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Archive for the ‘Littérature’ Category

Le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature universelle, fait l’objet de nombreuses exégèses, interprétations et traductions. Jean-Yves Leloup en propose une traduction commentée qui  révèle tant les abîmes que les pics ontologiques de ce chef d’oeuvre de la littérature hébraïque ancienne.

 

Le Cantique des cantiques, long poème de cent dix-sept versets composé voilà plus de deux millénaires, est sans doute l’un des textes les plus traduits, les plus commentés – et les plus inspirants.

De célèbres couples artistiques comme Alain Baschung et Chloé Mons en ont fait une « histoire d’amour et de musique » à eux, l’enregistrant ensemble en studio et le portant sur scène (2001). Irène Papas l’avait récité sur l’album Rapsodies de Vangelis (1986) et Rodolphe Burger l’avait mis en musique pour une lecture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (2016).

Ce « chant des chants » célébrant le désir mutuel et l’union de deux amoureux, a sans doute été écrit vers 450 avant l’ère chrétienne. Certains l’attribuent au roi Salomon, d’autres à un compilateur inconnu – voire à une femme…  Docteur en théologie, philosophie et psychologie, Jean-Yves Leloup en propose à la fois sa vibrante traduction et son  commentaire à l’érudition ondoyante :

«  Il est de Salomon ou « pour Salomon », d’après les analyses stylistiques (présence de termes perses, grecs et araméens) qui règna en Israël de 968 à 928 (…) Le mot shalom à l’origine du mot Shlomo (Salomon), l’homme en paix, veut dire « l’homme entier ». Nous ne sommes pas en paix tant que nous ne sommes pas entiers ; être spirituel sans être charnel, être charnel sans être spirituel, être une moitié de soi-même. Le Cantique des cantiques est peut-être une invitation à reconcilier ces contraires ou à découvrir qu’en YHWH/Dieu ou dans l’amour, ils n’ont jamais été opposés et c’est de cette intégration, shalom/paix, que l’archétype du sage, Salomon, témoigne. Le chant des chants, la révélation de l’essence de l’être, n’est donné qu’à l’être humain accompli qui, en réalisant « la coïncidence des opposés, s’approche de la Sagesse et de la paix. »

Les exégèses du Cantique des cantiques se succèdent au fil des siècles, qu’elles soient chrétiennes, juives ou profanes. Les interprétations vont d’une lecture littérale d’un poème érotique à la proclamation de l’union de l’âme avec la divinité ou du peuple d’Israël avec son  Dieu.

Au XIIe siècle, le mystique franciscain Jacopone de Todi déplorait que « les hommes n’aiment pas assez l’amour ». De quel « amour » s’agit-il ?

Si le Cantique des cantiques parle d’amour, cette « expérience fondamentalement positive de l’être humain » (Edgar Morin), il ne s’agit certes pas de nos amours transitoires qui naissent et meurent entre étrangers intimes voués à leur effacement… Mais peut-être de l’Amour où se ressourcer – celui qui accomplit son Grand Oeuvre à travers nous comme un appel à la transformation qui nous délivre de nos limites pour s’étendre et se prolonger « droit au coeur du monde »…

 

Le Secret des secrets

 

D’évidence, le Cantique ne prétend pas dire « ce qu’est l’amour » ni délivrer un savoir amoureux alors que l’inadéquation fondamentale s’avère la condition humaine même. Au carrefour des traditions babyloniennes, égyptiennes, proche-orientales et syriennes, il propose une aventure (« l’aventure de toute vie humaine avec ses rencontres » et ses rendez-vous manqués, aussi) et un chemin, vécus comme « une traversée des distances et des abîmes qui différencient un toi et un moi ».

Jean-Yves Leloup invite à le lire « comme un paysage avec ses alternances de pics et de vallées ou comme un corps que l’on ne caresse pas de la même façon de la tête aux pieds » : « Le Cantique des cantiques, plus que tout autre texte ou « corps scriptuaire », est un « texte à caresser » – il invite à devenir voyant, parfaitement éveillé, dans cet état de disponibilité et de veille émerveillée au sein d’un univers intelligent où il ne s’agirait plus d’être étrangers les uns aux autres mais pleinement conscients d’être engagés dans un même devenir.

En son temps, Carlos Suarès (1892-1976)  traduisait à sa manière ce « Chant des chants » en « résidu des résidus », invoquant les lumières de l’alchimie : « il s’agit de ce qui reste quand tout a été passé par le feu, ce qui reste quand il ne reste plus rien. « Quintessence des quintessences », le Chir ha Chirim nous conduit vers le « secret des secrets », l’essence de notre essence »…

Bien évidemment, « l’Amour est le « secret des secrets » – « c’est YHWH/Dieu lui-même, amour en hébreu se dit Ahava, aleph he het he, dont la valeur numérique est 13 » – il conduit vers le mystère de notre être et une connaissance intérieure, tournée vers l’autre comme vers une autre réalité qui tisse dans la trame du temps fini comme un motif d’absolu et d’éternité…

 

Comme un pommier

Entre les arbres

Tel est mon Bien-Aimé

Parmi les hommes

A son ombre

En désir je me suis assise

Son fruit est doux à mon palais

(Chant II)

 

Tout dépendrait-il de la façon de « croquer la pomme » sans séparer la sexualité de la connaissance ? « Consommer ou communier », là est toute la question : « Ce qu’on appelle la chute, c’est la chute d’un état de communion  dans un état de consommation. Ce que l’on appelle le paradis est un état de communion ; on communie à la Présence de l’Etre à travers tous les êtres respectés et aimés comme théophanies, comme manifestations visibles de l’Invisible »…

Serait-il possible de vivre « comme si l’Infini n’existait pas, comme s’il n’était pas le fond et le sens même » de notre existence ? Comment, dans un monde factice, à réalité plus qu’optionnelle, sursaturé de « réponses » comme de « solutions » non sollicitées, vivre dans son évidence ce mystère-là ?

