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Archive for the ‘Perdus de vue’ Category

Figure flamboyante du mouvement bolchevique, Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (1872-1952) a été la première femme ministre de l’Histoire contemporaine. Elle a œuvré à l’émancipation des femmes et à leur intégration dans la société socialiste…

 

Les femmes ont-elles écrit le premier acte de la révolution russe ? Dans les premières semaines de l’année 1917, elles ont pris la place des hommes dans les usines. Pendant que leurs maris, fils et frères sont livrés à la barbarie guerrière, elles peinent à nourrir leurs jeunes enfants. Ainsi survient le 23 février 1917 dans la Russie impériale la journée internationale des femmes socialistes – celles des travailleuses du textile de Petrograd, vite accompagnées par les ouvriers. L’appel à la révolution monte dans le pays, sur des cris comme : « Du pain ! », « A bas la guerre ! ».

Qui peut imaginer un instant qu’une révolution va balayer l’empire tsariste ? Celle de Février vient de commencer dans la première ville ouvrière du pays.

Une fille issue de l’aristocratie, Alexandra Kollontaï, y avait créé à la faveur des événements de 1905 la première Journée de la Femme avant de s’exiler, poursuivie par la police tsariste…

La nouvelle de la Révolution en cours la surprend en Norvège. Rentrée au pays, « la Jaurès en jupons » devient la première femme de l’Histoire contemporaine à siéger dans un exécutif gouvernemental…

 

Amour-camaraderie et émancipation des femmes

 

Alexandra est la fille unique du général de l’armée tsariste Mikhaël Domontovitch (1830-1902) – sa mère est une riche héritière finlandaise. Elle reçoit une éducation raffinée et polyglotte mais coupe vite ses racines sociales pour s’engager dans la lutte révolutionnaire.

A dix-sept ans, elle refuse un « beau mariage » arrangé et épouse trois ans plus tard Vladimir Kollontaï (1869-1947), un modeste ingénieur qui lui laissera son nom – et un fils, Mikhaël (1894- ?). Mais pour l’impétueuse jeune épouse, l’institution matrimoniale et l’obligation de fidélité relèvent de la « captivité amoureuse » : elle quitte l’un et l’autre pour devenir « révolutionnaire professionnelle » à temps plein…

Elle étudie l’économie politique à l’Université de Zurich où elle fréquente les penseurs sociaux-démocrates dont Maslov et Chliapnikov, guère insensibles à ses charmes – et se lie avec Lénine (1870-1924)…

Elle adhère au marxisme en 1898 – et aux thèses d’August Bebel (1840-1913) sur la famille. Pour elle, l’émancipation des femmes est inséparable de celle de la classe ouvrière : sa « Femme nouvelle » doit être déchargée des tâches domestiques et autant que possible de celles de reproduction de l’espèce… C’est ce qu’elle expose dans Les bases sociales de la question féminine publié en 1909 afin de préparer son intervention au premier Congrès féminin panrusse.

Elle participe à nombre de congrès internationaux où elle intervient aux côtés de l’Allemande Klara Zetkin (1857-1933), de Rosa Luxembourg (1871-1919) ou d’Inès Armand (1874-1920) et gagne en reconnaissance.

Rejetant la « morale bourgeoise », elle prône « l’amour-camaraderie » et « l’amour-jeu », affranchis de toute jalousie – et, bien entendu, applique ses propres principes : elle vit une relation passionnée avec Pavel Dybenko (1889-1938), un marin à la barbe fournie de dix-sept ans son cadet.

En novembre 1917, elle devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (l’équivalent du ministère de la Santé) et mène ses réformes tambour battant, obtenant pour les femmes le droit de vote et d’être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité des salaires avec les hommes et les congés de maternité.

