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Archive for the ‘Perdus de vue’ Category

Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…

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et Daria Halprin ont institué leur vie par le savoir fondateur de la danse – mais Daria a aussi fait marcher une génération de cinéphiles…

 

 

Peu avant le festival de Cannes de 1970, d’heureux spectateurs découvraient sur le grand écran d’une année aussi psychédélique qu’irrésistiblement érotique un astre d’une délectable magnitude : la jeune Daria Halprin, s’ébattant nue dans les dunes d’une Californie en plein tumulte universitaire. C’était dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1912-2007) qui s’achevait sur le dynamitage d’une somptueuse villa de promoteur immobilier. Mais tout le monde n’avait d’yeux que pour la bombe anatomique qui a inspiré la plus sensationnelle des explosions cinématographiques…

 

Les cinéphiles les plus attentifs avaient déjà repéré la belle Daria dans Révolution (1968), un documentaire sur l’expérience hippie. Malheureusement, elle ne fut qu’une étoile filante – une manière de Miss Météore au ciel du septième art. Trois ans plus tard, elle fait encore une lumineuse apparition dans Jérusalem, Jérusalem de John Flynn (1932-2007), avant de disparaître à jamais des écrans.

En fait, Daria a bien d’autres priorités que de donner corps aux fantasmes de cinéphiles en mal d’icône : elle s’était déjà faite corps pour la danse.

Ce n’est pas étonnant : Daria est la fille de la chorégraphe et « performeuse » avant-gardiste Anna Halprin.

 

Telle mère, telle fille

 

Ann Halprin est née Schuman le 13 juillet 1920 à Winnetka dans l’Illinois. Formée de bonne heure à la danse d’Isadora Duncan (1877-1927), elle suit les cours de la Denishawnschool de Ruth Saint-Denis (1877-1968) et Ted Schawn (1891-1972), puis rencontre la modern dance de Martha Graham (1894-1981).

Parallèlement, elle étudie de 1938 à 1941 l’anatomie et dissèque des cadavres afin de comprendre le fonctionnement musculaire et neurologique du corps humain !

En 1940, elle épouse l’architecte et paysagiste Lawrence Halprin (1916-2009). A partir de 1942, elle danse à New York, y fait son plein de rencontres (John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg, etc) et fait sortir la danse de ses gonds, dans les années 50, désertant le studio pour investir les chantiers, les entrepôts, les hangars ou les forêts. Elle est à l’origine du concept de « performance », danse en baskets, talons hauts – ou dans « le plus simple appareil »..

 

La mise à nu

 

En 1957, Ann et ses danseurs du San Francisco Dancers Workshop se produisent nus sur le plateau de danse construit en plein air par son mari. Ce qui n’est alors qu’une expérimentation devient en 1965, dans Parades and Changes, un spectacle (interdit pendant vingt ans aux Etats-Unis) : le corps de ses interprètes jouant dans un monceau de bouts de papier couleur chair est mis à nu pour « rendre hommage à la forme humaine élémentaire ». Lorsque, après une tournée triomphale en Suède, elle rentre au pays, les journaux américains annoncent « le retour des danseurs sans culottes ».

Cette mise à nu des corps correspond aussi à une « mise à nu des formes obsolètes ». Rejetant miroirs et studios, Ann Halprin crée une rupture décisive avec les codes et conventions en vigueur : « Si vous êtes totalement présent à votre corps, les réponses corporelles viennent directement du système nerveux, ça peut aller si vite que vous ne savez pas ce qui se passe, vous n’avez pas le temps de préparer ce qui va se passer que la réponse suivante est déjà là. Si l’esprit interfère, ce n’est plus de l’improvisation. Les mouvements naturels surgissent d’un état de détente et non d’un état de tension comme dans le ballet classique ou la Modern Dance. »

En 1972, atteinte d’un cancer elle déclare : « Jusqu’alors, j’avais dédié ma vie à mon art, maintenant je dédie mon art à ma vie ». Elle décide de travailler avec des malades atteints du cancer puis du sida afin de les aider à reconquérir leur corps en souffrance dans des pièces comme Intensive Care, Reflections on Death and Dying qu’elle interpréte elle-même, à quatre-vingt-quatre ans, au Festival d’automne de Paris (2004).

