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Archive for the ‘philosophie’ Category

Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

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Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Serions-nous tous « en migration vers des territoires à redécouvrir ou à réoccuper »? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre postmodernité et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L’avènement de la démocratie planétaire ou « la Fin de l’Histoire » ? Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de la métaphore exténuée du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique «  Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » – pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » – mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent… Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » – tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il  va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas. De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ?

Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »… Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »… Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ? Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains… Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ? Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

 

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €

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Alors que se précise le commencement de la fin de chimériques aventures comme celle d’une « monnaie commune », adossée à rien et greffée à des sociétés ayant des économies différentes, un chercheur d’avenirs nous convie à respiritualiser notre existence. Face à une « incertitude généralisée et durable », le polytechnicien Marc Halévy nous rappelle de « servir notre destin » dans un monde dont les aiguilles tournent dans un sens résolument contraire aux plus élémentaires de nos aspirations.

 

 

Un spécialiste de la complexité convie notre espèce prise dans la mutation numérique de son écosystème à faire sa « révolution spirituelle ». C’est-à-dire à « se consacrer exclusivement à l’essentiel » puisqu’en vérité, nous ne valons que par cet essentiel-là…

Il s’agit bien d’œuvrer ici et maintenant à se forger une vie en se reliant à Soi et non à ce « moi » illusoire qui est « un obstacle artificiel » à ce processus d’accomplissement cosmique. Celui qui nous fait passer de la potentialité à la réalité…

 

Accomplir tout l’accomplissable…

 

Mais comment s’affranchir de cette illusion d’un « je » permanent, du leurre de cet ego hypertrophié « pour que vive enfin la vie en soi » ? Cette vie placée « sous le signe de l’absolu, de l’éternel, de l’invariant, du transcendant » perpétuerait cette intention d’accomplissement à l’œuvre dans l’univers et réaliserait la seule morale qui vaille, ainsi formulée par le philosophe : « accomplis tout l’accomplissable, ici et maintenant, au service de la Vie afin que jaillisse ta joie de vivre »…

Après tout, nous ne sommes que la somme de tous nos actes, ni plus ni moins… Et nous ne sommes là pour accomplir notre vocation profonde, car « tout homme qui, consciemment, délibérément, constamment, accomplit sa vocation d’homme vit dans la joie permanente ».

Faire œuvre de joie passe par l’exercice d’un métier « artisanal » et libre nous permettant d’assumer notre autonomie – donc de ne pas dépendre d’un « statut » dans une quelconque machinerie sociale vouée à s’achever par un « plan social » ou un collapse. L’important est de demeurer dans l’axe de nos potentialités traduites en actes par la grâce de cette joie armée et bienveillante…

Car « l’homme devient ce qu’il fait » – plus précisément « ce qui se fait à travers lui » en se mettant « au service absolu et intégral de l’œuvre impersonnelle qui passe par lui ».

Ainsi, le jeu de la vie consiste à accorder ses potentialités intérieures avec les opportunités du dehors, à repousser toujours plus loin ses limites pour grandir en vivant « chaque instant avec virtuosité » : se dépasser pour s’atteindre ?

Ce programme de dépassement permettrait d’atteindre l’universel voire le cosmique et de rompre avec une conception comptable et étriquée de la vie.

Celle-ci devient alors une  affaire d’intuition et d’improvisation permanente, de coups de cœur et d’élans sans entrave, d’adaptations faisant le lit de belles surprises possibles… pour celui qui demeure bien conscient qu’il n’est que « la manière dont il magnifie la réalisation de ce qui se passe à travers lui et qui est universel »…

 

Le devenir du monde

 

Car « venir au monde, c’est naître comme devenir singulier et unique au sein et au service du devenir du monde »…

La joie dans l’accomplissement « de soi et de son monde » suppose « l’engagement total de soi, en liberté, en volonté et en responsabilité » en mettant au travail notre « capacité de reliance » car « toute personne est à la fois affirmation de soi et reliance au monde ».

