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Archive for the ‘Société’ Category

« On ne guérit jamais d’une enfance blessée »

Miguel Torga

 

 

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est l’echo de la nouvelle chanson

Celle qui se joue à huis clos

Le monde est si beau !

Il te prend au mot

Il te  laisse le choix des maux

Il  dit non au massacre des agneaux

Il se joue de nos déraisons…

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est le rappel de ta condition

Dis-moi ce qui te hante

Libère toi par où ça chante

 

 

« Seules les vivants vivront »

Tant qu’ils n’envieront pas les morts trop tôt…

La chanson monte de notre terrible cachot

Sa mélodie déchire le silence des agneaux

Elle ébranle notre  bande son

elle te nomme dans  ta parano

pour abolir tes démons

elle te  ramène à  destination

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est la refrain de ta libération

Ce qui te hante passe par la fente

Par là où ça te chante

 

« Seules les vivants vivront »

Elle joue nos vies, cette terrible addiction

Tu le sais bien pourtant :

le truc qui sauve comptant

N’est pas dans les mouvements d’argent

Derrière les sociétés écrans

Le crédit a fait son temps

Il a  fini d’emporter les presque vivants…

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est le seul horizon

Sous tes sabots

Tu l’agrandis sur tes maux

 

« Seuls les vivants vivront »

Tu t’avive dans l’abandon

De la robe nuptiale au suaire

Tu effeuille tout le féminaire

En un tendre nuancier de lumières

Comme une entrée en Mystère

Dans le coeur de tes parfaites contemporeines

Heureuse soit ta reine !

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est ton credo ta chanson

La mélodie de ta dissidanse

Le coeur battant de ferventes confidanses

 

 

 

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La bonne vieille roue millénaire peut-elle être considérée comme un « marqueur de la notion de progrès »? Raphaël Meltz l’analyse dans ce sens-là – et comme symbole aussi d’une « fuite en avant d’un monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». Ainsi, il emmène ses lecteurs dans une véritable histoire des civilisations. Avec un éclairage érudit et particulier sur celles qui ont préféré – ou su s’en passer…

 

 

Au commencement de son aventure vitale, l’homme expérimente la bipédie, apprend à manipuler le feu et à fabriquer des « outils de pierre standardisés ». Puis il repousse les limites de sa vélocité et étend sa mobilité en découvrant le mouvement rotatif.

Une intuition motrice lui fait inventer la roue quelques centaines de milliers d’années après l’invention de ses premiers outils, vers le quatrième millénaire avant notre ère, quelque part en Mésopotamie. Mais d’autres pistes privilégient le territoire de l’actuelle Pologne, ou encore de la Slovénie voire de l’Ukraine : « il semble possible qu’en différents endroits, autour de – 3500, on ait l’idée d’utiliser le mouvement circulaire comme mouvement translatif »…

La roue aurait donc connu trois centres d’émergence et d’invention simultanés, de Sumer au nord de la mer Noire… En ce temps-là l’homme construit les premières cités et mesure ses échanges commerciaux avec un « système pictographique » – c’est « la naissance de l’écriture au début limitée à de simples pièces comptables »…

« La roue est une notion politique, rappelle Raphaël Meltz : c’est un objet qui n’est pas inné dans une société donnée, et un objet dont l’acquis entraîne une série de conséquences  qui vont transformer en profondeur ladite société »…

La roue est la pièce maîtresse et la mère de toutes les technologies à venir  pour peu qu’elle soit combinée à autre chose – ou à d’autres roues : d’abord, elle permet à l’homme de faire passer les charges lourdes de ses épaules à un système par roulement. S’il roule et traîne ses charges, il les fait aussi traîner par plus fort que lui et fait transporter ce qu’il ne peut transporter avant de se faire transporter lui-même…

Le traineau permet de faire tirer de lourdes charges par des bêtes de somme. Du roulement des charges au rouleau, l’homme arrive à la roue véhiculaire puis aux machines de transport  – et à la route, d’abord sur les pistes des bêtes. Ces pistes s’élargissent en routes avec l’avancée des échanges marchands. D’abord, il y a la route de l’ambre qui traverse l’Europe à l’âge du bronze. Et puis il y a la route de la soie par laquelle les Chinois vendent leurs tissus aux Persans. Justement, les Perses de l’époque sassanide ne connaissaient-ils pas l’usage de la roue… pour finalement y renoncer ?

 

Des mondes sans roue

 

Lorsque les conquistadors découvrent l’Amérique des Aztèques, il trouvent un continent sans roue – « personne n’utilisait le mouvement rotatif ». Ils sont subjugués par une civilisation à l’agriculture et l’urbanisme évolués dont le génie s’exhale tout particulièrement dans la magnifique cité de Tenochtitlan. Si leur production agricole est abondante, les Aztèques n’ont ni char de guerre ni chariot ni charrette ni même brouette – « rien qui utilise une roue pour avancer »…

Mais la roue ne leur « manquait » pas pour « cultiver de quoi nourrir l’immense population de la vallée de Mexico »…

Et pourtant, les archéologues ont découvert des jouets d’enfants mexicains montés sur roulettes en parfaite « représentation miniature et fonctionnelle d’un véhicule à roues ». Raphaël Meltz souligne « l’un des plus grands mystères de l’histoire de l’humanité » : « comment peut-on jouer à faire rouler un véhicule sans jamais faire rouler un véhicule » ? La civilisation précolombienne aurait-elle refusé la roue et les jouets à roulettes auraient-ils été des « objets rituels » ?

L’écrivain avance son hypothèse : « les peuples précolombiens (en l’occurence les Aztèques) ont choisi de ne pas utiliser la roue parce qu’ils ne voulaient pas du développement technologique qu’elle incarnait »…

Ainsi, les peuples de ce continent auraient refusé d’être pris dans la roue du « progrès » perpétuel pour la simple raison que leur économie réelle ne se serait pas accommodée de la  fuite en avant et des surenchères qu’ils anticipaient ?

Ils avaient même anticipé l’invasion espagnole à venir,  en voyant un présage dans le ciel – une « empreinte entre vert et rouge, ronde comme une roue de charrette »… Le signe des malheurs à venir avait bien la forme d’une  roue – des malheurs dont les embouteillages et engorgements inextricables de la Mexico actuelle, « entièrement centrée sur la roue automobile », constituent la manifestation ultime… En somme, « l’ensemble des Indiens d’Amérique, des Tupi-Guarani aux Aztèques, n’avaient pas besoin de roue pour vivre » – « ils n’en manquaient pas : ils n’en avaient pas besoin »…

Servi par une vertigineuse érudition, Raphaël Meltz fait saisir  ce « glissement d’un monde sans roue à un monde avec roue » – et  tout ce que cela implique en termes d’enjeux civilisationnels…

Le refus de la roue traduirait-il le refus de « l’accumulation de marchandises » et d’une « connaissance cumulative qui risquait d’entraîner la société dans la spirale d’une croissance qui n’avait plus de valeur morale » comme l’analyse Alain Gras ?