Mais elle abandonne son portefeuille en mars 1918 pour rejoindre son amant en Ukraine – ou, peut-être, tirer les conséquences de la perte de son leadership au Kremlin : sa liberté de mœurs crispe les dignitaires du nouveau régime comme « la presse » qui ne l’épargne guère…

Cette année-là, elle écrit dans son essai, La Femme nouvelle : « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, d’une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits dans la collectivité »…

Se considérant toujours comme la « Femme n°1 » du pouvoir, elle fonde encore le Jetnodel, section féminine du Parti ainsi que son organe de presse, La Communiste… Mais c’est Inès Armand, la « maîtresse » de Lénine, qui est nommée en 1919 responsable auprès du Comité central de la question des femmes…

Staline la fait nommer « ministre plénipotentiaire » en Norvège en 1923 – elle devient la première femme ambassadrice et un des piliers de la politique extérieure de l’Union soviétique. Grâce à son « exil », elle échappe aux purges staliniennes – le maître du Kremlin n’apprécie guère ses tenues « outrageusement parisiennes » pas plus que son féminisme devenu encombrant…

Entretemps, le parti bolchévique avait perdu les figures de proue du mouvement des femmes. Alexandra Kollontaï s’adapte au stalinisme et aux reculs de la condition féminine… Après la Norvège et le Mexique, elle demeure longtemps en poste en Suède (1930-1945) – où elle œuvre aux armistices entre l’Union soviétique et la Finlande (1940) puis avec la Roumanie (1944). Cette activité diplomatique lui vaut d’être proposée pour le Prix Nobel de la Paix en 1946.

Elle s’éteint le 9 mars 1952 des suites d’une faiblesse du cœur qu’elle soignait à la digitaline, après avoir fait corps avec ses convictions intimes et ses accommodements avec la réalité sociale. Et sans avoir vu émerger ni « la nouvelle société » ni « la Femme nouvelle »…

 

 

 

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Voilà un demi-siècle, une étudiante entrait dans la plus exigeante des aventures littéraires, dédiée à un absolu d’enfance et d’amour : « Par mon ventre ouvert tu es entré dans mon enfance »… Entre l’été 1961 et l’été 1967, Mireille Sorgue (1944-1967) a écrit à son amant des lettres qui constituent un document unique dans l’histoire de la littérature.

 

 

 

 

Qui ne connaît pas L’Amant, Prix Goncourt 1984 et inusable best-seller de Marguerite Duras (1914-1996) ? Seize ans avant ce phénomène d’édition paraissait en toute discrétion L’Amant d’une toute jeune fille qui, de bonne heure, pressentait ne jamais atteindre l’âge de trente ans… Sa discrète auteure avait pris la parole pour dire sa jouissance d’être avec son amant – elle avait commencé par une lettre et n’avait plus cessé de parler, de missive en missive – et de célébrer l’amour, de célébrer le corps de l’Amant :

«Ses fesses sont la fraîcheur même. Je les sépare avec délicatesse comme un beau fruit et comme il m’ouvre, avec le même amour curieux de ses secrets, je veux l’ouvrir. Je l’envie de pouvoir entrer loin en moi quand je n’ai, pour le connaître, que ce qu’il veut bien mettre en moi de lui, le goût de sa langue et sa véhémence qui fuse au plus fort de la querelle. »

 

Il a suffi de leur amour se mirant en ces pages ardentes, toutes de vertige et de révélation – et voilà l’Amante projetée par la force de l’écriture au plus vif au plus haut d’elle, en ces fulgurances qui soulèvent de terre et font frôler un abîme de joie – ou de perdition…

Son poème « Tendresse » se terminait ainsi :

Je crois que la mort seule peut me finir mon enfance

Je crois que la mort m’éternisera dans l’enfance

 

 

La mémoire du verbe : « j’écris pour mieux t’aimer »…

 

Un soir de printemps de l’année 1963, une jeune fille amoureuse de dix-neuf ans conçoit le projet d’un « grand poème » pour honorer son Amant, ainsi qu’elle l’écrit le jour de Pâques dans sa correspondance : « Demain, je veux écrire un grand poème indélébile, à ta jouissance seule, miroir de sorcière où chacun reconnaisse l’autre au centre du soleil (…) Il m’est égal de mourir toute. Et ce n’est pas tant pour me survivre que pour vivre que je veux écrire. J’écrirai comme on fait l’amour. »

Mireille est née Pacchioni le 19 mars 1944 à Castres, au foyer de parents instituteurs n’exerçant pas au même lieu… Son père Francis était une figure de la Résistance locale, engagée dans les FFI avant d’intégrer l’Education nationale.