La joie naît de l’action pour les autres, selon son talent, en bâtissant un palais intérieur assez accueillant pour les recevoir – et les aider à construire le leur…

L’image taoïste de la vague et de l’océan donne davantage une idée de l’infini contenu dans chaque vie que le spectacle de l’abyssale dilapidation de l’être en cours dans nos sociétés du tout-à-l’ego : « La vague n’existe réellement qu’en tant que manifestation de l’océan qui lui donne sa raison d’exister »…

Chacun d’entre nous vit, « à la fois, une vie intérieure précieuse et une vie communautaire utile » – autant le faire sur le mode d’un « perpétuel qui-vive, calme et souriant, bienveillant » en se laissant porter et féconder par cet infini qui donne voix à ce qui s’impatiente de s’accomplir par nous…

Le reste, c’est tout ce qui est écrit dans les livres qu’on oublie, aussitôt refermés – enfin, ceux qui divertissent, nous volent notre attention ou nous dérobent le réel…

Les livres du promoteur de la « révolution noétique » nous éveillent à ce qui nous fonde et à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers nous – à la véritable richesse qui s’impatiente de se créer par nous…

Si les aiguilles du monde s’affolent vers le rien, il y a des paroles d’éveil pour nous rappeler de les régler dans le sens de l’intelligence de la vie ainsi que de notre vocation à la servir.

 

Marc Halévy, Une spiritualité pour notre siècle, Oxus, 176 p., 15 €

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Le sociologue américain Erik Olin Wright propose une « histoire de l’avenir » qui se confondrait avec celle de « l’émancipation sociale » et réhabilite à cet effet des utopies porteuses de solutions susceptibles de renforcer un « pouvoir d’agir social » reprenant le contrôle du « pouvoir économique »…

 

 

 

L’utopie ne semble plus avoir droit de cité dans nos sociétés désenchantées : interdit de rêver d’un monde meilleur, d’un horizon du possible élargi ? Evacuée à jamais, la perspective d’une transformation sociale qui augmenterait le bien-être voire le bonheur humains ? Balayées, les possibilités d’alternatives désirables aux « processus de distribution actuels » ?

L’historien américain Howard Zinn écrivait : « Notre problème, c’est l’obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravagent le monde »… Son compatriote, le sociologue Erik Olin Wright constate que « le pessimisme a remplacé l’optimisme de la volonté que Gramsci considérait autrefois comme essentiel si le monde devait un jour être transformé »… Or, cette idée que « le monde social pourrait être délibérément transformé » paraîtrait pour le moins « improbable » à nos contemporains enclins au fatalisme et au cynisme lesquels, comme on sait, « réduisent les perspectives de transformation émancipatrices »… Mais qu’est-ce, au fond, que la « réalité sociale du monde où nous vivons » ?

Professeur à l’université de Wisconsin (Madison) et ancien président de l’American Sociological Association, le spécialiste des classes sociales et des inégalités constate que notre monde « juxtapose une extraordinaire productivité et une abondance matérielle sur lesquelles viennent se greffer des possibilités meilleures de développer la créativité et l’épanouissement humain, avec le spectacle de la misère et un gaspillage inouï de potentialités humaines ».

Aussi, il s’attèle méthodiquement à l’élaboration d’une « science sociale émancipatrice » et propose des « utopies réelles », fondées sur une « théorie implicite de la justice, c’est-à-dire une certaine conception des conditions à satisfaire pour que les institutions d’une société puissent être considérées comme justes », ancrées dans les « potentialités réelles de l’humanité » et supposant tant la « participation active des membres de la société civile » que le « renforcement de leurs pouvoirs » – notamment par l’exercice d’un « contrôle démocratique direct et indirect sur l’économie » et la « répartition du capital ».

Car enfin, une société juste est une « société dans laquelle tous les individus ont un accès inconditionnel aux moyens nécessaires pour s’épanouir » et des capacités effectives pour « réaliser leurs potentiels ».

 

Les « formes éliminables de la souffrance humaine »…

 

Tout germe est-il appelé à devenir un épi majestueux ou tout gland un chêne non moins majestueux ? Ou bien cela est-ce d’abord une affaire de terreau et de climat ? Il est évident que les trois processus à l’œuvre dans le « capitalisme » (l’exploitation, les « externalités sociales négatives du changement technologique », la compétition fondée sur la maximisation du profit) marginalisent des légions d’humains inemployés devenus surnuméraires faute de pouvoir vendre leur « force de travail »…

« Pour que tout le monde soit gagnant », Erik Olin Wright propose de créer des institutions « capables de neutraliser l’impact destructeur du capitalisme sur la vie de nombreuses personnes » – car celui-ci, s’il crée « la potentialité d’éliminer toute forme de privation matérielle », ne « peut en lui-même réaliser pleinement cette potentialité »… Ce qui suppose d’œuvrer au renforcement d’un « sentiment communautaire » érodé par le « capitalisme » dont le cœur nucléaire est la « propriété privée des moyens de production » et de penser la « propriété sociale »…

