Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Perdus de vue’ Category

Première femme Prix Nobel de la paix, l’aristocrate autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), passée du cosmopolitisme mondain au pacifisme militant, a voué sa vie à combattre la guerre…

 

En 1889 paraissent deux livres qui marquent leur temps : Les Grands Initiés, un essai de l’Alsacien Edouard Schuré (1841-1929) – et un roman pacifiste, Die Waffen nieder ! (« Bas les armes ») d’une grande patricienne autrichienne, Bertha von Suttner, qui rencontre un grand succès populaire en 37 éditions et une douzaine de traductions.

Aussitôt, Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur de Guerre et Paix, lui adresse un salut enthousiaste de sa Russie et compare son opus à La Case de l’oncle Tom : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, Mme Beecher-Stowe ; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre. »

Alfred Nobel (1833-1896), marchand de canons suédois et grand inventeur d’explosifs devant l’Eternel n’est pas en reste et salue « cette main d’amazone qui fait si vaillamment la guerre à la guerre ». L’intrépide amazone en question n’est lui pas tout à fait inconnue : elle avait été brièvement la secrétaire privée du « roi de la dynamite » à Paris pendant quinze jours en 1876… Une expérience féconde qui a nourri leurs interrogations sur la fortune des armes et sur la violence ainsi qu’une longue correspondance – leur amitié a sans doute débouché sur la création du Prix Nobel de la paix…

 

Quand « la pacifiste tue la femme de lettres »…

 

Bertha Sophie Felicitas naît comtesse Kinsky von Chinic und Tettau à Prague le 9 juin 1843. Son père, le général Franz Michael, comte Kinsy (1768-1843), meurt peu avant sa naissance. Sa mère, Sophie Wilhelmine née von Körner (1815-1884), a davantage le goût du jeu que des responsabilités familiales et la destine à un « mariage d’argent »…

Bertha bénéfice d’une éducation cosmopolite, parle plusieurs langues, voyage beaucoup – et entend distraitement parler des guerres qui s’enchaînent au loin depuis 1859 – jusqu’à celle de 1866 qui se rapproche du château de ses ancêtres en Bohême…

Sa mère ayant dilapidé la fortune familiale, Bertha devient gouvernante en 1873 chez un riche industriel de Vienne, le baron Karl Gundaccar von Suttner (1819-1898). Elle donne des cours de musique et de langues à ses quatre filles – et tombe amoureuse du plus jeune fils de celui-ci, Arthur (1850-1902)… Il a sept ans de moins qu’elle et Bertha est renvoyée… Mais leur relation épistolaire entretient la flamme – et débouche sur un mariage secret le 12 juin 1876. Un secret vite éventé, leur mariage est désapprouvé – et Arthur déshérité…

Le couple s’en va en Géorgie, auprès de la princesse Ekatarina Dadiani von Mingrelien (1816-1882) en résistance contre l’expansion ottomane. Ils se retrouvent pris dans la guerre russo-turque de 1877-1878 – qui leur inspire des récits forcément guerriers… Arthur devient auteur à succès et Bertha journaliste en vogue – sous le pseudonyme de B. Oulet.

En 1885, les époux retournent à Vienne, emménagent au château familial de Harmannsdorf en Basse-Autriche – et trouvent une Europe en proie à ce que Bertha considère comme « les trois maux de l’époque : nationalisme, militarisme et impérialisme »…

En 1886, la baronne von Stuttner publie High Life, un essai porté par une foi libérale dans le progrès humain – il y est question du respect de l’homme et de son libre arbitre.

Mais, après le succès de son roman, Bertha déplore : « la pacifiste a tué la femme de lettres ». En 1891, le couple initie la création de la « Société de paix de Venise » puis d’une organisation équivalente en Autriche. Vice-présidente de la Société internationale de la paix fondée par Hodgson Pratt (1824-1907) de 1891 à sa mort, Bertha fonde de surcroît avec le journaliste Alfred Hermann Fried (1864-1921) la Deutsche Friedengesselschaft.

Infatigable et désormais incontournable, elle se répand en « travaux de propagande » dans la revue Die Waffen nieder ! qu’elle fonde en 1892 et réussit à imposer ses idées d’arbitrage en marge de la conférence de La Haye en 1899.

