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Archive for the ‘Littérature’ Category

T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’impermanence des choses… )

 

 

 

 

 

 

 

 

Le visage démasqué d’un futur sans avenir?

L’important n’est pas de prédire mais de guérir…

Que le Malin existe ou non

Pourquoi lui laisser le dernier mot?

Dès que tu libères ton chant

Il a fait son temps…

 

Le Diable existe-t-il ? Une jeune femme bien de son temps de basses eaux l’a rencontré et noué avec lui une relation – forcément infernale et sans issue… Sauf pour une captive du genre évasive… 

 

« Le diable pose sa queue partout » déplorait ETA Hoffmann en son temps. Et il gît dans les détails, comme chacun sait… Alors, voilà une histoire bien d’aujourd’hui. Dans un monde « postmoderne » en pleine dislocation, entre attentats, émeutes, canicules et pluies diluviennes, une jeune chercheuse en anthropologie « écartée de la voie académique « rencontre… le Malin lui-même… Vraiment?

Pourtant, constate-t-elle, « il ne manquait pas d’âmes bien plus noires que la mienne à séduire »… Mais en vérité, ne composons-nous pas, par notre veule passivité face au malheur du monde, « le gros de ses troupes » ? D’évidence, il a l’embarras du choix – et toute l’étendue du champ des possibles pour se distraire de sa nuisible éternité…

Il lui suffit de rester à l’écoute de nos bassesses ordinaires – et d’y répondre : « Le Diable connaît le secret des coeurs ; éternel prétendant à l’empire du monde, il le hante sans relâche et entend ceux qui sont prêts à l’accueillir »…

Donc, notre jeune « chercheuse » au Musée des Civilisations (section Afrique) est une de ces âmes perdues, archiprête à cette rencontre-là, qui se fait le plus le plus simplement du monde, lors d’une soirée chez un ami : « j’étais hypnotisée par ma propre destruction »…

Le Diable a juste la tête de son voisin de palier et il lui donne une telle impression de proximité – « il  y a en lui quelque chose d’insinuant, de dérangeant, qui suscite à la fois attirance et répulsion »…

Mais… à quoi ça ressemble, le Prince de ce monde ? Il présente un « physique anguleux et un visage brutal », avec des « cheveux aile de corbeau mêlés de quelques fils blancs et une bouche d’une sensualité presque obscène pour un homme »… Une vraie « gueule d’amour », quoi…

Il se dit « consultant » – un mot-clé en vogue dans un monde d’abyssale vacuité dont le premier mal est de tout vouloir tout de suite, d’un clic et pour rien –  l’abondance gratuite, « l’argent magique » et tout ce qui va avec … Justement, « on aurait dit que tout ici-bas lui appartenait »…

Dont notre narratrice. Pourtant, elle avait tout pour être heureuse :  Paul, un mari presque « idéal » dont l’attachement se nourrit de leurs aventures sans conséquence  et une fille, Violette, promise encore à un bel avenir dans la matrice de fraude généralisée prétendant « faire société». Mais la machine à hologrammes aux images joliment irisées commence à se gripper… Pendant que l’anti-héroïne file ce maléfique « amour » ( ?), le mâl(e)heur du monde n’en finit pas de s’approfondir entre humains déracinés et dénaturés, jetés hors de nos écrans plats pour s’échouer sur nos trottoirs et frapper à nos portes : « Fuyant leurs pays dévastés, les populations sinistrées se mirent à déferler chez nous (…) Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous les détraqués, les malades et les délinquants sortaient de l’ombre et passaient à l’acte, dans des bouffées d’agressivité délirante. Il fallut s’habituer à l’idée que le danger était partout, la vie fragile et la mort omniprésente. »

Comme disait un humoriste du siècle passé, « dans le fond c’est pas plus mal que si c’était pire »… La société s’enfonce dans le chaos et tout  échappe à notre narratrice dans sa lente descente aux enfers – dont sa fille Violette… Elle tente de se déprendre, risque la déliaison – en vain : « J’ai beau ne plus aller chez lui, cela ne change rien. Alors je comprends qu’il a gagné. Sa victoire, c’est d’avoir pénétré mon âme. Maintenant, il habite en moi. Ses pensées pensent à travers moi. Je vois le monde par ses yeux. »

Qui avait-elle rencontré réellement ? Un homme de proie élémentaire, un prédateur sexuel ou un pervers narcissique de plus, un de ces sociopathes manipulateurs qui sont légion en ces temps de basses eaux et de tout-à-l’ego ?  Ou alors… celui dont la suprême habilité jusqu’à ce jour aurait été de faire croire qu’il n’existait pas ?

