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Archive for the ‘Livres’ Category

Une jeune révoltée d’autrefois, Rirette Maîtrejean (1887-1968), s’est arrachée à sa condition pour devenir l’une des chevilles ouvrières du mouvement anarchiste.

 

« Plutôt l’amour sans le mariage que le mariage sans l’amour » trépigne la petite Rirette à tout juste seize ans. En ce printemps 1903, elle venait de perdre à la fois son père Martin, un vaillant entrepreneur de maçonnerie emporté par une entérite et son grand-père Léonard, inscrit comme chiffonnier sur les registres de l’hôpital de Tulle.

Voilà ses projets d’études à l’Ecole normale bien compromis. Elle rêvait juste de devenir institutrice… Et voilà Jeanne, sa désormais veuve de mère, une fille de cultivateurs âpres au travail sur une terre où le roc affleure, qui insiste pour la marier… Histoire de  lui assurer un semblant de subsistance en cette époque qui n’était belle que pour les biens-nés emportés au trot de leurs beaux équipages hippomobiles.

Pour la petite brune bouclée au visage rond et volontaire, les partis se bousculent au portillon mais elle se cabre : contracter mariage dans ces conditions, ne serait-ce pas s’adonner à la plus hypocrite des prostitutions ?

Pas question de laisser à quiconque le droit de décider de sa jeune vie. La petite, née Jeanne Estorges, a adopté le diminutif de son deuxième prénom. Elle décide de changer cette aride réalité corrézienne en une autre, bien plus aventureuse et tintante, sur les pavés de la Ville-lumière. Elle a eu son enfer, elle aura son paradis ! Un matin d’hiver 1904, elle monte dans un train pour Paris. Elle avait tant rêvé de la capitale, celle-ci est tellement plus vraie dans sa tête emplie de lectures que son désolant coin de campagne… Elle ne serait ni ouvrière ni épouse de cultivateur, elle avait bien trop d’éducation pour ça !

Paris s’enivre d’absinthe, d’Art nouveau et de fêtes cruelles, mais Paris lui donne sa chance – à commencer par celle de poursuivre son interruption interrompue et d’élargir ses connaissances. Rirette découvre les universités populaires qui permettent aux humbles de recevoir l’enseignement d’intellectuels éminents et suit le soir les cours d’études sociales à la Sorbonne. Comme nombre de jeunes filles de son âge qui refusent « le sort que la société leur réserve, entre mariage et exploitation », elle fréquente les Causeries populaires et rencontre l’ouvrier sellier Louis Maîtrejean. Elle l’épouse en septembre 1906 et lui donne deux filles, Chinette et Maud – « aimer hors des cadres convenus » n’assure pas nécessairement de techniques contraceptives infaillibles…

 

Amours libres et libres pensées

 

Leur milieu prône la liberté sexuelle et la camaraderie amoureuse. Rirette s’éprend de Maurice Vandamme (1886-1974), un étudiant en médecine « amour-librettiste » et conférencier apprécié qui signe « Mauricius » des chroniques dans l’hebdomadaire l’anarchie (avec un « a » minuscule) fondé en avril 1905 par Anna Mahé et l’autodidacte Libertad (1875-1908). Elle quitte son mari au printemps 1908 pour vivre la belle aventure avec Mauricius avec qui elle partage un pavillon au bord de la Seine, à Champrosay, ainsi que la direction du journal.

Dans ce paradis pour peintres (Delacroix y avait son atelier), elle se retrouve plongée au coeur d’un des plus sanglants conflits sociaux de la Belle Epoque, avec la grève des ouvriers des sablières de Vigneux-Draveil.

Retournés à Paris, les amants donnnent des conférences itinérantes. Grâce à celles-ci,Rirette rencontre un jeune Russe, Victor Kibaltchiche, qui allait devenir célèbre sous le nom de Victor Serge (1890-1947). Elle assure avec lui, à partir de juillet 1911, la direction de l’anarchie transférée à Romainville.

Si les anarchistes méprisent « l’argent », celui-ci n’en constitue pas moins un problème pour qui veut vivre libre, sans entraves… Inquiétée à cause des crimes motorisés de la « bande à Bonnot » que Victor avait soutenus dans l’anarchie, Rirette se retrouve en préventive à Saint-Lazare pour deux Browning provenant du hold-up d’une armurerie, retrouvés chez elle lors d’une perquisition le 31 janvier 1912… Acquittée au bout d’un an, elle voit ses « souvenirs » (remaniés par un journaliste…) publiés en août 1913 sous forme de feuilleton estival dans Le Matin… Ce qui lui vaut de durables inimitiés dans le milieu anarchiste…

Elle ne renie rien de ses principes et travaille comme dactylographe et correctrice chez l’imprimeur Issac Rirachowsky puis à Paris soir. Après la révolution d’Octobre, Victor retourne en Russie et Rirette adhère au Syndicat des correcteurs, où les anarchistes sont bien représentés.

Sa fille Maud, devenue couturière, épouse en 1932 un photographe espagnol, José Aulestia et Chinette, secrétaire chez la couturière Elsa Schiaparelli, épouse un photographe français, Raymond Ubel. Rirette s’installe au Pré-Saint-Gervais, dans les HBM de la Seine, l’une des premières cités-jardins de la banlieue parisienne. Correctrice à Libération, journal créé durant l’Occupation, elle sympathise avec le jeune Albert Camus. En pleine Guerre froide, elle a la douleur d’apprendre la mort, survenue le 17 novembre 1947, de son camarade de lutte Victor Serge durant son exil mexicain – il y avait fui la terreur stalinienne et la persécution du Guépéou…

Jusqu’à la fin de sa vie vouée à la circulation des idées, elle poursuit son travail de correctrice. La cécité la gagne et elle s’éteint le 14 juin 1968 à l’hospice de Limeil-Brévannes – elle avait maintenu sa flamme indomptée juste pour entendre ses idéaux de jeunesse tenir enfin le « haut du pavé » dans les clameurs de la rue…

Depuis ses seize ans, elle refusait de se meurtrir davantage aux arêtes de ce qu’une « réalité » établie par d’autres peut avoir d’offensant et d’attentatoire à la dignité humaine. Sa réalité à elle refusait de baisser la tête et les bras, de courber l’échine et de se fondre dans « la vie piétinante de la multitude » – la seule que leur réservait une société « si dure aux femmes et aux pauvres ».

Son feu ne s’est pas éteint sous les cendres de tous les avenirs volés, à l’heure du précariat généralisé où une humanité « diminuée » découvre cette vérité énoncée par son contemporain parfait, l’écrivain communiste Louis Guilloux (1899-1980) : « La vérité, ce n’est pas qu’on meurt : c’est qu’on meurt volé ».

Anne Steiner, Les En-dehors – anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », L’Echappée, 248 p., 19 €

 

 

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« Ils ont couru après des riens, et ils ont été comptés pour rien »

Jérémie

 

Alors que nos sociétés découvrent qu’à l’ère de l’instantanéité numérique, elles ne disposent plus d’aucune espèce d’appui possible dans la Nature, un livre à trois voix autopsie le chaos contemporain. Ses auteurs, animateurs de la revue « Ligne de Risque », opposent à la prédation sans limites du Marché global un « renversement des clartés » en retournant le verbe dans la plaie d’une époque de spoliation générale.

