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Archive for the ‘Livres’ Category

Notre culture de consommation s’est développée avec la « modernité marchande ». Elle repose sur une prolifération des images et la « construction d’un manque à penser » selon la « logique d’auto-engendrement du capital », ainsi que le rappelle Anthony Galluzo dans sa très érudite histoire d’une clinquante société marchande parvenue à tombeau ouvert face à ses impasses.

 

La « consommation » semble consubstantielle à notre être même – un « déjà là » qui aurait force d’évidence. Anthony Galluzo rappelle  que notre culture de consommation est le « produit très récent d’une marchandisation fulgurante qui a imprimé dans nos vies ses gestes, ses symboles et ses normes  ». Consommerions-nous frénétiquement contre l’évidence même de notre mort à venir ?

Pour en arriver à cette conversion généralisée à la consommation jusqu’à la dernière trouvaille marketing de « l’illimité » qui fait tourner le monde dans la roue d’un « numérique »  si peu « écoresponsable », il a d’abord fallu bouleverser notre rapport à l’espace. Cela s’est fait par l’accélération des transports et de la vitesse de circulation des marchandises. Au présumé commencement de notre société marchande, celles-ci circulaient par convois, en chariot ou chargées sur des bêtes de somme.

Puis l’espèce humaine repousse les limites de la vélocité naturelle en s’affranchissant de la locomotion animale. Les communautés humaines, jusqu’alors sédentaires et insulaires, se mettent en mouvement de plus en plus vite – et en réseau…

En maîtrisant l’art des moteurs indépendants de toute force musculaire ou naturelle, notre espèce étend son emprise sur la planète. Ainsi, la locomotive à vapeur, « premier mode transport massif des marchandises », abolit les distances, ouvrant la voie au transport routier et aérien.

Le « marché » se constitue sur de nouvelles infrastructures assurant la circulation accélérée des hommes et des marchandises : « Les nouvelles technologies de transport (train, automobile, avion), d’information et de communication (presse de masse, télégraphe, téléphone, radio), se superposent pour accroître le désenclavement spatial des populations et faire advenir de nouvelles mentalités, davantage compatibles avec la consommation ».

 

Le bouleversement de l’ordre productif

 

Désormais, les hommes ne travaillent « plus directement à leur survie, mais se consacrent à la vente du produit de leur travail, vente qui leur permet de subvenir à leurs besoins sur le marché ».

Cet « avènement de la mobilité marchande bouleverse le travail et accroît sa division ». En moins de deux siècles, le consommateur s’éloigne du processus productif passant par la culture et  la transformation concrète des aliments : « Il développe une tendance à percevoir l’aliment tel un phénomène en soi. »

 

Un nouveau modèle économique s’impose : « Donéravant, la subsistance sera assurée via de vastes réseaux d’interdépendance, caractérisés par une nette séparation entre la production et la consommation. Dans ce système automate, les hommes produisent des choses dont ils n’ont pas besoin pour obtenir l’argent qui leur permettra de s’acheter des biens qu’ils n’ont pas produit. Conséquemment, les choses qu’ils manipulent leur sont de plus en plus étrangères ». Ces « choses » sont même affublées d’une « marque » destinée à rassurer et fidéliser les nouvelles générations de consommateurs.

Dès la fin du XIXe siècle, les « marques » apparues (Coca Cola, Heinz, Kellogg’s, etc.) conquièrent les imaginaires : elles  trouvent dans l’image et la massification de l’imprimé de quoi assurer leur omniprésence.  C’est ainsi que « les marchands conquièrent le pouvoir d’immiscer leurs marchandises dans les rêveries des populations »…

Celles-ci désormais ne partagent « plus exclusivement la terre qu’elles habitent et les mots qu’elles s’échangent en face à face, mais aussi ce qu’elles lisent et voient » : « L’imprimé est le socle d’une recomposition sociale, où les hommes se confondent en une communauté de lecteurs et de spectateurs. »

Ainsi, « l’histoire de la société de consommation peut être comprise comme celle de la multiplication et de la mise à proximité des images ». Un imaginaire de la consommation se développe et croît par « l’accélération de la circulation des images à travers l’espace et le temps ».

Les générations d’hommes et de femmes nées dans les années 1880 à 1910 sont les premières à « grandir dans une société de marché, où les images abondent, dans les catalogues, la presse et le cinéma, et où la marchandise se donne à voir partout dans les villes ».

La scénographie des grands magasins acclimate les populations à cette omniprésence marchande. Du magasin au magazine, le pas est allègrement franchi vers une « participation symbolique et rêvée à la vie des riches »…

Mais voilà : si « le paysage social des magazines construit le mirage d’une classe universelle » communiant dans de troubles fantasmes consommatoires, ce « vécu par procuration » jeté en pâture aux masses ne les assure pas pour autant d’une communauté de destin avec ceux dont ils envient le « style de vie » …

 

La « fonction d’objet-signe » des femmes

 

Les balbutiements de cet esprit de consommation naissant s’incarnent particulièrement dans le corps des femmes, en pleine transformation lors de la période 1910-1930 : « Habillée comme une fée sans âge et sans nom, la femme est soumise aux mêmes transformations esthétiques que les objets qui composent l’intérieur bourgeois. Son corps n’appartient plus au domaine de la réalité vécue mais plutôt à celui de la relation avec les objets. Il est fétichisé, possédé, idéalisé, manipulé et contrôlé. »

La flapper, nouveau stéréotype de la « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente », incarne dans l’équation de la machine à rêves hollywoodienne cet esprit de consommation, avec les actrices Colleen Moore (1900-1988) et Clara Bow (1903-1965), ainsi promues porteuses de « l’empreinte du marché sur le corps des femmes »…

Libérées de leurs entraves passées ( le corset, les jupes longues et épaisses, les cheveux longs et lourds), les femmes s’affranchissent aussi de leur carcan communautaire et donnent, en électrons libres électrisant les images fixes des magazines ou mobiles du grand écran, le ton de cette nouvelle « normalisation du désir ».

La jeunesse devient un imaginaire, qui peut être « colporté et cultivé par la marchandise » – la jeunesse perpétuelle s’impose à une société en proie à ce mouvement d’illimitation vers le « toujours plus », avec cette « tension du désir » sans cesse réinvestie sur de nouveaux objets. Il faut que ça tourne à toute allure et pour le plus grand « profit » de quelques uns qui imposent sempiternellement de nouveaux idéaux de beauté – autant de nouveaux jeux de contraintes…

 

 

Les audaces de la danse

 

Alors que les représentations de l’homme comme « être de plaisir et de désir pulullent dans l’univers médiatique naissant », Anthony Galluzo observe dans l’évolution de la danse le précipité chimique de ce « passage d’une mentalité de production à une mentalité de consommation » : « D’abord activités à fonction utilitaire jusqu’au XIXe siècle, la danse et le chant rythmaient le travail, imprimaient une cadence pour donner du coeur à l’ouvrage » – elles faisaient « oeuvre commune » dans les communautés paysannes.

Puis « la marchandisation des loisirs reconfigure la danse et renverse son collectivisme » ainsi que son fonctionnalisme. Alors qu’elles étaient à forme collective (rondes, branles ou caroles) et faciles à apprendre, les danses ne portent plus les danseurs dans cette oeuvre d’union et s’atomisent en des figures plus fragmentées (bourrées, jabadaos, rigaudons, etc.). Puis se diffusent les danses de couples surnommées « ventre-à-ventre » (valse…) permettant aux jeunes hommes et femmes de s’enfermer en de longs tête-à-tête. La jeunesse fait sécession, les jeunes dansent entre eux, ce qui change l’esprit même des danses  : « Alors qu’autrefois la musique était produite par la communauté elle-même, elle est désormais déléguée à des musiciens rémunérés : la possibilité de danser est désormais un service à payer et le lieu de la danse se divise entre producteurs et consommateurs. Par ses mutations, la danse perd sa dimension fonctionnelle : elle ne vise plus rituellement à protéger, à encourager ou à fertiliser ; elle devient plaisir ensoi, spectacle, distraction, une activité autotélique et hédoniste »…

Devenues mode d’expression personnel, les nouvelles danses « jazz » et autres reposent sur l’improvisation selon un « répertoire prédéfini de gestes, en fonction de l’attitude du partenaire et du rythme de la musique » – elles deviennent « compétitives » alors que la « rigidité des enchaînements assurait la pleine égalité des partenaires » dans l’austérité de l’ancien  ordre communautaire…

 

Lobbycratie

 

Par la prolifération des médias de masse, les « grandes entreprises coalisées », détentrices d’un capital financier conséquent, martèlent leurs messages et s’imposent dans « l’expérience involontaire de l’entièreté de la population ». Il suffit de ce martèlement pour qu’un message « intègre l’esprit du temps, pour qu’il aille de soi ». Ainsi, le capital financier se convertit en capital symbolique permettant de « bâtir, par des investissements communicationnels, une assise idéologique ». Après un savant détour par les analyses d’Edward Bernays (1891-1995), Gustave Le Bon (1841-1931), Gabriel Tarde (1843-1904) ou Thorstein Veblen (1857-1929), Anthony Galluzo constate qu’en tant que « puissance institutionnelle pérenne, la grande entreprise est devenue indissociable de l’économie » – jusqu’à basculer « dans l’impensé ».

Le « smartphone » pris en mains « sans réel apprentissage » et en parfaite méconnaissance de l’infrastructure matérielle qu’il nécessite (ses composantes comme l’organisation du réseau) atteste, par « l’invisibilisation de l’infrastructure », de ce « fétichisme de la marchandise » comme de « l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur »…

Aujourd’hui comme hier, les marchands « alimentent continuement le monde matériel et idéel » en capitalisant sur des ressorts sociaux et cognitifs qui caractérisent l’humain : « le besoin de sécurité, l’estime de soi, le sentiment de puissance, la tendance à se regrouper, à s’identifier, à discriminer et surtout, fondamentalement, la propension à manipuler des objets et à leur attribuer des significations »…

Actuellement, « le rapprochement entre l’homme et la marchandise atteint son paroxysme, de telle sorte que la nouvelle étape du processus de marchandisation, l’implacable horizon, semble être la fusion homme-marchandise » avec, au bout de la chaîne, le cyborg appareillé d’objets-prothèse en « figure ultime du consommateur ».

