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Archive for the ‘Littérature’ Category

« Ne pas laisser un souvenir, mais une source »

Pierre Dhainaut

 

 

 

il neige des nano particules

et du plastique sur nos matricules

quelles lèvres parleront le bleu si nu

du poème retenu ?

la Terre n’a pas entendu

la vie n’a pas attendu

tu tombes le ciel

tu pulvérises nos prisons de chiffres et de fiel

juste là où nous avons pied perdu

de tout ce qui se sent désert sans toi

de tout ce qui veut passer au pressoir de ta joie

  • juste là où il nous est fait selon notre foi

 

 

la vie s’en va

à grands éclats

Tu surgis là

où se perdent nos pas 

 

il neige de la perplexité

plein les écrans désertés

  • si vides de toi !

sous quel toit dis-moi

se répand ta joie ?

d’un jour sans beauté

à une nuit hyperconnectée

quel verbe misera sur le bleu sacré?

tu décroches le ciel des évadés

même pour les âmes morte-nées

mais la vie n’y est plus

nul signe sur l’ardoise effacée

pourtant il a bien fallu

retenir cette promesse qui ne serait pas tenue

 

la vie s’en va

quel rêve d’enfer déchire les draps ?

tout s’accomplit dans tes bras

qui vive là ?

 

le vertige de te nommer

juste d’un frisson de rosée

parcourir la Terre mère

si loin de ta lumière

te sacrer reine de l’univers

le cœur neigeant si bas si dru

de t’avoir tant de fois perdue

traverser l’écume des constellations pieds nus

se taire se défaire et puis attendre

la rencontre de la neige et de la cendre

pour effacer  jusqu’à la mémoire d’avoir failli

de cette détresse des fourmis

si près de ton mystère

avant que ne se referme la malle de fer

sur ce qui sur Terre

était si clair…

 

la traversée d’une vie

comme un désert qui fuit

vers son oubli –

ou ses impatiences d’infini…

 

in Le Vin des Affligés (modifié)

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« Ils ont couru après des riens, et ils ont été comptés pour rien »

Jérémie

 

Alors que nos sociétés découvrent qu’à l’ère de l’instantanéité numérique, elles ne disposent plus d’aucune espèce d’appui possible dans la Nature, un livre à trois voix autopsie le chaos contemporain. Ses auteurs, animateurs de la revue « Ligne de Risque », opposent à la prédation sans limites du Marché global un « renversement des clartés » en retournant le verbe dans la plaie d’une époque de spoliation générale.

 

Une autruche qui consentirait à lever sa tête du sable ou une dinde de son écran seraient-elles capables de réaliser qu’elles sont entrées dans « l’âge de la fin » – quand bien même elles n’y seraient pour rien ? Une fin d’ores et déjà… derrière elles ?

Alors que l’inéluctabilité même de cette fin s’est inviscérée dans leur métabolisme d’animal terminal, elles continuent à vouloir faire comme si, à la manière de ces volatiles sans tête se croyant assurées de leur becquetée de futilités et d’insignifiance, alors que plus rien ne supporte l’aventure vitale de leur espèce… Mais, comme dirait l’expert en Cygnes noirs Nassim Nicolas Taleb, que pourrait apprendre une dinde sur ce que lui réserve Noël en se fondant sur son expérience des mille jours précédents ?

Désormais, en ces temps de grande détresse, l’espèce animale présumée consciente est confrontée, à chaque rare éclair de lucidité qui illumine sa bulle, à « l’imminence de son effacement » comme le rappellent les trois auteurs de Tout est accompli qui citent Günther Anders (1902-1992) : « Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » – un délai étranglé dans « l’instantanéité des connexions numériques » d’une économie zombifiée qui détruit toute perspective d’avenir.

 

La mise sous écrou numérique

 

Les flux du grand brouillage numérique dictent leur tempo et ajustent chaque individu présumé conscient, entre les parois d’une prison électronique auto-gérée, à une mise en concurrence implacable à l’échelle planétaire  et à un totalitarisme marchand ne supportant aucune entrave : « Le plus grave, peut-être, c’est la tendance dominante à traiter nature, travail et monnaie comme des marchandises alors que de manière évidente aucune de ces trois notions ne peut être réduite à une chose mobilière destinée à être vendue. En effet, nous avons part à la nature du seul fait d’être nés, et réduire celle-ci à l’état de marchandise nous expose forcément au même sort. »

Mais l’évidence même de cette irréductible part de réalité est passée par pertes et profits par les maîtres des algorithmes qui construisent et imposent la leur(re…) :

« Les Temps modernes avaient mis l’ « Homme » en position de souveraineté en lieu et place de Dieu. Mais l’ « Homme » est supplanté à son tour par quelque chose de plus puissant : la virtualisation du monde à travers la mise en réseau numérique. »

Désormais, le Dispositif « contrôle à partir du virtuel tout ce qui existe » et « s’impose comme seul réel », devenant, à la place du « Sujet », « l’unique sous-jacent à tout ce qui arrive », se produisant à l’infini à travers un « usinage frénétique » de ce qui est. En tant que « puissance transnationale » reliant toutes les oligarchies « affranchies de toute appartenance », le Dispositif « totalise la planète à travers la mise en joue nucléaire, les réseaux numériques et le Marché global ».

Depuis la Silicon Valley et Wall Street, des milliardaires  « rêvent de recalibrer l’espèce présumée humaine pour la rendre plus conforme au profit ». Ils  la passent au laminoir d’une déraison étroitement comptable et la réduisent en donnéees exploitables à merci comme ils réduisent la planète surexploitée en lignes de crédit. Ils envisagent même de réinventer cette espèce « à partir de la technique » avec des organes « remplaçables à volonté ». Si les transhumanistes et « nababs de la Silicon Valley » proclament vouloir « supprimer la mort », c’est parce qu’ils ne « l’envisagent plus comme une porte mais simplement comme un terme qui les prive de leurs biens » et met fin à leur monde, celui de privilèges indus où il suffirait aux uns d’ajouter d’un clic des zéros à leur rente pour disposer de la vie de tous les autres… Il est question d’ « augmenter » la « part non biologique » de chaque être voire de les « produire » en batterie par ectogenèse ? Ainsi  s’annonce « le règne des spectres » : « Ces derniers ne seront ni vivants ni morts. Ils n’auront plus de sexe, de genre, d’ancrage. Le Dispositif sera tout en eux, et ils ne seront à leur tour qu’un moment du Dispositif. »

Toutes les populations mondiales, « substituables les unes  aux autres », sont « requises au service du Dispositif », désormais leur alpha et leur oméga. Celui-ci « agence l’entièreté de ce qui existe ». Ces populations reconfigurées en « cyborgs unisexes » sont jetées en pâture au « Marché global », broyées par des puissances de calcul incommensurables et destinées à se fondre dans un tramage numérique – rivées inexorablement à l’illimité « comme succédané à l’infini »…

La faute à Galilée et à Descartes ? Aux Lumières ?

