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Archive for the ‘Livres’ Category

L’intrusion massive du numérique dans nos existences n’amène pas que des avancées présumées bienfaisantes… Des spécialistes posent la question des usages numériques en termes de santé publique et interrogent l’apprentissage « par  le numérique » dans un contexte de technofrénésie débridée.

 

L’exposition des enfants aux écrans commence à inquiéter certains parents et spécialistes jusqu’alors catalogués comme « alarmistes digitaux » : faut-il s’affoler de la place envahissante qu’occupent smartphones, tablettes et autres gadgets de destruction massive de l’environnement comme des capacités humaines dans notre quotidien sursaturé d’imageries et d’injonctions « digitales » ?

Les « activités numériques » ne colonisent-elles pas une part croissante de nos existences au détriment de nos capacités élémentaires, de notre santé – et de la « vraie vie » ?

Docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’INSERM, Michel Desmurget livre la première synthèse de l’ensemble des études scientifiques internationales sur les effets réels de cette submersion des écrans. Dans le prologue de son « livre noir du numérique », il cite les conclusions du journaliste Guillaume Erner dans le Huffington Post : « Livrez vos enfants aux écrans, les fabricants d’écrans continueront de livrer leurs enfants aux livres »…

 

« Le numérique » comme le plastique, « c’est fantastique »…

 

L’heure n’est plus aux inconséquents verbiages de fumeux bateleurs d’estrades cathodiques ou « numériques » et autres « lobbyistes déloyaux » à la « trompeuse neutralité » dont la seule fonction serait d’anesthésier les masses consuméristes sommées de s’abîmer dans une « orgie d’écrans récréatifs ». Car cette orgie-là « ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée » et génére une « hypotrophie de la matière grise au niveau de l’hippocampe ».

De nombreuses études ont associé cette hypotrophie au développement de pathologies neuropsychiatriques lourdes dont la maladie d’Alzheimer, la dépression ou la schizophrénie, pour les plus connues… Sans parler de cette « déréalisation » induite par l’addiction aux jeux video qui pousse à des « passages à l’acte » dévastateurs…

Par ailleurs, l’assignation devant écrans en position assise prolongée engendre « au niveau musculaire des troubles métaboliques importants dont l’accumulation se révèle dangereuse à long terme ». Il y a un lien évident entre surconsommation d’écrans et « affaissement des capacités physiques ». Sans parler des contenus dits « à risques » qui saturent « l’espace numérique » ni du « grand remplacement » de l’humain par les convertisseurs énergétiques – et des flux d’énergie dictant les flux de capitaux fictifs désastibilisant la planète… Déraison et dévastation numériques balaieront-elles le devenir des peuples ?

 

L’enseignant qualifié, une espèce menacée ?

 

C’est bien connu : « les écrans nuisent au sommeil » – leur lumière bleue neutralise la sécrétion de mélatonine… Et l’addiction aux écrans nuit gravement à la santé. Car les dérèglements du sommeil engendrent « certaines perturbations biochimiques favorables à l’apparition de démences dégénératives ».

Ainsi, le smartphone est le « graal des suceurs de cerveaux, l’ultime cheval de Troie de notre décérébration ». Car « plus ses applications deviennent « intelligentes, plus elles se substituent à notre réflexion et plus elles nous permettent de devenir idiots »… Plus leur consommation augmente, plus les résultats scolaires chutent : « Plus nous abandonnons à la machine une part importante de nos activités cognitives et moins nos neurones trouvent matière à se structurer, s’organiser et se câbler ».

Est-il vraiment pertinent d’abandonner à la médiation numérique l’enseignement des « savoirs non digitaux » (français, mathématiques,  histoire, langues étrangères, etc.) ?

Une irrepressible technofrénésie érige « le numérique » en « ultime graal éducatif », sommant la pédagogie de « s’adapter » à « l’outil numérique » : ne serait-ce pas plutôt l’inverse qui s’imposerait dans un monde qui tournerait sur son axe ? Des études montrent « au mieux l’inaptitude et au pire la nocivité pédagogique des politiques de numérisation du système scolaire ».

Alors, pourquoi une « telle ardeur » à vouloir digitaliser le dit système scolaire ?

Pour Michel Desmurgent, « il n’existe qu’une seule explication rationelle à cette absurdité » et elle est « d’ordre économique : en substituant, de manière plus ou moins partielle, le numérique à l’humain il est possible, à terme, d’envisager une belle réduction des coûts d’enseignement »… Notamment avec des enseignants peu qualifiés devenus « médiateurs » d’un « savoir » délivré par des logiciels pré-installés… Car enfin, « dans les faits, le numérique est avant tout un moyen de résorber l’ampleur des dépenses éducatives » – et il « projete l’enseignant qualifié sur la longue liste des espèces menacées »… Tout ça parce qu’un bon professeur « coûte trop cher » ? Peut-on mourir de… « l’économie numérique » ?

 

Le coût caché du numérique

 

La  « révolution numérique » a un coût qu’il devient impossible de dissimuler. Du seul point de vue environnemental, le surcoût de notre surinvestissement dans la technosphère et l’hypercomplexité est si astronomique qu’il devrait mobiliser illico les « alarmistes climatiques » : le péril écologique est d’abord numérique…

Mais le devenir des digital natives n’est pas intégré par la déraison chiffrée qui mène notre « civilisation » à sa perte. Cette génération d’ores et déjà sacrifiée par la submersion « numérique » pourrait-il miser encore sur une chance de s’élever à son « humanité » ? L’usage immodéré des « technologies numériques » dégrade considérablement notre capacité d’attention – réduite désormais à celle…d’un poisson rouge tournant en rond dans son aquarium.

S’agissant de la conduite automobile, « l’incroyable capacité des notifications et usages mobiles à kidnapper l’attention » des « ordinateurs de bord » comme des smartphone et autres gadgets à écrans augmente « massivement le risque d’accident »…

Une  humanité annoncée « augmentée » serait-elle en train de se réduire à… celle des machines qu’elle obstine à fabriquer en détruisant sa planète ?

Notre « dévorante frénésie numérique » nous précipite bel et bien dans le mur. Celui du réel qui ne cède pas, lui, aux dénis ou aux injonctions de ce tsunami « numérique »… Alors que notre demeure terrestre brûle et que la vie disparaît à bas bruit, pouvons-nous consentir béatement à notre « dématérialisation » et à notre volatilisation dans « le virtuel » ?

