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Archive for the ‘Littérature’ Category

La poésie serait-elle la « rose noire qui saute du bouquet » ? Et ce qui pourrait ranimer les ressorts fatigués de ce qui fait l’homme et la femme ? Dans son « Carnet d’une allumeuse » d’une haute intensité dont les ondes dénudent la trame d’une parole illimitée, Lydie Dattas passe au bain révélateur de la poésie le désarmant et fondamental scandale d’être femme… Il leur est tant donné…

 

« Femmes, quand vous empruntez le soleil, n’oubliez pas de le remettre à sa place ! »

En plein avis de tempête médiatique (une fois encore…) contre une présumée « domination masculine » et de « déstabilisation de la catégorie de genre », l’existence de deux sexes distincts supposés s’unir pour engendrer un ordre irréversible des générations redevient objet de perplexité… Ce n’est pas bien étonnant : la différence des sexes n’est-elle pas à l’origine de toute pensée ?

C’est dans ce contexte d’ébranlement de ce qui forme le socle des représentations admises jusqu’alors que la poétesse Lydie Dattas publie son Carnet d’une allumeuse comme un précipité de connaissance poétique de l’éternel féminin.

Comment mieux dire la jubilation d’être femme, de se vivre femme au fil des jours et des mots dans ce modèle aussi changeant que volatile appelé « civilisation » et de savoir la terre entière à ses pieds, si ce n’est dans ce délicat carnet d’or dont les indélébiles perles de connaissance comblent d’évidences oubliés et semblent épuiser toute la question ?

Comprenez « allumeuse » comme éveilleuse – celle qui vous éclaire le chemin, celle qui vous donne la lumière indispensable pour cheminer et faire de bonnes rencontres chemin faisant. Une bonne allumeuse n’oublie pas de remettre le soleil à sa place après vous l’avoir prêté – ou donné sans raison, en invitation à jouir d’une gratuité et d’une prodigalité immenses, infiniment miraculeuses…

 

 

Femmes, mode d’emploi…

 

Il fut un temps, pas tout à fait mort, où un corps de femme n’avait d’autre valeur que celle des services qu’il rendait – ou celle de sa marchandisation en appât erotico-publicitaire… Un machiste d’autrefois, sans doute dominé par sa domination, comparait la vie des jolies femmes à celle d’un gibier le jour de l’ouverture de la chasse – le fléau de prédation porcine commencerait de trop bonne heure sous les préaux des écoles de la République… Mais la paisible espèce des porcidés est-elle prédatrice ?

Par bonheur, tout cela a été épargné à la jeune Lydie – elle n’a eu qu’à se donner la peine de venir au monde et d’y paraître dans la plénitude de sa féminité assumée pour accomplir sa souveraineté sur l’autre pôle du monde : « L’homme était une poudrière que la détonation d’un regard pouvait faire sauter. A chaque fillette était donné le pouvoir de détruire l’Univers. Comment ne pas en devenir folle ? Qu’un despote tombe sous son charme, c’était l’assurance de voir la tête du Baptiste sur un plateau. »

Dès l’âge de quinze ans, elle est assurée d’être une bombe anatomique susceptible d’ébranler la tectonique d’un système normosé autour de l’illusion d’une virilité présumée conquérante – et d’en pulvériser les mythes mités et les idoles aux pieds d’argile : « J’étais le scandale innocent. Les filles font saigner les cœurs pour vérifier la rétractibilité de leurs griffes. Leurs trahisons ne sont que réflexe animal. Moi, j’avais quelque chose à trouver. Il s’agissait de remonter du puits résineux d’un regard la vérité qui disait le ciel. »

Il y a des regards et des gestes qui peuvent inventer une réalité – comme la caresse peut dessiner et inventer son « objet », tracer sa forme et creuser une place … Mais est-ce ainsi que vivent toutes les femmes ? Les jeux de l’amour sont-ils ceux de la guerre ? Le pouvoir d’éprouver sa beauté sur autrui et d’infléchir les douces lois de l’attraction ne va pas sans devoirs – sinon il ne serait que « ruine de l’âme » faisant de ce monde un champ de décombres et d’immondices : « Le délice de se trouver jolie, si aucune charité n’y entre, n’est qu’un crime imbécile. Les filles sont la vitrine du monde. Que se passerait-il si elles décidaient de la faire voler en éclats pour exister, enfin ? »

La jeune Lydie a non seulement pris corps pour la beauté et l’amour mais elle s’est faite voix, empruntant la voie de connaissance poétique pour révéler le mystère d’une féminité mise en actes – de foi et d’amour… Comment mieux dire cette immensité poétique si mal-aimée qu’en rappelant des évidences qui se répètent puis s’oublient ou s’effacent ?

