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Archive for the ‘L’Alsascope’ Category

Pionnier de la chirurgie mini-invasive, le professeur Jacques Marescaux, président-fondateur de l’Institut de recherche contre les cancers de l’appareil digestif (Ircad) et directeur général de l’Institut hospitalo-universitaire strasbourgeois (IHU), spécialisé dans la chirurgie guidée par l’image, qu’il a créé également, est une personnalité-phare et visionnaire de la médecine. Après avoir ouvert le champ des possibles, suscité la naissance dans les anciens haras de Strasbourg du biocluster dédié au transfert de technologies dans le domaine medico-chirurgical et fait de l’Alsace une terre d’innovation médicale, il n’a pas fini de transformer le paysage de la santé. Et ce, depuis Strasbourg, place forte rêvée en ville-monde d’une Silicon Valley de la santé.

 

Le 28 novembre dernier, le professeur Jacques Marescaux recevait le Prix de la personnalité franco-brésilienne 2019 alors que l’Ircad, qu’il avait fondé voilà vingt-cinq ans, fêtait son 35 000e chirurgien formé : « J’avais exprimé le projet de former 200 chirurgiens par an et finalement nous en sommes à 6200 par an venus de 116 pays différents ».

Décerné par la Chambre de Commerce France-Brésil à Rio devant un parterre de 500 personnalités issues du monde économique des deux pays pour son action dans le domaine de la chirurgie au Brésil, il a surtout permis, selon son heureux lauréat, de mettre en lumière le talent du Dr. Armando Melani, le directeur scientifique de l’institut miroir, implanté à Barretos (Etat de Sao Paulo, 2011) et à Rio de Janeiro (2017). Une équipe de recherche et de développement a été créée à Barretos pour favoriser et accélérer le transfert de technologie en chirurgie mini-invasive.

Le travail du professeur Jacques Marescaux, qui a connu bien d’autres consécrations dont le Prix de la Société américaine de chirurgie mini-invasive (Sages, 2010) et la Médaille Ambroise Paré de l’Académie nationale de chirurgie (2015), a non seulement élargi et clarifié la vision du praticien ainsi que sa visibilité de la « nature des choses » grâce à l’emploi de technologies de la perfection mais aussi contribué à la visibilité et au rayonnement de Strasbourg en « capitale de la santé de demain ».

Acteur majeur du projet alsacien de niveau international « Territoire de Santé de demain » (TSD), il porte avec l’IHU l’Hôtel-Patient connecté permettant des prises en charge pré- et postopératoires personnalisées et augmentées par des moyens d’e-santé (télé-suivi et intelligence artificielle) qui permettent d’alléger… les contraintes par corps : « L’hôpital, tel qu’il existe va connaître une grande mutation. Nous développons un projet baptisé Eras (« Enhanced recovery after Surgery ») qui mise sur une récupération rapide du patient après une chirurgie : s’il quitte l’hôpital au bout de 48h, même après une opération majeure, il échappe au risque de maladies nosocomiales et diminue de moitié tout risque de complication. Mais il a besoin d’être surveillé de façon continue… et rassuré ! La ronde de nuit des infirmières n’y suffit pas. Le patient porte un patch capable d’analyser des paramètres vitaux et de les transmettre de façon sécurisée via Internet. L’hospitel (l’hôtel pour patients connectés) permet de réduire sensiblement la durée d’hospitalisation. C’est un lieu intermédiaire avant de rentrer à domicile, restant proche de l’hôpital. Nous arrivons à la bonne période pour développer les parcours patients connectés. »

24 projets français ont été retenus dans le cadre des Territoires d’innovation – avec une enveloppe budgétaire de 115 millions d’euros. Le projet alsacien, on l’a compris, entendant « offrir une meilleure réponse aux besoins de santé de la population », mise beaucoup sur la prévention – et le numérique via Priesm, la « plateforme régionale d’innovation en e-santé mutualisée ».

Porté par un consortium réunissant une vingtaine d’acteurs de la santé et du numérique, il met en oeuvre un vaste programme, « structurant pour le territoire », de recherche et d’innovations, réunissant la ville de Strasbourg et l’Eurométropole, mais aussi le pays de Saverne, la communauté des communes Mossig et vignobles, la CPAM du Bas-Rhin, l’Agence régionale de santé du Grand Est, le conseil départemental du Bas-Rhin, l’Union régionale des professions de santé (URPS), les Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS), l’université de Strasbourg (Unistra) et France Assos Santé fédèrant une centaine d’associations de patients dans le Grand Est.

 

De la connivence à la connectique

 

Le grand récit scientifique commence en septembre 1991 à Cologne. Jacques Marescaux assiste, lors d’un colloque, à la conférence visionnaire d’un médecin militaire américain, le colonel Richard Satava, avec qui il se sent d’emblée en connivence intellectuelle et en phase sur l’intelligibilité du réel : « Il expliquait quelles seraient les mutations de la chirurgie avec les nouvelles technologies d’Internet : les applications de la robotique, de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle. Il parlait de réalité augmentée qui n’était encore que pur concept, rien n’existait encore, ça semblait relever de la science-fiction et j’ai du comprendre 10% de cette communication faite en anglais… Internet n’est apparu qu’en 1992 et finalement, nous sommes en train de faire ce dont il a parlé… »

Aussitôt rentré, le professeur Marescaux convoque tous ses collaborateurs et décide d’adapter la chirurgie à cette intuition passant par la logique de l’automatisation et l’utilisation de ce qui allait devenir la technologie maîtresse du XXIe siècle – l’IA : « La computer science était alors considéré comme un gadget et nous n’avions que peu de latitude à l’Inserm où nous officions. Depuis le lancement aux Etats-Unis, en 1989,  du « Visible Human Project », nous avions pourtant  l’intuition que l’ordinateur allait changer la pratique du chirurgien. Ce projet consistait à découper le cadavre d’un homme, en l’occurence un condamné à mort qui a donné son  corps à la science, en tranches de 1 millimètre. Chaque section, photographiée numériquement, permettait de visualiser toutes les structures anatomiques de l’organisme…  C’est ainsi que l’image se transforme en clone digital du corps. C’était comme une évidence en marche… Mais nos institutions et pratiques allaient-elles pouvoir s’y ajuster ? Là était peut-être la raison de notre succès : ne pouvant créer d’unité publique au sein d’une institution publique, nous avons lancé notre propre projet et construit notre building. L’Ircad a bénéficié d’un statut avantageux, grâce à la loi alsacienne de 1908 qui donne tous les avantages de la fondation, avec la flexibilité indispensable à l’achat de matériel performant. »

