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Archive for the ‘Poésie vivante’ Category

Avant la fin du texte

« Tout murmurant de mots à naître

Je suis arbre par tant d’oiseaux »

Maurice Carême

« Où vas-tu de ce train, limace ?

L’enfer attendra les bateleurs d’estrade les plus loquaces

Je retourne  à la source

Où se lèvent les jours non cotés en Bourse

Reste en vol, corbeau !

C’est encore si loin, le tombeau…

Ce vin donne du si bon fruit

Fais-lui honneur avant qu’ « ils » n’aient tout détruit

bien cher cerf, ne suspends pas ton brâme

là où ça peine tant à accéder à l’âme

bien chers arbres, les chemins où retourner à nos racines

passent par l’arche de vos cimes

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Demeurer

Faire demeure de tout en territoire ennemi

élire domicile dans le génie de l’instant infini

là où est le feu est LE Lieu

là où tu fais maisonnée commence le Jeu

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Chevaux d’abîme

 

On n’achève ni ne mutile les chevaux – fussent-ils de bois

Lorsque la ville mentale se resserre sur toi

Chacun  poursuit ou conjure son usure selon sa foi

Comprenne qui pourra!

 

 

 

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Valérie Rouzeau fait couler sur nos paysages déshabités un ruissellement de poésie dans la matière fusionnelle d’un nouveau livre hybride autant qu’inattendu. « Courage, créons »…

 

Voilà trois ans, la poétesse Valérie Rouzeau a « eu le désir » de réunir des textes variés (notes, fragments, lettres et courriels, commentaires, traductions, etc.) et de les mêler au jaillissement du poème pour en composer un recueil de « miscellanées » – en pensant très fort à Pierre Réverdy (1889-1960) et Antoine Emaz : « Je souhaitais quelque chose d’hybride sans trop savoir comment rassembler un tant soit peu de cette matière (ce « métier » eût dit Cesare Pavese), oui cette matière de vivre accumulée au fil du temps, et ce fil, par quel bout le saisir… »

Cette mise en ordre et en partage d’une mémoire bien peuplée d’amis artistes et poètes ( Jean-Gilles Badaire, Christian Bachelin, Daniel Biga, etc.) dont elle salue les « accomplissements de beauté redoutable » livre une plongée dans un univers âpre tissé d’essentiel, aux coupantes arêtes d’épaves et de carrosseries – celles d’un « chantier d’enfance » où elle a grandi entre carcasses évidées et et vestiges d’ailerons où aiguiser comme l’idée d’un chant ou l’énoncé balbutiant de ce qui ne conçoit pas encore : « un carrosse de Cendrillon est parfois caché derrière la masse brute d’une voiture à la casse »…

Des micro-émulsions poétiques activent de réjouissants buissonnements et autres rhyzomes textuels pour éclairer ou ombrer à souhait l’immensité d’un territoire à arpenter sans relâche – celui de tout ce qui nous échappe et de tout ce qui reste à façonner :

 

La moindre Abeille qui infuse – un Poids de Miel

Multiplie l’Eté –

Contente de Sa modeste participation

Au Trésor de l’Ambre

 

 

« Abeilles à merveilles » comme un clin d’oeil, un battement d’ailes ou un toucher d’âme à Sylvia Plath (1932-1963) qu’elle a remise en parole dans notre langue…

Parfois, « il pleut en amour ». A Jean-Pierre Siméon, elle écrit, un rien découragée après la lecture de son manifeste La poésie sauvera le monde (Le Passeur, 2016) qu’il est « trop tard pour agir sur les consciences via la poèsie ». Quelle est « l’utilité sociale » reconnue aux poètes dans un monde sans pitié livré à la mortifère « dynamique des marchés » et à la maladie de la gestion folle ? « Aujourd’hui que nous nous trouvons sous le règne exécrable des banquiers, des lobbies, des gros industriels, le petit lexique employé par tous sans presque s’en apercevoir dans les conversations quotidiennes, ce vocabulaire de notre époque parle de lui-même : il faut tout « gérer » y compris ses amours ; on a ou on n’a pas un bon « capital » ceci ou cela, santé par exemple ; et si l’on s’exprime franchement, sans recourir à aucun euphémisme, alors on nous qualifie de « cash ».