Dès l’éclosion de la cybernétique, son père fondateur Norbert Wiener (1894-1964) n’avait-il pas prévu que chaque être parlant allait être « sommé de devenir un moment du Dispositif – une fonction du flux » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « remettre l’hydre dans sa bouteille » ?

 

 

Dévastation générale à tous les étages…

 

 

Un homme se tient debout place de la République à Paris avec une pancarte au cou qui dit : « On m’a tout volé »… Il ne veut rien d’autre si ce n’est, peut-être, de témoigner de cet « invivable qui a pris la place de la vie » et menace tous ceux qui tentent de survivre dans ce qui n’est plus vivable ni une vie… Ne sommes-nous pas tous, sans vouloir le voir en face, en voie de spoliation accélérée dans une « société liquide » qui n’envisage chacun d’entre nous que « sous l’angle du calcul »? Certains ne commencent-ils pas à s’en rendre compte « à mesure que l’invivable s’élargit » ?

Pour les auteurs de ce livre à trois voix, l’attitude de l’homme à la pancarte « témoigne de l’expropriation dont les hommes sont aujourd’hui l’objet ».

Chacun de nous ne serait-il  « voué qu’à courir au-devant de son remplacement » dans une non-vie de rongeur peinant de plus en plus à faire tourner la roue de son infortune ? Les plus lucides ne se vivent-ils pas « comme déjà remplacés » à ce moment de l’histoire mondiale où « l’expropriation bat son plein » ? Les salariés ne se sentent-ils pas « soumis à un calcul d’intérêt en temps réel » qui les oblige à « travailler dans l’horizon de leur remplacement » ? Sans parler de ceux, de plus en plus nombreux, qui, décrétés « sans valeur économique », ne pourraient plus que porter leur dépouillement à la face de ce monde devenu celui d’une « immondialisation » dévastatrice…

Chacun de nous n’est-il pas sommé de participer au cycle de la marchandisation et de prendre sa place dans la file vers la déchetterie décrite à satiété par Michel Houellebecq ? N’est-il pas requis pour participer à la dévastation générale sous peine d’exclusion immédiate ? N’est-il pas voué à collaborer sans appel à son obsolescence et à hâter son propre effacement ?

 

Trouver le Passage

 

Tout serait-il vraiment accompli ? Le titre du livre exprime la dernière parole du Christ et propose une voie étroite pour échapper à la « confiscation générale » et à l’emprise du Dispositif. Multipliant les ouvertures bibiliques et rabbiniques, il entend rappeler que « même au coeur du nihilisme planétaire, il est toujours possible de trouver le chemin de l’indemne » voire une étincelle de conscience qui veillerait.

Alors que « la nature cybernétique du fonctionnement global menace les possibilités de toute existence vivante », il est possible de donner une chance encore à la vie et d’accéder à ce qui nous libère, là même où ça s’ouvre et nous répond, «  à ce point où chacun de nous se sépare de l’inessentiel »…

C’est bien connu, « le rapprochement de deux visages a un impact beaucoup plus vertigineux que la mise en relation de deux atomes »… Des alliances demeurent possibles en conscience et lucidité à chaque regard d’instant-lumière arraché à la pulsation perverse des bytes numériques, aux inputs et outputs de la machine infernale à broyer les vies. Chaque « habitant de l’antimonde cybernétique » garde la faculté de faire ce « saut ardent vers l’intérieur » (Maître Eckhart), de s’établir dans cette « part irréductible » de l’existence où il peut éprouver tant l’éloignement du divin que sa proximité.

Serait-ce là se payer de mots ou faire advenir un véritable événement de parole crevant l’écran de nos renoncements – de notre consentement à l’anéantissement ? Si demain n’est même plus l’espoir vaguement entrenu de meilleurs lendemains, est-il temps encore, envers et contre tout, de combiner force intérieure et agir commun dans ce mouvement qui nous met en mots voire en mots d’ordre pour renverser l’insoutenable ? Serions-nous encore capables d’un quelconque secours les uns pour les autres dans le déchaînement du ravage ?

Après tout, il y a bien des livres qui ne ressassent l’impossibilité d’une vraie vie hors du miroir aux alouettes électronique que pour mieux la réfléchir par un retour aux sources. Là aussi est la résistance du livre à l’écoute de ce qui se tarit pour en réécrire le jaillissement.

 

 

Yannick Haennel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Grasset, 366 p., 22  €

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La rencontre d’une jeune héritière américaine et de la reine des courtisanes de la Belle Epoque, alors « meilleur article d’exportation de la France », constitue l’un des plus brûlants romans d’amour célébré en son temps. L’édition de 172 lettres inédites de la correspondance amoureuse de Liane de Pougy (1869-1950) et Nathalie Clifford Barney (1876-1972), établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, fait revivre  « l’ivresse solaire de deux pionnières », à leur manière, de la libération des femmes dans une société que l’on ne disait pas encore « hétéronormative ».

 

Cela se passait au temps du trot, des beaux équipages hippomobiles amenant de belles dames au Bois, en une époque que l’on disait si Belle, juste avant la Grande Guerre… C’est là, au Bois de Boulogne, que Nathalie Clifford Barney, une blonde et intrépide Américaine de vingt-trois très tendres printemps, entrevoit, alanguie dans sa victoria en cet hiver 1899, la Belle d’entre toutes les belles – celle dont la « sveltesse angélique » et la diaphane apparence la brûlent vif au coeur. Incontestablement, Nathalie voyait la « plus belle femme du siècle», l’objet de « désirs universels » qui faisait chavirer toutes les têtes couronnées des deux hémisphères, celle qui incarnait en sa personne « les Etats-Unis de l’Europe galante » – elle entrait dans l’histoire de la courtisane de haut vol Liane de Pougy, alors dans la splendeur rayonnnante de sa trentième année, et dans l’histoire de la littérature.