D’emblée, cette vision peut se concrétiser grâce à de grandes rencontres : «  Nous avons eu le soutien de Léon Hirsch, le chairman de l’USSC (« United State Surgical Corporation ») qui, le premier, nous a accordé sa confiance. Je lui avais envoyé un fax lui expliquant notre projet d’un institut dédié à la chirurgie mini-invasive. Le lendemain, sa réponse tombe : « Great Idéa ! Je vous envoie sept billets pour le Concorde, venez ! Une équipe vous attend à l’aéroport »… C’est le début d’un conte de fée ininterrompu pour les petits Français que nous étions. Il nous a donné le premier financement du projet. Orson Welles disait : « Faire un film, ce n’est pas compliqué. Mais 80% du travail, c’est d’assurer le financement du film »… Grâce à l’appui de Léon Hirsch et d’autres comme le président de l’Université Laustriat, nous avons pu amener une dynamique en région… »

Depuis 1994, l’Ircad, créé comme un centre privé de recherche médicale sous forme d’association de droit local alsacien-mosellan, s’affirme, avec son système nerveux  hyperperformant, comme une autre évidence dans le paysage et une référence mondiale en chirurgie guidée par l’image.

Un second Ircad ouvre à Taiwan en 2008, suivi par les deux instituts miroir du Brésil et celui de Beyrouth (2019). Un cinquième devrait ouvrir ses portes à Kigali (Rwanda) en 2020 et un sixième est en gestation en Chine, dans la région de Shanghai : « Pour l’Ircad China, on est venu nous demander. Le chairman d’une grande société sud coréenne est venu nous voir pour comprendre l’esprit de l’Ircad. Huit jours après, le contrat était signé pour assurer les responsabilités scientifiques de l’Ircad China pour une durée de quinze ans. C’est une manière de travailler à l’inverse de celle que nous connaissons en Europe ou aux Etats-Unis, où l’on procède par paliers, en passant par toutes sortes d’étapes et d’échelons intermédiaires. Là, c’est le président d’une société, acteur majeur dans les télécommunications, le pétrole, les semi-conducteurs et les cosmétiques, qui se déplace le premier.. Elle pèse 145 milliards et a décidé de devenir leader aussi dans le domaine de la santé en Chine. Mais uniquement en chirurgie mini-invasive… »

 

 

Au commencement est la vision

 

Né à Clermont-Ferrand où ses parents s’étaient réfugiés car l’Université s’était retirée sous l’Occupation, Jacques Marescaux arrive à Strasbourg… à l’âge de deux mois.

Son père, Jean Marescaux, est professeur d’histologie à la faculté de médecine de Strasbourg et sa mère, médecin de formation, se consacre à sa famille : « Elle a fait sept spécialités de médecine (de l’immunologie à la médecine du travail) sans les exercer afin de pouvoir nous élever… »

Sa voie est toute tracée – en chemin de liberté augmentée… Passionné par la recherche de bonne heure, le jeune Jacques passe des heures au laboratoire à  observer son père opérant des souris et s’enrôle tout naturellement comme fantassin d’Hippocrate… avant de révolutionner les blocs opératoires.

Major au concours d’internat en 1971 et docteur en chirurgie, il obtient en 1980 une chaire de professeur des universités en chirurgie digestive. En 1989, il est chef du service de chirurgie digestive et endocrinienne des hôpitaux universitaires de Strasbourg.

Ensuite, tout s’accélère dans une société ultra-compétitive aux corps désorientés  (mais de plus en plus connectés…) avec la création de l’Ircad et de son écosystème d’excellence qui exporte son modèle. Le professeur Marescaux fait remonter le projet de l’Ircad aux premières opérations par laparoscopie (une chirurgie qui se pratique à travers de petites incisions de la paroi abdominale permettant l’introduction d’une caméra et des instruments chirurgicaux nécessaires) : « Le chirurgien travaillait alors à l’aide d’un écran : c’était la préhistoire de la chirurgie mini-invasive ! Mais j’étais persuadé que cette pratique allait se généraliser et qu’il fallait donc développer toutes les technologies permettant le meilleur geste chirurgical. »

Pour mondialiser son enseignement, l’Institut crée en 2000 WeBSurg (« World electronic Book of Surgery »), une université virtuelle dédiée à la formation médico-chirurgicale continue qui compte actuellement 400 000 membres.

Le 7 septembre 2001, Jacques Marescaux réalise à New York une première médicale et transatlantique en télé-chirurgie : il opère de la vésicule biliaire une patiente qui se trouve à Strasbourg… C’est « l’Opération Lindberg » – elle a duré 54 minutes, en partenariat avec France Telecom qui assurait la liaison en haut débit…

En mars 2005, il participe avec d’autres éminents confrères (Jean-Marie Lehn ou Pierre Chambon) au projet de pôle de compétitivité et d’innovation thérapeutique dans le cadre d’Alsace BioValley – l’Ircad en est le moteur :

« C’est la seule région où l’on peut mener à bien le projet qui est le nôtre pour trois raisons. La première, c’est l’aide que les collectivités locales nous consentent depuis le commencement. Elles sont toujours en phase avec nous. La seconde raison, c’est la qualité d’être et d’engagement du travailleur alsacien. Tout un réseau d’infirmières fait vivre avec dévouement le bloc expérimental de l’Ircad et le maintient propre en début comme en fin de séance. La troisième, c’est cette notion de service bien comprise qui a assuré le succès de l’Institut : nous avons somme toute copié le professionnalisme américain d’il y a une génération et la manière de recevoir asiatique. »

 

L’enjeu du siècle

 

Depuis, la société humaine n’en finit pas de se reconfigurer et de s’adapter à son infrastructure numérique. Celle-ci orchestre les échanges de données instantanées, rendant  possible notamment « le geste chirurgical le moins agressif possible » – c’est l’application de la réalité augmentée pour le chirurgien travaillant sur une reconstruction en trois dimensions de la localisation exacte d’une tumeur telle que Jacques Marescaux l’avait pressentie voilà trois décennies. La technologie d’aujourd’hui ne serait-elle pas la « fiction » d’hier ?