Quand bien même la seule vérité qui nous constituerait est celle de notre fin promise, pouvons-nous consentir à mourir avant terme et avant tout accomplissement au seul « profit » de « l’industrie numérique » ?

 

Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital – Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 430 p., 20 €

 

 

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Quel avenir laisse à l’espèce présumée humaine l’hégémonie d’un mode de pensée technologique et économique sur la vie, les reins et le coeur de chacun ?

 

Le système immunitaire de notre corps social aurait-il été désactivé par l’exponentielle excroissance d’un organisme étranger se développant dans ses tissus en parasite ? Cet alien prospère en corps étranger qui siphonne toutes les ressources vitales de son hôte. Dans un livre publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1992, le pédagogue et critique des médias Neil Postman (1931-2003) observait cette mutation à l’oeuvre dans les tissus nécrosés d’une postmodernité dérégulée, désindustralisée et désenchantée : le « développement incontrôlé de la technique détruit les sources vitales de notre humanité » et crée une « culture dépourvue de fondement moral » au seul bénéfice d’un nouveau clergé d’ « experts » qui contrôle tous les rouages de ce nouvel « ordre des choses » et en dicte les rituels.

 

Une « technocratie totalitaire »

 

Est-il possible encore de penser l’avenir d’un monde commun hors de la pensée économique et technique dominantes ? Ou faudrait-il rendre les armes et les âmes au monopole de la technique ?

Le livre de Postman est paru voilà une génération, bien avant la croissance exponentielle d’Internet et des « réseaux sociaux », l’addiction hébétée des digital natives à leurs écrans, les bonnes fortunes non moins exponentielles des dealers du « numérique » – et la virtualisation du monde… Le célèbre théoricien et critique américain des médias analysait la fascination de ses contemporains pour une technologie déjà invasive devenue  cette «  grande force qui façonne nos imaginaires comme nos expériences du monde et des autres » jusqu’à la dissolution de tous les fondamentaux.

En son temps, Postman faisait ce constat clinique : l’espèce présumée humaine est entrée dans l’ère de la Technopoly qui se substitue aux stades culturels antérieurs. D’abord, il y eut les « civilisations de l’outil » apparues avec homo habilis. Puis les « technocraties » apparues avec l’invention de la machine à vapeur par James Watt (1765) et la parution de La Richesse des nations  (1776) d’Adam Smith – l’Homo oeconomicus prend le pas sur la « nature humaine » dans la civilisation thermo-industrielle…

Préfacier de la première édition en français de l’ouvrage, l’historien François Jarrigue  rappelle que la Technopoly est d’abord une « technocratie totalitaire qui, loin de rompre avec les logiques de l’ancien monde industriel, les exacerbe et les pousse à son terme ».

Dans la phase de technocratie qui s’épanouit dans l’Amérique du XIXe siècle, la technique « s’émancipe de la morale ». Car « la technocratie n’a qu’une seule préoccupation : inventer des machines »… Après tout, « que ces machines transforment la vie des gens est considéré comme une évidence et le fait que ces mêmes gens soient parfois traités comme des machines est considéré comme la condition nécessaire et malheureuse du développement technique ». Fort logiquement, « le développement technique échappe à la maîtrise du politique et du culturel » et précipite l’humanité dans l’ère de la Technopoly, celle de la « soumission de toute forme de culture à la souveraineté des machines et de la technique ».

Postman définit la Technopoly comme une société qui « ne dispose plus d’aucun moyen de défense contre l’excès d’information ».

Car en Technopoly, « le lien entre l’information et les aspirations humaines a été rompu ». Une telle société est impuissante à réguler ce déchaînement d’informations  déconnectées de tout sens ou finalité qui ne s’adressent à personne en particulier dans une hypervolatilité qui ne bénéficie qu’aux joueurs du « coup d’avance »… Il en résulte une excroissance bureaucratique pour  coordonner les innombrables bureaucraties additionnelles et surnuméraires qui soumettent toutes les sphères de la société au lieu d’être à son service. Le clergé de la Technopoly ne parle pas de valeurs comme la « droiture », la « bonté » ou la « clémence ». Mais il assène les mots d’ordre d’ « efficacité », de « compétitivité », de « rentabilité » ou de « performance » – les nouveaux mantras d’une religion nouvelle : « La bureaucratie, l’expertise et les outils techniques sont devenus les principaux moyens grâce auxquels la Technopoly prétend contrôler l’information et apporter de l’ordre et de la cohérence ».

Dans sa dystopie, Le Meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley (1894-1963) considère l’émergence de l’empire d’Henry Ford (1863-1947) comme « le moment décisif du passage d’une technocratie à une Technopoly ». Huxley mesurait le temps en référence au constructeur automobile : « Avant Ford » (BF pour Before Ford) et « Après Ford » (AF pour After Ford). Mais chaque historien proposera ses propres références – et Postman distille ses repères comme autant de signes révélateurs de l’apparition de la Technopoly, avec l’application des principes du « management scientifique » de Frederick W. Taylor (1856-1915)  dès 1910 non seulement à l’entreprise mais aussi à l’armée, à la justice, à l’éducation, l’Eglise et la famille…

 

La machination

 

La technique hégémonique n’a cure des recommandations d’Hippocrate, soucieux avant tout de ne « pas nuire »… Désormais, la pratique médicale et les patients se retrouvent « totalement dépendants des données générées par les machines » : l’information provenant d’un patient a « moins de valeur que celle produite par une machine » tout comme le jugement du médecin, aussi expérimenté fût-il, a « moins de valeur que les calculs d’un appareil »…

Puisque la technique « en elle-même tend à fonctionner indépendamment du système qu’elle sert », elle devient « autonome, à la manière du robot qui n’obéit plus à son maître » – ou à celle d’un marteau sans maître écrasant le vivant sans état d’âme

Quelle place reste-t-il à l’humain dans toute cette machinerie ? Quel espace lui concède encore cette machination ?  « Dans une culture où la machine, avec ses opérations impersonnelles et répétables à l’infini, est une métaphore du contrôle, considérée comme l’instrument du progrès, la subjectivité devient foncièrement inacceptable »…

Après avoir dissous toute forme d’autorité morale, « le récit de la Technopoly prend la forme d’un dogme qui prône un progrès sans limites, des droits sans responsabilités et des technologies  sans conséquence ». C’est bien connu : on ne s’oppose pas à la « marche du progrès » – quand bien même elle s’emballerait à tombeau ouvert vers l’abîme… Mais il n’y a plus ni pilotes, ni responsables ni coupables du crash final…

Bien évidemment, Neil Postman proposait sans illusions un « retour aux fondamentaux, dans un sens très éloigné de celui des technocrates – et allant à l’encontre de l’esprit de la Technopoly ». Jusqu’à nouvel ordre, rêver était encore permis…

Une génération après, le paysage technologique s’est complexifié jusqu’à la congestion, tant des organismes assignés devant écrans que du corps social. Dans un monde sans boussole, une technolâtrie dominatrice et sans conscience détruit le socle vital d’une espèce décérébrée dont elle assèche les sources vitales.