Surnommée « l’apôtre de la paix en cornette et en jupons », elle court les capitales et les congrès de paix internationaux, fréquente les mouvements mixtes féministes, anime un mouvement pacifiste international avec le soutien du président des Etats-Unis Théodore Roosevelt (1858-1919) qui la reçoit à la Maison-Blanche (1904) et milite pour la reconnaissance d’un droit international (Völkerrecht ou « droit des peuples ») susceptible de réglementer l’ensemble du monde civilisé.

Surnommée Friedenbertha (« Bertha de la paix ») depuis l’attribution de son prix Nobel le 18 avril 1906 à Oslo ou caricaturée en « mamma Bertha de l’Europe », l’aristocrate pacifiste tente jusqu’à son dernier souffle de conjurer la catastrophe absolue qu’elle désigne sous le nom de «Weltkrieg », la « guerre mondiale » – celle qui débouche sur « la mort de masse »…

Elle n’entendra pas parler des explosifs exploits de sa grande rivale, la Grosse Bertha – le canon géant sorti des usines Krupp qui fera des ravages à Paris durant la Grande Guerre, survenue à la stupeur générale : elle rend l’âme des suites d’un cancer à Vienne le 21 juin 1914, une semaine avant l’attentat de Sarajevo.

Cette année-là, deux jeunes cinéastes danois, Holger-Madsen (1878-1943) et Carl Dreyer (1889-1968), adaptent son roman pacifiste à l’écran – mais rien n’arrête plus la si peu résistible marche de la machine de mise à mort industrielle ni la gigantesque transition ainsi orchestrée vers de spectaculaires réorganisations politiques…

Membre de l’association Die Flamme de son vivant, Bertha est incinérée dans le premier crématorium dont elle avait soutenu la construction à Gotha (Thuringe). La paix, c’est bien connu désormais, ne tient pas ses promesses : si elle déçoit forcément les attentes des plus ardentes de ses militantes, sa flamme ne s’en rallume pas moins à la lueur des embrasements et des ferveurs invaincues – le pacifisme n’est pas seulement un rêve mais aussi un programme sans cesse mis à l’épreuve du « réel »…

 

 

Publicités

Read Full Post »

En cinquante ans de scène, Yvette Guilbert (1865-1944) est passé du format d’« affiche vivante » de la Belle Epoque à celui de « monument de la chanson française »…

 

 

Ses longs gants noirs, sa flamboyante chevelure rousse, sa robe de satin vert et sa silhouette filiforme croquée par Toulouse-Lautrec (1864-1901) ont incarné comme personne « l’esprit 1900 ».

Sa vie commence bien avant, sous Napoléon III, comme dans un roman naturaliste, avec son lot d’humiliations et de privations : à peine jetée au monde, le 20 janvier 1865, au 78 de la rue du Temple (Paris 3e), au foyer d’Hyppolite, comptable fâché avec les chiffres, et d’Albine Hermance, la petite Emma est privée d’enfance…

Dès ses douze ans, elle aide sa mère, chapelière et couturière, à subvenir aux besoins de la famille – de quoi ressentir dans chaque fibre de son être l’urgence de « s’en sortir », comme elle l’écrira plus tard dans ses Mémoires menées tambour battant comme un roman d’apprentissage : « C’est de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sévères, car j’ai vécu les détresses de la vie. »

 

 

« Timide à la ville, audacieuse sur scène »…

 

Que peut faire une gamine de Paname peu avant la Belle Epoque si ce n’est tenter sa chance au théâtre? Vendeuse à seize ans au Printemps du boulevard Haussmann, elle prend des cours d’art dramatique.

« Timide à la ville et audacieuse sur scène », elle débute en 1885 aux Bouffes du Nord. Le succès se fait attendre mais ses rôles gagnent en épaisseur au Théâtre des Nouveautés où elle joue Feydeau puis au Théâtre des Variétés. Elle épouse Max Schiller, un chimiste d’origine allemande, puis se tourne vers le café-concert, réputé pour sa « musique canaille » …

Le féroce chroniqueur Jean Lorrain (1855-1906) décrit dans Poussières de Paris  ces « femmes grasses et charnues », à la poitrine forcément offerte au caf-conc’ : « C’est l’étal, le morne et sexuel étal. A tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent ou, tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis. »

Il trousse pour celle qui prend le prénom d’Yvette (celui d’une héroïne de Maupassant) quelques couplets comme Fleur de Berge qu’elle interprète au Chat noir, à l’Eden ou à l’Eldorado – mais elle écrit elle-même nombre de ses chansons, guidée par ce principe : « faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains une exposition de croquis humoristiques chantés »…

Elle affirme son image de femme menue en une époque de beautés plantureuses et se fait remarquer en 1890 dans la revue légère de George Auriol (1863-1938), Pourvu qu’on rigole, au Divan japonais, dirigé par Jehan Sarrazin (1863-1904) qui la surnomme « la diseuse fin de siècle » car elle entrecoupe ses chansons de récitatifs passionnés.