Bien entendu, « une alternative serait que l’Etat, par sa capacité à lever l’impôt, fournisse des fonds pour financer un vaste champ d’activités productives organisées par la société civile et affranchies des lois du marché » – un champ d’activité qui ne peut être renforcé que par l’instauration d’un revenu inconditionnel de base…

Loin de se fonder sur une simple « liberté négative » (celle de ne pas travailler…), ce revenu d’existence libèrerait les humains de l’angoisse du lendemain de même qu’elle libèrerait en eux un véritable potentiel d’ « insertion sociale » et d’adaptation leur permettant de cultiver le meilleur d’eux-mêmes tout en assurant au secteur associatif la possibilité de créer de nouveaux emplois « utiles et productifs ».

Ce dispositif assurant chacun d’une existence digne et décente (ou du moins d’une indépendance financière certaine) permettrait non seulement de remédier à la montée d’une paupérisation généralisée due à l’automatisation et à la numérisation de nos sociétés lesquelles persistent à se définir par rapport à l’activité salariée et au mythe du « plein emploi » mais aussi de garantir le « financement inconditionnel et non contingent » de l’économie sociale…

Si son instauration relève d’une politique nationale, la question se pose de la « désirabilité et de la faisabilité d’un revenu de base mondial, fondé sur des mécanismes de taxation au niveau supranational permettant de garantir à l’ensemble de la population mondiale un revenu minimal de base »…

 

 

« Biens communs » et « maux publics »…

 

 

Le sociologue est conscient des difficultés de mise en œuvre de ses « utopies réelles ». Ainsi, le revenu universel n’est « réalisable que si un nombre suffisant de personnes acceptent de travailler dans le secteur du salariat en produisant les efforts nécessaires pour assurer un niveau de production et de prélèvement satisfaisant » permettant de le financer…

Sans oublier les problèmes de l’offre de travail, de la fuite des capitaux, du désinvestissement ou des politiques multipliant les « maux publics » c’est-à-dire tout le contraire des « biens publics »…

Il ne s’acharne pas moins (avec ce qu’il faut d’ « optimisme de la volonté ») pour baliser un chemin praticable entre « capitalisme » et » étatisme » par un dépassement vers un « socialisme » amélioré où le « pouvoir social » serait exercé par des associations de citoyens. Car enfin, pourquoi n’arriverait-on pas à imposer aux « marchés » des « formes de régulation sociale et politique » qui neutraliseraient leurs « effets corrosifs » ? Pourquoi ne verrait-on pas une « spectaculaire montée en puissance du pouvoir social » ?

Outre le revenu universel, il multiplie les exemples de « ruptures » par « petites transformations successives » et les propositions alternatives au « modèle économique dominant » : budget municipal participatif, économie sociale québécoise, fonds de solidarité, fonds d’investissement des salariés, socialisme de marché et économie participaliste.

Ainsi, le « modèle social » de Mondragon, la première coopérative de travailleurs au monde, basée au pays basque espagnol, peut être tout aussi « opérationnel» que des multinationales promptes à « optimiser » fiscalement dans un environnement mondial laminé par des phénomènes de concentration et de concurrence exacerbée…

Un « revenu pour exister » et un « pouvoir d’agir social » réhabilité, utopies ou nouvelles frontières ? Notre époque ne ressemblerait-elle pas à celle de la fin du moteur à vapeur, juste avant l’avènement du moteur à explosion – ou d’un nouveau paradigme?

Si le propre des utopies est de demeurer la plus belle manière de penser des mondes virtuels que personne ne construira jamais dans nos sociétés formatées par notre rapport à l’argent, les frontières, elles, se laissent interpeller comme celle qui semble séparer « bénéficiaires nets et contributeurs nets » du revenu universel laquelle peut être franchie dans les deux sens…

Les frontières du possible n’en finissent pas de se recomposer, de se renégocier vers d’autres grands récits mobilisateurs et d’autres réalités potentiellement habitables…

 

Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 624 p., 28 €

 

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Face à l’actuel désenchantement démocratique, un éditeur et un philosophe dialoguent, en spectateurs émancipés de leur époque, et s’efforcent de tracer des chemins ou des perspectives sur une carte du pensable, à partir de mots-clés comme « démocratie », « peuple », « insurrection », « lutte », « travail » ou « communauté »…