Dans son Institut d’exception, bien implanté et agrandi dans l’enceinte de l’Hôpital civil, le praticien visionnaire mesure le chemin parcouru – celui d’une révolution permanente, laissant juste affleurer l’ombre d’un regret : « Il n’y a pas d’idées folles. Je n’ai pas été particulièrement créatif, mais j’ai juste réagi à la vision futuriste d’un esprit d’exception. J’ai tout de même le regret d’avoir compris cinq ans trop tard une avancée majeure dans le domaine de la chirurgie mini-invasive, lorsqu’un confrère rencontré à un colloque à Buenos Aires en 1984 me dit : « J’ai inventé une technique sur des brebis, je peux les opérer sans faire de trou dans leur organisme »… Mais je menais trop de choses de front, j’avais été nommé professeur en 1980, j’étais au bloc opératoire du matin au soir et je n’ai pu concrétiser cette avancée pourtant formulée au bon moment… »

Le 2 avril 2007, Jacques Marescaux est le premier chirurgien à réaliser avec son équipe une opération chirurgicale par voie transvaginale sans laisser de cicatrice, dans le cadre du projet « Anubis » labellisé par le pôle de compétitivité Alsace BioValley. Une autre première mondiale, c’est-à-dire une utopie qui a touché terre et pris racine –ici, en Alsace…

Mais… la main automatisée ne va-t-elle pas remplacer l’homme jusque dans le geste chirurgical ? « Il ne s’agit pas de robotique mais de chirurgie assistée par ordinateur : le chirurgien ne cesse jamais de diriger et l’ordinateur analyse une profusion de données à la nanoseconde pour lui permettre d’améliorer ses gestes. »

Tout être humain naîtrait-il avec une double nationalité qui relève tant du royaume des biens-portants que de celui des malades ? La frontière entre ces deux états s’estomperait dans cette nouvelle prise en charge qui fait du patient un acteur parfaitement informé sur son état de santé. Pour peu qu’il garde la maîtrise de ses données,  hors suivi médical. Et peut-être aussi sa faculté à composer librement avec ce qui constitue sa réalité sans cesse vivante, vécue – et indéfinie.

 

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La seconde édition de « L’Industrie magnifique » réenchantera Strasbourg du 7 au 17 mai 2020 avec sa « double hélice ».  A la source de cette synergie entre le monde de l’entreprise et l’art contemporain, une histoire de ferveur et de passion orchestrée par des « battants », de surcroît « triés sur le volet », sur une musique de  l’entrepreneur et auteur-compositeur Jean Hansmaennel.

 

Au commencement de cette aventure, il y avait comme un « désir d’art et de fabrique ». Peut-être aussi un désir irrépressible de rendre leurs lettres de noblesse à une litanie de mots démonétisés qui ne soudent plus grand chose ni grand monde en ces temps de désenchantement et de régression. Entrepreneur dans l’âme et bâtisseur de possibles, Jean Hansmaennel a aussi le sens du mot juste chevillé au corps. Comme celui d’ « habiter ». Selon Heidegger, habiter ne signifie rien moins que « la manière dont les mortels sont sur la Terre ». Autant que cela se passe en conscience – comme celle d’un « devoir d’humanité » et d’un « fondement de l’être-là humain » mis en actes… Pourquoi ne pas habiter poétiquement notre demeure terrestre, en créateurs assumés de nos vies, de surcroît respectueux de notre environnement ?

Justement, l’ambition du directeur général du groupe immobilier Vivialys est de « permettre au plus grand nombre d’habiter sainement toute la vie » – ce qui suppose une réflexion de longue portée tant sur le choix des matériaux que sur la qualité de l’air intérieur et bien d’autres paramètres intégrés dans cette délicate équation du bien-être et du mieux-vivre ensemble.

Celui qui a placé sa vie sous le signe des trois « E » (« écrire, entreprendre, être utile ») a réalisé le dernier volet de son tryptique inspiré lors d’une réunion débouchant en décembre 2015 sur la création d’un singulier objet culturel à la croisée de l’art et de l’industrie, désormais bel et bien identifié, qui, à l’usage, s’avère durable, duplicable et exportable à souhait.

« L’Industrie magnifique », un grand récit ?

 

Lors de ce brain storming mémorable, Michel Bedez, Dominique Formhals, Vincent Froehlicher, Jean-François Laneluc et lui-même réfléchissaient sur ce désir d’habiter ensemble un territoire et de l’animer.

Ainsi jaillit dans son absolu neurochimique  la formule gagnante d’un alliage précieux – et l’énergie de la double hélice qui propulse Strasbourg et la région selon ce mouvement à trois temps impulsé par Jean Hansmaennel : « Nous voulions créer un événement pour animer Strasbourg,  faire rayonner l’Alsace et faire lien avec le monde… Alors, nous avons trouvé le concept de « L’Industrie magnifique » ! Après un travail relationnel avec les entreprises, les collectivités locales et les artistes, ainsi que la création de l’association pour rassembler les énergies, nous avons lancé l’événement en mai 2018 sur la base du trinôme :  une entreprise mécène, un artiste et une place. L’entreprise fournit la ressource, l’artiste fournit l’oeuvre et la collectivité fournit la place. Ainsi, 24 entreprises alsaciennes, de la TPE à la multinationale, et 24 artistes du monde entier se retrouvaient sur le devant de la scène pour cette première rencontre de l’art et de l’industrie sur la place publique.  Tout était réuni pour ce bonheur urbain. Tout ce que l’art et la coopération entre tous les acteurs de l’opération ont pu générer. Lorsqu’artistes, entrepreneurs et politiques s’écoutent, se parlent et travaillent ensemble, le monde ne peut qu’être meilleur, l’art plus grand et l’industrie magnifique… »

