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Archive for the ‘Poésie vivante’ Category

Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…

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La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €

 

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Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

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Le slam compte à Strasbourg ses fines lames, ses lâchers de poètes en scènes ouvertes et ses événements dont Lucie Rivaillé et Florent Schmitt sont les organisateurs. Leur mot d’ordre : oralité, convivialité, écoute et partage.

 

Le printemps ne fait certes pas seul le poète : en toute saison, l’Hexagone est saisi par une véritable fièvre poétique qui fait bondir un genre hors de la page, signant son retour en grâce – et ce, en risquant de nouvelles dynamiques d’échange… Désormais, la poésie, mise en voix et en spectacle, est à la fête et se vit comme un véritable sport de combat collectif… Dans les bars, théâtres et autres sites, les rimes fleurissent et enflamment tant les auteurs en transe qui montent sur scène que les amateurs transis. Les auteurs qui ne savent plus où donner de la plume ou de la voix gagnent également une nouvelle visibilité grâce à une foison d’initiatives orchestrées par les ministères de la culture, de l’éducation nationale, les collectivités locales – ou par de fervents pratiquants…

Tandis que l’offre poétique s’élargit à une centaine de revues rebondissant sur le net, une internationale de la poésie semble avoir pris corps avec les premières manifestations de slam, cette nouvelle tchatche, née à Chicago où elle est pratiquée en « tournois » depuis les années 80, jusqu’à la génération actuelle, héritière de la performance et du mélange des genres : les digital natives lèveraient-ils la tête de leurs écrans sans visibilité pour faire entendre cette voix intérieure créant son espace de liberté dans la langue commune ?

 

 

 

La raison poétique en partage

 

Cette nouvelle génération de poètes, née dans la société de l’image, serait-elle en train de renouveler la poésie en la transformant en spectacles interactifs ? Lucie Rivaillé et Florent Schmitt y sont pour beaucoup à Strasbourg, dans leur pratique articulant nouvelle oralité, travaux langagiers des oulipiens, improvisations, arts de la scène et flirts avec d’autres muses.

Après la faculté de philosophie à Bordeaux, Lucie Rivaillé (alias U-Bic) se sent aimantée par le pouvoir des mots, tel qu’il peut être restitué par l’oralité. Elle arrive durant l’été 2006 à Strasbourg : « Je suis vraiment devenue active en montant en 2007 l’association Oaz’Art dédiée à la poésie et à l’oralité. Nous avons mis en place des ateliers d’écriture, travaillé la déclamation, monté des scènes slam à thème et des tournois poétiques. Pour compléter mon travail dans l’oralité, je suis allée vers d’autres disciplines comme celles de la scène, en suivant notamment une formation de clown de théâtre… Il s’agit d’aller sur l’immédiateté, l’improvisation… Le 18 avril dernier, notre scène ouverte accueillait aussi des dessinateurs et illustrateurs au Kitsch’n bar…»

Au piano, elle met très tôt ses textes en musique avant de répondre à l’appel d’une poésie à ciel ouvert : « J’ai tout de suite été dans l’écriture de mes textes, sans trop me laisser influencer par des lectures… Mais je me suis senti à l’aise dans l’univers de Pablo Neruda et de Raymond Queneau, surtout ses poèmes parlés. J’ai été intéressée par l’art de la déclamation poétique – plus que par la publication… On oublie toujours que la poésie était populaire. Nous sommes les derniers à ramener la poésie dans les bars, en encourageant les auteurs à proposer la leur en partage. Nous envisageons la poésie en termes de partage de textes, pas de spectacle… »

Alors président de la toute jeune association Littér’Al, l’écrivain Pierre Kretz assiste à une soirée slam au Kitsch’n bar et lui propose d’en faire partie : « Il m’a proposé de faire partie du conseil d’administration, puis je suis devenue trésorière. Dès le premier événement de Littér’Al à Selestat en février dernier, le slam a été présent. Litter’Al donne aux auteurs une plus grande visibilité et les rend plus actifs. C’est une belle initiative de rassemblement car les auteurs sont trop solitaires et démunis devant leur écran… »