« Aucune science n’explique l’agencement parfait des viscères d’une jeune fille. Son nombril d’or illumine l’Univers. Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. »

Et voilà rappelée, une fois encore, l’évidence de ce qui se joue dans ce mode d’emploi, d’une simplicité évangélique, du mystère qui humanise en terre de commune connaissance : « Rien n’atteint une femme aussi profondément qu’un compliment. Etre préférée à Dieu : sa vraie prière ! »

Aussi, « quelle fille serait assez folle pour échanger sa beauté contre le savoir des hommes » – fussent-ils les plus experts en décryptages de modes d’emploi, en machinations et en manipulations ?

Les femmes sont « cet abîme au bord de quoi les hommes vacillent » – même les moins bien pourvues : «  Chacune était ce centre du monde parfumé qui se déplaçait avec elle. La moins gracieuse était l’astre d’un soupirant – car Eros n’oublie personne ! »

 

« Poésie, la mal-aimée du monde »

 

Mais « l’homme idéal » ou le petit prince ne courent pas les rues – et le monde est une impasse reflétée au fond d’un regard torve cherchant pour le moins à forcer une intimité instantanée – si ce n’est le fait divers : « Comme une odeur de pieds angéliques, ma candeur me suivait partout. J’étais toujours à portée de main d’un pillard. Chaque regard d’homme était une impasse crasseuse. »

La poétesse qui se voulait Voyante a fini par se découvrir à travers les éclats du corps volatile et gibier, proie voire chasseresse, découvrant tour à tour « la tragédie d’être un appât » puis le risque « de ne plus l’être » – et la farce de « devenir poète après avoir été poème »…

Si, dans cette humanité de ressentiment, « toute belle fille pousse la porte pour tuer », la poétesse entend plutôt relever les morts – ou les non vivants – et rappeler, par pleines brassées de lucidité, ce qui échappe à celles qui se satisferaient du « sang raidi des hommes » en faisant juste fonctionner la petite mécanique bien huilée de leur corps ou à celles qui se contenteraient de se laisser sacrer princesses alors qu’elles sont déjà reines – fût-ce « reine du jour » :

« J’étais ce matin de Pâques qui voulait sortir les filles du tombeau de leur apparence. Leur grâce donnée avec son mode d’emploi, rien ne les distinguait. Alignant leurs têtes sur celle du chef modèle, elles rejoignaient les milices de la beauté. Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! »

Parole de femme révélée par la nudité d’une voix… Lydie Dattas a pris la voie royale de la poésie pour la désentraver, la porter plus loin et plus vite en foyer d’intensité transcendant tant la forme d’un corps que la vibration d’une pensée: « le corps des filles n’est pas seulement leur corps, il est aussi leur pensée »… Qui en douterait ? Il y a tant de lumière entre les lignes et les courbes de ce carnet, à savourer paupières mi-closes – cette lumière révélée d’une intensité se disant à elle-même, dans le semi-silence d’une vague suspendue à son bord extrême…

Lydie Dattas, Carnet d’une allumeuse, Gallimard, 92 p., 12,50 €

 

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Voilà un demi-siècle, une étudiante entrait dans la plus exigeante des aventures littéraires, dédiée à un absolu d’enfance et d’amour : « Par mon ventre ouvert tu es entré dans mon enfance »… Entre l’été 1961 et l’été 1967, Mireille Sorgue (1944-1967) a écrit à son amant des lettres qui constituent un document unique dans l’histoire de la littérature.

 

 

 

 

Qui ne connaît pas L’Amant, Prix Goncourt 1984 et inusable best-seller de Marguerite Duras (1914-1996) ? Seize ans avant ce phénomène d’édition paraissait en toute discrétion L’Amant d’une toute jeune fille qui, de bonne heure, pressentait ne jamais atteindre l’âge de trente ans… Sa discrète auteure avait pris la parole pour dire sa jouissance d’être avec son amant – elle avait commencé par une lettre et n’avait plus cessé de parler, de missive en missive – et de célébrer l’amour, de célébrer le corps de l’Amant :

«Ses fesses sont la fraîcheur même. Je les sépare avec délicatesse comme un beau fruit et comme il m’ouvre, avec le même amour curieux de ses secrets, je veux l’ouvrir. Je l’envie de pouvoir entrer loin en moi quand je n’ai, pour le connaître, que ce qu’il veut bien mettre en moi de lui, le goût de sa langue et sa véhémence qui fuse au plus fort de la querelle. »

 

Il a suffi de leur amour se mirant en ces pages ardentes, toutes de vertige et de révélation – et voilà l’Amante projetée par la force de l’écriture au plus vif au plus haut d’elle, en ces fulgurances qui soulèvent de terre et font frôler un abîme de joie – ou de perdition…