Ainsi se sont usiné les choses selon la règle de l’art et une « paternité collective » au cours de cette concertation germinative . L’étincelle originelle a pris à la manière d’un feu doux – celui de l’esprit de coopération qui pourrait bien embraser les villes de France et d’Europe les unes après les autres en d’autres ferveurs communielles…

Pendant dix jours, 350 000 visiteurs ont visité une bonne vieille capitale à manger  métamorphosée en galerie d’art à ciel ouvert, tout aussi délectable, lors de  la première édition de cet événement porté par l’association Industrie et Territoires que Jean Hansmaennel préside depuis mai 2016 : « Voilà qui fait regarder la ville autrement. On ne peut plus voir la cathédrale de la même façon depuis que le mammouth de Soprema s’y est fait sa place… Et on ne peut pas ne pas penser à l’origine du monde devant le coquillage doré signé Marc Quinn place Gutenberg… «

Combien de visiteurs se sont demandé à quoi pouvait ressembler la place du château au temps de la préhistoire ? Depuis ce temps-là, l’art et l’esprit n’ont-ils pas mené le monde jusqu’à cette poétique collision entre le préhistorique fantasmé et le gothique flamboyant  ?

Si la « transformation usinière » a pris le relais de la transmutation alchimique voire de la « transsubstantation christique », avec l’usine-entreprise comme cathédrale d’une nouvelle religion industrielle, celle-ci compte désormais autant de croyants que de fervents pratiquants, serait-ce dans un monde « globalisé » d’entreprises sans usines et de production délocalisable qui n’en requiert pas moins de l’intelligence à l’oeuvre et du coeur à l’ouvrage… Le mouvement d’expansion lancé à l’embranchement de tous les souffles suit son cours et fait lever pour LIM 2020 ses moissons comme la pâte humaine selon la formule magique originelle .

 

Une fraternité mise en actes

 

Jean Hansmaennel est issu d’une vieille famille de Fegersheim – sa présence est attestée dans les registres depuis 1604 au moins : « Chaque siècle, un Hansmaeenel devenait maire du village. Le dernier, mon grand-père Lucien, un grand résistant, l’a été de 1947 à 1977. Il a créé la zone industrielle. »

Jusqu’à l’âge de dix ans, Jean habite Herbsheim, où sa mère Marthe est institutrice.  Pierre, son père, dirige l’entreprise familiale « Peintures Hansmaennel ». La famille construit sur ses terres originelles en 1972.

Il ressent l’appel de l’écriture dans les volumes de la Bibliothèque rose et verte qu’il dévore, en quête de phrases porteuses de sens et de feu : « Je me souviens particulièrement de la série des Michel et des Compagnons de la Croix rousse. D’autant plus que j’habite Lyon depuis… »

Il décroche un diplôme d’études approfondies en histoire contemporaine et de philosophie ainsi que le diplôme de l’Institut des hautes études européennes – et un brevet d’Etat de ski alpin… Tout en assumant ses états d’âme d’auteur-compositeur-interprète, leader des groupes HSB puis Fred Hamster et les Scotcheurs qui eurent leur moment de célébrité sur la scène locale : « A vingt-cinq ans, j’étais moniteur national de ski et chanteur de rock tendance humoristique. Je commence alors à travailler dans la publicité, notamment avec Roland Anstett avant d’intégrer Havas à Lille où j’ai fait tous les postes, de chef de pub et directeur d’agence à directeur général du réseau. Puis j’ai rejoint le groupe SEB comme directeur de la communication à Lyon, où j’ai gardé mon foyer. »

En 2006, après 14 ans chez SEB, il devient vice-président de Kronenbourg, en charge de la communication, des affaires publiques, du développement durable et du mécenat. Il est aussi président de la Fondation Kronenbourg (2008-2016) sans oublier ses 10 mandats d’administrateur d’organismes professionnels et interprofessionnels ( tels Brasseurs de France, Syndicat des Brasseurs d’Alsace, Entreprise et Prévention, Fondation pour la Recherche en Alcoologie, Institut français de Brasserie-Malterie, ANIA, ARIA, MEDEF)…

Durant cette décennie féconde, il écrit, souvent à l’arraché au cours de ses trajets et dans une tension vers une langue énergétique, dilatatrice de l’être, trois livres publiés au Cherche Midi (« quand j’écris, je me livre »…). Là, il mûrit aussi son grand projet tissé d’interdisciplinarité qui préfigure « l’Industrie Magnifique » – il fait notamment intervenir des compagnies de danse dans les usines de SEB et Kronenbourg…

L’homme-orchestre a  installé une navette entre Lyon (où demeure sa famille), Paris et Strasbourg où l’appellent nombre d’impératifs – trois lieux de vie pour accueillir une ubiquité rétive aux « prisons mobiles » et un triangle magique pour tout à la fois canaliser et désentraver un flux aussi créateur que transformateur de mondes…

Ainsi, la seconde édition de l’Industrie magnifique s’annonce « dans la joie et la bonne humeur » : « 25 entreprises sont déjà mécènes, d’Arte à Würth. Actuellement, on constitue les couples artistes-entreprises. Le travail de création commune continue jusqu’à la mise en espace en septembre. Nous disposons d’un incubateur pour les villes qui veulent déployer « l’Industrie magnifique » chez elles et nous les invitons… L’industrie est magnifique quand elle promeut et élève… »

Assurément, l’industrie pourvoyeuse d’opportunités uniques sur le plan économique et esthétique  tout comme sur le plan social et politique constitue un socle parfait pour s’élever – et élever une société. Mais depuis les avertissements du Club de Rome en 1972 jusqu’aux derniers ouvrages en vogue des « collapsologues » et autres frémissements électoralistes, un point de rupture environnemental voire civilisationnel serait-il atteint ?