En 1892, elle triomphe enfin à Liège puis à Bruxelles avec La Pocharde, une chanson écrite par elle – nul n’est prophète en son pays – et impose un registre libertin jusqu’alors interdit aux femmes…

En 1895, elle se produit dans le salon de l’éditeur Charpentier devant un parterre de littérateurs qui ne ménagent pas leurs éloges dans le livre d’or- dont le vieux Edmond de Goncourt (1822-1896), sidéré par sa parfaite maîtrise tant du français châtié que de l’argot… Grande lectrice, Yvette est sans doute la plus « lettrée » des chanteuses de ce temps – elle le prouve à travers ses romans comme La Vedette (1902) ou Les Demi-vieilles (1902)…

Frappée par une « longue et douloureuse maladie », elle est touchée par la foi et impose, à côté de son répertoire d’amuseuse publique d’édifiantes complaintes (Le Miracle de Saine-Berthe, La Passion du doux Jésus ou Voyage à Bethléem) ainsi que des chansons médiévales…

Le plus fidèle de ses admirateurs habite Vienne et s’appelle… Sigmund Freud (1856-1939). Fasciné par cette chanteuse si « intellectuelle », le père de la psychanalyse accroche son portrait au mur de son bureau, à côté de celui de Lou Andreas Salomé (1860-1937) – il apprécie tout particulièrement Dites-moi que je suis belle, précisément une chanson médiévale…

Infatigable, Yvette fonde le Théâtre du Moyen Age (1902) et une école de chant, triomphe au Carnegie Hall à New York (1906), écrit des récits de voyage (La Passante émerveillée, 1929), des livres édifiants (Légendes dorées inspirées par la vie de Jésus, 1914) et des ouvrages didactiques comme L’Art de chanter une chanson (1928) – sans oublier ses trépidants Mémoires, La Chanson de ma vie (1927) – et anime des émissions de radio – surtout, ne rien lâcher…

La « femme du XIXe siècle » qui soignait ses effets visuels à travers ses affiches investit l’invention du XXe, le cinématographe Lumière, et passe de petits rôles à partir de 1904 au Faust (1926) de Murnau (1888-1979) et à L’Argent (1928) de Marcel L’Herbier (1888-1979).

Si elle a travaillé son apparence pour « ressembler à un dessin », elle demeure dans la mémoire collective comme chanteuse, grâce à sa diction irréprochable que lui envie même la diva Emma Calvé (1858-1943). Qu’elle conte la douleur des rejetées (La Soularde, La Pierreuse) ou qu’elle caricature les bourgeois (La Partie carrée), elle incarne chacune de ses créations avec une intensité dramatique accentuée par l’expressivité de son visage maquillé en blanc jusqu’à « faire macabre » – jusqu’au bout, elle se veut icône des temps qu’elle traverse…

Devenue un monument de la chanson française, elle s’éloigne de la silhouette longiligne de l’insolente « affiche vivante » qui sut émouvoir le Paris « fin de siècle » et se crée des rôles sur mesure comme dans la comédie musicale, Madame Chiffon, marchande de frivolités (1933) – la production n’avait pu trouver de vieille dame appropriée…

La restitution de ses enregistrements, entre 1897 et 1934, depuis les débuts du cylindre mécanisé, ranime un peu de la présence de la diseuse dont le filet de voix épousant le texte de trop près au détriment de la mélodie ne ferait plus recette. Aurait-elle inventé le slam à l’époque des symbolistes ? Elle a écrit ses chansons et ses livres comme des lettres qui nous sont toujours adressées – et ce, sans fausses notes…

Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927

Read Full Post »

Figure flamboyante du mouvement bolchevique, Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (1872-1952) a été la première femme ministre de l’Histoire contemporaine. Elle a œuvré à l’émancipation des femmes et à leur intégration dans la société socialiste…

 

Les femmes ont-elles écrit le premier acte de la révolution russe ? Dans les premières semaines de l’année 1917, elles ont pris la place des hommes dans les usines. Pendant que leurs maris, fils et frères sont livrés à la barbarie guerrière, elles peinent à nourrir leurs jeunes enfants. Ainsi survient le 23 février 1917 dans la Russie impériale la journée internationale des femmes socialistes – celles des travailleuses du textile de Petrograd, vite accompagnées par les ouvriers. L’appel à la révolution monte dans le pays, sur des cris comme : « Du pain ! », « A bas la guerre ! ».