L’intrusion de celui que personne ne voit jamais venir mais qui se cache de moins en moins n’est pas sans conséquence sur ce qui reste de vie à notre anti-héroïne : la voilà incorporée à son corps défendant  ( ?) dans « l’immense armée de ses esclaves » – plus « besoin de collier ni de laisse » pour perpétuer ses basses oeuvres… Ainsi notre pauvre monde va-t-il à tombeau ouvert, de l’un à l’autre d’entre nous, à sa perte annoncée.

Cette fable « postmoderne »  scelle une évidence constatée à loisir par l’auteure, Emmanuelle Pol, dans l’effondrement de sa ville de Bruxelles meurtrie par les attentats et abandonnée à ses fossoyeurs. Là, dans nos mégapoles ultraconnectées, se consomment, avec l’exode massif des âmes et consciences vers le « virtuel », notre dénaturation et notre malédiction. Là se consume, à force de compromissions avec le pire, la fin de notre avenir… Mais tout est-il vraiment joué de nos lendemains sans avenir? Le passage des ombres peut-il effacer la lumière neuve du jour qui se lève pour tout ce qui vit et enrayer la ronde des saisons sur Terre?

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Emmanuelle Pol, Le Prince de ce monde, Finitude, 192 p., 17 €

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Le nouveau recueil de Michèle Finck revisite au scalpel comme au toucher d’âme  l’exigence d’une vie – et redonne cours à la poésie. Cette poésie-là donne à entendre ce qui la distingue, entre « cri en terre » et grâce – cette résonance d’une intensité habitée au plus vif de ce qui répond à la perte et à l’indisponibilité…

 

Professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg et fille du clavier, Michèle Finck a construit sa vie sur une « basse fondamentale » : la « poésie pour patrie » et la musique – cette « promesse d’un peu d’or, tremblant entre les brins de paille, sur la face nord de la vie ».

Au commencement d’un éveil, il y avait le toucher de clavier du père, le professeur Adrien Finck qui lui joue « sur un seul doigt » la mélodie de l’Aria des Variations Goldberg sur son piano de paille. Père consacre beaucoup de temps à un jeune poète mort – ainsi Michèle se découvre-t-elle un « demi-frère spectral » d’un empire disparu. C’est l’austro-hongrois George Trakl (1887-1914), tombé au commencement de la Grande Guerre – suite à une overdose de cocaïne. Le premier poème qu’elle traduit est le dernier écrit par Georg : Klage (« Plainte »)…

Alors qu’elle s’inquiète de l’équilibre du chef d’orchestre lors d’un concert, Père lui fait don de cette phrase décisive : « La musique empêche de tomber » :

 

Musique    est l’autre face     de la mort

Sa face terrestre. De compassion pour les corps  et leurs cris

Poésie et musique   là où neige    un peu de paille

 

Toute sa vie, elle est accompagnée par la musique, la poésie – et hantée par le chiffre 32, « le noyau des Variations Goldberg », magistralement interprétées par le virtuose Glenn Gould (1932-1982), en ses multiples déclinaisons existentielles et vitales, comme sur les traces de ce point vif de mystère et de devenir s’obstinant à faire sens, envers et contre tout.

 

Ne tenir plus

Qu’à un fil :

La poésie

 

Ce que l’humain peut encore avoir d’intact ou d’intègre, serait-ce juste perceptible sur la vibration de ce fil ténu faisant surgir l’immensité d’un presque rien donnant cohérence à notre bref passage ? Mais pour s’établir fugacement dans le verbe et assumer l’acte poétique comme la présence poétique à soi, il est

 

 

Inutile   d’écrire

Si tu   ne joues   pas

Ta vie    à chaque mot

 

C’est ce pas de côté vers sa lumière – celle qui se lève au fond de nos fêlures et de nos abîmes, sur l’arête vive de ce qui nous danse et nous échappe. La poésie nous ouvre de grands espaces de résonance et toute la musique de ce qui est dans ce monde en lévitation sur l’arête du Nombre – pour peu que nous risquions sans cesse ce mouvement vers l’inespéré qui réaccorde la langue commune…

 

 

Urbanités, là où se joue le drame du monde…

 

Il y a des souvenirs de villes comme il y a des souvenirs d’amour (Larbaud). Dans la carte du tendre de Michèle Finck, il y a Cologne où elle allait rejoindre son amoureux violoniste devant le Blumenladen – la vie est caresse en ces années 80, la vie est rêvée,  Jennifer Rusch chante Power of love et des jeunes filles murmurent, « avec soudain la mémoire du piano de paille : « Etre caresse, ou rien »…

 

La caresse  est   une raison de vivre,

La mer   a  une rumeur   de piano de paille

Toi et moi   sur les hautes échasses   de l’écoute

 