La limite semble bel et bien atteinte  – celle au-delà de laquelle le ticket pour « la réalité » n’est plus valable… Mais justement la Technopoly et l’espace numérique ne connaissent pas de limites à leur expansion… L’herbe les fleurs et la possibilité d’une vie vraiment « intelligente » repousseront-elles après le reflux du tsunami numérique?

 

Les Affiches-Moniteur n°79 du 1er octobre 2019

Neil Postman, Technopoly – Comment la technologie détruit la culture, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 224 p., 18 €

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Mirko Beljanski (1923-1998) a consacré sa vie à la lutte contre le cancer. Le chercheur en biochimie laisse un héritage de 133 publications scientifiques, deux livres, onze brevets – et un traitement naturel articulé autour de compléments alimentaires aux vertus curatives éprouvées. Mais il y a eu une bien mystérieuse « affaire Beljanski » ainsi que le rappelle sa fille, Sylvie Beljanski, dans un récit haletant qui interpelle : la recherche frénétique de profit en matière de santé publique est-elle  concevable – et soutenable ?

 

Voilà près d’un demi-siècle, le 23 décembre 1971, le président Richard Nixon (1913-1994) déclarait « la guerre au cancer ». Ce « fléau des temps modernes » devait être éradiqué en 1976, date anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Cette victoire-là n’est jamais arrivée… Trois décennies plus tard, en 2004, la couverture du magazine Fortune interroge : « Pourquoi perdons-nous la guerre contre le cancer ? ». Que s’est-il passé après des centaines de milliards de donations diverses injectés dans la recherche contre le cancer ?

« Le cancer » n’est plus seulement une maladie à éradiquer –un fléau qui continue de « prospérer » : il est devenu une industrie lourde qui « pèse » des centaines de milliards et « prospère » sur sa trajectoire, constate Sylvie Beljanski, la fille du chercheur décédé :

« L’industrie du cancer a travaillé sur la base de l’hypothèse qui se réalise, selon laquelle le marché du cancer va croître et non se réduire, et elle s’est dévoyée »…

 

Une ténébreuse affaire

 

Le 9 octobre 1996, au petit matin, un commando d’une dizaine de gendarmes cagoulés du GIGN investit le laboratoire de Mirko Beljanski à Saint-Prim avec des maîtres-chiens – et un hélicoptère… Le septuagénaire, docteur es sciences devenu directeur de recherches honoraire du CNRS, est arrêté avec sa femme – voire irradié, semble-t-il, après vaporisation d’une mystérieuse substance dans son laboratoire sous prétexte de possible « radioactivité »… Deux ans plus tard, l’homme dont on a brisé la réputation meurt d’une leucémie myéloïde aigüe, avant le terme d’un procès verrouillé et sans fondement véritable qui tient du harcèlement judiciaire : « L’enjeu de ce procès ne consistait pas vraiment à faire juger un homme mais à effacer complètement quelque chose d’extrêmement important. Et si l’ordre écrit allait  jusqu’à ordonner la destruction de tous les produits et donées scientifiques associés à ses travaux, il n’était pas exagéré d’imaginer un ordre non écrit exigeant la destruction de l’homme lui-même ».

Pourquoi tant d’acharnement contre un paisible scientifique retraité, passionné par son métier, qui s’est juste donné pour mission de guérir ses semblables avec des extraits naturels ? Il se trouve que ses recherches ont contrarié des intérêts puissants et un homme en particulier, le Prix Nobel Jacques Monod (1910-1976), directeur de l’Institut Pasteur (1971-1976) dont la dogmatique se trouva mise en cause ainsi que le « politiquement correct » qui était alors aux « thérapies géniques ».

Il se trouve aussi qu’un malade célèbre, le président François Mitterand (1916-1996), utilisait les produits naturels de Beljanski qui lui avaient permis de finir son second mandat, « contre toute attente »… Mais à la mort de l’homme d’Etat, en janvier 1996, les « forces adverses » se déchaînent contre le chercheur. Sa fille, Sylvie, avocate à New York, prend en main la défense de ses parents et crée en 1999 la Fondation Beljanski. En 2002, la Cour européenne des droits de l’homme rend justice au chercheur dans le cadre de l’affaire « Beljanki contre la France » en condamnant notre pays pour n’avoir pas instruit le dossier dans un délai raisonnable…

Rejeté par la « communauté oncologique conventionnelle », Mirko Beljanski avait mis au point quatre compléments alimentaires bénéfiques pour les malades cancéreux. D’abord, il a développé deux extraits de plantes (Pao Pereira et Rauwolfa vomitoria) qui se sont révélé efficaces notamment contre les cellules souches cancéreuses pancréatiques et celles du cancer ovarien. Un autre complément – les fragments d’ARN issus d’E. Coli non pathogènes – stimule la production de globules blancs et de plaquettes. Enfin, l’extrait spécial de Ginkgo biloba a été utilisé avec succès pour prévenir la formation de cicatrices anormales à la suite de radiothérapies ou d’opérations.

