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Archive for the ‘Littérature’ Category

Le dernier roman de l’académicien Andréï Makine invite avec une allègre acuité à passer clôtures, murs et frontières d’un monde en plein chaos dont le sol se dérobe. Des racines aux cimes de l’être, une autre vie serait-elle possible?

 

 

 

 

Alors qu’éclatent les unes après les autres des bulles d’irréalisme et de prêt-à-vivre comme de prêt-à-penser, Andréï Makine se livre à une  vertigineuse mise en abyme dans un roman conçu tout à la fois comme un jeu de poupées russes, une salle de faux miroirs où s’éteignent les reflets exténués d’un monde de fraude arrivé à son terme et une chambre de résonance des questions assourdissantes de ce temps.

Le narrateur reçoit Le Grand Déplacement, un manuscrit apocalyptique d’un jeune idéaliste qui ne se reconnaît pas dans son époque et imagine le reflux du « flot migratoire qui avait refusé l’assimilation » vers sa source, la Lybie – et le « dépaysement » là-bas des « responsables » du désastre planétaire, à savoir la « crise migratoire » par destruction du dit pays… Vivien de Lynden, vingt-sept ans, issu d’une famille  « apparentée à une lignée de noblesse flamande », est désespéré par la dégénerescence d’un Occident qui a baissé pavillon – un véritable « empire du soleil couchant » à l’horizon surbaissé, soufflé comme un jeu de cartes de l’intérieur : « Pour sa douce France, il rêvait d’oriflammes, de fleurs de lys et de nobles faces tournées vers la cité céleste. Et là, s’étalait cette biomasse blanche, veule et blasée, qu’aucun esprit n’habitait et qui, par sa laideur, démentait tout ce à quoi il croyait. »

La mère du jeune imprécateur, Gaia (la « Terre-Mère »…), lui est aussi étrangère que son pays : en « rupture » avec son « milieu bourgeois », elle s’est engagée dans l’une de ces myriades d’associations qui se disputent férocement une « manne migratoire » aussi inépuisable que la création monétaire dévoreuse des ressources planétaires – et abîmée dans des conflictualités déplacées sur le terrain d’un « tourisme sexuel » qui la laissent meurtrie, à court d’illusions bon marché comme en panne d’utopie rédemptrice de rechange…

Ainsi s’exprime cette fille d’une génération humanitaire bel et bien revenue de son périlleux périple jusqu’au bout de toutes les postures en vogue : « Les membres de Mer sans barrières trouvent dans la grande tambouille humanitaire un moyen de pimenter leur quotidien, socialement et sexuellement. Leurs idées sont une mélasse pseudo-chrétienne qui leur fait préférer les migrants jeunes et robustes aux clochards autochtones, vieux et brisés. « Et puis, en allant dans les pays pauvres, nous prétendons apporter le savoir-faire que nous ne possédons plus depuis longtemps. Devant les femmes en Inde, je faisais l’éloge du couple à l’occidentale. Sans penser au désastre qu’était mon couple à moi… Pour nous rassurer sur nos valeurs humanistes vermoulues, nous les enseignons aux autres. »

Cette femme tant de fois mise à mal au cours de ses « escapades humanitaires » a notamment subi la brutalité de Max, son amant « laid et bedonnant » – mais enfin,  « le politiquement correct interdit de juger son physique, la brutalité de cet homme est une vengeance « post-coloniale ». Au bout de son « avilissement consenti », elle  perd son fils… Sans père (à  quatorze ans,  il découvre l’homosexualité de son géniteur) et sans mère, Vivien s’était retrouvé démuni de grande cause comme de grand amour après avoir été consumé par une chimère ultime – la mort est au rendez-vous de cette vie fracassée…

 

La traversée des frontières

 

Makine se ferait-il le passeur de thèses « suprémacistes » ou le porte-voix d’un « nationalisme blanc » nostalgique des frontières ou d’un ordre d’antan ? Assurément non : l’auteur du Testament français (Prix Goncourt, Prix Goncourt des lycéens et Prix Médicis en 1995)  confronte juste les points de vue des différents protagonistes sur ce monde sans issue où plus personne n’est assuré de trouver une terre habitable sous ses pieds.

Entre ceux qui veulent changer de monde en quittant leur pays et ceux qui se sentent quittés par leur pays sans avoir bougé de chez eux, où est-il possible encore d’établir sa demeure – ou de simplement trouver refuge ?

Voilà la belle planète bleue devenue bien trop petite pour contenir les chimères d’une globalisation « hors sol » et livrée à la dévastation de forces opposées, des mouvements et des spéculations sans limites et sans finalité. L’académicien propose de sortir des clivages imposés entre « globalistes » ou autres  « sans frontiéristes » et « globalisés » se découvrant « souverainistes » voire  « passéistes » en multipliant des pistes de réflexion coupant à travers les zones grises de la pensée…

Car « ces milliards de pauvres, une fois repêchés de la misère, se transforment en prédateurs, pressés de rejoindre la « civilisation » – celle qui fabrique un homme capable de consacrer sa vie à « la commercialisation des dérivés financiers et la titrisation des actifs »… Quelle épidémie a tué toute forme de conscience humaine ?

