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Archive for the ‘Poésie vivante’ Category

Le nouveau recueil de Michèle Finck revisite au scalpel comme au toucher d’âme  l’exigence d’une vie – et redonne cours à la poésie. Cette poésie-là donne à entendre ce qui la distingue, entre « cri en terre » et grâce – cette résonance d’une intensité habitée au plus vif de ce qui répond à la perte et à l’indisponibilité…

 

Professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg et fille du clavier, Michèle Finck a construit sa vie sur une « basse fondamentale » : la « poésie pour patrie » et la musique – cette « promesse d’un peu d’or, tremblant entre les brins de paille, sur la face nord de la vie ».

Au commencement d’un éveil, il y avait le toucher de clavier du père, le professeur Adrien Finck qui lui joue « sur un seul doigt » la mélodie de l’Aria des Variations Goldberg sur son piano de paille. Père consacre beaucoup de temps à un jeune poète mort – ainsi Michèle se découvre-t-elle un « demi-frère spectral » d’un empire disparu. C’est l’austro-hongrois George Trakl (1887-1914), tombé au commencement de la Grande Guerre – suite à une overdose de cocaïne. Le premier poème qu’elle traduit est le dernier écrit par Georg : Klage (« Plainte »)…

Alors qu’elle s’inquiète de l’équilibre du chef d’orchestre lors d’un concert, Père lui fait don de cette phrase décisive : « La musique empêche de tomber » :

 

Musique    est l’autre face     de la mort

Sa face terrestre. De compassion pour les corps  et leurs cris

Poésie et musique   là où neige    un peu de paille

 

Toute sa vie, elle est accompagnée par la musique, la poésie – et hantée par le chiffre 32, « le noyau des Variations Goldberg », magistralement interprétées par le virtuose Glenn Gould (1932-1982), en ses multiples déclinaisons existentielles et vitales, comme sur les traces de ce point vif de mystère et de devenir s’obstinant à faire sens, envers et contre tout.

 

Ne tenir plus

Qu’à un fil :

La poésie

 

Ce que l’humain peut encore avoir d’intact ou d’intègre, serait-ce juste perceptible sur la vibration de ce fil ténu faisant surgir l’immensité d’un presque rien donnant cohérence à notre bref passage ? Mais pour s’établir fugacement dans le verbe et assumer l’acte poétique comme la présence poétique à soi, il est

 

 

Inutile   d’écrire

Si tu   ne joues   pas

Ta vie    à chaque mot

 

C’est ce pas de côté vers sa lumière – celle qui se lève au fond de nos fêlures et de nos abîmes, sur l’arête vive de ce qui nous danse et nous échappe. La poésie nous ouvre de grands espaces de résonance et toute la musique de ce qui est dans ce monde en lévitation sur l’arête du Nombre – pour peu que nous risquions sans cesse ce mouvement vers l’inespéré qui réaccorde la langue commune…

 

 

Urbanités, là où se joue le drame du monde…

 

Il y a des souvenirs de villes comme il y a des souvenirs d’amour (Larbaud). Dans la carte du tendre de Michèle Finck, il y a Cologne où elle allait rejoindre son amoureux violoniste devant le Blumenladen – la vie est caresse en ces années 80, la vie est rêvée,  Jennifer Rusch chante Power of love et des jeunes filles murmurent, « avec soudain la mémoire du piano de paille : « Etre caresse, ou rien »…

 

La caresse  est   une raison de vivre,

La mer   a  une rumeur   de piano de paille

Toi et moi   sur les hautes échasses   de l’écoute

 

Autres temps, autres moeurs : à Köln am Rhein, des centaines de femmes sont agressées sur la place publique en ce funeste 31 décembre 2015 – stupeur et tremblements au coeur du « vivre ensemble » dans nos invivables technodystopies… Cette nuit de la Saint-Sylvestre attise les débats, « divise les féministes » et fait couler tant d’encre pour rien, dans cette glaciation qui prend les ailes de l’ange – ou nos aspirations à l’ouvert…

 

Femmes de Köln

Käthe Kollvitz

Aurait pu    peindre

Votre   cri

 

Alors, pendant qu’un cri étouffé déchire la « scène féministe », Michèle Finck écrit comme on incise, en ce temps où le simulacre de neige aux métaux lourds supplante les neiges d’antan. Comme les simulacres de « débats » remplacent la parole franche comme l’or qui se donne en un acte de foi –  de pure présence poétique à soi quand l’absolu trouve sa place juste là où nous demeurons et faisons présent de nous…

 

La vie est    une histoire de caresses   entre somnanbules

Racontée    par qui joue à chat perché    avec la mort

Et c’est soudain la nuit.