La massification du smartphone, cette « greffe nous reliant au réseau global, plaçant  le monde à portée de main et l’achat au bout du pouce » et la gadgetophilie galopante dénaturant les demeures humaines en « espaces de consommation » laissent augurer du « monde d’après ». Jusqu’à l’épuisement des ressources non renouvelables assurant l’infinie succession des marchandises dont le tapis roulant emporte l’espèce présumée humaine droit dans le mur d’une marchandisation globale ultra-technophile sans finalité ni avenir… Est-il temps encore de se délivrer du vide qui fait tourner le monde à sa perte ?

 

Anthony Galluzzo, La Fabrique du consommateur – Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 264 p., 19 €

 

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Régis Debray decrypte l’actuelle « angoisse écologique » et lance l’alerte contre un intégrisme écologiste qui badigeonne notre peu d’avenir commun d’une bien incertaine teinte vert-de-gris de petits matins pas très nets…

 

L’homo sapiens présumé ou décrété oeconomicus (97% de la biomasse des vertébrés terrestres, avec son bétail) a inventé le paradigme linéaire d’une croissance infinie basée sur le pillage systématique de ressources limitées sur une planète surexploitée, manifestement plus « intelligente » que lui – mais dévorée par la « globalisation » marchandisée. Pour l’instant, il a réussi à précipiter l’effondrement des « populations non humaines » au profit exclusif de son espèce – enfin, d’une infime fraction « hors sol » de la dite espèce, menacée à son tour d’extinction par un implacable engrenage des accélérations…

Est-ce en quittant l’histoire que le bipède postmoderne et bientôt « amélioré » voire postnumérique  se redécouvrirait soudainement « zoologique » à l’heure du naufrage d’un Titanic  dérivant sur un cloaque de plastique  rissolé aux métaux lourds  ?

Voilà, constate Régis Debray, une « espèce animale en sursis, qui se demande si elle mérite encore d’avoir un futur », locataire d’une planète dont « elle se prenait pour le propriétaire » et désormais acculée « en squatter insolvable, menacé d’expulsion ».

Quitterions-nous les chantiers et l’artificialisation des sols pour « embrasser les arbres » ou pour nous y nicher en cabane suspendue le temps d’un « ressourcement »,  selon de nouveau « concepts » d’hôtellerie étoilée de plein air  ? Mais, avant d’en arriver là, que de neurones consumés « pour rendre l’air irrespirable, faire fondre les glaciers, polluer les océans, assécher les lacs et désertifier jusqu’à l’Andalousie »… Qu’avons-nous fait de la « beauté native des choses », de « ce qui nous a faits » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « piloter » en douceur la « transition » d’une sociéte thermo-industrielle en fin de cycle à une société agro-pastorale que l’on rêverait forcément harmonieuse et redistributrice ?

Voilà la « climatologie » érigée en « science faisant autorité ». Renouant avec de vieux discours éculés sur la fin des temps, elle nous promet tout à la fois détresse climatique, horreur écologique et sociale, effondrement des civilisations  et  du système Terre – ainsi que force tournées de verts vides pour mieux en remplir d’autres, sans fond…

 

« Prime au primitif »…

 

Le vert « n’est pas toujours tendre » à l’ère de la troisième révolution industrielle, celle du microprocesseur – et la défense de la planète (ou du « climat »…) s’annonce féroce, compte tenu du fondamentalisme des khmers verts s’arrogeant le droit de décréter des « normes » applicables à tous leurs « frères humains ». Au Xxe siècle, rappelle le philosophe, l’Esprit  a atteint « sa vitesse de libération avec les aéroplanes, la machine-outil, le bébé-éprouvette, les aliments ultra-transformés, les transgenres et le désormais classique « on ne naît pas femme, on le devient ». Il n’en doit pas moins, après avoir épuisé tous les mirages de l’ingénierie, rebrancher d’urgence sa prise de terre et limiter l’emprise d’une technosphère s’arrogeant de surcroît le monopole de « l’écologie » – ou du green washing

Régis Debray constate, « à l’heure du dématérialisé et de virtuel », ce « pacte d’alliance entre le tout-bio et le tout-techno, le néon et le bougeoir, la « machine à habiter » et la fermette poutres apparentes, le techno global et l’élu local »… Ainsi, « notre besoin d’incarnation augmente au fur et à mesure que progresse la robotique » – et « la tour de verre appelle la hutte en bois »…

C’est désormais le « retour au terroir des déterritorialisés » : « La perte d’appartenance fait appel d’air et le civilisé à prothèse se coiffe d’un chapeau de paille : l’urbain appareillé réclame sa ration de rusticité, de pépiements sous sa fenêtre et d’écureils dans les squares, de pistes cyclables et de cabanes sous le canopée (…). Au postindustriel déboussolé, il faut un minimum syndical de sauvagerie et on peut comprendre sa préférence pour les jeunes loups, les vieux ours et les crocodiles en rade, plutôt que pour les animaux d’élevage, le gavage des oies et le poulet en batterie. On ne saurait lui en tenir rigueur, c’est l’effet inconscient d’un thermostat caché en chacun d’entre nous. Nous bénéficions tous, à notre insu, d’un principe de constance qui rééquilibre une déstabilisation machinique par une contre-poussée naturaliste, avec une prime au primitif.»

Au commencement des temps, quelle force fit basculer le monde du côté de la matière afin qu’il y aie « quelque chose plutôt que rien » ? Et laquelle désormais s’active à le transformer en antimonde irrespirable et inhabitable, à l’instar d’une proche planète rouge qu’il s’agirait de « conquérir » ?

Tout serait-il parti de cette alliance entre un vieux rêve d’alchimiste, une techno-science sans conscience et un turbo-capitalisme sans morale ? « Le vieil alchimiste a transplanté ses cornues dans la Silicon Valley pour transmuter non le plomb en or mais notre chair en bits et octets, quitte à tuer le vivant pour tuer la mort. Le Grand Oeuvre se cherche dans l’IA (intelligence artificielle) »

Mais des fondamentaux résistent à la déstabilisation machinique et à la silicolonisation du monde, « à savoir le câblage nerveux et la charpente ostéo-musculaire de l’internaute, qui restent ceux du chasseur de mammouths »…

A la lisière de l’ombre verte qui recouvre un monde globalisé nous privant de terre habitable, le philosophe rappelle qu’un être « ne peut croître ni prospérer sans un certain périmètre de vie ». Or,  « le mammifère par moment raisonnable mais foncièrement maisonnable que nous sommes, ne peut survivre sans feu ni lieu ». Précisément, ne serait-il pas, après avoir eu la peau des autres espèces animales, en train d’attenter à sa demeure terrestre et de succomber à sa propre folie prédatrice ?

Rendant grâce à « la finitude qui interdit de nous rêver inoxydables » en mode transhumaniste, il repense avec bonheur et délectation  toute la complexité des dynamiques environnementales et sociales – rien moins que la riche et débordante matière du monde en son basculement, dans un format qui renoue avec les grands « tracts de la NRF » d’entre les deux guerres. Notre futur sans avenir pourrait bien se réécrire là, entre « vague verte » et lames de fond.

Régis Debray, Le siècle vert – un changement de civilisation, Gallimard, collection « Tracts », 64 p., 4,90 €

 

 

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Valérie Rouzeau fait couler sur nos paysages déshabités un ruissellement de poésie dans la matière fusionnelle d’un nouveau livre hybride autant qu’inattendu. « Courage, créons »…

 

Voilà trois ans, la poétesse Valérie Rouzeau a « eu le désir » de réunir des textes variés (notes, fragments, lettres et courriels, commentaires, traductions, etc.) et de les mêler au jaillissement du poème pour en composer un recueil de « miscellanées » – en pensant très fort à Pierre Réverdy (1889-1960) et Antoine Emaz : « Je souhaitais quelque chose d’hybride sans trop savoir comment rassembler un tant soit peu de cette matière (ce « métier » eût dit Cesare Pavese), oui cette matière de vivre accumulée au fil du temps, et ce fil, par quel bout le saisir… »

Cette mise en ordre et en partage d’une mémoire bien peuplée d’amis artistes et poètes ( Jean-Gilles Badaire, Christian Bachelin, Daniel Biga, etc.) dont elle salue les « accomplissements de beauté redoutable » livre une plongée dans un univers âpre tissé d’essentiel, aux coupantes arêtes d’épaves et de carrosseries – celles d’un « chantier d’enfance » où elle a grandi entre carcasses évidées et et vestiges d’ailerons où aiguiser comme l’idée d’un chant ou l’énoncé balbutiant de ce qui ne conçoit pas encore : « un carrosse de Cendrillon est parfois caché derrière la masse brute d’une voiture à la casse »…

Des micro-émulsions poétiques activent de réjouissants buissonnements et autres rhyzomes textuels pour éclairer ou ombrer à souhait l’immensité d’un territoire à arpenter sans relâche – celui de tout ce qui nous échappe et de tout ce qui reste à façonner :

 

La moindre Abeille qui infuse – un Poids de Miel

Multiplie l’Eté –

Contente de Sa modeste participation

Au Trésor de l’Ambre

 

 

« Abeilles à merveilles » comme un clin d’oeil, un battement d’ailes ou un toucher d’âme à Sylvia Plath (1932-1963) qu’elle a remise en parole dans notre langue…

Parfois, « il pleut en amour ». A Jean-Pierre Siméon, elle écrit, un rien découragée après la lecture de son manifeste La poésie sauvera le monde (Le Passeur, 2016) qu’il est « trop tard pour agir sur les consciences via la poèsie ». Quelle est « l’utilité sociale » reconnue aux poètes dans un monde sans pitié livré à la mortifère « dynamique des marchés » et à la maladie de la gestion folle ? « Aujourd’hui que nous nous trouvons sous le règne exécrable des banquiers, des lobbies, des gros industriels, le petit lexique employé par tous sans presque s’en apercevoir dans les conversations quotidiennes, ce vocabulaire de notre époque parle de lui-même : il faut tout « gérer » y compris ses amours ; on a ou on n’a pas un bon « capital » ceci ou cela, santé par exemple ; et si l’on s’exprime franchement, sans recourir à aucun euphémisme, alors on nous qualifie de « cash ».