En juin 1959, Mireille est reçue à quinze ans au concours de l’Ecole normale d’Albi. En juin 1961, elle remporte le premier prix de dissertation au Concours général. Remarquée par un inspecteur de l’Education nationale qui écrit sous le nom de François Solesmes, elle entame avec lui une correspondance passionnée – puis une liaison… Elle écrit aussi à un polytechnicien érudit et octogénaire, Victor Piquet, tout en suivant à la faculté de lettres de Toulouse les cours du poète occitan René Nelli (1906-1982) sur le fin’amors et l’érotique des troubadours.

Reçue première au concours d’élève-professeur à l’IPES en 1963, elle travaille à un mémoire sur la poétesse Louise Labé (1524-1566) tout en se jetant à corps perdu dans ce qui va devenir son œuvre unique, si dévorante… Pendant ses « grandes vacances » en Provence et à Agde, durant l’été 1965, elle écrit Célébration de la Main et envoie le texte – plutôt des « notes de feu prises sur le vif » – à Robert Morel (1922-1990), qui publie une collection intitulée Célébrations. Quoique gagné par l’urgence de ce cri étiré en fervente méditation, l’éditeur lui demande de « compléter »… Mireille écrit à l’Amant le 7 juin 1966 : « Aide-moi, je t’en prie, à sortir de moi : écrire n’y suffit pas, écrire ne me délivre pas assez de moi, de ma « charge d’humanité » – de ma « charge d’éternité »…

En juillet 1967, Mireille Pacchioni est reçue au Capes – un horizon se rapproche… Sa liaison et son talent se fécondent mutuellement dans cette obsession magnifique – mais sa correspondance révèle ses fragilités, sa prose trahit la proximité de la mort dans l’au-delà du chant… Surmenée mais en proie aux plus hautes exigences, elle projette de préparer l’agrégation de lettres et de travailler sur la correspondance de Lou Andrea Salomé (1860-1937).

Le 15 août, elle prend le train de nuit Paris-Toulouse. Des voyageurs remarquent une jeune fille en pleurs et tentent de la réconforter. Rien n’y fait : Mireille ouvre la porte du train et de l’insoutenable entre Caussade et Montauban. Son livre paraît l’année suivante à partir de morceaux trouvés dans ses papiers d’étudiante – les « événements » d’alors ne sont pas propices à la littérature, sauf pour Belle du Seigneur, d’un grand amoureux d’un autre temps, Albert Cohen (1895-1981), consacré par un tardif Grand Prix de l’Académie française.

Prix Hermès à titre posthume, L’Amant est réédité par l’écrivain Henri Bonnier, alors directeur littéraire des éditions Albin Michel, un an après celui de Duras. Depuis 1994, une place de Toulouse porte le nom de Mireille Sorgue, désormais saisie dans la pleine jeunesse d’une vie à bout de forces sous les ébranlements majeurs de sa « charge d’éternité » – pure présence neuve « n’ayant pour tout passé qu’un matin renouvelé »…

 

Mireille Sorgue, L’Amant, Albin Michel, 1985

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Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

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Pionnière de la chanson moderne, Damia (1889-1978), surnommée « la Tragédienne incomparable », a inspiré bien d’autres dames en noir comme Edith Piaf ou Barbara.

 

 

Il était un mythe, une voix et une foi inébranlable… La toute première sans doute des « dames en noir » de l’histoire de la chanson française était surtout une « dame de fer » dont la haute stature a dominé l’histoire de son siècle… Née Louise-Marie Damien le 5 décembre 1889 à Paris (13e) d’un père agent de police à la main plutôt lourde, elle ne faisait pas mystère de son âge et ne manquait jamais de rappeler qu’elle avait le même que la tour Eiffel – cet autre haut lieu de résonance d’un tragique qui cherchait à se dire…

 

La « Tragédienne de la chanson »

 

Enfant, Louise-Marie passe ses vacances dans la ferme vosgienne de ses grands-parents maternels à Darney. Mais la vie est rythme, vibration irrésistible ressentie à travers son jeune corps à cordes en quête d’accords – elle est aimantée vers la rencontre tant avec son image en devenir qu’avec son reflet sonore dans la capitale de tous les possibles… A quinze ans, elle fugue et décroche une figuration au théâtre du Châtelet. L’acteur Max Dearly (1874-1943) lui fait faire ses premiers pas de « danseuse professionnelle », notamment en valse chaloupée, et lui transfuse les rudiments de ce qui fera sa réputation de « diseuse » et de « tragédienne ».