Pour le tisserand de possibles qui entrelace les différences pour son Grand Oeuvre, la situation requiert une réinvention constante de tout ce qui se donnait pour acquis : «  Nous avons un rôle d’éveilleurs de conscience. Une croissance équilibrée est possible. La nature nous enseigne beaucoup : nous pouvons lire en elle comme dans un livre. On ne peut pas se contenter de l’exploiter : il faut coopérer avec elle comme nous le faisons entre nous au lieu de nous complaire dans la confrontation. Dieu est moins la cause originelle, l’antériorité fondatrice que la conséquence de nos coopérations entre hommes de bonne volonté, soucieux de nous enrichir de nos différences, et un état d’harmonie à atteindre au bout de cette aventure commune.  C’est une attitude, une fraternité mise en actes. C’est ce qui guide mes engagements professionnels et associatifs. Je suis motivé par la création, c’est mon moteur, et créer ensemble, ça fait un moteur qui mène encore plus loin… »

Faisons un rêve : et si l’urgence environnementale pouvait réellement contribuer à ouvrir sur une économie de la coopération,  voire de la communion et de l’amour plutôt que de la compétitition, de la conflictualité et de la confrontation permanentes qui mènent au capitulisme et au fatalisme ? Ceux qui se sentiraient dépossédés du sens de leur vie et de leur présence au monde ne pourraient-ils pas ainsi revitaliser selon leurs capacités nos sociétés laminées ?

Outre les acteurs de la première édition qui reconduisent leur participation, bien d’autres partagent ce rêve-là et intègrent le prestigieux plateau : « Une quinzaine de nouvelles entreprises nous rejoignent et ce n’est pas fini. Le budget pour la réalisation des oeuvres n’est pas encore connu car la création commence. Il était de 2,5 M€  en 2018. Le budget pour  l’organisation de l’exposition est de 750 000 €. »

S’agissant du casting artistique, de nouveaux créateurs (Christine Colin, Patrick Bastardoz et Vladmir Skoda) rejoignent ceux du millésime 2018 comme Bénédicte Bach (Tanneries Haas), Catherine Gangloff (Menuiserie Monschin) ou Michel Déjean (Meazza).

Depuis septembre 2018, Jean Hansmaennel est président de l’Alliance française. Par ailleurs, il préside les Compagnons de Jeu de Julie Brochen qui joue actuellement Mademoiselle Julie de Strindberg au Théâtre de l’Atelier à Paris. Mais à chaque jour suffit son bonheur… Tissant l’art des possibles comme celui des possibles de l’art, il  déplace les lignes de front comme la fabrique des grands récits et sait que « le réel » s’invente à mesure qu’il s’écrit dans un perpétuel dépassement pour s’atteindre. Car les mots qui vont surgir, selon la phrase de René Char, « savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux » – comme ils savent que  « l’autre est une chance ». Pour peu que les divergences ou le narcissisme des petites différences s’harmonisent en de fraternelles convergences dans un inapaisable réarmement des bonnes volontés et une libération des énergies créatrices s’impatientant de refaire « civilisation » selon une autre « mesure de l’homme ».

 

 

Industriemagnifique.com

 

 

 

 

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Un séminaire interdisciplinaire, « Ethique et droits de l’homme », initia à l’Université de Strasbourg ( durant les deux années académiques 2016-2017 et 2017-2018), bien avant l’occupation des ronds-points, une réflexion sur les formes contemporaines de citoyenneté et les modalités de notre « être ensemble ». L’ouvrage issu de ce séminaire tire aussi d’utiles leçons du mouvement des « gilets jaunes »…

 

Depuis une décennie, la colère des peuples manifeste dans le monde une force de mobilisation inédite qui ne désarme plus. Né d’un sentiment d’appauvrissement et de dépossession dans un contexte d’accroissement des richesses et des inégalités, ce mouvement de mécontentement manifeste aussi une évidence : aussi imparfaite (ou perfectible…) soit-elle, la nature humaine souffrirait-elle davantage de « cautionner un système radicalement inégalitaire et injuste » ?

« L’in-dignation s’exprime devant l’in-dignité d’une condition imposée par un pouvoir abusif et esquisse un chemin pour recouvrer la dignité bafouée » souligne Frédéric Rognon. Le philosophe (Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg) rappelle l’engagement de Jacques Ellul (1912-1994) notamment dans « l’organisation de résistances locales contre les projets de développement » (de « bétonnage » pour lui…) décidés « en haut lieu ». On doit à ce précurseur de l’écologie politique la paternité de formules qui ont fait leur chemin depuis deux générations : « On ne peut poursuivre un développement infini à l’intérieur d’un monde fini » ou « Penser globalement, agir localement »…

Juriste, philosophe et sociologue, Ellul enseigna à l’Institut des sciences politiques de Bordeaux. Il prônait une « éthique de non-puissance » et pratiquait un « engagement dégagé ». S’agissant de l’abstraction fondamentale, l’argent, il le voyait comme une « puissance spirituelle » à désarmer en le retournant contre lui-même et  en faisant entrer la gratuité dans le monde de la finance : « L’argent est fait pour quatre usages : acheter, vendre, épargner, investir. Mais il y a un cinquième usage possible pour lequel l’argent n’est absolument pas fait : pour être donné. Le don est donc le levier qui permet de désamorcer la puissance de l’argent. »

Au lendemain des « événements » de Mai-68, il publiait Autopsie de la révolution pour rappeler : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, est l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique »…

Frédéric Rognon fait revivre aussi la figure méconnue du théologien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), l’initiateur de la notion de « courage civique ». Dès le 1er février 1933, ce jeune pasteur mit en garde ses auditeurs lors d’une émission religieuse à la radio  contre le glissement du Führer (le « conducteur ») au Verführer (« le séducteur »). Ce jeu de mots fut son premier acte de résistance au IIIe Reich et il scella son sort.