Son poème « Tendresse » se terminait ainsi :

Je crois que la mort seule peut me finir mon enfance

Je crois que la mort m’éternisera dans l’enfance

 

 

La mémoire du verbe : « j’écris pour mieux t’aimer »…

 

Un soir de printemps de l’année 1963, une jeune fille amoureuse de dix-neuf ans conçoit le projet d’un « grand poème » pour honorer son Amant, ainsi qu’elle l’écrit le jour de Pâques dans sa correspondance : « Demain, je veux écrire un grand poème indélébile, à ta jouissance seule, miroir de sorcière où chacun reconnaisse l’autre au centre du soleil (…) Il m’est égal de mourir toute. Et ce n’est pas tant pour me survivre que pour vivre que je veux écrire. J’écrirai comme on fait l’amour. »

Mireille est née Pacchioni le 19 mars 1944 à Castres, au foyer de parents instituteurs n’exerçant pas au même lieu… Son père Francis était une figure de la Résistance locale, engagée dans les FFI avant d’intégrer l’Education nationale.

En juin 1959, Mireille est reçue à quinze ans au concours de l’Ecole normale d’Albi. En juin 1961, elle remporte le premier prix de dissertation au Concours général. Remarquée par un inspecteur de l’Education nationale qui écrit sous le nom de François Solesmes, elle entame avec lui une correspondance passionnée – puis une liaison… Elle écrit aussi à un polytechnicien érudit et octogénaire, Victor Piquet, tout en suivant à la faculté de lettres de Toulouse les cours du poète occitan René Nelli (1906-1982) sur le fin’amors et l’érotique des troubadours.

Reçue première au concours d’élève-professeur à l’IPES en 1963, elle travaille à un mémoire sur la poétesse Louise Labé (1524-1566) tout en se jetant à corps perdu dans ce qui va devenir son œuvre unique, si dévorante… Pendant ses « grandes vacances » en Provence et à Agde, durant l’été 1965, elle écrit Célébration de la Main et envoie le texte – plutôt des « notes de feu prises sur le vif » – à Robert Morel (1922-1990), qui publie une collection intitulée Célébrations. Quoique gagné par l’urgence de ce cri étiré en fervente méditation, l’éditeur lui demande de « compléter »… Mireille écrit à l’Amant le 7 juin 1966 : « Aide-moi, je t’en prie, à sortir de moi : écrire n’y suffit pas, écrire ne me délivre pas assez de moi, de ma « charge d’humanité » – de ma « charge d’éternité »…

En juillet 1967, Mireille Pacchioni est reçue au Capes – un horizon se rapproche… Sa liaison et son talent se fécondent mutuellement dans cette obsession magnifique – mais sa correspondance révèle ses fragilités, sa prose trahit la proximité de la mort dans l’au-delà du chant… Surmenée mais en proie aux plus hautes exigences, elle projette de préparer l’agrégation de lettres et de travailler sur la correspondance de Lou Andrea Salomé (1860-1937).

Le 15 août, elle prend le train de nuit Paris-Toulouse. Des voyageurs remarquent une jeune fille en pleurs et tentent de la réconforter. Rien n’y fait : Mireille ouvre la porte du train et de l’insoutenable entre Caussade et Montauban. Son livre paraît l’année suivante à partir de morceaux trouvés dans ses papiers d’étudiante – les « événements » d’alors ne sont pas propices à la littérature, sauf pour Belle du Seigneur, d’un grand amoureux d’un autre temps, Albert Cohen (1895-1981), consacré par un tardif Grand Prix de l’Académie française.

Prix Hermès à titre posthume, L’Amant est réédité par l’écrivain Henri Bonnier, alors directeur littéraire des éditions Albin Michel, un an après celui de Duras. Depuis 1994, une place de Toulouse porte le nom de Mireille Sorgue, désormais saisie dans la pleine jeunesse d’une vie à bout de forces sous les ébranlements majeurs de sa « charge d’éternité » – pure présence neuve « n’ayant pour tout passé qu’un matin renouvelé »…

 

Mireille Sorgue, L’Amant, Albin Michel, 1985

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Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

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Le slam compte à Strasbourg ses fines lames, ses lâchers de poètes en scènes ouvertes et ses événements dont Lucie Rivaillé et Florent Schmitt sont les organisateurs. Leur mot d’ordre : oralité, convivialité, écoute et partage.

