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Archive for the ‘Poésie vivante’ Category

Le poète Grégory Huck livre un peu de son arrière-monde dans un recueil dont le rayonnement noir recompose les paysages et les visages en un lieu vif d’une poésie de l’incertain au cœur de ce qui fait mystère dans l’insécurité contemporaine…

 

Comment peut-on s’établir dans la parole comme « poète » en cette période de basses eaux et de tensions collectives ? Pourtant, c’est par la poésie aiguisée en pratique à haut risque que Grégory Huck mène depuis deux décennies son combat personnel contre l’érosion des certitudes du visible et du dicible, laminées par la logique d’un insatiable « ogre marchand » dans la débâcle de tout ce qui permettrait de se penser dans le monde…

Peintre et poète, devenu éditeur de poésie à l’enseigne de L’Olifant, il publie Sapiens Terminus, un recueil en sept sphères et différents « états de conscience autofictionnels », comme le rappelle sa préfacière Marcia Marques-Rambourg, d’amours revisitées jusqu’à la dissolution de l’ego dans une apaisante poétique des civilisations. Sur quoi d’autre pourraient s’appuyer les civilisations et les existences si ce n’est sur une poétique, c’est-à-dire sur la puissance créatrice d’un art irriguant une philosophie capable de saisir la complexité de notre univers et une politique capable d’en dispenser la richesse ?

Estimant cette part poétique de la vie bien menacée, Grégory Huck a pris le pinceau, le stylo, le clavier, les flux « numériques » pour la porter aussi loin que possible avec ses semelles de vent comme on porte le feu là où ça compte vraiment – là où ça prendra dans ce que nous avons de plus profond, sous l’écorce fendue…

 

La preuve par les muses

 

Enfant, la poésie lui tombe littéralement entre les mains à la bibliothèque du collège Jean de La Fontaine de Geispolsheim où il s’était refugié : « Je m’ennuyais de mes contemporains en vêtements de marque, et je m’étais caché là quand un livre me tombe dessus, à cause d’un équilibre instable sur l’étagère : c’était un recueil de Milosz, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. C’est ainsi que j’ai découvert son œuvre et celle d’une myriade d’autres poètes, inconnus de moi, que j’ai entrepris de dévorer. Ils m’ont sauvé de mon ignorance et j’ai voulu rendre ce qu’ils m’ont donné »…

De muses et poètes de rencontre en recueils publiés depuis Meilleurs Souvenirs du monde (2007), Grégory Huck a contracté une dette infinie dont il s’acquitte en épousant la singularité de sa propre cadence déliée d’une chaotique globalisation :

 

Je suis le handicapé-dyslexique

J’ai fait veuvage de Mère Grammaire

  • Suis amputé de la langue et

 

  • dangereux comme l’exil… –

 

Son exil à lui, c’est aussi l’Europe centrale juste après la « chute du Mur » et la « révolution de velours », plus particulièrement une Slovaquie riche de ses poétesses – la preuve par le muses est, de toutes, la moins irrécusable : « J’ai découvert là-bas une jeunesse avide de s’élancer vers le monde, alors que les Français de cette génération se complaisaient dans un entre-soi douillet »…

 

Mes épaules sont taillées pour un autre monde

Qui ne passe pas les portes des boutiquiers

 

S’il avoue n’être « que la pierre d’un forçat décevant », son écriture désarmée n’en avance pas moins en mode offensif vers la maîtrise de son agir dans le creuset du vers où se ranime ce qui est nécessaire au chant :

 

Qui d’autre que moi parle

La langue morte

Des crânes vidés d’âme ?

Ne plus me débattre

Dans la chair mouvante

De tes roses…

Le poète est mort en moi,

Reste l’homme

Comme une peau vide.