Le slam est né d’une idée du poète Marc Smith, par ailleurs entrepreneur en bâtiment et travaux publics, qui entendait rendre les lectures poétiques moins élitistes et moins compassées : « Pour lui, la poésie ne ment pas et il avait le sens de l’oralité, tout comme ses ouvriers sur les chantiers. En 1986, il a créé à Chicago le premier événement slam populaire. Slam poetry signifie « tournoi de poésie ». Il s’agissait de revenir aux joutes verbales médiévales, de susciter la performance sur le mode ludique de la rencontre et de motiver même les plumes les moins aguerries. Un jury est désigné pour décerner des notes et voter, ce qui pose d’emblée le côté absurde de l’événement, car la poésie évidemment ne se note pas… Depuis, la formule a cartonné et a débarqué en Europe en 1993. La France était plus réfractaire aux notes mais l’important, c’est de faire œuvre et que ça exalte… »

 

En vers et pour tous…

 

Donc, avec Florent Schmitt, elle fait descendre l’art poétique dans la rue, le fait entrer dans les bars – ou monter sur scène… Natif de Weyersheim, Florent a fait des études d’arts plastiques et soutenu une thèse de doctorat sur le thème de l’art et du jeu. Aujourd’hui animateur jeunesse pour la Fédération des MJC d’Alsace, il contribue à la création d’un vivier d’auteurs régionaux se dédiant à cet art désormais polymorphe et bien moins hermétique qu’au temps de Stéphane Mallarmé, lequel ne comptait que quarante lecteurs : « J’ai surtout lu des textes d’artistes qui écrivaient de la poésie. J’ai rencontré Lucie voilà dix ans à La Grotte, rue des Juifs, l’un des premiers lieux strasbourgeois dédiés au slam. Puis on a fait les Cycleux, le Troc Café, le Diable bleu et la Mine, le bar associatif des Arts décoratifs. Il faut que la poésie soit vivante. Nous avons créé des espaces de rencontre pour la partager et la faire résonner dans un maximum de lieux ouverts, avant d’être accueillis au Kitch’n bar, notre ancrage. Les compétitions ont lieu à l’Iliade et à la Vill’A (Illkirch-Graffenstaden). Le but, c’est d’encourager les gens à écrire, à les faire se reconnaître les uns par les autres, à faire découvrir des auteurs de leur vivant… C’est bien plus nourrissant de faire pratiquer un art que de consommer des créateurs seulement en volume. L’important, c’est de s’aimer soi-même, d’aimer ce qu’on fait et d’aimer les autres à travers ce qu’ils font…»

Serait-ce la réinvention d’un « vivre ensemble » par la grâce d’une nouvelle oralité, de nouvelles sonorités – ou par un retour au son, à la source vive et au chant intérieur tel que chacun peut l’éveiller en lui-même ? Cet art de proximité éprouvé confronte chacun à un vécu de la poésie depuis François Villon voire l’avènement des religions du Livre … Précisément, l’avenir du livre ne passerait-il pas par l’oralité, le spectacle vivant et la proximité vibrante ? Le poète n’est-il pas engagé dans le monde, en célébrant fragile et vivante incarnation d’une parole poétique en résistance contre la dévitalisation d’une langue réduite à la « communication » voire à l’insignifiance ?