Les exemples d’autres civilisations sans roue sur la plus grande partie des terres émergées d’alors, autour de 1500 de notre ère, montrent qu’elle n’est pas une « nécessité pour qu’une société harmonieuse se développe »…

 

Des civilisations « clouées à la roue »…

 

Longtemps, l’homme avait vécu « selon la nature », se mouvant dans un domaine défini par sa vélocité pédestre, les rythmes de son corps puis la traction animale.

L’art militaire suscite au quinzième siècle les premières tentatives d’applications d’une transmission mécanique au mouvement des roues d’un chariot d’assaut.

Ainsi, l’innovation militaire a fait tourner les roues d’un « progrès », redouté par les civilisations précolombiennes, qui embrasera la planète à partir du mouvement rotatif.

Longtemps art mondain réservé aux privilégiés, le voyage (par voie maritime ou terrestre) se généralise. D’abord, il s’embourgeoise au XIXe siècle puis se « démocratise » durant les Trente Glorieuses avec la motorisation de masse qui promeut la voiture comme objet de désir – une « maladie infantile » déplorée par d’éminents penseurs.

La mobilité sans effort devient un idéal d’émancipation pour tous voire une fin en soi avant de peser désormais comme une injonction qui aliène, entrave et lamine ceux qui désormais la subissent. Le sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) avait déjà identifié le temps des déplacements comme du temps contraint dont l’étirement dévore le temps des loisirs… Devoir « se bouger » (pour chercher à… « s’en sortir » ?), avec le sentiment de toujours « manquer de temps », n’empêcherait-il pas d’avancer dans sa vie ? Ivan Illich (1926-2002) déplorait cette énergie « brûlée en une immense danse d’imploration pour se concilier les bienfaits de l’accélération mangeuse-de-temps »…

Longtemps « confiné » dans une proximité piétonne de son domicile, l’humain s’est arraché à son ancrage naturel et au rythme sensible de ses déplacements pour « accéder au  monde » par ses extensions motorisées – avant de découvrir que ce qui faisait monde a été laminé aux dimensions d’un non-lieu consumériste, individualiste et globalisé, hypernormé et … hypermobile suspendu dans l’apesanteur d’une bulle d’irresponsabilité toujours à un doigt de son éclatement. Rouler pour perdre sa vie à… « gagner du temps » aussitôt reperdu en déplacements ? Se déplacer ou se faire déplacer au cours d’une vie réduite à une petite « affaire » de trajets dans un monde en fuite perpétuelle ? Mais fuir sera-t-il encore possible dans ce monde réduit à l’état de décharge ?

Le « dogme du progrès technologique » ne consiste-t-il pas à « délester l’homme de sa capacité à transporter son propre poids avec sa propre énergie » ? Mais que s’agit-il de fuir si vite pour… se précipiter vers sa propre destruction ?

« Abolir les distances est le fantasme ultime d’une société lancée dans son emballement technologique » souligne Raphaël Meltz qui pointe le même paradoxe avec l’addiction aux technologies numériques : « alors qu’elles sont censées être plus rapides et efficaces que les pratiques qu’elles ont remplacées (lettres, queues aux guichets des services publics, etc.), nous éprouvons néanmoins le sentiment permanent de manquer de temps dans nos journées ultraconnectées ». Accablé d’injonctions à « se bouger » et se transporter dans le monde réel, l’individu postmoderne est assigné de surcroît aux fausses nécessités du « transport numérique », « de la course vers toujours plus de clics, de messages, de like, de pouces levés »  dans ce mouvement affolé et perpétuel d’une roue du hamster décentrée sortant le vivant de son axe…

Pour l’écrivain, « le salut ne peut venir que du vélo » – la roue de bicyclette qui emmènerait vers une toute autre direction et un autre modèle de civilisation. Elle pourrait même envisagée comme solution pour « refaire de Mexico une ville aussi harmonieuse que l’était Tenochtitlan »…

Si le mouvement de la révolution industrielle perpétuelle est en train de se passer de la roue avec les transports à sustentation magnétique, ne serait-ce pas le moment de redécouvrir cette autre roue véhiculaire – histoire de renouer avec un rythme sensible de déplacement perdu de vue avec la civilisation automobile ? Le vélo, seul mode de « transport mécanisé » et écologique, n’incarne-t-il pas l’idée d’un « mouvement permanent pour ne pas tomber », à l’image d’une société occidentale « incapable jamais  de renoncer à aller toujours de l’avant » ? Une idée et un mode de locomotion compatibles, somme toute,  avec le capitalisme pour lequel il ne saurait y avoir de « salut dans l’arrêt » ni d’ « équilibre au repos » : ne s’agit-il pas de toujours « avancer pour demeurer » ?

Avancer, certes, mais à un rythme soutenable… Exit la fausse solution hypernuisible de la voiture électrique : « comme si ne plus émettre de CO2 était le seul enjeu, comme si utiliser de l’énergie nucléaire était la solution : plutôt que de détruire le climat, choisissons de souiller nos sous-sols, rivières et océans pour les cent mille ans à venir »…

Les stimulantes réflexions de Raphaël Meltz susciteront-elles un mouvement de conscience semblable à un grand changement de marée dans nos valeurs, de nature à remettre l’automobile à sa place (de plus en plus marginale…) et notre avenir commun sur ses pieds ?

 

(Journal à périodicité très aléatoire, compte tenu de la grande incertitude des temps…)

 

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

 

Raphaël Meltz, Histoire politique de la roue, La Librairie Vuibert, 283 p., 23,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’impermanence des choses… )

 

 

 

 

 

 

 

 

Le visage démasqué d’un futur sans avenir?

L’important n’est pas de prédire mais de guérir…

Que le Malin existe ou non

Pourquoi lui laisser le dernier mot?

Dès que tu libères ton chant

Il a fait son temps…

 

Le Diable existe-t-il ? Une jeune femme bien de son temps de basses eaux l’a rencontré et noué avec lui une relation – forcément infernale et sans issue… Sauf pour une captive du genre évasive… 

 

« Le diable pose sa queue partout » déplorait ETA Hoffmann en son temps. Et il gît dans les détails, comme chacun sait… Alors, voilà une histoire bien d’aujourd’hui. Dans un monde « postmoderne » en pleine dislocation, entre attentats, émeutes, canicules et pluies diluviennes, une jeune chercheuse en anthropologie « écartée de la voie académique « rencontre… le Malin lui-même… Vraiment?