Le musée d’art contemporain de Lyon consacre à la doyenne de la postmodern dance une rétrospective, A l’origine de la performance (mars-mai 2006) qui rend justice à son influence dans le domaine de la danse, de la musique et des arts plastiques.

 

L’écran et la vie

 

Sa fille Daria vit d’abord avec Marc Frechette (1947-1975), son partenaire de Zabriskie Point, dans une communauté hippie. Mais Marc a du mal à faire la distinction entre ses rôles à l’écran et la « vraie vie » : arrêté en 1973 pour une malencontreuse tentative de hold-up, il meurt accidentellement en prison.

Après un bref mariage avec le metteur en scène Dennis Hopper (1936-2010), Daria renonce à sa vie d’ « objet du désir » à l’écran et s’accomplit comme dance therapeut.

En 1978, elle fonde à San Francisco avec Anna le Tamalpa Institute. Depuis, mère et fille n’en finissent pas de transmettre cette secousse et cette signifiance qui, de la vallée du Nil aux scènes de Broadway, mettent les vies en mouvement les unes vers les autres– et leurs élèves à l’œuvre…

A quoi donc ouvre cette volupté ondulatoire qui prend le corps par ses racines depuis la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? S’agit-il, par ce mouvement pelvien fondamental, de se faire un corps selon la Loi, celle dont Anna et Daria Halprin ont fait leur entreprise vitale – si instituante pour « l’animal vertical se disant l’Univers » ?

 

A lire et à voir

 

Anna Halprin/Out of Bounderies, film de Jacqueline Caux (2004)

Jacqueline Caux, Anna Halprin, pionnière de la Post-Modern Dance, éditions Complexe, 2005

Anna Halprin : le souffle de la danse, film de Ruedi Gerber (2010)

 

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Première femme Prix Nobel de la paix, l’aristocrate autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), passée du cosmopolitisme mondain au pacifisme militant, a voué sa vie à combattre la guerre…

 

En 1889 paraissent deux livres qui marquent leur temps : Les Grands Initiés, un essai de l’Alsacien Edouard Schuré (1841-1929) – et un roman pacifiste, Die Waffen nieder ! (« Bas les armes ») d’une grande patricienne autrichienne, Bertha von Suttner, qui rencontre un grand succès populaire en 37 éditions et une douzaine de traductions.

Aussitôt, Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur de Guerre et Paix, lui adresse un salut enthousiaste de sa Russie et compare son opus à La Case de l’oncle Tom : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, Mme Beecher-Stowe ; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre. »

Alfred Nobel (1833-1896), marchand de canons suédois et grand inventeur d’explosifs devant l’Eternel n’est pas en reste et salue « cette main d’amazone qui fait si vaillamment la guerre à la guerre ». L’intrépide amazone en question n’est lui pas tout à fait inconnue : elle avait été brièvement la secrétaire privée du « roi de la dynamite » à Paris pendant quinze jours en 1876… Une expérience féconde qui a nourri leurs interrogations sur la fortune des armes et sur la violence ainsi qu’une longue correspondance – leur amitié a sans doute débouché sur la création du Prix Nobel de la paix…

 

Quand « la pacifiste tue la femme de lettres »…

 

Bertha Sophie Felicitas naît comtesse Kinsky von Chinic und Tettau à Prague le 9 juin 1843. Son père, le général Franz Michael, comte Kinsy (1768-1843), meurt peu avant sa naissance. Sa mère, Sophie Wilhelmine née von Körner (1815-1884), a davantage le goût du jeu que des responsabilités familiales et la destine à un « mariage d’argent »…

Bertha bénéfice d’une éducation cosmopolite, parle plusieurs langues, voyage beaucoup – et entend distraitement parler des guerres qui s’enchaînent au loin depuis 1859 – jusqu’à celle de 1866 qui se rapproche du château de ses ancêtres en Bohême…

Sa mère ayant dilapidé la fortune familiale, Bertha devient gouvernante en 1873 chez un riche industriel de Vienne, le baron Karl Gundaccar von Suttner (1819-1898). Elle donne des cours de musique et de langues à ses quatre filles – et tombe amoureuse du plus jeune fils de celui-ci, Arthur (1850-1902)… Il a sept ans de moins qu’elle et Bertha est renvoyée… Mais leur relation épistolaire entretient la flamme – et débouche sur un mariage secret le 12 juin 1876. Un secret vite éventé, leur mariage est désapprouvé – et Arthur déshérité…

Le couple s’en va en Géorgie, auprès de la princesse Ekatarina Dadiani von Mingrelien (1816-1882) en résistance contre l’expansion ottomane. Ils se retrouvent pris dans la guerre russo-turque de 1877-1878 – qui leur inspire des récits forcément guerriers… Arthur devient auteur à succès et Bertha journaliste en vogue – sous le pseudonyme de B. Oulet.