Après tout, il n’y a pas de genre qui supporte plus mal la langue de bois, le bavardage, la ritournelle ou le slogan que la poésie. Au tableau d’honneur des bonnes ventes livresques, Prévert l’emporte avec ses Paroles (plus de deux millions d’exemplaires vendus) devant Apollinaire (plus d’un million d’exemplaires vendus d’Alcools). Et le cercle des poètes qui ne résignent pas à disparaître n’en finit pas de s’élargir à tous ceux qui veulent juste entendre ou écrire des mots, des vrais, capables de dire le vrai de l’humain ou d’agir comme un baume sur les fêlures et les tarissements d’une civilisation essoufflée… Davantage homme orchestre dégourdi que marginal « maudit », le poète du XXIe siècle abat les cloisons artistiques pour vivre des intensités communielles dans un univers poétique en expansion continue – aussi loin que peut l’entrevoir son insatiété d’être refusant l’écrasement par l’illusion de l’avoir dans un monde vivant sa chute au ralenti.

 

Slam prêt à l’emploi tous les 3emes mardis du mois au Kitsch’n bar, 8 Quai Charles Altorffer à Strasbourg

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Et s’il suffisait, après Mallarmé, de dire : « une fleur » pour que se lève, dans sa musicalité saisissante, « l’absente de tous bouquets » ?

Le recueil de Dostena se clôt sur l’humilité des roses « quand elles crépitent/comme les bougies/de la chapelle ». Mais, dans l’intervalle, quel voyage en poésie – quel vagabondage poétique et spirituel dans la fraternité du verbe, une fois déposé à l’orée de ce florilège le fardeau de toutes illusions, une fois remises en question toutes les approches du savoir vécues par la poétesse…

Car Dostena est anthropologue, journaliste et peintre – elle ne sait que trop bien tout se qui se joue dans la profondeur du langage… Plus on brûle de l’approcher par l’art, la poésie ou le présumé « savoir », plus le réel se dérobe et se révèle en mystère dont la totalité se laisse tout juste effleurer dans ce qui se défait – ou dans ce qui décompose les apparences alors que s’effrite le socle anthropologique et vital de l’espèce…

 

La poésie,

 

Ça ne lui chante pas

De parler aux inconnus

Elle regarde à travers toi

Et dans ses yeux

Eclot une ville triste

     Avec des ponts

                  En points

                            De suspension…

 

 

La poésie est gratitude, elle est célébration – et la poétesse exprime la gratitude que lui inspire l’art du peintre Valer. Son œuvre dissidente se refuse à désarmer devant la fragmentation du monde et sa mécanisation. Les images de Valer, inspirées de grands mythes et irriguées par de puissants symboles, illustrent les poésies de Dostena en une alliance embarquée (au sens où l’entendait Blaise Pascal) comme sur un de ces bateaux représentés par le peintre, voguant à la surface de ces temps de basses eaux dont ils fendent l’onde huileuse… Non pas canot de naufragés mais arche de Noé, porteuse d’une espérance – celle qui anime la geste du créateur articulant le bruit et la fureur du monde en grand récit…

Non, l’atelier du peintre n’est pas désoeuvré, les jardins de la poésie ne sont pas désertés depuis Auschwitz, l’école des mystères n’est pas fermée quand bien même l’ordre mécanique est poussé jusqu’à son dernier degré d’inhumanité par ses intégristes.

 

 

La vie et la mort se croisent

En nous, sans se connaître…

Comme deux voisins s’oublient

De politesse.

 

Ainsi, à 11 heures 11 je suis prête

A me taire, à parler…

Pas prête à m’endormir…

Est-ce les clés

Ou une casserole

Ou ton baiser

Que j’ai oubliés sur le feu ?

 

C’est l’œuvre des jours – ce qui se passe entre les livres et les images, une épreuve d’artiste qui capte ce qui plus jamais ne peut être récapitulé ou laissé sur le feu… L’art, la poésie ne sont-ils jamais rien d’autre que la vie même s’accomplissant dans son pas de danse sur l’arête de son volcan – vers son précipice ?