Autres temps, autres moeurs : à Köln am Rhein, des centaines de femmes sont agressées sur la place publique en ce funeste 31 décembre 2015 – stupeur et tremblements au coeur du « vivre ensemble » dans nos invivables technodystopies… Cette nuit de la Saint-Sylvestre attise les débats, « divise les féministes » et fait couler tant d’encre pour rien, dans cette glaciation qui prend les ailes de l’ange – ou nos aspirations à l’ouvert…

 

Femmes de Köln

Käthe Kollvitz

Aurait pu    peindre

Votre   cri

 

Alors, pendant qu’un cri étouffé déchire la « scène féministe », Michèle Finck écrit comme on incise, en ce temps où le simulacre de neige aux métaux lourds supplante les neiges d’antan. Comme les simulacres de « débats » remplacent la parole franche comme l’or qui se donne en un acte de foi –  de pure présence poétique à soi quand l’absolu trouve sa place juste là où nous demeurons et faisons présent de nous…

 

La vie est    une histoire de caresses   entre somnanbules

Racontée    par qui joue à chat perché    avec la mort

Et c’est soudain la nuit.

 

Le verbe est-il réparateur ? Il dénoue et tranche, ne retenant que le plus aigu de l’expérience. Une vie tissée de musique et de poésie se retourne sur elle-même – et se ressaisit sans échappatoire, esquissant son pas de danse vers sa limite, ses précipices, ses évidences ou son chaosmos en fusion thésaurisé dans les fulgurances d’un livre-monde réinventant la parole et faisant corps avec l’essentiel…

 

Peut-on écrire   poésie   sans être absolument

Seule ?  L’intervalle entre les sons   me baptise   solitude

 

Ainsi, alors que Bach lui enseigna la caresse, Poésie est ce cri, « cette brusque montée de tension artérielle/des mots mordus par les crocs de solitude »

Poésie :   griffer  silence

Elle vit à livre ouvert et soude la poésie à la solitude, à l’amour, à la perte qui jamais ne dira son dernier mot – vue sur un ossuaire de questions et de constats cinglants :

 

La vie :    une mise à mort

 

Mais aussi :

 

Au coeur de toute vie :     un consentement.

 

Et c’est ici, en terre sicilienne où « la beauté serre la gorge enténébrée ». Mais déjà le tragique reprend le dessus avec l’évocation de la figure d’Ariane T, étudiante strasbourgeoise tuée au Bataclan avec 88 autres spectateurs… Sans oublier toutes les suicidées de la poésie, de Marina Tsvétaieva (1892-1941) à Amellia Rosselli (1930-1996), la traductrice de Sylvia Plath (1932-1963) – des « oeuvres-vies » dont une aléatoire postérité ne retient que le mode d’évasion…

Car enfin « Tant qu’il te reste  encore  une caresse   à donner/ A recevoir  tu n’es pas perdue »…

 

Poésie :   risquer   caresse

 

Jamais poésie ne consent à la dégradation du destin et du verbe – toujours, elle est mise à l’épreuve creusant son écart avec la langue si commune et la rendant à son pouvoir, cadence porteuse de feu et mouvement de l’esprit invaincu tendu vers bien plus que ce qui peut être dit par l’évidence de sa musique. Un toucher d’âme et de clavier qui fait toucher un ciel impétueux sans épuiser les possibilités de la caresse d’exister.

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Michèle Finck, Sur un piano de paille – Variations Goldberg avec cri, Arfuyen, 182 p., 16,50 €

 

 

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Quel est le « projet d’humanité » derrière la « grande transformation digitale » en cours ? Le célèbre écrivain et musicologue italien Alessandro Baricco rappelle que la « révolution numérique » a pris naissance dans l’univers des jeux vidéo. Il invite à considérer l’essor des « nouvelles technologies » d’abord comme une « révolution mentale » voire une « revendication collective ». Elles auraient débouché voilà quatre décennies sur une véritable « insurrection numérique »… Contre quoi au juste et pour quoi faire ?

 

La « transformation digitale » du monde et sa prolifération de technologies invasives laisseraient-elle encore une place à l’humain?

Pour Antonio Barrico, cette « numérisation » globale engagée sans consultation ni aucune étude d’impact génère une « nouvelle idée d’humanité »… Elle formate un monde « dans lequel on distingue de moins en moins la main du potier » selon l’expression de Walter Benjamin (1892-1940).

Le monde actuel en voie de liquidation serait-il sous l’emprise perpétuelle du Jeu et de gamers qui l’engageraient dans une partie de dupes sans fin ?  Une partie où ils joueraient la vie de leurs congénères sur un coup de dés abolissant le hasard pour imposer leurs règles et leur « projet » ?