Pourtant, constate-t-elle, « il ne manquait pas d’âmes bien plus noires que la mienne à séduire »… Mais en vérité, ne composons-nous pas, par notre veule passivité face au malheur du monde, « le gros de ses troupes » ? D’évidence, il a l’embarras du choix – et toute l’étendue du champ des possibles pour se distraire de sa nuisible éternité…

Il lui suffit de rester à l’écoute de nos bassesses ordinaires – et d’y répondre : « Le Diable connaît le secret des coeurs ; éternel prétendant à l’empire du monde, il le hante sans relâche et entend ceux qui sont prêts à l’accueillir »…

Donc, notre jeune « chercheuse » au Musée des Civilisations (section Afrique) est une de ces âmes perdues, archiprête à cette rencontre-là, qui se fait le plus le plus simplement du monde, lors d’une soirée chez un ami : « j’étais hypnotisée par ma propre destruction »…

Le Diable a juste la tête de son voisin de palier et il lui donne une telle impression de proximité – « il  y a en lui quelque chose d’insinuant, de dérangeant, qui suscite à la fois attirance et répulsion »…

Mais… à quoi ça ressemble, le Prince de ce monde ? Il présente un « physique anguleux et un visage brutal », avec des « cheveux aile de corbeau mêlés de quelques fils blancs et une bouche d’une sensualité presque obscène pour un homme »… Une vraie « gueule d’amour », quoi…

Il se dit « consultant » – un mot-clé en vogue dans un monde d’abyssale vacuité dont le premier mal est de tout vouloir tout de suite, d’un clic et pour rien –  l’abondance gratuite, « l’argent magique » et tout ce qui va avec … Justement, « on aurait dit que tout ici-bas lui appartenait »…

Dont notre narratrice. Pourtant, elle avait tout pour être heureuse :  Paul, un mari presque « idéal » dont l’attachement se nourrit de leurs aventures sans conséquence  et une fille, Violette, promise encore à un bel avenir dans la matrice de fraude généralisée prétendant « faire société». Mais la machine à hologrammes aux images joliment irisées commence à se gripper… Pendant que l’anti-héroïne file ce maléfique « amour » ( ?), le mâl(e)heur du monde n’en finit pas de s’approfondir entre humains déracinés et dénaturés, jetés hors de nos écrans plats pour s’échouer sur nos trottoirs et frapper à nos portes : « Fuyant leurs pays dévastés, les populations sinistrées se mirent à déferler chez nous (…) Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous les détraqués, les malades et les délinquants sortaient de l’ombre et passaient à l’acte, dans des bouffées d’agressivité délirante. Il fallut s’habituer à l’idée que le danger était partout, la vie fragile et la mort omniprésente. »

Comme disait un humoriste du siècle passé, « dans le fond c’est pas plus mal que si c’était pire »… La société s’enfonce dans le chaos et tout  échappe à notre narratrice dans sa lente descente aux enfers – dont sa fille Violette… Elle tente de se déprendre, risque la déliaison – en vain : « J’ai beau ne plus aller chez lui, cela ne change rien. Alors je comprends qu’il a gagné. Sa victoire, c’est d’avoir pénétré mon âme. Maintenant, il habite en moi. Ses pensées pensent à travers moi. Je vois le monde par ses yeux. »

Qui avait-elle rencontré réellement ? Un homme de proie élémentaire, un prédateur sexuel ou un pervers narcissique de plus, un de ces sociopathes manipulateurs qui sont légion en ces temps de basses eaux et de tout-à-l’ego ?  Ou alors… celui dont la suprême habilité jusqu’à ce jour aurait été de faire croire qu’il n’existait pas ?

L’intrusion de celui que personne ne voit jamais venir mais qui se cache de moins en moins n’est pas sans conséquence sur ce qui reste de vie à notre anti-héroïne : la voilà incorporée à son corps défendant  ( ?) dans « l’immense armée de ses esclaves » – plus « besoin de collier ni de laisse » pour perpétuer ses basses oeuvres… Ainsi notre pauvre monde va-t-il à tombeau ouvert, de l’un à l’autre d’entre nous, à sa perte annoncée.

Cette fable « postmoderne »  scelle une évidence constatée à loisir par l’auteure, Emmanuelle Pol, dans l’effondrement de sa ville de Bruxelles meurtrie par les attentats et abandonnée à ses fossoyeurs. Là, dans nos mégapoles ultraconnectées, se consomment, avec l’exode massif des âmes et consciences vers le « virtuel », notre dénaturation et notre malédiction. Là se consume, à force de compromissions avec le pire, la fin de notre avenir… Mais tout est-il vraiment joué de nos lendemains sans avenir? Le passage des ombres peut-il effacer la lumière neuve du jour qui se lève pour tout ce qui vit et enrayer la ronde des saisons sur Terre?

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Emmanuelle Pol, Le Prince de ce monde, Finitude, 192 p., 17 €

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L’incertitude amoureuse s’avive en une ère d’insécurité ontologique montante qui dissout les liens et suscite une « épidémie de solitude » alors que la vie intime et les sentiments sont l’objet d’une marchandisation sans précédent… La sociologue Eva Illouz analyse à travers la sexualisation généralisée des relations humaines les multiples formes du « désamour « contemporain et cette « nouvelle culture du non-amour » lorsque les « relations hétérosexuelles s’organisent dans le cadre d’un « marché ». Ainsi,  le « capitalisme consumériste » et « scopique » (visuel) surexploite la subjectivité des femmes alors même qu’il semble leur donner « plus d’autonomie » et programme l’obsolescence des corps féminins après avoir hypersexualisé leur image…

 

Que se passe-t-il  dans notre postmodernité exténuée à force d’être ultraconnectée? La différence des sexes est inscrite dans une espèce humaine en principe vouée à sa reproduction selon l’ordre des générations  – ne serait-ce que parce qu’une moitié de l’humanité aurait vocation à « donner la vie »…  La pensée symbolique de cette différence n’aurait-elle pas l’universelle simplicité de « dispositifs » où s’emboîteraient milieux biologique, naturel et social régis par une opposition binaire de si longue durée?

Mais voilà : l’anomie fait rage au temps des « applis » de rencontre et d’une sexualisation exacerbée des relations humaines devenue source de » désarroi existentiel ».  La « liberté sexuelle » aurait-elle dissous les sentiments dans le « sexe sans lendemain » et une « socialité négative »? C’est désormais, constate Eva Ilouz, une « incertitude généralisée, chronique et structurelle qui préside à la formation des relations sexuelles et amoureuses » lorsque la « culture consumériste » devient la « pulsion inconsciente structurant la sexualité » et la libido un produit à consommer.