Si la poésie est hantée, depuis Baudelaire, par les « symptômes de ruines », celle de Dostena alliée aux délicates architectures de Valer est habitée par ce qui signe le suspens de toute possibilité de parole commune dans l’inépuisable – et dans le vertige du déjà joué où tout se répond. Comment pensent les murs, à quoi rêvent les fenêtres ?

 

« Il se peut qu’une guerre mondiale éclate »,

Claironnent les médias.

C’est vrai, mais Ici

C’est si vrai aussi, si entier que tu pourrais…

Parler à la fleur, lui demander

Ce qu’elle pense de la Terre

Ce que pensent les bourgeons du printemps

Ce que pense le ciel du bleu

Le silence du rythme ?

 

Et si ce que pense le ciel du bleu se laisserait saisir voire enseigner comme ce qui pousse à oser être fleur ? Qu’y a-t-il au-delà de l’acquiescement de l’univers à lui-même, au-delà de l’acharnement (avec ce qu’il faut de chair éveillée…) de ses manifestations à se mesurer au mystère dans le miroir du poème ? Et s’il était temps de s’éterniser dans ce qui ne s’éteint pas dans le feu des mots ?

 

Dostena, Il est temps, illustrations de Valer, éditions Belladone, 92 p., 14 €

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Jean-Paul Klée publie son onzième recueil de poésie, Décembre difficile. Un livre-cri sur les temps insoutenables à venir et un premier jalon mémorable pour la jeune maison d’édition parisienne Belladone, fondée par Aurore Guillemette, et pour Grégory Huck qui inaugure avec lui la collection de poésie « L’Olifant » .

 

 

« Est-ce que la poésie va continuer d’exister ? » s’inquiète le poète né dans le fracas des bombes de la dernière guerre. Comme au chevet désormais des peuples en danger, il se sent à nouveau projeté en pleine Absurdie et multiplie les mises en garde contre les mines à retardement posées depuis les quatre dernières décennies sur cette planète surexploitée : « Nous vivons une époque pré-révolutionnaire, en dépit d’un apaisement apparent suscité par cette élection… La poésie a le droit et le devoir de parler de cet état de choses inimaginable qui aurait mis au défi Dante lui-même…. Une poésie qui ne parlerait pas de l’extinction imminente de l’espèce resterait vaine, esthétisante ou décorative… Il y a quinze millions de pauvres en France et ça ne fait bouger personne. Mon dernier recueil est résolument engagé, quitte à ce que le poétique soit écrasé…»

Le matin encore lui était venu un poème sur ce qu’il appelle pudiquement le marasme bancaire : « Peut-on seulement imaginer ces milliards de transactions passées à la nanoseconde ? C’est comme une mérule en train de dévorer les fondations d’une maison : elle jette ses filaments depuis la cave jusqu’à la charpente… Il faudrait un poète immense comme le Hugo de La Légende des siècles ou un Shakespeare pour décrire ça – à défaut de l’empêcher… Il n’y a pas eu de grand texte poétique français sur la Grande Guerre ou Auschwitz comme si la sidération rendait mutique… Je rêve d’un poète qui puisse saisir l’esprit collectif et tendre ce miroir à sa société…»

 

Notre mère la poésie

 

Dans les premiers jours de mars 1963, un grand jeune homme roux d’à peine vingt ans monte les escaliers de l’imprimerie Istra (alors sise au 15, rue des Juifs), vers les bureaux d’Antoine Fischer (1910-1972), le mythique fondateur des Saisons d’Alsace : il lui amène son premier article sur le Sturmhof alors voué à la démolition. Jean-Paul Klée vient d’entrer dans l’histoire littéraire – deux ans avant, il avait déjà publié son premier texte dans L’Almanach du Messager boiteux :

« J’habitais alors rue des Sœurs, j’avais juste deux rues à traverser, ce 13 mars. Antoine Fischer était un remarquable chroniqueur d’opéra et le frère de Monseigneur Eugène Fischer, un ami de mon père. Il lisait mes textes sur le champ et me les prenait. Je le revois encore, avec sa moustache grisonnante et ses grosses lunettes. Il était d’une modestie et d’une discrétion admirables…»