Mais surtout, qui parle dans ce roman polyphonique, avec ses quatre personnages principaux et ses figurants de passage ? Il s’ouvre sur le déroutant manuscrit imputé à Vivien – une prose hantée par la thématique du « grand remplacement » de la population européenne, théorisé par l’écrivain Renaud Camus et, avant lui, par Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) dont Makine retrouve une note, datée de l’entre-deux-guerres : « Notre âge démocratique est un pitoyable interlude. La race du futur, négroïdo-eurasienne d’apparence semblable à celle de l’Egypte antique, remplacera la multiplicité des peuples par la multiplicité des personnalités. »

Le roman se poursuit avec le récit de Gaia – en « mise à mort volontaire de celle qu’elle a été ». Elle veut en finir avec cette « vie fabriquée à l’aide de ce que la société nous fournit : discours, attrape-nigauds intellectuels, postures et béguins idéologiques » et quitter cette « comédie de mensonges » –  dans cet itinéraire-là se trouve sans doute le sujet du roman …

Dans ce monde-là livré à l’absurde frénésie accaparatrice de quelques phynanciers qui ne financent rien d’autre que la démonétisation du temps de vie de leurs contemporains jusqu’à l’effacement de l’espèce colonisatrice de la planète, tout prédateur cravaté à la « tête tuméfiée de chiffres sait ce que vaut une civilisation où il suffit d’appuyer sur une touche d’ordinateur pour ruiner un pays ». Tout accaparateur conscient de la « suprême absurdité » de ce jeu de dupes sait faire sans état d’âme cette « rapide manipulation digitale » pour que « la Création change de sens pour des millions d’humains »  – et ce, pour le seul « profit » du Moloch qu’ils servent : celui qu’il leur faut sans cesse nourrir de guerres, de crises, de renversements de régime, de pénuries et de pandémies ?

Le résultat, chacun peut l’éprouver – selon sa prise de conscience ou la volatilisation de son « pouvoir d’achat » comme de ses perspectives d’ « avancement » voire de survie. Au bout de cet imaginaire « postmoderne » d’expansion illimitée et d’accumulation sur une planète finie, il n’y a que la déshérence et l’obsolescence accélérée de tout ce qui existe, bien au-delà d’un champ de ruines ou d’un désert à court de mirages…

Voilà le narrateur de ce récit fort embarrassé par le brûlot « identitaire » du jeune sacrifié, en pareil contexte (« Quel libraire oserait exposer ce volume ? »). Il demande alors conseil à son vieil ami, le célèbre écrivain Gabriel Osmonde que Vivien s’était donné pour maître à penser – c’est le pseudonyme dont Makine avait signé précédemment quatre romans…

Osmonde est l’inspirateur du mouvement des diggers, ceux qui creusent au-delà des apparences – ceux qui forent profond les lieux communs d’une postmodernité qui n’offre plus de terre habitable, en quête d’un gisement d’être, envers et contre tout…

Osmonde rappelle qu’une vie humaine ne « fait que vingt ou trente mille jours ». Chacun d’entre nous, jeté au monde par une première naissance qui assure sa survie biologique, doit s’assurer ensuite de sa survie sociale. Mais libre à lui de ne pas se laisser emprisonner par ces deux identités-là : il peut accéder à l’Alternaissance – ce « temps de la pérennité » qui nous affranchit de nos origines tant biologiques que sociales ainsi que de nos limites ou représentations comme la peur de manquer, d’échouer, d’être « remplacés » (« si on vous remplace, c’est que vous vous êtes résignés à être remplaçables ») ou de mourir dans les convulsions d’une ultime extinction des espèces  …

Si nos cellules sont « réglées pour trente mille jours » au mieux et notre devenir par « le script » d’une société en deshérence, pas question de se résigner à n’être qu’une « simple biologie périssable » : une autre vie est possible en s’accordant la grâce d’une troisième naissance, bien « au-delà de notre disparition physique » – ainsi est-il possible de « voir dans chaque être, dans chaque instant le dépassement du temps et de la mort ».

Ainsi, Gaia arrive à « quitter ce monde sans avoir à mourir » et atteindre « l’instant où la mort meurt en nous ».

Ainsi en est-il des romans de porteurs de lanternes qui ne se laissent pas lire comme une fiction de divertissement (une de plus…) et ne sonnent pas creux comme un « bibelot d’inanité sonore » enfilant des platitudes à très haut débit – mais se laissent envisager à la manière d’un guide de désenvoûtement.

Andreï Makine, Au-delà des frontières, Grasset, 270 p., 19 €

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De captivantes sirènes des lettres dont le chant s’était perdu refont surface. Eric Dussert embarque ses lecteurs pour  un passionnant voyage à remonter le temps –celui de ces divas des lettres  « cachées par la forêt » de l’oubli après avoir été surexposées à leur époque… Leur oeuvre, aujourd’hui introuvable, était devenu un plat de choix pour bibliophiles, initiés et autres gourmets des lettres…

 

 

La femme, origine et avenir de l’homme ? Longtemps, la part des femmes fut occultée dans l’histoire de la littérature. Pourtant, rappelle Eric Dussert en nous faisant visiter sa fort plaisante « manufacture du passé », « la première femme créatrice de littérature était une princesse mésopotamienne, de la ville d’Ur, Enheduanna, prêtresse d’un culte oublié et poète sumérienne devançant de deux mille ans Homère »… Comme un vacillant point lumineux dans la nuit des temps, le verbe de la princesse orientale pourrait bien guider  experts et exégètes pour peu qu’ils se saisissent de son corps poétique arraché aux sables…

Conservateur à la Bibliothèque nationale de France et journaliste spécialisé dans les  égaré(e)s et oublié(e)s de l’histoire littéraire, Eric Dussert exhume 138 destinées de femmes de lettres dont les livres sont épuisés et dont le souvenir s’est perdu – dans Une forêt cachée (La Table Ronde, 2013), il avait déjà sauvé de l’oubli 156 auteur(e)s – dont 17 femmes « seulement »…

Son nouveau recueil dédié exclusivement au beau sexe s’ouvre par la poétesse japonaise Ono No Komachi (825-900), née dans la petite aristocratie de son pays et les fastes de la cour, avant de subir des revers de fortune et de tomber dans l’oubli :

 

Les coloris des fleurs

Ont bel et bien passé

En pure perte

Ma vie coule en ce monde

Dans le temps d’une longue averse

 

 

La promenade dans cette clairière enchantée se poursuit au fil des siècles et des continents avec Anne Comnène (1083-1148), « princesse porphyrogénète de Constantinople » qui rédigea une épopée à la gloire de son empereur de père Alexis Ier (1058-1118) ou Christine de Pisan (vers 1364-vers 1430), « généralement considérée comme la première femme de lettres française ».