Comment ce monde-là des « premiers de cordée » ferait-il de la place aux « sans-pouvoir, c’est-à-dire aux sans-pouvoir d’achat » et à tous ceux qui peinent dans  l’exercice de l’incertain « métier de vivre » ? Comment ses non-lieux s’accomoderaient-ils des chemins de traverse et des grands espaces d’une poésie vécue jusque dans ses ébranlements ?

Mais le Poët Büro sait ménager, au large du bavassage des industries de la parole, de délectables invitations comme ce festival Poésie et vin en Slovénie et autres aimables résidences en écriture comme au monastère de Saorge. Sans oublier d’inestimables cadeaux comme la revue Nu(e) de Béatrice Bonhomme, « hébergée par Poezibao de Florence Trocmé », qui consacre un dossier à celle qui peine à remplir les siens pour s’assurer d’une place forcément révocable dans la fiction d’une société de « statut » en cours d’effondrement.

« Je persiste à narrer mes petites affaires » écrivait Jules Laforgue (1860-1887). Celles de Valérie Rouzeau à Nevers ou en ses résidences d’ailleurs parlent aussi des nôtres dont elles creusent le questionnement et le vertige dans nos expériences de l’incertain même…

Valérie Rouzeau, Ephéméride – le temps passe et fait mes rides, La Table Ronde, 144 p., 16,50 €

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Albert Strickler poursuit son exploration de la réalité humaine la plus large possible avec la parution de son Journal 2019 qui libère un nouveau pan de sa mémoire. Celle d’une vie d’encre et de rencontres exaltée tant par la poésie que par l’art du temps retrouvé jusque dans son irréductible ambiguïté. Confidences sous le masque ?

 

« La grâce serait de s’oublier » prévenait Bernanos (1888-1948) qui aspirait à se désencombrer de soi pour ne pas faillir à l’essentiel. Mais qui ne rêverait de « garder trace » de sa vie, envers et contre tout, en se la racontant par le menu, entre littérature et littéralité, sur cette « mince plage qui sépare l’écriture de l’oeuvre » dont parlait Roland Barthes (1915-1980) ?  Sur cette plage-là, le poète Albert Strickler a installé sa table d’écriture d’où tombent des parcelles de vérité distillées dans des copeaux de mots rabotés, bien polis – ou parfois désentravés qui fendent les nuits étoilées du Tourneciel comme une noix.

Voilà une décennie, ils étaient plus de trois millions de Français à tenir un journal intime, à tenter de retenir une once de mémoire et d’humanité de l’intranquille écoulement du temps perdu. Depuis, l’ère du high tech et des blogs sur le Web, où tout est présumé accessible et disponible, aiguise les vocations d’une nouvelle génération de diaristes soucieux de partager leurs états d’âme avec d’autres naufragés du cybermonde – des « frères humains » à portée de clic que l’on aimerait cependant pas trop « virtualisés »…

Nul  doute que l’actuelle « crise sanitaire » n’en suscite d’autres pour un autre genre bien particulier de littérature intime – pléthore de « journaux de confinement » éclosent dans la blogosphère comme champignons après une pluie acide. Probablement dévoilent-ils davantage un théâtre intérieur et une sarabande de masques levés que la vérité nue d’une âme éprise de sincérité envers d’autres consciences plus ou moins alertées…

Pourquoi tenir son journal si ce n’est pour « se lancer à sa propre rencontre », tenter de faire parler le désordre apparent du monde, histoire d’y trouver comme un écho de sa propre cohérence et approcher au plus près le mystère d’une présumée « identité » au coeur de la mascarade ? C’est-à-dire tout ce qui nous a fait être ce que nous sommes face au vertige de la page blanche – ou de l’écran ? Qu’est-ce qui jette un poète de bon matin devant son écran à l’heure du chant du merle (4h44) pour cet incertain combat avec l’ange, pied à pied pour trouver la vérité de la phrase et faire danser ensemble authenticité et confidence ?