En 1885, les époux retournent à Vienne, emménagent au château familial de Harmannsdorf en Basse-Autriche – et trouvent une Europe en proie à ce que Bertha considère comme « les trois maux de l’époque : nationalisme, militarisme et impérialisme »…

En 1886, la baronne von Stuttner publie High Life, un essai porté par une foi libérale dans le progrès humain – il y est question du respect de l’homme et de son libre arbitre.

Mais, après le succès de son roman, Bertha déplore : « la pacifiste a tué la femme de lettres ». En 1891, le couple initie la création de la « Société de paix de Venise » puis d’une organisation équivalente en Autriche. Vice-présidente de la Société internationale de la paix fondée par Hodgson Pratt (1824-1907) de 1891 à sa mort, Bertha fonde de surcroît avec le journaliste Alfred Hermann Fried (1864-1921) la Deutsche Friedengesselschaft.

Infatigable et désormais incontournable, elle se répand en « travaux de propagande » dans la revue Die Waffen nieder ! qu’elle fonde en 1892 et réussit à imposer ses idées d’arbitrage en marge de la conférence de La Haye en 1899.

Surnommée « l’apôtre de la paix en cornette et en jupons », elle court les capitales et les congrès de paix internationaux, fréquente les mouvements mixtes féministes, anime un mouvement pacifiste international avec le soutien du président des Etats-Unis Théodore Roosevelt (1858-1919) qui la reçoit à la Maison-Blanche (1904) et milite pour la reconnaissance d’un droit international (Völkerrecht ou « droit des peuples ») susceptible de réglementer l’ensemble du monde civilisé.

Surnommée Friedenbertha (« Bertha de la paix ») depuis l’attribution de son prix Nobel le 18 avril 1906 à Oslo ou caricaturée en « mamma Bertha de l’Europe », l’aristocrate pacifiste tente jusqu’à son dernier souffle de conjurer la catastrophe absolue qu’elle désigne sous le nom de «Weltkrieg », la « guerre mondiale » – celle qui débouche sur « la mort de masse »…

Elle n’entendra pas parler des explosifs exploits de sa grande rivale, la Grosse Bertha – le canon géant sorti des usines Krupp qui fera des ravages à Paris durant la Grande Guerre, survenue à la stupeur générale : elle rend l’âme des suites d’un cancer à Vienne le 21 juin 1914, une semaine avant l’attentat de Sarajevo.

Cette année-là, deux jeunes cinéastes danois, Holger-Madsen (1878-1943) et Carl Dreyer (1889-1968), adaptent son roman pacifiste à l’écran – mais rien n’arrête plus la si peu résistible marche de la machine de mise à mort industrielle ni la gigantesque transition ainsi orchestrée vers de spectaculaires réorganisations politiques…

Membre de l’association Die Flamme de son vivant, Bertha est incinérée dans le premier crématorium dont elle avait soutenu la construction à Gotha (Thuringe). La paix, c’est bien connu désormais, ne tient pas ses promesses : si elle déçoit forcément les attentes des plus ardentes de ses militantes, sa flamme ne s’en rallume pas moins à la lueur des embrasements et des ferveurs invaincues – le pacifisme n’est pas seulement un rêve mais aussi un programme sans cesse mis à l’épreuve du « réel »…

 

 

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En cinquante ans de scène, Yvette Guilbert (1865-1944) est passé du format d’« affiche vivante » de la Belle Epoque à celui de « monument de la chanson française »…

 

 

Ses longs gants noirs, sa flamboyante chevelure rousse, sa robe de satin vert et sa silhouette filiforme croquée par Toulouse-Lautrec (1864-1901) ont incarné comme personne « l’esprit 1900 ».