Le XIXe siècle a mieux conservé le souvenir de ses divas de la littérature, à commencer par celui de Delphine de Girardin (1804-1855) née Gay, la « Muse du romantisme » dont l’œuvre a été injustement éclipsée par la gloire de son mari, Emile de Girardin (1806-1881), le premier magnat de l’industrie de la presse… Leur salon réunissait tout le Gotha des lettres, de Balzac à Sue, sans oublier Hugo ou Lamartine.

Léonie d’Aunet (1820-1879) fut la première femme à explorer le Spitzberg en 1839 – elle avait dix-neuf ans et ses lettres de voyage publiées dans La Revue de Paris lui valurent une gloire immédiate…  Louis Hachette publie en 1855 son Voyage d’une femme au Spitzberg – mais elle avait déjà défrayé la chronique dix ans auparavant par un « flagrant délit d’adultère » avec Victor Hugo (1802-1885), alors pair de France, dans un hôtel du passage Saint-Roch. Mariée au peintre François-Auguste Biard (1799-1882), « laid, célèbre et de vingt ans son aînée », elle passe deux mois à la prison Saint-Lazare avant de publier divers livres dont plus aucun n’est disponible… Sa fille, Marie (1848-1897) épouse Double, suit bien naturellement ses traces : elle signe des chroniques dans Le Figaro sous le pseudonyme d’Etincelle ainsi que des romans mondains et un essai d’histoire littéraire consacré à la baronne Staal de Launay.

Jean Bertheroy née Berthe Clorine Jeanne Le Barillier (1858-1927), doit son aléatoire postérité à ses romans antiques dont La Danseuse de Pompéi (Fayard, 1905), demeurée mémorable grâce sans doute à une aquarelle de Manuel Orazi (1860-1934) représentant une athlétique morphologie féminine…

La vie de la  Hollandaise Neel Doff (1858-1942)  fut un roman digne des Misérables : après avoir connu la famine et la prostitution, elle pose pour les peintres James Ensor (1860-1949) ou Félicien Rops (1833-1898) et frôle le Prix Goncourt en 1911 avec Jours de famine et de détresse (Fasquelle), son autobiographie écrite directement en français – elle finit sa vie en riche héritière à Ixelles après un  passage à la case « socialisme »…

 

XXe siècle : femmes, c’est fatal…

 

La fervente hispanophile Renée Lafont (1877-1936), traductrice attitrée du célébrissime Vicente Blasco Ibanez (1867-1928) et auteure des Forçats de la volupté (Albin Michel, 1924), finit fusillée par les franquistes au début de la Guerre d’Espagne : « Chez Renée Lafont, les femmes meurent, quoiqu’il arrive »…

Autre « martyre des lettres », Louise Hervieu (1878-1954) met à profit ses souffrances pour faire avancer ses idées, notamment par son implacable roman autobiographique Sangs (Prix Femina 1936) : elle est  à l’origine du carnet de santé, institué le 2 mai 1939 par le ministre Marc Rucart (1893-1964).

La fantasque Maryse Choisy (1901-1979), née « enfant illégitime » de « parents inconnus » et élevée dans le château de sa tante présumée Anna Dunphy, épouse de Brémont (1852-1922), met son génie dans sa vie et ses reportages vécus autant que dans ses livres. Journaliste pour L’Intransigeant, elle commence par des entretiens avec des hommes politiques, tente la voie littéraire (Presque, quasi-roman, Editeurs associés, 1924), avant de livrer le récit de ses reportages dans Un mois chez les filles (Montaigne, 1928) – elle s’était fait embaucher comme femme de chambre au Chabanais, la plus renommée des « maisons de rendez-vous » parisiennes, pour décrire le quotidien des prostituées et vendit plus de 450 000 exemplaires de son « témoignage »… Elle récidive avec Un mois chez les  hommes (éditions de France, 1929) qui relate son immersion chez les moines du mont Athos… Après avoir pris le train pour Vienne et s’être allongée sur le divan de Freud (1856-1939), elle s’investit dans la psychanalyse et les spiritualités asiatiques, épouse le journaliste politique Maxime Clouzet ainsi que la pensée de Teilhard de Chardin (1881-1955) et laisse deux volumes de mémoires, Mes Enfances (Mont-Blanc & Payot, 1971) et Sur la route de Dieu on rencontre d’abord le diable (Emile-Paul Frères, 1978).

L’essai d’Eric Dussert est tout illuminé par l’éclat d’étoiles filantes des lettres, femmes d’un seul livre comme Béatrice Mabilais (1933-1964), auteure du roman Les Sauterelles (1956), publié par Jean Cayrol (1911-2005), qui finit ainsi : « Je suivis des yeux jusqu’au dernier tournant la voiture. Puis je descendis dans le verger, et comme je regardais les sauterelles bondir d’herbe en herbe, je me mis à penser qu’on ne m’avait tout arraché, et qu’on avait oublié de me couper la tête. »

Autre suicidée des lettres, Agnès Rouzier (1936-1981), filleule d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), est élevée par sa veuve Consuelo (1901-1979) et  accède au « cercle fermé des écrivains » avec Non, rien (Seghers/Laffont, 1974), après deux précédents romans égarés.

« Fille de la guerre », la poétesse bretonne Danielle Colobert (1940-1978) grandit chez ses grands-parents sous l’Occupation – sa famille est dans la résistance… En 1961, elle publie son premier livre, Chants des guerres, chez Pierre-Jean Oswald, s’engage auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie et s’exile en Italie. Révélée au public par Meurtre (Gallimard, 1964) qui exhale son « malaise biologique de vivre », elle se laisse porter par les voyages – d’abord à Prague investie par les chars soviétiques en mai 1968 puis de plus en plus loin, jusqu’au voyage ultime en se supprimant le jour de son anniversaire dans une chambre d’hôtel rue Dauphine à Paris.