Qui peut imaginer un instant qu’une révolution va balayer l’empire tsariste ? Celle de Février vient de commencer dans la première ville ouvrière du pays.

Une fille issue de l’aristocratie, Alexandra Kollontaï, y avait créé à la faveur des événements de 1905 la première Journée de la Femme avant de s’exiler, poursuivie par la police tsariste…

La nouvelle de la Révolution en cours la surprend en Norvège. Rentrée au pays, « la Jaurès en jupons » devient la première femme de l’Histoire contemporaine à siéger dans un exécutif gouvernemental…

 

Amour-camaraderie et émancipation des femmes

 

Alexandra est la fille unique du général de l’armée tsariste Mikhaël Domontovitch (1830-1902) – sa mère est une riche héritière finlandaise. Elle reçoit une éducation raffinée et polyglotte mais coupe vite ses racines sociales pour s’engager dans la lutte révolutionnaire.

A dix-sept ans, elle refuse un « beau mariage » arrangé et épouse trois ans plus tard Vladimir Kollontaï (1869-1947), un modeste ingénieur qui lui laissera son nom – et un fils, Mikhaël (1894- ?). Mais pour l’impétueuse jeune épouse, l’institution matrimoniale et l’obligation de fidélité relèvent de la « captivité amoureuse » : elle quitte l’un et l’autre pour devenir « révolutionnaire professionnelle » à temps plein…

Elle étudie l’économie politique à l’Université de Zurich où elle fréquente les penseurs sociaux-démocrates dont Maslov et Chliapnikov, guère insensibles à ses charmes – et se lie avec Lénine (1870-1924)…

Elle adhère au marxisme en 1898 – et aux thèses d’August Bebel (1840-1913) sur la famille. Pour elle, l’émancipation des femmes est inséparable de celle de la classe ouvrière : sa « Femme nouvelle » doit être déchargée des tâches domestiques et autant que possible de celles de reproduction de l’espèce… C’est ce qu’elle expose dans Les bases sociales de la question féminine publié en 1909 afin de préparer son intervention au premier Congrès féminin panrusse.

Elle participe à nombre de congrès internationaux où elle intervient aux côtés de l’Allemande Klara Zetkin (1857-1933), de Rosa Luxembourg (1871-1919) ou d’Inès Armand (1874-1920) et gagne en reconnaissance.

Rejetant la « morale bourgeoise », elle prône « l’amour-camaraderie » et « l’amour-jeu », affranchis de toute jalousie – et, bien entendu, applique ses propres principes : elle vit une relation passionnée avec Pavel Dybenko (1889-1938), un marin à la barbe fournie de dix-sept ans son cadet.

En novembre 1917, elle devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (l’équivalent du ministère de la Santé) et mène ses réformes tambour battant, obtenant pour les femmes le droit de vote et d’être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité des salaires avec les hommes et les congés de maternité.

Mais elle abandonne son portefeuille en mars 1918 pour rejoindre son amant en Ukraine – ou, peut-être, tirer les conséquences de la perte de son leadership au Kremlin : sa liberté de mœurs crispe les dignitaires du nouveau régime comme « la presse » qui ne l’épargne guère…

Cette année-là, elle écrit dans son essai, La Femme nouvelle : « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, d’une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits dans la collectivité »…

Se considérant toujours comme la « Femme n°1 » du pouvoir, elle fonde encore le Jetnodel, section féminine du Parti ainsi que son organe de presse, La Communiste… Mais c’est Inès Armand, la « maîtresse » de Lénine, qui est nommée en 1919 responsable auprès du Comité central de la question des femmes…

Staline la fait nommer « ministre plénipotentiaire » en Norvège en 1923 – elle devient la première femme ambassadrice et un des piliers de la politique extérieure de l’Union soviétique. Grâce à son « exil », elle échappe aux purges staliniennes – le maître du Kremlin n’apprécie guère ses tenues « outrageusement parisiennes » pas plus que son féminisme devenu encombrant…

Entretemps, le parti bolchévique avait perdu les figures de proue du mouvement des femmes. Alexandra Kollontaï s’adapte au stalinisme et aux reculs de la condition féminine… Après la Norvège et le Mexique, elle demeure longtemps en poste en Suède (1930-1945) – où elle œuvre aux armistices entre l’Union soviétique et la Finlande (1940) puis avec la Roumanie (1944). Cette activité diplomatique lui vaut d’être proposée pour le Prix Nobel de la Paix en 1946.