La jeune Américaine fait le siège de l’hôtel particulier de la Belle, sis au 13 rue de la Néva (8e), lui envoie des poèmes accompagnés d’un déluge de lys et de ces mots insistants : « D’une étrangère qui ne voudrait ne plus l’être pour vous ».

Enfin, la reine du Tout-Paris lui accorde rendez-vous le 14 février 1899, jour de Mardi Gras. Nathalie commande un fort seyant costume  de page en velours vert amande à la maison Landolf, se présente à son idole en messagère de l’amour envoyée par Sappho « pour servir sa divine beauté » – et tombe sous son emprise…

La suite, c’est une « histoire de baignoires » – celle où Liane « trempait comme une rose » ou celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet. Nathalie a obtenu sans doute bien plus qu’elle n’espérait de sa « fleur-soeur » et se retrouve de surcroît couchée sur papier dans Idylle saphique, le roman que Liane tira de leur histoire si peu commune – il est vrai que la Belle d’entre toutes les belles ne se « réduisait pas à un physique », à en juger l’esprit « vif et assuré » de ses lettres comme de ses livres…

 

« Quelle prostitution pour une fleur ! »

 

Après un mois d’une liaison sans nuages parcourue par « le frisson du Beau » et moult « joies d’âmes », rappelle dans sa préface Olivier Wagner, le conservateur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France qui a sorti cette correspondance inédite d’un long silence, « Nathalie connut encore la grande angoisse de ne pouvoir apercevoir son amante que dans des moments volés, devant aussitôt céder la place à une plus solvable clientèle »…

Ce qui les rapproche, c’est leur détestation de l’Homme – de la bête velue voire ventrue, « l’être le plus laid de la terre » mais si prompt à imposer son désir, comme l’exprime Nathalie qui souhaite avec Liane une vie qui ne serait pas « une suite de devoirs envers la bête pour la bête »… Car, c’est bien connu, « l’homme descend du singe et la femme des anges »…  Mais cette bête-là en haut-de-forme est un aliment complet pour Liane dont le quart d’heure est évalué à 120 000 francs or, bien sonnants et trébuchants – au moins ces animaux dorés sur tranche ont-ils le bon goût de convoiter cette beauté sur laquelle ils sont si peu assurés de leur empire…

Dès l’été 1899, Nathalie reproche à son ensorceleuse : « Tu peux pourtant te payer le luxe d’aimer les gens pour ce qu’ils sont, en dehors de ce qu’ils peuvent te donner. Tu ne vois pas cela et voilà pourquoi j’en veux tant à ta vie qui met tout dans une balance de fausses valeurs. »

Elle reproche aussi à celle dont la « lassitude ne connaît pas la résistance » de se sentir  « obligée de lui faire de la peine afin de faire plaisir aux autres » : « Tu vas encore livrer mon culte, ton fragile corps aux impies »… Et Nathalie soupire encore : « J’ai tant envie de te tenir tout près et de me pâmer d’extase en regardant la longue étendue frêle de ton corps, souple et replié, serpentin et exaspérant. Et la douceur de ton regard me donne envie de pleurer ! Lilly adorée, ta beauté me change en bête fauve et en apôtre. Je suis  divisée entre le désir de mordre et de me prosterner ! »

La belle Lilly, aguerrie par une décennie de haute courtisanerie, répond à son « rayon de lune », à sa « suave fleur de lin » : « Tu sais très bien que si j’avais de quoi vivre et pour toujours jamais un homme ne m’aurait touchée. Ta clarté n’est pas assez brillante ni sûre, Moonbeam, pour me guider en ligne droite ».

Le biographe des deux belles, Jean Chalon (dépositaire du legs de Nathalie Barney), souligne que Liane incarnait trois femmes à la fois : la courtisane, l’artiste (elle se produisait aux Folies-Bergères ou à l’Olympia) et la romancière.

Toutes deux appartenaient, rappelle Olivier Wagner, aux « cercles d’une aristocratie de l’argent dont les privilèges, loin d’être symboliques, les plaçaient très à part des autres femmes de leur temps » – pour leurs contemporaines, elles étaient des Olympiennes dont les portraits, voire les moindres pensées, faits et gestes étaient imprimés dans les gazettes.

Nathalie est la fille d’Albert Clifford Barney (1850-1902), héritier d’une entreprise familiale qui manufacture des wagons de chemins de fer, et d’Alice Pike (1857-1931), héritière d’une distillerie de whisky qui cultive ses talents d’artiste peintre. Selon les critères de calculs retenus, la fortune de la caste industrielle des Barney oscille entre 85 millions et 4 milliards de dollars – à la fin de sa longue vie aventureuse qui n’aura jamais été soumise à la « misérable loi de la nécessité », Nathalie dit n’avoir touché qu’aux intérêts de sa fortune, pas au capital… Elle n’en disposera qu’à la mort de son père, alors que s’achève la phase passionnée de sa liaison avec Liane qu’elle n’aura pu arracher à la courtisanerie. La relation (« je suis marquée tienne éternellement »…) se prolonge en tendre amitié propice encore à de « voluptueux engourdissements ». Elle  forge Nathalie en Amazone qui à son tour fait chavirer le Tout-Paris – elle tient dans l’entre-deux-guerres un salon très couru… Toujours, elle écrit à Liane, lui citant Shopenhauer : « On ne paie jamais trop cher pour l’expérience »…

 

La favorite des princes de ce monde …

 

La belle Liane naît Anne-Marie Chassaigne le 2 juillet 1869 à La Flèche au foyer de Pierre Chassaigne (1812-1891), ancien officier de cavalerie, et d’Aimée-Marie-Gabrielle Lopez.

La famille a quatre enfants et vit pauvrement sur la maigre pension (300 francs) du père qui apparaît à la petite Anne-Marie comme un « vieillard misanthrope » dont « la barbe piquait » et dont l’odeur de pipe la suffoquait. Dans ses mémoires, Mes cahiers bleus, elle écrit : « J’étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes ». A l’âge de sept ans, elle veut quitter sa famille pour l’écuyère  Annette Secchi, aperçue au cirque Bazola.