Valéry (1871-1945) n’écrivait-il pas : « En littérature, le vrai n’est pas concevable » ? Sans doute parlait-il du roman – et de ses propres tentatives romanesques… Sans discréditer pour autant Balzac (1799-1850), Flaubert (1821-1880), Stendhal (1783-1842), Zola (1840-1902) – ou Montaigne (1533-1592)…

Si l’histoire des hommes se lit dans le sang, le passé recomposé de l’homme qui fait voeu d’écrire pour une si fragile éternité se lit bel et bien dans la plus belle encre de poète comme celle d’Albert Strickler dont la persévérante sincérité se refuse à couper le fil de l’écriture et rendre les armes, quel qu’en soit « le prix à payer ». Les poètes et autres praticiens de la vigilance éblouie savent que seule la ferveur desserre l’étau et fait affleurer cette joie saxifrage qui fend l’impassibilité de la pierre posée sur notre peu d’avenir commun – si peu commun…

 

Partage du sensible et de l’intime

 

S’agit-il, comme l’a saisi d’un éclair de ferveur René Guy Cadou (1920-1951), d’écrire en temps réel « pour se voir et non pour se montrer » ? Mais écrire, interroge Albert Strickler avec une déchirante sérénité, « ce n’est peut-être rien d’autre que passer sa vie à disperser ses cendres ». Autoportrait d’un auteur cèdant parfois à la fatigue de vivre autant qu’à l’exercice d’une sincérité dûment relue comme son illustre prédécesseur Amiel (1821-1881) ?

Le lecteur du Journal d’Albert Strickler se retrouve en bien bonne compagnie avec les lectures « participatives » de la monumentale correspondance d’Emily Dickinson (1830-1887) ou des Sonnets de la prison de Moabit d’Albrecht Haushofer (1903-1945). Sans oublier Etre beau de Frédérique Deghelt, Un jour sur cette terre de Reiner Kunze, la « force d’attraction » des Jardins statuaires de Jacques Abeille – ou l’indispensable Lucien Becker (1911-1984).

Il y a le bonheur du partage avec José Cabanis (1922-2000) : « on est assuré de n’être jamais complètement malheureux, quand on a découvert très tôt le bonheur de lire » (Le Bonheur du jour).

L’état de santé du diariste qui sent son corps « en liquidation » lui inspire cette connivence avec Erri De Lucca : « je suis un souffle au-dessus des décombres »… Mais une amie lui fait découvrir la marche méditative qui (r)ouvre au-delà du champ de ruines un horizon d’alliances nouvelles…

L’âge atteint le rapproche de cet autre intimiste invétéré de Roland Jaccard : « Je voulais un endroit susceptible de m’extraire de mon corps le venin de l’âge »… « Vous avez le visage de l’épuisement total » lui dit quelqu’un. Ce que Lucien Becker exprimerait ainsi :

 

Je suis bien peu de chose devant le miroir

Qui prend son grand air mystérieux

Pour donner au vivant que je cherche en moi

Un visage qui ne m’appartient déjà plus

 

 

Plein chant de la tombée des jours

 

Avec l’âge, les fins de moi deviennent difficiles mais il y a les amis rencontrés quand Albert Strickler « monte à » Strasbourg – dont le poète Jean-Paul Klée aux « prédictions apocalyptiques » mais toujours enthousiaste pour l’aventure diariste, ou Mathieu Jung qui a consacré dans la revue Europe une belle chronique au Coeur à tue-tête, son Journal de l’année précédente. Sans oublier Brigitte et Michel Fuchs, qui « furent sans doute les plus fidèles amis des Kern pendant les dernières années de leur vie » – il s’agit de l’écrivain Alfred Kern (1919-2001) et de son épouse Halima jadis domiciliés sur les hauteurs de Soultzeren.

Il y a aussi les fidèles amis de Paris dont Jean Chalon et toutes les belles rencontres comme avec Anne et Laurent Champs-Massart, des « globe-trotteurs qui pollinisent le vaste monde à grands coups de battements d’ailes de la poésie »… Il y a les « échos de poésie » avec Françoise Urban-Menninger dont il a aimé La mer, la mère… et l’écriture. Toujours, il y a les livres que l’on est triste de quitter comme Sur les ossements des morts du Prix Nobel Olga Tokarczuk. Et ceux qui vous ravissent dès les premières pages comme La Patrie du vent de Sylvie Reff.