Eric Dussert laisse transparaître une prédilection pour la romanesque blondeur de Virginie des Rieux (1942-1982) aux  « faux airs de France Gall première époque ». Vendeuse de chemises à Saint-Tropez alors que sa mère tient le dancing « Black & White » à Juan-les-Pins, elle publie son premier roman, La Satyre, à la fin de l’été 1965, chez Buchet-Chastel, suivi de Chandeleur et Dorothée (1968) – « la critique » succombe aussitôt à la « starlette des lettres », devenue modèle pour photographes de mode et pour Playboy en 1972. L’avenante jeune « romancière » avait juste publié les textes tragiquement inédits de son père, Elie de Thorier, disparu une décennie auparavant dans l’anonymat – il n’avait pas les mêmes atouts pour espérer les publier… Après une liaison avec Johny Hallyday (1943-2017), Virginie l’attaque « en reconnaissance de paternité » et disparaît, emportée par une avalanche pendant une course de ski hors-piste : « Une mort brutale, comme la célébrité »…

Petite-fille de l’académicien Georges Duhamel (1884-1966), Betty Duhamel (1944-1993) fait logiquement carrière dans l’édition et jette une poignée de livres, aussitôt salués par « la critique », pour s’éclairer la traversée de son siècle (Les Nouvelles de Lisette en 1975, L’Homme-crayon en 1977, Les Jolis Moys de Mai en 1993). Elle écrit aussi des chansons d’amour, publiées en 1974 et donne un roman à clés, Gare Saint-Lazare ou Ennemis intimes (Gallimard, 1976) narrant ses amours tourmentées avec un apprenti romancier ambitieux qui allait devenir prix Nobel de littérature… Etrangement, ce livre est devenu introuvable, tout comme le portrait de son grand-père, Jojo l’académique

Au-delà de l’universelle simplicité de la différence des sexes et de la vieille vérité des corps sexués, Eric Dussert ramène au jour un continent immergé. N’a-t-il pas fallu attendre le XVIIe siècle pour éclairer, en Occident, le rôle des femmes dans la génération ? En littérature et en créativité, la stérilité ne peut pas davantage être imputée à celles qui transmettent la vie selon l’ordre des générations. Kant (1724-1804) les pensait « hors du temps de l’histoire et soumises au temps de la vie ». Le chroniqueur du Matricule des Anges rend justice à leur génie créateur par un magistral essai de haute érudition rendant désormais ineffaçable l’œuvre et l’existence de 138 d’entre elles qui ont mis leur foi dans les pouvoirs de la littérature.

Eric Dussert, Cachées par la forêt, La Table ronde, 576 p., 22 €

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Voilà deux ans, le « prince de la dépression » nous quittait. Pessimiste lumineux et poète zen visionnaire, Leonard Cohen laisse une œuvre majeure célébrant les « noces métaphysiques du rock et de la littérature ». Il inspire une nouvelle biographie signée Sylvie Simmons, qui vient d’être traduite en français…

 

« Comment construire une œuvre qui touche le coeur des hommes? » se demandait Leonard. Jamais sans doute, il ne serait devenu cette rock star planétaire adulée si son amie Judy Collins ne l’avait poussé ce 22 février 1967 sur cette scène du Village Theatre à New York pour interpréter lui-même une des chansons qu’il lui avait écrite : Suzanne

C’est ainsi qu’un poète timide et tétanisé mais déjà reconnu est né chanteur bien « trop vieux », à l’âge christique de 33 ans, en ces psychédéliques sixties, si jeunistes – et c’est ainsi qu’est née une légende, d’une « déroute absolue »…

Ses ancêtres avaient « construit des synagogues, fondé des journaux au Canada, financé ou présidé un grand nombre de sociétés philanthropiques ». Leonard Cohen est « né costumé » dans une famille juive distinguée de Montreal mais ses rêves l’emmènent plus loin que l’entreprise familiale de confection haut de gamme, la Freedman Company, « réputée pour ses vêtements chics ».

A quinze ans, il achète une guitare espagnole et apprend à en jouer dans le manuel de Roy Smeck (1900-1994) datant de 1928.

Au camp de vacances du Soleil de Sainte-Marguerite où il est moniteur durant l’été 1950, il apprend une chanson, The Partisan– avec laquelle il envoûtera, vingt ans plus tard, le public du festival de l’île de Wight..

Près des courts de tennis du parc Murray à Westmount, il rencontre un jeune guitariste espagnol qui a juste le temps de lui donner trois leçons – et manque leur quatrième rendez-vous : il s’est suicidé.

Soixante ans plus tard, en face d’un parterre de personnalités réunies pour lui attribuer le Prix Prince des Asturies, Leonard Cohen rend hommage à ce jeune mort anonyme : « Ces six cordes et ce jeu de guitare sont la base de toutes mes chansons et de ma musique »

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, suivi de deux romans et de quatorze albums, le songwriter à la « voix de violoncelle usé » n’a « jamais été déloyal envers son génie » selon son ancien professeur et ami Irving Layton (1912-2006).

 

Les feux de la rampe pour le « prince des poètes »

 

En septembre 1960, un jeune poète déjà remarqué achète sur l’île grecque d’Hydra (dont il avait entendu parler par le jeune héritier Jacob Rotschild rencontré lors d’une fête à Londres) une maison à deux étages avec les 1500 dollars légués par sa grand-mère. Il y écrit ses deux romans et y rencontre la blonde Scandinave Marianne Ihlen (1935-2016) – sa muse célébrée dans Son Long Marianne, chanson figurant sur son premier album, paru le 26 décembre 1967, l’année de leur séparation.