 

Une autruche qui consentirait à lever sa tête du sable ou une dinde de son écran seraient-elles capables de réaliser qu’elles sont entrées dans « l’âge de la fin » – quand bien même elles n’y seraient pour rien ? Une fin d’ores et déjà… derrière elles ?

Alors que l’inéluctabilité même de cette fin s’est inviscérée dans leur métabolisme d’animal terminal, elles continuent à vouloir faire comme si, à la manière de ces volatiles sans tête se croyant assurées de leur becquetée de futilités et d’insignifiance, alors que plus rien ne supporte l’aventure vitale de leur espèce… Mais, comme dirait l’expert en Cygnes noirs Nassim Nicolas Taleb, que pourrait apprendre une dinde sur ce que lui réserve Noël en se fondant sur son expérience des mille jours précédents ?

Désormais, en ces temps de grande détresse, l’espèce animale présumée consciente est confrontée, à chaque rare éclair de lucidité qui illumine sa bulle, à « l’imminence de son effacement » comme le rappellent les trois auteurs de Tout est accompli qui citent Günther Anders (1902-1992) : « Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » – un délai étranglé dans « l’instantanéité des connexions numériques » d’une économie zombifiée qui détruit toute perspective d’avenir.

 

La mise sous écrou numérique

 

Les flux du grand brouillage numérique dictent leur tempo et ajustent chaque individu présumé conscient, entre les parois d’une prison électronique auto-gérée, à une mise en concurrence implacable à l’échelle planétaire  et à un totalitarisme marchand ne supportant aucune entrave : « Le plus grave, peut-être, c’est la tendance dominante à traiter nature, travail et monnaie comme des marchandises alors que de manière évidente aucune de ces trois notions ne peut être réduite à une chose mobilière destinée à être vendue. En effet, nous avons part à la nature du seul fait d’être nés, et réduire celle-ci à l’état de marchandise nous expose forcément au même sort. »

Mais l’évidence même de cette irréductible part de réalité est passée par pertes et profits par les maîtres des algorithmes qui construisent et imposent la leur(re…) :

« Les Temps modernes avaient mis l’ « Homme » en position de souveraineté en lieu et place de Dieu. Mais l’ « Homme » est supplanté à son tour par quelque chose de plus puissant : la virtualisation du monde à travers la mise en réseau numérique. »

Désormais, le Dispositif « contrôle à partir du virtuel tout ce qui existe » et « s’impose comme seul réel », devenant, à la place du « Sujet », « l’unique sous-jacent à tout ce qui arrive », se produisant à l’infini à travers un « usinage frénétique » de ce qui est. En tant que « puissance transnationale » reliant toutes les oligarchies « affranchies de toute appartenance », le Dispositif « totalise la planète à travers la mise en joue nucléaire, les réseaux numériques et le Marché global ».

Depuis la Silicon Valley et Wall Street, des milliardaires  « rêvent de recalibrer l’espèce présumée humaine pour la rendre plus conforme au profit ». Ils  la passent au laminoir d’une déraison étroitement comptable et la réduisent en donnéees exploitables à merci comme ils réduisent la planète surexploitée en lignes de crédit. Ils envisagent même de réinventer cette espèce « à partir de la technique » avec des organes « remplaçables à volonté ». Si les transhumanistes et « nababs de la Silicon Valley » proclament vouloir « supprimer la mort », c’est parce qu’ils ne « l’envisagent plus comme une porte mais simplement comme un terme qui les prive de leurs biens » et met fin à leur monde, celui de privilèges indus où il suffirait aux uns d’ajouter d’un clic des zéros à leur rente pour disposer de la vie de tous les autres… Il est question d’ « augmenter » la « part non biologique » de chaque être voire de les « produire » en batterie par ectogenèse ? Ainsi  s’annonce « le règne des spectres » : « Ces derniers ne seront ni vivants ni morts. Ils n’auront plus de sexe, de genre, d’ancrage. Le Dispositif sera tout en eux, et ils ne seront à leur tour qu’un moment du Dispositif. »

Toutes les populations mondiales, « substituables les unes  aux autres », sont « requises au service du Dispositif », désormais leur alpha et leur oméga. Celui-ci « agence l’entièreté de ce qui existe ». Ces populations reconfigurées en « cyborgs unisexes » sont jetées en pâture au « Marché global », broyées par des puissances de calcul incommensurables et destinées à se fondre dans un tramage numérique – rivées inexorablement à l’illimité « comme succédané à l’infini »…

La faute à Galilée et à Descartes ? Aux Lumières ?

Dès l’éclosion de la cybernétique, son père fondateur Norbert Wiener (1894-1964) n’avait-il pas prévu que chaque être parlant allait être « sommé de devenir un moment du Dispositif – une fonction du flux » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « remettre l’hydre dans sa bouteille » ?

 

 

Dévastation générale à tous les étages…

 

 

Un homme se tient debout place de la République à Paris avec une pancarte au cou qui dit : « On m’a tout volé »… Il ne veut rien d’autre si ce n’est, peut-être, de témoigner de cet « invivable qui a pris la place de la vie » et menace tous ceux qui tentent de survivre dans ce qui n’est plus vivable ni une vie… Ne sommes-nous pas tous, sans vouloir le voir en face, en voie de spoliation accélérée dans une « société liquide » qui n’envisage chacun d’entre nous que « sous l’angle du calcul »? Certains ne commencent-ils pas à s’en rendre compte « à mesure que l’invivable s’élargit » ?

Pour les auteurs de ce livre à trois voix, l’attitude de l’homme à la pancarte « témoigne de l’expropriation dont les hommes sont aujourd’hui l’objet ».

Chacun de nous ne serait-il  « voué qu’à courir au-devant de son remplacement » dans une non-vie de rongeur peinant de plus en plus à faire tourner la roue de son infortune ? Les plus lucides ne se vivent-ils pas « comme déjà remplacés » à ce moment de l’histoire mondiale où « l’expropriation bat son plein » ? Les salariés ne se sentent-ils pas « soumis à un calcul d’intérêt en temps réel » qui les oblige à « travailler dans l’horizon de leur remplacement » ? Sans parler de ceux, de plus en plus nombreux, qui, décrétés « sans valeur économique », ne pourraient plus que porter leur dépouillement à la face de ce monde devenu celui d’une « immondialisation » dévastatrice…

Chacun de nous n’est-il pas sommé de participer au cycle de la marchandisation et de prendre sa place dans la file vers la déchetterie décrite à satiété par Michel Houellebecq ? N’est-il pas requis pour participer à la dévastation générale sous peine d’exclusion immédiate ? N’est-il pas voué à collaborer sans appel à son obsolescence et à hâter son propre effacement ?

 

Trouver le Passage

 

Tout serait-il vraiment accompli ? Le titre du livre exprime la dernière parole du Christ et propose une voie étroite pour échapper à la « confiscation générale » et à l’emprise du Dispositif. Multipliant les ouvertures bibiliques et rabbiniques, il entend rappeler que « même au coeur du nihilisme planétaire, il est toujours possible de trouver le chemin de l’indemne » voire une étincelle de conscience qui veillerait.