Elle est remarquée par Robert Hollard dit Roberty, le mari de la jeune chanteuse « réaliste » Fréhel (1891-1951). Il lui donne des cours de chant, lui fait découvrir « où ça vibre » pour mieux utiliser ses cavités de résonance – et quitte sa « régulière » pour elle…

A partir de 1908, Louise-Marie se produit sur la scène des cafés-concerts comme la Pépinière-Opéra, le Petit-Casino ou l’Alhambra. Felix Mayol (1872-1941) lui offre la vedette d’un de ses spectacles de Caf’conc – elle est lancée enfin et s’adonne à l’ivresse de participer à l’immensité…

Pendant la Grande Guerre, elle chante sur le front pour raffermir le moral des troupes. Après guerre, elle fréquente le Temple de l’Amitié de Nathalie Clifford-Barney (1876-1972), où elle rencontre la danseuse Loïe Fuller (1862-1928) – et part en tournée avec sa troupe… La « Fée Electricité » l’initie aux subtilités des éclairages et de la mise en scène : Damia vient de naître à la scène.

Elle accède à la renommée par des chansons à succès comme Hantise (1926), La Rue de la Joie (1927) ou La Mauvaise prière (1932). Les Goélands (1929), sa chanson-fétiche signée Lucien Boyer (1876-1942), lui permet de donner toute sa mesure de tragédienne à ce qui la soulève… Sombre dimanche est interdite de diffusion au public au printemps 1936 : la rumeur prête à la chanson des effets suicidogènes… Il est vrai que la mine défaite de Damia, les yeux levés au ciel, la pose en « icône endeuillée » d’un siècle décidément tragique. « On » dit de surcroît que nombre de ses chansons « se terminent par un coup de couteau »…

Le cinéma ajoute à sa résonance de torche oscillante sur un champ de ruines annoncé : elle tourne notamment dans Napoléon (1927) d’Abel Gance (1889-1981), Tu m’oublieras (1930) de Henri Diamant-Berger (1895-1972), La Tête d’un homme (1932) de Julien Duvivier (1896-1967) ou Les Perles de la couronne (1937) de Sacha Guitry (1885-1957). Ce dernier prétend être à l’origine de son personnage : il lui avait suggéré de remplacer le décor de fond de scène par un rideau noir et d’adopter une robe-fourreau noire en guise d’emblème – sa « marque de fabrique »…

Assurément, Damia provoque une « rupture » avec les usages scéniques de l’entre-deux-guerres par une esthétique adaptée de l’expressionisme alors en vogue au cinéma et de la « rénovation dramatique » de Jacques Copeau (1879-1949) au théâtre. Chantant sans micro, elle utilise la lumière pour sculpter sa silhouette et sa gestuelle – elle avait été à bonne école chez Loïe Fuller.

Mais ses adjuvants réguliers sont l’alcool, la cocaïne et l’opium – une addiction qu’elle partage avec nombre d’autres créateurs comme Jean Cocteau (1889-1963).

Ses rencontres au sommet avec des créatrices comme la décoratrice et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) se révèlent assurément fécondantes. Celle-ci crée pour elle une chaise, « La Sirène », et partage un temps sa vie.

Sa « carrière » s’achève sur scène en 1956, après une tournée triomphale au Japon (1953) et une autre à l’Olympia (1954) où elle révèle, en première partie de son spectacle, un jeune débutant mort de trac nommé Jacques Brel (1929-1978)…

Dès l’après-guerre, la « tragédienne lyrique » s’était effacée devant d’autres jeunes « dames en noir » comme Edith Piaf (1915-1963) ou Juliette Gréco. En 1956, les plus nostalgiques de ses admirateurs la reconnaissent encore en chanteuse mendiante dans le remake de Notre-Dame-de-Paris, tourné par Jean Delannoy (1908-2008), entre la plantureuse Gina Lollobrigida en Esmeralda et Anthony Quinn (1915-2001) en Quasimodo. Elle a encore les honneurs du prix de l’Académie Charles Cros (1964) mais, en dépit de sa verdeur, le pas n’est plus aussi assuré. Elle s’éteint le 13 janvier 1978 dans sa résidence de La Celle-Saint-Cloud, des suites d’une chute dans le métro parisien (tentative de suicide ?) – une note de conscience du chant universel s’est éteinte mais le tragique du monde s’acharne à se dire par d’autres grandes voix…

 