Au fond, ne sommes-nous pas « ce que nous cherchons » ? S’agit-il de voir la Vie ou « seulement » les apparences éphémères qui la manifestent ? Parfois, « il arrive au regard éclairé par l’amour de « voir » cette Vie invisible dans le visible, et d’être émerveillé par la splendeur de son apparition »… Suffit-il d’emprunter ce « chemin d’amour partagé » pour l’accomplir jusque dans son ultime pas de côté – celui qui consiste à « desserrer son étreinte » et à « rendre à l’autre sa liberté » ?

L’amour vrai ne résiste-t-il pas à tous les changements d’apparences, de formes voire de « vérités » ? Si on peut vivre sans « pourquoi », peut-on vivre sans « pour qui » ni « sans Toi » dans un désentravement de la sphère privée et des illusions de la « possession » ?

Le fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations ainsi que du Collège international des thérapeutes souligne : « Le Cantique nous révèle que l’amour, c’est la grâce de vivre pour quelqu’un, et c’est pour cela qui donne sens et saveur à notre vie, c’est une relation sans cesse à entretenir, oui, entre-tenir, tenir ensemble, à ce qui est « centre » (…) Les sages taoïstes disaient déjà que la terre ne vit pas pour elle-même, elle vit pour le ciel, de même ne vit pas pour lui-même, il vit pour la terre. La terre est tournée vers le ciel, le ciel est tourné vers la terre et l’être de l’homme se tient au milieu, il est leur rencontre (…) L’Etre en soi et pour soi, c’est « l’être-pour-la-mort » : l’être pour l’autre, l’être pour l’amour et par l’amour, c’est l’être pour la Vie qui ne meurt pas, la Vie éternelle. Il n’y a pas que l’amour qui ne meurt pas ; ce que l’on a donné, nul ne peut nous le prendre. Une vie donnée, la mort ne peut nous la prendre, peut-être n’avons-nous le choix qu’entre une vie donnée et une vie perdue. »

La raison d’être de l’homme est-elle de « faire, de produire et d’accumuler avoirs, savoirs et pouvoirs » ? Jean-Yves Leloup rappelle sa « mission » – celle qui consiste à « être de plus en plus proche de Celui qui est l’Etre même » et de « faire un avec Lui » dans la conscience d’une communauté de destin avec ses semblables et de ce qui se manifeste à chaque rencontre.

Jean Giraudoux (1882-1944), auteur d’une pièce sur le « même t’aime » (1938), écrivait : « Les seules constellations qu’on voit du ciel sous les feux des couples humains ». Tous ces foyers et ces buissons ardents d’humanité convergeront-ils vers une « civilisation de l’intensité » enfin faite pour l’homme ? Une civilisation numineuse capable d’éclairer la grande nuit du monde ouverte sur la perpétuelle invention des possibles dans l’ici et le maintenant de la rencontre ?

Jean-Yves Leloup, Le Cantique des cantiques – la sagesse de l’amour, Albin Michel, 300 p.

 

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Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

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Le dernier roman de l’académicien Andréï Makine invite avec une allègre acuité à passer clôtures, murs et frontières d’un monde en plein chaos dont le sol se dérobe. Des racines aux cimes de l’être, une autre vie serait-elle possible?

 

 

 

 

Alors qu’éclatent les unes après les autres des bulles d’irréalisme et de prêt-à-vivre comme de prêt-à-penser, Andréï Makine se livre à une  vertigineuse mise en abyme dans un roman conçu tout à la fois comme un jeu de poupées russes, une salle de faux miroirs où s’éteignent les reflets exténués d’un monde de fraude arrivé à son terme et une chambre de résonance des questions assourdissantes de ce temps.

Le narrateur reçoit Le Grand Déplacement, un manuscrit apocalyptique d’un jeune idéaliste qui ne se reconnaît pas dans son époque et imagine le reflux du « flot migratoire qui avait refusé l’assimilation » vers sa source, la Lybie – et le « dépaysement » là-bas des « responsables » du désastre planétaire, à savoir la « crise migratoire » par destruction du dit pays… Vivien de Lynden, vingt-sept ans, issu d’une famille  « apparentée à une lignée de noblesse flamande », est désespéré par la dégénerescence d’un Occident qui a baissé pavillon – un véritable « empire du soleil couchant » à l’horizon surbaissé, soufflé comme un jeu de cartes de l’intérieur : « Pour sa douce France, il rêvait d’oriflammes, de fleurs de lys et de nobles faces tournées vers la cité céleste. Et là, s’étalait cette biomasse blanche, veule et blasée, qu’aucun esprit n’habitait et qui, par sa laideur, démentait tout ce à quoi il croyait. »

La mère du jeune imprécateur, Gaia (la « Terre-Mère »…), lui est aussi étrangère que son pays : en « rupture » avec son « milieu bourgeois », elle s’est engagée dans l’une de ces myriades d’associations qui se disputent férocement une « manne migratoire » aussi inépuisable que la création monétaire dévoreuse des ressources planétaires – et abîmée dans des conflictualités déplacées sur le terrain d’un « tourisme sexuel » qui la laissent meurtrie, à court d’illusions bon marché comme en panne d’utopie rédemptrice de rechange…

Ainsi s’exprime cette fille d’une génération humanitaire bel et bien revenue de son périlleux périple jusqu’au bout de toutes les postures en vogue : « Les membres de Mer sans barrières trouvent dans la grande tambouille humanitaire un moyen de pimenter leur quotidien, socialement et sexuellement. Leurs idées sont une mélasse pseudo-chrétienne qui leur fait préférer les migrants jeunes et robustes aux clochards autochtones, vieux et brisés. « Et puis, en allant dans les pays pauvres, nous prétendons apporter le savoir-faire que nous ne possédons plus depuis longtemps. Devant les femmes en Inde, je faisais l’éloge du couple à l’occidentale. Sans penser au désastre qu’était mon couple à moi… Pour nous rassurer sur nos valeurs humanistes vermoulues, nous les enseignons aux autres. »

Cette femme tant de fois mise à mal au cours de ses « escapades humanitaires » a notamment subi la brutalité de Max, son amant « laid et bedonnant » – mais enfin,  « le politiquement correct interdit de juger son physique, la brutalité de cet homme est une vengeance « post-coloniale ». Au bout de son « avilissement consenti », elle  perd son fils… Sans père (à  quatorze ans,  il découvre l’homosexualité de son géniteur) et sans mère, Vivien s’était retrouvé démuni de grande cause comme de grand amour après avoir été consumé par une chimère ultime – la mort est au rendez-vous de cette vie fracassée…

 

La traversée des frontières

 

Makine se ferait-il le passeur de thèses « suprémacistes » ou le porte-voix d’un « nationalisme blanc » nostalgique des frontières ou d’un ordre d’antan ? Assurément non : l’auteur du Testament français (Prix Goncourt, Prix Goncourt des lycéens et Prix Médicis en 1995)  confronte juste les points de vue des différents protagonistes sur ce monde sans issue où plus personne n’est assuré de trouver une terre habitable sous ses pieds.