 

 

 

Entre août 2016 et février 2017, l’éditeur Eric Hazan et le philosophe Jacques Rancière dialoguent, le temps d’une campagne électorale, sur ce qui se défait dans une démocratie quand un parti arrivé au pouvoir trahit systématiquement ses promesses électorales – ou quand le matraquage médiatique fait du port (ou non) d’un costume de bain une « cause nationale » voire « la question » dont dépendrait l’avenir d’une « civilisation »… La défaite de la démocratie doit-elle être confondue avec la faillite de son système représentatif  alors que les pouvoirs étatiques et économiques se retrouvent inextricablement entremêlés comme jamais avant? Pour Jacques Rancière, « ce n’est pas le peuple qui se représente mais la représentation qui produit un certain type de peuple ». Et le professeur émérite de l’Université Paris VIII, aiguillonné par l’éditeur, de rappeler l’effet de découragement qui fait tenir le dit système, au risque de décourager plus d’une vocation de stratège de chambre face à ce qui oppose un monde de l’égalité d’un monde de l’inégalité : « Le système présidentiel français se soutient moins par les espérances qu’il suscite que par le découragement qu’il produit (…) On consent non parce qu’on est dupes mais pour montrer qu’on n’est pas dupes (…) On se soumet à une forme de domination dans la mesure même où elle vous offre la possibilité de la mépriser. La plupart des formes de domination aujourd’hui fonctionnent ainsi : il n’y a pas besoin de « croire » aux messages médiatiques, d’être séduit par les images publicitaires ou d’espérer quelque chose des gens qu’on élit. Le système marche très bien à l’incroyance, ce qui revient à dire que la prétendue incroyance est aujourd’hui le mode normal de croyance, le mode normal d’intériorisation de l’état des choses qui affecte aussi bien ceux qui votent et ceux qui ne votent pas. »

 

La fin du travail ?

 

De même, la « loi travail » ne doit-elle pas être comprise comme une « déclaration de péremption définitive du travail comme monde commun » ? Le « travail » n’aurait-il plus de « raison de faire communauté » dans nos sociétés d’ultranumérisation et de marchandisation de nos vies ? Pour l’ancien élève de Louis Althusser, il ne « fait plus monde » et il n’y a plus de « communauté déjà-là qui garantisse la communauté à venir » : « La communauté est devenue avant tout un objet de désir. C’est le phénomène marquant du mouvement des places et des occupations »…

Comment alors « garder le moral » envers et contre tout face à l’insoutenable ? Comment refuser de céder à un grand sentiment d’impuissance et retrouver des raisons d’espérer dans un monde organisé par et pour les puissances financières? Comment « s’émanciper » et libérer de nouvelles potentialités voire « construire du commun » ?

Pour le philosophe, il s’agit moins d’aller plus loin « en avant » que « d’aller à contre-courant du mouvement dominant » en se défiant de toute volonté de puissance et en cultivant l’écart : « L’émancipation, cela a toujours été une manière de créer au sein de l’ordre normal du temps un temps autre, une manière différente d’habiter le monde sensible en commun. Cela a toujours été une manière de vivre au présent dans un autre monde autant – sinon plus – que de préparer un monde à venir. On ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être. (…) Nous avons aujourd’hui non la voix d’un mouvement mais des paroles singulières qui essaient de penser la puissance commune incuse dans des moments singuliers, de les maintenir dans l’actuel et de maintenir ouvert l’espace de leur compossibilité.»

Mais… « l’insurrection » ? L’horizon du penseur n’est pas celui de l’activiste ou du bateleur d’estrade : « Pour qu’il y ait insurrection populaire, il faut qu’il y ait peuple, c’est-à-dire un sujet politique »… Donc, un peuple capable de faire preuve d’une « imagination politique » pour concevoir des institutions et des symboles, pour effectuer un « travail de réélaboration du perceptible et du pensable », formuler d’autres « propositions de monde » dans le tissu déchiré du « monde dominant » – et manifester assez de « force unitaire » à cet effet…