Alors que « la nature cybernétique du fonctionnement global menace les possibilités de toute existence vivante », il est possible de donner une chance encore à la vie et d’accéder à ce qui nous libère, là même où ça s’ouvre et nous répond, «  à ce point où chacun de nous se sépare de l’inessentiel »…

C’est bien connu, « le rapprochement de deux visages a un impact beaucoup plus vertigineux que la mise en relation de deux atomes »… Des alliances demeurent possibles en conscience et lucidité à chaque regard d’instant-lumière arraché à la pulsation perverse des bytes numériques, aux inputs et outputs de la machine infernale à broyer les vies. Chaque « habitant de l’antimonde cybernétique » garde la faculté de faire ce « saut ardent vers l’intérieur » (Maître Eckhart), de s’établir dans cette « part irréductible » de l’existence où il peut éprouver tant l’éloignement du divin que sa proximité.

Serait-ce là se payer de mots ou faire advenir un véritable événement de parole crevant l’écran de nos renoncements – de notre consentement à l’anéantissement ? Si demain n’est même plus l’espoir vaguement entrenu de meilleurs lendemains, est-il temps encore, envers et contre tout, de combiner force intérieure et agir commun dans ce mouvement qui nous met en mots voire en mots d’ordre pour renverser l’insoutenable ? Serions-nous encore capables d’un quelconque secours les uns pour les autres dans le déchaînement du ravage ?

Après tout, il y a bien des livres qui ne ressassent l’impossibilité d’une vraie vie hors du miroir aux alouettes électronique que pour mieux la réfléchir par un retour aux sources. Là aussi est la résistance du livre à l’écoute de ce qui se tarit pour en réécrire le jaillissement.

 

 

Yannick Haennel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Grasset, 366 p., 22  €

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Sexfriends

La grande « transformation digitiale » du monde reconfigure les modes de rencontres humaines et les stratégies de séduction. Mais sites ou « applications » et autres interfaces promettant pléthore sexuelle ou amoureuse ne font-ils pas écran à ce qui produit réellement de la rencontre ? Un philosophe invite à une immersion dans les écosystèmes sexuels contemporains et à une saisie de ce qui peut vraiment faire rencontre entres les lignes sautillantes du grand brouillage numérique…

 

 

 

Le désir fait-il rencontre par des intermédiations  technologiques ? Les sites de rencontres et autres « applis » semblent faire partie du quotidien de millions de Français techno-zombifiés et « accros » des écrans, petits et grands… Le woueb semble avoir remplacé les petites annonces ou autres agences matrimoniales d’antan pour devenir le terrain de jeu d’une drague planétaire qui crève les écrans et fait du meilleur des cybermondes un catalogue de « profils » à  ciel ouvert, hackable à volonté. La force d’attraction de ces prothèses technologiques semble reposer sur la promesse de « l’immensité des possibles » dans les flux ininterrompus des agencements cybernétiques.

Mais cette immensité d’une base de données universelle est-elle simplement vivable? Que produisent vraiment les noces d’une présumée « liberté sexuelle » et du turbo-capitalisme de plateforme ? Que rencontre-t-on vraiment dans le miroir électronique et dans le scintillement bleuâtre de ses promesses ? Celles-ci sont-elles vraiment tenues ou tenables dans le grand brouillage numérique d’un monde de rendements décroissants où il n’y en aurait jamais assez pour tous?

 

L’entre deux et l’en même temps…

 

Au carrefour de la philosophie, du développement personnel et du reportage, le philosophe Richard Mèmeteau invite à une prise de conscience « écologique » de la drague numérique entre désillusions, mésusages – ou… l’inespéré. Observateur de la vie pop culturelle (aux Inrocks, à Audimat ou à la Revue du Crieur) et praticien de cette connectivité, il s’essaye à déplacer les lignes de front de l’exercice du désir et à croiser les fils – ceux de la tuyauterie numérique où chacun tente de tisser son lien à soi pour croiser les fils d’un autre et faire tissage voire transmutation de ce que l’on peut  saisir dans la lumière bleuâtre et sautillante d’un écran…

Dans ce monde où tout s’achète ou se vend, le nombre des célibataires ne cesse de croître – et « le monde marchand s’est organisé pour qu’ils chantent tous ensemble la grande chanson de l’amour encore plus faux et plus fort que d’habitude », en leur fournissant des « outils » à cet effet…

Richard Mèmeteau précise d’emblée qu’il faut « prendre acte qu’aucune technologie ne fera le travail de la rencontre à notre place ». Car enfin, « si les applications de rencontres marchaient vraiment, elles deviendraient vite inutiles »… Mais « l’expansion de la drague numérique ne conduit pas à une multiplication générale des relations sexuelles » – là n’est pas le but de ces « applis »…

D’évidence, sur ce marché de la drague « en ligne », toutes  les têtes de bétail des « plateformes » sont des produits : « là où il y avait du théâtre et du jeu, il n’est plus censé y avoir que de la marchandise »…

Si un « désir très local » peut entrer en résonance avec les « flux d’orgones qui parcourent atmosphériquement la planète », cette utopie du « tous connectés » n’en éloigne pas moins, à chaque connexion, de la pratique d’un « monde empathique, unifié et hédoniste ». La présumée « liberté sexuelle » suppose une « certaine a-sentimentalité du plaisir » mais pourquoi ne donnerait-elle pas une chance ou une certaine existence à l’amour ? Schopenhauer ne disait-il pas que « l’incertitude d’être aimé en retour n’a jamais empêché personne d’aimer » ? Le plus intéressant ne commencerait-il pas « après », lorsque chacun se retrouve dans son « plus simple appareil d’égoïsme assouvi » ? Là, dans cet autre état d’être où « ça résonne » enfin, chacun n’est-il pas libre d’établir des liens de confiance réciproque et de devenir une « meilleure personne » ? Bref, de revenir à la « vraie vie »  et à ce qui  fait vraiment rencontre après l’échange des fluides ? Encore faut-il avoir assez de présence à soi pour accueillir la présence de l’être comme de l’autre – et assez d’amour pour rencontrer…

C’est juste là où ça se lie après s’être saisi, lorsque les feux se sont croisés, qu’apparaît la voie alternative des sex friends  empruntée par Richard Mèmeteau – une éthique « minimale en son principe mais riche en ses prolongements ».

Richard Mèmeteau, Sex friends – comment bien rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, La Découverte, 192 p.

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La rencontre d’une jeune héritière américaine et de la reine des courtisanes de la Belle Epoque, alors « meilleur article d’exportation de la France », constitue l’un des plus brûlants romans d’amour célébré en son temps. L’édition de 172 lettres inédites de la correspondance amoureuse de Liane de Pougy (1869-1950) et Nathalie Clifford Barney (1876-1972), établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, fait revivre  « l’ivresse solaire de deux pionnières », à leur manière, de la libération des femmes dans une société que l’on ne disait pas encore « hétéronormative ».

 

Cela se passait au temps du trot, des beaux équipages hippomobiles amenant de belles dames au Bois, en une époque que l’on disait si Belle, juste avant la Grande Guerre… C’est là, au Bois de Boulogne, que Nathalie Clifford Barney, une blonde et intrépide Américaine de vingt-trois très tendres printemps, entrevoit, alanguie dans sa victoria en cet hiver 1899, la Belle d’entre toutes les belles – celle dont la « sveltesse angélique » et la diaphane apparence la brûlent vif au coeur. Incontestablement, Nathalie voyait la « plus belle femme du siècle», l’objet de « désirs universels » qui faisait chavirer toutes les têtes couronnées des deux hémisphères, celle qui incarnait en sa personne « les Etats-Unis de l’Europe galante » – elle entrait dans l’histoire de la courtisane de haut vol Liane de Pougy, alors dans la splendeur rayonnnante de sa trentième année, et dans l’histoire de la littérature.