Au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, elle apprend « la bonne tenue » qui fera d’elle la favorite des princes de ce monde… Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait tourner toutes les têtes : le 15 juillet 1886, elle épouse à dix-sept ans l’enseigne de vaisseau Armand Pourpe (1862-1892).

Sa nuit de noces et son accouchement sont un cauchemar – elle donne naissance, le 18 mai 1887, à un garçon prénommé Marc, qu’elle abandonne après une incartade qui lui vaut deux balles conjugales dans les fesses… Divorcée à vingt ans, elle gagne la capitale du monde, célébrée pour son plus bel article en vitrine : la Parisienne…

Accueillie au 34 rue de Chazelles chez la courtisane Valtesse de la Bigne (1848-1910) qui eut Napoléon III comme « client »,  elle devient Liane de Pougy – une allusion à sa sveltesse inaccoutumée de  cygne perdu  parmi les poules et autres dindes d’élevage – et à un château de l’Aube. Sur 80 000 « filles publiques », une quarantaine d’hétaïres souvent à particule, croqueuses de diamants, tiennent alors le haut du pavé. Sa protectrice l’initie à la haute galanterie :  bonnes fortunes et grands noms se bousculent au portillon – si Liane en  fait sa spécialité et fait payer l’homme très cher, elle « réserve ses soupirs les plus sincères aux dames » selon Jean Chalon.

Une Yulka Radziejowska subjuguée, « ex-baronne de Rothviller », la tient pour un « objet d’art » et l’introduit dans la noblesse d’Europe centrale. La cote de la beauté professionnelle, devenue stratosphérique, force le cercle très fermé des Quarante. « La presse » se fait l’écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque » – elle est notamment « Notre Dame du Gil Blas » (1) qui emplit ses Potins de Cythère de ses frasques…

Le librettiste Henri Meilhac (1830-1897) lui verse 80 000 francs-or rien que pour contempler son corps nu et l’introduit aux Folies-Bergères où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs, fort applaudi par le prince de Galles…

En 1894, lors d’une tournée en Russie, elle joue la fée Urgèle dans Le Baiser de Bainville et Sylvie dans Le Passant de Coppée, prenant langue avec les grands-ducs, fort prodigues en diamants et fourrures, qui s’empresseront de la retrouver dans son hôtel particulier à Paris, fréquenté notamment par le banquier Bischofheim, le neveu du maréchal Mac-Mahon dont elle gobe la fortune,  Lord Carnavon (1866-1923) – et bien d’autres dont on ne donne que les initiales…

En 1893, elle décline une offre de mariage du maradjah de Kapurtala mais

épouse, le 18 mai 1910, le jeune prince Georges Ghyka (1884-

1945), neveu de la reine Nathalie de Serbie – et de 15 ans son cadet.

 

En lisant distraitement Le Gaulois, elle apprend que Marc, son fils oublié,

devenu aviateur, est mort au champ d’honneur le 2 décembre 1914…

 

A la mort de son princier mais décevant époux en avril 1945, l’ancienne « reine d’amour de l’Europe » se retire au couvent  à Lausanne, se rappelant toujours Nathalie « l’inconstante qui sait être si fidèle malgré ses infidélités » – le roman d’amour qu’elles se sont écrit à quatre mains tient toujours au coeur comme au corps…

 

Devenue soeur Anne-Marie de la Pénitence, elle rend l’âme le soir de Noël 1950 à l’hôtel Carlton de Lausanne – parfois, elle soupirait : « Nathalie aura été mon plus grand péché ! ».

Cette dernière tire sa révérence vingt-deux ans plus tard, le 1er février 1972, après avoir fait chavirer encore en son troisième âge inassouvi bien des belles fortunées, parallèlement à sa liaison au long cours avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970).

Ses biens sont mis aux enchères le même jour que le grand lit Louis XV de Liane lors d’une mémorable collision mobilière dans les salons de l’hôtel Drouot – il arrive que des objets si riches de souvenirs et si chargés d’Histoire manifestent aussi leur âme…

 

Nathalie Clifford Barney & Liane de Pougy, Correspondance amoureuse, édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, Gallimard, 360 p., 24 €

 

 

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« … l’individu ne possède rien de ce qui constitue le monde, il ne peut que donner »

Albert Schweitzer

 

 

Le poète Albert Strickler livre le seizième volume de son Journal perpétuel entamé en 1994 – une  sorte de « machine à (dé)coudre le temps » dont l’entêtant cliquetis pourrait s’énoncer ainsi : « Je suis la Pénélope de ma propre absence »… Une oeuvre de longue haleine, lestée de doutes écrasants sur la vanité de l’entreprise tant livresque qu’autobiographique – mais la valse des aveux ne souffre aucune interruption …

 

 

« Le sot projet qu’il a eu de se peindre » disait Blaise Pascal (1623-1662)  de son prédecesseur le châtelain Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)  tout aboli dans ses Essais. Mais qui veut « employer » son temps plutôt que de le tuer s’en donne les moyens sans « ménager sa volonté » – et,de surcroît, fait indéfectible acte de présence sur tous les fronts de  « la culture »…

Le 29 janvier, « belle exposition Hélène de Beauvoir au musée Würth » – et fuite lors du vernissage, lors d’une si prévisible charge de sangliers sur des « nourritures terrestres » pour le moins dénaturées : « Fuite due au souvenir de vernissages précédents, où la ruée sur le buffet des traditionnels pique-assiette, dont certains huppés !, et les commentaires entendus – snobinards et/ou convenus – entre les tintements de verre des toasts portés au vide, m’avaient littéralement écoeuré. »

Est-ce le « prix à payer » pour une ubiquité culturelle vaillamment tirée à quatre roues motrices par monts et par vaux en toutes saisons alors que le corps et l’âme aspirent à une toute autre qualité de présence à soi ?

Mais montée régénérante chez Claudie Huntzinger à Bambois le 8 février pour la conception de son prochain livre « de grand air », L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf.