Le nouveau livre de la sociologue décrit « comment le capitalisme a détourné la liberté sexuelle pour se l’approprier » et violé la sphère intime de chacun : « L’amour produit une certitude lorsqu’il s’organise dans des formes sociales qui intègrent dans l’interaction un avenir plausible. En l’absence d’une structure sociale productrice d’une certitude, il ne peut créer de certitude.  Par ailleurs, la disparition de la cour amoureuse – avec ses structures culturelles et émotionnelles – est due à ce qu’il est convenu d’appeler la liberté sexuelle, qui s’est développée dans un appareil institutionnel complexe. »

Que reste-t-il  à « libérer » encore, après les corps, les « logiciels » ou les profits sans limites? Faudrait-il à présent envisager de libérer les imaginaires de leur colonisation et les humains de leur obsolescence  d’ « agents économiques et sexuels » plus ou moins « compétititifs » », livrés aux incertitudes et aux turbulences d’un « marché » hypervolatil toujours prompt à les dévaluer?

La sociologue pointe le paradoxe fondamental  de notre postmodernité technoconsumériste qui marchandise le corps, « lieu d’accomplissement de l’existence sociale »,  en « objet de mesure, de classement et de commensuration » dans cette nouvelle économie de l’attractivité visuelle mobilisant tous les égos hypertrophiés, rivés à leurs écrans pour y tisser des relations plus ou moins intéressées avec d’autres aliéné(e)s de cette fuite en avant : « alors que le féminisme a gagné en force et en légitimité, les femmes se sont trouvé assignées de nouveau, à travers le corps sexuel, à des rapports de domination économique »…

De la révolution néolithique à la « révolution sexuelle », les femmes seraient-elles une fois encore les grandes perdantes d’un système qui fait mine de les « autonomiser » tout en marchandisant leur image dans une culture masculine de prérogative et de prédation ?

 

 

L’effondrement de la certitude

 

 

L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans  la naissance du capitalisme  et la genèse  de la capitalisation du corps des femmes  par un pouvoir mâle oppresseur…

Plus près de nous, au début du Xxe siècle, des industries prospères s’emparent des vulnérabilités innées de l’un et l’autre sexe. Ainsi, les industries de l’image (cinéma et publicité) « se sont mises à produire des images de corps sexuellement attirants afin de susciter du désir », attisant une consommation visuelle inassouvie. Dans notre « société de l’image », la « sexualité est devenue une composante visible de l’identité », une « « performance visuelle incarnée dans des objets de consommation visibles plutôt que par des pensées et des désirs ».

Désormais,  la sexualité et la culture consumériste sont des « pratiques concomitantes et imbriquées l’une dans l’autre, à travers des objets culturels » pourvoyeurs d’ « ambiances sexuelles »…

Eva Illouz rappelle que les médias ont joué un « rôle crucial dans la promotion de la sexualité, en recyclant une version partielle ou déformée du discours féministe, où l’égalité et la liberté sexuelle étaient synonymes de pouvoir d’achat et de sexualité affichée ».

La série américaine Sex and the City (1998-2004) « illustre cette équation post-féministe du « girl power » à travers une sexualité libre et médiatisée par le marché », en offrant le spectacle du « pouvoir économique accru des femmes, de leur intrépidité sexuelle et de leur forte intégration dans les industries de la beauté, de la mode, des cosmétiques, du sport et des loisirs ».

Si les femmes sont  libres de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée, la reconnaissance pleine et entière de leur souveraineté corporelle n’est pas acquise pour autant – du moins auss i longtemps que  la sexualité est « à ce point indissociable de l’écononomie », marchandisant la féminité en  injonction de « performance visuelle dans un marché contrôlé par les hommes » : « La valorisation économique du corps féminin est due à sa transformation en une unité visuelle cessible »…

Le « cœur du problème », c’est cette ruse de la raison économique qui  marchandise le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile surjouée dont chacun(e) aime à s’ignorer la dinde consentante, interchangeable et aussi dévaluable que négociable. Alors même que le mythe de Romeo et Juliette demeure le bon filon persistant d’une industrie culturelle si prodigue en injonctions contradictoires, voilà la  sexualité et l’intimité devenues au quotidien   « l’arène où se déploie le moi économique » – pas de répit pour les battants et les battus de cette incertaine course à l’échalote. Ainsi, elles ne pourraient plus jouer le rôle de « dernier refuge des valeurs humaines » voire de réponse ultime au problème fondamental de l’existence humaine jetée au monde…

 

« Les applis de rencontre, c’est l’économie de marché appliquée au sexe »

 

La preuve est faite par les technologies de l’Internet où se consomment les « affinités électives  entre le sexe sans engagement et la consommation ». Qu’elle soit la part la plus authentique de nous-même réprimée par une histoire religieuse ou familiale tourmentée ou une affaire d’ « experts », la sexualité est devenue la « courroie de transmission de la technologie et de la consommation ». Plateformes, réseaux sociaux et autres sites de rencontres « institutionnalisent la marchandisation des corps et des rencontres sexuelles » sur le mode d’une liquidation universelle…

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale crucial : « L’incertitude ontologique est la résultante de trois processus – la valorisation, l’évaluation et la dévaluation,  étroitement liées  à l’intensification et à la dissolution de la subjectivité dans la culture capitaliste »…

Ainsi, le corps visualisé et transformé en marchandise, façonné par des objets de consommation,  est  « converti en actif » sous forme d’ image « destinée à être vendue par le biais des industries de l’image ». La sexualité est « évaluée comme une forme de compétence »  et « diffusée dans les médias à travers une économie de la réputation »… Une « compétence » d’automate ?

Si les hommes semblent avoir perdu leurs territoires voire leurs repères (si ce n’est leur « identité »…), il n’en demeure pas moins qu’au sommet de la chaîne alimentaire, une minorité d’hommes de proie (en proie à leur « mâle peur » ?) ayant accumulé un fort capital social, ainsi que l’ont révélé de récents mouvements comme MeToo,  cherchent toujours à « se grandir » ( ?)  à travers l’exploitation et la domination des femmes dans la « logique d’accroissement » de cette culture de prédation au lieu de se grandir vers elles.  Plutôt que de vivre une interdépendance sans dépendance  et cultiver la réciprocité, l’un et l’autre sexe, pourtant grands orphelins de l’absolu, n’en finissent pas de s’empêcher dans leur humanité au seul profit d’un « réel » à très faible intensité … L’intelligence du cœur attendra des temps meilleurs – lorsque la marchandisation de la vie intime et sociale ne fera plus recette ou lorsque le risque d’aimer se vivra hors marché, en âme et conscience, comme la rencontre vraie de deux forces appelées à se féconder et se renouveller dans un nuancier infini… De quoi se donner un peu de certitude à vivre, enfin, de singularité s’alliant à une autre singularité.

Eva Illouz, La Fin de l’amour, Seuil, 416 p., 22,90 €

 

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« Les rues sont nues comme des femmes mortes

auxquelles on n’a pas fermé les yeux »

 

Lucien Becker (1911-1984)

 

 

 

 

Un Ange en dissidanse

et tenue de pénitence

par temps de confinitude

en prendrons-nous vraiment l’habitude?