Sa vie commence bien avant, sous Napoléon III, comme dans un roman naturaliste, avec son lot d’humiliations et de privations : à peine jetée au monde, le 20 janvier 1865, au 78 de la rue du Temple (Paris 3e), au foyer d’Hyppolite, comptable fâché avec les chiffres, et d’Albine Hermance, la petite Emma est privée d’enfance…

Dès ses douze ans, elle aide sa mère, chapelière et couturière, à subvenir aux besoins de la famille – de quoi ressentir dans chaque fibre de son être l’urgence de « s’en sortir », comme elle l’écrira plus tard dans ses Mémoires menées tambour battant comme un roman d’apprentissage : « C’est de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sévères, car j’ai vécu les détresses de la vie. »

 

 

« Timide à la ville, audacieuse sur scène »…

 

Que peut faire une gamine de Paname peu avant la Belle Epoque si ce n’est tenter sa chance au théâtre? Vendeuse à seize ans au Printemps du boulevard Haussmann, elle prend des cours d’art dramatique.

« Timide à la ville et audacieuse sur scène », elle débute en 1885 aux Bouffes du Nord. Le succès se fait attendre mais ses rôles gagnent en épaisseur au Théâtre des Nouveautés où elle joue Feydeau puis au Théâtre des Variétés. Elle épouse Max Schiller, un chimiste d’origine allemande, puis se tourne vers le café-concert, réputé pour sa « musique canaille » …

Le féroce chroniqueur Jean Lorrain (1855-1906) décrit dans Poussières de Paris  ces « femmes grasses et charnues », à la poitrine forcément offerte au caf-conc’ : « C’est l’étal, le morne et sexuel étal. A tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent ou, tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis. »

Il trousse pour celle qui prend le prénom d’Yvette (celui d’une héroïne de Maupassant) quelques couplets comme Fleur de Berge qu’elle interprète au Chat noir, à l’Eden ou à l’Eldorado – mais elle écrit elle-même nombre de ses chansons, guidée par ce principe : « faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains une exposition de croquis humoristiques chantés »…

Elle affirme son image de femme menue en une époque de beautés plantureuses et se fait remarquer en 1890 dans la revue légère de George Auriol (1863-1938), Pourvu qu’on rigole, au Divan japonais, dirigé par Jehan Sarrazin (1863-1904) qui la surnomme « la diseuse fin de siècle » car elle entrecoupe ses chansons de récitatifs passionnés.

En 1892, elle triomphe enfin à Liège puis à Bruxelles avec La Pocharde, une chanson écrite par elle – nul n’est prophète en son pays – et impose un registre libertin jusqu’alors interdit aux femmes…

En 1895, elle se produit dans le salon de l’éditeur Charpentier devant un parterre de littérateurs qui ne ménagent pas leurs éloges dans le livre d’or- dont le vieux Edmond de Goncourt (1822-1896), sidéré par sa parfaite maîtrise tant du français châtié que de l’argot… Grande lectrice, Yvette est sans doute la plus « lettrée » des chanteuses de ce temps – elle le prouve à travers ses romans comme La Vedette (1902) ou Les Demi-vieilles (1902)…

Frappée par une « longue et douloureuse maladie », elle est touchée par la foi et impose, à côté de son répertoire d’amuseuse publique d’édifiantes complaintes (Le Miracle de Saine-Berthe, La Passion du doux Jésus ou Voyage à Bethléem) ainsi que des chansons médiévales…

Le plus fidèle de ses admirateurs habite Vienne et s’appelle… Sigmund Freud (1856-1939). Fasciné par cette chanteuse si « intellectuelle », le père de la psychanalyse accroche son portrait au mur de son bureau, à côté de celui de Lou Andreas Salomé (1860-1937) – il apprécie tout particulièrement Dites-moi que je suis belle, précisément une chanson médiévale…

Infatigable, Yvette fonde le Théâtre du Moyen Age (1902) et une école de chant, triomphe au Carnegie Hall à New York (1906), écrit des récits de voyage (La Passante émerveillée, 1929), des livres édifiants (Légendes dorées inspirées par la vie de Jésus, 1914) et des ouvrages didactiques comme L’Art de chanter une chanson (1928) – sans oublier ses trépidants Mémoires, La Chanson de ma vie (1927) – et anime des émissions de radio – surtout, ne rien lâcher…

La « femme du XIXe siècle » qui soignait ses effets visuels à travers ses affiches investit l’invention du XXe, le cinématographe Lumière, et passe de petits rôles à partir de 1904 au Faust (1926) de Murnau (1888-1979) et à L’Argent (1928) de Marcel L’Herbier (1888-1979).