 

Le printemps ne fait certes pas seul le poète : en toute saison, l’Hexagone est saisi par une véritable fièvre poétique qui fait bondir un genre hors de la page, signant son retour en grâce – et ce, en risquant de nouvelles dynamiques d’échange… Désormais, la poésie, mise en voix et en spectacle, est à la fête et se vit comme un véritable sport de combat collectif… Dans les bars, théâtres et autres sites, les rimes fleurissent et enflamment tant les auteurs en transe qui montent sur scène que les amateurs transis. Les auteurs qui ne savent plus où donner de la plume ou de la voix gagnent également une nouvelle visibilité grâce à une foison d’initiatives orchestrées par les ministères de la culture, de l’éducation nationale, les collectivités locales – ou par de fervents pratiquants…

Tandis que l’offre poétique s’élargit à une centaine de revues rebondissant sur le net, une internationale de la poésie semble avoir pris corps avec les premières manifestations de slam, cette nouvelle tchatche, née à Chicago où elle est pratiquée en « tournois » depuis les années 80, jusqu’à la génération actuelle, héritière de la performance et du mélange des genres : les digital natives lèveraient-ils la tête de leurs écrans sans visibilité pour faire entendre cette voix intérieure créant son espace de liberté dans la langue commune ?

 

 

 

La raison poétique en partage

 

Cette nouvelle génération de poètes, née dans la société de l’image, serait-elle en train de renouveler la poésie en la transformant en spectacles interactifs ? Lucie Rivaillé et Florent Schmitt y sont pour beaucoup à Strasbourg, dans leur pratique articulant nouvelle oralité, travaux langagiers des oulipiens, improvisations, arts de la scène et flirts avec d’autres muses.

Après la faculté de philosophie à Bordeaux, Lucie Rivaillé (alias U-Bic) se sent aimantée par le pouvoir des mots, tel qu’il peut être restitué par l’oralité. Elle arrive durant l’été 2006 à Strasbourg : « Je suis vraiment devenue active en montant en 2007 l’association Oaz’Art dédiée à la poésie et à l’oralité. Nous avons mis en place des ateliers d’écriture, travaillé la déclamation, monté des scènes slam à thème et des tournois poétiques. Pour compléter mon travail dans l’oralité, je suis allée vers d’autres disciplines comme celles de la scène, en suivant notamment une formation de clown de théâtre… Il s’agit d’aller sur l’immédiateté, l’improvisation… Le 18 avril dernier, notre scène ouverte accueillait aussi des dessinateurs et illustrateurs au Kitsch’n bar…»

Au piano, elle met très tôt ses textes en musique avant de répondre à l’appel d’une poésie à ciel ouvert : « J’ai tout de suite été dans l’écriture de mes textes, sans trop me laisser influencer par des lectures… Mais je me suis senti à l’aise dans l’univers de Pablo Neruda et de Raymond Queneau, surtout ses poèmes parlés. J’ai été intéressée par l’art de la déclamation poétique – plus que par la publication… On oublie toujours que la poésie était populaire. Nous sommes les derniers à ramener la poésie dans les bars, en encourageant les auteurs à proposer la leur en partage. Nous envisageons la poésie en termes de partage de textes, pas de spectacle… »

Alors président de la toute jeune association Littér’Al, l’écrivain Pierre Kretz assiste à une soirée slam au Kitsch’n bar et lui propose d’en faire partie : « Il m’a proposé de faire partie du conseil d’administration, puis je suis devenue trésorière. Dès le premier événement de Littér’Al à Selestat en février dernier, le slam a été présent. Litter’Al donne aux auteurs une plus grande visibilité et les rend plus actifs. C’est une belle initiative de rassemblement car les auteurs sont trop solitaires et démunis devant leur écran… »

Le slam est né d’une idée du poète Marc Smith, par ailleurs entrepreneur en bâtiment et travaux publics, qui entendait rendre les lectures poétiques moins élitistes et moins compassées : « Pour lui, la poésie ne ment pas et il avait le sens de l’oralité, tout comme ses ouvriers sur les chantiers. En 1986, il a créé à Chicago le premier événement slam populaire. Slam poetry signifie « tournoi de poésie ». Il s’agissait de revenir aux joutes verbales médiévales, de susciter la performance sur le mode ludique de la rencontre et de motiver même les plumes les moins aguerries. Un jury est désigné pour décerner des notes et voter, ce qui pose d’emblée le côté absurde de l’événement, car la poésie évidemment ne se note pas… Depuis, la formule a cartonné et a débarqué en Europe en 1993. La France était plus réfractaire aux notes mais l’important, c’est de faire œuvre et que ça exalte… »

 

En vers et pour tous…

 