 

Seuls les vivants…

 

 

ce que le corps donne

l’infini le pardonne

aux confinés en eux-mêmes

aux cloîtrés sur le même t’aime

« Seuls les vivants vivront »

la  chanson monte du terrible huis clos

Ses  merveilles abolissent nos démons

c’est le seul horizon

sous nos sabots

le monde est si beau!

il dit non au massacre des agneaux

il se joue de nos déraisons

l’espoir ne sera pas mis au tombeau

Tant que nul n’enviera les morts bien trop tôt

 

 

(Journal de Confinitude à parution aléatoire)

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L’injustice et l’évasion fiscales gangrènent les nations et les entraînent dans une régression sans précédent en ces temps de grand effondrement. Les travaux des économistes Gabriel Saez et Thomas et Gabriel Zucman remettent le débat fiscal sur la place publique. Ils rappellent que les 400 premières fortunes américaines s’acquittent d’un impôt sur le revenu proportionnellement moins élevé que la moyenne des  Américains.

 

Dans le pire des mondes inégalitaire, les pauvres se comptent par millions et n’en finissent pas de se multiplier.  Leur sort ne peut pas être dissocié de celui des plus riches qui, lui, s’améliore d’autant – et inexorablement. Nul besoin d’être expert en vases communicants pour comprendre que les allègements et avantages fiscaux consentis aux grandes fortunes ne profitent pas le moins du monde aux plus démunis. Ils créent même, au nom de « l’économie », le moins « économique » des mondes – donc le pire pour tous… Le milliardaire Warren Buffet ne déplorait-il pas de payer moins d’impôts, proportionnellement à ses revenus, que sa femme de ménage ou ses secrétaires ?

La fable du « ruissellement », ça ne fait pas « ruisseler » l’argent du haut vers le bas. Un système verrouillé d’inégalités vertigineuses ne fait pas  circuler la moindre miette de richesse du pays d’ « en haut » vers celui d’ « en bas »… Pourtant, l’on sait bien qu’une meilleure « répartition des richesses » rendrait chaque nation plus juste, la démocratie plus forte – et la vie plus belle pour tous  : « Le triomphe de l’injustice fiscale est, d’abord et avant tout, un déni de démocratie » soulignent les économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, surnommés les « Piketty Boys ».

Constatant « l’essor de l’industrie de l’évasion fiscale », les deux « Frenchies » installés dans la baie de San Francisco pointent une contradiction fondamentale : est-il devenu « à ce point naturel que les riches ne contribuent pas aux finances publiques » ? Est-il seulement concevable que 0,1% des Américains possèdent à eux seuls la même part du patrimoine national que… 90 % du reste de la population ? Et qu’ils  « dévorent une part sans cesse croissante de la richesse nationale » ? Pour en faire quoi ? Juste pour la soustraire aux autres groupes sociaux ? Pour « le plaisir » d’assouvir la compulsion du « toujours plus » et de créer l’enfer des autres – de leur « toujours moins » ? Le pactole de l’évasion fiscale ne pourrait-il pas servir les populations au lieu de les asservir à une guerre des classes qui les passe par pertes et profits ?

Mais, interrogent les deux économistes,  « si de nombreux montages qui privent l’Etat de milliards de recettes sont vraiment illégaux pourquoi ne sont-ils pas attaqués devant les tribunaux » ?

Assurément, une question bien posée permet de prendre la mesure du gouffre s’élargissant entre le fait de savoir et celui de prouver ce qui peut l’être le cas échéant, devant une juridiction compétente, de ce perpétuel brouillage de frontières entre le légal et l’illégal …

 

L’engrenage

 

Emmanuel Saez et Gabriel Zucman qui apportent leur expertise à l’équipe électorale du sénateur Bernie Sanders dans la présidentielle américaine livrent parallèlement le bilan de leurs recherches sur le site Tax.JusticeNow.org et posent leur constat de ce qui façonne notre réalité sociale : « Dans un monde idéal, l’administration fiscale pourrait compter sur une certaine autorégulation de la part des acteurs de l’industrie de l’optimisation . Les avocats fiscalistes et les comptables pourraient après tout estimer qu’il est de leur devoir de contribuer à faire appliquer l’esprit de la loi, et en conséquence s’abstenir de commercialiser des montages manifestement sans substance économique réelle. Le seul hic, c’est que ces avocats et ces comptables sont payés par les promoteurs et les consommateurs de ces produits fiscaux douteux, et font ainsi face à un conflit d’intérêts caractérisés. »

Mais  « avec l’effondrement de l’impôt sur les sociétés, c’est sous le coup de la concurrence fiscale internationale, c’est la pierre angulaire des systèmes fiscaux contemporains – l’impôt progressif sur le revenu – qui menace de s’effondrer »…

La paix sociale ne se gagnera pas en taxant le travail de plus en plus au seul profit du capital : « Historiquement l’impôt progressif sur le revenu a été l’instrument le plus puissant pour limiter la concentration des richesses. Il peut être refondé pour devenir plus progressif, et ce même dans une économie mondiale intégrée »…

L’Amérique a été à la pointe du combat contre l’injustice fiscale lorsque F. D. Roosevelt (1882-1945) créa le système fiscal progressif, avec un taux marginal supérieur de 90% et un impôt sur les sociétés de 50%. Dans un discours devant le Congrès en 1942, il déclara en substance : « Je pense qu’aucun Américain ne devrait avoir un revenu après impôt supérieur à 25 000 dollars. Je propose de créer un taux marginal d’imposition de 100% au-delà de 25 000 dollars. »

Pour Roosevelt, l’impôt était davantage un outil de réduction des inégalités qu’un moyen pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat – sous sa présidence, le pays se rapprocha même de l’idée d’un revenu maximum autorisé… Le consentement à l’impôt demeura acquis jusqu’à la présidence de Reagan (1911-2004). Ce dernier légitima « l’optimisation », amorçant l’engrenage de la concurrence fiscale entre pays ainsi que la dérive inégalitaire et oligarchique qui lamine les populations.

Aujourd’hui, a-t-on bien mesuré et quantifié « l’externalité négative que les paradis fiscaux imposent au reste du monde » ?

Pour les deux économistes, « nous sommes à la croisée des chemins : si nous prenons celui de la concurrence, l’injustice fiscale et les inégalités risquent de continuer à progresser »…

Ils invitent à taxer les milliardaires « à hauteur de leur capacité contributive » et à considérer un impôt sur la fortune, « avec un taux radical de 10% au-dessus d’un milliard de dollars ».

Pour l’heure, l’impunité de ceux qui cumulent toutes les formes de richesse et de pouvoir s’organise tant sous les palmiers d’îles lointaines  écrasées sous un soleil implacable qu’au coeur des « pays développés » et tout particulièrement d’une Europe vouée à sa sempiternelle « impuissance » de château de cartes toujours à un souffle mauvais de son effondrement annoncé…

La planète ne manque pas d’économistes pour décrypter la « casse » des amortisseurs sociaux au profit de ceux qui ont capté les richesses produites et le pouvoir politique. Ni de juristes ou d’intellectuels pour constater que les zones floues et grises de « l’optimisation fiscale » dévorent les « zones de confort » (assurance chômage, Code du travail, retraites, Sécurité sociale, etc.) des populations. Suffirait-il d’investir « dans la réussite de tous » pour rétablir la prospérité des nations et désamorcer les « révoltes fiscales »?