La jeune Américaine fait le siège de l’hôtel particulier de la Belle, sis au 13 rue de la Néva (8e), lui envoie des poèmes accompagnés d’un déluge de lys et de ces mots insistants : « D’une étrangère qui ne voudrait ne plus l’être pour vous ».

Enfin, la reine du Tout-Paris lui accorde rendez-vous le 14 février 1899, jour de Mardi Gras. Nathalie commande un fort seyant costume  de page en velours vert amande à la maison Landolf, se présente à son idole en messagère de l’amour envoyée par Sappho « pour servir sa divine beauté » – et tombe sous son emprise…

La suite, c’est une « histoire de baignoires » – celle où Liane « trempait comme une rose » ou celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet. Nathalie a obtenu sans doute bien plus qu’elle n’espérait de sa « fleur-soeur » et se retrouve de surcroît couchée sur papier dans Idylle saphique, le roman que Liane tira de leur histoire si peu commune – il est vrai que la Belle d’entre toutes les belles ne se « réduisait pas à un physique », à en juger l’esprit « vif et assuré » de ses lettres comme de ses livres…

 

« Quelle prostitution pour une fleur ! »

 

Après un mois d’une liaison sans nuages parcourue par « le frisson du Beau » et moult « joies d’âmes », rappelle dans sa préface Olivier Wagner, le conservateur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France qui a sorti cette correspondance inédite d’un long silence, « Nathalie connut encore la grande angoisse de ne pouvoir apercevoir son amante que dans des moments volés, devant aussitôt céder la place à une plus solvable clientèle »…

Ce qui les rapproche, c’est leur détestation de l’Homme – de la bête velue voire ventrue, « l’être le plus laid de la terre » mais si prompt à imposer son désir, comme l’exprime Nathalie qui souhaite avec Liane une vie qui ne serait pas « une suite de devoirs envers la bête pour la bête »… Car, c’est bien connu, « l’homme descend du singe et la femme des anges »…  Mais cette bête-là en haut-de-forme est un aliment complet pour Liane dont le quart d’heure est évalué à 120 000 francs or, bien sonnants et trébuchants – au moins ces animaux dorés sur tranche ont-ils le bon goût de convoiter cette beauté sur laquelle ils sont si peu assurés de leur empire…

Dès l’été 1899, Nathalie reproche à son ensorceleuse : « Tu peux pourtant te payer le luxe d’aimer les gens pour ce qu’ils sont, en dehors de ce qu’ils peuvent te donner. Tu ne vois pas cela et voilà pourquoi j’en veux tant à ta vie qui met tout dans une balance de fausses valeurs. »

Elle reproche aussi à celle dont la « lassitude ne connaît pas la résistance » de se sentir  « obligée de lui faire de la peine afin de faire plaisir aux autres » : « Tu vas encore livrer mon culte, ton fragile corps aux impies »… Et Nathalie soupire encore : « J’ai tant envie de te tenir tout près et de me pâmer d’extase en regardant la longue étendue frêle de ton corps, souple et replié, serpentin et exaspérant. Et la douceur de ton regard me donne envie de pleurer ! Lilly adorée, ta beauté me change en bête fauve et en apôtre. Je suis  divisée entre le désir de mordre et de me prosterner ! »

La belle Lilly, aguerrie par une décennie de haute courtisanerie, répond à son « rayon de lune », à sa « suave fleur de lin » : « Tu sais très bien que si j’avais de quoi vivre et pour toujours jamais un homme ne m’aurait touchée. Ta clarté n’est pas assez brillante ni sûre, Moonbeam, pour me guider en ligne droite ».

Le biographe des deux belles, Jean Chalon (dépositaire du legs de Nathalie Barney), souligne que Liane incarnait trois femmes à la fois : la courtisane, l’artiste (elle se produisait aux Folies-Bergères ou à l’Olympia) et la romancière.

Toutes deux appartenaient, rappelle Olivier Wagner, aux « cercles d’une aristocratie de l’argent dont les privilèges, loin d’être symboliques, les plaçaient très à part des autres femmes de leur temps » – pour leurs contemporaines, elles étaient des Olympiennes dont les portraits, voire les moindres pensées, faits et gestes étaient imprimés dans les gazettes.

Nathalie est la fille d’Albert Clifford Barney (1850-1902), héritier d’une entreprise familiale qui manufacture des wagons de chemins de fer, et d’Alice Pike (1857-1931), héritière d’une distillerie de whisky qui cultive ses talents d’artiste peintre. Selon les critères de calculs retenus, la fortune de la caste industrielle des Barney oscille entre 85 millions et 4 milliards de dollars – à la fin de sa longue vie aventureuse qui n’aura jamais été soumise à la « misérable loi de la nécessité », Nathalie dit n’avoir touché qu’aux intérêts de sa fortune, pas au capital… Elle n’en disposera qu’à la mort de son père, alors que s’achève la phase passionnée de sa liaison avec Liane qu’elle n’aura pu arracher à la courtisanerie. La relation (« je suis marquée tienne éternellement »…) se prolonge en tendre amitié propice encore à de « voluptueux engourdissements ». Elle  forge Nathalie en Amazone qui à son tour fait chavirer le Tout-Paris – elle tient dans l’entre-deux-guerres un salon très couru… Toujours, elle écrit à Liane, lui citant Shopenhauer : « On ne paie jamais trop cher pour l’expérience »…

 

La favorite des princes de ce monde …

 

La belle Liane naît Anne-Marie Chassaigne le 2 juillet 1869 à La Flèche au foyer de Pierre Chassaigne (1812-1891), ancien officier de cavalerie, et d’Aimée-Marie-Gabrielle Lopez.

La famille a quatre enfants et vit pauvrement sur la maigre pension (300 francs) du père qui apparaît à la petite Anne-Marie comme un « vieillard misanthrope » dont « la barbe piquait » et dont l’odeur de pipe la suffoquait. Dans ses mémoires, Mes cahiers bleus, elle écrit : « J’étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes ». A l’âge de sept ans, elle veut quitter sa famille pour l’écuyère  Annette Secchi, aperçue au cirque Bazola.

Au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, elle apprend « la bonne tenue » qui fera d’elle la favorite des princes de ce monde… Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait tourner toutes les têtes : le 15 juillet 1886, elle épouse à dix-sept ans l’enseigne de vaisseau Armand Pourpe (1862-1892).

Sa nuit de noces et son accouchement sont un cauchemar – elle donne naissance, le 18 mai 1887, à un garçon prénommé Marc, qu’elle abandonne après une incartade qui lui vaut deux balles conjugales dans les fesses… Divorcée à vingt ans, elle gagne la capitale du monde, célébrée pour son plus bel article en vitrine : la Parisienne…

Accueillie au 34 rue de Chazelles chez la courtisane Valtesse de la Bigne (1848-1910) qui eut Napoléon III comme « client »,  elle devient Liane de Pougy – une allusion à sa sveltesse inaccoutumée de  cygne perdu  parmi les poules et autres dindes d’élevage – et à un château de l’Aube. Sur 80 000 « filles publiques », une quarantaine d’hétaïres souvent à particule, croqueuses de diamants, tiennent alors le haut du pavé. Sa protectrice l’initie à la haute galanterie :  bonnes fortunes et grands noms se bousculent au portillon – si Liane en  fait sa spécialité et fait payer l’homme très cher, elle « réserve ses soupirs les plus sincères aux dames » selon Jean Chalon.