Si elle a travaillé son apparence pour « ressembler à un dessin », elle demeure dans la mémoire collective comme chanteuse, grâce à sa diction irréprochable que lui envie même la diva Emma Calvé (1858-1943). Qu’elle conte la douleur des rejetées (La Soularde, La Pierreuse) ou qu’elle caricature les bourgeois (La Partie carrée), elle incarne chacune de ses créations avec une intensité dramatique accentuée par l’expressivité de son visage maquillé en blanc jusqu’à « faire macabre » – jusqu’au bout, elle se veut icône des temps qu’elle traverse…

Devenue un monument de la chanson française, elle s’éloigne de la silhouette longiligne de l’insolente « affiche vivante » qui sut émouvoir le Paris « fin de siècle » et se crée des rôles sur mesure comme dans la comédie musicale, Madame Chiffon, marchande de frivolités (1933) – la production n’avait pu trouver de vieille dame appropriée…

La restitution de ses enregistrements, entre 1897 et 1934, depuis les débuts du cylindre mécanisé, ranime un peu de la présence de la diseuse dont le filet de voix épousant le texte de trop près au détriment de la mélodie ne ferait plus recette. Aurait-elle inventé le slam à l’époque des symbolistes ? Elle a écrit ses chansons et ses livres comme des lettres qui nous sont toujours adressées – et ce, sans fausses notes…

Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927

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Figure flamboyante du mouvement bolchevique, Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (1872-1952) a été la première femme ministre de l’Histoire contemporaine. Elle a œuvré à l’émancipation des femmes et à leur intégration dans la société socialiste…

 

Les femmes ont-elles écrit le premier acte de la révolution russe ? Dans les premières semaines de l’année 1917, elles ont pris la place des hommes dans les usines. Pendant que leurs maris, fils et frères sont livrés à la barbarie guerrière, elles peinent à nourrir leurs jeunes enfants. Ainsi survient le 23 février 1917 dans la Russie impériale la journée internationale des femmes socialistes – celles des travailleuses du textile de Petrograd, vite accompagnées par les ouvriers. L’appel à la révolution monte dans le pays, sur des cris comme : « Du pain ! », « A bas la guerre ! ».

Qui peut imaginer un instant qu’une révolution va balayer l’empire tsariste ? Celle de Février vient de commencer dans la première ville ouvrière du pays.

Une fille issue de l’aristocratie, Alexandra Kollontaï, y avait créé à la faveur des événements de 1905 la première Journée de la Femme avant de s’exiler, poursuivie par la police tsariste…

La nouvelle de la Révolution en cours la surprend en Norvège. Rentrée au pays, « la Jaurès en jupons » devient la première femme de l’Histoire contemporaine à siéger dans un exécutif gouvernemental…

 

Amour-camaraderie et émancipation des femmes

 

Alexandra est la fille unique du général de l’armée tsariste Mikhaël Domontovitch (1830-1902) – sa mère est une riche héritière finlandaise. Elle reçoit une éducation raffinée et polyglotte mais coupe vite ses racines sociales pour s’engager dans la lutte révolutionnaire.

A dix-sept ans, elle refuse un « beau mariage » arrangé et épouse trois ans plus tard Vladimir Kollontaï (1869-1947), un modeste ingénieur qui lui laissera son nom – et un fils, Mikhaël (1894- ?). Mais pour l’impétueuse jeune épouse, l’institution matrimoniale et l’obligation de fidélité relèvent de la « captivité amoureuse » : elle quitte l’un et l’autre pour devenir « révolutionnaire professionnelle » à temps plein…

Elle étudie l’économie politique à l’Université de Zurich où elle fréquente les penseurs sociaux-démocrates dont Maslov et Chliapnikov, guère insensibles à ses charmes – et se lie avec Lénine (1870-1924)…

Elle adhère au marxisme en 1898 – et aux thèses d’August Bebel (1840-1913) sur la famille. Pour elle, l’émancipation des femmes est inséparable de celle de la classe ouvrière : sa « Femme nouvelle » doit être déchargée des tâches domestiques et autant que possible de celles de reproduction de l’espèce… C’est ce qu’elle expose dans Les bases sociales de la question féminine publié en 1909 afin de préparer son intervention au premier Congrès féminin panrusse.