Entre ceux qui veulent changer de monde en quittant leur pays et ceux qui se sentent quittés par leur pays sans avoir bougé de chez eux, où est-il possible encore d’établir sa demeure – ou de simplement trouver refuge ?

Voilà la belle planète bleue devenue bien trop petite pour contenir les chimères d’une globalisation « hors sol » et livrée à la dévastation de forces opposées, des mouvements et des spéculations sans limites et sans finalité. L’académicien propose de sortir des clivages imposés entre « globalistes » ou autres  « sans frontiéristes » et « globalisés » se découvrant « souverainistes » voire  « passéistes » en multipliant des pistes de réflexion coupant à travers les zones grises de la pensée…

Car « ces milliards de pauvres, une fois repêchés de la misère, se transforment en prédateurs, pressés de rejoindre la « civilisation » – celle qui fabrique un homme capable de consacrer sa vie à « la commercialisation des dérivés financiers et la titrisation des actifs »… Quelle épidémie a tué toute forme de conscience humaine ?

Mais surtout, qui parle dans ce roman polyphonique, avec ses quatre personnages principaux et ses figurants de passage ? Il s’ouvre sur le déroutant manuscrit imputé à Vivien – une prose hantée par la thématique du « grand remplacement » de la population européenne, théorisé par l’écrivain Renaud Camus et, avant lui, par Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) dont Makine retrouve une note, datée de l’entre-deux-guerres : « Notre âge démocratique est un pitoyable interlude. La race du futur, négroïdo-eurasienne d’apparence semblable à celle de l’Egypte antique, remplacera la multiplicité des peuples par la multiplicité des personnalités. »

Le roman se poursuit avec le récit de Gaia – en « mise à mort volontaire de celle qu’elle a été ». Elle veut en finir avec cette « vie fabriquée à l’aide de ce que la société nous fournit : discours, attrape-nigauds intellectuels, postures et béguins idéologiques » et quitter cette « comédie de mensonges » –  dans cet itinéraire-là se trouve sans doute le sujet du roman …

Dans ce monde-là livré à l’absurde frénésie accaparatrice de quelques phynanciers qui ne financent rien d’autre que la démonétisation du temps de vie de leurs contemporains jusqu’à l’effacement de l’espèce colonisatrice de la planète, tout prédateur cravaté à la « tête tuméfiée de chiffres sait ce que vaut une civilisation où il suffit d’appuyer sur une touche d’ordinateur pour ruiner un pays ». Tout accaparateur conscient de la « suprême absurdité » de ce jeu de dupes sait faire sans état d’âme cette « rapide manipulation digitale » pour que « la Création change de sens pour des millions d’humains »  – et ce, pour le seul « profit » du Moloch qu’ils servent : celui qu’il leur faut sans cesse nourrir de guerres, de crises, de renversements de régime, de pénuries et de pandémies ?

Le résultat, chacun peut l’éprouver – selon sa prise de conscience ou la volatilisation de son « pouvoir d’achat » comme de ses perspectives d’ « avancement » voire de survie. Au bout de cet imaginaire « postmoderne » d’expansion illimitée et d’accumulation sur une planète finie, il n’y a que la déshérence et l’obsolescence accélérée de tout ce qui existe, bien au-delà d’un champ de ruines ou d’un désert à court de mirages…

Voilà le narrateur de ce récit fort embarrassé par le brûlot « identitaire » du jeune sacrifié, en pareil contexte (« Quel libraire oserait exposer ce volume ? »). Il demande alors conseil à son vieil ami, le célèbre écrivain Gabriel Osmonde que Vivien s’était donné pour maître à penser – c’est le pseudonyme dont Makine avait signé précédemment quatre romans…

Osmonde est l’inspirateur du mouvement des diggers, ceux qui creusent au-delà des apparences – ceux qui forent profond les lieux communs d’une postmodernité qui n’offre plus de terre habitable, en quête d’un gisement d’être, envers et contre tout…

Osmonde rappelle qu’une vie humaine ne « fait que vingt ou trente mille jours ». Chacun d’entre nous, jeté au monde par une première naissance qui assure sa survie biologique, doit s’assurer ensuite de sa survie sociale. Mais libre à lui de ne pas se laisser emprisonner par ces deux identités-là : il peut accéder à l’Alternaissance – ce « temps de la pérennité » qui nous affranchit de nos origines tant biologiques que sociales ainsi que de nos limites ou représentations comme la peur de manquer, d’échouer, d’être « remplacés » (« si on vous remplace, c’est que vous vous êtes résignés à être remplaçables ») ou de mourir dans les convulsions d’une ultime extinction des espèces  …

Si nos cellules sont « réglées pour trente mille jours » au mieux et notre devenir par « le script » d’une société en deshérence, pas question de se résigner à n’être qu’une « simple biologie périssable » : une autre vie est possible en s’accordant la grâce d’une troisième naissance, bien « au-delà de notre disparition physique » – ainsi est-il possible de « voir dans chaque être, dans chaque instant le dépassement du temps et de la mort ».

Ainsi, Gaia arrive à « quitter ce monde sans avoir à mourir » et atteindre « l’instant où la mort meurt en nous ».

Ainsi en est-il des romans de porteurs de lanternes qui ne se laissent pas lire comme une fiction de divertissement (une de plus…) et ne sonnent pas creux comme un « bibelot d’inanité sonore » enfilant des platitudes à très haut débit – mais se laissent envisager à la manière d’un guide de désenvoûtement.