Bien avant les montages vertigineux de la finance offshore, l’économiste « libéral » Frédéric Bastiat (1801-1850) déplorait : « Lorsque le pillage devient un mode de vie pour un groupe d’hommes dans la société, au fil du temps, ils se créent un système juridique qui l’autorise et un Code moral qui le glorifie. »

Aujourd’hui comme sous la Monarchie de Juillet, naître pauvre est « l’assurance » de le rester pour longtemps tant que, rappellent les deux économistes, la collectivité laissera une infime minorité infiniment riche décider pour elle… La réintégration de  la « délibération collective » dans le « prix de la démocratie » pourrait-elle être le fondement tant de l’économie que de l’art de vivre à venir dans l’hypothétique «  monde d’après » ?

Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, Le Triomphe de l’injustice – Richesse, évasion fiscale et démocratie, Le Seuil, 304 p.,22 €

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Que faire en pleine confinitude? Essayer le Tantra? Cette tradition indienne millénaire est revisitée en « art de vivre et d’aimer » qui offre une vision spirituelle de la quête amoureuse. Celle-ci, considérée en « voie royale de la transformation intérieure », permet d’accéder à une « humanité consciente et épanouie ». Qui n’en ressentirait pas le besoin en ces temps de mise sous écrou?

 

Le Tantra plutôt que le Tout-à-l’Ego? Dans notre société désacralisée, hypermarchande et hypersexualisée, l’injonction de jouir fait rage et attise  les ardeurs de nombre de « forcenés du désir » et autres « forçats de l’amour »… Mais où est l’amour, « le vrai », au temps de la marchandisation des corps et de la perte de contrôle de nos « données personnelles » comme de nos vies ultraprécarisées ?

Les Grecs anciens avaient trois mots pour le désigner : la « philia » pour l’amour réciproque (l’amitié), « l’agapé » pour l’amour inconditionnel, l’ « éros » pour l’amour physique qui fait les florissants marroniers de la presse mainstream ou dite « féminine ». D’évidence, on n’aime pas de la même façon dans le monde antique,  au temps des troubadours ou dans notre société de consommation de masse glissant vers le précariat généralisé et sa déréalisation par « les technologies de communication ». On le sait bien : « consommer l’acte sexuel » comme on satisferait une gourmandise passagère ne résiste pas à l’épreuve de la réalité : le dit acte engage bien « autre chose » et ne se s’expédie pas comme un gâteau vite avalé  – tellement il est riche de possibilités de transformation…

 

La voie tantrique

 

Depuis le commencement, les sociétés humaines demeurent régies par les forces d’attraction comme principe d’organisation.

Aujourd’hui, les intermittents de l’amour souffrent davantage de ses indignités et asymétries que jadis. Alors que chacun « cherche son site » sur le « marché », l’idéal de l’amour et la nostalgie du sacré demeurent plus vivaces que jamais au temps de la sexualité banalisée.

Dans le tantrisme, « l’union du masculin et du féminin en soi donne sens à l’existence et transforme le partage amoureux et sexuel en communion des âmes ». N’est-ce pas là ce à quoi aspirent les individus pris au piège de l’individualisme hédoniste : des instants communiels, arrachés au narcissisme compétitif obligé, où « ce qu’il y a de plus intime entre en fusion avec ce qu’il y a de plus universel » (F. Isambert)?

Psychothérapeutes, Jacques Lucas et Marisa Ortolan rappellent à quatre mains dans cette réédition en livre de poche que « nous sommes tous tantriques »…

Mais voilà : «  nous occultons ces capacités », nous nous refusons même l’accès à notre « être essentiel » en instrumentalisant le sexe dans un contexte de « consommation érotique à outrance sans discernement et sans mise en valeur de l’autre ».

Si le Tantra n’est pas une religion, il est un art d’aimer, apparu dans la vallée de l’Indus voilà 6000 ans, dans la cité de Mohenjo-Daro, « berceau d’une société tantrique » favorisée par un climat agréable – jusqu’à l’invasion des tribus nomades du Nord…

Le Tantra est une voie d’éveil qui « engage la dimension spirituelle de l’Etre ». Il est une mise en état d’amour qui permet de relier le corps pensant à la puissance cosmique et la démarche thérapeutique à la démarche spirituelle :

« à travers la sexualité se joue en condensé ce que nous sommes et tout ce que nous mettons en acte dans notre vie de tous les jours : l’intimité, la relation au désir, au plaisir, à l’autre, à la transcendance »…

Pour les deux pratiquants tantriques, « le principe divin est en chacun de nous, particulièrement accessible dans la rencontre homme/femme lorsqu’ils s’unissent en conscience ».

Ainsi, le Tantra « procure un état jubilatoire où nous nous reconnaissons et reconnaissons l’autre en tant que principe divin ».

La célébration tantrique se nourrit de la complémentarité des contraires : « Le Tantra est le culte de la féminité et de la masculinité unis dans l’amour. Le partenaire, tel le maître ou le gourou, devient  l’initiateur. Tout le travail de rencontre, d’harmonisation  et de lâcher prise permet la rencontre tantrique. C’est la reconnaissance de l’homme dieu et de la femme déesse, égaux et complémentaires,  indissociables dans la représentation de la divinité »

Cette expérience du corps, du coeur et de l’esprit relie le haut et le bas, le sexe et la conscience divine dans une expansion de l’être : « L’orgasme énergétique est une des finalités du Tantra. Cet orgasme, sans érection ni éjaculation, nécessite au préalable un travail combiné sur les chakras et sur le souffle ».

 

La qualité de présence intérieure

 

Cette pratique méditative suppose le lâcher prise dans ce mouvement d’expansion de l’être vers un grand « Oui » à la Vie : « Le détachement, l’acceptation et la non-attente d’un résultat précis dans la relation subliment les rencontres »…

Ainsi, il s’agit de « savoir vivre avec son désir sans projeter immédiatement  la « consommation » – être « pleinement en état de désir est une ouverture au monde, une ouverture réceptrice, accueillante, remplie d’amour »…

Si le Tantra « vise le plaisir, utilise le plaisir et est plaisir dans sa pratique », il est bien « au-delà de la sexualité, dans le rapport aux autres, à soi-même et à la vie ».

Son cadre permet « d’oser son désir et de se rendre compte qu’on a droit à son plaisir, à son fantasme, s’il s’inscrit dans le respect de l’autre ».