 

Jeu de guerre

 

Le jeu, ce n’est pas que du divertissement… Mais quand cesse-t-on d’avoir l’âge de jouer ? Ceux qui ont connu le « monde d’avant » le numérique se rappellent d’autres jouets et  d’autres interactions entre humains  avant le grand chavirement des structures et des frontières mentales.

Quelque chose s’est passé – qui passe par des  « outils » désormais obligatoires à défaut d’être familiers à l’ensemble de l’espèce humaine : « Nous avons rendu le monde modifiable, stockable, reproductible et transférable par les marchines que nous avons inventées : elles le font très rapidement, sans erreur et à moindre coût. Personne ne s’en est aperçu : un jour quelqu’un a stocké numériquement un fragment du monde et ce fragment nous a fait basculer pour toujours dans l’ère numérique. »

On dirait bien qu’une « certaine révolution mentale »   s’est donné de nouveaux jouets « adaptés à sa façon d’être au monde »… Au prix d’une nouvelle servitude volontaire ?

Sur la côte ouest américaine, durant les psychédéliques seventies, des bricoleurs de possibles « avaient en tête un monde à fuir ». Celui qui a conduit à Auschwitz ou au cauchemar climatisé ? Tout ça pour créer un autre monde de cauchemar ?

Parce qu’ils trouvaient inutile de changer les mentalités des hommes, ils auraient donc changé les outils que les hommes avaient entre leurs mains pour changer leur vie : « ils n’étaient pas en train de construire une théorie sur le monde, ils instauraient une pratique de celui-ci »…

Cette mutation a commencé avec la « séquence baby-foot, flipper et le jeu vidéo  Space Invaders » , créé en 1978 par l’ingénieur Tomohiro Nishikado – ce dernier  « marque une rupture dans notre posture physique et mentale » pour nous mener à l’actuelle génération de têtes baissées : « un homme, un clavier, un écran »…

Ainsi, « d’une certaine manière, les jeux vidéo étaient le texte déjà prêt dans lequel les pères de la révolution numérique ont lu ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pourraient faire »…

Mais quelle humanité est-elle capable, durant les « Trente Glorieuses », de jouer sur des écrans – et d’y trouver du plaisir voire un en-jeu conséquent ? N’avaient-ils alors rien de mieux à faire alors que leur demeure terrestre brûlait déjà ? Mais une partie de la jeunesse de ce temps-là jouait à un drôle jeu de guerre consistant à éliminer des « aliens »… de leur écran…

Pour Baricco, cette « insurrection numérique » a son pionnier, l’écrivain Steward Brand. Créateur du Whole Earth Catalog (le Catalogue des Ressources),  Brand  la théorisa comme « processus de libération et de révolte collective » – il s’agissait alors de « redistribuer les pouvoirs »…

Mais depuis la fondation d’Amazon (1993), de Google (1998), la création de l’iPhone (2007) et d’Uber, le monde s’est dissout dans sa « virtualisation ».  Ses habitants sont sommés de consentir à leur « dématérialisation » – ou à leur uberisation avant leur effacement…

Loin de « redistribuer le pouvoir », le « Game » a juste redistribué des possibles en mal d’actualisation pour tous. Il a créé d’immenses concentrations de pouvoir (les GAFAM, etc.) et instauré le « gouvernement par les nombres ». L’envahissement de l’espace public par les algorithmes captant tous les processus productifs voire décisionnels distille un sentiment d’impuissance voire de peur face au no future annoncé par une « uberisation » du « marché de l’emploi » et de tous les aspects de l’existence…

De l’écume de cette « insurrection numérique » a jailli un arsenal de gadgets de destruction massive dont l’envoûtement addictif commence à interpeller nombre d’experts : « C’est comme si la capacité technique avait pris le dessus sur la substance des choses. Comme si les outils numériques avaient fini par installer de puissants moteurs à l’intérieur de corps pas assez solides pour les supporter, les contrôler, les utiliser vraiment. »

En vulgarisateur amusé de ce tour de passe-passe que constitue « la virtualisation du monde », Alessandro Baricco en convient :  « Si quelqu’un espérait que l’insurrection numérique produirait un monde d’égaux, dans lequel chacun serait le créateur de son propre système de valeurs, qu’il se fasse une raison : toutes les révolutions donnent naissance à des élites et attendent d’elles de savoir ce qu’elles ont fabriqué. »

Cette présumée « insurrection numérique » aurait-elle généré un surcoût et des externalités négatives, notamment en termes d’environnement, de santé publique et de perte de contrôle, de plus en plus difficiles à escamoter ?