Un fil d’or de musique ininterrompu court le long du Journal, avec Diddu, la cantatrice phare de l’opéra de Reykjavik –  jusqu’à un concert inoubliable à Blienswiller, avec le souvenir de cette « mèche de lumière » qui  l’ « encorde à nouveau au possible »… Le massif textuel pousse ses ramifications nerveuses dans la connivence avec l’art pictural auquel renvoie le dessin et la couleur d’une phrase se rêvant parfois tableau. Le  diariste pourrait bien s’incorporer celle d’un autre fervent pratiquant du complexe de Lazare, Michel del Castillo constatant, au terme de sa vie d’encre : « Notre chair nous exprime parce qu’en elle la langue est imprimée »…

Ce nouveau volume que le poète redoute « en surpoids » soutient en une scintillante ossature de mots un ossuaire d’interrogations ou de convictions toujours à raviver. Celles-ci n’en finissent pas de s’entrechoquer dans un sanctuaire intérieur où s’inscrivent les températures journalières de l’âme, du coeur et du corps réaccordés dans l’évidence d’une vocation. Celle de tenir et de faire tenir ce qui peut l’être dans la déconcertante durée d’une aussi longue fidélité à ce protocole confidentiel ? Ainsi se déroule le film dans le sens de la marche – d’un irréversible écoulement dans l’effondrement planétaire en cours dont le spectacle pourrait bien être grandiose, vu de la passerelle du Tourneciel où un guetteur d’étoiles contemple le tumulte d’un flot qui peut-être ne portera plus rien ni personne…

Le Journal de l’année 2020 est d’ores et déjà assuré de ne pas être décevant dans la débâcle annoncée d’une « réalité » évidée de tout Réel. Celle où l’ « on » prétendrait breveter ou « séquencer » les libres associations d’atomes de carbone, d’oxygène, d’hydrogène et d’azote produisant des visages et des consciences d’auteurs et de lecteurs – voire défaire le lien vivant entre eux… L’acharné marquage du continu de l’être dans le discontinu des jours, entre « riens somptueux » et le « rien d’étant » de Heidegger (1889-1976),  n’y sera sans doute pas celui d’un coeur simple voué à demeurer « chasseur solitaire » de visages se reniant derrière le masque d’un futur sans avenir. Persister à invoquer les fantômes d’Amiel dans la viduité du jour tombé relève certes de l’acte de foi réitéré en une communauté et sa perpétuelle quête d’alliance – mais désormais à une échelle nouvelle et inédite de solidarité de destin.

 

paru dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Albert Strickler, La Constellation du labyrinthe – Journal 2019, éditions du Tourneciel, collection « Le Chant du merle », 436 p., 20 €

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« On ne guérit jamais d’une enfance blessée »

Miguel Torga

 

 

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est l’echo de la nouvelle chanson

Celle qui se joue à huis clos

Le monde est si beau !

Il te prend au mot

Il te  laisse le choix des maux

Il  dit non au massacre des agneaux

Il se joue de nos déraisons…

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est le rappel de ta condition

Dis-moi ce qui te hante

Libère toi par où ça chante

 

 

« Seules les vivants vivront »

Tant qu’ils n’envieront pas les morts trop tôt…

La chanson monte de notre terrible cachot

Sa mélodie déchire le silence des agneaux

Elle ébranle notre  bande son

elle te nomme dans  ta parano

pour abolir tes démons

elle te  ramène à  destination

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est la refrain de ta libération

Ce qui te hante passe par la fente

Par là où ça te chante

 

« Seules les vivants vivront »

Elle joue nos vies, cette terrible addiction

Tu le sais bien pourtant :

le truc qui sauve comptant

N’est pas dans les mouvements d’argent

Derrière les sociétés écrans

Le crédit a fait son temps

Il a  fini d’emporter les presque vivants…

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est le seul horizon

Sous tes sabots

Tu l’agrandis sur tes maux

 

« Seuls les vivants vivront »

Tu t’avive dans l’abandon

De la robe nuptiale au suaire

Tu effeuille tout le féminaire

En un tendre nuancier de lumières

Comme une entrée en Mystère

Dans le coeur de tes parfaites contemporeines

Heureuse soit ta reine !