Mais il ne s’agit pas de se leurrer pour autant dans une quelconque anticipation de résultat – juste d’accepter la réalité ici et maintenant :

« Lorsque l’autre, sollicité, dit non à notre demande, à notre désir, et qu’on accepte ce non profondément, alors naît la transcendance, la sublimation, l’émergence de l’Autre et le contact avec le sacré. Accéder au sacré, « au goût divin », dans la relation, vaut bien le sacrifice d’un plaisir ponctuel et fugitif »…

On n’entre dans la fête des corps qu’avec beaucoup de coeur et une qualité d’être, une capacité de présence qui se travaillent et s’affûtent selon le degré de conscience atteint. L’approche tantrique ne se limite pas à la sexualité, fût-elle sublimée, elle est holistique et en conscience à partir du ressourcement par nos énergies vitales : « Cette rencontre du masculin et du féminin en soi  est le préalable à ce que l’union de l’homme et de la femme mène à la spiritualité incarnée : faire l’amour n’est plus seulement un moment de détente ou d’appropriation de l’autre, mais une méditation, un accès à l’état d’Etre »

Dans le Tantra, la spiritualité est pleinement incarnée en prenant sa source dans une sexualité assumée et transcendée : « Le Tantra propose une connexion spirituelle authentique qui ne repose pas sur des croyances car c’est l’expérience amoureuse qui en est le fondement ».

C’est une méthode alliant travail sur le corps, sentiments et intention en s’appuyant sur l’énergie sexuelle qui oblige à être connecté au désir en soi afin de sublimer ces énergies et  ainsi « investir l’espace sacré de la relation ».

Cet « espace tantrique » peut être créé à chaque instant  et toute circonstance de notre vie. Il suffit de le désirer – et  de renoncer à toute volonté de domination, de possession comme de puissance au siècle du « volontarisme » des winners automates ou autres start-upers « en manque » perpétuel d’avoir, d’ « avantages compétitifs », de « coups d’avance », de sécurité et de « toujours plus ». Suffirait-il de faire acte de présence au monde à partir de son centre de gravité retrouvé ?

L’esprit tantrique, ce n’est pas la maîtrise d’une technique de plus ou un mode d’emploi de « développement personnel » voire de « mieux-être ». Mais une alchimie et une acceptation de la puissance transformatrice de la Vie au-delà de la vérité exprimée des corps. Si les amoureux se couchent pour mourir, dit-on, les tantrikas toucheraient-ils le ciel en une jubilante transmutation ? Trouveraient-ils leur paradis ici et maintenant, fût-ce dans la fournaise d’une société surérotisée dont tous les voyants clignotent au rouge juste avant l’extinction des feux ?

Jacques Lucas et Marisa Ortolan, Le Tantra – Horizon sacré de la relation, éditions Le Souffle d’Or, Collection « des femmes et des hommes », 204 p., 8,20 €

 

 

 

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Marc Halévy

Physicien, philosophe et prospectiviste

Le 25/03/2020

 

L a pandémie signe la fin de l’orgueil des hommes. Un appel à la modestie. Un coup de semonce. Une injonction forte de la Vie à revenir à la vraie Vie !

 

Le paganus latin est à la fois le « paysan » et le « païen » ; il est l’homme de la Terre au sens autant quotidien que métaphysique.

 

Au sens quotidien, le « paysan » sait que sa (sur)vie dépend du monde bien plus que de son travail ; il n’est maître que de bien peu de choses ; il ne commande ni aux saisons, ni au vent, ni à la pluie, ni à la sècheresse, ni au mildiou, ni aux charançons, ni aux larves affamées … Il sait que, face à tous ces impondérables, la petite chance qu’il peut prendre de vivre bien, dépend de l’ardeur et de la qualité de sa besogne. Ses prières et colères n’y changeront rien !

 

Au sens métaphysique, Nietzsche le rappelle, l’humain moderne a résolu de vivre « hors sol », dans ses villes de verre et de béton, de fer et d’asphalte. Il a renié la Terre et ne vit plus que dans des mondes imaginaires et fantasmatiques. Il s’est créé longtemps des dieux étrangers au monde et à la Terre, des dieux indéfinissables, inaccessibles, silencieux et absents, dont le silence même lui faisait office de Sacré.

 

Cet (pseudo)humain-là, totalement dénaturé, n’a pas vu la triade essentielle qui fonde le Réel : la Matière, la Vie et l’Esprit.

La Matière qui se réalise au travers de tous les existants.

La Vie qui se vit au travers de tous la vivants.

L’Esprit qui se pense au travers tous les pensants.

Ce sont les trois moteurs du Réel. Il n’y en a aucun autre.

 

Rien ni personne n’existent au dehors du Réel car le Réel est le Tout de ce qui existe et de toutes les reliances au sein de ce Tout cohérent, unitif et évolutif.

Revenir à la Terre, ce n’est point l’idée que chacun doive redevenir paysan. Revenir à la Terre, c’est revenir au Réel, c’est abandonner toutes les utopies et rêveries, tous les fantasmes et tous les imaginaires, pour assumer, de tout cœur, la réalité du Réel telle qu’elle est et telle qu’elle va.

 

Revenir à la Terre, c’est sacraliser l’existence à la gloire de ces trois déités que sont la Matière (Hylê), la Vie (Zôon) et l’Esprit (Noûs), et qui ne forment qu’un seul et unique Divin (Logos), l’unique source de l’ordre (Kosmos) et de l’harmonie (Dikê) du Tout-Un (to Pan) ; un Divin unique, immanent, présent partout, en tout, toujours.

Revenir à la Terre est le plus court chemin pour revenir sur Terre et pour que l’humain y reprenne sa juste et petite place, au service de ce qui le dépasse, au service de l’accomplissement en plénitude de la Matière, de la Vie et de l’Esprit.

C’est lui qui est à leur service ; et non l’inverse.

 

 

Lire sur noetique.eu

 

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De quoi donc « l’argent » est-il encore la « valeur » avec la « digitalisation » et la « dé-territorialisation » de la richesse ? De quoi est-il la plaie avec « l’uberisation » de nos sociétés et la précarisation générale ? La revue « Regards croisés sur l’économie » pose des jalons de réflexion sur cet « objet en pleine transformation » autour de la question : « Où est l’argent ? »

 

« L’argent » ne tombe pas du ciel : jadis, il fallait même aller  le chercher au fond des mines pour pouvoir « battre monnaie »… C’était au temps souverain où son emploi monétaire s’incorporait en quantité de métal plus ou moins précieux. C’était au temps où il constituait une chose bien tangible parmi les autres qui a permis l’essor de l’activité humaine et de la pensée… Les hommes s’en défient depuis toujours – mais l’accumulent toujours autant, serait-ce en signes monétaires engrammés dans le « cloud » ou le silicium, par peur d’en manquer…

Aujourd’hui dissocié de son répondant métallique et de sa matérialité invariante, « dématérialisé » dans la mémoire de notre appareillage technologique et diffusé à l’infini, il hante plus que jamais ceux qui ont de plus en plus de mal à en gagner avec leur travail ou leur « talent » – le terme renvoie tant à ce que nous possédons qu’à ce dont, plus sûrement, nous manquons ou dont nous sommes dépossédés…

Dans une société idéale, les symboles monétaires expriment le lien de confiance d’une communauté. Pour les économistes, la monnaie est ce par quoi est reconnu socialement le produit de l’activité de chacun et  détermine ce que la communauté est prête à payer pour valider cette activité. Mais chacun s’estime-t-il assez payé (« combien je vaux ? ») dans un contexte d’avidité consumériste postmoderne? L’actuel climat d’altercation sociale dans nos « économies avancées » taraudées par la question de la « répartition des gains de la croissance » s’expliquerait-il seulement par cette lancinante question de la valorisation de soi-même comme objet  et à l’impossibilité grandissante de « se vendre » dans cette fiction d’une marchandisation généralisée du monde ?