 

Le verbe est-il réparateur ? Il dénoue et tranche, ne retenant que le plus aigu de l’expérience. Une vie tissée de musique et de poésie se retourne sur elle-même – et se ressaisit sans échappatoire, esquissant son pas de danse vers sa limite, ses précipices, ses évidences ou son chaosmos en fusion thésaurisé dans les fulgurances d’un livre-monde réinventant la parole et faisant corps avec l’essentiel…

 

Peut-on écrire   poésie   sans être absolument

Seule ?  L’intervalle entre les sons   me baptise   solitude

 

Ainsi, alors que Bach lui enseigna la caresse, Poésie est ce cri, « cette brusque montée de tension artérielle/des mots mordus par les crocs de solitude »

Poésie :   griffer  silence

Elle vit à livre ouvert et soude la poésie à la solitude, à l’amour, à la perte qui jamais ne dira son dernier mot – vue sur un ossuaire de questions et de constats cinglants :

 

La vie :    une mise à mort

 

Mais aussi :

 

Au coeur de toute vie :     un consentement.

 

Et c’est ici, en terre sicilienne où « la beauté serre la gorge enténébrée ». Mais déjà le tragique reprend le dessus avec l’évocation de la figure d’Ariane T, étudiante strasbourgeoise tuée au Bataclan avec 88 autres spectateurs… Sans oublier toutes les suicidées de la poésie, de Marina Tsvétaieva (1892-1941) à Amellia Rosselli (1930-1996), la traductrice de Sylvia Plath (1932-1963) – des « oeuvres-vies » dont une aléatoire postérité ne retient que le mode d’évasion…

Car enfin « Tant qu’il te reste  encore  une caresse   à donner/ A recevoir  tu n’es pas perdue »…

 

Poésie :   risquer   caresse

 

Jamais poésie ne consent à la dégradation du destin et du verbe – toujours, elle est mise à l’épreuve creusant son écart avec la langue si commune et la rendant à son pouvoir, cadence porteuse de feu et mouvement de l’esprit invaincu tendu vers bien plus que ce qui peut être dit par l’évidence de sa musique. Un toucher d’âme et de clavier qui fait toucher un ciel impétueux sans épuiser les possibilités de la caresse d’exister.

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Michèle Finck, Sur un piano de paille – Variations Goldberg avec cri, Arfuyen, 182 p., 16,50 €

 

 

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« Le poème convoque la fumée

Pour allumer la lampe. »

Roberto Juarroz

 

 

 

 

 

Printemps interdit

Mourir reste permis

Puisque nous sommes de trop

Nous dit-on

Ton écran de barge

Est-il assez large

Pour contenir l’infini

Soustrait à tout ce temps

De non-vie

Acheté à crédit ?

Surtout ralentis

Reprends ton temps

Celui de vivre comptant

Avant de laisser ta langue au vent

 

Qui es-tu ?

Rien qu’un malentendu

Posé juste là

Où tout s’en va ?

 

Peauétique de l’instant tanné

Quel danger non invité

S’en  vient braver ton inhospitalité ?

Tu veux racheter ton karma

Ou  jouer au mâle alpha ?

Le vide a retenu ton nom

Le monde a coupé le son

Tu te sens pris dans la machination

C’est ça la grande transaction

Avec rien de l’autre côté de la balance

C’est trop tendance

Mais à qui rendre la monnaie de cette pièce-là ?

On est tombés bien trop bas

Ainsi t’échut la vie – ou sa promesse jetée aux rats

 

Mais enfin qui es-tu ?

Rien qu’une dérive sans issue

Quand  tout sonne le glas de toi ?

Autant en rester là – ou pas

 

Peauétique de l’instant sonné

Tout va vers l’homme augmenté

La dernière chimère du marché

Surtout crée le lien

Avec ceux qui comptent pour rien

ce sont les tiens

La page est blanche

Comme ta voix de tanche

Te force pas à penser

Ton temps est déjà dépensé

Sur une musique bien trop essorée

Le château de cartes a été soufflé

T’es déjà parti

C’est comme écrit.