L’essai de Baricco fait l’économie d’une analyse de ces externalités-là et des enjeux cruciaux qui se précisent dans un monde voué à la reprogrammation permanente dont la complexité n’a rien d’un jeu d’enfants plus ou moins attardés : il arrive un moment où l’on joue sa peau – et elle ne se paie pas qu’en pixels… Il arrive un moment de vérité où l’on réalise que l’on n’a plus que sa peau à jouer – et elle ne vaut plus assez cher, elle ne vaudra jamais assez cher… Voilà peu, il était encore grand temps de se demander où mènait ce jeu et s’il en valait vraiment la chandelle. Mais voilà :  ce temps-là a déjà été joué, dépensé – et perdu.

Alessandro Baricco, The Game, Gallimard,  378 p., 22 €

 

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D’une vie d’évadée perpétuelle en lambeaux, achevée dans sa trentième année, Albertine Sarrazin (1937-1967) a tiré la substance meteorique de trois livres adaptés à l’écran…

 

La nuit du vendredi saint est particulièrement glaciale au château de Doullens (Somme)  ce 19 avril 1957. Albertine, un joli brun de fille aux grands yeux noirs en amande qui refuse de porter un soutien-gorge sous ses pulls, évalue la situation. C’est-à-dire la distance qui sépare sa cellule de la terre ferme, beaucoup plus bas. Depuis janvier de l’anné dernière, elle est pensionnaire du château sous le matricule 504, pour une histoire de fous. Avec une amie, elle avait tenté de braquer une boutique de confection dans le quartier de la Place de l’Etoile à Paris. Et l’amie avait fait usage du revolver de service qu’Albertine avait volé à son père adoptif – une vendeuse avait été blessée.

Elle n’a pas encore vingt ans et tant à vivre! La voilà condamnée comme « meneuse » à sept ans de réclusion dans ce château de François 1er transformé en prison-école pour femmes. Elle mesure tout juste 1,47 m comme sa grande aînée, la môme Piaf. Elle a tout juste douze mètres à descendre pour s’envoler vers sa liberté. Douze mètres, soit huit fois sa hauteur à elle ou l’équivalent de quatre étages. Alors, elle s’accroche au lierre et commence sa descente vers la liberté ou la mort… Un craquement et elle lâche prise… Voilà, elle est tombée au pied de la citadelle, avec cette douleur vive qui lui perfore l’os du pied – c’est l’astragale qui commande l’articulation entre le tibia et le pérona. C’est ce qu’elle apprend plus tard…

Elle rampe comme elle peut vers la route, la N25 qui relie Arras à Paris. Des phares providentiels trouent la nuit glaciale, un bruit de moteur se rapproche – c’est encore l’élan de la « motorisation heureuse » des Trente Glorieuses qui s’ignoraient et c’est Julien, un autre grand brûlé de l’existence qui passait par là, entre deux opportunités… Il a treize ans de plus que la gamine qu’il recueille, une belle petite gueule d’amour et il a lui aussi passé une bonne partie de sa vie en cage – voler, c’est un mode de vie bien aléatoire quand on ne naît pas du bon côté du manche… Plus jamais, il ne quittera ce petit bout de femme. D’abord, il la cache  chez sa mère, puis chez une fille de joie… Chez ces gens-là, on a les joies qu’on peut – et le mode de vie qui peut aller avec…

 

Un bon « petit roman d’amour »…

 

Albertine Damien est abandonnée dès sa naissance à Alger le 17 septembre 1937. Déposée à l’Assistance publique, elle est appelée ainsi, du nom du saint du jour, puis adoptée à l’âge de dix-huit mois, en février 1939, par un couple de bourgeois sans enfant qui avait plutôt l’âge d’être grands-parents. Son père adoptif est médecin militaire à Alger, il boit et écrit des poèmes. La petite se fait violer à l’âge de dix ans par son « oncle » – depuis Mauriac au moins, on sait que « les familles » s’avérent parfois d’inextricables « noeuds de vipères »… La gamine devient de plus en plus insoumise et fugueuse – on le serait pour bien moins…

Alors que la famille rentre en métropole et s’installe à Aix-en-Provence, le médecin-colonel place la petite « en maison de correction », à la prison du Bon Pasteur à Marseille. Il  entame même une procédure de renonciation à l’adoption. Pendant une visite, Albertine lui vole son arme de service et « monte » à Paris où elle survit de chapardages et de prostitution. Avec une amie du Bon Pasteur, elle braque cette boutique de confection et ce malencontreux coup de feu part… Bravache, Albertine avait lancé aux jurés de la Cour d’assises : « Je n’ai aucun remords. Quand j’en aurais, je vous préviendrai »…