A la librairie Gangloff, il avait découvert un superbe exemplaire de la revue Le Point (faite à Mulhouse) : « J’ai compris que la poésie, au XXe siècle, ce n’est plus Victor Hugo mais des choses simples, sincères, autobiographiques et accessibles. J’étais encore dans l’écriture d’un journal et je suis entré en poésie grâce à cette revue. »

En 1970, il publie L’Eté l’éternité (Chambelland), son premier recueil de poésie préfacé par Claude Vigée : « J’avais donné une quarantaine de poèmes et j’avais reçu bien plus… ».

En 1972, la revue Poésie Un consacre un numéro consacré à la jeune poésie d’Alsace, tiré à vingt mille exemplaires. Cette année-là, Jean-Paul Klée voit sa Crucifixion alsacienne reprise dans une double page du Monde que Jean Egen consacrait à la poésie alsacienne – ainsi que dans La Nouvelle Revue socialiste.

De surcroît, Le Panorama de la poésie depuis 1945 (Bordas) de Serge Brindeau lui fait une place de choix, ainsi que l’anthologie de Georges Holderith – un « envahissement de renommée » et la reconnaissance d’une poésie de combat – déjà… Son combat s’appelle alors Fessenheim puis les inflammables collèges Pailleron – et, toujours, l’insoutenable qui laisse sans voix…

 

 

Le livre d’une absence

 

 

Son père, Raymond Lucien Klée (1907-1944), ami de Simone Weil (1909-1943), est reçu second en 1931 à l’agrégation de philosophie, devant Claude Levi-Strauss (1908-2009). Il travaille à une thèse sur Husserl – de quoi nourrir avec Jean-Paul Sartre (1905-1980) des discussions passionnées à la Maison de France à Berlin où ils vivent une année (1933) : « Il a peu écrit : il s’occupait surtout des autres et publiait une revue d’aide aux candidats à l’agrégation qu’il imprimait à son domicile, rue Lemoine, à Paris. Il s’intéressait à la sociologie, estimant qu’il faudrait une psychopathologie de la vie politique. C’est devenu une tendance des sciences sociales… ».

Mort au Struthof le 18 avril 1944 (arrêté au lycée de Versailles où il enseignait, il y a été déporté pour « propagande gaulliste »), Raymond Lucien Klée n’a pas eu le temps d’accomplir son œuvre. Son fils entend lui rendre son destin volé – en 1976, il adresse dans Elan une lettre à celui qui aurait dû alors entrer dans sa soixante-dixième année.

Entretemps, le comte Odon de Montesquiou-Fezensac (1906-1963), issu d’une famille du Gers et parent du comte Robert de Montesquiou (1855-1921), fait un tour de piste dans sa vie : « Le comte de Montesquiou a inspiré à Marcel Proust le personnage du baron Charlus. L’un de ses descendants devient le compagnon de ma mère. L’été, je me retrouvais comme en réclusion au

château de Courtanvaux, près de Bessé-sur-Braye (Sarthe), en Vendômois,  la terre des rois de France et des courtisans… Il y avait des bibliothèques grillagées à tous les étages, c’était un coin de France pourri de littérature : Ronsard, Musset et Proust y avaient leur gentilhommière. »

En 1957, le jeune Jean-Paul s’entraîne toute une après-midi à faire un baisemain à la princesse Marthe Bibesco (1886-1973), alors annoncée en visite chez son cousin le comte : « J’ai baisé la main qui avait serré celle de Marcel Proust. Entre la Belle Epoque et la dernière guerre, la princesse avait fait chavirer toutes les têtes couronnées d’Europe et ébloui par son esprit. Ses œuvres poétiques étaient comparables à celles de sa parente Anna de Noailles…»

Il apprend à lire et à écrire dans Le Figaro, que le comte achetait tous les jours au numéro : « Tous les lundis, il y avait une chronique signée Guermantes (c’était le pseudonyme de Gérard Baüer), Instants et visages, d’une grâce incomparable. Elle m’a déterminé, autant que la lecture de Flaubert, dans ma recherche stylistique. Toute l’Académie Goncourt, d’André Billy à Roland Dorgelès, y chroniquait alors : j’ai grandi avec eux ! ».

