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Archive for the ‘Poésie vivante’ Category

T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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« Les rues sont nues comme des femmes mortes

auxquelles on n’a pas fermé les yeux »

 

Lucien Becker (1911-1984)

 

 

 

 

Un Ange en dissidanse

et tenue de pénitence

par temps de confinitude

en prendrons-nous vraiment l’habitude?

 

Seuls les vivants…

 

 

ce que le corps donne

l’infini le pardonne

aux confinés en eux-mêmes

aux cloîtrés sur le même t’aime

« Seuls les vivants vivront »

la  chanson monte du terrible huis clos

Ses  merveilles abolissent nos démons

c’est le seul horizon

sous nos sabots

le monde est si beau!

il dit non au massacre des agneaux

il se joue de nos déraisons

l’espoir ne sera pas mis au tombeau

Tant que nul n’enviera les morts bien trop tôt

 

 

(Journal de Confinitude à parution aléatoire)

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« Celui qui a peur de l’amour ne doit pas sortir de son ombre »

Henri Meschonnic

 

Tu as tombé la robe de peur

Bien avant l’heure

Tu t’es dépouillée de la solitude des livres

Et des ultimes oripeaux  d’insécurité

Tu as traversé un océan d’inaccompli

Pour danser  ton Secret rien qu’en peauésie

Sur un fil de lumière ivre de liberté

Tu as chaviré un pays de musique et de danger

Tu as écouté la douleur des pierres tremblées

Celle des destins défaits et des rêves brisés

Sans cesse rejouée dans les pages envolées

D’histoires inabouties ou sans cesse réinventées

Comme la tienne dans la traversée des signes figés

Alors ce pays de tous les dangers

A fait de toi la reine de son grand récit

Grisé d’inouï

Et t’as révélé ton visage

  • Celui du Grand Passage

 

Tu as tombé la robe d’incertitude

Tu as dansé sur d’innommables turpitudes

Pour retourner là où ta poésie s’accomplit

Dans une langue et un corps si irréfutables

Aimés même contre l’amour

Aimés  à jamais contre toutes les fables

Avant que ne s’éteigne la lumière de chaque jour

Si  confiante si meurtrie

De tout ce qui est toujours remis

En chaque vie

  • De tout ce qui est occis à bas bruit

Dans nos belles villes si endormies…

 

 

 

Mais qu’avions-nous promis

Si ce n’est cette poésie qui s’accomplit ?

 

 

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T’es tu jamais vu naître en cadavre?

 

Ils te regardent, l’écran toujours allumé

Sur la moindre opportunité

Comme un cadavre déjà détroussé

Tout de ton monde a été prédaté

L’espérance est morte de toute éternité

Tu veux vraiment savoir qui l’a tuée ?

 

Ta planète flanche

Celle où la douleur se danse

Mais voilà : la phynance,

Elle s’en balance

 

Alors tu as vu un signal d’une autre planète

Certes pas des plus nettes

Dans la constellation de Cassiopée

Elle n’avait même pas été déclarée

Tu penses y avorter ta douleur d’être né ?

Les dépossédés de l’i-monde ont-ils droit aux idées ?

 

Ta planète flanche

Là où ça te danse et te déhanche

Mais la haute phynance

Elle s’en balance

 

 

Tu as vu ta mort

Franche comme l’or

Par transillumination

Dans ton cerveau

Mais t’es-tu jamais vu naître

Sans dieu ni maître ?

 

Ta planète flanche

Tu entres en résistance 

Tu danses de nouvelles alliances

Sur les turbulences de la phynance

 

Tu sais ça coûte cher d’être riche

Même l’âme en friche

Et ça coûte vraiment rien d’être pauvre

Ou l’inverse quand plus rien n’est nôtre

As-tu vu s’allumer aux fenêtres

Des âmes libres de tout paraître ?

 

 

Tu te saisis de la transe

En danse – rien que danse

De pure Résistance

D’Alliance en alliances

 

Tu entends le chant du Cygne noir

Dans la valse des milliards

Tu suffoques de colère

Ou c’est l’indignation qui t’enferre

Dans une cinquième saison en enfer ?

Ta réalité s’éprouve  à la ferveur de ton  faire

 

 

Tu as sur le bout de la langue

Ce mot qui tangue

A jamais perdu

Lorsque  tout s’est tu…

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Le nouveau recueil de Michèle Finck revisite au scalpel comme au toucher d’âme  l’exigence d’une vie – et redonne cours à la poésie. Cette poésie-là donne à entendre ce qui la distingue, entre « cri en terre » et grâce – cette résonance d’une intensité habitée au plus vif de ce qui répond à la perte et à l’indisponibilité…

 

Professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg et fille du clavier, Michèle Finck a construit sa vie sur une « basse fondamentale » : la « poésie pour patrie » et la musique – cette « promesse d’un peu d’or, tremblant entre les brins de paille, sur la face nord de la vie ».