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Star affolante de la Paramount au temps du muet et coqueluche du cinéma mondial, Clara Bow (1905-1965) fit la bonne fortune de la presse à scandale pour ses mœurs libres. Victime inaugurale de la machine à rêves hollywoodienne qui broie les vraies vies, elle se retira à l’avènement du parlant. La journaliste Sophie Pujas ravive le piquant souvenir de la première « it girl » – ces filles qui « ne font rien, sinon sensation »…

 

Qui se souvient de Clara Bow ? Pendant une décennie (1923-1933), cette rousse effervescente a été la femme fatale préférée des Américains et la première « it girl » selon le concept énoncé par la romancière Elinor Glyn (1864-1943) dans la presse féminine : « Le « it », est une qualité que possèdent les uns et qui attire les autres par sa force magnétique : si vous l’avez, vous aurez tous les hommes que vous voudrez si vous êtes une femme, toutes les femmes si vous êtes un homme. « It » peut être une qualité de l’esprit aussi bien qu’un pouvoir d’attraction physique. »

Donc Clara Bow avait chaviré l’Amérique des Années folles avec son « it » dès 1927 dans le film de Clarence Badger (1880-1964), une comédie romantique précisément intitulée ItLe Coup de foudre en français… C’est l’histoire d’une vendeuse d’un grand magasin new-yorkais, Betty Lou, amoureuse de son patron… En somme, une success story à l’américaine dont Hollywood raffole… Sacrée superstar, Clara Bow reçoit alors 35 000 lettres d’admirateurs par mois (parfois juste adressées à « it girl, Paramount »), a déjà 35 films à son actif et succède à Colleen Moore (1900-1988) comme incarnation de la flapper, cette « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente » et aime flirter : « Les hommes rêvent de l’étreindre, les femmes de lui ressembler. L’équation parfaite au box office. »

 

 

« La plus rousse des stars en noir et blanc »

 

Clara naît le 29 juillet 1905 dans un quartier pauvre de Brooklyn – son père est un alcoolique réfractaire à tout emploi et sa mère épileptique est prostituée occasionnelle… Le cinématographe a dix ans et fait figure d’un nouvel Eldorado – un lieu idéal pour « congédier son propre destin ». Fille de rien, elle tente sa chance au concours « Fame and Fortune » du magazine Motion Pictures qui propose un rôle dans un film. De sélections en tests, « c’est elle qu’ils veulent ». Sa mère tente de la tuer – désormais, « les nuits de Clara seront insomniaques »… Elle tourne dans Beyond the Rainbow (1922) de Christy Cabanne (1888-1950), convoque ses amis pour la projection et connaît l’humiliation : son bout de rôle a été coupé au montage…

Mais elle s’acharne, tourne un rôle dénudé dans Ennemies of Women (1922) avant d’être repérée par le producteur B. P. Schulberg (1892-1957) : il lui donne sa chance dans Down to the Sea in ShipsLe Harpon (1923) de Elmer Clifton (1890-1949) – une histoire de fille de baleiniers. Clara « cannibalise l’écran » aux dépens de la vedette du film…

The Plastic Age, Get Your Man et Mantrap l’imposent, ses flirts s’enchaînent – du latin lover mexicain Gilbert Roland (1905-1994) au metteur en scène Victor Fleming (1883-1949) et à Gary Cooper (1901-1961), rencontré sur le tournage de Wings (1927, premier oscar de l’histoire du cinéma), qu’elle impose dans Children of Divorce. Les scandales suivent – d’abord, un étudiant feint de se suicider pour elle en prenant soin de convoquer secours et presse, on lui prête une liaison avec toute une équipe de foot… Cernée par les prédateurs, « jamais à court de coups de foudre », elle collectionne êtres d’exception et partenaires d’infortune… Sa coupe garçonne en fait l’un des modèles de la vamp dessinée Betty Boop.

Mais « sa vision du monde a été façonnée par des revues à deux sous et des mélodrames »… Une épouse bafouée la poursuit pour « aliénation d’affection ». La Paramount invoque la clause morale de son contrat : « briseuse de ménages, croqueuse d’hommes, flambeuse : son compte est bon »…

Arrive le cinéma parlant. Dans Les Endiablées (1929) de Dorothy Arzner (1897-1979), la jazz baby est trahie par son accent nasillard de Brooklyn. La Grande Dépression met les envies de frivolité sous le boisseau. L’ancienne secrétaire de Clara, Daisy de Voe, publie en 1930 Les Amours de Clara Bow, qui ajoute au scandale.