 

Argent, monnaie et équité

 

Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’université de Berckeley, analyse factuellement la vague jaune de refus de l’iniquité qui a saisi la France durant l’automne 2018, traduit par le mouvement des Gilets jaunes  : « Ce qui a rendu inaudible et même scandaleux la taxe carbone, c’est qu’elle venait après la suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax sur les revenus du capital. Les très riches, qui polluent beaucoup, se retrouvaient ainsi détaxés, alors que le reste de la population serait taxé davantage. L’enjeu écologique est donc intimiment lié à l’enjeu fiscal : la fiscalité carbone peut très bien fonctionner, mais elle s’inscrit dans une fiscalité qui met à contribution les hauts revenus et les hauts patrimoines. »

Jezabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, rappelle l’ambivalence d’une monnaie censée s’instituer dans l’échange : « La monnaie n’est pas uniquement ce qui nous relie aux autres dans l’échange et ce qui permet d’exprimer la valeur des choses, elle peut être aussi pur objet d’accumulation, désiré pour lui-même, d’autant plus dans un capitalisme financiarisé où l’argent ne va plus guère à l’argent par la marchandise, mais directement à lui-même »…

Or, c’est « bien à l’échange que la monnaie doit servir » et elle devrait « toujours avoir vocation à circuler ». Elle est « ce qui relie les individus dans la société à travers l’échange et ce qui leur permet, ce faisant, de réaliser la valeur des biens ou des services que la société produit ». Mais ses processus réels fonctionnent bel et bien à l’envers, produisant sans cesse du manque, de la pénurie et de la rareté dans une économie de surproduction.

Force est de constater qu’avec l’essor du « capitalisme financiarisé », nombre d’opérations financières ne sont plus au service de la réalisation de celles de l’économie réelle, mais « des opérations contreparties d’autres opérations financières dans le seul but de réaliser une plus-value financière dans une frénésie d’achats et ventes de titres à une vitesse défiant celle de la lumière »… Ainsi s’accélère ce « processus désintermédié d’accumulation »…

Marion Clerc confirme, à la lumière de La Philosophie de l’argent de Georges Simmel (1858-1918) : « Dans la modernité, l’argent, moyen de toutes les fins tend à remplacer Dieu, la fin de toutes les fins ».

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon analysent la dérive de cette sphère financière qui n’existe plus que pour son propre compte : « L’argent est devenu une fin en soi pour la classe dominante, et cela d’autant plus facilement que celle-ci a des prétentions à l’universel puisqu’à travers son appropriation de l’Etat et du droit, elle ne cesse de transformer, par la loi, ses intérêts particuliers en intérêts généraux ».

La production du flux monétaire considéré comme un but en soi est d’autant moins soutenable à terme qu’une bonne partie de ce flux est absorbé par les « trous noirs » des « paradis fiscaux »… Toute avancée vers la résolution de ce problème, rappelle Henri Sterdyniak (Observatoire français des conjonctures économiques), « nécessiterait d’affonter directement les pays qui ont choisi une stratégie de paradis fiscal et réglementaire »…

Les monnaies alternatives permettent-elles de transformer la société vers davantage d’équité ? Jérôme Blanc rappelle qu’elles constituent des initiatives territorialisées de réappropriation de l’outil monétaire. Elles portent un projet politique, visant en particulier le « renforcement des économies ordinaires qui sont par définition fortement territorialisées ». Or, c’est bien ces territoires, bassins de « vies ordinaires » c’est-à-dire de « petites activités de production, de distribution et de consommation liées au quotidien ou à la subsistance » qu’il s’agit de redynamiser.

si elles ne sont pas une finalité en soi, leur mise en place devrait permettre d’atteindre ces objectifs non satisfaits par la monnaie nationale (soutien au développement territorial, valorisation d’éco-comportements, renforcement de l’entraide et de la solidarité, etc.). Une  solution locale au désordre global ?

En plein « débat » ( ?) sur la digitalisation à marche forcée et la suppression du cash, Christian Pfister rappelle que les monnaies digitales n’ont jusqu’à présent « pas réussi à faire la preuve d’une utilité qui l’emporterait largement sur les coûts qu’elles occasionnent ». A commencer par leur coût environnemental confirmé par Jezabel Couppey-Soubeyran à propos de ces 1500 cryptomonnaies « existantes » : leur « virtualité » n’en est pas moins fort énergivore « étant donnée la puissance électrique qu’elles nécessitent »…

Sans oublier que cette « dématérialisation permet désormais une localisation facilitée de l’argent dans les pays où il est le moins taxé »… En d’autres termes, une « externalité négative » imposée au reste du monde voire un hold-up en règle ? « S’il paraît illusoire d’attendre une  solution miracle pour annihiler les stratégies d’évasion fiscale, un objectif pourrait être de rendre ces pratiques aussi coûteuses, compliquées et risquées que possible pour les entreprises y recourant » suggère Samuel Delpeuch.

24 siècles après la description de l’échange économique par Aristote, l’on appréciera la pertinence écologique et sociale de la nouvelle structure monétaire mondiale  « dématérialisée » en voie d’émergence. Débouchera-t-elle néanmoins sur un capital de confiance et de solidarité régénérées ? Signe vide mais commun à l’humanité, « l’argent » est le moteur et le solvant de la vie en société et demeure l’une des sources d’énergie les plus efficaces pour changer le monde. En bien, pour peu qu’il soit possible encore d’élaborer une « politique de l’argent » susceptible d’être communément acceptée, alors que « les inégalités mondiales de revenus et de capitaux atteignent des records » ? Notre demeure terrestre brûle et l’incendie gagne en ampleur : si, dans l’absolu, le salut est préférable à la perte, il reste toujours à décider comment ne pas laisser « l’argent » nous perdre et mener la « civilisation » à sa ruine…

Où va l’argent ? Regards croisés sur l’économie n° 24, La Découverte, 264 p., 16 €

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