 

Passé présent

Peauétique de l’instant

Tu glisses tu butes sur les jours lents

Fini tu descends.

 

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« Ne pas laisser un souvenir, mais une source »

Pierre Dhainaut

 

 

 

il neige des nano particules

et du plastique sur nos matricules

quelles lèvres parleront le bleu si nu

du poème retenu ?

la Terre n’a pas entendu

la vie n’a pas attendu

tu tombes le ciel

tu pulvérises nos prisons de chiffres et de fiel

juste là où nous avons pied perdu

de tout ce qui se sent désert sans toi

de tout ce qui veut passer au pressoir de ta joie

  • juste là où il nous est fait selon notre foi

 

 

la vie s’en va

à grands éclats

Tu surgis là

où se perdent nos pas 

 

il neige de la perplexité

plein les écrans désertés

  • si vides de toi !

sous quel toit dis-moi

se répand ta joie ?

d’un jour sans beauté

à une nuit hyperconnectée

quel verbe misera sur le bleu sacré?

tu décroches le ciel des évadés

même pour les âmes morte-nées

mais la vie n’y est plus

nul signe sur l’ardoise effacée

pourtant il a bien fallu

retenir cette promesse qui ne serait pas tenue

 

la vie s’en va

quel rêve d’enfer déchire les draps ?

tout s’accomplit dans tes bras

qui vive là ?

 

le vertige de te nommer

juste d’un frisson de rosée

parcourir la Terre mère

si loin de ta lumière

te sacrer reine de l’univers

le cœur neigeant si bas si dru

de t’avoir tant de fois perdue

traverser l’écume des constellations pieds nus

se taire se défaire et puis attendre

la rencontre de la neige et de la cendre

pour effacer  jusqu’à la mémoire d’avoir failli

de cette détresse des fourmis

si près de ton mystère

avant que ne se referme la malle de fer

sur ce qui sur Terre

était si clair…

 

la traversée d’une vie

comme un désert qui fuit

vers son oubli –

ou ses impatiences d’infini…

 

in Le Vin des Affligés (modifié)

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Vertige peauésie

« Nos restes sont plus vrais que notre présence »

Georges Perros

 

Roses rouges cause toujours

Toute une vie pour s’exhaler en amour

Contre – tout contre le gris larmoyant du jour

Toucher l’abîme sans parachute doré

Pour ceux qui s’y seraient voués

Ou redécouvrir l’étonnement d’être là

Pour ceux qui ne s’y feraient pas

D’impasses en coups bas

Toute une vie jouée à cartes truquées

pour être amour – rien qu’amour soustrait à la buée des noyés…

 

 

rose bleue faites vos jeux

pourvu qu’il y ait des heureux

  • Et plein de partageux…

si l’amour se pose par ciel bas

là où on ne l’attend pas

Alors finis ta fin de vie

en remontant du puits

vertige Peauésie

ainsi s’écrit

ce qui veut être dit

entre caresse et cri

bénie soit sa mélodie

 

rose noire saute du mouroir

amour fait long feu en son admiroir

comme péausie il s’écrit contre le noir

dans le mouvement  liant le joui à l’infini

bonjouir à toi c’est bien ici

la joie tarit le cri

c’est là tout ton savoir

pour traverser sans déchoir

le vide qui t’efface du miroir

vertige Peauésie pour la vie

terre retournée sans oubli

par le Verbe joui où le rien s’abolit…

 

 

Publié in Complément d’enquête, Ponte Vecchio éditions, 2018

 

 

 

 

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« … l’individu ne possède rien de ce qui constitue le monde, il ne peut que donner »

Albert Schweitzer

 

 

Le poète Albert Strickler livre le seizième volume de son Journal perpétuel entamé en 1994 – une  sorte de « machine à (dé)coudre le temps » dont l’entêtant cliquetis pourrait s’énoncer ainsi : « Je suis la Pénélope de ma propre absence »… Une oeuvre de longue haleine, lestée de doutes écrasants sur la vanité de l’entreprise tant livresque qu’autobiographique – mais la valse des aveux ne souffre aucune interruption …

 

 

« Le sot projet qu’il a eu de se peindre » disait Blaise Pascal (1623-1662)  de son prédecesseur le châtelain Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)  tout aboli dans ses Essais. Mais qui veut « employer » son temps plutôt que de le tuer s’en donne les moyens sans « ménager sa volonté » – et,de surcroît, fait indéfectible acte de présence sur tous les fronts de  « la culture »…