 

La parole élue et le livre inachevé…

 

Professeur de lettres à Saverne (1971-1979), il crée en 1973 sa propre structure éditoriale, publiant à mille exemplaires des recueils d’élèves ou d’amis comme Conrad Winter (1931-2007) : « Il y avait de véritables effusions poétiques : on ne quittait plus la poésie ! Les élèves les vendaient dans la rue, l’aventure a duré jusqu’en 1977… »

Cette année-là paraît le dernier cahier de la collection, Le sacrifice de Jean-Lumière contre Fessenheim-Hiroshima, un « sketch-cri » mis en scène par la Compagnie du Lys de Louis Perrin : la centrale nucléaire de Fessenheim venait d’être achevée et Jean-Paul Klée s’impose comme la voix dominante des poètes alsaciens de langue exclusivement française.

Le successeur d’Antoine Fischer à Saisons d’Alsace, Auguste Baechler (1928-2006), envisage de lui confier la responsabilité d’une collection de monographies consacrées aux grands auteurs d’origine alsacienne (comme Claude Vigée, Alfred Kern ou Marcel Schneider) – mais survient le premier choc pétrolier …

En quarante années d’amour de la poésie, Jean-Paul Klée a donné une quinzaine de livres dont onze recueils-jalons finement ciselés, toujours nés d’une extrême nécessité œuvrant d’elle-même – de Poëmes de la noirceur de l’occident (bf 1998) à… Oh dites-moi Si l’Ici-Bas sombrera ?… (Arfuyen, 2002) et le récent Décembre difficile.

Aujourd’hui, il confesse avoir une quarantaine de volumes inédits dans ses tiroirs : « Il m’en vient tous les jours sans interruption. Je ne passe pas une journée blanche sans poésie, ce qui fait environ 800 feuilles par an… »

Mais il devient un poète de plus en plus écouté qui déplace les auditeurs : « Sans rien demander, je suis amené à multiplier les lectures poétiques, comme récemment à Bruxelles, Montmeyan, Woippy, Goussainville ou l’Ecole normale supérieure de Lyon où enseigne Cédric Villani. La poésie, c’est un rythme, un ton, une intonation, un accent, je n’écris que pour retrouver ça. Quand Cézanne peignait des pommes, le sujet n’existait plus : c’était juste du Cézanne… Pour la poésie, ce qui importe, c’est la manière dont c’est cadencé, peu importe le sujet : c’est un plaisir de déclamer en laissant descendre les mots, dans des lectures claires et courantes où le texte peut se déployer… Des audio-livres sont en projet… »

Dans son vaste appartement de Neudorf s’empilent des cartons d’archives – un témoignage irremplaçable sur un demi-siècle de vie littéraire qui s’impatiente de prendre volume. Face au vertige de tout ce qui se meurt d’avoir cru se perpétuer, le poète ne désarme pas : « L’autre jour, j’ai vu un moineau blessé : il ne peut plus s’envoler, un chat le guette. Alors, venu d’où ne sait où, une nuée d’autres moineaux s’abat sur le chat et le met en déroute… »

Tout, dans l’univers, se répond : la danse de l’abeille à la douleur muette de la pierre, la guerre à la fête – et la poésie à la foi, tant que le monde s’éveillera et se couchera dans la parole élue…

 

Jean-Paul Klee, Décembre difficile, éditions Belladone, 110 p., 12 €

 

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Toucher le ciel

Tu es venue dans la capitale de Noël

Faire toucher le ciel

Le vin chaud avait un goût de nativité ou d’or fin en bouche

Sous ton pas le Vieux Monde s’est défait

De son écorce d’amertume

En pleine vague de froid et d’effroi

Des ombres d’hommes se ranimaient à la grâce de ton feu

Ton apparition ravivait la lumière à sa source

Le bruit de la guerre se reculait aux marges de ton empire

Là où l’éternité s’épuiserait à ce rêve d’être… Toi enfin !