Le 7 février 1959, la fille de personne épouse Julien Sarrazin entre deux gendarmes, à la mairie du Xe arrondissement de Paris – elle a désormais un nom bien à elle, pour deux et pour la vie comme pour la littérature… Ils vivent de peu, c’est-à-dire de larcins, parfois de « piges » pour Albertine qui arrive à écrire pour Le Méridional , et ils se retrouvent à nouveau en prison, chacun de son côté. Elle, c’est pour, cette fois-ci, avoir volé une bouteille de whisky au Prisunic…

Pendant ce nouveau séjour en taule, à Nîmes puis à Alès, Albertine écrit sur des carnets à spirales « un petit roman d’amour », entre avril et août 1964. Elle pense l’appeler Les Soleils noirs et le confie à Christiane Gogois-Myquel, la psychiatre qui l’examina au château de Doullens – ce « seizième de mère » à qui Albertine dédie son livre. Sur ces carnets-là, Albertine avait déjà écrit des poèmes et un premier roman inédit, Trois guides indisciplinées.

La soignante envoie le manuscrit de sa protégée à Simone de Beauvoir (1908-1986).

Séduite, l’égérie féministe du moment répond au docteur Gogois-Myquel avant de l’envoyer aux éditeurs : « C’est la première fois qu’une femme parle de ses prisons. Elle a, par moments, un ton magnifique, un style saisissant ».

Le jeune éditeur Jean-Jacques Pauvert (1926-2014) emporte la mise sur le vieux Gaston Gallimard (1881-1975). Il a reçu le manuscrit par l’intermédiaire du journaliste René Bastide, pour qui Albertine faisait des piges au Méridional. Pauvert publie L’Astragale ainsi que La Cavale en 1965. Le succès est immédiat, près de 80 000 exemplaires s’en vendent en deux mois, jusque dans les stations-service Elf dans une France qui se délecte avec une « curiosité vicieuse » des aventures forcément coupables d’une délinquante, ex-prostituée, qui raconte jusqu’aux relations entre taulardes dans les prisons de femmes…

Voilà qui change la vie des Sarrazin, installés dans une ferme retapée, près de Montpellier, des cigales et des étoiles plein la tête. Julien entreprend des études de géologue, qu’il ne finira jamais – mais il fait le prospecteur comme sa femme fait l’écrivain.

Albertine est invitée à la télévision. Le 7 décembre 1966, elle passe à « Lecture pour tous », la grande émission littéraire de Pierre Dumayet (1923-2015). Peu dupe des raisons de son succès, elle récuse l’étiquette d’ « écrivain » : « Ecrire, pour moi, c’est un moyen de me survivre, uniquement. Le reste, le fric, la gloriole, c’est accessoire. »

Dumayet insiste : « Mais comment écrivez-vous? »

Très nature, Albertine confesse : « Un jour, le tintamarre me prend et j’écris. Ce n’est pas moi qui écris, c’est ma main, mon Bic. Moi, je ne suis pas responsable… »

Les « intellectuels » de Saint-Germain des Prés veulent en faire la petite soeur jumelle de Jean Genet (1910-1986), un autre « taulard littéraire » qui a accédé à la célébrité…

Le 19 janvier 1967, lors de l’émission « Dim Dam Dom », Albertine rétorque : « Je tiens à mes années de prison, je ne veux pas faire de rédemption par le mal, comme lui a fait. »

Elle a tout juste le temps de finir et de publier La Traversière, tout en travaillant à l’adaptation de L’Astragale au cinéma par Guy Casaril (1933-1996) – le film est distribué en 1969. Souffrant d’une addiction à l’alcool pour tenter d’apaiser ses souffrances (elle est réopérée de l’astragale), elle doit aussi se faire opérer des reins. Mais l’anesthésiste n’a pas son diplôme et ne juge pas utile de rencontrer sa patiente avant l’opération, ne serait-ce que pour lui demander son groupe sanguin… Albertine meurt des suites de cet acte chirurgical si mal préparé, le 10 juillet 1967 – une ultime cavale réussie en mode absurde…

« Albertine Sarrazin termine son étrange destin » titre « la presse ». Elle n’a même pas trente ans et n’a connu pendant un tiers de sa vie, entre révolte, résignation et rédemption, qu’une succession de grilles, de portes closes, de couloirs, de lits durs, de parloirs où personne ne venait jamais et de matricules – rien que ce « coma doré de la taule, où rien ne trace, où n’importe quoi peut chatoyer ». Soit, en tout, neuf maisons d’arrêt (pour vol à main armée, recel, prostitution, etc.) dont aucune n’aura soufflé sa flamme ni arrêté la « tremblote » de son Bic – jusqu’à ce qu’un homme lui donne son nom pour une incertaine postérité…

Fou de douleur, Julien se retourne contre l’équipe médicale de la clinique Saint-Roch de Montpellier et réussit à faire condamner en appel le chirurgien et l’anesthésiste : deux mois de prison avec sursis et 90 000 francs d’amende pour « homicide involontaire ». Ainsi, il fit évoluer en faveur des patients les protocoles pré et post-opératoires.