Le 29 janvier, « belle exposition Hélène de Beauvoir au musée Würth » – et fuite lors du vernissage, lors d’une si prévisible charge de sangliers sur des « nourritures terrestres » pour le moins dénaturées : « Fuite due au souvenir de vernissages précédents, où la ruée sur le buffet des traditionnels pique-assiette, dont certains huppés !, et les commentaires entendus – snobinards et/ou convenus – entre les tintements de verre des toasts portés au vide, m’avaient littéralement écoeuré. »

Est-ce le « prix à payer » pour une ubiquité culturelle vaillamment tirée à quatre roues motrices par monts et par vaux en toutes saisons alors que le corps et l’âme aspirent à une toute autre qualité de présence à soi ?

Mais montée régénérante chez Claudie Huntzinger à Bambois le 8 février pour la conception de son prochain livre « de grand air », L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf.

En 1965, Claudie et Françis Huntzinger s’étaient installés dans une bergerie des Hautes-Vosges pour vivre en-dehors des contraintes du monde industriel d’alors. Tour à tour bergers, tisserands, artistes et bouquinistes, ils ont « fabriqué des pages d’herbes, des livres en foin, des bibliothèques en cendre » – et exposé à Colmar, Paris ou Montréal, en inspirant deux générations depuis la parution de Bambois, la vie verte ( Vivre/ Stock 2, 1973).

 

Autoportrait du poète en « jeteur d’éponges »

 

Parfois, il suffit d’un message reçu d’une lectrice : « Grâce à votre journal, je tiens » – et le diariste de se rappeler : « n’ai-je pas écrit naguère que si je tenais un journal, il me tient tout autant »…  D’autres lui déclarent bien : « Vous êtes sur mon chevet ! »

En écho, cette citation de Michel Onfray : « Le haïku nous écrit bien plus que nous ne l’écrivons. Il nous oblige à être aux aguets de l’infime. Il nous apprend aussi que l’infime nous guette. Ou que l’absence est une présence. »

Et une mine de titres pour de prochains volumes du Journal perpétuel rien que dans ce passage…

Le 17 mars, « vivifiante rencontre » à La Ligne bleue avec René Frégni dont Annick Geille aime tout particulièrement dans son Salon littéraire (le site créé par Joseph Vebret), le petit dernier, Les Vivants au prix des morts – et douloureux rappel sur « les prix littéraires pipés, les trois arrondissements parisiens où se joue – ou se truque ? – la vie culturelle de notre pays »…

Rencontres avec l’ami Jean-Paul Klée, le signataire de la vibrante postface du Journal, qui lui recommande de tenter sa chance auprès de Claire Paulhan qui « serait prête à publier » l’intégrale du Journal quotidien de Jehan-Rictus, né Gabriel Randon (1867-1933) – dont un premier volume de plus  de 400 pages vient de paraître : il s’étend du 21 septembre 1898 au 26 avril 1899 et porte en guise de sous-titre : « La question du pain à peu près résolue, restent le loyer, le pétrole et l’amour »…

Les années s’enchaînent avec leur cortège de soucis de santé, d’arrachements et d’enterrements d’amis (Nadine, Fernand et Pascal). Justement, un poème de l’ami Michel Fuchs revient en mémoire : « Ne venez pas le jour de mon enterrement/Le cortège trouvera son chemin tout seul »

Doutes lancinants sur cette inconscience sacrificielle qui pousse à s’abîmer dans un écran « à la façon dont une mouche va s’immoler dans la vasque sacrificielle d’une lampe halogène »…

Questions pertinentes de Philippe Lutz. La première concerne l’aventure du journal suspendue à l’acceptation  de ses limites : « Ne contient-il pas trop de plaintes ? »

La santé fuit de toutes parts comme le temps mais le texte du corps doit poursuivre  vaille que vaille sa transmutation en corps du texte jusque dans l’ébranlement de ses assises premières … Même les cendres d’un avenir vidé de ses promesses se recueillent et palpitent  – ainsi se nourrissent les bonnes terres arables et leurs moissons, ainsi l’arbre trouve-t-il son humus – comme le poète, des racines à la cime… Justement, Ludimilla Podkosova-Fermé signe dans Poésie première un portrait d’Albert Strickler en « poète des cimes »… Voilà qui aide à « rester l’homme qui marche, vers la Source comme vers sa propre évidence »…