Comment ce monde-là des « premiers de cordée » ferait-il de la place aux « sans-pouvoir, c’est-à-dire aux sans-pouvoir d’achat » et à tous ceux qui peinent dans  l’exercice de l’incertain « métier de vivre » ? Comment ses non-lieux s’accomoderaient-ils des chemins de traverse et des grands espaces d’une poésie vécue jusque dans ses ébranlements ?

Mais le Poët Büro sait ménager, au large du bavassage des industries de la parole, de délectables invitations comme ce festival Poésie et vin en Slovénie et autres aimables résidences en écriture comme au monastère de Saorge. Sans oublier d’inestimables cadeaux comme la revue Nu(e) de Béatrice Bonhomme, « hébergée par Poezibao de Florence Trocmé », qui consacre un dossier à celle qui peine à remplir les siens pour s’assurer d’une place forcément révocable dans la fiction d’une société de « statut » en cours d’effondrement.

« Je persiste à narrer mes petites affaires » écrivait Jules Laforgue (1860-1887). Celles de Valérie Rouzeau à Nevers ou en ses résidences d’ailleurs parlent aussi des nôtres dont elles creusent le questionnement et le vertige dans nos expériences de l’incertain même…

Valérie Rouzeau, Ephéméride – le temps passe et fait mes rides, La Table Ronde, 144 p., 16,50 €

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Y aurait-il comme des «  formes de résurgence paradoxales de logiques féodales dans les mutations du capitalisme contemporain » ? L’économiste Cédric Durand invite à considérer la « captation prédatrice » des nouvelles technologies comme la recomposition d’anciennes servitudes en mode « technoféodalisme ». L’économie politique du « digital » relèverait-elle d’une logique de rente » ?

 

La « révolution numérique » est un « phénomène humain global » qui impacte tous les secteurs d’activité et toutes les facettes de la condition humaine jusqu’à susciter un insoutenable sentiment de basculement dans une matricialité fictionnelle… Où nous mène cette étrange « force de propulsion technologique » ? Pour l’économiste Cédric Durand (Université Sorbonne Paris-Nord et Université de Genève), la « digitalisation du monde » donne une « nouvelle actualité »… au féodalisme. Elle se traduit par le retour des monopoles, des dépendances aux plateformes et par ce brouillage insidieux tant entre l’économique et le politique qu’entre « fiction » et « réalité ». L’exubérance du capital « dématérialisé » et défiscalisé ne s’exempterait-elle pas de toutes les obligations de « garantie des droits » jadis promis voire consentis aux citoyens ? Le capital fictif assis sur l’infrastructure d’une technologie désormais automotrice ne spécule-t-il pas contre l’espèce présumée humaine et son écosystème selon sa mécanique folle de type « mouvement perpétuel » ? La digitalisation à marche forcée du monde se solderait-elle par une régression sans précédent  « délaissant la production au profit de la seule prédation » ?

C’est bien de cela dont il s’agit : «  Plus une société est développée sur le plan économique, plus elle offre de prise à la prédation »… C’est sur cette prémisse que le maître de conférences invite à considérer « l’hypothèse techno-féodale » détruisant les vestiges ultimes de la « société de production » qui caractérisait « l’ère moderne ».

Notre société techno-marchande fonctionne tout à la fois comme une machine infernale, une machination et une hallucination collective sous emprise. Celle d’un dispositif totalisant faisant du vivant la proie d’une expérimentation illimitée – avant de le vouer à sa déréalisation et son effacement : « La dépendance généralisée aux propriétaires de Das Digital est l’horizon de l’économie numérique, le devenir cannibale du libéralisme à l’âge des algorithmes ». Tout comme  le seul « horizon idéologique des politiques économiques » est désormais, depuis le tournant du millénaire, de « stimuler cette force de propulsion technologique du capitalisme ». Voire de la désentraver de toute considération éthique…

La référence au cannibalisme traduit aussi l’appropriation et la marchandisation des corps afin d’en tirer profit en faisant fi de tout « consentement éclairé ». Elle interroge jusqu’à la pratique médicale  qui traite l’humain comme un objet voire un réservoir d’organes – la voie est ouverte vers un sous-prolétariat de l’homme-objet voire homme-rebut…

« L’esprit start-up » tant claironné par un insistant discours médiatique serait-il « le faux nez » de cette prédation sans bornes exercée par des « monopoles privés » ? « Le destin d’une start-up n’est-il pas d’échouer neuf fois sur dix ? » interroge d’emblée Cédric Durand qui précise : « C’est son principe même : lancer une entreprise innovante implique d’accepter un taux d’échec élevé pour un retour sur investissement potentiellement gigantesque. Si de tels risques peuvent être pris par des entrepreneurs individuels bien dotés, des grandes fortunes, des grandes firmes via des filiales ou des Etats via des programmes spéciaux, ce serait en revanche pure folie économique que d’engager un pays tout entier sur cette voie. »

 

Le cyberespace,  nouvel Eldorado

 

Tout aurait commencé dans la Silicon Valley, cette région de San Francisco où se seraient assemblées « les particules élémentaires du noyau doctrinaire qui a permis à un nouveau concensus de se propager sur toute la planète »…

Selon la story telling en cours, de jeunes bricoleurs de possibles s’y seraient donnés de nouveaux jouets  adaptés à leur façon d’être au monde en transposant la mécanique du jeu à toute la vie…

Cette systématique formelle du jeu transposée dans nos vies marque une rupture dans notre posture physique et mentale  pour mener à l’actuelle génération de têtes baissées – voire génération vautrée : « un homme, un clavier, un écran »…

Ces gamers ont provoqué une nouvelle ruée vers l’or sur cette terre promise aux money makers

Sur cette ligne de faill(it)e universelle, entre la Silicon Valley et Wall Street, ces orpailleurs high tech rêvaient-ils déjà de reconfigurer l’espèce présumée humaine pour la rendre « conforme au profit » ? Est-ainsi qu’aurait émergé une technodystopie de fraude généralisée qui permet aux uns de tricher pour rafler la mise en jouant sempiternellement leur coup d’avance sur tous les autres?

Avec l’apparition du Web (1993), l’Homo connecticus ne connaît plus de frein à sa prolifération placée sous le signe de l’exponentiel et se fond dans un tramage numérique jusqu’à la consumation du dernier « productif » voire de l’ultime « inactif »…

Dès l’origine, la jouabilité et la calculabilité semblent consubstancielles  au « numérique ». Le jeu et le calcul auraient-ils pris là les commandes d’une « réalité » modélisable jusqu’à l’escamotage final de l’humain ?

Le « vrai » a bel et bien été escamoté par un leurre technologique assis sur toute une infrastructure captatrice de données (serveurs, câbles transocéaniques, mégawatts d’électricité, etc.) qui se révèle dévoreuse inassouvie des ressources énergétiques de la planète…

Depuis l’apparition d’Amazon (1993), du « mobile » (1995), de Google (1998), de l’iPhone (2007) et l’expansion du « capitalisme de plateformes », les humains se voient sommés de consentir à leur mise en données et leur « dématérialisation » – avant leur effacement d’un réseau dont la face polluante et prédatrice n’est jamais interrogée…

Ainsi se sont créé d’immenses concentrations de pouvoir « hors sol »  (les GAFAM) et s’est instauré cette « gouvernance par les nombres » annoncée par de vieilles « logiques comptables ».

Cette « numérisation » globale engagée à marche forcée sans consultation des populations ni étude d’impact génère une dévastation environnementale et sociale  actée par le concept de « disruption », totalement assumé « puisqu’il s’agit de renverser les règles établies au nom de l’innovation » :

« De Google jusqu’à Uber, en passant par Facebook, les entreprises de la Silicon Valley ne sont pas privées d’agir hors de tout cadre légal, voire contre les règles existantes, pour imposer leurs innovations par le fait accompli »… Les nouvelles « invasions barbares » ne sont-elles pas « numériques » ?

 

La ruée vers l’or du XXIe siècle

 

Mis en données, l’homme découplé de la nature est devenu quantifiable – et quantité négligeable d’ores et déjà passée par pertes et profits dans l’équation des propriétaires de Das Digital. Leur logique de puissance a détruit les logiques d’échanges antérieures à mesure que se déploie le réseau dense de la surveillance et de traçage, au nom de leur « sécurité » puis de leur « santé »,  de populations ultraconnectées produisant toujours plus de données numériques au quotidien. Le processus de transformation de ce magma de données en « or informationnel » est-il en de bonnes mains bien intentionnées ?

« Les données relèvent du domaine de la représentation, elles expriment un point de vue nécessairement partiel et ne font sens qu’en lien avec une connaissance préalablement constituée. Elles ne sont pas innocentes. Elles contiennent de la théorie, cristallisée dans les algorithmes qui les organisent, sachant que la recherche de régularité qui les gouverne présuppose la construction d’hypothèses. »

Cédric Durant rappelle que Jean-Luc Godard laissait entrevoir dans son film Alphaville  (1965) une société gouvernée par les algorithmes – « une société technique comme celle des termites ou des fourmis où les gens sont devenus esclaves des probabilités »…

Pour Cédric Durand, « la tentative de réduire les existences aux probabilités porte en elle le risque de dessaisir les individus et les communautés de la maîtrise de leurs devenir ».