Au commencement d’un éveil, il y avait le toucher de clavier du père, le professeur Adrien Finck qui lui joue « sur un seul doigt » la mélodie de l’Aria des Variations Goldberg sur son piano de paille. Père consacre beaucoup de temps à un jeune poète mort – ainsi Michèle se découvre-t-elle un « demi-frère spectral » d’un empire disparu. C’est l’austro-hongrois George Trakl (1887-1914), tombé au commencement de la Grande Guerre – suite à une overdose de cocaïne. Le premier poème qu’elle traduit est le dernier écrit par Georg : Klage (« Plainte »)…

Alors qu’elle s’inquiète de l’équilibre du chef d’orchestre lors d’un concert, Père lui fait don de cette phrase décisive : « La musique empêche de tomber » :

 

Musique    est l’autre face     de la mort

Sa face terrestre. De compassion pour les corps  et leurs cris

Poésie et musique   là où neige    un peu de paille

 

Toute sa vie, elle est accompagnée par la musique, la poésie – et hantée par le chiffre 32, « le noyau des Variations Goldberg », magistralement interprétées par le virtuose Glenn Gould (1932-1982), en ses multiples déclinaisons existentielles et vitales, comme sur les traces de ce point vif de mystère et de devenir s’obstinant à faire sens, envers et contre tout.

 

Ne tenir plus

Qu’à un fil :

La poésie

 

Ce que l’humain peut encore avoir d’intact ou d’intègre, serait-ce juste perceptible sur la vibration de ce fil ténu faisant surgir l’immensité d’un presque rien donnant cohérence à notre bref passage ? Mais pour s’établir fugacement dans le verbe et assumer l’acte poétique comme la présence poétique à soi, il est

 

 

Inutile   d’écrire

Si tu   ne joues   pas

Ta vie    à chaque mot

 

C’est ce pas de côté vers sa lumière – celle qui se lève au fond de nos fêlures et de nos abîmes, sur l’arête vive de ce qui nous danse et nous échappe. La poésie nous ouvre de grands espaces de résonance et toute la musique de ce qui est dans ce monde en lévitation sur l’arête du Nombre – pour peu que nous risquions sans cesse ce mouvement vers l’inespéré qui réaccorde la langue commune…

 

 

Urbanités, là où se joue le drame du monde…

 

Il y a des souvenirs de villes comme il y a des souvenirs d’amour (Larbaud). Dans la carte du tendre de Michèle Finck, il y a Cologne où elle allait rejoindre son amoureux violoniste devant le Blumenladen – la vie est caresse en ces années 80, la vie est rêvée,  Jennifer Rusch chante Power of love et des jeunes filles murmurent, « avec soudain la mémoire du piano de paille : « Etre caresse, ou rien »…

 

La caresse  est   une raison de vivre,

La mer   a  une rumeur   de piano de paille

Toi et moi   sur les hautes échasses   de l’écoute

 

Autres temps, autres moeurs : à Köln am Rhein, des centaines de femmes sont agressées sur la place publique en ce funeste 31 décembre 2015 – stupeur et tremblements au coeur du « vivre ensemble » dans nos invivables technodystopies… Cette nuit de la Saint-Sylvestre attise les débats, « divise les féministes » et fait couler tant d’encre pour rien, dans cette glaciation qui prend les ailes de l’ange – ou nos aspirations à l’ouvert…

 

Femmes de Köln

Käthe Kollvitz

Aurait pu    peindre

Votre   cri

 

Alors, pendant qu’un cri étouffé déchire la « scène féministe », Michèle Finck écrit comme on incise, en ce temps où le simulacre de neige aux métaux lourds supplante les neiges d’antan. Comme les simulacres de « débats » remplacent la parole franche comme l’or qui se donne en un acte de foi –  de pure présence poétique à soi quand l’absolu trouve sa place juste là où nous demeurons et faisons présent de nous…

 

La vie est    une histoire de caresses   entre somnanbules

Racontée    par qui joue à chat perché    avec la mort

Et c’est soudain la nuit.

 

Le verbe est-il réparateur ? Il dénoue et tranche, ne retenant que le plus aigu de l’expérience. Une vie tissée de musique et de poésie se retourne sur elle-même – et se ressaisit sans échappatoire, esquissant son pas de danse vers sa limite, ses précipices, ses évidences ou son chaosmos en fusion thésaurisé dans les fulgurances d’un livre-monde réinventant la parole et faisant corps avec l’essentiel…

 

Peut-on écrire   poésie   sans être absolument

Seule ?  L’intervalle entre les sons   me baptise   solitude

 

Ainsi, alors que Bach lui enseigna la caresse, Poésie est ce cri, « cette brusque montée de tension artérielle/des mots mordus par les crocs de solitude »

Poésie :   griffer  silence

Elle vit à livre ouvert et soude la poésie à la solitude, à l’amour, à la perte qui jamais ne dira son dernier mot – vue sur un ossuaire de questions et de constats cinglants :

 

La vie :    une mise à mort

 

Mais aussi :

 

Au coeur de toute vie :     un consentement.