Une Yulka Radziejowska subjuguée, « ex-baronne de Rothviller », la tient pour un « objet d’art » et l’introduit dans la noblesse d’Europe centrale. La cote de la beauté professionnelle, devenue stratosphérique, force le cercle très fermé des Quarante. « La presse » se fait l’écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque » – elle est notamment « Notre Dame du Gil Blas » (1) qui emplit ses Potins de Cythère de ses frasques…

Le librettiste Henri Meilhac (1830-1897) lui verse 80 000 francs-or rien que pour contempler son corps nu et l’introduit aux Folies-Bergères où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs, fort applaudi par le prince de Galles…

En 1894, lors d’une tournée en Russie, elle joue la fée Urgèle dans Le Baiser de Bainville et Sylvie dans Le Passant de Coppée, prenant langue avec les grands-ducs, fort prodigues en diamants et fourrures, qui s’empresseront de la retrouver dans son hôtel particulier à Paris, fréquenté notamment par le banquier Bischofheim, le neveu du maréchal Mac-Mahon dont elle gobe la fortune,  Lord Carnavon (1866-1923) – et bien d’autres dont on ne donne que les initiales…

En 1893, elle décline une offre de mariage du maradjah de Kapurtala mais

épouse, le 18 mai 1910, le jeune prince Georges Ghyka (1884-

1945), neveu de la reine Nathalie de Serbie – et de 15 ans son cadet.

 

En lisant distraitement Le Gaulois, elle apprend que Marc, son fils oublié,

devenu aviateur, est mort au champ d’honneur le 2 décembre 1914…

 

A la mort de son princier mais décevant époux en avril 1945, l’ancienne « reine d’amour de l’Europe » se retire au couvent  à Lausanne, se rappelant toujours Nathalie « l’inconstante qui sait être si fidèle malgré ses infidélités » – le roman d’amour qu’elles se sont écrit à quatre mains tient toujours au coeur comme au corps…

 

Devenue soeur Anne-Marie de la Pénitence, elle rend l’âme le soir de Noël 1950 à l’hôtel Carlton de Lausanne – parfois, elle soupirait : « Nathalie aura été mon plus grand péché ! ».

Cette dernière tire sa révérence vingt-deux ans plus tard, le 1er février 1972, après avoir fait chavirer encore en son troisième âge inassouvi bien des belles fortunées, parallèlement à sa liaison au long cours avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970).

Ses biens sont mis aux enchères le même jour que le grand lit Louis XV de Liane lors d’une mémorable collision mobilière dans les salons de l’hôtel Drouot – il arrive que des objets si riches de souvenirs et si chargés d’Histoire manifestent aussi leur âme…

 

Nathalie Clifford Barney & Liane de Pougy, Correspondance amoureuse, édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, Gallimard, 360 p., 24 €

 

 

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« … l’individu ne possède rien de ce qui constitue le monde, il ne peut que donner »

Albert Schweitzer

 

 

Le poète Albert Strickler livre le seizième volume de son Journal perpétuel entamé en 1994 – une  sorte de « machine à (dé)coudre le temps » dont l’entêtant cliquetis pourrait s’énoncer ainsi : « Je suis la Pénélope de ma propre absence »… Une oeuvre de longue haleine, lestée de doutes écrasants sur la vanité de l’entreprise tant livresque qu’autobiographique – mais la valse des aveux ne souffre aucune interruption …

 

 

« Le sot projet qu’il a eu de se peindre » disait Blaise Pascal (1623-1662)  de son prédecesseur le châtelain Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)  tout aboli dans ses Essais. Mais qui veut « employer » son temps plutôt que de le tuer s’en donne les moyens sans « ménager sa volonté » – et,de surcroît, fait indéfectible acte de présence sur tous les fronts de  « la culture »…

Le 29 janvier, « belle exposition Hélène de Beauvoir au musée Würth » – et fuite lors du vernissage, lors d’une si prévisible charge de sangliers sur des « nourritures terrestres » pour le moins dénaturées : « Fuite due au souvenir de vernissages précédents, où la ruée sur le buffet des traditionnels pique-assiette, dont certains huppés !, et les commentaires entendus – snobinards et/ou convenus – entre les tintements de verre des toasts portés au vide, m’avaient littéralement écoeuré. »

Est-ce le « prix à payer » pour une ubiquité culturelle vaillamment tirée à quatre roues motrices par monts et par vaux en toutes saisons alors que le corps et l’âme aspirent à une toute autre qualité de présence à soi ?

Mais montée régénérante chez Claudie Huntzinger à Bambois le 8 février pour la conception de son prochain livre « de grand air », L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf.

En 1965, Claudie et Françis Huntzinger s’étaient installés dans une bergerie des Hautes-Vosges pour vivre en-dehors des contraintes du monde industriel d’alors. Tour à tour bergers, tisserands, artistes et bouquinistes, ils ont « fabriqué des pages d’herbes, des livres en foin, des bibliothèques en cendre » – et exposé à Colmar, Paris ou Montréal, en inspirant deux générations depuis la parution de Bambois, la vie verte ( Vivre/ Stock 2, 1973).

 

Autoportrait du poète en « jeteur d’éponges »

 

Parfois, il suffit d’un message reçu d’une lectrice : « Grâce à votre journal, je tiens » – et le diariste de se rappeler : « n’ai-je pas écrit naguère que si je tenais un journal, il me tient tout autant »…  D’autres lui déclarent bien : « Vous êtes sur mon chevet ! »

En écho, cette citation de Michel Onfray : « Le haïku nous écrit bien plus que nous ne l’écrivons. Il nous oblige à être aux aguets de l’infime. Il nous apprend aussi que l’infime nous guette. Ou que l’absence est une présence. »

Et une mine de titres pour de prochains volumes du Journal perpétuel rien que dans ce passage…

Le 17 mars, « vivifiante rencontre » à La Ligne bleue avec René Frégni dont Annick Geille aime tout particulièrement dans son Salon littéraire (le site créé par Joseph Vebret), le petit dernier, Les Vivants au prix des morts – et douloureux rappel sur « les prix littéraires pipés, les trois arrondissements parisiens où se joue – ou se truque ? – la vie culturelle de notre pays »…

Rencontres avec l’ami Jean-Paul Klée, le signataire de la vibrante postface du Journal, qui lui recommande de tenter sa chance auprès de Claire Paulhan qui « serait prête à publier » l’intégrale du Journal quotidien de Jehan-Rictus, né Gabriel Randon (1867-1933) – dont un premier volume de plus  de 400 pages vient de paraître : il s’étend du 21 septembre 1898 au 26 avril 1899 et porte en guise de sous-titre : « La question du pain à peu près résolue, restent le loyer, le pétrole et l’amour »…

Les années s’enchaînent avec leur cortège de soucis de santé, d’arrachements et d’enterrements d’amis (Nadine, Fernand et Pascal). Justement, un poème de l’ami Michel Fuchs revient en mémoire : « Ne venez pas le jour de mon enterrement/Le cortège trouvera son chemin tout seul »