Il insiste sur ce qui est central dans cette économie du numérique, « le prédictible ». L’horizon du « capitalisme de la surveillance » et de la captation serait-il désormais de « piloter la prédictibilité des comportements » ?

Ainsi s’est mise en place, selon la sociologue américaine Shoshana Zuboff,  « l’infrastructure d’un Big Other qui puise sans limite dans notre expérience sociale des ressources qu’il réagence lui-même, et nous retourne sous forme d’injonctions comportementales de telle manière que notre autonomie s’en trouve radicalement réduite »…

Le capitalisme numérique permet à « ceux qui contrôlent les intangibles une capacité sans pareille de s’approprier la valeur sans véritablement s’engager dans la production ». Cette appropriation de données et de valeur déconnectée de tout engagement productif voire de tout sens de respect de l’humain et de la planète déclencherait-elle des fantasmes d’omnipotence et d’omniscience ?  « Ce qui prend alors le pas, c’est une relation de capture. Dans cette configuration, l’investissement n’est plus orienté vers le développement des forces de production mais des forces de prédation »…

Ainsi, l’essor du numérique « nourrit une gigantesque économie de rente, non pas parce que l’information serait la nouvelle source de valeur mais parce que le contrôle de l’information et de la connaissance, c’est-à-dire la monopolisation intellectuelle, est devenu le plus puissant moyen de capter de la valeur ».

La référence au féodalisme renvoie au « caractère rentier, c’est-à-dire non productif, du dispositif de captation de valeur ».

Par cette captation, « l’individu dans son travail puis dans toutes les phases de sa vie se trouve tendanciellement exproprié de sa propre existence »…

Jürgen Habermas n’avait-il pas déjà souligné que « le développement capitaliste tend à saper les structures politiques qui l’ont historiquement accompagné et à éroder leur potentiel démocratique » ?

« Avec la poussée techno-féodale, la logique de l’écrasement avance au grand galop » estime Cédric Durand qui pointe un impensé dans cette logique de domination : « Pourtant, plus elle se rapproche, moins elle semble devoir aboutir. Les secteurs les plus en pointe dans la fusion des logiques économiques et algorithmique butent sur le mur de la déréalisation. »

La rente numérique des uns fait-elle le malheur du plus grand nombre? L’auteur inspiré de ce bréviaire d’antibéatitude technolâtre rappelle que « les résistances à la déréalisation des individus forment un obstacle très sérieux à ce projet ». Encore faudrait-il qu’un saut de conscience permette d’éviter à temps de heurter le mur de cet impensé-là.

Le jeu, ne serait-ce pas aussi… l’imprévisible, ce qui ne sert pas nécessairement certains intérêts incompatibles avec le « bien commun »? Ne pourrait-il pas précisément y avoir… du  jeu, c’est-à-dire du défaut de serrage dans les boulons de la machination et de la conscience humaine résiduelle dans ses rouages ? Une conscience qui, en attendant un nouveau « contrat social » sur les données, ne se résignerait pas au pire et serait bien déterminée à ne jamais abdiquer la moindre nanoparcelle de « consentement éclairé »…

Cédric Durand, Techno-féodalisme, La Découverte, 256 p., 18 €

 

 

 

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Au cours des multiples « crises » économiques qui ont dévasté l’Occident, il a été admis que « l’or est le pilier de l’univers monétaire ». Alors que le système financier global menace d’emporter une fois encore la sécurité des populations, l’éclat inaltérable du métal jaune n’indiquerait-il pas la voie vers un « environnement monétaire stable » voire celle d’un retour à une économie saine et l’horizon d’une « civilisation » digne d’elle-même ?

 

 

Jusqu’alors, la « monnaie » est une notion sur laquelle tout le monde pouvait s’entendre, du moins aussi longtemps qu’elle correspondait à un poids donné en métal précieux et représentait la richesse déjà créée.

Mais voilà : depuis 1971, avec l’abandon de la convertibilité-or, elle est une entité virtuelle créée par les banques centrales – et la représentation d’une « dette » qui ne pourra plus être payée… Si elle semble toujours constituer l’épine dorsale de la société et la mesure de toute chose, sa création débridée ne correspond plus à aucune réalité économique et terrestre : sa pléthorique représentation papier et numérique pourrait bien se révéler comme l’équivalent de promesses de paiement qui ne pourront plus jamais être tenues lors de la « grande réinitialisation » maintes fois annoncée dans l’effondrement des grands récits de transformation sociale…

Nul doute que les surinvestissements « consentis » sans l’accord des peuples dans l’hypercomplexité,  couplés à l’empilement des fraudes et aux rendements décroissants, ne constituent le catalyseur de base de cet effondrement – celui du château de cartes de la globalisation numérique… N’avons-nous pas déjà trop « emprunté à l’avenir » et fait du déni notre « réalité » même ?

L’universitaire Mark Skousen rappelle les avantages d’un « retour à l’or » ne serait-ce qu’en vertu des trois « propriétés uniques » du métal jaune. Premièrement, il constitue un « numéraire stable pour le système monétaire mondial ». Deuxièmement, il a une « capacité extraordinaire à maintenir son pouvoir d’achat à travers l’histoire » (c’est la « constante or »). Enfin, il « jouit d’une capacité curieuse à prédire la future inflation ».

 

Expansion monétaire et ruée vers l’or

 

Mark Sousken a achevé sa thèse de doctorat sur l’étalon-or en 1977. Après une brève carrière d’analyste économique à la CIA et des activités de consultant, il a enseigné (Columbia University, Yale) et conseillé nombre de grandes entreprises américaines dont IBM. Dans son ouvrage écrit bien avant l’apparition des taux négatifs qui sapent les fondations des banques et des assureurs ainsi que les fondements anthropologiques de nos sociétés, il démontre « l’absolu bien-fondé du standard or » et plaide pour que le métal jaune redevienne « la base absolue » d’un système monétaire assaini susceptible d’inspirer « confiance ».

Le philosophe politique et économique David Hume (1711-1776) considérait en son temps que la « banque la plus désirable est celle qui gardait dans son coffre tout l’argent et ne participait  à aucune activité de prêt » – c’est le système de réserve de 100%. Il imputait à la banque de réserve fractionnaire  crises du crédit,  pertes de change et sorties d’espèces.

Le système monétaire mondial a commencé par une « monnaie-marchandise élaborée au fil des siècles dans le marché ». Puis, les métaux précieux (or et argent) deviennent la « principale monnaie-marchandise universelle » sous forme de lingots ou de pièces de monnaie. Graduellement, les jetons, billets papier ou dépôts bancaires ont été introduits dans le système monétaire : « Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que ces quasi-sommes d’argent soient émises en quantités largement supérieure au métal qu’elles représentaient »… C’est ainsi que des « éléments fiduciaires » ont été introduits dans le système monétaire…

Il est généralement admis que  « le coût d’un étalon-monnaie fudiciaire pur, non garanti par l’espèce, est négligeable du point de vue des dépenses liées à l’impression des billets de cours légal du gouvernement ».

Mais les coûts d’opportunité d’une augmentation incontrôlée d’une « monnaie fiat » sont exorbitants par rapport à l’étalon-or, si on considère une comparaison attribuée à Alan Greenspan : « Autoriser l’Etat à créer de la monnaie-papier, c’est comme mettre un sou dans la boîte à fusibles. Les coûts en ressources du sou peuvent être plus faibles que les coûts en ressources du fusible, mais les coûts totaux, qui prennent en considération la probabilité d’un incendie ravageur, sont incontestablement plus élevés »…

La « confiance » dans « l’argent » hors sol ayant perdu tout arrimage tant avec son répondant métallique qu’avec les réelles capacités productives et contributives des nations  est attaquée à la racine dans une économie en mort clinique où plus rien ne pourra être tenu pour acquis – à commencer par le « confort » et le « pouvoir d’achat » prodigués jusqu’alors par une présumée corne d’abondance techno-industrielle.

Le retour à un standard or fera-t-il fonction de boussole voire d’extincteur dans l’incendie qui gagne la salle des machines ? Constitue-t-il encore une réponse à la hauteur des enjeux ? Prendra-t-il en compte l’aspiration de la totalité des ressources de l’espèce présumée humaine, sacrifiées aux ultimes opportunités de gains à très court terme dopées aux sempiternels écarts spéculatifs ?

Quel âge d’or jette-t-il son éclat (ou son ombre…) sur le chaos numérique exponentiel  qui nous a détachés de notre biosphère et emmenés si loin de notre réalité même ? Si loin dans l’impensé,  jusque dans les limbes d’une économie zombie et les convulsions d’un gâchis universel?

L’injection de « globules d’or » dans la circulation sanguine monétaire rétablira-t-elle à temps un principe de responsabilité allègrement zappé – et notre immunité globale ?

 

Pr Mark Skousen, Une économie au pur standard or, Le Jardin des Livres, 280 p., 24 €

 

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C’est le casse du siècle – et la raison des plus forts… Depuis quatre décennies, les peuples et les Etats sont broyés par un engrenage fou qui dévaste leur écosystème et anéantit toute perspective d’avenir commun… Jean-Luc Gréau approfondit sa critique d’une « expérience néolibérale » définie comme une forme d’accumulation sans finalité, aux coûts sociaux et environnementaux hallucinants, sous le contrôle d’une bureaucratie financière qui a pris le pouvoir à la faveur de la crise de l’économie keynesienne.