Entre deux cures de repos, Clara tourne encore Call Her SavageFille de feu (1932) qui lui vaut une triomphale tournée européenne. Un fan nommé Adolf Hitler lui dédicace chaleureusement Mein Kampf. Elle apparaît encore dans Hoop-la (1933), une histoire de danseuse sexy, avant d’être zappée au profit de la star suivante : « Parce que Clara a le visage des Années folles, elle tombera avec elles »…

Retraitée à 28 ans, elle se retire dans son ranch du Nevada avec l’acteur Rex Bell (1903-1962) rencontré sur le tournage de True to the Navy, elle élève ses deux enfants puis tente de refaire surface à Hollywood en… ouvrant un bar baptisé It Café – avant de succomber à un infarctus le 27 septembre 1965.

Toujours attentive, elle avait écrit son admiration au jeune sex-symbol montant Marlon Brando (1924-2004) qui dédaigna cet hommage : il ne savait pas qui était Clara Bow – « l’ancêtre » de la bombe anatomique Marilyn (1926-1962), celle à qui elle reconnaissait le « it »…

 

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard/L’Arpenteur, 112 p., 11,50€

 

 

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L’héritière britannique Nancy Cunard (1896-1965), grande amoureuse de toutes les avant-gardes, a enflammé les créateurs de son temps…

 

Poétesse, journaliste, éditrice, collectionneuse d’art et militante, Nancy Cunard a été l’égérie des créateurs qui comptaient, de Constantin Brancusi (1876-1957) à Ernest Hemingway (1899-1961) et Tristan Tzara (1896-1963) – sans oublier James Joyce (1882-1941). Elle a été le modèle de Man Ray (1890-1976) qui l’immortalisa en ange noir couvert de bracelets d’ivoire – ceux qu’elle collectionnait comme les amoureux… Elle a inspiré nombre de personnages romanesques – dont Myra Viveasch dans Antic Hay (1923) et Lucy Tantamount dans Contrepoint (1928) d’Aldous Huxley (1894-1963).

Ne transigeant pas sur ses désirs, elle n’avait jamais manqué une occasion de se démarquer des « valeurs » familiales, menant sa vie tambour battant comme une croisade perpétuelle contre le racisme, le fascisme – et le snobisme…

 

Passeuse d’Afrique et de poésie

 

Nancy naît le 10 mars 1896 dans un château médiéval à Nevill Holt dans le Leicestershire. Son père, Sir Bache Cunard (1851-1925), avait hérité de la compagnie de navigation Cunard Line – mais il s’intéresse surtout à la chasse au renard et au polo. Sa mère, Maud Alice Burke (1872-1943), née dans les beaux quartiers de San Francisco, reçoit beaucoup d’artistes ou d’intellectuels et collectionne les amants. Il se dit même que l’un d’entre eux, l’écrivain George Moore (1852-1933) serait le père de Nancy – il ne s’est jamais donné la peine de démentir…

A la séparation de ses parents, en 1910, Nancy vit chez sa mère qui tient salon à Londres quand elle ne reçoit pas dans son palazzo vénitien. Déjà rebelle, elle fréquente l’excentrique poétesse et modèle Iris Tree (1897-1968) ainsi que le « groupe de Bloomsburry » où elle rencontre Virginia (1882-1941) et Leonard Woolf (1880-1969) qui publient ses poèmes dans leur maison d’édition, Hogarth Press. Mariée brièvement en 1916 avec Sidney Fairbain (1892-1943), un joueur de cricket blessé pendant la Grande Guerre, Nancy est surtout affectée par la mort de son amant Peter Broughton-Adderley peu avant l’Armistice…

En 1924, elle déménage à Paris, capitale de toutes les libertés, et confie la décoration de son appartement sur l’île Saint-Louis à Jean-Michel Franck (1895-1941) – toutes les avant-gardes y défilent. Afin de « défendre l’innovation » et les jeunes poètes des deux rives de l’Atlantique, elle fonde en 1928 Hours Press, une maison d’édition centrée aussi sur « l’ethnographie, l’art africain, océanien et des deux Amériques » – la jeune héritière de la Cunard Line, habillée par Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Coco Chanel ou Sonia Delaunay, apprend son métier d’éditrice auprès de Louis Aragon (1897-1982) et peut se permettre de prendre davantage de risques financiers que ses confrères…

Elle loge sa maison d’édition et sa collection d’art dans sa ferme de La Chapelle-Réanville, en Normandie. Hours Press publie Whoroscope, le premier texte de Samuel Beckett (1906-1989) ainsi que le poète Ezra Pound (1885-1972), le sexologue Havelock Ellis (1859-1939) – et les programmes de L’Age d’or, le film du jeune Luis Bunuel (1900-1983), refusé en France, qu’elle peésente à Londres.