Donc, avec Florent Schmitt, elle fait descendre l’art poétique dans la rue, le fait entrer dans les bars – ou monter sur scène… Natif de Weyersheim, Florent a fait des études d’arts plastiques et soutenu une thèse de doctorat sur le thème de l’art et du jeu. Aujourd’hui animateur jeunesse pour la Fédération des MJC d’Alsace, il contribue à la création d’un vivier d’auteurs régionaux se dédiant à cet art désormais polymorphe et bien moins hermétique qu’au temps de Stéphane Mallarmé, lequel ne comptait que quarante lecteurs : « J’ai surtout lu des textes d’artistes qui écrivaient de la poésie. J’ai rencontré Lucie voilà dix ans à La Grotte, rue des Juifs, l’un des premiers lieux strasbourgeois dédiés au slam. Puis on a fait les Cycleux, le Troc Café, le Diable bleu et la Mine, le bar associatif des Arts décoratifs. Il faut que la poésie soit vivante. Nous avons créé des espaces de rencontre pour la partager et la faire résonner dans un maximum de lieux ouverts, avant d’être accueillis au Kitch’n bar, notre ancrage. Les compétitions ont lieu à l’Iliade et à la Vill’A (Illkirch-Graffenstaden). Le but, c’est d’encourager les gens à écrire, à les faire se reconnaître les uns par les autres, à faire découvrir des auteurs de leur vivant… C’est bien plus nourrissant de faire pratiquer un art que de consommer des créateurs seulement en volume. L’important, c’est de s’aimer soi-même, d’aimer ce qu’on fait et d’aimer les autres à travers ce qu’ils font…»

Serait-ce la réinvention d’un « vivre ensemble » par la grâce d’une nouvelle oralité, de nouvelles sonorités – ou par un retour au son, à la source vive et au chant intérieur tel que chacun peut l’éveiller en lui-même ? Cet art de proximité éprouvé confronte chacun à un vécu de la poésie depuis François Villon voire l’avènement des religions du Livre … Précisément, l’avenir du livre ne passerait-il pas par l’oralité, le spectacle vivant et la proximité vibrante ? Le poète n’est-il pas engagé dans le monde, en célébrant fragile et vivante incarnation d’une parole poétique en résistance contre la dévitalisation d’une langue réduite à la « communication » voire à l’insignifiance ?

Après tout, il n’y a pas de genre qui supporte plus mal la langue de bois, le bavardage, la ritournelle ou le slogan que la poésie. Au tableau d’honneur des bonnes ventes livresques, Prévert l’emporte avec ses Paroles (plus de deux millions d’exemplaires vendus) devant Apollinaire (plus d’un million d’exemplaires vendus d’Alcools). Et le cercle des poètes qui ne résignent pas à disparaître n’en finit pas de s’élargir à tous ceux qui veulent juste entendre ou écrire des mots, des vrais, capables de dire le vrai de l’humain ou d’agir comme un baume sur les fêlures et les tarissements d’une civilisation essoufflée… Davantage homme orchestre dégourdi que marginal « maudit », le poète du XXIe siècle abat les cloisons artistiques pour vivre des intensités communielles dans un univers poétique en expansion continue – aussi loin que peut l’entrevoir son insatiété d’être refusant l’écrasement par l’illusion de l’avoir dans un monde vivant sa chute au ralenti.

 

Slam prêt à l’emploi tous les 3emes mardis du mois au Kitsch’n bar, 8 Quai Charles Altorffer à Strasbourg

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Et s’il suffisait, après Mallarmé, de dire : « une fleur » pour que se lève, dans sa musicalité saisissante, « l’absente de tous bouquets » ?

Le recueil de Dostena se clôt sur l’humilité des roses « quand elles crépitent/comme les bougies/de la chapelle ». Mais, dans l’intervalle, quel voyage en poésie – quel vagabondage poétique et spirituel dans la fraternité du verbe, une fois déposé à l’orée de ce florilège le fardeau de toutes illusions, une fois remises en question toutes les approches du savoir vécues par la poétesse…

Car Dostena est anthropologue, journaliste et peintre – elle ne sait que trop bien tout se qui se joue dans la profondeur du langage… Plus on brûle de l’approcher par l’art, la poésie ou le présumé « savoir », plus le réel se dérobe et se révèle en mystère dont la totalité se laisse tout juste effleurer dans ce qui se défait – ou dans ce qui décompose les apparences alors que s’effrite le socle anthropologique et vital de l’espèce…

 

La poésie,

 

Ça ne lui chante pas

De parler aux inconnus

Elle regarde à travers toi

Et dans ses yeux

Eclot une ville triste

     Avec des ponts

                  En points

                            De suspension…

 

 