 

Quel est ce déni d’avenir qui s’insinue dans un modèle socio-économique en perdition où l’on se tue à… tenter de survivre ? Qu’est-ce donc qu’une  société qui ne reconnaît plus d’autre « valeur » que la survie ? Voilà le rageur et provocateur « No future !» d’antan vécu désormais en constat clinique et résigné : « On n’en sortira jamais ! ». Chaque existence, réduite à la condition de « ressource productive » à obsolescence accélérée ou de « variable d’ajustement », éprouve ce sentiment diffus de précarité et de violence sociale au seuil d’une tragédie sans cesse rejouée au quotidien, celle  du terrifiant mépris de l’homme pour l’homme. Ce mépris abyssal est affublé d’un nom par une abondante production éditoriale : le « néolibéralisme », une « expérience » engagée dans les années 1980 qui inscrit l’espèce présumée humaine  dans un « nouveau schéma de prédation par le biais d’une compétition mondiale qui inclut le coût du travail, au sens le plus large, dans l’énoncé du problème de la concurrence »…

 

Une bifurcation anthropologique

 

Le « néolibéralisme » peut être saisi tout à la fois comme un art de gouverner fondé  sur la « création de valeur » pour l’actionnaire  et un monstre anthropologique qui fait couler beaucoup d’encre et de sang – à défaut de faire « ruisseler » les richesses du haut vers le bas…

Cette « expérience » a fait basculer le centre de gravité de l’économie-monde. La « financiarisation » est devenue le passage obligé de l’économie et de la vie publique : « c’est à partir d’une position d’extériorité à la sphère productive que les financiers se sont dotés du levier qui leur a permis d’ébranler la planète ».

Aux  fondamentaux d’une finalité humaine mise à mal s’opposent les impératifs de l’accumulation de capital comptable dans les bilans des « grands agents financiers » selon ce modèle de « gouvernance » qui traduit l’ensemble des activités productives marchandes et non marchandes en valeurs financières.

Ainsi, rappelle Jean-Luc Gréau, voilà un « actionnariat prédateur, érigé sur une propriété fictive » désormais « installé en position prééminente dans le nouveau monde économique ». L’auteur du Capitalisme malade de sa finance (1998) précise que « ces grands actionnaires du marché n’exercent qu’un seul des attributs de la propriété, l’abusus », et ce « dans le déni des contraintes et responsabilités liées à la propriété »…

Car enfin, le « saut néolibéral s’est effectué par une remise en question de deux des créations maîtresses de l’Occident à partir des Temps modernes : l’Etat-nation en Europe continentale et la propriété nominative dans l’espace anglais et américain »… Ce qui compte, c’est moins la propriété effective d’un « argent » bien réel que la maîtrise de la gestion des flux d’investissements stratégiques…

Ce mode de « gouvernance » est fort simple à appréhender : « Tandis que les entreprises sont tenues par les actionnaires de marché, les Etats sont tenus par les banques (…) La corporation bancaire a poussé ses avantages de deux manières, en interdisant aux Etats de faire appel à l’épargne publique, les rendant ainsi entièrement dépendants de son bon vouloir et en leur interdisant d’encadrer leurs pratiques par une réglementation déterminée. De là procède cette impunité sans précédent dans l’Histoire à la faveur de laquelle les banques ont pu développer leurs innovations toxiques. »

Au nombre de ces « innovations » qu’une phynance créative a allègrement transformé en « armes de destruction massive », les épargnants auront certainement identifié les produits dérivés, la « titrisation » ou les stock-options – autant de termes désormais familiers depuis les « événements de crédit » de 2008…

Justement, interroge Jean-Luc Gréau, « si la crise de 2008 n’était pas un accident ?  Si elle était l’infarctus financier qui révélait la nécrose du tissu économique et social sous l’effet de la globalisation ? »

Depuis, épargnants et productifs comme « sans emploi » se sont accoutumés à vivre dans une condition de « crise pérenne » voire de pérenne urgence après avoir sacrifié leurs libertés et leur sécurité à la « création de valeur sur les marchés financiers » – en attendant d’y sacrifier leurs avoirs… Le dits marchés « disposent d’un pouvoir de destruction massive des Etats et de leurs économies » jamais vue dans l’histoire des « civilisations ».

Techniquement, ça marche comment ? Par l’expansion du crédit, soutenu par la création monétaire – le crédit illimité « mène le train financier de l’expérience néolibérale ». Cette expansion s’appuie sur les ressources, « sans limite assignées, d’un système né de la symbiose des banques commerciales et centrales qui bouleverse l’énoncé du problème financier ». Ainsi, la création monétaire par le crédit « couvre les impasses budgétaires » mais elle n’a rien d’une manne universelle profitable à tous… La science n’a-t-elle pas amplement prouvé qu’il est impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages ? Ce tsunami de monnaie crédit ainsi octroyée se soldera-t-il par une prise en gage des biens de tous ?

Ensuite, « la baisse inouïe des taux d’intérêt détruit le rendement qui pourrait être proposé aux épargnants ». Ceux-ci se retrouvent laminés en combustibles bon marché pour faire tenir encore (un peu, si peu…) ce système fou, destructeur de tous les acquis et de tous les fondamentaux.

Si « le capital » produisait vraiment, constate Jean-Luc Gréau, « son action tendrait à satisfaire  les besoins humains au lieu de viser aveuglément à s’accumuler jour après jour »…

Or, le système s’est éloigné de tout intérêt collectif comme de toute rationalité individuelle – il est parfaitement étranger à toute logique de préservation d’un patrimoine commun à l’humanité. Pour en juger rien qu’un peu, il suffirait de considérer la « rémunération en-dehors du marché du travail des oligarques de l’ère néolibérale  en rupture du lien avec l’utilité économique »…

L’ « expérience néolibérale » constituerait-elle une « rétrogradation vers le régime de la prédation » dont nous étions précisément sortis « dans le contexte du capitalisme inscrit dans l’espace politique de l’Etat-nation » ?

La faute à la « globalisation » ? Précisément, « la trajectoire européenne épouse celle de la globalisation » et « l’Europe institutionnelle prend à contre-pied l’Europe historique »…

Le moyen d’en sortir ? Pour l’auteur, « la priorité des priorités consiste à couper les ailes de la bureaucratie financière qui a pris en otage les Etats et les entreprises » – et de démanteler l’euro… « Secouer le joug » apparaît comme le premier devoir humain fondamental.

La récente redéfinition accélérée de la vie en société sur la bande d’arrêt d’urgence a mis en lumière « l’utilité commune » des « héros » ultraflexibles du travail « ubérisé ». Donnera-t-elle le coup d’arrêt à une mondialisation néolibérale captatrice des ressources collectives ? Aura-t-elle suscité une libération des énergies et des imaginaires propice à l’éclosion d’une véritable « sécurité humaine » et aux véritables « besoins sociaux » qui vont avec ?

Pour l’auteur de La Trahison des économistes (2008), l’actuelle tentative proclamée de « rapprocher la production de la demande, objectivement fondée du double point de vue économique et écologique, met en question l’ensemble de l’expérience néolibérale et fait tomber de leur piédestaux les économistes, les politiques et les journalistes qui l’ont voulue et protégée »… Pour l’heure, cette sphère-là met en scène la transplantation de nouvelles populations dans des sociétés nationales aux capacités de charge mises à rude épreuve, ouvrant ainsi un « nouveau chapitre de l’expérience néolibérale » dont Jean-Luc Gréau nous invite à considérer le mécanisme global derrière les sociétés-écrans… Pour quels bénéficiaires finaux ou quelle espèce « postmoderne » fonctionne cette mécanique-là ? Dans le « nouveau monde » jailli des décombres des Etats-nation, sera-t-il possible encore de préférer les ressources d’une intelligence humaine théoriquement sans limites aux mirages d’une expansion de crédit illimité dévoreuse d’avenir ?

 

Paru dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Jean-Luc Gréau, Le Secret néolibéral, Gallimard, 156 p., 15 €

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Serions-nous prisonniers de nos « compensations symboliques inconscientes » (CSI) voire habités par un « monstre » qui se chargerait de leur mise en oeuvre au détriment de notre santé ? Un neurologue, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, rappelle qu’on ne peut prétendre soigner les maux du corps sans se mettre à l’écoute des manifestations de l’esprit – et des souffrances silencieuses qui nous taraudent.

 

Chacun d’entre nous ne participerait-il pas plus ou moins activement et consciemment tant à sa bonne santé qu’à ses maladies ? Ainsi, un glioblastome (cancer primitif du cerveau) peut-il survenir suite à un besoin de reconnaissance tardivement comblé ? Le neurologue Pierre-Jean Thomas-Lamotte a observé des cas de tumeurs gliales de natures différentes se développant au moment où « le sujet vient enfin de vivre une reconnaissance très attendue après une longue période d’humiliation ».

Ainsi, ce serait au moment où « tout s’arrange » enfin que surviendrait la maladie, par un « bug du cerveau stratégique » ? Sous ce terme, le praticien désigne « l’ensemble des structures fonctionnelles, cérébrales qui, à chaque instant, régulent l’équilibre psychosomatique du sujet, l’état de santé ou de maladie ».

Après des « dizaines de milliers d’heures d’écoute » de patients, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte en conclut que la maladie n’est pas un « dysfonctionnement survenant par hasard ou à cause de facteurs de risques » mais une « Compensation symbolique Inconsciente automatique d’une souffrance intime et d’une culpabilité gardée secrète, inavouée et refoulée ». La compensation (du latin compensare : contrebalancer, faire un contrepoids) surviendrait alors « comme une nécessité » pour tenter de retrouver un équilibre. La maladie serait une manifestation symbolique et une métaphore.

Par ce mécanisme de la compensation symbolique, le cerveau nous détournerait « de la douleur morale vécue dans la réalité vers une douleur physique, équivalent symbolique d’un fort contact souhaité »…

Toute notre vie serait-elle tissée de la « succession d’une multitude de compensations » ?

Le neurologue propose des outils pour décrypter « le langage symbolique utilisé par les inconscients pour dire la souffrance, pour dire nos maux et pour les compenser ». Car les souffrances tues peuvent se réveiller à l’instar d’un volcan et se traduire par des pathologies plus ou moins graves…

Le 15 octobre 2011, le CRIDOMH (Centre de Recherce indépendant de l’Origine des Misères humaines) est créé à Lyon afin de favoriser une mise en commun des résultats de recherches portant sur des milliers de patients « écoutés » et « susciter l’émergence de nouvelles pratiques ». Le Jardin des Livres publie les premiers travaux du Dr Thomas-Lamotte, initialement éditées dans le cadre des « Cahiers du CRIDOMH, sur cette relation de cause à effet entre souffrances refoulées et maladies en une inextricable et intolérable intimité.