Sylvie Beljanski rappelle les démêlés de son père avec un certain… Jacques Servier dont le « savoir-faire » consistait à dénaturer des produits naturels pour en extraire de la valeur. Car les dits produits naturels sont « reconnus depuis longtemps comme d’excellentes amorces pour la mise au point de médicaments ». Mais « quand une molécule est modifiée et synthétisée pour satisfaire aux exigences de la réglementation des brevets, elle devient souvent extrêmement toxique »… Et Beljanski s’était confié en toute naïveté au rusé Servier…

Nous vivons dans un monde dénaturé et toxique, envahi par les technologies, dont les perturbateurs endocriniens et autres poisons déstabilisent notre ADN et provoquent le cancer, comme l’avait montré Beljanski : « Bien en avance sur son temps, il a considéré la déstabilisation progressive et cumulative de l’ADN comme la cause profonde du cancer, alors que ses pairs recherchaient des mutations. Cela l’a conduit à créer son propre test de la cancérogénicité : l’Oncotest. Cet outil unique d’analyse mesure le degré de déstabilisation de l’ADN induit par certains produits. Ce test lui a également permis de faire une autre découverte majeure : il a identifié des extraits naturels fiches de certaines molécules anticancéreuses. »

Cet  « environnementaliste convaincu » a voulu faire bénéficier ses semblables des « propriétés anti-cancérogènes de certaines molécules naturelles ». Le succès de ses extraits fut « vécu comme l’insulte suprême par la direction de l’Institut Pasteur ». Il fut présenté en charlatan – des « journalistes » avaient pour « mission de créer de toutes pièces un scandale » ainsi que l’a révélé un « repenti » de ce  système-là…

Depuis, Sylvie Beljanski se bat pour rétablir la vérité : « La liberté et la sécurité de mon père, et ensuite son droit à la vie ont fini par lui être dérobés par le détournement d’institutions occidentales modernes. La vie est-elle vraiment beaucoup plus précaire dans les jungles non régulées ? La notion occidentale de « droit à la vie » inclut-elle le droit à la maintenir via l’accès universel aux soins de santé ? »

 

 

Un héritage scientifique préservé… non sans mal

 

Si le mal est fait et si un homme a été brisé puis tué, son oeuvre reprend racine sur un terreau plus favorable, au « pays de la seconde chance » : « L’homme avait disparu mais son savoir-faire avait survécu ».

Depuis, des milliers de patients suivent les traitements originaux de Mirko Beljanski. Mais que d’années perdues…

Dans un livre qui se dévore comme un thriller scientifique, Sylvie Beljanski raconte les « coïncidences » pour le moins étranges qui entravèrent son projet (dont la mort de partenaires précieux…) et les péripéties pour se réapprovisionner – dont une folle équipée en pirogue sur un cours d’eau infesté de piranhas en Amazonie pour accéder à un village perdu, exportateur de coeurs de palmiers, où le Pao pareira prospèrait. A peine identifiée, cette source d’approvisionnement est à nouveau compromise par la corruption ordinaire (cet autre cancer…) qui confisque aux Indiens leur terre…

En 1955, le président Eisenhower (1890-1969) annonçait, après la découverte du vaccin contre la polio : « Dans vingt ans, nous aurons vaincu le cancer ». Effectivement, souligne Sylvie Beljanski, « la lutte contre le cancer a connu un virage décisif en l’espace de vingt ans, du fait que c’est en décembre 1975 que Beljanski a présenté un produit anticancéreux et non toxique à Jacques Servier »…

Vingt ans après le saccage du laboratoire de ses parents, Sylvie Beljanski n’est pas encore au bout de ses découvertes : les travaux de son père, dont elle a patiemment reconstitué le puzzle, allaient au-delà du Pao pereira, du Rauwoflia vomitoria, du Ginkgo doré ou des fragments d’ARN. Malades et passionnés peuvent désormais échanger à la Maison Beljanski sise 317 East 53rd Street à New York (NY 10022), une boutique-salon de thé conçue pour accueillir  tous événements relatifs aux divers aspects de la santé. On sait désormais, grâce notamment aux travaux de Mirko Beljanski, que la maladie n’est pas un hasard. L’important n’est-il pas alors de cultiver sa capacité à « rester en bonne santé » ?

 

Pour en savoir plus :

Natural Source International

www.natural-source.com

 

Sylvie Beljanski, Gagner la lutte contre le cancer – La découverte dont la République n’a pas voulu, éditions Le Souffle d’Or, 272 p., 22 €

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En fabulant sur la « fin du monde », les fictions postapocalyptiques nous parlent-elles de notre présent sans espoir afin de nous faire entrevoir des brèches et des possibles dans la « catastrophe civilisationnelle » en cours ?  La destruction imaginaire de notre monde ne serait-elle pas plutôt celle du « mode d’existence qu’il implique » ? Ne s’agirait-il pas plutôt de sortir d’une postmodernité dévastatrice afin de réinventer un nouveau commencement « malgré tout » ?

 

 

Est-il concevable qu’une « société » tue ses propres enfants – voire toute forme d’avenir sur Terre ? Les fictions de fin du monde n’ont pas attendu la controverse entre partisans de la thèse du « réchauffement climatique » et « climatoseptiques » ni la catastrophe de Fukushima pour alerter sur ce qui menace les populations. Dès le commencement de la Révolution industrielle, rappelle Jean-Paul Engélibert, l’universelle fabrique de fictions s’est mise en branle avec Le Dernier Homme (1805) de Jean-Baptiste Cousin de Grainville (1746-1805) qui mettait en scène des Jardiniers attendant le Déluge.

D’emblée, l’industrialisation a suscité la défiance de esprits avertis qui, à l’instar de Charles Fourrier (1772-1837), s’inquiétaient de la dégradation de l’environnement, déjà observable dès le Premier Empire.

En éclairant d’une lumière crue « l’évidence d’un monde qui court à sa perte », les fictions postapocalyptiques dissipent tout faux espoir et réarment les consciences pour imaginer d’autres mondes possibles : « La littérature ne doit pas consoler. Au contraire, elle doit nier l’idée de salut, refuser le désir de consolation : elle doit affirmer l’énergie du désespoir. C’est là sa force, au moins pour la raison que c’est à cette condition qu’elle ne conduira pas au renoncement. Survivre à la fin du monde suppose que les rêves ne soient pas consolateurs. La fiction ne doit entretenir aucun espoir, c’est ainsi qu’elle donnera au rêveur l’énergie de survivre, ou du moins qu’elle ne la lui retirera pas. »

 

« Regarder l’histoire depuis l’après »…

 

Pour le philosophe Jean-Luc Nancy, la « menace globale et persistante de l’anéantissement de l’humanité résulte de l’interconnexion qui absorbe toutes les sphères de l’existence des hommes, et avec eux de l’ensemble des existants ». Cette intrication exacerbée entre « le capitalisme et le développement technique ne laisse aucune marge aux êtres vivants pris dans la connexion d’une équivalence et d’une interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs ».