 

Longtemps, des frivoles ont voué la poésie à faire rimer « bonheur » avec « fleur » – mais celle de Grégory Huck « se déroule/comme le satané serpent/à l’arbre de notre commun péché » et s’érige comme une fleur à la joie saxifrage sur les champs de ruines et les non-lieux de notre stérile postmodernité :

 

 

je suis las des paradis inachevés

qui nous font des humeurs

comme des quais de gare

 

 

Le poète devenu éditeur prolonge sa rencontre avec Oscar Vladislas de Lubicz-Milocz (1877-1939) avec la publication à venir d’une anthologie, sans éteindre pour autant sa dette fervente – à chaque jour son bonheur de faire advenir ce qui doit avoir lieu… Si la poésie n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme jeté au monde, elle n’en est moins ce jubilatoire questionnement creusant le lit de la merveille au plus vif de l’inimitable musique de ce qui est – elle y aimante ce sursaut d’humanité en pure présence solidaire et inspirée vers son dépassement :

 

Nous pouvons traverser nos corps comme

Une province tranquille et boire ensemble

Le sang de nos délires à même la vigne.

 

Grégory Huck, Sapiens Terminus, Belladone – collection de l’Olifant, 204 p., 14 €

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Le poète Albert Strickler (Prix européen Virgile 2011 pour l’ensemble de son œuvre) poursuit son travail de diariste et d’éditeur exigeant : « Il faut savoir prendre des risques pour la poésie mais aussi adapter les choses à la réalité »…

 

 

Albert Strickler pratique avec bonheur l’art souverain de la rencontre – de celle qui peut devenir communion et faire œuvre… avec des créateurs comme Sylvie Lander (Au souffle de l’ange, Petites Vagues, 2006), Rolf Ball (Peins-moi un poème, Sésame, 1996) ou Dan Steffan. C’est un projet avec cette dernière, La lumière la mort, qui préfigure la création des éditions du Tourneciel, du nom du chalet « en moyenne montagne » qu’il habite à La Vancelle à la manière d’une « antichambre du paradis » :

« Ce dernier livre était destiné aux éditions des Vanneaux. Sa directrice, Cécile Odartchenko, m’avait proposé de faire un livre d’art avec un de mes cycles de poèmes. J’avais pensé à Dan Steffan qui faisait des interventions très appréciées dans le monde du handicap. Le texte précédait l’œuvre plastique : nous avons d’abord cherché dans son atelier ce qui pouvait être mis en résonance. Puis elle a ressenti en me lisant l’envie de créer des œuvres dans la tonalité du texte. Parallèlement,l’idée d’une collection vouée aux livres réalisés en binôme a fait son chemin… ».

C’est ainsi que naissent, au printemps 2014, les éditions du Tourneciel – et que se prolonge l’aventure à partir deVoici l’Homme autour du peintre Gérard Houver.

 

 

Une langue de communion

 

Albert Strickler a vécu à Sessenheim une jeunesse déjà en état de grâce poétique sur les traces de Goethe… Après un mémoire consacré à René Char, il a enseigné les lettres – ainsi que la distinction, fondamentale pour lui, entre « langue de communication et langue de communion ».

En 1991, il devient chef de cabinet de Gilbert Estève (élu maire de Sélestat en 1989), puis directeur des affaires culturelles de la Ville jusqu’en 2002 avant de découvrir le monde du handicap. Il dirige notamment l’Evasion, avec une salle de spectacleprolongée par le festival Charivaridont la première édition a lieu en 2008.

 

Son ressort intime ? La joie de créer, de se relier au monde, de se confronter à de nouvelles expériences – et d’avoir tout l’accomplissable, voire tout l’univers, à exprimer : « Je fais des éruptions de joie à la manière d’une dépression à rebours… ».

Le vin constitue une autre de ses passions – il a publié Les Sublimes d’Alsace, un éloge qui associe les femmes à l’arc-en-ciel des cépages d’Alsace…

Depuis Graphologie des horloges (Prix de la Société des Ecrivains d’Alsace-Lorraine en 1983), le poète graphomane a publié près d’une quarantaine de livres : des recueils de poésie, des livres d’art et les imposants volumes de son Journal tenu au quotidien – une aventure de « vigilance éblouie » afin de recueillir à chaque instant tous les présents de l’existence jusque dans ses fondamentales incertitudes.