La démocratie est « le pouvoir de ceux qui ne sont pas qualifiés pour exercer  le pouvoir » et le « capitalisme » n’est pas une citadelle à prendre d’assaut – juste notre milieu à aménager sans se fracasser contre toute illusion de frontalité : « Le capitalisme n’est pas une forteresse en face de laquelle nous nous trouverions, il n’est pas simplement une force qu’on subit, il est un milieu dans lequel nous vivons : un milieu qui détermine le type normal de choses auxquelles nous avons affaire, des actes et des comportements par lesquels nous nous rapportons à elles, des relations dans lesquelles nous entrons les uns avec les autres (…) Le Capital et le milieu au sein duquel nous vivons et agissons et dans lequel notre activité normalement reproduit les conditions de la domination. Dans ce milieu enveloppant, on essaie de creuser des trous, de les aménager et de les élargir plutôt que d’assembler des armées pour la bataille. »

Et… « Nuit debout », une occasion manquée ? « La bonne issue pour Nuit debout aurait pu être une intervention inusitée dans le domaine des institutions, par exemple une campagne pour la non-présidence »…

Refusant toute parole surplombante, « paresseusement marxiste », et tout défaitisme, la petite musique dissonante de Jacques Rancière n’en fait pas moins danser l’espoir d’une « communauté de lutte » dans le non-lieu où se démantèle l’armature de ce qui faisait société  et vibrer la piste d’une perpétuelle réinvention par la grâce des écarts, rejouée à chaque pas de côté ouvrant à d’autres communions en toute lucidité jusqu’à la possibilité d’un monde en commun, si peu commun…

Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Eric Hazan, éditions La Fabrique, 80 p., 10 €

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Comment l’espèce humaine en est-elle arrivée à vivre sur une planète invivable ? Le néologisme de « l’Anthropocène » s’est imposé comme un concept-maître qui fait débat dans l’étude des transformations environnementales… Andreas Malm interroge l’héritage du « capitalisme fossile » qui force le passage « à travers la croûte terrestre, à la surface et dans l’atmosphère de la Terre » depuis le début du XIXe siècle…Et propose d’introduire dans nos contradictions un autre concept, le « Capitalocène », pour expliquer la pose des rails vers le « réchauffement climatique »…

 

L’idée semble communément admise depuis la bonne fortune médiatique du terme d’ « Anthropocène » posé par Paul Crutzen à l’orée du nouveau millénaire : les humains ont bouleversé les rapports naturels qui constituent le système terrestre et ont « pris le contrôle de leur propre évolution ». Jusqu’à arriver à manquer d’air ?

Maître de conférences en géographie humaine à l’université de Lund (Suède), Andreas Malm pose d’emblée la question simple qui s’impose : « qui a allumé et propagé ce feu qui caractérise notre époque ? » Pour lui, ce n’est pas l’espèce humaine toute entière (« l’ennemi c’est nous tous »…) qui a tiré le tapis climatique sous ses pieds mais une minorité climaticide qui y trouva son intérêt. Certes, « le fait historique fondamental du réchauffement climatique est le début de la consommation à grande échelle de combustibles fossiles, jusqu’à alors à l’abri du cycle actif du carbone : extraits dans le sol et enflammés, ils ont suscité, à partir du début du XIXe siècle, une « économie fossile ». Définie comme une « économie de croissance autonome fondée sur la consommation croissante de combustibles fossiles et générant par conséquent une croissance soutenue des émissions de CO2 », celle-ci a entraîné l’espèce dans une spirale ascendante constante de frénésie consumériste et productiviste. A qui cela profitait-il ?

Rappel du chercheur dont la pensée prend appui sur les études d’économie marxienne : « L’énergie de la vapeur n’a pas été développée et diffusée sur toute la surface de la Terre par l’Homo sapiens sapiens mais par la classe dirigeante britannique (suivie par les classes dirigeantes française et américaine). Ce sont les propriétaires des moyens de production et de transport d’un petit royaume insulaire qui ont mis le monde sur cette voie qu’il n’a pas quittée depuis »…

 

« Le feu exige son combustible »

 

Berceau du machinisme et « lieu de naissance du bussiness-as-usual », la Grande Bretagne a « universalisé » le charbon comme combustible pour la production de marchandises et comme source d’énergie mécanique – « et, plus précisément, du mouvement rotatif »…

En effet, « ce n’est qu’en associant la combustion du charbon à la rotation d’une roue que les combustibles fossiles ont pu enflammer le processus général de croissance : l’accroissement de la production – et du transport – de tous types de marchandises ».

La faute à James Watt quand il a breveté en 1784 son mécanisme pour « adapter le mouvement du piston pour produire un mouvement circulaire continu » ?