Professseur de littérature comparée à l’université Bordeaux-Montaigne, Jean-Paul Engélibert rappelle à propos de Fukushima qu’il n’y a « pas de catastrophes naturelles mais seulement une catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion et qui est justement l’intrication des techniques et de la nature, l’interdépendance, sous le régime de la technique et du capital, de toutes les dimensions de l’existant ».

Si on ne peut pas se préserver de cette « catastrophe civilisationnelle » avec les moyens de cette même civilisation devenus notre mode d’existence, autant en sortir par un saut dans l’imaginaire : « Regarder l’histoire depuis l’après, c’est prendre acte des ruines, nier l’idée de progrès et dire les restes. C’est se donner le lieu d’où réveiller les morts et, peut-être, commencer à reconstruire. »

Les fictions postapocalyptiques, de Margaret Atwood à Antonio Saramago, permettent une « critique radicale » du système qui précipite notre fin : « C’est une représentation de notre présent qui se situe fictivement dans l’avenir pour le déjouer : nous placer dans le temps de la fin pour nous mettre en position d’imaginer comment prévenir la fin des temps »…

Elles créent une « véritable conscience tragique : fabuler la fin du monde n’est synonyme ni de l’espérer ni de désespérer de l’éviter, mais peut signifier tenter de la conjurer et ainsi rouvrir le temps ».

Imaginer la fin des temps, ne serait-ce pas aussi rendre son sens à l’expression « faire de la politique » – celui qui consisterait à « lutter pour faire advenir un monde qui mérite d’être vécu » ?

Contre le « grand récit du progrès », les fictions de fin du monde « mobilisent le mythe de la destruction universelle » et oeuvrent à la « restauration d’un sacré quand la modernité a soumis toutes les sphères de l’existence au calcul et à rationalité économique » … La roue (dentée…) du progrès fait dévaler les espèces à tombeau ouvert sur la pente de leur effacement mais la catastrophe ne mène-t-elle pas aussi à l’utopie ?

 

Une utopie de l’après ?

 

Pour nombre de ces fictions de fin du monde installées dans notre « anthropocène », la destruction absolue rend possible « l’utopie du commun ». Ne nous prouvent-elles pas amplement, comme l’écrit Margaret Atwood, que jusqu’alors nous avions mis en oeuvre de « bien meilleures idées pour faire de la terre un enfer plutôt qu’un paradis » ? Les récits d’un monde néoféodal « où les riches s’isolent derrière de hautes murailles des territoires ravagés » sont monnaie courante depuis deux siècles. Elles nous parlent bien d’un « pire des mondes » réduit à sa machinerie et livré à la prédation sans borne d’exploiteurs/pollueurs dont les crimes contre l’environnement (« le climat »…) demeurent impunis alors que le droit le plus élémentaire d’habiter notre  commune demeure terrestre est interdit aux dépossédés : « La dystopie de l’hypermodernité est encore une façon de représenter l’apocalypse »…

Une société vivable se doit de penser son rapport à la technique et à ce qui la détermine fondamentalement – elle se doit de préserver la possibilité d’une vie de l’esprit et de respect du vivant contre la pression d’un présent sans présence véritable à soi et aux autres.

Ne s’agirait-il pas, finalement, de faire advenir l’inestimable d’un paradis possible pour la communauté des espèces en portant notre attention, pendant qu’il en est encore temps, à ce qui seul est susceptible de résister à l’apocalypse annoncée plutôt que d’avoir à imaginer ce qui lui succéderait ? Et si le délai qui nous sépare de la fin promise n’était pas une avenue ouverte à la capacité de prédation illimitée de quelques uns, toujours prompts à jouer « le coup d’avance » sur une scène de catastrophe investie en scène de crime aux indices effacés, mais une opportunité offerte à des « stratégies intersticielles » de transformation pour le meilleur plutôt que pour le pire ? Ce serait le ressort non pas d’une « littérature engagée » mais simplement engageante et fertilisante…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde – la puissance critique des fictions de l’apocalypse, La Découverte, 240 p., 20 €

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Une jeune révoltée d’autrefois, Rirette Maîtrejean (1887-1968), s’est arrachée à sa condition pour devenir l’une des chevilles ouvrières du mouvement anarchiste.

 

« Plutôt l’amour sans le mariage que le mariage sans l’amour » trépigne la petite Rirette à tout juste seize ans. En ce printemps 1903, elle venait de perdre à la fois son père Martin, un vaillant entrepreneur de maçonnerie emporté par une entérite et son grand-père Léonard, inscrit comme chiffonnier sur les registres de l’hôpital de Tulle.

Voilà ses projets d’études à l’Ecole normale bien compromis. Elle rêvait juste de devenir institutrice… Et voilà Jeanne, sa désormais veuve de mère, une fille de cultivateurs âpres au travail sur une terre où le roc affleure, qui insiste pour la marier… Histoire de  lui assurer un semblant de subsistance en cette époque qui n’était belle que pour les biens-nés emportés au trot de leurs beaux équipages hippomobiles.

Pour la petite brune bouclée au visage rond et volontaire, les partis se bousculent au portillon mais elle se cabre : contracter mariage dans ces conditions, ne serait-ce pas s’adonner à la plus hypocrite des prostitutions ?

Pas question de laisser à quiconque le droit de décider de sa jeune vie. La petite, née Jeanne Estorges, a adopté le diminutif de son deuxième prénom. Elle décide de changer cette aride réalité corrézienne en une autre, bien plus aventureuse et tintante, sur les pavés de la Ville-lumière. Elle a eu son enfer, elle aura son paradis ! Un matin d’hiver 1904, elle monte dans un train pour Paris. Elle avait tant rêvé de la capitale, celle-ci est tellement plus vraie dans sa tête emplie de lectures que son désolant coin de campagne… Elle ne serait ni ouvrière ni épouse de cultivateur, elle avait bien trop d’éducation pour ça !