Le philosophe Michael Foessel (Ecole polytechnique) en convient volontiers : « Un citoyen qui ne se scandaliserait de rien renoncerait à une dimension centrale de la citoyenneté : demeurer sensible à ce que l’on voit. Sans irrascibilité, il n’y aurait jamais de révolte. L’intolérable demeurerait dans les choses, mais il aurait disparu des âmes. »

Pourquoi s’accoutumer à l’insoutenable ? Si la résignation ne sauve de rien, la colère ressentie face à l’iniquité ferait-elle fonction de canari dans la mine ?  « Alors que l’apathie place tous les événements sous le signe de la nécessité, la colère repère un désordre sous l’ordre apparent des choses »

Alors, les simulacres ne tiennent plus : « Dans la colère, l’ordre établi perd l’évidence que lui confèrent nos habitudes de se soumettre à lui : d’être subitement intolérable, il devient contingent. »

Pour le conseiller à la direction de la revue Esprit, la colère rappelle que « le rapport que nous entretenons avec les normes est essentiellement conflictuel ». Elle accompagne « l’indétermination démocratique »…

Justement, l’économiste Alain Degrémont (Institut du Travail, Université de Strasbourg) avertit que le « rapport au travail a été bouleversé sous l’influence hégémonique du marché, et la remise en cause du « compromis social » qui a suivi la Seconde Guerre mondiale n’est pas qu’une simple péripétie de l’histoire économique : elle pourrait bien déstabiliser un des fondements d’une société démocratique ».

Lytta Basset (professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel) rappelle la « part de feu, symbole de cette saninte colère ou colère de vie » qui ne devrait laisser personne indifférent. Serait-elle la manifestation d’une foi en l’humanité de celui à qui elle est adressée et en sa « capacité de cheminer » ?

Que demande le peuple ? Des pains, des jeux et un « grand récit » mobilisateur ? Ou alors simplement s’épanouir dans un « système institutionnel équitable de coopération entre des citoyens libres et égaux » ? Analysant La désobéissance civile chez Rawls, la philosophe et juriste Musa Nabirire (GRESOPP, Université de Strasbourg) rappelle que « la liberté individuelle reste le marqueur des démocraties libérales » –  l’apport de John Rawls (1921-2002) a été de « juridiciser le droit à la désobéissance civile comme droit fondamental » et de « l’inscrire dans l’agenda des réformes à mener pour faire évoluer les systèmes de droit des démocraties libérales afin d’aiguiser davantage leur sens de la justice ».

Une somme de réflexions stimulantes pour nourrir un imaginaire égalitaire en quête de « récit alternatif » – et une matière en fusion pour peut-être faire surgir un autre « réel » parmi « les possibles qui n’ont pu advenir » (Walter Benjamin), au coeur nucléaire de cette inadaptation structurelle de l’humain à l’insoutenable en cours…

 

paru dans Hebdoscope

 

Frédéric Rognon (sous la direction de), Colère, indignation, engagement – Formes contemporaines de citoyenneté, Presses universitaires de Strasbourg, 286 p., 24 €

 

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Avec le projet « Cacao for Good », la Maison Thierry Mulhaupt convie  à un délectable projet d’agroforesterie responsable et équitable en Colombie. Le cacao durable sauvera-t-il la planète ?

 

En près de trois décennies, la très renommée Maison Thierry Mulhaupt (25 salariés) a renouvelé l’honorable métier de pâtissier-chocolatier en lui ouvrant plus d’une voie imprévue et résolument pionnière. Créateur d’une véritable chocolaterie d’art et essai et pionnier dans l’âme, Thierry Mulhaupt vient d’acquérir une plantation de 10 hectares dans la région de Quindio sur le piémont de la Cordillère des Andes, en Colombie (1100 m d’altitude). Une voie vers un nouveau « modèle économique » – celui de l’autonomie du créateur en producteur maître de ses ressources ? Et une  « marque » de chocolaterie d’art et d’avenir qui s’étend sur une planète que l’on sait dans un sacré pétrin ?

La Casa Rivera Del Cacao, bordée de trois rivières et d’une forêt de bambou, abrite une faune et une flore d’exception ainsi qu’une plantation de platanos (bananes plantain). Thierry Mulhaupt propose de la transformer en une cacaoyère  conjuguant « bonheur écologique, alimentation saine et responsabilité sociale et environnementale ». Le voyage gustatif, de la fève à la tablette, prolonge des lignes d’horizon au coeur des grands enjeux planétaires liés à la perte des biodiversités. Ainsi, les fondus de chocolat pourront participer à un projet d’agroforesterie accompagné d’un volet éducatif et social en parrainant un cacaoyer en Colombie – par une prévente de tablettes de chocolat en primeur d’une durée de cinq ans pour un montant de 300 €. En contribuant à faire grandir un cacaoyer à l’ombre des bananiers, dans la région du café, ils participeront de surcroît au projet de formation d’une jeune fille se destinant à la profession de prothésiste dentaire et d’un jeune homme désireux d’intégrer la police : « 1600 cacaoyers ont été plantés en avril, 6000 sont prévus d’ici novembre » annonce l’heureux planteur.

En passeur d’enthousiames qui fait école comme en artiste averti, Thierry Mulhaupt se renouvelle par sa capacité à se réinventer sans se renier tant au gré de son imaginaire que des réalités d’un monde doux amer. La réalité du moment, c’est le souci environnemental en sus du souci esthétique qui le taraude dans ses créations virtuoses, faites d’émotion et d’improvisation autant que de technique – avec ce « coup d’avance » en plus qui entend préserver les terres de demain par la façon de créer et de produire aujourd’hui…tout en faisant du chocolat comme autrefois dans cette harmonie convergente du beau et du bon. Ce « chocolat que vous ne trouverez nulle part ailleurs » ne participe-t-il pas du bien commun planétaire ?

 

« L’Elysée, sinon rien ! »

 

Dès sa naissance, il tombe dans la farine… Ses parents ne faisaient pas seulement du bon pain mais également le meilleur kugelhopf du canton – on venait de loin pour se fournir chez les Mulhaupt à Merxheim (68)… D’emblée, le jeune Thierry sait ce qu’il veut devenir : « Pâtissier plutôt que boulanger ! »

En 1980, il remporte le concours du meilleur apprenti d’Alsace et celui du meilleur  apprenti de France l’année suivante, tout en décrochant haut la main (tout de même…) son CAP de boulanger – histoire de « mieux toucher aux pâtes »…

En 1981, il « monte à Paris » pour faire ses premieres armes chez Malitourne et se retrouve à « gérer tout seul la production »  – son patron s’était brûlé gravement au bras… Le soir, il suit les cours de l’Ecole des Beaux Arts de la Ville de Paris puis chez un artiste peintre afin de maîtriser l’équilibre des volumes et des proportions – et l’art de lancer un geste qui ordonne le monde…  Déjà, il pressent que la forme donnée à une création influe le palais comme l’esthétique modifie le goût…