L’autre question porte sur l’accès au Tourneciel : « Pourrais-je y séjourner encore longtemps ? »

Vivre « au-dessus du brouillard » a son prix – surtout en hiver, quand on avance en âge dans l’implacable vérité de l’écriture et que les livres ne font plus qu’épaissir les murs du chalet dont ils dévorent l’espace vital  …

Se pose aussi la question de l’équilibre entre une vie de poète, de diariste et d’éditeur – sans compter toutes les vélléités romanesques… Il arrive qu’un « pêcheur d’étoiles » se fasse « jeteur d’éponges », en lâchant une prometteuse « poiêsis » pour l’ombre d’une autre, au débit bien plus torrentiel…

Il y a les bonheurs de l’éditeur : rituel du champagne avec Jean Chalon dont il a publié Ultimes messages d’amour (Prix Maurice Genevoix – ville de Garches) – nous  devons au journaliste-biographe (un autre élu d’Annick Geille) le vibrant souvenir de ces grandes dames d’une époque que l’on aimerait à croire si Belle, et tout particulièrement de sa grande amie Nathalie Clifford Barney (1876-1972) consumée d’amour pour la haute courtisane Liane de Pougy (1869-1950), dont les multiples talents en faisaient le plus bel objet de la chronique mondaine d’alors…

« Merveilleux retour » de Jean-Paul Sorg après lecture du dernier recueil du poète-diariste, Le Diamant et le duvet, « dans la mesure où il y fait écho avec un passage de son cher Albert Schweitzer sur un… flocon de neige « qui brille dans la main et qui est vie, manifestation de la vie » – ça vient d’un sermon du 16 février 1919…

La leçon enseignée par le flocon de neige ne se perd jamais dans le blanc inassouvi de la page – et ne fond pas dans sa clarté trouant le vide… Danser avec les flocons pour ne pas toucher terre ni fondre en boue – se jeter au ciel jusqu’à se sentir pousser des ailes ? La parole s’affole toujours autour de la question du vide qu’elle ne peut s’empêcher de mesurer d’un bord à l’autre du livre – ou de la vie hors livres…

« Pouvoir dire que ma vie n’aura été qu’un lâcher d’anges ! »

En toute vie balbutie le Verbe – en chacune s’impatiente l’infini jusqu’à la naissance du livre. Celui qui les dirait tous en rendant enfin lisible la coulée du temps aboli dans le dire et le déjà joué d’un univers si attentif à notre présence d’esprit, du premier ou du dernier mot jusqu’au dernier souffle. Ainsi le diariste, le journalier du temps qui passe se donne-t-il une règle de vie dans ce qui s’écrit à travers lui.  Et le poète interroge-t-il son reflet dans ce que l’univers retiendra de lui – ou pas.

 

Albert Strickler, Le coeur à tue-tête, Journal 2018, éditions du Tourneciel, 456 p., 20 €

Claudie Hunziner, L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf, éditions du Tourneciel, 20 €

 

Paru dans les Affiches-Moniteur du 28 juin 2019

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« J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres »

Paul Eluard

 

Soixante millions

De planètes habitables

Dans le bras d’Orion

Ton avenir est jouable

Là où ça te répond

Jusqu’au noyau

De tes cellules

Quitte la bulle

Avant qu’elle te crève

Sois ton rêve !

 

Qu’est-ce qui t’arrive ?

Tu  ruines ton avenir

Tu insultes ton présent

Bref tu fais ton temps

 

Une planète d’émeraudes

Et de saphirs

Loin de ce monde de fraude

Sans avenir

Dans la constellation de Cassiopée

Vis ton immensité

Les commencements à ta portée

Avant que le réel ne se soit évaporé

Pour l’amour d’Orion ou d’Aragon

Sois ton rêve le plus beau !

 

Tu es en guerre

Tu vis ton âge de fer

Tu guettes la lumière perdue

Après tant de douleurs tues

 

Les arbres se comparent-ils

Ou se ressemblent-ils ?

Quand le vrai a pris congé

Qui donc ranimer d’un baiser ?

S’ils disent : « Tout baigne dans le beurre »

Alors il est temps de remettre ta pendule du grand leurre

Quitte la fête avant d’être cueilli

En zombie ahuri

Pour l’amour de nous

Sois ton rêve le plus fou !