Doutes lancinants sur cette inconscience sacrificielle qui pousse à s’abîmer dans un écran « à la façon dont une mouche va s’immoler dans la vasque sacrificielle d’une lampe halogène »…

Questions pertinentes de Philippe Lutz. La première concerne l’aventure du journal suspendue à l’acceptation  de ses limites : « Ne contient-il pas trop de plaintes ? »

La santé fuit de toutes parts comme le temps mais le texte du corps doit poursuivre  vaille que vaille sa transmutation en corps du texte jusque dans l’ébranlement de ses assises premières … Même les cendres d’un avenir vidé de ses promesses se recueillent et palpitent  – ainsi se nourrissent les bonnes terres arables et leurs moissons, ainsi l’arbre trouve-t-il son humus – comme le poète, des racines à la cime… Justement, Ludimilla Podkosova-Fermé signe dans Poésie première un portrait d’Albert Strickler en « poète des cimes »… Voilà qui aide à « rester l’homme qui marche, vers la Source comme vers sa propre évidence »…

L’autre question porte sur l’accès au Tourneciel : « Pourrais-je y séjourner encore longtemps ? »

Vivre « au-dessus du brouillard » a son prix – surtout en hiver, quand on avance en âge dans l’implacable vérité de l’écriture et que les livres ne font plus qu’épaissir les murs du chalet dont ils dévorent l’espace vital  …

Se pose aussi la question de l’équilibre entre une vie de poète, de diariste et d’éditeur – sans compter toutes les vélléités romanesques… Il arrive qu’un « pêcheur d’étoiles » se fasse « jeteur d’éponges », en lâchant une prometteuse « poiêsis » pour l’ombre d’une autre, au débit bien plus torrentiel…

Il y a les bonheurs de l’éditeur : rituel du champagne avec Jean Chalon dont il a publié Ultimes messages d’amour (Prix Maurice Genevoix – ville de Garches) – nous  devons au journaliste-biographe (un autre élu d’Annick Geille) le vibrant souvenir de ces grandes dames d’une époque que l’on aimerait à croire si Belle, et tout particulièrement de sa grande amie Nathalie Clifford Barney (1876-1972) consumée d’amour pour la haute courtisane Liane de Pougy (1869-1950), dont les multiples talents en faisaient le plus bel objet de la chronique mondaine d’alors…

« Merveilleux retour » de Jean-Paul Sorg après lecture du dernier recueil du poète-diariste, Le Diamant et le duvet, « dans la mesure où il y fait écho avec un passage de son cher Albert Schweitzer sur un… flocon de neige « qui brille dans la main et qui est vie, manifestation de la vie » – ça vient d’un sermon du 16 février 1919…

La leçon enseignée par le flocon de neige ne se perd jamais dans le blanc inassouvi de la page – et ne fond pas dans sa clarté trouant le vide… Danser avec les flocons pour ne pas toucher terre ni fondre en boue – se jeter au ciel jusqu’à se sentir pousser des ailes ? La parole s’affole toujours autour de la question du vide qu’elle ne peut s’empêcher de mesurer d’un bord à l’autre du livre – ou de la vie hors livres…

« Pouvoir dire que ma vie n’aura été qu’un lâcher d’anges ! »

En toute vie balbutie le Verbe – en chacune s’impatiente l’infini jusqu’à la naissance du livre. Celui qui les dirait tous en rendant enfin lisible la coulée du temps aboli dans le dire et le déjà joué d’un univers si attentif à notre présence d’esprit, du premier ou du dernier mot jusqu’au dernier souffle. Ainsi le diariste, le journalier du temps qui passe se donne-t-il une règle de vie dans ce qui s’écrit à travers lui.  Et le poète interroge-t-il son reflet dans ce que l’univers retiendra de lui – ou pas.

 

Albert Strickler, Le coeur à tue-tête, Journal 2018, éditions du Tourneciel, 456 p., 20 €

Claudie Hunziner, L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf, éditions du Tourneciel, 20 €

 

Paru dans les Affiches-Moniteur du 28 juin 2019

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« La modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude »

Georges Balandier

 

Serions-nous entrés à notre insu dans un « temps institutionnel nouveau » ? Trois figures contemporaines du « Prince » (Berlusconi, Trump, Macron) sont le révélateur d’une image qui se précise dans le paysage politique occidental, celle de l’Etat-Entreprise, « nouvelle institution du gouvernement des hommes en mode gouvernance ». Pierre Musso éclaire la « logique paradoxale de la politique saisie par l’Entreprise »…

 

Si la vie politique ressemble à une série télévisée, avec ses « saisons » et ses sempiternels « retours »  de personnages mettant en scène leurs vies publiques et privées inextricablement mêlées et scénarisées par des experts en communication, l’affaire remonte loin, bien avant l’invention de la télévision et des mass medias…

Le philosophe Pierre Musso invite à prendre la mesure de ce glissement progressif, commencé avec le « processus de désymbolisation ouvert par les Lumières et accompli par la Révolution française » vers « l’institution Entreprise ».

Aujourd’hui,  alors que le spectacle est devenu le stade achevé de la politique, la mise en scène du pouvoir se fait sur le mode entrepreneurial, dans la plus parfaite confusion des intérêts privés et publics.

Berlusconi a ouvert la voie en 1994 pour contrer l’opération « Mains propres » de la justice italienne. Homme de la télévision mettant en scène des « corps entreprenants », c’est-à-dire des « corps d’entreprise » incarnant réussite et bonheur, il fut prompt à «répondre » à la crise de la représentation politique avec sa machine à « fictionner » la société et à « ordonner le débat public » avec son imaginaire d’entrepreneur de spectacles de divertissement. L’usine à rêves s’est mise au service d’une aventure politique qui n’en finit pas de faire des émules, quand bien même les « réseaux sociaux » supplantent la néo-télévision…

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso conviait, dans son précédent ouvrage capital, à une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive.

Depuis Saint-Simon, il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » – celle d’une « rationalité technoscientifique érigée en mythe »,  avec la « théâtralisation usinière » qui va avec…

Après avoir interrogé le « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident et « la matrice de la pensée industrialiste ayant servi à l’architecture dogmatique de l’Occident », Pierre Musso met en perspective, sur la longue durée, la mutation profonde du politique en Occident et le « transfert d’hégémonie » qui s’est opéré.

Avec la thermo-industrialisation du monde au XIXe siècle, la communauté a trouvé un « autre lieu de l’Incarnation, précisément par la foi industrialiste dans une institution neuve : l’Entreprise ou l’Usine, juridiquement qualifiée de « personne morale » et incarnée par une nouvelle figure symbolique, celle du chef d’entreprise ».

Les capitaines d’affaires font leur apparition en majesté. Graduellement, l’Entreprise accapare le champ politique au nom de cette « rationalité techno-économique et managériale » hypertrophiée : « Au nom de l’efficacité, le politique se technologise et adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ». La fiction technicienne met son décor en place dans un « applatissement techno-économique et gestionnaire de la société »…

La « référence que prétend incarner BTM » (acronyme pour Berlusconi, Trump, Macron) est la présumée « efficacité de la Nation-entreprise et un Etat-entreprise répondant à l’obligation de « compétitivité » dans la mondialisation économique »… Pour quels résultats en termes de bien-être social ? Utilité et efficacité sont définies socialement dans le cadre d’un imaginaire et d’une représentation du monde à l’oeuvre pour extraire les « ressources » des êtres comme des choses – à commencer par la nature, définie comme un « environnement » sur laquelle s’exerce une puissance exponentielle…

 

L’envers du dé-corps

 

Platon dans Le Politique utilisait la métaphore du royal tisserand pour définir l’art politique qui est « d’entrelacer les différences afin de produire une totalité, à savoir la Cité qui n’est pas un troupeau mais une communauté de citoyens ».