Elle s’éteint le 9 mars 1952 des suites d’une faiblesse du cœur qu’elle soignait à la digitaline, après avoir fait corps avec ses convictions intimes et ses accommodements avec la réalité sociale. Et sans avoir vu émerger ni « la nouvelle société » ni « la Femme nouvelle »…

 

 

 

Read Full Post »

Voilà un demi-siècle, une étudiante entrait dans la plus exigeante des aventures littéraires, dédiée à un absolu d’enfance et d’amour : « Par mon ventre ouvert tu es entré dans mon enfance »… Entre l’été 1961 et l’été 1967, Mireille Sorgue (1944-1967) a écrit à son amant des lettres qui constituent un document unique dans l’histoire de la littérature.

 

 

 

 

Qui ne connaît pas L’Amant, Prix Goncourt 1984 et inusable best-seller de Marguerite Duras (1914-1996) ? Seize ans avant ce phénomène d’édition paraissait en toute discrétion L’Amant d’une toute jeune fille qui, de bonne heure, pressentait ne jamais atteindre l’âge de trente ans… Sa discrète auteure avait pris la parole pour dire sa jouissance d’être avec son amant – elle avait commencé par une lettre et n’avait plus cessé de parler, de missive en missive – et de célébrer l’amour, de célébrer le corps de l’Amant :

«Ses fesses sont la fraîcheur même. Je les sépare avec délicatesse comme un beau fruit et comme il m’ouvre, avec le même amour curieux de ses secrets, je veux l’ouvrir. Je l’envie de pouvoir entrer loin en moi quand je n’ai, pour le connaître, que ce qu’il veut bien mettre en moi de lui, le goût de sa langue et sa véhémence qui fuse au plus fort de la querelle. »

 

Il a suffi de leur amour se mirant en ces pages ardentes, toutes de vertige et de révélation – et voilà l’Amante projetée par la force de l’écriture au plus vif au plus haut d’elle, en ces fulgurances qui soulèvent de terre et font frôler un abîme de joie – ou de perdition…

Son poème « Tendresse » se terminait ainsi :

Je crois que la mort seule peut me finir mon enfance

Je crois que la mort m’éternisera dans l’enfance

 

 

La mémoire du verbe : « j’écris pour mieux t’aimer »…

 

Un soir de printemps de l’année 1963, une jeune fille amoureuse de dix-neuf ans conçoit le projet d’un « grand poème » pour honorer son Amant, ainsi qu’elle l’écrit le jour de Pâques dans sa correspondance : « Demain, je veux écrire un grand poème indélébile, à ta jouissance seule, miroir de sorcière où chacun reconnaisse l’autre au centre du soleil (…) Il m’est égal de mourir toute. Et ce n’est pas tant pour me survivre que pour vivre que je veux écrire. J’écrirai comme on fait l’amour. »

Mireille est née Pacchioni le 19 mars 1944 à Castres, au foyer de parents instituteurs n’exerçant pas au même lieu… Son père Francis était une figure de la Résistance locale, engagée dans les FFI avant d’intégrer l’Education nationale.

En juin 1959, Mireille est reçue à quinze ans au concours de l’Ecole normale d’Albi. En juin 1961, elle remporte le premier prix de dissertation au Concours général. Remarquée par un inspecteur de l’Education nationale qui écrit sous le nom de François Solesmes, elle entame avec lui une correspondance passionnée – puis une liaison… Elle écrit aussi à un polytechnicien érudit et octogénaire, Victor Piquet, tout en suivant à la faculté de lettres de Toulouse les cours du poète occitan René Nelli (1906-1982) sur le fin’amors et l’érotique des troubadours.