Son amie Judy Collins avait popularisé l’un de ses poèmes, Suzanne, et le pousse sur scène afin qu’il interprète lui-même ses créations – jusqu’alors, il n’avait fait que des lectures publiques de ses poèmes. Leonard aurait préféré que ses chansons fassent leur chemin sans être encombrées par sa présence : « Vous ne pouvez pas vous donner de l’importance et bien écrire » dit-il à un journaliste… Ce 22 février 1967, il quitte la scène du Village Theatre (New York) au milieu de la chanson, Judy le fait remonter et chante Suzanne avec lui – et c’est ainsi que Leonard est devenu grand… Le disque a suivi, baptisé en toute simplicité Songs of Leonard Cohen : cette « pleine mesure de beauté » permet à l’écrivain-né au visage de « torturé professionnel » de troquer dix ans de succès d’estime pour une success story planétaire et ininterrompue pendant un demi-siècle. C’est par la littérature qu’il est venu à la musique dont il demeure la caution poétique incontestée – quand bien même il aurait échappé au prix Nobel de littérature…

A l’âge biblique de 33 ans, ce peseur de mots jeté dans la chanson (et la fosse aux lions…) se retrouve confronté aux machinations de l’industrie du disque : pour une signature donnée en toute candeur, il peinera à retrouver les droits de ses premiers chefs d’œuvre… Comme il le dit à Richard Goldstein du Village Voice en 1967 : « C’est l’âge où tu comprends enfin que l’univers ne va pas se plier à tes ordres »

En dépit de ses succès, ce prodigieux éveilleur de complexités qui disait juste « essayer de garder son équilibre entre les stations debout et couchée » cultivait la distance avec le « milieu » – pas question de mener une vie d’ « artiste asservi et d’homme encagé ». Depuis 1976, il se retirait souvent, entre studios et tournées, dans le monastère zen de son ami Rôshi (1907-2014) sur le mont Baldy (Californie) – avant d’y prendre pension de 1993 à 1999.

C’est là que le magazine Les Inrocktuptibles le retrouve en 1995 – et le révèle en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque » …

Mais il lui fallut revenir sur scène : sa « manager » l’avait grugé de près de dix millions de dollars et il fallait payer les impôts… Son malheur patrimonial a fait le bonheur de tous ses inconditionnels dont le cercle de ferveur n’allait pas finir de s’agrandir jusqu’aux trois ultimes et poignants chefs d’œuvre (Old Ideas, Popular Problems, You Want it darker)… Son fils Adam porte et produit son ultime opus, car Leonard souffre d’un tassement des vertèbres et d’un cancer. Journaliste musicale réputée, Sylvie Simmons a écrit les biographies de Serge Gainsbourg, Neil Young et Johnny Cash. Accédant aux archives et carnet d’adresses de son « sujet », elle a achevé cette biographie de référence, la plus complète à ce jour, en 2012– et l’a enrichi d’une postface après le décès de Leonard le 7 novembre 2016.

En 2008, Lou Reed observait : « Nous ne savons pas la chance que nous avons d’être en vie en même temps que Leonard Cohen ». La biographie de Sylvie Simmons nous rappelle la portée de cette évidence – quand bien même les poètes ne meurent jamais et ne partent pas comme des voleurs avec la clé des chants après nous avoir ouvert l’immensité du chant des possibles…

Si certains le qualifiaient de « prince de la dépression », des milliers de groupies émerveillées depuis 1968 sont venues lui avouer en coulisse, après ses concerts : « Je voulais me suicider, mais j’ai mis un de vos disques : vous m’avez sauvé la vie au dernier moment« …

Sylvie Simmons, I’m your man – La vie de Leonard Cohen, L’Echappée, 516 p., 24 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le poète Grégory Huck livre un peu de son arrière-monde dans un recueil dont le rayonnement noir recompose les paysages et les visages en un lieu vif d’une poésie de l’incertain au cœur de ce qui fait mystère dans l’insécurité contemporaine…

 

Comment peut-on s’établir dans la parole comme « poète » en cette période de basses eaux et de tensions collectives ? Pourtant, c’est par la poésie aiguisée en pratique à haut risque que Grégory Huck mène depuis deux décennies son combat personnel contre l’érosion des certitudes du visible et du dicible, laminées par la logique d’un insatiable « ogre marchand » dans la débâcle de tout ce qui permettrait de se penser dans le monde…

Peintre et poète, devenu éditeur de poésie à l’enseigne de L’Olifant, il publie Sapiens Terminus, un recueil en sept sphères et différents « états de conscience autofictionnels », comme le rappelle sa préfacière Marcia Marques-Rambourg, d’amours revisitées jusqu’à la dissolution de l’ego dans une apaisante poétique des civilisations. Sur quoi d’autre pourraient s’appuyer les civilisations et les existences si ce n’est sur une poétique, c’est-à-dire sur la puissance créatrice d’un art irriguant une philosophie capable de saisir la complexité de notre univers et une politique capable d’en dispenser la richesse ?

Estimant cette part poétique de la vie bien menacée, Grégory Huck a pris le pinceau, le stylo, le clavier, les flux « numériques » pour la porter aussi loin que possible avec ses semelles de vent comme on porte le feu là où ça compte vraiment – là où ça prendra dans ce que nous avons de plus profond, sous l’écorce fendue…

 

La preuve par les muses

 

Enfant, la poésie lui tombe littéralement entre les mains à la bibliothèque du collège Jean de La Fontaine de Geispolsheim où il s’était refugié : « Je m’ennuyais de mes contemporains en vêtements de marque, et je m’étais caché là quand un livre me tombe dessus, à cause d’un équilibre instable sur l’étagère : c’était un recueil de Milosz, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. C’est ainsi que j’ai découvert son œuvre et celle d’une myriade d’autres poètes, inconnus de moi, que j’ai entrepris de dévorer. Ils m’ont sauvé de mon ignorance et j’ai voulu rendre ce qu’ils m’ont donné »…

De muses et poètes de rencontre en recueils publiés depuis Meilleurs Souvenirs du monde (2007), Grégory Huck a contracté une dette infinie dont il s’acquitte en épousant la singularité de sa propre cadence déliée d’une chaotique globalisation :

 