Son patron a ses entrées à l’Elysée et invite son jeune collaborateur à « s’y voir déjà »… Mais les élections du 10 mai 1981 amènent un changement de locataire au Palais – et de fournisseur… L’employeur compatissant lui propose une « compensation » dans un ministère. « C’est l’Elysée ou rien ! » rétorque le jeune Alsacien qui manifeste une « certaine idée » d’une noblesse de métier qu’il va porter haut – il ne connaît que les pentes ascendantes et déjà les révolutions de palais qu’il va susciter lui-même…

Un temps posé chez Dalloyau (mars 1982 – novembre 1983), il réalise, sous la direction de Pascal Niau, les « pièces de sucre les plus folles des années 80 » comme des citrouilles en taille réelle…

En 1982, il remporte à Barcelone le concours du meilleur jeune pâtissier du monde. En novembre de cette mémorable année, il participe au 400e anniversaire de la Tour d’Argent en signant une pièce artistique que les convives pourront entrevoir juste cinq minutes en salle – l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et l’animateur Jacques Martin « en étaient »…

Il poursuit sa marche triomphale vers l’excellence étoilée de consécrations (Prix Louis Berthelot 1984 pour une pièce artistique en sucre représentant un facteur revenu de la Grande Guerre, médaille d’or aux Olympiades de gastronomie à Francfort, Meilleur Pâtissier de France pour le Champérard millésimé 1996, Marianne du Meilleur Kugelhopf 1998, Artisan Chocolatier de l’année pour le Pudlowski millésimé 2002, etc.)  et puis… rentre  « au pays ». Quand on pratique la langue-mère de l’excellence, il n’y a que des retours à bonne source…

 

Vers une traçabilité optimale

 

« Chez lui », il se marie avec  Corinne (1986) et réalise chez Christmann (Guebwiller), où il a toute latitude, le gâteau Guanara et bien d’autres suavités aux formes élégantes ou exotiques que les Alsaciens découvrent, outre son interprétation résolument contemporaine du traditionnel gâteau Forêt Noire… Mais l’entrepreneur s’impatiente sous la blouse du créateur.  Pour Noël 1990, le jeune couple s’installe dans la très passante rue du Marché aux Poissons à Strasbourg. Mais la Guerre du Golfe est déclenchée un mois après, l’incertitude gagne les rues les plus marchandes qui se vident… Un oeuf peint dans un acte de foi attire les regards dans sa vitrine – et l’image fait le tour du monde, bien avant les « réseaux sociaux » – il représente La Femme à l’ombrelle de Manet, fait 80 cm de haut et pèse 15 kg…

Les Mulhaupt ont les honneurs du guide Pudlowski – et Jean-Pierre Coffe salue « la finesse, la précision et l’élégance » de son travail… Dès les premières semaines, des rencontres d’exception se nouent comme celle de ce comte à l’élégance discrète venu lui demander de réaliser un gâteau pour accompagner un Château-Yquem 1937 : « Je lui avais suggéré de savourer ce vin sans accompagnement qui pourrait en altérer le goût. Mais il a insisté et m’a fait visiter sa cave : il y avait aussi un Château-Yquem 1893 ! Alors, je lui ai réalisé un gâteau au chocolat au lait soyeux, dont les tons et les arômes se mariaient à la robe brun foncé et aux notes terreuses de son Château-Yquem… »

Chaque gâteau n’a-t-il pas sa part de légende – et d’enfance ? Cette commande huppée en appelle bien d’autres qui font du premier établissement Mulhaupt une destination gourmandise des plus incontournables.

Depuis son laboratoire de Mundolsheim, Thierry Mulhaupt se lance dans la transformation des fèves et la réalisation de sa propre pâte de cacao afin d’assurer à ses clients une traçabilité optimale pour ses chocolats de haute précision. Pour ses quarante ans de métier, il s’offre le luxe suprême d’aller chercher son chocolat là où il se trouve – et négocie le grand virage vers la torréfaction intégrée dans les process de fabrication.

Dans une Alsace terre de chocolat qui concentre nombre de chocolateries industrielles, il fait le pari de torréfier lui-même ses fèves de cacao sélectionnées avec un importateur néerlandais et de réorganiser ses flux en se dotant des machines appropriées, « chinées » en Inde, au Pays-Bas et en Allemagne de l’Est (ex-RDA). Ainsi sortent de son atelier des variétés de tablettes provenant de treize chocolats « pure origine », sélectionnés au Brésil, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Papouasie ou à Haïti…

En remontant la filière cacao à sa source, une enseigne chocolatière alsacienne  aux créations haut de gamme trace sa propre mappa mundi et prend la barre pour la préservation de la biosphère.

La saga Mulhaupt s’écrit désormais dans la dynamique « bean to bar » (de la fève à la tablette) – celle des grands chocolatiers torréfacteurs qui travaillent leurs fèves brutes jusqu’à la tablette finale. L’alchimiste des saveurs exquises lance ses « grands crus » dont la dégustation évoque le vocabulaire du vin avec ses accords et ses notes bien frappés – le vin partage avec le chocolat une indéniable complexité aromatique : « Avec le même ingrédient de base, du raisin, on peut faire du Château-Yquem ou du Kiravi » rappelle celui qui insuffle à ses créations cette joie de l’accomplissement dans la précision habitée du geste élargi aux dimensions du monde.  Un monde constitué d’une communauté de consciences vibrantes où l’on ne saurait plus « cueillir une fleur sans déranger une étoile ».

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Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

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Les belles machines à rêver font leur retour. La seconde édition du Salon Auto-Moto Classic accueille du 26 au 28 avril au Parc des Expositions de Strasbourg-Wacken plus de 500 véhicules mis en scène et répartis sur 3 halls et 2500 m2. Trois marques notamment sont à l’honneur : Citroën et Bentley pour leur  centenaire et Bugatti qui souffle ses 110 bougies. Créée peu avant les deux précédentes, la marque Delage, d’ores et déjà entrée dans la légende, (re)prend date pour faire son grand retour dans la course en tête…

 

 

L’automobile a longtemps été « l’Objet-Roi » qui pilote la croissance d’une industrie française bien portante, la belle « machine à rêver » qui donne le frisson de ce qu’il reste d’aventure dans une civilisation bien balisée.