Marcel Jouhandeau (1888-1979), dont elle traduit le premier roman, Mademoiselle Zéline (1924), la décrit comme « l’ogresse maigre, d’une beauté farouche ». Louis Aragon fait une tentative de suicide à Venise en 1928, lorsqu’elle s’éprend du pianiste de jazz afro-américain Henry Crowder (1890-1955) – Nancy brise alors le tabou ultime de son temps : l’union d’une Blanche, bien née de surcroît, et d’un Noir américain…

En 1931, elle adresse à sa mère, qui désapprouvait sa relation, un pamphlet cinglant, Black Man and White Ladyship.

Le 15 février 1934, elle publie chez l’éditeur londonien Wishart and Company le livre encyclopédique Negro Anthology, tiré à mille exemplaires et dédié à Henry Crowder. Cette « traversée de l’Atlantique noir » comprend 850 pages consacrées à l’histoire de l’Afrique, de Madagascar et des Amériques noires, avec 385 illustrations et 250 articles écrits par 57 auteurs.

Devenue passeuse d’Afrique, Nancy Cunard informe les militants afro-américains sur l’état de l’Ethiopie du Négus, l’empereur Hailé Sélassié Ier (1892-1975), envahie par l’Italie mussolinienne en 1936.

Pendant la Guerre d’Espagne, elle s’enflamme pour la cause des républicains, qu’elle accueille dans sa ferme normande – la journaliste multiplie les articles sur tous les fronts tandis que la militante s’épuise dans le secours aux réfugiés. Pendant l’Occupation, elle traduit à Londres des documents pour la Résistance tandis que sa collection d’art africain, constituée sur les conseils de l’ethnologue Michel Leiris (1901-1990), est pillée par les Allemands.

Elle noie sa fatigue dans l’alcool et les paradis artificiels – et rend l’âme le 17 mars 1965 dans une salle commune de l’hôpital Cochin à Paris. Son ami Pablo Neruda (1904-1973) dit d’elle : « Elle s’était consumée dans une longue bataille contre l’injustice du monde ».

En 2014, le musée du quai Branly (Paris 7e) honore sa mémoire par une exposition centrée sur le grand œuvre de la flamboyante Anglaise, Negro Anthology – sa « fierté noire » à elle et son « infracassable noyau de nuit » qui l’ont accompagnée jusqu’à l’épuisement de son désir du monde.

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Journaliste, romancière à succès et femme d’influence, Rachilde (1860-1953) est l’une des figures littéraires les plus marquantes du symbolisme. Avec son mari Alfred Vallette, elle a fondé la revue du Mercure de France (1890) puis les éditions du Mercure de France (1894).

 

Le Mercure de France est né chez la Mère Clarisse, une taverne alsacienne de la rue Jacob à Paris, en un temps où explosaient les bombes anarchistes – bruyamment célébrées par le poète Laurent Taihade (1854-1919). Là se retrouvaient tous les littérateurs qui voulaient enterrer les modèles romanesques hérités du naturalisme ou du réalisme pour s’adonner aux subversions quelque peu convulsives du symbolisme.

Parmi les dix actionnaires-fondateurs, il y a Jules Renard (1864-1910), les poètes Albert Samain (1858-1900), Edouard Dubus (1864-1895) et Ernest Raynaud (1864-1936), commissaire de police de son état pendant les journées ouvrables…

Le premier numéro de la revue paraît le 1er janvier 1890, tiré à 600 exemplaires sur 32 pages, alors que la « fin de siècle » s’impatiente et se repaît d’images flamboyantes. Son directeur est le jeune Alfred Valette (1858-1935), qui a succédé à son père à la tête d’un atelier de lithographie. Il entame, avec sa femme, la journaliste Rachilde, un demi-siècle de règne sur une République des lettres déjà surencombrée mais pour l’heure il vit avec elle chez sa mère, une enfileuse de perles pour couronnes mortuaires.