La politique est consubstantielle à la société humaine, quand bien même elle prendrait le masque d’une prétendue « neutralité » ou « objectivité » techniciennes dissolvantes. Si la démocratie s’élabore en Grèce, elle s’invente contre la figure d’un tyran – ou d’un « Prince » tel que Machiavel la décrira en 1513.

Toute notre histoire occidentale se serait-elle usinée dans le recueillement du monastère, ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » ? Là  s’est élaborée une « forme de foi industrialiste » accomplie dans le travail et la technique : Ora et labora

L’Etat ne se constitue en Occident  qu’après la Révolution grégorienne des XIe-XIIe siècles qui introduit la « verticalité de l’Eglise puis de l’Eglise-Etat, comme corpus mysticum, pour fixer la sujétion de tous à la double autorité du Pape et de l’Empereur, à la dualité des pouvoirs spirituel et temporel ». Mais ce corpus mysticum du Christ-roi cède la place au « corps du chef »…

Le terme « usine » apparaît en 1732. Graduellement, cette unité de production remplace le temple et l’industrie prend la place de la religion : elle devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée dans la chrétienneté depuis le XIIe siècle.

La période 1750-1850 réalise la « modernité », lorsque la religion scientiste et industrialiste séculière « s’institutionnalise dans l’Usine devenue cathédrale »…

Avec l’industrialisation accélérée et généralisée, la formation de la grande Entreprise et la Révolution managériale du XXe siècle, la société occidentale se dote d’une « institution toujours plus puissante capable de contester la souveraineté étatique et d’en limiter le rôle : il s’agit de l’Entreprise qui, aujourd’hui, s’allie voire investit l’Etat dans une nouvelle institution hybride, l’Etat-Entreprise »… Cette institution-là serait la résultante d’une « triple convergence anti-étatique entre le dogme managérial, le paradigme cybernétique et le récit néo-libéral sur fond de technicisme exacerbé célébrant l’efficacité, le calcul et la rationalité ».

Puisque la notion d’ « efficacité » fonctionne comme un « dissolvant du symbolique », la figure du leader (« Sujet-représentant un semblable-supérieur des sujets-citoyens ») se désymbolise à mesure que le politique « se technologise, se managénérialise et se psychologise » jusqu’à se réduire à un « appareil de décisions fait de rouages médiatiques et de poulies technocratiques » susceptible de se gripper…

L’Etat se réduit à une « rationalité techno-managériale ». Limité sur un territoire réduit en peau de chagrin, il s’évide au profit de la grande Entreprise s’affirmant comme « nouvelle puissance culturelle et politique, conquérante et sans limite territoriale, productrice de biens et de services, mais aussi d’ hégémonie et de normativité».

Dans sa « bible », Comment devenir riche, Donald Trump, qui fut aussi animateur de télé-réalité, recommande : « Devenez une marque et faites-le savoir »… Mais de quoi au juste est-il la marque et au service de quels intérêts ?

L’actuel locataire de l’Elysée, « venu de la techno-structure étatico-financière », ne se veut-il pas de façon « assumée » la « figure symbolique de la fusion et de la confusion » de l’Etat et de l’Entreprise ? La fabrique des grands récits se déplace de l’Etat vers les « temples de la high tech » et les mirages d’une clinquante et énergivore « start-up nation ».

Portés par les flux d’énergie et de capitaux, « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance ».

Ainsi, une nouvelle organisation, l’Entreprise-Corporation (« et même supercorporation transnationale »), impose sa vision du monde et sa « normativité managériale » tandis que le politique se reformule au-delà de l’Etat-Nation dans des  processus transnationaux…

Mais peut-on gouverner « hors sol » avec la seule mesure des nombres et des « normes managériales d’efficacité et d’efficience » au nom d’une « rationalité ultra-techniciste » et d’une présumée validité universelle d’un modèle mathématique du monde ? Peut-on prétendre mettre la société en pilotage automatique avec des algorithmes, des supercalculateurs et des robots voire s’en remettre à une « intelligence machinique » ?

Peut-on, à l’heure où les « marchés financiers » ont fait la preuve de leur inefficience, concevoir encore un « gouvernement idéal de l’humanité réduit à son administration gestionnaire » et incapable de donner un sens à la destinée commune de l’espèce ? Si le spectre de Saint-Simon, revisité par Hayek et consorts, hante l’Occident depuis les débuts de la grande machinerie industrialiste puis cybernétique, quel autre grand récit alternatif à prétention tout aussi universelle pourrait le faire rentrer dans sa boîte ? Quelle « autorité originaire de droit » pourrait structurer un tout autre « processus sociétal » et faire rentrer un sens dénaturé de « l’efficacité » comme de « l’utilité » dans un cadre éthique ?

Pour l’heure, la littérature de science-fiction s’empare du sujet de la Corpocratie régnante et éclaire les failles d’un « meilleur des mondes » dominé par la technologie, la finance et les fables du marketing politique lançant des nouveaux Princes comme autant de nouvelles marques. L’incendie de Notre-Dame, survenu depuis la parution du livre de Pierre Musso, a révélé que les sujets ne renoncent pas à la symbolisation d’un tiers transcendant. Pas davantage  que les consciences ne se résignent à la disparition des lieux de symbolisation. En cette fin de cycle annoncée par les nouveaux hérauts d’une jeune « science des effondrements », les imaginaires aspirent plus que jamais à leur désincarcération.

Pierre Musso, Le temps de l’Etat-Entreprise – Berlusconi, Trump, Macron, Fayard, 350 p., 23 €

 

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

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Le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature universelle, fait l’objet de nombreuses exégèses, interprétations et traductions. Jean-Yves Leloup en propose une traduction commentée qui  révèle tant les abîmes que les pics ontologiques de ce chef d’oeuvre de la littérature hébraïque ancienne.

 

Le Cantique des cantiques, long poème de cent dix-sept versets composé voilà plus de deux millénaires, est sans doute l’un des textes les plus traduits, les plus commentés – et les plus inspirants.

De célèbres couples artistiques comme Alain Baschung et Chloé Mons en ont fait une « histoire d’amour et de musique » à eux, l’enregistrant ensemble en studio et le portant sur scène (2001). Irène Papas l’avait récité sur l’album Rapsodies de Vangelis (1986) et Rodolphe Burger l’avait mis en musique pour une lecture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (2016).