Andreï Makine, Au-delà des frontières, Grasset, 270 p., 19 €

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De captivantes sirènes des lettres dont le chant s’était perdu refont surface. Eric Dussert embarque ses lecteurs pour  un passionnant voyage à remonter le temps –celui de ces divas des lettres  « cachées par la forêt » de l’oubli après avoir été surexposées à leur époque… Leur oeuvre, aujourd’hui introuvable, était devenu un plat de choix pour bibliophiles, initiés et autres gourmets des lettres…

 

 

La femme, origine et avenir de l’homme ? Longtemps, la part des femmes fut occultée dans l’histoire de la littérature. Pourtant, rappelle Eric Dussert en nous faisant visiter sa fort plaisante « manufacture du passé », « la première femme créatrice de littérature était une princesse mésopotamienne, de la ville d’Ur, Enheduanna, prêtresse d’un culte oublié et poète sumérienne devançant de deux mille ans Homère »… Comme un vacillant point lumineux dans la nuit des temps, le verbe de la princesse orientale pourrait bien guider  experts et exégètes pour peu qu’ils se saisissent de son corps poétique arraché aux sables…

Conservateur à la Bibliothèque nationale de France et journaliste spécialisé dans les  égaré(e)s et oublié(e)s de l’histoire littéraire, Eric Dussert exhume 138 destinées de femmes de lettres dont les livres sont épuisés et dont le souvenir s’est perdu – dans Une forêt cachée (La Table Ronde, 2013), il avait déjà sauvé de l’oubli 156 auteur(e)s – dont 17 femmes « seulement »…

Son nouveau recueil dédié exclusivement au beau sexe s’ouvre par la poétesse japonaise Ono No Komachi (825-900), née dans la petite aristocratie de son pays et les fastes de la cour, avant de subir des revers de fortune et de tomber dans l’oubli :

 

Les coloris des fleurs

Ont bel et bien passé

En pure perte

Ma vie coule en ce monde

Dans le temps d’une longue averse

 

 

La promenade dans cette clairière enchantée se poursuit au fil des siècles et des continents avec Anne Comnène (1083-1148), « princesse porphyrogénète de Constantinople » qui rédigea une épopée à la gloire de son empereur de père Alexis Ier (1058-1118) ou Christine de Pisan (vers 1364-vers 1430), « généralement considérée comme la première femme de lettres française ».

Le XIXe siècle a mieux conservé le souvenir de ses divas de la littérature, à commencer par celui de Delphine de Girardin (1804-1855) née Gay, la « Muse du romantisme » dont l’œuvre a été injustement éclipsée par la gloire de son mari, Emile de Girardin (1806-1881), le premier magnat de l’industrie de la presse… Leur salon réunissait tout le Gotha des lettres, de Balzac à Sue, sans oublier Hugo ou Lamartine.

Léonie d’Aunet (1820-1879) fut la première femme à explorer le Spitzberg en 1839 – elle avait dix-neuf ans et ses lettres de voyage publiées dans La Revue de Paris lui valurent une gloire immédiate…  Louis Hachette publie en 1855 son Voyage d’une femme au Spitzberg – mais elle avait déjà défrayé la chronique dix ans auparavant par un « flagrant délit d’adultère » avec Victor Hugo (1802-1885), alors pair de France, dans un hôtel du passage Saint-Roch. Mariée au peintre François-Auguste Biard (1799-1882), « laid, célèbre et de vingt ans son aînée », elle passe deux mois à la prison Saint-Lazare avant de publier divers livres dont plus aucun n’est disponible… Sa fille, Marie (1848-1897) épouse Double, suit bien naturellement ses traces : elle signe des chroniques dans Le Figaro sous le pseudonyme d’Etincelle ainsi que des romans mondains et un essai d’histoire littéraire consacré à la baronne Staal de Launay.

Jean Bertheroy née Berthe Clorine Jeanne Le Barillier (1858-1927), doit son aléatoire postérité à ses romans antiques dont La Danseuse de Pompéi (Fayard, 1905), demeurée mémorable grâce sans doute à une aquarelle de Manuel Orazi (1860-1934) représentant une athlétique morphologie féminine…

La vie de la  Hollandaise Neel Doff (1858-1942)  fut un roman digne des Misérables : après avoir connu la famine et la prostitution, elle pose pour les peintres James Ensor (1860-1949) ou Félicien Rops (1833-1898) et frôle le Prix Goncourt en 1911 avec Jours de famine et de détresse (Fasquelle), son autobiographie écrite directement en français – elle finit sa vie en riche héritière à Ixelles après un  passage à la case « socialisme »…

 

XXe siècle : femmes, c’est fatal…

 

La fervente hispanophile Renée Lafont (1877-1936), traductrice attitrée du célébrissime Vicente Blasco Ibanez (1867-1928) et auteure des Forçats de la volupté (Albin Michel, 1924), finit fusillée par les franquistes au début de la Guerre d’Espagne : « Chez Renée Lafont, les femmes meurent, quoiqu’il arrive »…

Autre « martyre des lettres », Louise Hervieu (1878-1954) met à profit ses souffrances pour faire avancer ses idées, notamment par son implacable roman autobiographique Sangs (Prix Femina 1936) : elle est  à l’origine du carnet de santé, institué le 2 mai 1939 par le ministre Marc Rucart (1893-1964).

La fantasque Maryse Choisy (1901-1979), née « enfant illégitime » de « parents inconnus » et élevée dans le château de sa tante présumée Anna Dunphy, épouse de Brémont (1852-1922), met son génie dans sa vie et ses reportages vécus autant que dans ses livres. Journaliste pour L’Intransigeant, elle commence par des entretiens avec des hommes politiques, tente la voie littéraire (Presque, quasi-roman, Editeurs associés, 1924), avant de livrer le récit de ses reportages dans Un mois chez les filles (Montaigne, 1928) – elle s’était fait embaucher comme femme de chambre au Chabanais, la plus renommée des « maisons de rendez-vous » parisiennes, pour décrire le quotidien des prostituées et vendit plus de 450 000 exemplaires de son « témoignage »… Elle récidive avec Un mois chez les  hommes (éditions de France, 1929) qui relate son immersion chez les moines du mont Athos… Après avoir pris le train pour Vienne et s’être allongée sur le divan de Freud (1856-1939), elle s’investit dans la psychanalyse et les spiritualités asiatiques, épouse le journaliste politique Maxime Clouzet ainsi que la pensée de Teilhard de Chardin (1881-1955) et laisse deux volumes de mémoires, Mes Enfances (Mont-Blanc & Payot, 1971) et Sur la route de Dieu on rencontre d’abord le diable (Emile-Paul Frères, 1978).