Je suis le handicapé-dyslexique

J’ai fait veuvage de Mère Grammaire

  • Suis amputé de la langue et

 

  • dangereux comme l’exil… –

 

Son exil à lui, c’est aussi l’Europe centrale juste après la « chute du Mur » et la « révolution de velours », plus particulièrement une Slovaquie riche de ses poétesses – la preuve par le muses est, de toutes, la moins irrécusable : « J’ai découvert là-bas une jeunesse avide de s’élancer vers le monde, alors que les Français de cette génération se complaisaient dans un entre-soi douillet »…

 

Mes épaules sont taillées pour un autre monde

Qui ne passe pas les portes des boutiquiers

 

S’il avoue n’être « que la pierre d’un forçat décevant », son écriture désarmée n’en avance pas moins en mode offensif vers la maîtrise de son agir dans le creuset du vers où se ranime ce qui est nécessaire au chant :

 

Qui d’autre que moi parle

La langue morte

Des crânes vidés d’âme ?

Ne plus me débattre

Dans la chair mouvante

De tes roses…

Le poète est mort en moi,

Reste l’homme

Comme une peau vide.

 

Longtemps, des frivoles ont voué la poésie à faire rimer « bonheur » avec « fleur » – mais celle de Grégory Huck « se déroule/comme le satané serpent/à l’arbre de notre commun péché » et s’érige comme une fleur à la joie saxifrage sur les champs de ruines et les non-lieux de notre stérile postmodernité :

 

 

je suis las des paradis inachevés

qui nous font des humeurs

comme des quais de gare

 

 

Le poète devenu éditeur prolonge sa rencontre avec Oscar Vladislas de Lubicz-Milocz (1877-1939) avec la publication à venir d’une anthologie, sans éteindre pour autant sa dette fervente – à chaque jour son bonheur de faire advenir ce qui doit avoir lieu… Si la poésie n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme jeté au monde, elle n’en est moins ce jubilatoire questionnement creusant le lit de la merveille au plus vif de l’inimitable musique de ce qui est – elle y aimante ce sursaut d’humanité en pure présence solidaire et inspirée vers son dépassement :

 

Nous pouvons traverser nos corps comme

Une province tranquille et boire ensemble

Le sang de nos délires à même la vigne.

 

Grégory Huck, Sapiens Terminus, Belladone – collection de l’Olifant, 204 p., 14 €

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Le poète Albert Strickler (Prix européen Virgile 2011 pour l’ensemble de son œuvre) poursuit son travail de diariste et d’éditeur exigeant : « Il faut savoir prendre des risques pour la poésie mais aussi adapter les choses à la réalité »…

 

 

Albert Strickler pratique avec bonheur l’art souverain de la rencontre – de celle qui peut devenir communion et faire œuvre… avec des créateurs comme Sylvie Lander (Au souffle de l’ange, Petites Vagues, 2006), Rolf Ball (Peins-moi un poème, Sésame, 1996) ou Dan Steffan. C’est un projet avec cette dernière, La lumière la mort, qui préfigure la création des éditions du Tourneciel, du nom du chalet « en moyenne montagne » qu’il habite à La Vancelle à la manière d’une « antichambre du paradis » :

« Ce dernier livre était destiné aux éditions des Vanneaux. Sa directrice, Cécile Odartchenko, m’avait proposé de faire un livre d’art avec un de mes cycles de poèmes. J’avais pensé à Dan Steffan qui faisait des interventions très appréciées dans le monde du handicap. Le texte précédait l’œuvre plastique : nous avons d’abord cherché dans son atelier ce qui pouvait être mis en résonance. Puis elle a ressenti en me lisant l’envie de créer des œuvres dans la tonalité du texte. Parallèlement,l’idée d’une collection vouée aux livres réalisés en binôme a fait son chemin… ».

C’est ainsi que naissent, au printemps 2014, les éditions du Tourneciel – et que se prolonge l’aventure à partir deVoici l’Homme autour du peintre Gérard Houver.

 

 

Une langue de communion

 

Albert Strickler a vécu à Sessenheim une jeunesse déjà en état de grâce poétique sur les traces de Goethe… Après un mémoire consacré à René Char, il a enseigné les lettres – ainsi que la distinction, fondamentale pour lui, entre « langue de communication et langue de communion ».

En 1991, il devient chef de cabinet de Gilbert Estève (élu maire de Sélestat en 1989), puis directeur des affaires culturelles de la Ville jusqu’en 2002 avant de découvrir le monde du handicap. Il dirige notamment l’Evasion, avec une salle de spectacleprolongée par le festival Charivaridont la première édition a lieu en 2008.

 

Son ressort intime ? La joie de créer, de se relier au monde, de se confronter à de nouvelles expériences – et d’avoir tout l’accomplissable, voire tout l’univers, à exprimer : « Je fais des éruptions de joie à la manière d’une dépression à rebours… ».

Le vin constitue une autre de ses passions – il a publié Les Sublimes d’Alsace, un éloge qui associe les femmes à l’arc-en-ciel des cépages d’Alsace…

Depuis Graphologie des horloges (Prix de la Société des Ecrivains d’Alsace-Lorraine en 1983), le poète graphomane a publié près d’une quarantaine de livres : des recueils de poésie, des livres d’art et les imposants volumes de son Journal tenu au quotidien – une aventure de « vigilance éblouie » afin de recueillir à chaque instant tous les présents de l’existence jusque dans ses fondamentales incertitudes.

 

En terre natale du livre, où s’élaborèrent l’invention de Gutenberg et bien des chefs d’œuvre, le poète familier des grands fantômes littéraires se retrouve aux commandes d’une belle maison d’édition, riche déjà de cinq collections, dont le catalogue vient d’accueillir l’historien Gabriel Braeuner dans la collection « L’Esprit d’un lieu », avec Au cœur de l’Europe humaniste sans oublier Aurores des lichens du poète Gérard Freitag des hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines.