 

« Seuls les vivants vivront »

C’est ton credo ta chanson

La mélodie de ta dissidanse

Le coeur battant de ferventes confidanses

 

 

 

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T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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« Les rues sont nues comme des femmes mortes

auxquelles on n’a pas fermé les yeux »

 

Lucien Becker (1911-1984)

 

 

 

 

Un Ange en dissidanse

et tenue de pénitence

par temps de confinitude

en prendrons-nous vraiment l’habitude?

 

Seuls les vivants…

 

 

ce que le corps donne

l’infini le pardonne

aux confinés en eux-mêmes

aux cloîtrés sur le même t’aime

« Seuls les vivants vivront »

la  chanson monte du terrible huis clos

Ses  merveilles abolissent nos démons

c’est le seul horizon

sous nos sabots

le monde est si beau!

il dit non au massacre des agneaux

il se joue de nos déraisons

l’espoir ne sera pas mis au tombeau

Tant que nul n’enviera les morts bien trop tôt

 

 

(Journal de Confinitude à parution aléatoire)

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« Celui qui a peur de l’amour ne doit pas sortir de son ombre »

Henri Meschonnic

 

Tu as tombé la robe de peur

Bien avant l’heure

Tu t’es dépouillée de la solitude des livres

Et des ultimes oripeaux  d’insécurité

Tu as traversé un océan d’inaccompli

Pour danser  ton Secret rien qu’en peauésie

Sur un fil de lumière ivre de liberté

Tu as chaviré un pays de musique et de danger

Tu as écouté la douleur des pierres tremblées

Celle des destins défaits et des rêves brisés

Sans cesse rejouée dans les pages envolées

D’histoires inabouties ou sans cesse réinventées

Comme la tienne dans la traversée des signes figés

Alors ce pays de tous les dangers

A fait de toi la reine de son grand récit

Grisé d’inouï

Et t’as révélé ton visage

  • Celui du Grand Passage

 

Tu as tombé la robe d’incertitude

Tu as dansé sur d’innommables turpitudes

Pour retourner là où ta poésie s’accomplit

Dans une langue et un corps si irréfutables

Aimés même contre l’amour

Aimés  à jamais contre toutes les fables

Avant que ne s’éteigne la lumière de chaque jour

Si  confiante si meurtrie

De tout ce qui est toujours remis

En chaque vie

  • De tout ce qui est occis à bas bruit

Dans nos belles villes si endormies…

 

 

 

Mais qu’avions-nous promis

Si ce n’est cette poésie qui s’accomplit ?

 

 

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T’es tu jamais vu naître en cadavre?

 

Ils te regardent, l’écran toujours allumé

Sur la moindre opportunité

Comme un cadavre déjà détroussé

Tout de ton monde a été prédaté

L’espérance est morte de toute éternité

Tu veux vraiment savoir qui l’a tuée ?

 

Ta planète flanche

Celle où la douleur se danse

Mais voilà : la phynance,

Elle s’en balance

 

Alors tu as vu un signal d’une autre planète

Certes pas des plus nettes

Dans la constellation de Cassiopée

Elle n’avait même pas été déclarée

Tu penses y avorter ta douleur d’être né ?

Les dépossédés de l’i-monde ont-ils droit aux idées ?

 

Ta planète flanche

Là où ça te danse et te déhanche

Mais la haute phynance

Elle s’en balance

 

 

Tu as vu ta mort

Franche comme l’or

Par transillumination

Dans ton cerveau

Mais t’es-tu jamais vu naître

Sans dieu ni maître ?

 

Ta planète flanche

Tu entres en résistance 

Tu danses de nouvelles alliances

Sur les turbulences de la phynance

 

Tu sais ça coûte cher d’être riche

Même l’âme en friche

Et ça coûte vraiment rien d’être pauvre

Ou l’inverse quand plus rien n’est nôtre

As-tu vu s’allumer aux fenêtres

Des âmes libres de tout paraître ?

 

 

Tu te saisis de la transe

En danse – rien que danse

De pure Résistance

D’Alliance en alliances

 

Tu entends le chant du Cygne noir

Dans la valse des milliards

Tu suffoques de colère

Ou c’est l’indignation qui t’enferre

Dans une cinquième saison en enfer ?

Ta réalité s’éprouve  à la ferveur de ton  faire

 

 

Tu as sur le bout de la langue

Ce mot qui tangue

A jamais perdu

Lorsque  tout s’est tu…

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