L’essai d’Eric Dussert est tout illuminé par l’éclat d’étoiles filantes des lettres, femmes d’un seul livre comme Béatrice Mabilais (1933-1964), auteure du roman Les Sauterelles (1956), publié par Jean Cayrol (1911-2005), qui finit ainsi : « Je suivis des yeux jusqu’au dernier tournant la voiture. Puis je descendis dans le verger, et comme je regardais les sauterelles bondir d’herbe en herbe, je me mis à penser qu’on ne m’avait tout arraché, et qu’on avait oublié de me couper la tête. »

Autre suicidée des lettres, Agnès Rouzier (1936-1981), filleule d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), est élevée par sa veuve Consuelo (1901-1979) et  accède au « cercle fermé des écrivains » avec Non, rien (Seghers/Laffont, 1974), après deux précédents romans égarés.

« Fille de la guerre », la poétesse bretonne Danielle Colobert (1940-1978) grandit chez ses grands-parents sous l’Occupation – sa famille est dans la résistance… En 1961, elle publie son premier livre, Chants des guerres, chez Pierre-Jean Oswald, s’engage auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie et s’exile en Italie. Révélée au public par Meurtre (Gallimard, 1964) qui exhale son « malaise biologique de vivre », elle se laisse porter par les voyages – d’abord à Prague investie par les chars soviétiques en mai 1968 puis de plus en plus loin, jusqu’au voyage ultime en se supprimant le jour de son anniversaire dans une chambre d’hôtel rue Dauphine à Paris.

Eric Dussert laisse transparaître une prédilection pour la romanesque blondeur de Virginie des Rieux (1942-1982) aux  « faux airs de France Gall première époque ». Vendeuse de chemises à Saint-Tropez alors que sa mère tient le dancing « Black & White » à Juan-les-Pins, elle publie son premier roman, La Satyre, à la fin de l’été 1965, chez Buchet-Chastel, suivi de Chandeleur et Dorothée (1968) – « la critique » succombe aussitôt à la « starlette des lettres », devenue modèle pour photographes de mode et pour Playboy en 1972. L’avenante jeune « romancière » avait juste publié les textes tragiquement inédits de son père, Elie de Thorier, disparu une décennie auparavant dans l’anonymat – il n’avait pas les mêmes atouts pour espérer les publier… Après une liaison avec Johny Hallyday (1943-2017), Virginie l’attaque « en reconnaissance de paternité » et disparaît, emportée par une avalanche pendant une course de ski hors-piste : « Une mort brutale, comme la célébrité »…

Petite-fille de l’académicien Georges Duhamel (1884-1966), Betty Duhamel (1944-1993) fait logiquement carrière dans l’édition et jette une poignée de livres, aussitôt salués par « la critique », pour s’éclairer la traversée de son siècle (Les Nouvelles de Lisette en 1975, L’Homme-crayon en 1977, Les Jolis Moys de Mai en 1993). Elle écrit aussi des chansons d’amour, publiées en 1974 et donne un roman à clés, Gare Saint-Lazare ou Ennemis intimes (Gallimard, 1976) narrant ses amours tourmentées avec un apprenti romancier ambitieux qui allait devenir prix Nobel de littérature… Etrangement, ce livre est devenu introuvable, tout comme le portrait de son grand-père, Jojo l’académique

Au-delà de l’universelle simplicité de la différence des sexes et de la vieille vérité des corps sexués, Eric Dussert ramène au jour un continent immergé. N’a-t-il pas fallu attendre le XVIIe siècle pour éclairer, en Occident, le rôle des femmes dans la génération ? En littérature et en créativité, la stérilité ne peut pas davantage être imputée à celles qui transmettent la vie selon l’ordre des générations. Kant (1724-1804) les pensait « hors du temps de l’histoire et soumises au temps de la vie ». Le chroniqueur du Matricule des Anges rend justice à leur génie créateur par un magistral essai de haute érudition rendant désormais ineffaçable l’œuvre et l’existence de 138 d’entre elles qui ont mis leur foi dans les pouvoirs de la littérature.

Eric Dussert, Cachées par la forêt, La Table ronde, 576 p., 22 €

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Voilà deux ans, le « prince de la dépression » nous quittait. Pessimiste lumineux et poète zen visionnaire, Leonard Cohen laisse une œuvre majeure célébrant les « noces métaphysiques du rock et de la littérature ». Il inspire une nouvelle biographie signée Sylvie Simmons, qui vient d’être traduite en français…

 

« Comment construire une œuvre qui touche le coeur des hommes? » se demandait Leonard. Jamais sans doute, il ne serait devenu cette rock star planétaire adulée si son amie Judy Collins ne l’avait poussé ce 22 février 1967 sur cette scène du Village Theatre à New York pour interpréter lui-même une des chansons qu’il lui avait écrite : Suzanne

C’est ainsi qu’un poète timide et tétanisé mais déjà reconnu est né chanteur bien « trop vieux », à l’âge christique de 33 ans, en ces psychédéliques sixties, si jeunistes – et c’est ainsi qu’est née une légende, d’une « déroute absolue »…

Ses ancêtres avaient « construit des synagogues, fondé des journaux au Canada, financé ou présidé un grand nombre de sociétés philanthropiques ». Leonard Cohen est « né costumé » dans une famille juive distinguée de Montreal mais ses rêves l’emmènent plus loin que l’entreprise familiale de confection haut de gamme, la Freedman Company, « réputée pour ses vêtements chics ».

A quinze ans, il achète une guitare espagnole et apprend à en jouer dans le manuel de Roy Smeck (1900-1994) datant de 1928.