 

Le passé compensé

 

L’être humain n’aurait que rarement l’occasion d’exercer son présumé libre arbitre et de s’affirmer en sujet pleinement responsable : sans le savoir, « il vit en permanence au passé compensé » : « Chaque instant du présent s’organise en fonction et autour des événements décevants du passé ».

Or, tout individu sait qu’il ne peut endurer « les blessures de l’âme » ou le « manque de satisfactions : « Ce qu’il ne sait pas, c’est que ces situations de souffrance intime doivent impérativement être racontées, avouées à un tiers pour apporter un soulagement définitif à la tension psychique créée. L’être humain doit se décharger de ses fardeaux en conscience, en les nommant. »

Pour le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, la « confidence de nos souffrances peut influencer et même changer le cours des choses ».  Décrypter et verbaliser nos maux permettrait d’en finir avec cette accumulation de souffrances qui sature l’air du temps : « depuis qu’il existe, l’homme pollue abondamment l’univers en y déversant sa culpabilité ».

La CSI n’est pas un « retraitement efficace de cette culpabilité mais un leurre qui la recycle sous une autre forme pour mieux la propager dans l’espace et dans le temps ».

Le praticien se livre à un véritable travail de détective, rassemblant les différents indices symboliques pour aider le patient à dénouer ses culpabilités et confier une souffrance inexprimée afin de favoriser une guérison de lésions traumatiques se fixant sur tel ou tel organe d’élection – notamment ceux servant à l’échange, au passage et à l’ouverture sur l’extérieur. Dans tous les cas, souligne-t-il, « il s’agit de retrouver ce que le sujet n’a jamais dit à personne » afin de lui permettre de redevenir seul pilote et « auteur » de sa santé – une « santé triomphante » si possible… C’est aussi le rappel d’une évidence pressentie par les pionniers de la médecine psychosomatique : la réalité humaine est faite d’une substance indissociablement corporelle et psychique.

 

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, Comment notre inconscient nous rend malades lorsqu’on se ment à soi-même, 246 p., 24 €

La compensation symbolique – comprendre les hasards de la vie, Le Jardin des livres, 320 p., 25 €

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Le philosophe-poète Edward Carpenter (1844-1929), socialiste libertaire et « romantique », publiait en 1887, dans une Angleterre machiniste dont tout était victorien sauf la Reine, un réquisitoire contre l’économie politique bourgeoise et « l’idéal » alors de rigueur : s’enrichir à tout prix en produisant le moins d’effort possible – un « idéal d’humanité de salon de coiffure » pour « pantins distingués » selon lui…

 

« L’homme est fait pour travailler de ses mains » écrit Edward Carpenter et jouir loyalement des fruits de son travail. Ainsi, tout argent gagné en spéculant est « pris à quelqu’un d’autre » – la société victorienne était déjà polluée par le démon de la spéculation… Les spéculatueurs, martèle-t-il, appartiennent aux « classes criminelles » car leur « mode de vie est principalement fondé sur l’idée de prendre sans donner, de réclamer sans mériter – tout comme n’importe quel voleur ordinaire »…

Dès 1887, il entrevoyait une « époque de transition » car « aucune puissance humaine ne peut rendre durable une société fondée sur l’usure – une usure universelle et illimitée »… Quelques guerres, « crises », krachs et « mouvements sociaux » plus tard, ce système-là n’en finit pas de vaciller sur sa logique d’accumulation illimitée, chacun s’efforçant de « vivre sur le travail d’autrui » – autant prétendre « faire couler l’eau vers le haut »…

Pour Carpenter, « la vraie nature de l’homme est de donner comme le soleil ». Interpellant le droit de propriété, il estime que « c’est le pouvoir d’empêcher les autres d’en faire usage ». Influencé par Emerson (1803-1882), Ruskin (1819-1900), Thoreau (1817-1862) et Whitman (1819-1892), il rappelle que la propriété « ne devient une véritable richesse qu’à partir du moment où elle est entre les mains d’un individu capable et désireux de l’utiliser à bon escient » – car la « véritable possession de la richesse humaine, animale ou matérielle ne peut exister sans une relation vivante et altruiste avec l’objet possédé »… A quoi bon « acheter une calèche » pour « ne jamais avoir à marcher » ? A quoi bon  utiliser le pouvoir légal de s’étendre si c’est « pour s’enrichir aux dépens de ses semblables » ?

Seule importe la propriété d’un homme « sur ce qu’il crée de ses propres mains », la « qualité de travail et d’excellence humaine » qu’il y met – à l’instar des Feuilles d’herbe que Whitman  a réécrit toute sa vie… Prônant la « nécessité de l’usage comme justification de la possession », ce « néo-rural » avant l’heure rappelle que « l’homme possède en commun avec ses semblables »… Autant découvrir sans tarder ses « propres propriétés », apprendre à se posséder soi-même, chercher « ce dont la richesse matérielle n’est que le symbole », se désencombrer – et « limiter la propriété foncière à l’occupation de sa propriété »…

Surnommé « le Henry David Thoreau britannique » ou « le noble sauvage », Carpenter fut « l’une des grandes voix du socialisme anglais » et n’eut de cesse de dénoncer « l’immense cauchemar que nous appelons la civilisation ».

1887, c’était hier, juste après l’abrogation des lois interdisant la spéculation et  l’invention du moteur à explosion  qui allait donner le coup d’envoi d’une nouvelle ère de prospérité, de « croissance » et de surproduction .

Depuis, l’espèce présumée humaine se révèle moins apte que jamais à délibérer collectivement et sereinement de son peu d’avenir alors que le garrot se reserre sur la fin (non annoncée quoique d’ores et déjà consommée…) d’un monde à haut débit, faute de « métaux rares » pour nourrir la  surpuissance des « technologies vertes » supposées le « sauver ».

Edward Carpenter, Vers une vie simple, L’échappée, 192 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

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Albert Strickler poursuit son exploration de la réalité humaine la plus large possible avec la parution de son Journal 2019 qui libère un nouveau pan de sa mémoire. Celle d’une vie d’encre et de rencontres exaltée tant par la poésie que par l’art du temps retrouvé jusque dans son irréductible ambiguïté. Confidences sous le masque ?

 

« La grâce serait de s’oublier » prévenait Bernanos (1888-1948) qui aspirait à se désencombrer de soi pour ne pas faillir à l’essentiel. Mais qui ne rêverait de « garder trace » de sa vie, envers et contre tout, en se la racontant par le menu, entre littérature et littéralité, sur cette « mince plage qui sépare l’écriture de l’oeuvre » dont parlait Roland Barthes (1915-1980) ?  Sur cette plage-là, le poète Albert Strickler a installé sa table d’écriture d’où tombent des parcelles de vérité distillées dans des copeaux de mots rabotés, bien polis – ou parfois désentravés qui fendent les nuits étoilées du Tourneciel comme une noix.

Voilà une décennie, ils étaient plus de trois millions de Français à tenir un journal intime, à tenter de retenir une once de mémoire et d’humanité de l’intranquille écoulement du temps perdu. Depuis, l’ère du high tech et des blogs sur le Web, où tout est présumé accessible et disponible, aiguise les vocations d’une nouvelle génération de diaristes soucieux de partager leurs états d’âme avec d’autres naufragés du cybermonde – des « frères humains » à portée de clic que l’on aimerait cependant pas trop « virtualisés »…

Nul  doute que l’actuelle « crise sanitaire » n’en suscite d’autres pour un autre genre bien particulier de littérature intime – pléthore de « journaux de confinement » éclosent dans la blogosphère comme champignons après une pluie acide. Probablement dévoilent-ils davantage un théâtre intérieur et une sarabande de masques levés que la vérité nue d’une âme éprise de sincérité envers d’autres consciences plus ou moins alertées…

Pourquoi tenir son journal si ce n’est pour « se lancer à sa propre rencontre », tenter de faire parler le désordre apparent du monde, histoire d’y trouver comme un écho de sa propre cohérence et approcher au plus près le mystère d’une présumée « identité » au coeur de la mascarade ? C’est-à-dire tout ce qui nous a fait être ce que nous sommes face au vertige de la page blanche – ou de l’écran ? Qu’est-ce qui jette un poète de bon matin devant son écran à l’heure du chant du merle (4h44) pour cet incertain combat avec l’ange, pied à pied pour trouver la vérité de la phrase et faire danser ensemble authenticité et confidence ?

Valéry (1871-1945) n’écrivait-il pas : « En littérature, le vrai n’est pas concevable » ? Sans doute parlait-il du roman – et de ses propres tentatives romanesques… Sans discréditer pour autant Balzac (1799-1850), Flaubert (1821-1880), Stendhal (1783-1842), Zola (1840-1902) – ou Montaigne (1533-1592)…

Si l’histoire des hommes se lit dans le sang, le passé recomposé de l’homme qui fait voeu d’écrire pour une si fragile éternité se lit bel et bien dans la plus belle encre de poète comme celle d’Albert Strickler dont la persévérante sincérité se refuse à couper le fil de l’écriture et rendre les armes, quel qu’en soit « le prix à payer ». Les poètes et autres praticiens de la vigilance éblouie savent que seule la ferveur desserre l’étau et fait affleurer cette joie saxifrage qui fend l’impassibilité de la pierre posée sur notre peu d’avenir commun – si peu commun…

 

Partage du sensible et de l’intime

 

S’agit-il, comme l’a saisi d’un éclair de ferveur René Guy Cadou (1920-1951), d’écrire en temps réel « pour se voir et non pour se montrer » ? Mais écrire, interroge Albert Strickler avec une déchirante sérénité, « ce n’est peut-être rien d’autre que passer sa vie à disperser ses cendres ». Autoportrait d’un auteur cèdant parfois à la fatigue de vivre autant qu’à l’exercice d’une sincérité dûment relue comme son illustre prédécesseur Amiel (1821-1881) ?