En 1965, Claudie et Françis Huntzinger s’étaient installés dans une bergerie des Hautes-Vosges pour vivre en-dehors des contraintes du monde industriel d’alors. Tour à tour bergers, tisserands, artistes et bouquinistes, ils ont « fabriqué des pages d’herbes, des livres en foin, des bibliothèques en cendre » – et exposé à Colmar, Paris ou Montréal, en inspirant deux générations depuis la parution de Bambois, la vie verte ( Vivre/ Stock 2, 1973).

 

Autoportrait du poète en « jeteur d’éponges »

 

Parfois, il suffit d’un message reçu d’une lectrice : « Grâce à votre journal, je tiens » – et le diariste de se rappeler : « n’ai-je pas écrit naguère que si je tenais un journal, il me tient tout autant »…  D’autres lui déclarent bien : « Vous êtes sur mon chevet ! »

En écho, cette citation de Michel Onfray : « Le haïku nous écrit bien plus que nous ne l’écrivons. Il nous oblige à être aux aguets de l’infime. Il nous apprend aussi que l’infime nous guette. Ou que l’absence est une présence. »

Et une mine de titres pour de prochains volumes du Journal perpétuel rien que dans ce passage…

Le 17 mars, « vivifiante rencontre » à La Ligne bleue avec René Frégni dont Annick Geille aime tout particulièrement dans son Salon littéraire (le site créé par Joseph Vebret), le petit dernier, Les Vivants au prix des morts – et douloureux rappel sur « les prix littéraires pipés, les trois arrondissements parisiens où se joue – ou se truque ? – la vie culturelle de notre pays »…

Rencontres avec l’ami Jean-Paul Klée, le signataire de la vibrante postface du Journal, qui lui recommande de tenter sa chance auprès de Claire Paulhan qui « serait prête à publier » l’intégrale du Journal quotidien de Jehan-Rictus, né Gabriel Randon (1867-1933) – dont un premier volume de plus  de 400 pages vient de paraître : il s’étend du 21 septembre 1898 au 26 avril 1899 et porte en guise de sous-titre : « La question du pain à peu près résolue, restent le loyer, le pétrole et l’amour »…

Les années s’enchaînent avec leur cortège de soucis de santé, d’arrachements et d’enterrements d’amis (Nadine, Fernand et Pascal). Justement, un poème de l’ami Michel Fuchs revient en mémoire : « Ne venez pas le jour de mon enterrement/Le cortège trouvera son chemin tout seul »

Doutes lancinants sur cette inconscience sacrificielle qui pousse à s’abîmer dans un écran « à la façon dont une mouche va s’immoler dans la vasque sacrificielle d’une lampe halogène »…

Questions pertinentes de Philippe Lutz. La première concerne l’aventure du journal suspendue à l’acceptation  de ses limites : « Ne contient-il pas trop de plaintes ? »

La santé fuit de toutes parts comme le temps mais le texte du corps doit poursuivre  vaille que vaille sa transmutation en corps du texte jusque dans l’ébranlement de ses assises premières … Même les cendres d’un avenir vidé de ses promesses se recueillent et palpitent  – ainsi se nourrissent les bonnes terres arables et leurs moissons, ainsi l’arbre trouve-t-il son humus – comme le poète, des racines à la cime… Justement, Ludimilla Podkosova-Fermé signe dans Poésie première un portrait d’Albert Strickler en « poète des cimes »… Voilà qui aide à « rester l’homme qui marche, vers la Source comme vers sa propre évidence »…

L’autre question porte sur l’accès au Tourneciel : « Pourrais-je y séjourner encore longtemps ? »

Vivre « au-dessus du brouillard » a son prix – surtout en hiver, quand on avance en âge dans l’implacable vérité de l’écriture et que les livres ne font plus qu’épaissir les murs du chalet dont ils dévorent l’espace vital  …

Se pose aussi la question de l’équilibre entre une vie de poète, de diariste et d’éditeur – sans compter toutes les vélléités romanesques… Il arrive qu’un « pêcheur d’étoiles » se fasse « jeteur d’éponges », en lâchant une prometteuse « poiêsis » pour l’ombre d’une autre, au débit bien plus torrentiel…

Il y a les bonheurs de l’éditeur : rituel du champagne avec Jean Chalon dont il a publié Ultimes messages d’amour (Prix Maurice Genevoix – ville de Garches) – nous  devons au journaliste-biographe (un autre élu d’Annick Geille) le vibrant souvenir de ces grandes dames d’une époque que l’on aimerait à croire si Belle, et tout particulièrement de sa grande amie Nathalie Clifford Barney (1876-1972) consumée d’amour pour la haute courtisane Liane de Pougy (1869-1950), dont les multiples talents en faisaient le plus bel objet de la chronique mondaine d’alors…

« Merveilleux retour » de Jean-Paul Sorg après lecture du dernier recueil du poète-diariste, Le Diamant et le duvet, « dans la mesure où il y fait écho avec un passage de son cher Albert Schweitzer sur un… flocon de neige « qui brille dans la main et qui est vie, manifestation de la vie » – ça vient d’un sermon du 16 février 1919…

La leçon enseignée par le flocon de neige ne se perd jamais dans le blanc inassouvi de la page – et ne fond pas dans sa clarté trouant le vide… Danser avec les flocons pour ne pas toucher terre ni fondre en boue – se jeter au ciel jusqu’à se sentir pousser des ailes ? La parole s’affole toujours autour de la question du vide qu’elle ne peut s’empêcher de mesurer d’un bord à l’autre du livre – ou de la vie hors livres…

« Pouvoir dire que ma vie n’aura été qu’un lâcher d’anges ! »

En toute vie balbutie le Verbe – en chacune s’impatiente l’infini jusqu’à la naissance du livre. Celui qui les dirait tous en rendant enfin lisible la coulée du temps aboli dans le dire et le déjà joué d’un univers si attentif à notre présence d’esprit, du premier ou du dernier mot jusqu’au dernier souffle. Ainsi le diariste, le journalier du temps qui passe se donne-t-il une règle de vie dans ce qui s’écrit à travers lui.  Et le poète interroge-t-il son reflet dans ce que l’univers retiendra de lui – ou pas.