Ce « chant des chants » célébrant le désir mutuel et l’union de deux amoureux, a sans doute été écrit vers 450 avant l’ère chrétienne. Certains l’attribuent au roi Salomon, d’autres à un compilateur inconnu – voire à une femme…  Docteur en théologie, philosophie et psychologie, Jean-Yves Leloup en propose à la fois sa vibrante traduction et son  commentaire à l’érudition ondoyante :

«  Il est de Salomon ou « pour Salomon », d’après les analyses stylistiques (présence de termes perses, grecs et araméens) qui règna en Israël de 968 à 928 (…) Le mot shalom à l’origine du mot Shlomo (Salomon), l’homme en paix, veut dire « l’homme entier ». Nous ne sommes pas en paix tant que nous ne sommes pas entiers ; être spirituel sans être charnel, être charnel sans être spirituel, être une moitié de soi-même. Le Cantique des cantiques est peut-être une invitation à reconcilier ces contraires ou à découvrir qu’en YHWH/Dieu ou dans l’amour, ils n’ont jamais été opposés et c’est de cette intégration, shalom/paix, que l’archétype du sage, Salomon, témoigne. Le chant des chants, la révélation de l’essence de l’être, n’est donné qu’à l’être humain accompli qui, en réalisant « la coïncidence des opposés, s’approche de la Sagesse et de la paix. »

Les exégèses du Cantique des cantiques se succèdent au fil des siècles, qu’elles soient chrétiennes, juives ou profanes. Les interprétations vont d’une lecture littérale d’un poème érotique à la proclamation de l’union de l’âme avec la divinité ou du peuple d’Israël avec son  Dieu.

Au XIIe siècle, le mystique franciscain Jacopone de Todi déplorait que « les hommes n’aiment pas assez l’amour ». De quel « amour » s’agit-il ?

Si le Cantique des cantiques parle d’amour, cette « expérience fondamentalement positive de l’être humain » (Edgar Morin), il ne s’agit certes pas de nos amours transitoires qui naissent et meurent entre étrangers intimes voués à leur effacement… Mais peut-être de l’Amour où se ressourcer – celui qui accomplit son Grand Oeuvre à travers nous comme un appel à la transformation qui nous délivre de nos limites pour s’étendre et se prolonger « droit au coeur du monde »…

 

Le Secret des secrets

 

D’évidence, le Cantique ne prétend pas dire « ce qu’est l’amour » ni délivrer un savoir amoureux alors que l’inadéquation fondamentale s’avère la condition humaine même. Au carrefour des traditions babyloniennes, égyptiennes, proche-orientales et syriennes, il propose une aventure (« l’aventure de toute vie humaine avec ses rencontres » et ses rendez-vous manqués, aussi) et un chemin, vécus comme « une traversée des distances et des abîmes qui différencient un toi et un moi ».

Jean-Yves Leloup invite à le lire « comme un paysage avec ses alternances de pics et de vallées ou comme un corps que l’on ne caresse pas de la même façon de la tête aux pieds » : « Le Cantique des cantiques, plus que tout autre texte ou « corps scriptuaire », est un « texte à caresser » – il invite à devenir voyant, parfaitement éveillé, dans cet état de disponibilité et de veille émerveillée au sein d’un univers intelligent où il ne s’agirait plus d’être étrangers les uns aux autres mais pleinement conscients d’être engagés dans un même devenir.

En son temps, Carlos Suarès (1892-1976)  traduisait à sa manière ce « Chant des chants » en « résidu des résidus », invoquant les lumières de l’alchimie : « il s’agit de ce qui reste quand tout a été passé par le feu, ce qui reste quand il ne reste plus rien. « Quintessence des quintessences », le Chir ha Chirim nous conduit vers le « secret des secrets », l’essence de notre essence »…

Bien évidemment, « l’Amour est le « secret des secrets » – « c’est YHWH/Dieu lui-même, amour en hébreu se dit Ahava, aleph he het he, dont la valeur numérique est 13 » – il conduit vers le mystère de notre être et une connaissance intérieure, tournée vers l’autre comme vers une autre réalité qui tisse dans la trame du temps fini comme un motif d’absolu et d’éternité…

 

Comme un pommier

Entre les arbres

Tel est mon Bien-Aimé

Parmi les hommes

A son ombre

En désir je me suis assise

Son fruit est doux à mon palais

(Chant II)

 

Tout dépendrait-il de la façon de « croquer la pomme » sans séparer la sexualité de la connaissance ? « Consommer ou communier », là est toute la question : « Ce qu’on appelle la chute, c’est la chute d’un état de communion  dans un état de consommation. Ce que l’on appelle le paradis est un état de communion ; on communie à la Présence de l’Etre à travers tous les êtres respectés et aimés comme théophanies, comme manifestations visibles de l’Invisible »…

Serait-il possible de vivre « comme si l’Infini n’existait pas, comme s’il n’était pas le fond et le sens même » de notre existence ? Comment, dans un monde factice, à réalité plus qu’optionnelle, sursaturé de « réponses » comme de « solutions » non sollicitées, vivre dans son évidence ce mystère-là ?

Au fond, ne sommes-nous pas « ce que nous cherchons » ? S’agit-il de voir la Vie ou « seulement » les apparences éphémères qui la manifestent ? Parfois, « il arrive au regard éclairé par l’amour de « voir » cette Vie invisible dans le visible, et d’être émerveillé par la splendeur de son apparition »… Suffit-il d’emprunter ce « chemin d’amour partagé » pour l’accomplir jusque dans son ultime pas de côté – celui qui consiste à « desserrer son étreinte » et à « rendre à l’autre sa liberté » ?

L’amour vrai ne résiste-t-il pas à tous les changements d’apparences, de formes voire de « vérités » ? Si on peut vivre sans « pourquoi », peut-on vivre sans « pour qui » ni « sans Toi » dans un désentravement de la sphère privée et des illusions de la « possession » ?

Le fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations ainsi que du Collège international des thérapeutes souligne : « Le Cantique nous révèle que l’amour, c’est la grâce de vivre pour quelqu’un, et c’est pour cela qui donne sens et saveur à notre vie, c’est une relation sans cesse à entretenir, oui, entre-tenir, tenir ensemble, à ce qui est « centre » (…) Les sages taoïstes disaient déjà que la terre ne vit pas pour elle-même, elle vit pour le ciel, de même ne vit pas pour lui-même, il vit pour la terre. La terre est tournée vers le ciel, le ciel est tourné vers la terre et l’être de l’homme se tient au milieu, il est leur rencontre (…) L’Etre en soi et pour soi, c’est « l’être-pour-la-mort » : l’être pour l’autre, l’être pour l’amour et par l’amour, c’est l’être pour la Vie qui ne meurt pas, la Vie éternelle. Il n’y a pas que l’amour qui ne meurt pas ; ce que l’on a donné, nul ne peut nous le prendre. Une vie donnée, la mort ne peut nous la prendre, peut-être n’avons-nous le choix qu’entre une vie donnée et une vie perdue. »

La raison d’être de l’homme est-elle de « faire, de produire et d’accumuler avoirs, savoirs et pouvoirs » ? Jean-Yves Leloup rappelle sa « mission » – celle qui consiste à « être de plus en plus proche de Celui qui est l’Etre même » et de « faire un avec Lui » dans la conscience d’une communauté de destin avec ses semblables et de ce qui se manifeste à chaque rencontre.

Jean Giraudoux (1882-1944), auteur d’une pièce sur le « même t’aime » (1938), écrivait : « Les seules constellations qu’on voit du ciel sous les feux des couples humains ». Tous ces foyers et ces buissons ardents d’humanité convergeront-ils vers une « civilisation de l’intensité » enfin faite pour l’homme ? Une civilisation numineuse capable d’éclairer la grande nuit du monde ouverte sur la perpétuelle invention des possibles dans l’ici et le maintenant de la rencontre ?

Jean-Yves Leloup, Le Cantique des cantiques – la sagesse de l’amour, Albin Michel, 300 p.

 

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