Paris s’enivre d’absinthe, d’Art nouveau et de fêtes cruelles, mais Paris lui donne sa chance – à commencer par celle de poursuivre son interruption interrompue et d’élargir ses connaissances. Rirette découvre les universités populaires qui permettent aux humbles de recevoir l’enseignement d’intellectuels éminents et suit le soir les cours d’études sociales à la Sorbonne. Comme nombre de jeunes filles de son âge qui refusent « le sort que la société leur réserve, entre mariage et exploitation », elle fréquente les Causeries populaires et rencontre l’ouvrier sellier Louis Maîtrejean. Elle l’épouse en septembre 1906 et lui donne deux filles, Chinette et Maud – « aimer hors des cadres convenus » n’assure pas nécessairement de techniques contraceptives infaillibles…

 

Amours libres et libres pensées

 

Leur milieu prône la liberté sexuelle et la camaraderie amoureuse. Rirette s’éprend de Maurice Vandamme (1886-1974), un étudiant en médecine « amour-librettiste » et conférencier apprécié qui signe « Mauricius » des chroniques dans l’hebdomadaire l’anarchie (avec un « a » minuscule) fondé en avril 1905 par Anna Mahé et l’autodidacte Libertad (1875-1908). Elle quitte son mari au printemps 1908 pour vivre la belle aventure avec Mauricius avec qui elle partage un pavillon au bord de la Seine, à Champrosay, ainsi que la direction du journal.

Dans ce paradis pour peintres (Delacroix y avait son atelier), elle se retrouve plongée au coeur d’un des plus sanglants conflits sociaux de la Belle Epoque, avec la grève des ouvriers des sablières de Vigneux-Draveil.

Retournés à Paris, les amants donnnent des conférences itinérantes. Grâce à celles-ci,Rirette rencontre un jeune Russe, Victor Kibaltchiche, qui allait devenir célèbre sous le nom de Victor Serge (1890-1947). Elle assure avec lui, à partir de juillet 1911, la direction de l’anarchie transférée à Romainville.

Si les anarchistes méprisent « l’argent », celui-ci n’en constitue pas moins un problème pour qui veut vivre libre, sans entraves… Inquiétée à cause des crimes motorisés de la « bande à Bonnot » que Victor avait soutenus dans l’anarchie, Rirette se retrouve en préventive à Saint-Lazare pour deux Browning provenant du hold-up d’une armurerie, retrouvés chez elle lors d’une perquisition le 31 janvier 1912… Acquittée au bout d’un an, elle voit ses « souvenirs » (remaniés par un journaliste…) publiés en août 1913 sous forme de feuilleton estival dans Le Matin… Ce qui lui vaut de durables inimitiés dans le milieu anarchiste…

Elle ne renie rien de ses principes et travaille comme dactylographe et correctrice chez l’imprimeur Issac Rirachowsky puis à Paris soir. Après la révolution d’Octobre, Victor retourne en Russie et Rirette adhère au Syndicat des correcteurs, où les anarchistes sont bien représentés.

Sa fille Maud, devenue couturière, épouse en 1932 un photographe espagnol, José Aulestia et Chinette, secrétaire chez la couturière Elsa Schiaparelli, épouse un photographe français, Raymond Ubel. Rirette s’installe au Pré-Saint-Gervais, dans les HBM de la Seine, l’une des premières cités-jardins de la banlieue parisienne. Correctrice à Libération, journal créé durant l’Occupation, elle sympathise avec le jeune Albert Camus. En pleine Guerre froide, elle a la douleur d’apprendre la mort, survenue le 17 novembre 1947, de son camarade de lutte Victor Serge durant son exil mexicain – il y avait fui la terreur stalinienne et la persécution du Guépéou…

Jusqu’à la fin de sa vie vouée à la circulation des idées, elle poursuit son travail de correctrice. La cécité la gagne et elle s’éteint le 14 juin 1968 à l’hospice de Limeil-Brévannes – elle avait maintenu sa flamme indomptée juste pour entendre ses idéaux de jeunesse tenir enfin le « haut du pavé » dans les clameurs de la rue…

Depuis ses seize ans, elle refusait de se meurtrir davantage aux arêtes de ce qu’une « réalité » établie par d’autres peut avoir d’offensant et d’attentatoire à la dignité humaine. Sa réalité à elle refusait de baisser la tête et les bras, de courber l’échine et de se fondre dans « la vie piétinante de la multitude » – la seule que leur réservait une société « si dure aux femmes et aux pauvres ».

Son feu ne s’est pas éteint sous les cendres de tous les avenirs volés, à l’heure du précariat généralisé où une humanité « diminuée » découvre cette vérité énoncée par son contemporain parfait, l’écrivain communiste Louis Guilloux (1899-1980) : « La vérité, ce n’est pas qu’on meurt : c’est qu’on meurt volé ».

Anne Steiner, Les En-dehors – anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », L’Echappée, 248 p., 19 €

 

 

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« Ils ont couru après des riens, et ils ont été comptés pour rien »

Jérémie

 

Alors que nos sociétés découvrent qu’à l’ère de l’instantanéité numérique, elles ne disposent plus d’aucune espèce d’appui possible dans la Nature, un livre à trois voix autopsie le chaos contemporain. Ses auteurs, animateurs de la revue « Ligne de Risque », opposent à la prédation sans limites du Marché global un « renversement des clartés » en retournant le verbe dans la plaie d’une époque de spoliation générale.

 

Une autruche qui consentirait à lever sa tête du sable ou une dinde de son écran seraient-elles capables de réaliser qu’elles sont entrées dans « l’âge de la fin » – quand bien même elles n’y seraient pour rien ? Une fin d’ores et déjà… derrière elles ?

Alors que l’inéluctabilité même de cette fin s’est inviscérée dans leur métabolisme d’animal terminal, elles continuent à vouloir faire comme si, à la manière de ces volatiles sans tête se croyant assurées de leur becquetée de futilités et d’insignifiance, alors que plus rien ne supporte l’aventure vitale de leur espèce… Mais, comme dirait l’expert en Cygnes noirs Nassim Nicolas Taleb, que pourrait apprendre une dinde sur ce que lui réserve Noël en se fondant sur son expérience des mille jours précédents ?