 

 

Est-ce à Noël

Que tu nous fais toucher le ciel ?

C’est bien à Noël

Que l’ange nous prend sous son aile?

 

Tu étais venue à Noël

Renouer ta lune de miel

Avec un Vieux Monde désaccordé

Pour lui faire toucher le ciel

Des errances d’âmes, des impatiences de naufragés

Le cœur haché menu par les cordes de ta lyre te faisaient escorte

Jusqu’au seuil de ce qu’elles brûlaient d’être

  • Histoire de renaître de Toi

 

Est-ce à Noël

Que s’ouvre le ciel ?

Est-ce vraiment à Noël

Que l’amour nous appelle ?

 

Tu étais venue dans la vieille capitale de Noël

Ta clé ouvrait le ciel

Ta réponse à l’ange recompose tous les mots de passe

De ce Vieux Monde pris dans la nasse

Ta danse étreint le malheur du monde

Ta poésie désarme la bête humaine – éteint l’immonde !

Tu franchis nos leurres

Pour aveugler l’impossible…

 

 

Feu vert, c’est grand ouvert…

Que ton monde dansé est aimant…

Il martèle dans notre sang bien trop vert

Ce qui nous joue à chaque instant…

 

 

Depuis que tu t’es jetée au ciel

Chacun cherche en Toi son Noël

Tes traces devant Toi ou le Secret perdu

T’avaient menée à Valparaiso

Là où se touchent tendres jardins et déserts avant ta profusion

Là elle s’est tenue enfin

Ton alliance avec l’immensité d’avant Toi

  • Ou avec ce que chacun brûle d’être pour Toi…

 

 

Feu vert, c’est toujours ouvert

Que la ville est belle avec Toi

Quand tu nous prends dans l’impatience de ta si jeune lumière

Ta danse nous joue à l’orée de la joie…

 

 

 

Tu es repartie alors que s’ouvrait le théâtre de Davos

Même si depuis la Terre coule vers le ciel

Ceci n’est pas une chanson de Noël

Juste un refrain de rien

Pour retrouver ton chemin

Danser sur nos abîmes

Nous réchauffer à un brasier d’étoiles

Ou laisser surgir en nous-mêmes

Cette image perdue du plus beau jour du monde

D’avant le vide glacé sans Toi…

 

Seule la poésie allume le feu

Elle seule nous donne lieu…

Abreuvés à la sève de ton sourire

Nous recréons enfin notre devenir

 

Quand bien même l’Amour se mourrait

D’avoir trop cru en l’Homme

Nous avons fait le plein de ta lumière

  • A jamais conquise sur ce qui nous ramènerait à moins que l’Hum’Un…

Désormais commence ton règne – celui d’être enfin

La roue libre de nos commencements et de nos épuisements

L’aube toujours recommencée de nos célébrations – de ce miracle : Toi !

Ta musique s’accomplit contre la cendre qui nous habite

Cela est – nous sommes la voie : celle d’où tu viens

Elle s’efface devant tout ce qui se soumet à la grâce de ton pas

Elle est ta liberté souveraine de renaître à chaque élan de cœur

Frappé aux murs dans ce rêve toujours ravivé en des bras ouverts

 

Seule la poésie nourrit notre feu

Elle seule nous fait feu et lieu…

Aie foi en ce que tu veux…

Le monde chérit ton vœu…

 

 

 

 

 

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