Elle participe à nombre de congrès internationaux où elle intervient aux côtés de l’Allemande Klara Zetkin (1857-1933), de Rosa Luxembourg (1871-1919) ou d’Inès Armand (1874-1920) et gagne en reconnaissance.

Rejetant la « morale bourgeoise », elle prône « l’amour-camaraderie » et « l’amour-jeu », affranchis de toute jalousie – et, bien entendu, applique ses propres principes : elle vit une relation passionnée avec Pavel Dybenko (1889-1938), un marin à la barbe fournie de dix-sept ans son cadet.

En novembre 1917, elle devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (l’équivalent du ministère de la Santé) et mène ses réformes tambour battant, obtenant pour les femmes le droit de vote et d’être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité des salaires avec les hommes et les congés de maternité.

Mais elle abandonne son portefeuille en mars 1918 pour rejoindre son amant en Ukraine – ou, peut-être, tirer les conséquences de la perte de son leadership au Kremlin : sa liberté de mœurs crispe les dignitaires du nouveau régime comme « la presse » qui ne l’épargne guère…

Cette année-là, elle écrit dans son essai, La Femme nouvelle : « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, d’une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits dans la collectivité »…

Se considérant toujours comme la « Femme n°1 » du pouvoir, elle fonde encore le Jetnodel, section féminine du Parti ainsi que son organe de presse, La Communiste… Mais c’est Inès Armand, la « maîtresse » de Lénine, qui est nommée en 1919 responsable auprès du Comité central de la question des femmes…

Staline la fait nommer « ministre plénipotentiaire » en Norvège en 1923 – elle devient la première femme ambassadrice et un des piliers de la politique extérieure de l’Union soviétique. Grâce à son « exil », elle échappe aux purges staliniennes – le maître du Kremlin n’apprécie guère ses tenues « outrageusement parisiennes » pas plus que son féminisme devenu encombrant…

Entretemps, le parti bolchévique avait perdu les figures de proue du mouvement des femmes. Alexandra Kollontaï s’adapte au stalinisme et aux reculs de la condition féminine… Après la Norvège et le Mexique, elle demeure longtemps en poste en Suède (1930-1945) – où elle œuvre aux armistices entre l’Union soviétique et la Finlande (1940) puis avec la Roumanie (1944). Cette activité diplomatique lui vaut d’être proposée pour le Prix Nobel de la Paix en 1946.

Elle s’éteint le 9 mars 1952 des suites d’une faiblesse du cœur qu’elle soignait à la digitaline, après avoir fait corps avec ses convictions intimes et ses accommodements avec la réalité sociale. Et sans avoir vu émerger ni « la nouvelle société » ni « la Femme nouvelle »…

 

 

 

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Voilà un demi-siècle, une étudiante entrait dans la plus exigeante des aventures littéraires, dédiée à un absolu d’enfance et d’amour : « Par mon ventre ouvert tu es entré dans mon enfance »… Entre l’été 1961 et l’été 1967, Mireille Sorgue (1944-1967) a écrit à son amant des lettres qui constituent un document unique dans l’histoire de la littérature.

 

 

 

 

Qui ne connaît pas L’Amant, Prix Goncourt 1984 et inusable best-seller de Marguerite Duras (1914-1996) ? Seize ans avant ce phénomène d’édition paraissait en toute discrétion L’Amant d’une toute jeune fille qui, de bonne heure, pressentait ne jamais atteindre l’âge de trente ans… Sa discrète auteure avait pris la parole pour dire sa jouissance d’être avec son amant – elle avait commencé par une lettre et n’avait plus cessé de parler, de missive en missive – et de célébrer l’amour, de célébrer le corps de l’Amant :

«Ses fesses sont la fraîcheur même. Je les sépare avec délicatesse comme un beau fruit et comme il m’ouvre, avec le même amour curieux de ses secrets, je veux l’ouvrir. Je l’envie de pouvoir entrer loin en moi quand je n’ai, pour le connaître, que ce qu’il veut bien mettre en moi de lui, le goût de sa langue et sa véhémence qui fuse au plus fort de la querelle. »

 