Pour Andreas Malm, « la question de la machine à vapeur est celle de la raison de son adoption et de sa diffusion – en Grande-Bretagne et, tout d’abord, dans l’industrie du coton ». Jusqu’alors, l’énergie hydraulique était la « source traditionnelle d’énergie mécanique ». Mais vers 1830 l’industrie du coton passe de l’eau à la vapeur – et l’économie fossile émerge de ce choix pour une autre force motrice… Abondante et bon marché, l’énergie hydraulique ne peut cependant « être obtenue qu’à des emplacements particuliers » alors qu’une « manufacture alimentée à la vapeur pouvait être implantée à n’importe quel emplacement commode où l’on peut se procurer du combustible »…

En d’autres termes,  la vapeur permettait d’accéder à la ville et à une main-d’œuvre exploitable : « Alimentée au charbon et non par les cours d’eau, la machine à vapeur délivrait le capital de ses chaînes spatiales, un avantage suffisant pour l’emporter sur l’abondance, le bas coût et la supériorité technologique constante de l’eau ».

« Ontologiquement soumise à ceux qui la possédaient », la vapeur est, avec son combustible de prédilection, la « matière première optimale pour les débuts de l’abstraction spatiale », « libérant les forces de l’accumulation » – les modes de productions antérieurs étaient structurés par un « temps concret » inscrit dans les cycles naturels… Voilà arrivés les « temps abstraits » des « rapports de propriété capitalistes » et de la contrainte pour assurer la perpétuation de l’abstraction, sa souveraineté sur le travail et la nature…

Les combustibles fossiles sont par définition un « condensé des rapports sociaux inégalitaires », ils représentent « la compression géologique du temps et de l’espace requis pour la photosynthèse » – leur énergie dense « permet au capital de produire sa propre spatio-temporalité abstraite pour la production de survaleur ». Ainsi, le combustible fossile est « incorporé au capital comme sa force motrice propre »…

Mais qu’est-ce que « le capital » ? Andreas Malm le définit comme un processus spécifique voire « supra-écologique » se déroulant comme « une appropriation universelle des ressources biophysiques »… L’abstraction gouvernerait-elle le monde avec sa spatio-temporalité particulière qui s’extrait de tous les aspects de la vie naturelle au seul profit d’une classe « hors sol » ?

Depuis, les grands sites industriels occidentaux comme Manchester sont désertés par un « capital » prompt à investir d’autres lieux où « les réserves de force de travail offrent les taux de survaleur les plus élevés »… Ainsi, « certaines des plus grandes cheminées de l’économie fossile sont désormais en Asie » et l’atmosphère terrestre semble devenu un déversoir à substances diverses – jusqu’à l’asphyxie du vivant et l’extinction des espèces…

Comment changer d’atmosphère avant la commercialisation de l’  air – ou son embrasement avec la première « étincelle climatique » ? Comment échapper à l’épave du paquebot qui s’engloutit avant l’extraction de l’ultime goutte de « survaleur » ? N’y aurait-il de canots de sauvetage que pour les privilégiés ? En « avertisseur d’incendie » lucide, Andreas Malm n’estime pas inutile de préciser : « Si le changement climatique représente une forme d’apocalypse, celle-ci n’est pas universelle mais inégale et combinée : l’espèce est une abstraction en bout de chaîne autant qu’à la source. »

La question climatique mêle niveau physique et conscience spirituelle d’une humanité pyromane qui voit le fossé s’élargir en son sein – tant que durera cette « combustion ininterrompue permettant de repousser toujours plus loin les limites de l’exploitation et du « profit »… Ainsi, dans une « communauté internationale » dissoute dans l’abstraction du marché, « les victimes de la violence systématique que représente la combustion d’énergie fossile sont peut-être simplement trop éloignées de leurs auteurs » pour pouvoir prétendre à un embryon de « justice climatique »…

L’expert en écologie humaine propose des mesures pour tenter d’échapper au désastre annoncé par la déliquescence des marchés du carbone que l’on prétend traiter en les étendant… Certes, les sinistrés de l’économie fossile auraient intérêt à « reconvertir leurs usines à la production des technologies nécessaires à la transition énergétique plutôt que de les voir disparaître pour une destination à bas salaires »… Pour peu qu’ils soient fondamentalement convaincus de l’ardente nécessité de tenter ce saut de conscience pour désactiver la machine folle à surchauffer la planète – et sortir de l’âge des énergies fossiles avant leur évaporation…

Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire – le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique, 248 p., 15 €

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