 

En terre natale du livre, où s’élaborèrent l’invention de Gutenberg et bien des chefs d’œuvre, le poète familier des grands fantômes littéraires se retrouve aux commandes d’une belle maison d’édition, riche déjà de cinq collections, dont le catalogue vient d’accueillir l’historien Gabriel Braeuner dans la collection « L’Esprit d’un lieu », avec Au cœur de l’Europe humaniste sans oublier Aurores des lichens du poète Gérard Freitag des hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines.

 

L’obstination du merle

 

Albert Strickler publie le dixième volume de son Journal perpétuel. Passer de la poésie au journal intime, serait-ce aller d’un bord du livre à l’autre, d’une vérité de l’écriture à l’autre ?

Il ouvre son Journal pour l’année 2017 par une phrase d’Henri Michaux (1899-1984) : « Ce sont les vertiges qui sont mes rivières vives. C’est la fatigue qui est ma nage dans les nénuphars. » Il aurait tout aussi bien pu mettre en exergue cette phrase de Kafka (1883-1924) : « Loin, loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire mondiale de ton âme. »

Le livre est un monde et réciproquement, des cycles s’y achèvent – dont celui de la vie dite « active »… Cette année-là, il est admis à « faire valoir » ses « droits à la retraite » pendant que « la mort clignote dans chaque goutte de rosée »… Pour sa « retraite », le poète s’enfonce dans le monde de Kafka, dans un labyrinthe algorithmique qui ne reconnaît aucun mot de passe alors qu’un volcan d’encre s’impatiente en lui…

Le 5 mars, il surmonte une lourde fatigue pour se rendre de Sélestat à l’église Saint-Aurélie de Strasbourg pour une lecture croisée des œuvres de Jean-Paul Klée et Werner Lambersy : « De quoi s’agissait-il ? De témoigner l’un et l’autre « des destins de leurs pères, résistants ou… pro-nazis, et du rôle des lieux (Struthof, Wannsee) dans la réactivation de leur propre mémoire. »

En Alsace, la poésie et le public se rencontreront-ils jamais ? Qu’il s’agisse de l’hommage à Allain Leprest à L’Evasion (le 11 mars) ou d’une lecture au FRAC (le 29 mai), la même évidence cruelle accable « l’acteur culturel » et se trace de grandes et larges avenues dans ce monde – peut-être creuse-t-elle la fosse commune d’une espèce oublieuse de ses fondamentaux anthropologiques comme de ses abeilles : « J’ ai pensé hier en me disant qu’écrire des poèmes n’était peut-être pas moins ridicule que de faire des mots fléchés sur la plage. Encore que les poèmes soient à leur manière des mots fléchés aussi. Des mots-flèches ! »…

Ce dixième volume est parcouru par la présence de la poétesse Juliette Mouquet dont le livre est en gestation aux éditions du Tourneciel, ainsi que par celle de la journaliste-romancière Frédérique Deghelt dont Libertango (paru chez Actes Sud) a ému le diariste-poète, de Jean Chalon qui lui confie Petits messages d’amour et d’amitié et de Claudie Huntzinger

Le 21 avril, le poète tombé en édition note : « J’apprends que Le Tour du monde par deux enfants, livre de lecture scolaire et d’édification patriotique (sic), s’est vendu à près de 10 000 000 exemplaires, dont 7 000 000 avant 1914, et qu’il a fait l’objet de 500 éditions. Ce qui laisse rêveur le poète et perplexe l’éditeur ! »

Après chaque salon du livre, « les livres non vendus seront forcément plus lourds » – et le poète-éditeur sent leur poids qui l’éloigne de sa vie… Mais il y a les belles passantes, qui passent de stand en stand : « A propos de visages, combien de magnifiques en avons-nous feuilletés avec Gérard au fil des heures. La vie nous parut belle par la seule présence furtive de ces élégantes passantes, auxquelles mon compagnon se plut à rendre hommage en évoquant le poème « générique » de Baudelaire. »