 

Et c’est ici, en terre sicilienne où « la beauté serre la gorge enténébrée ». Mais déjà le tragique reprend le dessus avec l’évocation de la figure d’Ariane T, étudiante strasbourgeoise tuée au Bataclan avec 88 autres spectateurs… Sans oublier toutes les suicidées de la poésie, de Marina Tsvétaieva (1892-1941) à Amellia Rosselli (1930-1996), la traductrice de Sylvia Plath (1932-1963) – des « oeuvres-vies » dont une aléatoire postérité ne retient que le mode d’évasion…

Car enfin « Tant qu’il te reste  encore  une caresse   à donner/ A recevoir  tu n’es pas perdue »…

 

Poésie :   risquer   caresse

 

Jamais poésie ne consent à la dégradation du destin et du verbe – toujours, elle est mise à l’épreuve creusant son écart avec la langue si commune et la rendant à son pouvoir, cadence porteuse de feu et mouvement de l’esprit invaincu tendu vers bien plus que ce qui peut être dit par l’évidence de sa musique. Un toucher d’âme et de clavier qui fait toucher un ciel impétueux sans épuiser les possibilités de la caresse d’exister.

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Michèle Finck, Sur un piano de paille – Variations Goldberg avec cri, Arfuyen, 182 p., 16,50 €

 

 

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« Le poème convoque la fumée

Pour allumer la lampe. »

Roberto Juarroz

 

 

 

 

 

Printemps interdit

Mourir reste permis

Puisque nous sommes de trop

Nous dit-on

Ton écran de barge

Est-il assez large

Pour contenir l’infini

Soustrait à tout ce temps

De non-vie

Acheté à crédit ?

Surtout ralentis

Reprends ton temps

Celui de vivre comptant

Avant de laisser ta langue au vent

 

Qui es-tu ?

Rien qu’un malentendu

Posé juste là

Où tout s’en va ?

 

Peauétique de l’instant tanné

Quel danger non invité

S’en  vient braver ton inhospitalité ?

Tu veux racheter ton karma

Ou  jouer au mâle alpha ?

Le vide a retenu ton nom

Le monde a coupé le son

Tu te sens pris dans la machination

C’est ça la grande transaction

Avec rien de l’autre côté de la balance

C’est trop tendance

Mais à qui rendre la monnaie de cette pièce-là ?

On est tombés bien trop bas

Ainsi t’échut la vie – ou sa promesse jetée aux rats

 

Mais enfin qui es-tu ?

Rien qu’une dérive sans issue

Quand  tout sonne le glas de toi ?

Autant en rester là – ou pas

 

Peauétique de l’instant sonné

Tout va vers l’homme augmenté

La dernière chimère du marché

Surtout crée le lien

Avec ceux qui comptent pour rien

ce sont les tiens

La page est blanche

Comme ta voix de tanche

Te force pas à penser

Ton temps est déjà dépensé

Sur une musique bien trop essorée

Le château de cartes a été soufflé

T’es déjà parti

C’est comme écrit.

 

Passé présent

Peauétique de l’instant

Tu glisses tu butes sur les jours lents

Fini tu descends.

 

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« Ne pas laisser un souvenir, mais une source »

Pierre Dhainaut

 

 

 

il neige des nano particules

et du plastique sur nos matricules

quelles lèvres parleront le bleu si nu

du poème retenu ?

la Terre n’a pas entendu

la vie n’a pas attendu

tu tombes le ciel

tu pulvérises nos prisons de chiffres et de fiel

juste là où nous avons pied perdu

de tout ce qui se sent désert sans toi

de tout ce qui veut passer au pressoir de ta joie

  • juste là où il nous est fait selon notre foi

 

 

la vie s’en va

à grands éclats

Tu surgis là

où se perdent nos pas 

 

il neige de la perplexité

plein les écrans désertés

  • si vides de toi !

sous quel toit dis-moi

se répand ta joie ?

d’un jour sans beauté

à une nuit hyperconnectée

quel verbe misera sur le bleu sacré?

tu décroches le ciel des évadés

même pour les âmes morte-nées

mais la vie n’y est plus

nul signe sur l’ardoise effacée

pourtant il a bien fallu

retenir cette promesse qui ne serait pas tenue

 

la vie s’en va

quel rêve d’enfer déchire les draps ?

tout s’accomplit dans tes bras

qui vive là ?

 

le vertige de te nommer

juste d’un frisson de rosée

parcourir la Terre mère

si loin de ta lumière

te sacrer reine de l’univers

le cœur neigeant si bas si dru

de t’avoir tant de fois perdue

traverser l’écume des constellations pieds nus

se taire se défaire et puis attendre

la rencontre de la neige et de la cendre

pour effacer  jusqu’à la mémoire d’avoir failli

de cette détresse des fourmis

si près de ton mystère

avant que ne se referme la malle de fer

sur ce qui sur Terre

était si clair…

 

la traversée d’une vie

comme un désert qui fuit

vers son oubli –

ou ses impatiences d’infini…

 

in Le Vin des Affligés (modifié)

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