Le lecteur du Journal d’Albert Strickler se retrouve en bien bonne compagnie avec les lectures « participatives » de la monumentale correspondance d’Emily Dickinson (1830-1887) ou des Sonnets de la prison de Moabit d’Albrecht Haushofer (1903-1945). Sans oublier Etre beau de Frédérique Deghelt, Un jour sur cette terre de Reiner Kunze, la « force d’attraction » des Jardins statuaires de Jacques Abeille – ou l’indispensable Lucien Becker (1911-1984).

Il y a le bonheur du partage avec José Cabanis (1922-2000) : « on est assuré de n’être jamais complètement malheureux, quand on a découvert très tôt le bonheur de lire » (Le Bonheur du jour).

L’état de santé du diariste qui sent son corps « en liquidation » lui inspire cette connivence avec Erri De Lucca : « je suis un souffle au-dessus des décombres »… Mais une amie lui fait découvrir la marche méditative qui (r)ouvre au-delà du champ de ruines un horizon d’alliances nouvelles…

L’âge atteint le rapproche de cet autre intimiste invétéré de Roland Jaccard : « Je voulais un endroit susceptible de m’extraire de mon corps le venin de l’âge »… « Vous avez le visage de l’épuisement total » lui dit quelqu’un. Ce que Lucien Becker exprimerait ainsi :

 

Je suis bien peu de chose devant le miroir

Qui prend son grand air mystérieux

Pour donner au vivant que je cherche en moi

Un visage qui ne m’appartient déjà plus

 

 

Plein chant de la tombée des jours

 

Avec l’âge, les fins de moi deviennent difficiles mais il y a les amis rencontrés quand Albert Strickler « monte à » Strasbourg – dont le poète Jean-Paul Klée aux « prédictions apocalyptiques » mais toujours enthousiaste pour l’aventure diariste, ou Mathieu Jung qui a consacré dans la revue Europe une belle chronique au Coeur à tue-tête, son Journal de l’année précédente. Sans oublier Brigitte et Michel Fuchs, qui « furent sans doute les plus fidèles amis des Kern pendant les dernières années de leur vie » – il s’agit de l’écrivain Alfred Kern (1919-2001) et de son épouse Halima jadis domiciliés sur les hauteurs de Soultzeren.

Il y a aussi les fidèles amis de Paris dont Jean Chalon et toutes les belles rencontres comme avec Anne et Laurent Champs-Massart, des « globe-trotteurs qui pollinisent le vaste monde à grands coups de battements d’ailes de la poésie »… Il y a les « échos de poésie » avec Françoise Urban-Menninger dont il a aimé La mer, la mère… et l’écriture. Toujours, il y a les livres que l’on est triste de quitter comme Sur les ossements des morts du Prix Nobel Olga Tokarczuk. Et ceux qui vous ravissent dès les premières pages comme La Patrie du vent de Sylvie Reff.

Un fil d’or de musique ininterrompu court le long du Journal, avec Diddu, la cantatrice phare de l’opéra de Reykjavik –  jusqu’à un concert inoubliable à Blienswiller, avec le souvenir de cette « mèche de lumière » qui  l’ « encorde à nouveau au possible »… Le massif textuel pousse ses ramifications nerveuses dans la connivence avec l’art pictural auquel renvoie le dessin et la couleur d’une phrase se rêvant parfois tableau. Le  diariste pourrait bien s’incorporer celle d’un autre fervent pratiquant du complexe de Lazare, Michel del Castillo constatant, au terme de sa vie d’encre : « Notre chair nous exprime parce qu’en elle la langue est imprimée »…

Ce nouveau volume que le poète redoute « en surpoids » soutient en une scintillante ossature de mots un ossuaire d’interrogations ou de convictions toujours à raviver. Celles-ci n’en finissent pas de s’entrechoquer dans un sanctuaire intérieur où s’inscrivent les températures journalières de l’âme, du coeur et du corps réaccordés dans l’évidence d’une vocation. Celle de tenir et de faire tenir ce qui peut l’être dans la déconcertante durée d’une aussi longue fidélité à ce protocole confidentiel ? Ainsi se déroule le film dans le sens de la marche – d’un irréversible écoulement dans l’effondrement planétaire en cours dont le spectacle pourrait bien être grandiose, vu de la passerelle du Tourneciel où un guetteur d’étoiles contemple le tumulte d’un flot qui peut-être ne portera plus rien ni personne…

Le Journal de l’année 2020 est d’ores et déjà assuré de ne pas être décevant dans la débâcle annoncée d’une « réalité » évidée de tout Réel. Celle où l’ « on » prétendrait breveter ou « séquencer » les libres associations d’atomes de carbone, d’oxygène, d’hydrogène et d’azote produisant des visages et des consciences d’auteurs et de lecteurs – voire défaire le lien vivant entre eux… L’acharné marquage du continu de l’être dans le discontinu des jours, entre « riens somptueux » et le « rien d’étant » de Heidegger (1889-1976),  n’y sera sans doute pas celui d’un coeur simple voué à demeurer « chasseur solitaire » de visages se reniant derrière le masque d’un futur sans avenir. Persister à invoquer les fantômes d’Amiel dans la viduité du jour tombé relève certes de l’acte de foi réitéré en une communauté et sa perpétuelle quête d’alliance – mais désormais à une échelle nouvelle et inédite de solidarité de destin.

 

paru dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Albert Strickler, La Constellation du labyrinthe – Journal 2019, éditions du Tourneciel, collection « Le Chant du merle », 436 p., 20 €

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Pour le Général de Gaulle, le coeur de la France battait à l’Est, ce « creuset » de son histoire, ainsi que le rappelle l’historienne Frédérique Neau-Dufour dans le livre qu’elle consacre à l’attachement entre une terre pleinement habitée et son libérateur perpétuel.

 

Dès 1941, la célèbre journaliste américaine Janet Flanner (1892-1978) l’affirmait avec force : « Le général de Gaulle mesure deux mètres. En plus d’être le plus grand général de feu l’armée française, c’est aussi l’un des plus grands hommes de l’histoire française ».

Si « l’Alsace sait ce qu’elle doit à son libérateur », les terres de l’Est incarnent pour le Général une « certaine idée de la France » – non seulement un véritable territoire anthropologique vécu, arpenté et aimé mais aussi une réserve d’imaginaire d’où il a réactivé une mémoire nationale, comme le souligne Frédérique Neau-Dufour dans son érudite topographie de ce « bon » lieu de mémoire dont la « stabilisation dynamique » perdure dans le tournoiement de l’histoire :

« Il se trouve que l’Est de Charles de Gaulle recoupe à peu de chose près les actuelles limites du Grand Est, cette vaste région réputée sans cohérence, née de la réforme de 2015. S’il fallait trouver un fil rouge pour donner un corps commun à ce territoire disparate qui court du Rhin à l’Ile-de-France, de la frontière belge aux confins de la Bourgogne, il suffirait tout simplement de suivre les pas de Charles de Gaulle. »

La vie toute entière du Général s’était joué en bonne partie à l’Est, d’abord une « terre d’enracinement familial » où il décide d’installer sa famille en 1934 – dans le domaine de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises, en Haute-Marne. Mais c’est aussi une « terre de combat » où il s’est forgé une destinée de chef de guerre, dans l’enfer de Mesnil-lès-Hurlus et de Verdun – il est blessé le 2 mars 1916 à Douaumont d’un coup de baïonnette et fait prisonnier par les Allemands… « D’une certaine façon, on peut dire que de Gaulle est né à Verdun » constate Frédérique Neau-Dufour. Les voix de Verdun (700 000 morts, blessés ou disparus)  ont parlé. L’humiliation de cette captivité le décide à poursuivre le combat bien après la Grande Guerre : en 1919, il s’engage dans le corps expéditionnaire français qui part aider les Polonais – et il repousse l’Armée rouge sur la Vistule…

Si sa « spiritualité quotidienne et familiale s’enracine dans sa paroisse de Colombey-les-Deux-Eglises », le Général, fervent catholique, fait de fréquentes retraites hors de la pulsation du temps présent pour « se ressourcer et raffermir sa volonté » dans de hauts lieux de spiritualité dont le Mont Ste-Odile : « Il a besoin de retrouver la simplicité dans la prière ». Et « lorsque le vent de l’histoire se lève contre lui », le Général se tourne encore vers l’Est, sa « terre des exils » pour y « magnifier sa vocation d’exilé, dans le droit fil de son départ à Londres en 1940 »…

 

L’Est, terre de Mémoires

 

L’Est, province « perdue » puis à reconquérir, a marqué avec son sol, son climat et ses eaux d’une empreinte indélébile non seulement une histoire nationale mais aussi la littérature d’un pays – jusqu’à cette querelle bien « française » , lorsque le Syndicat national des enseignants du second degré (Snes) demanda à l’Inspection générale de l’Education nationale de retirer les Mémoires de Guerre (tome 3) du programme du baccalauréat littéraire 2010-2011…

L’ascendance maternelle du Général, constate Frédérique Neau-Dufour,  « le relie à l’Allemagne », dans ce qui fut le duché de Bade, tandis que son ascendance paternelle « s’enracine en Champagne ».