Il a suffi de leur amour se mirant en ces pages ardentes, toutes de vertige et de révélation – et voilà l’Amante projetée par la force de l’écriture au plus vif au plus haut d’elle, en ces fulgurances qui soulèvent de terre et font frôler un abîme de joie – ou de perdition…

Son poème « Tendresse » se terminait ainsi :

Je crois que la mort seule peut me finir mon enfance

Je crois que la mort m’éternisera dans l’enfance

 

 

La mémoire du verbe : « j’écris pour mieux t’aimer »…

 

Un soir de printemps de l’année 1963, une jeune fille amoureuse de dix-neuf ans conçoit le projet d’un « grand poème » pour honorer son Amant, ainsi qu’elle l’écrit le jour de Pâques dans sa correspondance : « Demain, je veux écrire un grand poème indélébile, à ta jouissance seule, miroir de sorcière où chacun reconnaisse l’autre au centre du soleil (…) Il m’est égal de mourir toute. Et ce n’est pas tant pour me survivre que pour vivre que je veux écrire. J’écrirai comme on fait l’amour. »

Mireille est née Pacchioni le 19 mars 1944 à Castres, au foyer de parents instituteurs n’exerçant pas au même lieu… Son père Francis était une figure de la Résistance locale, engagée dans les FFI avant d’intégrer l’Education nationale.

En juin 1959, Mireille est reçue à quinze ans au concours de l’Ecole normale d’Albi. En juin 1961, elle remporte le premier prix de dissertation au Concours général. Remarquée par un inspecteur de l’Education nationale qui écrit sous le nom de François Solesmes, elle entame avec lui une correspondance passionnée – puis une liaison… Elle écrit aussi à un polytechnicien érudit et octogénaire, Victor Piquet, tout en suivant à la faculté de lettres de Toulouse les cours du poète occitan René Nelli (1906-1982) sur le fin’amors et l’érotique des troubadours.

Reçue première au concours d’élève-professeur à l’IPES en 1963, elle travaille à un mémoire sur la poétesse Louise Labé (1524-1566) tout en se jetant à corps perdu dans ce qui va devenir son œuvre unique, si dévorante… Pendant ses « grandes vacances » en Provence et à Agde, durant l’été 1965, elle écrit Célébration de la Main et envoie le texte – plutôt des « notes de feu prises sur le vif » – à Robert Morel (1922-1990), qui publie une collection intitulée Célébrations. Quoique gagné par l’urgence de ce cri étiré en fervente méditation, l’éditeur lui demande de « compléter »… Mireille écrit à l’Amant le 7 juin 1966 : « Aide-moi, je t’en prie, à sortir de moi : écrire n’y suffit pas, écrire ne me délivre pas assez de moi, de ma « charge d’humanité » – de ma « charge d’éternité »…

En juillet 1967, Mireille Pacchioni est reçue au Capes – un horizon se rapproche… Sa liaison et son talent se fécondent mutuellement dans cette obsession magnifique – mais sa correspondance révèle ses fragilités, sa prose trahit la proximité de la mort dans l’au-delà du chant… Surmenée mais en proie aux plus hautes exigences, elle projette de préparer l’agrégation de lettres et de travailler sur la correspondance de Lou Andrea Salomé (1860-1937).

Le 15 août, elle prend le train de nuit Paris-Toulouse. Des voyageurs remarquent une jeune fille en pleurs et tentent de la réconforter. Rien n’y fait : Mireille ouvre la porte du train et de l’insoutenable entre Caussade et Montauban. Son livre paraît l’année suivante à partir de morceaux trouvés dans ses papiers d’étudiante – les « événements » d’alors ne sont pas propices à la littérature, sauf pour Belle du Seigneur, d’un grand amoureux d’un autre temps, Albert Cohen (1895-1981), consacré par un tardif Grand Prix de l’Académie française.

Prix Hermès à titre posthume, L’Amant est réédité par l’écrivain Henri Bonnier, alors directeur littéraire des éditions Albin Michel, un an après celui de Duras. Depuis 1994, une place de Toulouse porte le nom de Mireille Sorgue, désormais saisie dans la pleine jeunesse d’une vie à bout de forces sous les ébranlements majeurs de sa « charge d’éternité » – pure présence neuve « n’ayant pour tout passé qu’un matin renouvelé »…

 

Mireille Sorgue, L’Amant, Albin Michel, 1985

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Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

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