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Archive for the ‘Livres’ Category

La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €

 

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L’usage immodéré de la « planche à billets » fait-il le lit de la dictature ? La preuve par le « suicide monétaire » de la République de Weimar et l’avènement d’Adolf Hitler ainsi que le rappelle Pierre Jovanovic dans son dernier livre…

 

En 1918, l’année de la chute de l’empire allemand et la proclamation de la République de Weimar, Oswald Spengler (1880-1936) publie Le Déclin de l’Occident avec cet axiome prophétique : « Après l’ère de la planche à billets, l’ère des Césars ».

Rescapé des charniers de la Grande Guerre qui a anéanti une bonne partie de sa génération, le caporal Adolf Hitler participe le 12 septembre 1919, comme espion de la Sécurité militaire allemande, à une réunion d’une petite formation fondée par Anton Drexler (1884-1942), le Parti des Travailleurs allemands.

Galvanisé par le discours de l’économiste Gottfried Feder (1883-1941) sur la « criminalité de la dette », il y adhère et en devient le leader charismatique – à la rhétorique nourrie par le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure, le livre de Feder qui a peut-être changé le cours de l’Histoire… Hitler vient de sceller son destin avec l’Allemagne dans un roulis de relations internationales fort tendues autour de la question des « réparations » de guerre : « Le Boche paiera »…

En Quatorze, les nations belligérantes avaient abandonné le standard or pour « passer en mode planche à billets » afin de se faire la guerre le plus longtemps possible sans être limités par leurs stocks d’or – une tragédie qui appelait d’ores et déjà la suivante…

 

Hitler, une tragédie allemande…

 

Fils d’Alois Schicklgruber (1837-1903) – qui change son nom en 1877 – et de Klara Poelzl (1860-1907), le caporal Adolf Hitler a échappé « miraculeusement » à la Grande Faucheuse sur les champs de bataille – comme il échappera encore à 42 tentatives d’assassinat directes ou indirectes…

Le 16 octobre 1919, il donne son premier discours à Munich devant 70 personnes. De discours en tribunes, son audience s’élargit à mesure que l’hyperinflation causée par la surchauffe de la « planche à billets » lamine la population – une tragédie allemande métaphorisée par Nosferatu, le film de Murnau (1888-1931) qui sort en mai 1922, un mois après un discours véhément de Hitler sur « la Dette »…

Sa montée en puissance préoccupe les Alliés. Alanson Houghton (1863-1941) qui fait fonction d’ « ambassadeur » des Etats-Unis en Allemagne s’intéresse au caporal allemand bien avant tout le monde. Il charge Ernst Hanfstaengl (1887-1975), un homme d’affaires germano-américain, d’infiltrer l’entourage de Hitler – et son jeune attaché militaire, le capitaine Truman Smith (1893-1970), de prendre contact avec ce leader si remuant au prétexte d’une interview pour un journal américain.

Celle-ci a lieu le 20 novembre 1922 au 42 Georgen Strasse à Munich. Hitler dit notamment au jeune Smith que « l’utilisation de la planche à billets est le pire crime du gouvernement de Weimar » et qu’elle doit cesser. Le New York Times en publie le compte rendu le lendemain (sous le titre « Une nouvelle idole populaire monte en Bavière ») puis, le 21 janvier 1923, un portait intitulé : « Hitler, la nouvelle puissance en Allemagne ».

La psychologie du futur maître du Reich est autopsiée dans un rapport de l’Office of Strategic Services (OSS devenue CIA après guerre), signé par le Dr Henry Murray (1893-1988) et reproduit dans le livre de Pierre Jovanovic. Le document sera à l’origine de quantité de « révélations » sur le rapport du Führer aux femmes – il y est « crédité » de huit « relations féminines » dont quatre à peine seraient avérées, Maria « Mitzi » Reiter (1909-1992) étant considérée comme son « seul vrai amour »… Alors que ses homologues (dont Mussolini) « consommaient une citoyenne par jour », la tragédie allemande et celle du monde tiendraient-elles à « l’asexualité » d’un dictateur dont le seul aphrodisiaque était l’exercice d’un pouvoir absolu sur l’espèce humaine ?