La poésie est gratitude, elle est célébration – et la poétesse exprime la gratitude que lui inspire l’art du peintre Valer. Son œuvre dissidente se refuse à désarmer devant la fragmentation du monde et sa mécanisation. Les images de Valer, inspirées de grands mythes et irriguées par de puissants symboles, illustrent les poésies de Dostena en une alliance embarquée (au sens où l’entendait Blaise Pascal) comme sur un de ces bateaux représentés par le peintre, voguant à la surface de ces temps de basses eaux dont ils fendent l’onde huileuse… Non pas canot de naufragés mais arche de Noé, porteuse d’une espérance – celle qui anime la geste du créateur articulant le bruit et la fureur du monde en grand récit…

Non, l’atelier du peintre n’est pas désoeuvré, les jardins de la poésie ne sont pas désertés depuis Auschwitz, l’école des mystères n’est pas fermée quand bien même l’ordre mécanique est poussé jusqu’à son dernier degré d’inhumanité par ses intégristes.

 

 

La vie et la mort se croisent

En nous, sans se connaître…

Comme deux voisins s’oublient

De politesse.

 

Ainsi, à 11 heures 11 je suis prête

A me taire, à parler…

Pas prête à m’endormir…

Est-ce les clés

Ou une casserole

Ou ton baiser

Que j’ai oubliés sur le feu ?

 

C’est l’œuvre des jours – ce qui se passe entre les livres et les images, une épreuve d’artiste qui capte ce qui plus jamais ne peut être récapitulé ou laissé sur le feu… L’art, la poésie ne sont-ils jamais rien d’autre que la vie même s’accomplissant dans son pas de danse sur l’arête de son volcan – vers son précipice ?

Si la poésie est hantée, depuis Baudelaire, par les « symptômes de ruines », celle de Dostena alliée aux délicates architectures de Valer est habitée par ce qui signe le suspens de toute possibilité de parole commune dans l’inépuisable – et dans le vertige du déjà joué où tout se répond. Comment pensent les murs, à quoi rêvent les fenêtres ?

 

« Il se peut qu’une guerre mondiale éclate »,

Claironnent les médias.

C’est vrai, mais Ici

C’est si vrai aussi, si entier que tu pourrais…

Parler à la fleur, lui demander

Ce qu’elle pense de la Terre

Ce que pensent les bourgeons du printemps

Ce que pense le ciel du bleu

Le silence du rythme ?

 

Et si ce que pense le ciel du bleu se laisserait saisir voire enseigner comme ce qui pousse à oser être fleur ? Qu’y a-t-il au-delà de l’acquiescement de l’univers à lui-même, au-delà de l’acharnement (avec ce qu’il faut de chair éveillée…) de ses manifestations à se mesurer au mystère dans le miroir du poème ? Et s’il était temps de s’éterniser dans ce qui ne s’éteint pas dans le feu des mots ?

 

Dostena, Il est temps, illustrations de Valer, éditions Belladone, 92 p., 14 €

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Journaliste, romancière à succès et femme d’influence, Rachilde (1860-1953) est l’une des figures littéraires les plus marquantes du symbolisme. Avec son mari Alfred Vallette, elle a fondé la revue du Mercure de France (1890) puis les éditions du Mercure de France (1894).

 

Le Mercure de France est né chez la Mère Clarisse, une taverne alsacienne de la rue Jacob à Paris, en un temps où explosaient les bombes anarchistes – bruyamment célébrées par le poète Laurent Taihade (1854-1919). Là se retrouvaient tous les littérateurs qui voulaient enterrer les modèles romanesques hérités du naturalisme ou du réalisme pour s’adonner aux subversions quelque peu convulsives du symbolisme.

Parmi les dix actionnaires-fondateurs, il y a Jules Renard (1864-1910), les poètes Albert Samain (1858-1900), Edouard Dubus (1864-1895) et Ernest Raynaud (1864-1936), commissaire de police de son état pendant les journées ouvrables…

Le premier numéro de la revue paraît le 1er janvier 1890, tiré à 600 exemplaires sur 32 pages, alors que la « fin de siècle » s’impatiente et se repaît d’images flamboyantes. Son directeur est le jeune Alfred Valette (1858-1935), qui a succédé à son père à la tête d’un atelier de lithographie. Il entame, avec sa femme, la journaliste Rachilde, un demi-siècle de règne sur une République des lettres déjà surencombrée mais pour l’heure il vit avec elle chez sa mère, une enfileuse de perles pour couronnes mortuaires.

 

« Reine des Décadents », reine des lettres et dominatrice…

 

Rachilde naît Marguerite Eymery le 11 février 1860 au domaine de Cros près de Périgueux. Son père, Joseph Eymery, militaire, la destine à un militaire. Sa mère, Gabrielle Feytaud, est passionnée de spiritisme. Marguerite entre en littérature à dix-sept ans en publiant un conte, La Création de l’oiseau-mouche dans L’Echo de la Dordogne (1877) avant de faire imprimer son premier livre, Monsieur de la Nouveauté (1880), préfacé par Arsène Houssaye (1814-1896). Elle adopte le pseudonyme de Rachilde, du nom d’un officier suédois du XVIIe siècle dont elle avait dévoré les aventureux récits.