« L’homme de la joie » qui vit en état de grâce poétique dans l’amitié de la nature et de quelques vivants, ne court pas après un chimérique bonheur… Mais, en engageant son écriture dans l’exploration de sa part de vérité, il libère sa mémoire avec bonheur pour toucher à la réalité humaine la plus large. Avec ce qu’il faut de déchirante sérénité et de palpitation d’existence pour donner à voir, à travers sa vie d’encre, non pas seulement une âme dans sa nudité singulière (plus ou moins maquillée…) mais aussi tout un monde exténué avec ses discordances et ses fureurs sous le signe d’une « instance de vérité » qui s’inscrit en faux contre tous les « éléments de langage » assénés. Car enfin, comment ne pas succomber au vertige de penser qu’on aurait pu ne pas être ?

C’est ainsi que le poète diariste assume sa part d’un monde en équilibre perpétuel sur les mots par ce défi permanent – celui d’une « joie saxifrage » qui pousse ses racines à travers de nouveaux territoires de vie vers la vérité d’un « haut-pays » qui aimante bien des quêtes, tant spirituelles qu’humaines et poétiques.

Albert Strickler, Ivre de vertiges – Journal 2017, éditions du Tourneciel,

Collection « Le chant du merle », 378 p., 20 euros.

 

 

 

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Juliette Mouquet, la raison poétique

 

« Il n’y a pas de poème sans destinataire » disait Antonin Artaud, cité par Juliette Mouquet pour qui « les routes sont des carnets et les carnets des routes ».

 

 

Entre les paysages traversés du monde qu’elle arpente avec la ferveur des croyants et les visages sur lesquels elle se pose, la poétesse-voyageuse tend comme des fils d’araignée – rien que de ténus fils de Soi(e) tissés au fil des rencontres, d’Alsace en Amazonie, par une délicate poésie à l’air libre :

 

Les jours sont des routes

Nous sommes rattrapés

Par ce que nous ne sommes pas

 

En juin 2014, elle a quitté ce qui fait une vie tout confort (dont un emploi d’ingénieur sanitaire) pour suivre sa raison poétique au long d’un dévorant chemin initiatique dans ce vaste monde vécu comme un chatoyant tissage de fables et de poèmes. Histoire de cerner l’indicible, de rendre visible un peu de l’irreprésentable, de capter la musique de ce qui est et de donner visage à tout l’inconnaissable possible. Les routes, les déroutes et les fables, ce n’est pas ce qui manque dans le monde, à commencer par celle du big-bang qui en chevauche bien d’autres, comme sur cette « île en forme de larme versée à la pointe de l’Inde » où la poétesse sent, sous la trompe d’un éléphant, sa finitude s’étirer jusqu’aux confins de l’inconnaissable : « L’univers se détend et donne le secret de son expansion à travers deux vies qui se relient. Le monde a tant besoin d’être cajolé dans ses longs silences et sa mémoire d’éléphant. »

Embarquée en poésie au sens pascalien du terme, Juliette Mouquet se suspend à ce qui élève et se recommence, contrairement au QI en chute libre de l’espèce présumée non inhumaine, ainsi qu’elle l’entend à la radio. Celle qui a arpenté les deux hémisphères pour intérioriser la sagesse des cultures et s’incorporer toute la poésie du monde pour en faire le mouvement même de sa vie s’est découvert en sa ville d’Obernai, un matin d’hiver au cœur de la débâcle de l’Occident, un « allié de bienveillance dans le sensible » : « Certains salissent le monde et d’autres le transforment »…

 

Je fais claquer

La bulle de chaque jour

Entre mes doigts

Pour récolter

L’éclair de la joie

 

Si en poésie toute question s’aiguise sur ce qui l’aggrave, il arrive aussi, comme en ce bel été invincible des poétesses, qu’elle se délivre en un éclair d’évidence et d’humanité, à l’instar de celle d’Eluard qui souda ces deux mots : « l’amour, la poésie »…

 

 

Juliette Mouquet, La Poésie vagabonde – Carnets de route, poèmes et photographies, éditions du Tourneciel, collection « Le Miroir des échos », 28 €

 

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La poétesse Valérie Rouzeau livre un traité sensible du monde, tout en éclats d’une sidérante netteté.