Au camp de vacances du Soleil de Sainte-Marguerite où il est moniteur durant l’été 1950, il apprend une chanson, The Partisan– avec laquelle il envoûtera, vingt ans plus tard, le public du festival de l’île de Wight..

Près des courts de tennis du parc Murray à Westmount, il rencontre un jeune guitariste espagnol qui a juste le temps de lui donner trois leçons – et manque leur quatrième rendez-vous : il s’est suicidé.

Soixante ans plus tard, en face d’un parterre de personnalités réunies pour lui attribuer le Prix Prince des Asturies, Leonard Cohen rend hommage à ce jeune mort anonyme : « Ces six cordes et ce jeu de guitare sont la base de toutes mes chansons et de ma musique »

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, suivi de deux romans et de quatorze albums, le songwriter à la « voix de violoncelle usé » n’a « jamais été déloyal envers son génie » selon son ancien professeur et ami Irving Layton (1912-2006).

 

Les feux de la rampe pour le « prince des poètes »

 

En septembre 1960, un jeune poète déjà remarqué achète sur l’île grecque d’Hydra (dont il avait entendu parler par le jeune héritier Jacob Rotschild rencontré lors d’une fête à Londres) une maison à deux étages avec les 1500 dollars légués par sa grand-mère. Il y écrit ses deux romans et y rencontre la blonde Scandinave Marianne Ihlen (1935-2016) – sa muse célébrée dans Son Long Marianne, chanson figurant sur son premier album, paru le 26 décembre 1967, l’année de leur séparation.

Son amie Judy Collins avait popularisé l’un de ses poèmes, Suzanne, et le pousse sur scène afin qu’il interprète lui-même ses créations – jusqu’alors, il n’avait fait que des lectures publiques de ses poèmes. Leonard aurait préféré que ses chansons fassent leur chemin sans être encombrées par sa présence : « Vous ne pouvez pas vous donner de l’importance et bien écrire » dit-il à un journaliste… Ce 22 février 1967, il quitte la scène du Village Theatre (New York) au milieu de la chanson, Judy le fait remonter et chante Suzanne avec lui – et c’est ainsi que Leonard est devenu grand… Le disque a suivi, baptisé en toute simplicité Songs of Leonard Cohen : cette « pleine mesure de beauté » permet à l’écrivain-né au visage de « torturé professionnel » de troquer dix ans de succès d’estime pour une success story planétaire et ininterrompue pendant un demi-siècle. C’est par la littérature qu’il est venu à la musique dont il demeure la caution poétique incontestée – quand bien même il aurait échappé au prix Nobel de littérature…

A l’âge biblique de 33 ans, ce peseur de mots jeté dans la chanson (et la fosse aux lions…) se retrouve confronté aux machinations de l’industrie du disque : pour une signature donnée en toute candeur, il peinera à retrouver les droits de ses premiers chefs d’œuvre… Comme il le dit à Richard Goldstein du Village Voice en 1967 : « C’est l’âge où tu comprends enfin que l’univers ne va pas se plier à tes ordres »

En dépit de ses succès, ce prodigieux éveilleur de complexités qui disait juste « essayer de garder son équilibre entre les stations debout et couchée » cultivait la distance avec le « milieu » – pas question de mener une vie d’ « artiste asservi et d’homme encagé ». Depuis 1976, il se retirait souvent, entre studios et tournées, dans le monastère zen de son ami Rôshi (1907-2014) sur le mont Baldy (Californie) – avant d’y prendre pension de 1993 à 1999.

C’est là que le magazine Les Inrocktuptibles le retrouve en 1995 – et le révèle en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque » …

Mais il lui fallut revenir sur scène : sa « manager » l’avait grugé de près de dix millions de dollars et il fallait payer les impôts… Son malheur patrimonial a fait le bonheur de tous ses inconditionnels dont le cercle de ferveur n’allait pas finir de s’agrandir jusqu’aux trois ultimes et poignants chefs d’œuvre (Old Ideas, Popular Problems, You Want it darker)… Son fils Adam porte et produit son ultime opus, car Leonard souffre d’un tassement des vertèbres et d’un cancer. Journaliste musicale réputée, Sylvie Simmons a écrit les biographies de Serge Gainsbourg, Neil Young et Johnny Cash. Accédant aux archives et carnet d’adresses de son « sujet », elle a achevé cette biographie de référence, la plus complète à ce jour, en 2012– et l’a enrichi d’une postface après le décès de Leonard le 7 novembre 2016.

En 2008, Lou Reed observait : « Nous ne savons pas la chance que nous avons d’être en vie en même temps que Leonard Cohen ». La biographie de Sylvie Simmons nous rappelle la portée de cette évidence – quand bien même les poètes ne meurent jamais et ne partent pas comme des voleurs avec la clé des chants après nous avoir ouvert l’immensité du chant des possibles…

Si certains le qualifiaient de « prince de la dépression », des milliers de groupies émerveillées depuis 1968 sont venues lui avouer en coulisse, après ses concerts : « Je voulais me suicider, mais j’ai mis un de vos disques : vous m’avez sauvé la vie au dernier moment« …

Sylvie Simmons, I’m your man – La vie de Leonard Cohen, L’Echappée, 516 p., 24 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le poète Grégory Huck livre un peu de son arrière-monde dans un recueil dont le rayonnement noir recompose les paysages et les visages en un lieu vif d’une poésie de l’incertain au cœur de ce qui fait mystère dans l’insécurité contemporaine…

 

Comment peut-on s’établir dans la parole comme « poète » en cette période de basses eaux et de tensions collectives ? Pourtant, c’est par la poésie aiguisée en pratique à haut risque que Grégory Huck mène depuis deux décennies son combat personnel contre l’érosion des certitudes du visible et du dicible, laminées par la logique d’un insatiable « ogre marchand » dans la débâcle de tout ce qui permettrait de se penser dans le monde…

Peintre et poète, devenu éditeur de poésie à l’enseigne de L’Olifant, il publie Sapiens Terminus, un recueil en sept sphères et différents « états de conscience autofictionnels », comme le rappelle sa préfacière Marcia Marques-Rambourg, d’amours revisitées jusqu’à la dissolution de l’ego dans une apaisante poétique des civilisations. Sur quoi d’autre pourraient s’appuyer les civilisations et les existences si ce n’est sur une poétique, c’est-à-dire sur la puissance créatrice d’un art irriguant une philosophie capable de saisir la complexité de notre univers et une politique capable d’en dispenser la richesse ?