Lorsqu’elle rencontre Vallette au bal Bullier en 1885, elle est déjà auteur à succès et à scandale avec son ambigu Monsieur Vénus (paru en Belgique l’année précédente et aussitôt saisi) – le récit de la rencontre entre une femme dominatrice et un ouvrier fleuriste efféminé… Cette année-là, elle a demandé et obtenu de la préfecture de police de Paris une « permission de travestissement ». Alors que la complexité de la toilette des élégantes donne le vertige, elle s’habille en homme « pour qu’on s’adresse à ma plume et non à ma personne » – et explore dans chacun de ses livres la question de « l’identité sexuelle »…

Elle se promène en tenant en laisse deux rats blancs baptisés respectivement Kyrie et Eleison – et jouit d’une enviable réputation de « Reine des Décadents » auprès de littérateurs et autres bêtes à plume qui font l’opinion … Maurice Barrès (1862-1923) la surnomme « Mademoiselle Baudelaire » et Jean Lorrain (1855-1906) l’appelle affectueusement « ma petite salamandre »…

Elle épouse Vallette en juin 1889, et une fille, Marie Virginie Gabrielle, leur naît. Le Mercure de France n’en finit pas de gagner en pouvoir d’audience et Rachilde tient salon rue de l’Echaudé, régnant, selon le mot de Paul Valéry (1871-1945), sur un « pandémonium de fumeurs » dans un lieu « rouge sombre » – avant d’investir la rue Condé…

Des livres sont publiés à l’enseigne de la revue, comme Le Latin mystique de Rémy de Gourmont (1858-1915) ou Les Mimes de Marcel Schwob (1867-1905). Les deux époux adjoignent à la revue une vraie maison d’édition : créées le 12 mai 1894, les éditions du Mercure de France publient Le Vigneron dans sa vigne de Jules Renard puis Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs (1870-1925). Le succès de ce dernier livre est tel qu’il ébranle l’équilibre de la jeune maison qui peine à le réimprimer pour répondre à la demande…

Mais elle ne se limite pas pour autant au « marché » hexagonal : son best-seller absolu est Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (1865-1937). Le Mercure de France décroche son premier prix Goncourt en 1910 avec La Guerre des boutons de Louis Pergaud (1882-1915). Mais déjà, le départ d’André Gide (1869-1951) en 1905 et la création de La Nouvelle Revue française (1908) lui font perdre son pouvoir d’influence au profit de Gallimard.

A la mort de Valette, Georges Duhamel (1884-1966) prend, à l’automne 1935, la direction d’une maison d’édition sans téléphone ni électricité ni machine à écrire… A la Libération, Georges Hartmann, devenu directeur à son tour, cède le dernier étage de l’immeuble à Rachilde, alors bien vieille et déjà oubliée… La revue du Mercure de France célèbre son millième numéro en 1946 mais Gaston Gallimard en fait cesser la parution en 1965.

Celle qui avait connu tous les honneurs et déshonneurs disparait le 4 avril 1953 sans que personne ne se souvienne plus d’elle, en laissant 65 livres, considérés en leur temps pour autant de « manuels des perversités » – et perdus au purgatoire des lettres. Le Collège de Pataphysique, dans l’un de ses organographes spéciaux, a dressé un catalogue des « perversités rachildiennes » – ranimant autour de « Madame Mercure de France » une mémoire aussi distraite que vacillante.

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« L’écrivain est celui qui écrit pour pouvoir mourir et qui tient son pouvoir d’écrire d’une relation anticipée avec la mort »

Maurice Blanchot

 

Nelly Arcan (1973-2009) a traversé la littérature en météore et laisse une œuvre hantée par l’image de la femme, la marchandisation des corps et le suicide…

 

En février 2001, l’éditeur Bertrand Visage reçoit sur son bureau, au Seuil, le manuscrit d’une jeune inconnue et ressent un choc littéraire de l’ordre d’une évidence. C’est l’histoire d’une étudiante que « l’exigence de séduire » avait jetée dans « l’excès de la prostitution » – un livre qui parle de tectonique des corps sans harmoniques ni liturgie et dont l’écriture se clôt sur le dégoût du monde à travers de mâles affaissements rejoignant dans la défaite de jeunes chairs fermes prises en location …

Sur le champ, il prend l’avion pour rencontrer l’auteur au Québec… Nelly Arcan se retrouve propulsée sous les feux de la rampe – à jamais inoubliable pour avoir fait commerce de sa vie intérieure avec les charmes d’un esprit au corps indépassable… Alors que son apparence sismique éclipse la qualité de son propos, son livre s’installe dans les meilleures ventes – il se serait vendu 75 000 exemplaires de Putain, aussitôt nominé pour les prix Femina et Médicis.