 

L’obstination du merle

 

Albert Strickler publie le dixième volume de son Journal perpétuel. Passer de la poésie au journal intime, serait-ce aller d’un bord du livre à l’autre, d’une vérité de l’écriture à l’autre ?

Il ouvre son Journal pour l’année 2017 par une phrase d’Henri Michaux (1899-1984) : « Ce sont les vertiges qui sont mes rivières vives. C’est la fatigue qui est ma nage dans les nénuphars. » Il aurait tout aussi bien pu mettre en exergue cette phrase de Kafka (1883-1924) : « Loin, loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire mondiale de ton âme. »

Le livre est un monde et réciproquement, des cycles s’y achèvent – dont celui de la vie dite « active »… Cette année-là, il est admis à « faire valoir » ses « droits à la retraite » pendant que « la mort clignote dans chaque goutte de rosée »… Pour sa « retraite », le poète s’enfonce dans le monde de Kafka, dans un labyrinthe algorithmique qui ne reconnaît aucun mot de passe alors qu’un volcan d’encre s’impatiente en lui…

Le 5 mars, il surmonte une lourde fatigue pour se rendre de Sélestat à l’église Saint-Aurélie de Strasbourg pour une lecture croisée des œuvres de Jean-Paul Klée et Werner Lambersy : « De quoi s’agissait-il ? De témoigner l’un et l’autre « des destins de leurs pères, résistants ou… pro-nazis, et du rôle des lieux (Struthof, Wannsee) dans la réactivation de leur propre mémoire. »

En Alsace, la poésie et le public se rencontreront-ils jamais ? Qu’il s’agisse de l’hommage à Allain Leprest à L’Evasion (le 11 mars) ou d’une lecture au FRAC (le 29 mai), la même évidence cruelle accable « l’acteur culturel » et se trace de grandes et larges avenues dans ce monde – peut-être creuse-t-elle la fosse commune d’une espèce oublieuse de ses fondamentaux anthropologiques comme de ses abeilles : « J’ ai pensé hier en me disant qu’écrire des poèmes n’était peut-être pas moins ridicule que de faire des mots fléchés sur la plage. Encore que les poèmes soient à leur manière des mots fléchés aussi. Des mots-flèches ! »…

Ce dixième volume est parcouru par la présence de la poétesse Juliette Mouquet dont le livre est en gestation aux éditions du Tourneciel, ainsi que par celle de la journaliste-romancière Frédérique Deghelt dont Libertango (paru chez Actes Sud) a ému le diariste-poète, de Jean Chalon qui lui confie Petits messages d’amour et d’amitié et de Claudie Huntzinger

Le 21 avril, le poète tombé en édition note : « J’apprends que Le Tour du monde par deux enfants, livre de lecture scolaire et d’édification patriotique (sic), s’est vendu à près de 10 000 000 exemplaires, dont 7 000 000 avant 1914, et qu’il a fait l’objet de 500 éditions. Ce qui laisse rêveur le poète et perplexe l’éditeur ! »

Après chaque salon du livre, « les livres non vendus seront forcément plus lourds » – et le poète-éditeur sent leur poids qui l’éloigne de sa vie… Mais il y a les belles passantes, qui passent de stand en stand : « A propos de visages, combien de magnifiques en avons-nous feuilletés avec Gérard au fil des heures. La vie nous parut belle par la seule présence furtive de ces élégantes passantes, auxquelles mon compagnon se plut à rendre hommage en évoquant le poème « générique » de Baudelaire. »

« L’homme de la joie » qui vit en état de grâce poétique dans l’amitié de la nature et de quelques vivants, ne court pas après un chimérique bonheur… Mais, en engageant son écriture dans l’exploration de sa part de vérité, il libère sa mémoire avec bonheur pour toucher à la réalité humaine la plus large. Avec ce qu’il faut de déchirante sérénité et de palpitation d’existence pour donner à voir, à travers sa vie d’encre, non pas seulement une âme dans sa nudité singulière (plus ou moins maquillée…) mais aussi tout un monde exténué avec ses discordances et ses fureurs sous le signe d’une « instance de vérité » qui s’inscrit en faux contre tous les « éléments de langage » assénés. Car enfin, comment ne pas succomber au vertige de penser qu’on aurait pu ne pas être ?

C’est ainsi que le poète diariste assume sa part d’un monde en équilibre perpétuel sur les mots par ce défi permanent – celui d’une « joie saxifrage » qui pousse ses racines à travers de nouveaux territoires de vie vers la vérité d’un « haut-pays » qui aimante bien des quêtes, tant spirituelles qu’humaines et poétiques.

Albert Strickler, Ivre de vertiges – Journal 2017, éditions du Tourneciel,

Collection « Le chant du merle », 378 p., 20 euros.

 

 

 

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Considérée comme « la plus grande poétesse russe de tous les temps », Marina Tsvetaïeva (1892-1941) a mené sa vie comme une course folle après l’amour absolu – de la poésie, elle a exigé ce que l’amour, souvent, ne peut donner : « une vérité de tous les instants »…

 

Un an après la Révolution d’Octobre qui a fait basculer tant de destins, une jeune fille de vingt-six ans au visage rond et pensif, au regard intense, note dans ses Carnets : « La révolution est un tremblement de terre (…) Essayez donc d’aimer un peu pendant un tremblement de terre ! »

On l’a compris, l’amour dans son absolu alchimique est la grande affaire de Marina Tsvetaïeva… Qu’importe qu’il soit physique, poétique, platonique, fusionnel, multiple ou épistolaire : éternelle amoureuse de l’amour, elle ne vit que pour lui – pourvu que ça s’emballe et que ça brûle… Et ce, bien au-delà de toute mesure et de cette « quête russe métaphysique de l’amour » éprouvée par un tempérament hautement inflammable jeté dans sa terrible condition…