 

Un « suicide monétaire de masse »

 

Rudolf Haventstein (1857-1923), le gouverneur de la Reichsbank, flambe tous les jours 300 tonnes de papier pour imprimer des marks qui ne valent plus rien, à peine sortis de presse, et meurt à la tâche – celle de l’auteur d’un « suicide monétaire de masse » – en novembre 1923, alors qu’échoue la tentative de putsch d’Hitler à Munich…

Non seulement Hitler est « épargné » par les balles qui fauchent seize de ses amis conjurés mais il rate même sa tentative de suicide d’après – son amie Erna Hanfstaengl lui a retiré in extremis le pistolet des mains …

Mais les Allemands vampirisés par l’hyper-inflation se suicident en masse, faute de perspective ou de la venue d’un homme « providentiel » supposé résoudre leurs problèmes de « pouvoir d’achat » – qu’on en juge à cette anecdote : « Une dame était descendue d’un tramway avec une lourde valise remplie de billets. Le temps d’acheter un journal, sa valise disparut, volée par un quidam. Sauf que celui-ci déversa tout l’argent sur le trottoir et s’enfuit avec la valise vide car elle valait bien plus que les trilliards de billets de banque qu’elle contenait ! Les classes moyennes et même supérieures étant détruites et, à cause de l’hyperinflation, ne pouvant vendre leur appartement (le produit de la vente à deux jours d’intervalle ne permettait même plus d’acheter une simple chaise en bois), la prostitution s’y développa à la vitesse de la lumière, ce qui fit la réputation de Berlin en Europe, comme celle de la Thaïlande aujourd’hui en Asie. »

Pour Pierre Jovanovic, « les planches à billets, de la monnaie créée à partir de rien, même pas de l’air frais, ont toujours les mêmes conséquences mortelles » : « N’étant plus basées ni sur l’or ni sur l’argent métal, ces billets de banque cherchent alors un autre socle solide et le trouvent dans le marbre des tombes des cimetières, après avoir provoqué les guerres pour les remplir. La planche à billets française donnera Napoléon, la planche allemande donnera Hitler. Et surtout des cimetières soudain bien remplis avec des millions de morts. »

L’ancien journaliste économique s’étonne que « les livres d’histoire s’obstinent à effacer toute notion économique et sociale ayant permis à Hitler d’émerger en tant qu’homme politique de premier plan ».

Ainsi, le Führer est né « de la faillite des banques allemandes et autrichiennes qui interdisaient aux gens de retirer leur argent » comme de la folie des banques américaines qui ont ruiné leur pays en 1929 et de cette « avidité infinie qui a « conduit le monde au désastre». Il est la vague, née d‘un océan de désespoir, de ressentiment et d’impuissance, qui a enflé en tsunami de haine pour ravager le continent.

Nous y voilà : « L’Histoire se répète et elle va se venger à nouveau avec d’autres Führers. L’addition (depuis le 15 août 1971, date à laquelle les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde, sont passés en mode « monnaie de singe ») va être salée. Les cimetières attendent avec impatience et frénésie l’offrande des banquiers. »

Car enfin, « fabriquer de la monnaie à partir de rien est une activité criminelle qui, à défaut d’être compensée, ne peut être expiée que collectivement et qui n’enrichit, au final, que les pompes funèbres, les croque-morts et les 0,01% de la population »…

Depuis l’invention de Gutenberg, «on » n’a pas seulement imprimé des livres pour transmettre savoir et divertissement ou images pieuses, mais aussi « de l’argent à l’infini » – et Pierre Jovanovic invite à considérer la situation actuelle à la lumière de l’incendie qui a embrasé feu le régime de Weimar : « Aujourd’hui, la banque Centrale européenne imprime pour 80 milliards d’euros de fausse monnaie et cela depuis janvier 2015 qui ne profite qu’aux seuls très riches, aux banques et aux multinationales ! »

Lorsque le divorce des signes monétaires avec le réel est consommé et leur réconciliation interdite par les intérêts de quelques-uns, lorsque la ponction de la fiction sur la réalité arrive à la fin de toute possibilité de rente de situation sur une planète en surchauffe, la fin de l’histoire ne sera jamais que la fin d’une mystification sans précédent. Celle qui sanctionnerait la pire « allocation de ressources » de l’histoire humaine. Mais quel trou noir exerce depuis la chute et l’incendie des premières Rome une si peu résistible force d’attraction sur cette histoire si mal partie – et jamais parvenue à son point de fusion avec une humanisation tant prêchée par tant de traditions spirituelles depuis la nuit des temps ?