 

Albert Strickler, Le coeur à tue-tête, Journal 2018, éditions du Tourneciel, 456 p., 20 €

Claudie Hunziner, L’Affût ou comment je me suis transformée en cerf, éditions du Tourneciel, 20 €

 

Paru dans les Affiches-Moniteur du 28 juin 2019

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Le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature universelle, fait l’objet de nombreuses exégèses, interprétations et traductions. Jean-Yves Leloup en propose une traduction commentée qui  révèle tant les abîmes que les pics ontologiques de ce chef d’oeuvre de la littérature hébraïque ancienne.

 

Le Cantique des cantiques, long poème de cent dix-sept versets composé voilà plus de deux millénaires, est sans doute l’un des textes les plus traduits, les plus commentés – et les plus inspirants.

De célèbres couples artistiques comme Alain Baschung et Chloé Mons en ont fait une « histoire d’amour et de musique » à eux, l’enregistrant ensemble en studio et le portant sur scène (2001). Irène Papas l’avait récité sur l’album Rapsodies de Vangelis (1986) et Rodolphe Burger l’avait mis en musique pour une lecture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (2016).

Ce « chant des chants » célébrant le désir mutuel et l’union de deux amoureux, a sans doute été écrit vers 450 avant l’ère chrétienne. Certains l’attribuent au roi Salomon, d’autres à un compilateur inconnu – voire à une femme…  Docteur en théologie, philosophie et psychologie, Jean-Yves Leloup en propose à la fois sa vibrante traduction et son  commentaire à l’érudition ondoyante :

«  Il est de Salomon ou « pour Salomon », d’après les analyses stylistiques (présence de termes perses, grecs et araméens) qui règna en Israël de 968 à 928 (…) Le mot shalom à l’origine du mot Shlomo (Salomon), l’homme en paix, veut dire « l’homme entier ». Nous ne sommes pas en paix tant que nous ne sommes pas entiers ; être spirituel sans être charnel, être charnel sans être spirituel, être une moitié de soi-même. Le Cantique des cantiques est peut-être une invitation à reconcilier ces contraires ou à découvrir qu’en YHWH/Dieu ou dans l’amour, ils n’ont jamais été opposés et c’est de cette intégration, shalom/paix, que l’archétype du sage, Salomon, témoigne. Le chant des chants, la révélation de l’essence de l’être, n’est donné qu’à l’être humain accompli qui, en réalisant « la coïncidence des opposés, s’approche de la Sagesse et de la paix. »

Les exégèses du Cantique des cantiques se succèdent au fil des siècles, qu’elles soient chrétiennes, juives ou profanes. Les interprétations vont d’une lecture littérale d’un poème érotique à la proclamation de l’union de l’âme avec la divinité ou du peuple d’Israël avec son  Dieu.

Au XIIe siècle, le mystique franciscain Jacopone de Todi déplorait que « les hommes n’aiment pas assez l’amour ». De quel « amour » s’agit-il ?

Si le Cantique des cantiques parle d’amour, cette « expérience fondamentalement positive de l’être humain » (Edgar Morin), il ne s’agit certes pas de nos amours transitoires qui naissent et meurent entre étrangers intimes voués à leur effacement… Mais peut-être de l’Amour où se ressourcer – celui qui accomplit son Grand Oeuvre à travers nous comme un appel à la transformation qui nous délivre de nos limites pour s’étendre et se prolonger « droit au coeur du monde »…

 

Le Secret des secrets

 

D’évidence, le Cantique ne prétend pas dire « ce qu’est l’amour » ni délivrer un savoir amoureux alors que l’inadéquation fondamentale s’avère la condition humaine même. Au carrefour des traditions babyloniennes, égyptiennes, proche-orientales et syriennes, il propose une aventure (« l’aventure de toute vie humaine avec ses rencontres » et ses rendez-vous manqués, aussi) et un chemin, vécus comme « une traversée des distances et des abîmes qui différencient un toi et un moi ».

Jean-Yves Leloup invite à le lire « comme un paysage avec ses alternances de pics et de vallées ou comme un corps que l’on ne caresse pas de la même façon de la tête aux pieds » : « Le Cantique des cantiques, plus que tout autre texte ou « corps scriptuaire », est un « texte à caresser » – il invite à devenir voyant, parfaitement éveillé, dans cet état de disponibilité et de veille émerveillée au sein d’un univers intelligent où il ne s’agirait plus d’être étrangers les uns aux autres mais pleinement conscients d’être engagés dans un même devenir.

En son temps, Carlos Suarès (1892-1976)  traduisait à sa manière ce « Chant des chants » en « résidu des résidus », invoquant les lumières de l’alchimie : « il s’agit de ce qui reste quand tout a été passé par le feu, ce qui reste quand il ne reste plus rien. « Quintessence des quintessences », le Chir ha Chirim nous conduit vers le « secret des secrets », l’essence de notre essence »…

Bien évidemment, « l’Amour est le « secret des secrets » – « c’est YHWH/Dieu lui-même, amour en hébreu se dit Ahava, aleph he het he, dont la valeur numérique est 13 » – il conduit vers le mystère de notre être et une connaissance intérieure, tournée vers l’autre comme vers une autre réalité qui tisse dans la trame du temps fini comme un motif d’absolu et d’éternité…

 

Comme un pommier

Entre les arbres

Tel est mon Bien-Aimé

Parmi les hommes

A son ombre

En désir je me suis assise

Son fruit est doux à mon palais

(Chant II)

 

Tout dépendrait-il de la façon de « croquer la pomme » sans séparer la sexualité de la connaissance ? « Consommer ou communier », là est toute la question : « Ce qu’on appelle la chute, c’est la chute d’un état de communion  dans un état de consommation. Ce que l’on appelle le paradis est un état de communion ; on communie à la Présence de l’Etre à travers tous les êtres respectés et aimés comme théophanies, comme manifestations visibles de l’Invisible »…

Serait-il possible de vivre « comme si l’Infini n’existait pas, comme s’il n’était pas le fond et le sens même » de notre existence ? Comment, dans un monde factice, à réalité plus qu’optionnelle, sursaturé de « réponses » comme de « solutions » non sollicitées, vivre dans son évidence ce mystère-là ?