 

Isabelle et le syndrome de la schtroumpfette

Elle est née Isabelle Fortier le 5 mars 1973 à Lac-Mégantic, au Québec, dans une famille dite « catholique ». Son père Germain travaille dans un commerce d’entretien électrique – il lui aurait transmis « le point de vue de l’homme qui se châtie d’être vivant »… Quant à sa mère, Jacinthe, elle « avait trop à dormir »…

Isabelle se trouve laide et dévore les romans de Stephen King. Pendant ses études à Montréal (sciences sociales puis littérature), elle découvre l’immensité d’un champ des possibles à actualiser jour après jour dans sa succulence : « trop de haine en moi pour une seule tête, j’ai besoin de la planète, de l’étendue du genre humain »…

Elle se loue comme escort girl tout en déplorant d’avoir à « se dilapider en accouplements forcés »… Si l’exercice de la prostitution lui donne la matière éruptive de son premier livre, elle dépose l’année d’après son mémoire de maîtrise consacré aux poids des mots dans les Mémoires d’un névropathe du magistrat allemand Daniel Paul Schreber (1842-1911)…

« Gagner de l’argent pour payer ses études », certes… Mais la quête est bien au-delà du signe monétaire et de la tyrannie du chiffre inscrit sur un compte bancaire : « l’argent sert à ça, à se détacher de sa mère, à se redonner un visage à soi, à rompre avec cette malédiction de laideur qui se transmet salement, au grand malheur des jeunes starlettes et des futures schtroumpfettes, des putains à venir qui voudront parader dans leur blondeur »…

En son infinité inassouvie, la jeune romancière est taraudée par l’obsession de toutes ces jeunes filles qui aiguisent le tranchant de leur jeunesse sur l’arête de sa défaite imminente – ces filles qui reposent leur corps aux jambes interminables sur la promesse d’un avenir exalté excluant le sien : « que puis-je faire de moi sinon me tenir loin de ce qui est venu à bout de ma mère, au bout du désir de mon père, et si je me crois si laide, c’est peut-être à cause de toutes ces filles, enfin il me semble, à cause de ces schtroumpfettes de magazines empilés là qui me défient de les détailler »…

La prostituée, « elle met son corps à la place de celles qui n’arrivent plus à combler l’exigence des hommes » et se raconte « l’histoire de qui il faudrait être pour être admirable et pour faire s’écrouler des empires d’un coup de rein »…

Devenue chair à spéculation médiatique, Nelly Arcan poursuit son « auto-fiction » avec Folle (Seuil, 2004), une lettre adressée à un amant disparu, nominée pour le prix Femina, dont elle dit : « elle est mon cadavre, déjà elle pourrit, elle exhale ses gaz »… Elle signe les dialogues de Nathalie, le film d’Anne Fontaine, publie des chroniques dans Ici Montréal et affronte son malaise sur les plateaux de télévision – mise en difficulté lors de l’émission Tout le monde en parle (2007), elle en tire une nouvelle, La Honte, où elle déplore d’avoir à « payer en humiliation publique le fait de s’être offert un corps »…

Recourant à la chirurgie plastique, elle tente à plusieurs reprises de se suicider, dont deux fois par pendaison. Sauvée in extremis d’une tentative en 2006, elle publie l’année suivante L’Enfant dans le miroir et A Ciel ouvert.

Le 24 septembre 2009, son ami, le compositeur Laurent Anglet, la trouve pendue dans leur appartement du Plateau- Mont-Royal à Montréal. Quelques jours plus tard paraît son roman, Paradis clef en main, dont l’héroïne, paraplégique après une tentative de suicide, reprend goût à la vie…

Burqa de chair paraît à titre posthume en 2011.

Le 5 mai 2014, la médiathèque Nelly-Arcan est inaugurée dans sa ville natale de Lac-Mégantic.

Quelle mort à l’âme lui courait sous la peau ? Le suicide est-il, selon le terme de Jacques Rigaut (1898-1929), une « vocation » qu’elle eut le cœur de ne pas trahir ? Il lui a manqué le temps de faire une œuvre dense pour savoir qui elle était… De ce questionnement fondamental, Isabelle n’a pu donner qu’une poignée d’autofictions épuisant trop tôt un avenir mort-né en ses cendres – il s’en faut de si peu pour « produire » une vie transmutée en Amour ou en ardeur jusqu’à son échéance…

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