Lui aussi contaminé par le démon de l’écriture, il laisse Contre-escarpe (1974), une manière d’autobiographie du bout des lèvres et sans apitoiement, avant de s’éteindre le 13  juillet 1991. Son second livre, Chausse-trappes, écrit en 1981, ne trouve pas d’éditeur et ne paraît  chez Edilivres que trente-quatre ans plus tard. Albertine et lui n’auront pas eu droit à leur happy end de cinéma. Mais au moins ils se seront accordé celui de « gueuler leur existence » de mal partis comme personne…

 

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En fabulant sur la « fin du monde », les fictions postapocalyptiques nous parlent-elles de notre présent sans espoir afin de nous faire entrevoir des brèches et des possibles dans la « catastrophe civilisationnelle » en cours ?  La destruction imaginaire de notre monde ne serait-elle pas plutôt celle du « mode d’existence qu’il implique » ? Ne s’agirait-il pas plutôt de sortir d’une postmodernité dévastatrice afin de réinventer un nouveau commencement « malgré tout » ?

 

 

Est-il concevable qu’une « société » tue ses propres enfants – voire toute forme d’avenir sur Terre ? Les fictions de fin du monde n’ont pas attendu la controverse entre partisans de la thèse du « réchauffement climatique » et « climatoseptiques » ni la catastrophe de Fukushima pour alerter sur ce qui menace les populations. Dès le commencement de la Révolution industrielle, rappelle Jean-Paul Engélibert, l’universelle fabrique de fictions s’est mise en branle avec Le Dernier Homme (1805) de Jean-Baptiste Cousin de Grainville (1746-1805) qui mettait en scène des Jardiniers attendant le Déluge.

D’emblée, l’industrialisation a suscité la défiance de esprits avertis qui, à l’instar de Charles Fourrier (1772-1837), s’inquiétaient de la dégradation de l’environnement, déjà observable dès le Premier Empire.

En éclairant d’une lumière crue « l’évidence d’un monde qui court à sa perte », les fictions postapocalyptiques dissipent tout faux espoir et réarment les consciences pour imaginer d’autres mondes possibles : « La littérature ne doit pas consoler. Au contraire, elle doit nier l’idée de salut, refuser le désir de consolation : elle doit affirmer l’énergie du désespoir. C’est là sa force, au moins pour la raison que c’est à cette condition qu’elle ne conduira pas au renoncement. Survivre à la fin du monde suppose que les rêves ne soient pas consolateurs. La fiction ne doit entretenir aucun espoir, c’est ainsi qu’elle donnera au rêveur l’énergie de survivre, ou du moins qu’elle ne la lui retirera pas. »

 

« Regarder l’histoire depuis l’après »…

 

Pour le philosophe Jean-Luc Nancy, la « menace globale et persistante de l’anéantissement de l’humanité résulte de l’interconnexion qui absorbe toutes les sphères de l’existence des hommes, et avec eux de l’ensemble des existants ». Cette intrication exacerbée entre « le capitalisme et le développement technique ne laisse aucune marge aux êtres vivants pris dans la connexion d’une équivalence et d’une interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs ».

Professseur de littérature comparée à l’université Bordeaux-Montaigne, Jean-Paul Engélibert rappelle à propos de Fukushima qu’il n’y a « pas de catastrophes naturelles mais seulement une catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion et qui est justement l’intrication des techniques et de la nature, l’interdépendance, sous le régime de la technique et du capital, de toutes les dimensions de l’existant ».

Si on ne peut pas se préserver de cette « catastrophe civilisationnelle » avec les moyens de cette même civilisation devenus notre mode d’existence, autant en sortir par un saut dans l’imaginaire : « Regarder l’histoire depuis l’après, c’est prendre acte des ruines, nier l’idée de progrès et dire les restes. C’est se donner le lieu d’où réveiller les morts et, peut-être, commencer à reconstruire. »

Les fictions postapocalyptiques, de Margaret Atwood à Antonio Saramago, permettent une « critique radicale » du système qui précipite notre fin : « C’est une représentation de notre présent qui se situe fictivement dans l’avenir pour le déjouer : nous placer dans le temps de la fin pour nous mettre en position d’imaginer comment prévenir la fin des temps »…

Elles créent une « véritable conscience tragique : fabuler la fin du monde n’est synonyme ni de l’espérer ni de désespérer de l’éviter, mais peut signifier tenter de la conjurer et ainsi rouvrir le temps ».