Au fond, ne sommes-nous pas « ce que nous cherchons » ? S’agit-il de voir la Vie ou « seulement » les apparences éphémères qui la manifestent ? Parfois, « il arrive au regard éclairé par l’amour de « voir » cette Vie invisible dans le visible, et d’être émerveillé par la splendeur de son apparition »… Suffit-il d’emprunter ce « chemin d’amour partagé » pour l’accomplir jusque dans son ultime pas de côté – celui qui consiste à « desserrer son étreinte » et à « rendre à l’autre sa liberté » ?

L’amour vrai ne résiste-t-il pas à tous les changements d’apparences, de formes voire de « vérités » ? Si on peut vivre sans « pourquoi », peut-on vivre sans « pour qui » ni « sans Toi » dans un désentravement de la sphère privée et des illusions de la « possession » ?

Le fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations ainsi que du Collège international des thérapeutes souligne : « Le Cantique nous révèle que l’amour, c’est la grâce de vivre pour quelqu’un, et c’est pour cela qui donne sens et saveur à notre vie, c’est une relation sans cesse à entretenir, oui, entre-tenir, tenir ensemble, à ce qui est « centre » (…) Les sages taoïstes disaient déjà que la terre ne vit pas pour elle-même, elle vit pour le ciel, de même ne vit pas pour lui-même, il vit pour la terre. La terre est tournée vers le ciel, le ciel est tourné vers la terre et l’être de l’homme se tient au milieu, il est leur rencontre (…) L’Etre en soi et pour soi, c’est « l’être-pour-la-mort » : l’être pour l’autre, l’être pour l’amour et par l’amour, c’est l’être pour la Vie qui ne meurt pas, la Vie éternelle. Il n’y a pas que l’amour qui ne meurt pas ; ce que l’on a donné, nul ne peut nous le prendre. Une vie donnée, la mort ne peut nous la prendre, peut-être n’avons-nous le choix qu’entre une vie donnée et une vie perdue. »

La raison d’être de l’homme est-elle de « faire, de produire et d’accumuler avoirs, savoirs et pouvoirs » ? Jean-Yves Leloup rappelle sa « mission » – celle qui consiste à « être de plus en plus proche de Celui qui est l’Etre même » et de « faire un avec Lui » dans la conscience d’une communauté de destin avec ses semblables et de ce qui se manifeste à chaque rencontre.

Jean Giraudoux (1882-1944), auteur d’une pièce sur le « même t’aime » (1938), écrivait : « Les seules constellations qu’on voit du ciel sous les feux des couples humains ». Tous ces foyers et ces buissons ardents d’humanité convergeront-ils vers une « civilisation de l’intensité » enfin faite pour l’homme ? Une civilisation numineuse capable d’éclairer la grande nuit du monde ouverte sur la perpétuelle invention des possibles dans l’ici et le maintenant de la rencontre ?

Jean-Yves Leloup, Le Cantique des cantiques – la sagesse de l’amour, Albin Michel, 300 p.

 

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Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

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Le dernier roman de l’académicien Andréï Makine invite avec une allègre acuité à passer clôtures, murs et frontières d’un monde en plein chaos dont le sol se dérobe. Des racines aux cimes de l’être, une autre vie serait-elle possible?

 

 

 

 

Alors qu’éclatent les unes après les autres des bulles d’irréalisme et de prêt-à-vivre comme de prêt-à-penser, Andréï Makine se livre à une  vertigineuse mise en abyme dans un roman conçu tout à la fois comme un jeu de poupées russes, une salle de faux miroirs où s’éteignent les reflets exténués d’un monde de fraude arrivé à son terme et une chambre de résonance des questions assourdissantes de ce temps.

Le narrateur reçoit Le Grand Déplacement, un manuscrit apocalyptique d’un jeune idéaliste qui ne se reconnaît pas dans son époque et imagine le reflux du « flot migratoire qui avait refusé l’assimilation » vers sa source, la Lybie – et le « dépaysement » là-bas des « responsables » du désastre planétaire, à savoir la « crise migratoire » par destruction du dit pays… Vivien de Lynden, vingt-sept ans, issu d’une famille  « apparentée à une lignée de noblesse flamande », est désespéré par la dégénerescence d’un Occident qui a baissé pavillon – un véritable « empire du soleil couchant » à l’horizon surbaissé, soufflé comme un jeu de cartes de l’intérieur : « Pour sa douce France, il rêvait d’oriflammes, de fleurs de lys et de nobles faces tournées vers la cité céleste. Et là, s’étalait cette biomasse blanche, veule et blasée, qu’aucun esprit n’habitait et qui, par sa laideur, démentait tout ce à quoi il croyait. »

La mère du jeune imprécateur, Gaia (la « Terre-Mère »…), lui est aussi étrangère que son pays : en « rupture » avec son « milieu bourgeois », elle s’est engagée dans l’une de ces myriades d’associations qui se disputent férocement une « manne migratoire » aussi inépuisable que la création monétaire dévoreuse des ressources planétaires – et abîmée dans des conflictualités déplacées sur le terrain d’un « tourisme sexuel » qui la laissent meurtrie, à court d’illusions bon marché comme en panne d’utopie rédemptrice de rechange…

Ainsi s’exprime cette fille d’une génération humanitaire bel et bien revenue de son périlleux périple jusqu’au bout de toutes les postures en vogue : « Les membres de Mer sans barrières trouvent dans la grande tambouille humanitaire un moyen de pimenter leur quotidien, socialement et sexuellement. Leurs idées sont une mélasse pseudo-chrétienne qui leur fait préférer les migrants jeunes et robustes aux clochards autochtones, vieux et brisés. « Et puis, en allant dans les pays pauvres, nous prétendons apporter le savoir-faire que nous ne possédons plus depuis longtemps. Devant les femmes en Inde, je faisais l’éloge du couple à l’occidentale. Sans penser au désastre qu’était mon couple à moi… Pour nous rassurer sur nos valeurs humanistes vermoulues, nous les enseignons aux autres. »

Cette femme tant de fois mise à mal au cours de ses « escapades humanitaires » a notamment subi la brutalité de Max, son amant « laid et bedonnant » – mais enfin,  « le politiquement correct interdit de juger son physique, la brutalité de cet homme est une vengeance « post-coloniale ». Au bout de son « avilissement consenti », elle  perd son fils… Sans père (à  quatorze ans,  il découvre l’homosexualité de son géniteur) et sans mère, Vivien s’était retrouvé démuni de grande cause comme de grand amour après avoir été consumé par une chimère ultime – la mort est au rendez-vous de cette vie fracassée…

 

La traversée des frontières

 

Makine se ferait-il le passeur de thèses « suprémacistes » ou le porte-voix d’un « nationalisme blanc » nostalgique des frontières ou d’un ordre d’antan ? Assurément non : l’auteur du Testament français (Prix Goncourt, Prix Goncourt des lycéens et Prix Médicis en 1995)  confronte juste les points de vue des différents protagonistes sur ce monde sans issue où plus personne n’est assuré de trouver une terre habitable sous ses pieds.