Reçue première au concours d’élève-professeur à l’IPES en 1963, elle travaille à un mémoire sur la poétesse Louise Labé (1524-1566) tout en se jetant à corps perdu dans ce qui va devenir son œuvre unique, si dévorante… Pendant ses « grandes vacances » en Provence et à Agde, durant l’été 1965, elle écrit Célébration de la Main et envoie le texte – plutôt des « notes de feu prises sur le vif » – à Robert Morel (1922-1990), qui publie une collection intitulée Célébrations. Quoique gagné par l’urgence de ce cri étiré en fervente méditation, l’éditeur lui demande de « compléter »… Mireille écrit à l’Amant le 7 juin 1966 : « Aide-moi, je t’en prie, à sortir de moi : écrire n’y suffit pas, écrire ne me délivre pas assez de moi, de ma « charge d’humanité » – de ma « charge d’éternité »…

En juillet 1967, Mireille Pacchioni est reçue au Capes – un horizon se rapproche… Sa liaison et son talent se fécondent mutuellement dans cette obsession magnifique – mais sa correspondance révèle ses fragilités, sa prose trahit la proximité de la mort dans l’au-delà du chant… Surmenée mais en proie aux plus hautes exigences, elle projette de préparer l’agrégation de lettres et de travailler sur la correspondance de Lou Andrea Salomé (1860-1937).

Le 15 août, elle prend le train de nuit Paris-Toulouse. Des voyageurs remarquent une jeune fille en pleurs et tentent de la réconforter. Rien n’y fait : Mireille ouvre la porte du train et de l’insoutenable entre Caussade et Montauban. Son livre paraît l’année suivante à partir de morceaux trouvés dans ses papiers d’étudiante – les « événements » d’alors ne sont pas propices à la littérature, sauf pour Belle du Seigneur, d’un grand amoureux d’un autre temps, Albert Cohen (1895-1981), consacré par un tardif Grand Prix de l’Académie française.

Prix Hermès à titre posthume, L’Amant est réédité par l’écrivain Henri Bonnier, alors directeur littéraire des éditions Albin Michel, un an après celui de Duras. Depuis 1994, une place de Toulouse porte le nom de Mireille Sorgue, désormais saisie dans la pleine jeunesse d’une vie à bout de forces sous les ébranlements majeurs de sa « charge d’éternité » – pure présence neuve « n’ayant pour tout passé qu’un matin renouvelé »…

 

Mireille Sorgue, L’Amant, Albin Michel, 1985

Read Full Post »

Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

Read Full Post »

Pionnière de la chanson moderne, Damia (1889-1978), surnommée « la Tragédienne incomparable », a inspiré bien d’autres dames en noir comme Edith Piaf ou Barbara.

 

 

Il était un mythe, une voix et une foi inébranlable… La toute première sans doute des « dames en noir » de l’histoire de la chanson française était surtout une « dame de fer » dont la haute stature a dominé l’histoire de son siècle… Née Louise-Marie Damien le 5 décembre 1889 à Paris (13e) d’un père agent de police à la main plutôt lourde, elle ne faisait pas mystère de son âge et ne manquait jamais de rappeler qu’elle avait le même que la tour Eiffel – cet autre haut lieu de résonance d’un tragique qui cherchait à se dire…

 

La « Tragédienne de la chanson »

 

Enfant, Louise-Marie passe ses vacances dans la ferme vosgienne de ses grands-parents maternels à Darney. Mais la vie est rythme, vibration irrésistible ressentie à travers son jeune corps à cordes en quête d’accords – elle est aimantée vers la rencontre tant avec son image en devenir qu’avec son reflet sonore dans la capitale de tous les possibles… A quinze ans, elle fugue et décroche une figuration au théâtre du Châtelet. L’acteur Max Dearly (1874-1943) lui fait faire ses premiers pas de « danseuse professionnelle », notamment en valse chaloupée, et lui transfuse les rudiments de ce qui fera sa réputation de « diseuse » et de « tragédienne ».

Elle est remarquée par Robert Hollard dit Roberty, le mari de la jeune chanteuse « réaliste » Fréhel (1891-1951). Il lui donne des cours de chant, lui fait découvrir « où ça vibre » pour mieux utiliser ses cavités de résonance – et quitte sa « régulière » pour elle…

A partir de 1908, Louise-Marie se produit sur la scène des cafés-concerts comme la Pépinière-Opéra, le Petit-Casino ou l’Alhambra. Felix Mayol (1872-1941) lui offre la vedette d’un de ses spectacles de Caf’conc – elle est lancée enfin et s’adonne à l’ivresse de participer à l’immensité…

Pendant la Grande Guerre, elle chante sur le front pour raffermir le moral des troupes. Après guerre, elle fréquente le Temple de l’Amitié de Nathalie Clifford-Barney (1876-1972), où elle rencontre la danseuse Loïe Fuller (1862-1928) – et part en tournée avec sa troupe… La « Fée Electricité » l’initie aux subtilités des éclairages et de la mise en scène : Damia vient de naître à la scène.

