » d’abord comme une « révolution mentale » voire une « revendication collective ». Elles auraient débouché voilà quatre décennies sur une véritable « insurrection numérique »… Contre quoi au juste et pour quoi faire ?

 

La « transformation digitale » du monde et sa prolifération de technologies invasives laisseraient-elle encore une place à l’humain?

Pour Antonio Barrico, cette « numérisation » globale engagée sans consultation ni aucune étude d’impact génère une « nouvelle idée d’humanité »… Elle formate un monde « dans lequel on distingue de moins en moins la main du potier » selon l’expression de Walter Benjamin (1892-1940).

Le monde actuel en voie de liquidation serait-il sous l’emprise perpétuelle du Jeu et de gamers qui l’engageraient dans une partie de dupes sans fin ?  Une partie où ils joueraient la vie de leurs congénères sur un coup de dés abolissant le hasard pour imposer leurs règles et leur « projet » ?

 

Jeu de guerre

 

Le jeu, ce n’est pas que du divertissement… Mais quand cesse-t-on d’avoir l’âge de jouer ? Ceux qui ont connu le « monde d’avant » le numérique se rappellent d’autres jouets et  d’autres interactions entre humains  avant le grand chavirement des structures et des frontières mentales.

Quelque chose s’est passé – qui passe par des  « outils » désormais obligatoires à défaut d’être familiers à l’ensemble de l’espèce humaine : « Nous avons rendu le monde modifiable, stockable, reproductible et transférable par les marchines que nous avons inventées : elles le font très rapidement, sans erreur et à moindre coût. Personne ne s’en est aperçu : un jour quelqu’un a stocké numériquement un fragment du monde et ce fragment nous a fait basculer pour toujours dans l’ère numérique. »

On dirait bien qu’une « certaine révolution mentale »   s’est donné de nouveaux jouets « adaptés à sa façon d’être au monde »… Au prix d’une nouvelle servitude volontaire ?

Sur la côte ouest américaine, durant les psychédéliques seventies, des bricoleurs de possibles « avaient en tête un monde à fuir ». Celui qui a conduit à Auschwitz ou au cauchemar climatisé ? Tout ça pour créer un autre monde de cauchemar ?

Parce qu’ils trouvaient inutile de changer les mentalités des hommes, ils auraient donc changé les outils que les hommes avaient entre leurs mains pour changer leur vie : « ils n’étaient pas en train de construire une théorie sur le monde, ils instauraient une pratique de celui-ci »…

Cette mutation a commencé avec la « séquence baby-foot, flipper et le jeu vidéo  Space Invaders » , créé en 1978 par l’ingénieur Tomohiro Nishikado – ce dernier  « marque une rupture dans notre posture physique et mentale » pour nous mener à l’actuelle génération de têtes baissées : « un homme, un clavier, un écran »…

Ainsi, « d’une certaine manière, les jeux vidéo étaient le texte déjà prêt dans lequel les pères de la révolution numérique ont lu ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pourraient faire »…

Mais quelle humanité est-elle capable, durant les « Trente Glorieuses », de jouer sur des écrans – et d’y trouver du plaisir voire un en-jeu conséquent ? N’avaient-ils alors rien de mieux à faire alors que leur demeure terrestre brûlait déjà ? Mais une partie de la jeunesse de ce temps-là jouait à un drôle jeu de guerre consistant à éliminer des « aliens »… de leur écran…

Pour Baricco, cette « insurrection numérique » a son pionnier, l’écrivain Steward Brand. Créateur du Whole Earth Catalog (le Catalogue des Ressources),  Brand  la théorisa comme « processus de libération et de révolte collective » – il s’agissait alors de « redistribuer les pouvoirs »…

Mais depuis la fondation d’Amazon (1993), de Google (1998), la création de l’iPhone (2007) et d’Uber, le monde s’est dissout dans sa « virtualisation ».  Ses habitants sont sommés de consentir à leur « dématérialisation » – ou à leur uberisation avant leur effacement…

Loin de « redistribuer le pouvoir », le « Game » a juste redistribué des possibles en mal d’actualisation pour tous. Il a créé d’immenses concentrations de pouvoir (les GAFAM, etc.) et instauré le « gouvernement par les nombres ». L’envahissement de l’espace public par les algorithmes captant tous les processus productifs voire décisionnels distille un sentiment d’impuissance voire de peur face au no future annoncé par une « uberisation » du « marché de l’emploi » et de tous les aspects de l’existence…

De l’écume de cette « insurrection numérique » a jailli un arsenal de gadgets de destruction massive dont l’envoûtement addictif commence à interpeller nombre d’experts : « C’est comme si la capacité technique avait pris le dessus sur la substance des choses. Comme si les outils numériques avaient fini par installer de puissants moteurs à l’intérieur de corps pas assez solides pour les supporter, les contrôler, les utiliser vraiment. »

En vulgarisateur amusé de ce tour de passe-passe que constitue « la virtualisation du monde », Alessandro Baricco en convient :  « Si quelqu’un espérait que l’insurrection numérique produirait un monde d’égaux, dans lequel chacun serait le créateur de son propre système de valeurs, qu’il se fasse une raison : toutes les révolutions donnent naissance à des élites et attendent d’elles de savoir ce qu’elles ont fabriqué. »

Cette présumée « insurrection numérique » aurait-elle généré un surcoût et des externalités négatives, notamment en termes d’environnement, de santé publique et de perte de contrôle, de plus en plus difficiles à escamoter ?

L’essai de Baricco fait l’économie d’une analyse de ces externalités-là et des enjeux cruciaux qui se précisent dans un monde voué à la reprogrammation permanente dont la complexité n’a rien d’un jeu d’enfants plus ou moins attardés : il arrive un moment où l’on joue sa peau – et elle ne se paie pas qu’en pixels… Il arrive un moment de vérité où l’on réalise que l’on n’a plus que sa peau à jouer – et elle ne vaut plus assez cher, elle ne vaudra jamais assez cher… Voilà peu, il était encore grand temps de se demander où mènait ce jeu et s’il en valait vraiment la chandelle. Mais voilà :  ce temps-là a déjà été joué, dépensé – et perdu.

Alessandro Baricco, The Game, Gallimard,  378 p., 22 €

 

Read Full Post »

Older Posts »