C’est dans cet Est marqué aussi en terre de conflictualité qu’il fait une bonne partie de sa carrière militaire pendant les deux conflits mondiaux, notamment lorsqu’il prend le commandement du 507e régiment de chars de combat implanté au quartier Lizé à Montigny-lès-Metz (septembre 1937) ou lors de la « drôle de guerre » à Wangenbourg lorsqu’il prend le commandement par intérim des chars de la Ve armée. C’est à Metz qu’il fait taper sur ses deniers le manuscrit de La France et son armée (Plon, 1938) qui consomme sa rupture avec le maréchal Pétain (1856-1951) – ce dernier lui en avait « passé commande » en 1925 pour le signer de son nom…

C’est dans l’Est que l’ancien combattant de Verdun  trouve vie et refuge, lumière et inspiration– c’est à la Boisserie qu’il pose les « bases de son action politique » et qu’il rédige ses Mémoires durant sa traversée du désert :

« La Boisserie est le lieu de coeur du Général, un lieu chargé d’âme et d’histoire  – et le gage d’une fiabilité. C’est l’anti-Elysé ( l’anti bling bling ?), les journalistes n’y étaient pas admis. Il y a vécu les moments cruciaux de sa vie, comme la mort de sa fille Anne en 1948. De Gaulle aime l’Est et ça lui correspond.»

Les livres du Lorrain Maurice Barrès (1862-1923) sont sur la table de chevet du jeune de Gaulle : « Il avait une culture littéraire immense. Il s’est nourri de la pensée de Barrès, dont il partageait le rapport à la terre, au territoire et aux morts – mais pas son antisémitisme. Ce n’était pas sa culture : son père avait pris parti en faveur du capitaine Dreyfuss. »

Bien sûr, il y avait aussi Péguy (1873-1914), Bergson (1859-1941) et Chateaubriand (1768-1848) – son grand modèle, lors de la rédaction de ses très polyphoniques Mémoires, perceptible par une certaine contagion stylistique et le recours à des métaphores aquatiques, au confluent de deux fleuves et de deux siècles… Si les Mémoires gaulliens sont parcourus par les grands accords de la littérature française, ils sont fondateurs aussi d’une légende nationale faite de certitudes bien établies (« de Gaulle conçoit l’Hexagone comme une donnée établie et concrète de l’existence de la France ») et de refus de la fatalité, telle qu’elle a été intériorisée par la conscience collective…

Jeanne d’Arc la Lorraine, la petite paysanne devenue chef de guerre pour restaurer le pouvoir royal, « s’impose aussi comme un personnage familier de son panthéon intérieur » et comme « emblème de la résistance nationale ».

En 1940, « l’autre homme du 18 juin », Winston Churchill (1874-1965) s’imaginant dans le rôle de son ancêtre le duc de Malborough défiant Louis XIV, attend  un « poids lourd » de la politique hexagonale (Daladier, Mandel ou Reynaud) pour la bataille d’Angleterre. Mais aucun ne vient. Alors, il accueille cet obscur sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, cet officier austère et hautain de l’Est qu’il considère aussitôt comme « l’un des rares hommes capables de forcer le destin »… Ils sauront dépasser leurs divergences pour s’entendre sur le sens de l’Histoire – notamment ce 3 janvier 1945 lorsqu’ils s’opposèrent aux Alliés qui voulaient abandonner Strasbourg après la foudroyante contre-offensive du maréchal von Rundstett…

Depuis, aucune autre province n’a reçu autant de fois la visite du Général (douze en Alsace) – c’est sur cette terre qu’il éprouve « l’un des liens où la conscience nationale parle plus fort qu’ailleurs »…

Dans son discours prononcé à Epinal le 29 septembre 1946, le Général considère les Vosges comme « l’un des môles de la patrie » : « Le môle est un ouvrage en maçonnerie qui protège l’entrée d’un port. C’est par là que ça tient… Dans ce discours, il esquisse les grands traits de la Ve République. » C’est à Strasbourg, ville qui « symbolise son oeuvre de libération »,  qu’il présente le 7 avril 1947, sur le perron de l’Hotel de Ville, le Rassemblement du Peuple français (RPF), son mouvement « inventé au plus profond de la Haute-Marne » qui triomphe aux élections municipales mais dont la dynamique s’étiole sous le tir de barrage des caciques de la Ive République. Commence alors sa « traversée du désert »…

L’Est est sa base arrière pour un « retour aux affaires » : lorsque l’agitation gagne l’Algérie, le petit village haut-marnais devient une « zone politique névralgique, au même titre que Paris ou Alger ». C’est ainsi que le reclus de Colombey ouvre encore, en ce printemps 1958, l’une des rares parenthèses lumineuses de l’histoire de son « cher vieux pays » tant de fois meurtri et fait figure de phare dans la tragédie d’un siècle…

C’est dans l’intimité de la Boisserie que le président de Gaulle reçoit le chancelier Adenauer (1876-1967) le 14 septembre 1958 :

«  C’est un geste hautement stratégique par lequel un « vieux Français  recevait un vieil Allemand » pour faire l’Europe en toute simplicité. Il avait l’intuition que le cadre d’une maison familiale sans dorures ni protocole a plus de signification que n’en aurait eu le décor d’un palais. Cet acte fondateur de septembre 1958 marque le début d’une relation qui va au-delà de la simple démarche politique. Après ce « coup de foudre » initial, les deux hommes se rencontrent quinze fois encore en tête-à-tête jusqu’à la consécration de Reims les 7 et 8 juillet 1962 : l’image des deux hommes débout dans la nef de la cathédrale est devenue une icône symbolique du rapprochement franco-allemand, au même titre que la rencontre à Colombey-les-Deux-Eglises. »

 

Dans les pas du Général

 

Frédérique Neau-Dufour naît à Bujumbura au Burundi, où son père, Georges Neau, était… professeur d’histoire-géographie coopérant. Ainsi, sa vocation est toute trouvée au service de la transmission d’une mémoire : « J’aime cette matière, si proche de la littérature et des sciences humaines. »

Elle grandit en Afrique comme dans un jardin puis, de retour dans son Anjou familial, elle fait Sciences Po Paris, passe son agrégation d’histoire et consacre sous la direction de Michel Winock une thèse à Ernest Psichari (1883-1914), le petit-fils d’Ernest Renan sacrifié à l’absurdité de la Grande Guerre – un travail universitaire prolongé par la publication de Ernest Psichari, l’ordre et l’errance (Cerf, 2001) : « Je suis intéressée par l’histoire coloniale, intellectuelle et militaire ainsi que par les changements d’univers. Il se trouve que son parcours et sa personnalité recoupent tous mes centres d’intérêt. Psichari, spécialiste de l’Afrique, était un converti à l’armée et au catholicisme. »

La jeune enseignante découvre le Général au moment de son entrée en 1998 à la Fondation Charles-de-Gaulle comme chargée de recherche – une nomination qui oblige, comme l’uniforme : « Pour ne pas l’affronter directement, je l’ai abordé en écrivant des livres sur les femmes de sa vie : sa nièce, la résistante Geneviève de Gaulle-Anthonioz, fondatrice d’ATD-Quart Monde, puis sur son épouse, Yvonne… »

Ainsi paraissent Geneviève de Gaulle Anthonioz, l’autre de Gaulle (Cerf, 2004, Prix de littérature religieuse et Prix de la biographie de la Ville d’Hossegor) et Yvonne de Gaulle (Fayard, 2010,), les tous premiers ouvrages consacrés à ces deux personnalités, suivis par La Première Guerre de Charles de Gaulle 1914-1918 (Tallandier, 2013) – et ainsi se scelle son compagnonnage avec l’un des plus grands Français de tous les temps…

Conservatrice de la Boisserie puis « conseiller mémoire » auprès du Secrétaire d’Etat Hubert Falco alors chargé des Anciens Combattants (2009-2010), elle dirige le Centre européen du résistant déporté (CERD, 2011-2019), situé sur le site de l’ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof et s’attache à oeuvrer sur le traumatisme d’une région dans sa relation à sa « communauté nationale ». Un « lieu de mémoire » pour immuniser contre l’étrangeté face à son passé ?

Frédérique Neau-Dufour publie cette année, sous la direction d’Etienne de Montety, Dans la bibliothéque de nos présidents, ce qu’ils lisent et relisent (Tallandier) ainsi qu’une bande dessinée en trois volumes (chez Glénat)  consacrée au souvenir de la haute figure du Général qui continue de l’irriguer comme une pulsation continue d’avenir : « Le général de Gaulle fait une unanimité troublante dans tout le spectre de l’offre politique. Il reste une référence car il incarne des valeurs comme l’honneur, la grandeur, la capacité à rassembler. On n’a jamais fait le tour de sa pensée dense et riche ni de son rayonnement intellectuel. Il a pensé toutes les facettes de la France, il a nourri une vision et l’a mise en oeuvre en allant jusqu’au bout… Sous sa présidence, la France avait une voix qui comptait dans le monde. Depuis, les équilibres géopolitiques ont bien changé, le dispositif social dont il nous a dotés est mis à mal et il y a sans doute de nouvelles manières d’instaurer une souveraineté…»

En novembre prochain, elle publiera un recueil des lettres de condoléances qu’Yvonne de Gaulle avait reçues après le 9 novembre 1970 – une date et un pélerinage désormais incontournables dans la vie politique. Une religieuse écrit ainsi à la veuve du Général : « Les 50 000 messes et plus offertes à Dieu pour le bonheur éternel de sa grande âme me permettent de le voir dès maintenant près de Jeanne d’Arc et de Saint Denis ».

Autant de livresques promenades retrospectives déroulées en cheminement initiatique comme pour ranimer un grand rêve – il y a des rencontres qui assignent et dont les charmes ne s’épuisent guère dans les incertitudes suscitées par la marchandisation et la « mise en données » intégrales du monde et de la vie. Marc Bloch (1886-1944) ne rappelait-il pas que l’histoire est une interrogation du présent vers le passé ? N’y aurait-il pas de nostalgiques interrogations vers une histoire pas si lointaine d’insoumission, de résistance et de foi agissante qui, ramenée à l’air libre,  conserverait encore et toujours le pouvoir de « sauver » ?

 

Frédérique Neau-Dufour, De Gaulle l’Est, La Nuée Bleue, 254 p., 30 €

 

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