Entre ceux qui veulent changer de monde en quittant leur pays et ceux qui se sentent quittés par leur pays sans avoir bougé de chez eux, où est-il possible encore d’établir sa demeure – ou de simplement trouver refuge ?

Voilà la belle planète bleue devenue bien trop petite pour contenir les chimères d’une globalisation « hors sol » et livrée à la dévastation de forces opposées, des mouvements et des spéculations sans limites et sans finalité. L’académicien propose de sortir des clivages imposés entre « globalistes » ou autres  « sans frontiéristes » et « globalisés » se découvrant « souverainistes » voire  « passéistes » en multipliant des pistes de réflexion coupant à travers les zones grises de la pensée…

Car « ces milliards de pauvres, une fois repêchés de la misère, se transforment en prédateurs, pressés de rejoindre la « civilisation » – celle qui fabrique un homme capable de consacrer sa vie à « la commercialisation des dérivés financiers et la titrisation des actifs »… Quelle épidémie a tué toute forme de conscience humaine ?

Mais surtout, qui parle dans ce roman polyphonique, avec ses quatre personnages principaux et ses figurants de passage ? Il s’ouvre sur le déroutant manuscrit imputé à Vivien – une prose hantée par la thématique du « grand remplacement » de la population européenne, théorisé par l’écrivain Renaud Camus et, avant lui, par Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) dont Makine retrouve une note, datée de l’entre-deux-guerres : « Notre âge démocratique est un pitoyable interlude. La race du futur, négroïdo-eurasienne d’apparence semblable à celle de l’Egypte antique, remplacera la multiplicité des peuples par la multiplicité des personnalités. »

Le roman se poursuit avec le récit de Gaia – en « mise à mort volontaire de celle qu’elle a été ». Elle veut en finir avec cette « vie fabriquée à l’aide de ce que la société nous fournit : discours, attrape-nigauds intellectuels, postures et béguins idéologiques » et quitter cette « comédie de mensonges » –  dans cet itinéraire-là se trouve sans doute le sujet du roman …

Dans ce monde-là livré à l’absurde frénésie accaparatrice de quelques phynanciers qui ne financent rien d’autre que la démonétisation du temps de vie de leurs contemporains jusqu’à l’effacement de l’espèce colonisatrice de la planète, tout prédateur cravaté à la « tête tuméfiée de chiffres sait ce que vaut une civilisation où il suffit d’appuyer sur une touche d’ordinateur pour ruiner un pays ». Tout accaparateur conscient de la « suprême absurdité » de ce jeu de dupes sait faire sans état d’âme cette « rapide manipulation digitale » pour que « la Création change de sens pour des millions d’humains »  – et ce, pour le seul « profit » du Moloch qu’ils servent : celui qu’il leur faut sans cesse nourrir de guerres, de crises, de renversements de régime, de pénuries et de pandémies ?

Le résultat, chacun peut l’éprouver – selon sa prise de conscience ou la volatilisation de son « pouvoir d’achat » comme de ses perspectives d’ « avancement » voire de survie. Au bout de cet imaginaire « postmoderne » d’expansion illimitée et d’accumulation sur une planète finie, il n’y a que la déshérence et l’obsolescence accélérée de tout ce qui existe, bien au-delà d’un champ de ruines ou d’un désert à court de mirages…

Voilà le narrateur de ce récit fort embarrassé par le brûlot « identitaire » du jeune sacrifié, en pareil contexte (« Quel libraire oserait exposer ce volume ? »). Il demande alors conseil à son vieil ami, le célèbre écrivain Gabriel Osmonde que Vivien s’était donné pour maître à penser – c’est le pseudonyme dont Makine avait signé précédemment quatre romans…

Osmonde est l’inspirateur du mouvement des diggers, ceux qui creusent au-delà des apparences – ceux qui forent profond les lieux communs d’une postmodernité qui n’offre plus de terre habitable, en quête d’un gisement d’être, envers et contre tout…

Osmonde rappelle qu’une vie humaine ne « fait que vingt ou trente mille jours ». Chacun d’entre nous, jeté au monde par une première naissance qui assure sa survie biologique, doit s’assurer ensuite de sa survie sociale. Mais libre à lui de ne pas se laisser emprisonner par ces deux identités-là : il peut accéder à l’Alternaissance – ce « temps de la pérennité » qui nous affranchit de nos origines tant biologiques que sociales ainsi que de nos limites ou représentations comme la peur de manquer, d’échouer, d’être « remplacés » (« si on vous remplace, c’est que vous vous êtes résignés à être remplaçables ») ou de mourir dans les convulsions d’une ultime extinction des espèces  …

Si nos cellules sont « réglées pour trente mille jours » au mieux et notre devenir par « le script » d’une société en deshérence, pas question de se résigner à n’être qu’une « simple biologie périssable » : une autre vie est possible en s’accordant la grâce d’une troisième naissance, bien « au-delà de notre disparition physique » – ainsi est-il possible de « voir dans chaque être, dans chaque instant le dépassement du temps et de la mort ».

Ainsi, Gaia arrive à « quitter ce monde sans avoir à mourir » et atteindre « l’instant où la mort meurt en nous ».

Ainsi en est-il des romans de porteurs de lanternes qui ne se laissent pas lire comme une fiction de divertissement (une de plus…) et ne sonnent pas creux comme un « bibelot d’inanité sonore » enfilant des platitudes à très haut débit – mais se laissent envisager à la manière d’un guide de désenvoûtement.

Andreï Makine, Au-delà des frontières, Grasset, 270 p., 19 €

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