 

Ce qui se fait

Et ce qui se tait

Te fait signe

De tracer digne ta ligne!

 

 

Gabriel Charmes

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La poétesse et nouvelliste Françoise Urban-Menninger, chroniqueuse artistique et culturelle bien connue, déroule en confidence l’oeuvre des jours et des saisons dans son nouveau recueil porté par la musique de ce qui est – et de ce qui s’entête à être…

 

Une part d’elle serait-elle vertige et l’autre langage ? Le dernier recueil de la poétesse Françoise Urban-Menninger traduit l’une dans l’autre, le temps d’une célébration – celle d’un tissage délicat de cycles, de hasards, de rencontres et d’émerveillements. Tout ce qui fait une vie, tout ce qui fait une présence poétique au monde  se resaissit ou se cabre au coeur du poème vers une autre rive toujours entrevue.

Son art poétique tient dans l’amitié  d’un arbre, des racines à la cime – et se déploie dans son ombre inspirante :

 

J’ai en moi les racines

D’un arbre qui me parle

De sa forêt natale

 

Il cherche sa cime

Dans le feuillage

De mon âme enfantine

 

Où naissent chacune de mes pages

 

 

La poésie réintègre les hommes dans leur maison commune – elle la rend si résonante… Elle les ravit à leur pesanteur dans l’enlacement des mots qui coulent de source comme sève vive d’images et de souvenirs. Ainsi revit la mère, artiste d’origine catalane, taillant les rosiers dans l’éblouissement d’une absolue toute autre lumière en Ce jardin lointain :

 

 

Mes pas souvent dépassent mes pensées

Je marche alors dans ma tête

Accompagnée de mon enfance

Dans ce jardin lointain

 

Où ma mère en tablier

Seule au milieu de ses rosiers

Taillait le ciel

Et découpait des nuages

 

L’esprit de poésie ne laisse rien se perdre du réel et remédie à la dilapidation quotidienne par la douceur obstinée d’une célébration – d’un sacre. Ainsi s’énonce dans une netteté d’épure ce qui fait mystère, dans la mise en parole comme dans la mise en images. La magnifique saisie transmutatoire par le photographe Claude Menninger d’un arbre au cloître Unterlinden passe au révélateur en couverture du recueil cette raison poétique du monde et s’accorde à l’humble musique de ce qui est, faisant feu ou étincelle de ce qui vient « dans la prairie de l’être » – ainsi s’écrit aussi l’énergie du monde .

 

Entre le ciel et moi

Le vertige d’être

N’est plus qu’un souffle

 

Qui me tient immobile

Au bord de ce rien

Où naît parfois le poème

 

Entre l’intime et le monde, sa poésie ne prend pas son souffle dans la culture de serre mais au plus vif de ce délicat tissage de reliances tentant de reconstituer une unité fondamentale, toujours informulable et toujours à dire, inlassablement, dans le resserrement des évidences accueillant la pulsation de l’universel jusque dans le plus petit pas de danse vers son précipice.  En frappant l’envol d’une « note blanche » dans la profondeur du langage, Françoise Urban-Menninger  lance sa poésie dans ces grands espaces où elle se réinvente sans cesse avec  l’irremplaçable évidence de ce qui réjouit le bruissement du feuillage ou suspend le cours du ruisseau.

Dès 1980, elle a pris racine poétique dans le cadastre contemporain, avec la publication de son premier recueil, A hauteur de vague et de parole (éditions Saint-Germain des Prés).

En 1983, attachée culturelle de la Ville de la Mulhouse, elle organise les  premières journées Nathan Katz, le poète du Sundgau (1892-1981).

Présidente  de la commission littéraire de l’Académie rhénane, elle en organise le récital annuel.

A ce jour, elle a publié une vingtaine de recueils de nouvelles et de poésie ainsi que des anthologies (la plupart chez Editinter), et collabore à des revues électroniques comme Exigence Littérature ou le Pan poétique des Muses ainsi qu’à Hebdoscope ou Transversalles.

C’est dans la respiration d’une « mer intérieure » qu’elle frappe son accord subtil au « roulis du monde »  par la signature d’un être en chemin dans son écriture, selon sa cadence, vers une conscience toujours plus  claire, au plus près et au plus vif d’un vacillant point de perpétuel devenir.

 

Françoise Urban-Menninger, Le Vertige d’être, éditions Stellamaris, 90 p., 12 €

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