Désormais, en ces temps de grande détresse, l’espèce animale présumée consciente est confrontée, à chaque rare éclair de lucidité qui illumine sa bulle, à « l’imminence de son effacement » comme le rappellent les trois auteurs de Tout est accompli qui citent Günther Anders (1902-1992) : « Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » – un délai étranglé dans « l’instantanéité des connexions numériques » d’une économie zombifiée qui détruit toute perspective d’avenir.

 

La mise sous écrou numérique

 

Les flux du grand brouillage numérique dictent leur tempo et ajustent chaque individu présumé conscient, entre les parois d’une prison électronique auto-gérée, à une mise en concurrence implacable à l’échelle planétaire  et à un totalitarisme marchand ne supportant aucune entrave : « Le plus grave, peut-être, c’est la tendance dominante à traiter nature, travail et monnaie comme des marchandises alors que de manière évidente aucune de ces trois notions ne peut être réduite à une chose mobilière destinée à être vendue. En effet, nous avons part à la nature du seul fait d’être nés, et réduire celle-ci à l’état de marchandise nous expose forcément au même sort. »

Mais l’évidence même de cette irréductible part de réalité est passée par pertes et profits par les maîtres des algorithmes qui construisent et imposent la leur(re…) :

« Les Temps modernes avaient mis l’ « Homme » en position de souveraineté en lieu et place de Dieu. Mais l’ « Homme » est supplanté à son tour par quelque chose de plus puissant : la virtualisation du monde à travers la mise en réseau numérique. »

Désormais, le Dispositif « contrôle à partir du virtuel tout ce qui existe » et « s’impose comme seul réel », devenant, à la place du « Sujet », « l’unique sous-jacent à tout ce qui arrive », se produisant à l’infini à travers un « usinage frénétique » de ce qui est. En tant que « puissance transnationale » reliant toutes les oligarchies « affranchies de toute appartenance », le Dispositif « totalise la planète à travers la mise en joue nucléaire, les réseaux numériques et le Marché global ».

Depuis la Silicon Valley et Wall Street, des milliardaires  « rêvent de recalibrer l’espèce présumée humaine pour la rendre plus conforme au profit ». Ils  la passent au laminoir d’une déraison étroitement comptable et la réduisent en donnéees exploitables à merci comme ils réduisent la planète surexploitée en lignes de crédit. Ils envisagent même de réinventer cette espèce « à partir de la technique » avec des organes « remplaçables à volonté ». Si les transhumanistes et « nababs de la Silicon Valley » proclament vouloir « supprimer la mort », c’est parce qu’ils ne « l’envisagent plus comme une porte mais simplement comme un terme qui les prive de leurs biens » et met fin à leur monde, celui de privilèges indus où il suffirait aux uns d’ajouter d’un clic des zéros à leur rente pour disposer de la vie de tous les autres… Il est question d’ « augmenter » la « part non biologique » de chaque être voire de les « produire » en batterie par ectogenèse ? Ainsi  s’annonce « le règne des spectres » : « Ces derniers ne seront ni vivants ni morts. Ils n’auront plus de sexe, de genre, d’ancrage. Le Dispositif sera tout en eux, et ils ne seront à leur tour qu’un moment du Dispositif. »

Toutes les populations mondiales, « substituables les unes  aux autres », sont « requises au service du Dispositif », désormais leur alpha et leur oméga. Celui-ci « agence l’entièreté de ce qui existe ». Ces populations reconfigurées en « cyborgs unisexes » sont jetées en pâture au « Marché global », broyées par des puissances de calcul incommensurables et destinées à se fondre dans un tramage numérique – rivées inexorablement à l’illimité « comme succédané à l’infini »…

La faute à Galilée et à Descartes ? Aux Lumières ?

Dès l’éclosion de la cybernétique, son père fondateur Norbert Wiener (1894-1964) n’avait-il pas prévu que chaque être parlant allait être « sommé de devenir un moment du Dispositif – une fonction du flux » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « remettre l’hydre dans sa bouteille » ?

 

 

Dévastation générale à tous les étages…

 

 

Un homme se tient debout place de la République à Paris avec une pancarte au cou qui dit : « On m’a tout volé »… Il ne veut rien d’autre si ce n’est, peut-être, de témoigner de cet « invivable qui a pris la place de la vie » et menace tous ceux qui tentent de survivre dans ce qui n’est plus vivable ni une vie… Ne sommes-nous pas tous, sans vouloir le voir en face, en voie de spoliation accélérée dans une « société liquide » qui n’envisage chacun d’entre nous que « sous l’angle du calcul »? Certains ne commencent-ils pas à s’en rendre compte « à mesure que l’invivable s’élargit » ?

Pour les auteurs de ce livre à trois voix, l’attitude de l’homme à la pancarte « témoigne de l’expropriation dont les hommes sont aujourd’hui l’objet ».

Chacun de nous ne serait-il  « voué qu’à courir au-devant de son remplacement » dans une non-vie de rongeur peinant de plus en plus à faire tourner la roue de son infortune ? Les plus lucides ne se vivent-ils pas « comme déjà remplacés » à ce moment de l’histoire mondiale où « l’expropriation bat son plein » ? Les salariés ne se sentent-ils pas « soumis à un calcul d’intérêt en temps réel » qui les oblige à « travailler dans l’horizon de leur remplacement » ? Sans parler de ceux, de plus en plus nombreux, qui, décrétés « sans valeur économique », ne pourraient plus que porter leur dépouillement à la face de ce monde devenu celui d’une « immondialisation » dévastatrice…

Chacun de nous n’est-il pas sommé de participer au cycle de la marchandisation et de prendre sa place dans la file vers la déchetterie décrite à satiété par Michel Houellebecq ? N’est-il pas requis pour participer à la dévastation générale sous peine d’exclusion immédiate ? N’est-il pas voué à collaborer sans appel à son obsolescence et à hâter son propre effacement ?

 

Trouver le Passage

 

Tout serait-il vraiment accompli ? Le titre du livre exprime la dernière parole du Christ et propose une voie étroite pour échapper à la « confiscation générale » et à l’emprise du Dispositif. Multipliant les ouvertures bibiliques et rabbiniques, il entend rappeler que « même au coeur du nihilisme planétaire, il est toujours possible de trouver le chemin de l’indemne » voire une étincelle de conscience qui veillerait.