Marina est mariée avec Sergueï Efron (1893-1941), parti à la guerre dans l’armée des « Russes blancs », en lui laissant leurs trois enfants – et elle compose le cycle « Razlouka » – Séparation – s’achevant sur une évidence : là où il y a le plus de vérité, là il y a le plus de poésie… Leur maison à Moscou a été démantelée par leurs concitoyens transis en quête de bois pour se chauffer… Devenue l’égérie de l’Armée blanche, restée fidèle au tsar, elle écrit Le camp des Cygnes – son seul écrit à portée politique où elle compare le soulèvement des paysans contre les bolchéviques avec celui de la Vendée contre la France révolutionnaire… En 1920, l’une de leurs filles, Irina, meurt de malnutrition dans un orphelinat – Marina l’y avait placée, espérant qu’elle y serait nourrie à peu près convenablement dans une Russie dévastée par la famine et la guerre civile…

Dans le brasier d’un jeune siècle sans pitié, elle multiplie les relations – dont avec l’écrivain Ossip Mandelstam (1891-1938), l’acteur Iouri Zavadski (1894-1977), la jeune actrice Sonia Holliday (1900 ?-1937) et la poétesse Sophie Parnok (1885-1933), relatée dans L’Amie. Elle est la « dernière joie russe » du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926).

 

« Se toucher en paroles, c’est se rencontrer en esprit »…

 

Marina naît le 8 octobre 1892 à Moscou dans une famille aisée. Son père Ivan est professeur d’histoire de l’art et sa mère Marie Meyn est pianiste – elle a renoncé à une carrière de concertiste et reporte ses espoirs sur sa fille… A seize ans, Marina s’en va à Paris… pour voir la sexagénaire Sarah Bernhardt (1844-1923) jouer dans L’Aiglon… Elle suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne (1909) et publie à compte d’auteur son premier recueil de poésie, L’Album du soir (1910) qui lui vaut les encouragements empressés du poète Volochine (1877-1932). A vingt ans, elle se marie avec l’élève-officier Sergueï Efron – l’année de son mariage, son père fonde le musée Alexandre III, qui deviendra le musée Pouchkine.

Si Marina vit la Révolution russe comme un embrasement corps et âme, elle n’en suit pas moins son époux dans une implacable succession d’exils, jalonnés d’amours multiples… D’abord dans le Berlin « russe » de la République de Weimar, en mai 1922. Puis en Tchécoslovaquie, ce « paradis de poésie » miraculeusement préservé, en août 1922, dont le gouvernement leur accorde une aide financière…

En 1925, le couple trouve refuge en France – loin du « paradis des travailleurs » en train de se réaliser sur leurs cadavres ou leur zombification… Réfractaire à tout asservissement et à toute arithmétique, Marina refuse « l’homme nouveau, moitié machine – moitié singe – moitié mouton ». Sa devise est : « Ne pas subir »…

En 1925, l’ardente poétesse vivote de traductions et de piges pour des périodiques sans audience qui paient mal… Désormais « sans livres et sans lecteurs », elle noircit quantité de cahiers et carnets, soutenue par sa seule rage d’écrire… D’avril à septembre 1926, elle habite à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, une station balnéaire en Vendée et entretient une correspondance passionnée avec les poètes Rilke et Boris Pasternak (1890-1960), alors engagé dans l’écriture clandestine de son Docteur Jivago.

Ils forment un parfait « triangle amoureux » épistolaire – leur coup de foudre poétique réciproque vaut à l’histoire littéraire une mémorable partition à trois plumes.

Elle est le dernier amour, rêvé, du premier, à qui elle écrit, le 22 août 1926 : « Rainer, quand je te dis : je suis ta Russie, je te dis seulement (une fois de plus) que je t’aime. L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. »

Rilke meurt d’une leucémie sans l’avoir rencontrée – non sans lui avoir envoyé un exemplaire dédicacé de Vergers, son recueil en français et lui avoir demandé une photo d’elle : « Nous nous touchons comment ? Par des coups d’aile » lui a-t-il écrit…

Le second, Pasternak, finit par la rencontrer à Paris, en juin 1935, dans les couloirs d’un congrès d’intellectuels, à la Mutualité. Mais la femme exténuée est loin de l’image idéalisée de leur correspondance. Pasternak redoute la collaboration d’Efron avec le NKVD, les services secrets staliniens. Justement, celui-ci organise le recrutement des volontaires pour les Brigades internationales et se retrouve soupçonné dans le meurtre en Suisse d’Ignati Reiss, un ancien agent secret russe passé à l’Ouest…

Pour échapper à la police française, l’ancien combattant de « l’Armée blanche » rentre à Moscou, signant son arrêt de mort… Affligée par le manque de fervents lecteurs français, Marina rentre au pays à son tour, en dépit des avertissements de Pasternak.

 

Toute maison m’est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m’est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d’un sol aride.

 

En exil dans la petite ville d’Elabouga, dans l’Oural (Tartarie), Marina n’a rien à espérer du régime stalinien – pas plus que de la progression des divisions allemandes sur le territoire russe, après le déclenchement de l’opération Barbarossa. Son fils est sur le front et sa fille en camp… Son élan « vers le haut » n’a plus qu’une issue – une fois envolée l’illusion d’avoir mille ans encore d’immensité poétique devant elle : elle se pend le 31 août 1941. Juste avant, elle avait tenté de se faire embaucher comme plongeuse à la cantine de l’Union des écrivains… Son corps est jeté dans une fosse commune. Un monument, devenu lieu de pèlerinage, a été érigé sur l’emplacement présumé de cette fosse introuvable. D’elle, Pasternak écrit dans ses Ecrits autobiographiques : « Elle était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »

Pour exister haut et fort, elle avait tenté de se prolonger en poème encore, en chute libre – après avoir été peauème vivant se cognant aux impasses de l’amour… Elle a accédé pour de bon à l’ardente existence poétique avec la publication posthume du massif de ses inédits – lettres brisées mais pas mortes. Le temps des poètes c’est toujours maintenant – avec la tragédie des vivants sans cesse menacés de ne plus l’être…

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La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €

 

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