Elle accède à la renommée par des chansons à succès comme Hantise (1926), La Rue de la Joie (1927) ou La Mauvaise prière (1932). Les Goélands (1929), sa chanson-fétiche signée Lucien Boyer (1876-1942), lui permet de donner toute sa mesure de tragédienne à ce qui la soulève… Sombre dimanche est interdite de diffusion au public au printemps 1936 : la rumeur prête à la chanson des effets suicidogènes… Il est vrai que la mine défaite de Damia, les yeux levés au ciel, la pose en « icône endeuillée » d’un siècle décidément tragique. « On » dit de surcroît que nombre de ses chansons « se terminent par un coup de couteau »…

Le cinéma ajoute à sa résonance de torche oscillante sur un champ de ruines annoncé : elle tourne notamment dans Napoléon (1927) d’Abel Gance (1889-1981), Tu m’oublieras (1930) de Henri Diamant-Berger (1895-1972), La Tête d’un homme (1932) de Julien Duvivier (1896-1967) ou Les Perles de la couronne (1937) de Sacha Guitry (1885-1957). Ce dernier prétend être à l’origine de son personnage : il lui avait suggéré de remplacer le décor de fond de scène par un rideau noir et d’adopter une robe-fourreau noire en guise d’emblème – sa « marque de fabrique »…

Assurément, Damia provoque une « rupture » avec les usages scéniques de l’entre-deux-guerres par une esthétique adaptée de l’expressionisme alors en vogue au cinéma et de la « rénovation dramatique » de Jacques Copeau (1879-1949) au théâtre. Chantant sans micro, elle utilise la lumière pour sculpter sa silhouette et sa gestuelle – elle avait été à bonne école chez Loïe Fuller.

Mais ses adjuvants réguliers sont l’alcool, la cocaïne et l’opium – une addiction qu’elle partage avec nombre d’autres créateurs comme Jean Cocteau (1889-1963).

Ses rencontres au sommet avec des créatrices comme la décoratrice et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) se révèlent assurément fécondantes. Celle-ci crée pour elle une chaise, « La Sirène », et partage un temps sa vie.

Sa « carrière » s’achève sur scène en 1956, après une tournée triomphale au Japon (1953) et une autre à l’Olympia (1954) où elle révèle, en première partie de son spectacle, un jeune débutant mort de trac nommé Jacques Brel (1929-1978)…

Dès l’après-guerre, la « tragédienne lyrique » s’était effacée devant d’autres jeunes « dames en noir » comme Edith Piaf (1915-1963) ou Juliette Gréco. En 1956, les plus nostalgiques de ses admirateurs la reconnaissent encore en chanteuse mendiante dans le remake de Notre-Dame-de-Paris, tourné par Jean Delannoy (1908-2008), entre la plantureuse Gina Lollobrigida en Esmeralda et Anthony Quinn (1915-2001) en Quasimodo. Elle a encore les honneurs du prix de l’Académie Charles Cros (1964) mais, en dépit de sa verdeur, le pas n’est plus aussi assuré. Elle s’éteint le 13 janvier 1978 dans sa résidence de La Celle-Saint-Cloud, des suites d’une chute dans le métro parisien (tentative de suicide ?) – une note de conscience du chant universel s’est éteinte mais le tragique du monde s’acharne à se dire par d’autres grandes voix…

 

Read Full Post »

Star affolante de la Paramount au temps du muet et coqueluche du cinéma mondial, Clara Bow (1905-1965) fit la bonne fortune de la presse à scandale pour ses mœurs libres. Victime inaugurale de la machine à rêves hollywoodienne qui broie les vraies vies, elle se retira à l’avènement du parlant. La journaliste Sophie Pujas ravive le piquant souvenir de la première « it girl » – ces filles qui « ne font rien, sinon sensation »…

 

Qui se souvient de Clara Bow ? Pendant une décennie (1923-1933), cette rousse effervescente a été la femme fatale préférée des Américains et la première « it girl » selon le concept énoncé par la romancière Elinor Glyn (1864-1943) dans la presse féminine : « Le « it », est une qualité que possèdent les uns et qui attire les autres par sa force magnétique : si vous l’avez, vous aurez tous les hommes que vous voudrez si vous êtes une femme, toutes les femmes si vous êtes un homme. « It » peut être une qualité de l’esprit aussi bien qu’un pouvoir d’attraction physique. »