Imaginer la fin des temps, ne serait-ce pas aussi rendre son sens à l’expression « faire de la politique » – celui qui consisterait à « lutter pour faire advenir un monde qui mérite d’être vécu » ?

Contre le « grand récit du progrès », les fictions de fin du monde « mobilisent le mythe de la destruction universelle » et oeuvrent à la « restauration d’un sacré quand la modernité a soumis toutes les sphères de l’existence au calcul et à rationalité économique » … La roue (dentée…) du progrès fait dévaler les espèces à tombeau ouvert sur la pente de leur effacement mais la catastrophe ne mène-t-elle pas aussi à l’utopie ?

 

Une utopie de l’après ?

 

Pour nombre de ces fictions de fin du monde installées dans notre « anthropocène », la destruction absolue rend possible « l’utopie du commun ». Ne nous prouvent-elles pas amplement, comme l’écrit Margaret Atwood, que jusqu’alors nous avions mis en oeuvre de « bien meilleures idées pour faire de la terre un enfer plutôt qu’un paradis » ? Les récits d’un monde néoféodal « où les riches s’isolent derrière de hautes murailles des territoires ravagés » sont monnaie courante depuis deux siècles. Elles nous parlent bien d’un « pire des mondes » réduit à sa machinerie et livré à la prédation sans borne d’exploiteurs/pollueurs dont les crimes contre l’environnement (« le climat »…) demeurent impunis alors que le droit le plus élémentaire d’habiter notre  commune demeure terrestre est interdit aux dépossédés : « La dystopie de l’hypermodernité est encore une façon de représenter l’apocalypse »…

Une société vivable se doit de penser son rapport à la technique et à ce qui la détermine fondamentalement – elle se doit de préserver la possibilité d’une vie de l’esprit et de respect du vivant contre la pression d’un présent sans présence véritable à soi et aux autres.

Ne s’agirait-il pas, finalement, de faire advenir l’inestimable d’un paradis possible pour la communauté des espèces en portant notre attention, pendant qu’il en est encore temps, à ce qui seul est susceptible de résister à l’apocalypse annoncée plutôt que d’avoir à imaginer ce qui lui succéderait ? Et si le délai qui nous sépare de la fin promise n’était pas une avenue ouverte à la capacité de prédation illimitée de quelques uns, toujours prompts à jouer « le coup d’avance » sur une scène de catastrophe investie en scène de crime aux indices effacés, mais une opportunité offerte à des « stratégies intersticielles » de transformation pour le meilleur plutôt que pour le pire ? Ce serait le ressort non pas d’une « littérature engagée » mais simplement engageante et fertilisante…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde – la puissance critique des fictions de l’apocalypse, La Découverte, 240 p., 20 €

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« Ne pas laisser un souvenir, mais une source »

Pierre Dhainaut

 

 

 

il neige des nano particules

et du plastique sur nos matricules

quelles lèvres parleront le bleu si nu

du poème retenu ?

la Terre n’a pas entendu

la vie n’a pas attendu

tu tombes le ciel

tu pulvérises nos prisons de chiffres et de fiel

juste là où nous avons pied perdu

de tout ce qui se sent désert sans toi

de tout ce qui veut passer au pressoir de ta joie

  • juste là où il nous est fait selon notre foi

 

 

la vie s’en va

à grands éclats

Tu surgis là

où se perdent nos pas 

 

il neige de la perplexité

plein les écrans désertés

  • si vides de toi !

sous quel toit dis-moi

se répand ta joie ?

d’un jour sans beauté

à une nuit hyperconnectée

quel verbe misera sur le bleu sacré?

tu décroches le ciel des évadés

même pour les âmes morte-nées

mais la vie n’y est plus

nul signe sur l’ardoise effacée

pourtant il a bien fallu

retenir cette promesse qui ne serait pas tenue

 

la vie s’en va

quel rêve d’enfer déchire les draps ?

tout s’accomplit dans tes bras

qui vive là ?

 

le vertige de te nommer

juste d’un frisson de rosée

parcourir la Terre mère

si loin de ta lumière

te sacrer reine de l’univers

le cœur neigeant si bas si dru

de t’avoir tant de fois perdue

traverser l’écume des constellations pieds nus

se taire se défaire et puis attendre

la rencontre de la neige et de la cendre

pour effacer  jusqu’à la mémoire d’avoir failli

de cette détresse des fourmis

si près de ton mystère

avant que ne se referme la malle de fer

sur ce qui sur Terre

était si clair…

 

la traversée d’une vie

comme un désert qui fuit

vers son oubli –

ou ses impatiences d’infini…

 

in Le Vin des Affligés (modifié)

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