Estimant cette part poétique de la vie bien menacée, Grégory Huck a pris le pinceau, le stylo, le clavier, les flux « numériques » pour la porter aussi loin que possible avec ses semelles de vent comme on porte le feu là où ça compte vraiment – là où ça prendra dans ce que nous avons de plus profond, sous l’écorce fendue…

 

La preuve par les muses

 

Enfant, la poésie lui tombe littéralement entre les mains à la bibliothèque du collège Jean de La Fontaine de Geispolsheim où il s’était refugié : « Je m’ennuyais de mes contemporains en vêtements de marque, et je m’étais caché là quand un livre me tombe dessus, à cause d’un équilibre instable sur l’étagère : c’était un recueil de Milosz, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. C’est ainsi que j’ai découvert son œuvre et celle d’une myriade d’autres poètes, inconnus de moi, que j’ai entrepris de dévorer. Ils m’ont sauvé de mon ignorance et j’ai voulu rendre ce qu’ils m’ont donné »…

De muses et poètes de rencontre en recueils publiés depuis Meilleurs Souvenirs du monde (2007), Grégory Huck a contracté une dette infinie dont il s’acquitte en épousant la singularité de sa propre cadence déliée d’une chaotique globalisation :

 

Je suis le handicapé-dyslexique

J’ai fait veuvage de Mère Grammaire

  • Suis amputé de la langue et

 

  • dangereux comme l’exil… –

 

Son exil à lui, c’est aussi l’Europe centrale juste après la « chute du Mur » et la « révolution de velours », plus particulièrement une Slovaquie riche de ses poétesses – la preuve par le muses est, de toutes, la moins irrécusable : « J’ai découvert là-bas une jeunesse avide de s’élancer vers le monde, alors que les Français de cette génération se complaisaient dans un entre-soi douillet »…

 

Mes épaules sont taillées pour un autre monde

Qui ne passe pas les portes des boutiquiers

 

S’il avoue n’être « que la pierre d’un forçat décevant », son écriture désarmée n’en avance pas moins en mode offensif vers la maîtrise de son agir dans le creuset du vers où se ranime ce qui est nécessaire au chant :

 

Qui d’autre que moi parle

La langue morte

Des crânes vidés d’âme ?

Ne plus me débattre

Dans la chair mouvante

De tes roses…

Le poète est mort en moi,

Reste l’homme

Comme une peau vide.

 

Longtemps, des frivoles ont voué la poésie à faire rimer « bonheur » avec « fleur » – mais celle de Grégory Huck « se déroule/comme le satané serpent/à l’arbre de notre commun péché » et s’érige comme une fleur à la joie saxifrage sur les champs de ruines et les non-lieux de notre stérile postmodernité :

 

 

je suis las des paradis inachevés

qui nous font des humeurs

comme des quais de gare

 

 

Le poète devenu éditeur prolonge sa rencontre avec Oscar Vladislas de Lubicz-Milocz (1877-1939) avec la publication à venir d’une anthologie, sans éteindre pour autant sa dette fervente – à chaque jour son bonheur de faire advenir ce qui doit avoir lieu… Si la poésie n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme jeté au monde, elle n’en est moins ce jubilatoire questionnement creusant le lit de la merveille au plus vif de l’inimitable musique de ce qui est – elle y aimante ce sursaut d’humanité en pure présence solidaire et inspirée vers son dépassement :

 

Nous pouvons traverser nos corps comme

Une province tranquille et boire ensemble

Le sang de nos délires à même la vigne.

 

Grégory Huck, Sapiens Terminus, Belladone – collection de l’Olifant, 204 p., 14 €

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Le poète Albert Strickler (Prix européen Virgile 2011 pour l’ensemble de son œuvre) poursuit son travail de diariste et d’éditeur exigeant : « Il faut savoir prendre des risques pour la poésie mais aussi adapter les choses à la réalité »…

 

 

Albert Strickler pratique avec bonheur l’art souverain de la rencontre – de celle qui peut devenir communion et faire œuvre… avec des créateurs comme Sylvie Lander (Au souffle de l’ange, Petites Vagues, 2006), Rolf Ball (Peins-moi un poème, Sésame, 1996) ou Dan Steffan. C’est un projet avec cette dernière, La lumière la mort, qui préfigure la création des éditions du Tourneciel, du nom du chalet « en moyenne montagne » qu’il habite à La Vancelle à la manière d’une « antichambre du paradis » :

« Ce dernier livre était destiné aux éditions des Vanneaux. Sa directrice, Cécile Odartchenko, m’avait proposé de faire un livre d’art avec un de mes cycles de poèmes. J’avais pensé à Dan Steffan qui faisait des interventions très appréciées dans le monde du handicap. Le texte précédait l’œuvre plastique : nous avons d’abord cherché dans son atelier ce qui pouvait être mis en résonance. Puis elle a ressenti en me lisant l’envie de créer des œuvres dans la tonalité du texte. Parallèlement,l’idée d’une collection vouée aux livres réalisés en binôme a fait son chemin… ».

C’est ainsi que naissent, au printemps 2014, les éditions du Tourneciel – et que se prolonge l’aventure à partir deVoici l’Homme autour du peintre Gérard Houver.

 

 

Une langue de communion

 

Albert Strickler a vécu à Sessenheim une jeunesse déjà en état de grâce poétique sur les traces de Goethe… Après un mémoire consacré à René Char, il a enseigné les lettres – ainsi que la distinction, fondamentale pour lui, entre « langue de communication et langue de communion ».

En 1991, il devient chef de cabinet de Gilbert Estève (élu maire de Sélestat en 1989), puis directeur des affaires culturelles de la Ville jusqu’en 2002 avant de découvrir le monde du handicap. Il dirige notamment l’Evasion, avec une salle de spectacleprolongée par le festival Charivaridont la première édition a lieu en 2008.