Donc Clara Bow avait chaviré l’Amérique des Années folles avec son « it » dès 1927 dans le film de Clarence Badger (1880-1964), une comédie romantique précisément intitulée ItLe Coup de foudre en français… C’est l’histoire d’une vendeuse d’un grand magasin new-yorkais, Betty Lou, amoureuse de son patron… En somme, une success story à l’américaine dont Hollywood raffole… Sacrée superstar, Clara Bow reçoit alors 35 000 lettres d’admirateurs par mois (parfois juste adressées à « it girl, Paramount »), a déjà 35 films à son actif et succède à Colleen Moore (1900-1988) comme incarnation de la flapper, cette « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente » et aime flirter : « Les hommes rêvent de l’étreindre, les femmes de lui ressembler. L’équation parfaite au box office. »

 

 

« La plus rousse des stars en noir et blanc »

 

Clara naît le 29 juillet 1905 dans un quartier pauvre de Brooklyn – son père est un alcoolique réfractaire à tout emploi et sa mère épileptique est prostituée occasionnelle… Le cinématographe a dix ans et fait figure d’un nouvel Eldorado – un lieu idéal pour « congédier son propre destin ». Fille de rien, elle tente sa chance au concours « Fame and Fortune » du magazine Motion Pictures qui propose un rôle dans un film. De sélections en tests, « c’est elle qu’ils veulent ». Sa mère tente de la tuer – désormais, « les nuits de Clara seront insomniaques »… Elle tourne dans Beyond the Rainbow (1922) de Christy Cabanne (1888-1950), convoque ses amis pour la projection et connaît l’humiliation : son bout de rôle a été coupé au montage…

Mais elle s’acharne, tourne un rôle dénudé dans Ennemies of Women (1922) avant d’être repérée par le producteur B. P. Schulberg (1892-1957) : il lui donne sa chance dans Down to the Sea in ShipsLe Harpon (1923) de Elmer Clifton (1890-1949) – une histoire de fille de baleiniers. Clara « cannibalise l’écran » aux dépens de la vedette du film…

The Plastic Age, Get Your Man et Mantrap l’imposent, ses flirts s’enchaînent – du latin lover mexicain Gilbert Roland (1905-1994) au metteur en scène Victor Fleming (1883-1949) et à Gary Cooper (1901-1961), rencontré sur le tournage de Wings (1927, premier oscar de l’histoire du cinéma), qu’elle impose dans Children of Divorce. Les scandales suivent – d’abord, un étudiant feint de se suicider pour elle en prenant soin de convoquer secours et presse, on lui prête une liaison avec toute une équipe de foot… Cernée par les prédateurs, « jamais à court de coups de foudre », elle collectionne êtres d’exception et partenaires d’infortune… Sa coupe garçonne en fait l’un des modèles de la vamp dessinée Betty Boop.

Mais « sa vision du monde a été façonnée par des revues à deux sous et des mélodrames »… Une épouse bafouée la poursuit pour « aliénation d’affection ». La Paramount invoque la clause morale de son contrat : « briseuse de ménages, croqueuse d’hommes, flambeuse : son compte est bon »…

Arrive le cinéma parlant. Dans Les Endiablées (1929) de Dorothy Arzner (1897-1979), la jazz baby est trahie par son accent nasillard de Brooklyn. La Grande Dépression met les envies de frivolité sous le boisseau. L’ancienne secrétaire de Clara, Daisy de Voe, publie en 1930 Les Amours de Clara Bow, qui ajoute au scandale.

Entre deux cures de repos, Clara tourne encore Call Her SavageFille de feu (1932) qui lui vaut une triomphale tournée européenne. Un fan nommé Adolf Hitler lui dédicace chaleureusement Mein Kampf. Elle apparaît encore dans Hoop-la (1933), une histoire de danseuse sexy, avant d’être zappée au profit de la star suivante : « Parce que Clara a le visage des Années folles, elle tombera avec elles »…

Retraitée à 28 ans, elle se retire dans son ranch du Nevada avec l’acteur Rex Bell (1903-1962) rencontré sur le tournage de True to the Navy, elle élève ses deux enfants puis tente de refaire surface à Hollywood en… ouvrant un bar baptisé It Café – avant de succomber à un infarctus le 27 septembre 1965.

Toujours attentive, elle avait écrit son admiration au jeune sex-symbol montant Marlon Brando (1924-2004) qui dédaigna cet hommage : il ne savait pas qui était Clara Bow – « l’ancêtre » de la bombe anatomique Marilyn (1926-1962), celle à qui elle reconnaissait le « it »…

 

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard/L’Arpenteur, 112 p., 11,50€

 

 

Read Full Post »

Older Posts »