 

« Reine des Décadents », reine des lettres et dominatrice…

 

Rachilde naît Marguerite Eymery le 11 février 1860 au domaine de Cros près de Périgueux. Son père, Joseph Eymery, militaire, la destine à un militaire. Sa mère, Gabrielle Feytaud, est passionnée de spiritisme. Marguerite entre en littérature à dix-sept ans en publiant un conte, La Création de l’oiseau-mouche dans L’Echo de la Dordogne (1877) avant de faire imprimer son premier livre, Monsieur de la Nouveauté (1880), préfacé par Arsène Houssaye (1814-1896). Elle adopte le pseudonyme de Rachilde, du nom d’un officier suédois du XVIIe siècle dont elle avait dévoré les aventureux récits.

Lorsqu’elle rencontre Vallette au bal Bullier en 1885, elle est déjà auteur à succès et à scandale avec son ambigu Monsieur Vénus (paru en Belgique l’année précédente et aussitôt saisi) – le récit de la rencontre entre une femme dominatrice et un ouvrier fleuriste efféminé… Cette année-là, elle a demandé et obtenu de la préfecture de police de Paris une « permission de travestissement ». Alors que la complexité de la toilette des élégantes donne le vertige, elle s’habille en homme « pour qu’on s’adresse à ma plume et non à ma personne » – et explore dans chacun de ses livres la question de « l’identité sexuelle »…

Elle se promène en tenant en laisse deux rats blancs baptisés respectivement Kyrie et Eleison – et jouit d’une enviable réputation de « Reine des Décadents » auprès de littérateurs et autres bêtes à plume qui font l’opinion … Maurice Barrès (1862-1923) la surnomme « Mademoiselle Baudelaire » et Jean Lorrain (1855-1906) l’appelle affectueusement « ma petite salamandre »…

Elle épouse Vallette en juin 1889, et une fille, Marie Virginie Gabrielle, leur naît. Le Mercure de France n’en finit pas de gagner en pouvoir d’audience et Rachilde tient salon rue de l’Echaudé, régnant, selon le mot de Paul Valéry (1871-1945), sur un « pandémonium de fumeurs » dans un lieu « rouge sombre » – avant d’investir la rue Condé…

Des livres sont publiés à l’enseigne de la revue, comme Le Latin mystique de Rémy de Gourmont (1858-1915) ou Les Mimes de Marcel Schwob (1867-1905). Les deux époux adjoignent à la revue une vraie maison d’édition : créées le 12 mai 1894, les éditions du Mercure de France publient Le Vigneron dans sa vigne de Jules Renard puis Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs (1870-1925). Le succès de ce dernier livre est tel qu’il ébranle l’équilibre de la jeune maison qui peine à le réimprimer pour répondre à la demande…

Mais elle ne se limite pas pour autant au « marché » hexagonal : son best-seller absolu est Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (1865-1937). Le Mercure de France décroche son premier prix Goncourt en 1910 avec La Guerre des boutons de Louis Pergaud (1882-1915). Mais déjà, le départ d’André Gide (1869-1951) en 1905 et la création de La Nouvelle Revue française (1908) lui font perdre son pouvoir d’influence au profit de Gallimard.

A la mort de Valette, Georges Duhamel (1884-1966) prend, à l’automne 1935, la direction d’une maison d’édition sans téléphone ni électricité ni machine à écrire… A la Libération, Georges Hartmann, devenu directeur à son tour, cède le dernier étage de l’immeuble à Rachilde, alors bien vieille et déjà oubliée… La revue du Mercure de France célèbre son millième numéro en 1946 mais Gaston Gallimard en fait cesser la parution en 1965.

Celle qui avait connu tous les honneurs et déshonneurs disparait le 4 avril 1953 sans que personne ne se souvienne plus d’elle, en laissant 65 livres, considérés en leur temps pour autant de « manuels des perversités » – et perdus au purgatoire des lettres. Le Collège de Pataphysique, dans l’un de ses organographes spéciaux, a dressé un catalogue des « perversités rachildiennes » – ranimant autour de « Madame Mercure de France » une mémoire aussi distraite que vacillante.

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