 

 

La fonction de la poésie serait-elle de réaccorder la langue commune détraquée par les « éléments de langage » qui la font sonner faux ? La poésie d’éveil de Valérie Rouzeau rebondit contre les murs et les pesanteurs dénuées de grâce, elle se réinvente sans cesse, de chemins de traverse en impasses hantées vers ce qui fait tinter un peu de sens. Elle travaille la profondeur du langage comme on travaille la terre ou le tranchant de la pierre – jusqu’à faire jaillir une mer démontée d’un filet d’eau pensive coulant d’une gouttière :

 

Nous sommes les idiots principaux de nos films

Nous ne savons jamais de combien de bobine

Disposons et s’il y a moyen d’avoir du rab

Meilleur que le gruau d’Olivier Twist mieux que

La boîte de conserve façon manchon de Charlot

Dans une vie de chien sans chaleur sans rien

Que mensonges à gober que nos ongles à ronger.

 

 

Si « l’esprit est toujours en retard sur le monde » comme l’écrivait Camus, la poésie assume ce monde dénaturé, gorgé de nano particules et de métaux lourds, en éclairs de connaissance comme en saisissants tableaux de vie ou en télescopages de sons et de sens, fussent-ils arrachés aux plus toxiques de nos acronymes :

 

Mauvais sigles fichus signes j’abhorre ces acronymes

PVC pour votre cancer IBM immonde bête mortelle

Et les clochards ils couchent au Stade de France

Et tentative de suicide c’est trop long bien trop long

A notre époque high tech high speed on dit TS

On réussit ou on se rate on s’accroche tant qu’on peut.

 

Valérie Rouzeau pratique une poésie engagée, sans implant neuronal, mais volontiers de « veine confessionnelle tendant à transformer le chaos en des vers rigoureusement articulés » ainsi qu’elle disait de celle de son irréfutable grande aînée Sylvia Plath (1932-1963), à qui elle avait consacré voilà quinze ans un essai fort bien enlevé – et qu’elle avait traduit.

Si la poésie n’efface pas la perte de sens, elle lui répond d’un éclair de connaissance dérobée, d’un éclat d’astre au ras du bitume ou d’une résonance de diamant jeté contre la vitrine – celle qui donne sur nos précipices…

Cette connaissance des précipices se rallume indéfiniment en état d’écriture comme de veille, même quand tout veut se faire silence enfin – la légèreté sans la grâce comme la zombification confite en bulle sont interdites à la poétesse, aussi ludique soit-elle en ses jeux de sens, de sons et de mots jetés sur nos maux si ordinaires :

 

La grenouille est toujours mon oiseau préféré

Et le monsieur qui siffle la cour en traversant

Je n’ai pas de bagage je ne sais pas compter

Combien d’étés encore jusqu’à mourir déjà

Combien d’hivers jusqu’à partir enfin

Le cœur ponctuel et désintéressé

Valoche sans état d’âme qu’une poignée retiendrait

De terre de main de ce qu’il vous plaira

L’or loge le vent souffle où ils veulent bien

S’il fera beau demain personne ne pourrait dire.

 

Il fait toujours beau là où une conscience en éveil capte en vers plus libres que raison le rayonnement noir de ce qui se défait dans nos non-lieux dissolvants – serait-ce « en queutant à la caisse de carrefour dit city » ou en s’abandonnant à une douce dormance liturgique sur cette « part veuve » de la création si prompte à se donner libre cours sur les décombres de notre postmodernité et sur nos déroutes. C’est ainsi que s’éprouve dans sa vibration spécifique ce qui fait poésie – ce qui réaccorde la langue commune…

 

Valérie Rouzeau, Sens averse (répétitions), La Table ronde, 144 p., 16 €

 

 

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Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…

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La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €

 

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Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

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