Pierre Jovanovic, Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets, Le Jardin des Livres, 320 p., 23 €

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Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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Couleur Tango

L’ancienne journaliste et réalisatrice Frédérique Denghelt a commis un roman couleur tango, embrasé par l’amour de la musique qui, seule, « peut dessiner la silhouette d’une âme »…

 

 

 

 

Nos ancêtres de l’aurignacien avaient le rythme dans la peau, à en juger les vestiges de flûtes taillées dans des os de cygne, trouvés dans la grotte de Geissenklösterle, dans le sud de l’Allemagne, près d’Ulm – ils en auraient joué il y a 42 000 ans environ… Pour se réjouir de leur qualité de vie sur Terre ou invoquer une divinité de leur invention ? L’humain ne porterait-il pas en lui tous les éléments de la musique ? Son aventure vitale n’est-elle pas jalonnée d’instruments à « corps solide vibrant », à « corps flexibles » ou « corps tendus » pour faire danser sa vie ? N’a-t-il pas été tenaillé de fort bonne heure par la si peu résistible pulsion de faire corps avec l’Autre ou le divin et d’entrer dans la danse avec ses semblables ?

Journaliste et réalisatrice de télévision à ses débuts, Frédérique Deghelt se consacre à l’écriture – de préférence celle qui fait danser les lignes avec grâce pour les accorder à l’âme musicale universelle… Comme le tango, matière de son dernier roman, qui fait tordre les cœurs et les corps en harmonie avec le bandonéon, l’un des instruments apparu bien après les flûtes préhistoriques pour faire danser d’autres lendemains sur Terre – et faire gigoter le genre humain sur sa version dansée de la mondialisation …

Soit l’histoire de Luis Nilta-Bergo, né en 1935 en pleine guerre d’Espagne – avec sa propre guerre à mener contre son infirmité et contre cette « fâcheuse tendance » des hommes « à ne pas vouloir d’un être différent »… Mais, un soir d’errance sur les berges de la Seine en 1956, il entend un joueur de bandonéon et il naît alors « à la plus pure proposition de l’univers : celle de l’amour de la musique »…

Subitement, il n’est plus ce perdant qui doit traîner le poids mort d’une existence inutile et mutilée : « J’étais cette musique, ce chant de tristesse qui rythmait la débâcle de mon existence et distillait dans mes vaisseaux son vibrato. La cadence s’est accélérée et j’ai entendu l’inspiration, le murmure d’une plénitude, l’appel vibrant d’un avenir. Or je n’avais jamais pensé à l’avenir. »

Le joueur de bandonéon n’est autre qu’Astor Piazolla (1921-1992) : il vient de mettre en quelque sorte la baguette du chef d’orchestre dans les mains du jeune Luis comme pour lui passer le relais.. A partir de cet instant, celui-ci n’est plus le résultat d’une « pensée triste qui ne se dansera jamais » et entre dans une nouvelle famille bienveillante… Il créera l’Orchestre du Monde et ira jouer sur tous les théâtres d’opérations où l’humain est en détresse – rien à voir avec la séduction joueuse d’un tango qui ne se laisserait pas défroisser par le tragique de l’existence…

Intitulé Libertango, en référence à une pièce de Piazolla, le roman de Frédérique Deghelt repose sur une construction fragile, entre lettres échangées, séances d’interviews filmées (un retour aux sources pour l’auteure), passages narratifs et extraits du journal de Luis – fragile comme le battement d’un cœur à la dérive se découvrant invaincu, un soir aux bords de la Seine, par la grâce d’une rencontre l’accordant à toute la musique du monde…

Frédérique Denghelt, Libertango, Actes Sud, 310 p., 22,50 €

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L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €

 

 

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En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

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Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Serions-nous tous « en migration vers des territoires à redécouvrir ou à réoccuper »? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre postmodernité et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L’avènement de la démocratie planétaire ou « la Fin de l’Histoire » ? Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de la métaphore exténuée du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique «  Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » – pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » – mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent… Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » – tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il  va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas. De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ?

Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »… Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »… Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ? Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains… Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ? Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

 

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €

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