Alors que « la nature cybernétique du fonctionnement global menace les possibilités de toute existence vivante », il est possible de donner une chance encore à la vie et d’accéder à ce qui nous libère, là même où ça s’ouvre et nous répond, «  à ce point où chacun de nous se sépare de l’inessentiel »…

C’est bien connu, « le rapprochement de deux visages a un impact beaucoup plus vertigineux que la mise en relation de deux atomes »… Des alliances demeurent possibles en conscience et lucidité à chaque regard d’instant-lumière arraché à la pulsation perverse des bytes numériques, aux inputs et outputs de la machine infernale à broyer les vies. Chaque « habitant de l’antimonde cybernétique » garde la faculté de faire ce « saut ardent vers l’intérieur » (Maître Eckhart), de s’établir dans cette « part irréductible » de l’existence où il peut éprouver tant l’éloignement du divin que sa proximité.

Serait-ce là se payer de mots ou faire advenir un véritable événement de parole crevant l’écran de nos renoncements – de notre consentement à l’anéantissement ? Si demain n’est même plus l’espoir vaguement entrenu de meilleurs lendemains, est-il temps encore, envers et contre tout, de combiner force intérieure et agir commun dans ce mouvement qui nous met en mots voire en mots d’ordre pour renverser l’insoutenable ? Serions-nous encore capables d’un quelconque secours les uns pour les autres dans le déchaînement du ravage ?

Après tout, il y a bien des livres qui ne ressassent l’impossibilité d’une vraie vie hors du miroir aux alouettes électronique que pour mieux la réfléchir par un retour aux sources. Là aussi est la résistance du livre à l’écoute de ce qui se tarit pour en réécrire le jaillissement.

 

 

Yannick Haennel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Grasset, 366 p., 22  €

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Sexfriends

La grande « transformation digitiale » du monde reconfigure les modes de rencontres humaines et les stratégies de séduction. Mais sites ou « applications » et autres interfaces promettant pléthore sexuelle ou amoureuse ne font-ils pas écran à ce qui produit réellement de la rencontre ? Un philosophe invite à une immersion dans les écosystèmes sexuels contemporains et à une saisie de ce qui peut vraiment faire rencontre entres les lignes sautillantes du grand brouillage numérique…

 

 

 

Le désir fait-il rencontre par des intermédiations  technologiques ? Les sites de rencontres et autres « applis » semblent faire partie du quotidien de millions de Français techno-zombifiés et « accros » des écrans, petits et grands… Le woueb semble avoir remplacé les petites annonces ou autres agences matrimoniales d’antan pour devenir le terrain de jeu d’une drague planétaire qui crève les écrans et fait du meilleur des cybermondes un catalogue de « profils » à  ciel ouvert, hackable à volonté. La force d’attraction de ces prothèses technologiques semble reposer sur la promesse de « l’immensité des possibles » dans les flux ininterrompus des agencements cybernétiques.

Mais cette immensité d’une base de données universelle est-elle simplement vivable? Que produisent vraiment les noces d’une présumée « liberté sexuelle » et du turbo-capitalisme de plateforme ? Que rencontre-t-on vraiment dans le miroir électronique et dans le scintillement bleuâtre de ses promesses ? Celles-ci sont-elles vraiment tenues ou tenables dans le grand brouillage numérique d’un monde de rendements décroissants où il n’y en aurait jamais assez pour tous?

 

L’entre deux et l’en même temps…

 

Au carrefour de la philosophie, du développement personnel et du reportage, le philosophe Richard Mèmeteau invite à une prise de conscience « écologique » de la drague numérique entre désillusions, mésusages – ou… l’inespéré. Observateur de la vie pop culturelle (aux Inrocks, à Audimat ou à la Revue du Crieur) et praticien de cette connectivité, il s’essaye à déplacer les lignes de front de l’exercice du désir et à croiser les fils – ceux de la tuyauterie numérique où chacun tente de tisser son lien à soi pour croiser les fils d’un autre et faire tissage voire transmutation de ce que l’on peut  saisir dans la lumière bleuâtre et sautillante d’un écran…

Dans ce monde où tout s’achète ou se vend, le nombre des célibataires ne cesse de croître – et « le monde marchand s’est organisé pour qu’ils chantent tous ensemble la grande chanson de l’amour encore plus faux et plus fort que d’habitude », en leur fournissant des « outils » à cet effet…

Richard Mèmeteau précise d’emblée qu’il faut « prendre acte qu’aucune technologie ne fera le travail de la rencontre à notre place ». Car enfin, « si les applications de rencontres marchaient vraiment, elles deviendraient vite inutiles »… Mais « l’expansion de la drague numérique ne conduit pas à une multiplication générale des relations sexuelles » – là n’est pas le but de ces « applis »…

D’évidence, sur ce marché de la drague « en ligne », toutes  les têtes de bétail des « plateformes » sont des produits : « là où il y avait du théâtre et du jeu, il n’est plus censé y avoir que de la marchandise »…

Si un « désir très local » peut entrer en résonance avec les « flux d’orgones qui parcourent atmosphériquement la planète », cette utopie du « tous connectés » n’en éloigne pas moins, à chaque connexion, de la pratique d’un « monde empathique, unifié et hédoniste ». La présumée « liberté sexuelle » suppose une « certaine a-sentimentalité du plaisir » mais pourquoi ne donnerait-elle pas une chance ou une certaine existence à l’amour ? Schopenhauer ne disait-il pas que « l’incertitude d’être aimé en retour n’a jamais empêché personne d’aimer » ? Le plus intéressant ne commencerait-il pas « après », lorsque chacun se retrouve dans son « plus simple appareil d’égoïsme assouvi » ? Là, dans cet autre état d’être où « ça résonne » enfin, chacun n’est-il pas libre d’établir des liens de confiance réciproque et de devenir une « meilleure personne » ? Bref, de revenir à la « vraie vie »  et à ce qui  fait vraiment rencontre après l’échange des fluides ? Encore faut-il avoir assez de présence à soi pour accueillir la présence de l’être comme de l’autre – et assez d’amour pour rencontrer…

C’est juste là où ça se lie après s’être saisi, lorsque les feux se sont croisés, qu’apparaît la voie alternative des sex friends  empruntée par Richard Mèmeteau – une éthique « minimale en son principe mais riche en ses prolongements ».

Richard Mèmeteau, Sex friends – comment bien rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, La Découverte, 192 p.

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