 

Son ressort intime ? La joie de créer, de se relier au monde, de se confronter à de nouvelles expériences – et d’avoir tout l’accomplissable, voire tout l’univers, à exprimer : « Je fais des éruptions de joie à la manière d’une dépression à rebours… ».

Le vin constitue une autre de ses passions – il a publié Les Sublimes d’Alsace, un éloge qui associe les femmes à l’arc-en-ciel des cépages d’Alsace…

Depuis Graphologie des horloges (Prix de la Société des Ecrivains d’Alsace-Lorraine en 1983), le poète graphomane a publié près d’une quarantaine de livres : des recueils de poésie, des livres d’art et les imposants volumes de son Journal tenu au quotidien – une aventure de « vigilance éblouie » afin de recueillir à chaque instant tous les présents de l’existence jusque dans ses fondamentales incertitudes.

 

En terre natale du livre, où s’élaborèrent l’invention de Gutenberg et bien des chefs d’œuvre, le poète familier des grands fantômes littéraires se retrouve aux commandes d’une belle maison d’édition, riche déjà de cinq collections, dont le catalogue vient d’accueillir l’historien Gabriel Braeuner dans la collection « L’Esprit d’un lieu », avec Au cœur de l’Europe humaniste sans oublier Aurores des lichens du poète Gérard Freitag des hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines.

 

L’obstination du merle

 

Albert Strickler publie le dixième volume de son Journal perpétuel. Passer de la poésie au journal intime, serait-ce aller d’un bord du livre à l’autre, d’une vérité de l’écriture à l’autre ?

Il ouvre son Journal pour l’année 2017 par une phrase d’Henri Michaux (1899-1984) : « Ce sont les vertiges qui sont mes rivières vives. C’est la fatigue qui est ma nage dans les nénuphars. » Il aurait tout aussi bien pu mettre en exergue cette phrase de Kafka (1883-1924) : « Loin, loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire mondiale de ton âme. »

Le livre est un monde et réciproquement, des cycles s’y achèvent – dont celui de la vie dite « active »… Cette année-là, il est admis à « faire valoir » ses « droits à la retraite » pendant que « la mort clignote dans chaque goutte de rosée »… Pour sa « retraite », le poète s’enfonce dans le monde de Kafka, dans un labyrinthe algorithmique qui ne reconnaît aucun mot de passe alors qu’un volcan d’encre s’impatiente en lui…

Le 5 mars, il surmonte une lourde fatigue pour se rendre de Sélestat à l’église Saint-Aurélie de Strasbourg pour une lecture croisée des œuvres de Jean-Paul Klée et Werner Lambersy : « De quoi s’agissait-il ? De témoigner l’un et l’autre « des destins de leurs pères, résistants ou… pro-nazis, et du rôle des lieux (Struthof, Wannsee) dans la réactivation de leur propre mémoire. »

En Alsace, la poésie et le public se rencontreront-ils jamais ? Qu’il s’agisse de l’hommage à Allain Leprest à L’Evasion (le 11 mars) ou d’une lecture au FRAC (le 29 mai), la même évidence cruelle accable « l’acteur culturel » et se trace de grandes et larges avenues dans ce monde – peut-être creuse-t-elle la fosse commune d’une espèce oublieuse de ses fondamentaux anthropologiques comme de ses abeilles : « J’ ai pensé hier en me disant qu’écrire des poèmes n’était peut-être pas moins ridicule que de faire des mots fléchés sur la plage. Encore que les poèmes soient à leur manière des mots fléchés aussi. Des mots-flèches ! »…

Ce dixième volume est parcouru par la présence de la poétesse Juliette Mouquet dont le livre est en gestation aux éditions du Tourneciel, ainsi que par celle de la journaliste-romancière Frédérique Deghelt dont Libertango (paru chez Actes Sud) a ému le diariste-poète, de Jean Chalon qui lui confie Petits messages d’amour et d’amitié et de Claudie Huntzinger

Le 21 avril, le poète tombé en édition note : « J’apprends que Le Tour du monde par deux enfants, livre de lecture scolaire et d’édification patriotique (sic), s’est vendu à près de 10 000 000 exemplaires, dont 7 000 000 avant 1914, et qu’il a fait l’objet de 500 éditions. Ce qui laisse rêveur le poète et perplexe l’éditeur ! »

Après chaque salon du livre, « les livres non vendus seront forcément plus lourds » – et le poète-éditeur sent leur poids qui l’éloigne de sa vie… Mais il y a les belles passantes, qui passent de stand en stand : « A propos de visages, combien de magnifiques en avons-nous feuilletés avec Gérard au fil des heures. La vie nous parut belle par la seule présence furtive de ces élégantes passantes, auxquelles mon compagnon se plut à rendre hommage en évoquant le poème « générique » de Baudelaire. »

« L’homme de la joie » qui vit en état de grâce poétique dans l’amitié de la nature et de quelques vivants, ne court pas après un chimérique bonheur… Mais, en engageant son écriture dans l’exploration de sa part de vérité, il libère sa mémoire avec bonheur pour toucher à la réalité humaine la plus large. Avec ce qu’il faut de déchirante sérénité et de palpitation d’existence pour donner à voir, à travers sa vie d’encre, non pas seulement une âme dans sa nudité singulière (plus ou moins maquillée…) mais aussi tout un monde exténué avec ses discordances et ses fureurs sous le signe d’une « instance de vérité » qui s’inscrit en faux contre tous les « éléments de langage » assénés. Car enfin, comment ne pas succomber au vertige de penser qu’on aurait pu ne pas être ?

C’est ainsi que le poète diariste assume sa part d’un monde en équilibre perpétuel sur les mots par ce défi permanent – celui d’une « joie saxifrage » qui pousse ses racines à travers de nouveaux territoires de vie vers la vérité d’un « haut-pays » qui aimante bien des quêtes, tant spirituelles qu’humaines et poétiques.

Albert Strickler, Ivre de vertiges – Journal 2017, éditions du Tourneciel,

Collection « Le chant du merle », 378 p., 20 euros.

 

 

 

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