La France a connu plus de 400 marques automobiles, certaines plus prestigieuses que d’autres, dont  le souvenir s’est perdu.

Celui de Bugatti rayonne toujours tout en haut de l’affiche grâce aux Enthousiastes Bugatti (EBA, fondés voilà 40 ans déjà…) et au club Bugatti France (basé à Paris) qui exposent plus de 40 modèles pour cette seconde édition d’un Salon qui a conquis plus de 21 000 visiteurs l’année précédente et a été consacré au TOP 4 des manifestations du secteur. La maison de Molsheim Bugatti SAS expose au hall 7 les trois derniers modèles d’exception de son usine à rêves : les Veyron, Divo et Chiron.

« Et parce que Bugatti n’est pas uniquement de l’automobile, des meubles de Carlo Bugatti, le père d’Ettore, et des sculptures de Rembrandt, son frère, sont exposés » annoncent Gérard Burck et Daniel Lapp, respectivement président et chargé de communication des Enthousiastes Bugatti.

Pour le centenaire de Citroën vaillamment affiché au compteur, le club des Chevrons d’Alsace Lorraine met en scène sur plus de 1200 m2 près de 40 modèles iconiques qui ont assuré la renommée de la marque dont la CX Tissier (10 m de long avec 4 roues à l’arrière), le bus Belphégor, une Traction familiale de 8 places sans oublier la réplique exacte d’une voiture de Sébastien Loeb, le parrain de cette seconde édition…

Bien évidemment, la très populaire 2 CV est à l’honneur sous toutes ses coutures – un stand est dédié aux Deux-Pattes de course, dont l’une court actuellement sur le 24h 2 CV de Spa-Francorchamps.

 

Il était une fois Delage

 

Delage survit aussi dans la mémoire collective comme « haute expression de l’élégance française » entre les deux guerres grâce à la passion de quelques inconditionnels.

Créée en 1956 et longtemps présidée par Patrick Delâge, l’arrière-petit-fils du constructeur, l’association « Les Amis de Delage » tient toute sa place au Salon Auto-Moto Classic. Elle regroupe les fidèles de la marque, anciens clients ou passionnés de belles mécaniques afin de perpétuer le souvenir de Louis Delage (1874-1947) et de sa prestigieuse production automobile. La marque Salmson accueillera également le public sur son stand.

Reine Dudragne fait vivre la marque dans le « Grand Est » – et bien au-delà : « Le Salon, c’est l’une des meilleures manières de transmettre le patrimoine industriel français et aussi de recenser des voitures encore existantes… Nous voulons associer les jeunes à la préservation de cette marque, qui demeure synonyme d’excellence, de prestige et d’aristocratie, en leur transmettant le goût de la conservation de ce patrimoine roulant. »

Reine Dudragne ne fait pas seulement rayonner la marque Delage, de rallyes en salons mais la défend aussi : « Si notre activité consiste à mettre la marque en valeur, à recenser et maintenir les voitures Delage en état, nous avons eu à la protéger aussi grâce à un dépôt à l’INPI suite à un procès en déchéance de marque…»

A ce jour, 1500 voitures Delage sont recensées dans le monde – beaucoup le sont en Grande Bretagne, en Australie et aux Etats-Unis. Louis Delage en a produit 32 000 sous son nom et 10 000 encore en concession Delahaye.

Après avoir été essayeur chez Peugeot, l’ingénieur des Arts et Métiers Louis Delage s’installe à son compte en 1905 pour fabriquer des pièces détachées. L’année suivante, il produit sa première voiture, équipée du moteur de Dion. Puis il dessine lui-même tous les éléments des véhicules qui porteraient son nom. Il s’investit très tôt dans la course automobile et remporte en 1911 la Coupe de l’Auto, courue à Boulogne sur 620 km, avant de triompher à Indianapolis en 1914. Privilégiant la compétition et la production de véhicules de luxe, il remporte en 1925 deux Grands Prix. Deux ans plus tard, la société des automobiles Delage est sacrée championne du monde des constructeurs avec son modèle 15 S 8.

Mais la Grande Dépression des années 30 est fatale à nombre de constructeurs automobiles. En 1935, Louis Delage vend une licence de fabrication à Delahaye qui continue à produire des Delage sur sites communs jusqu’en 1954.

Depuis, son oeuvre revit à chaque tour de roue de ses automobiles qui ont traversé le temps jusqu’à notre ère de « transformation digitale » – et dans les projets qu’elle inspire : « Louis Delage disait : « Faire une seule chose  mais bien la faire ». Notre ambition est de respecter ce credo. Ainsi, nous positionnons des jeunes en patrimoine automobile dans notre pays – et espérons le faire bien… ».

 

Le projet Delage

 

Actuellement, Reine Dudragne s’investit dans l’un des objectifs majeurs de l’association :

«  Nous nous sommes lancé un défi technologique et industriel : la restauration ou la reconstruction de certains modèles mythiques et plus particulièrement la Delage V12 Labourdette, la dernière voiture de course produite par Louis Delage. Alors que sa société avait été absorbée par Delahaye, Louis Delage a demandé à Albert Lory de concevoir le moteur d’une nouvelle voiture exceptionnelle : une formule « Sport » pour courir au Grand Prix de l’ACF de 1937. Elle a été accidentée aux essais du Grand Prix à Montlhéry puis réparée et présentée au Salon de l’Auto sur le stand du carrossier Labourdette. Depuis, elle a été à nouveau accidentée et démantelée… Les notes de l’ingénieur Albert Lory sont mises à la disposition des acteurs du projet par son fils Jean. C’est dire que nous avons besoin de sponsors. Cette reconstruction se fait en partenariat notamment avec les Arts et Métiers de Champagne Ardennes et avec Auto Classique Touraine, entreprise du patrimoine vivant (EPV), pour la carrosserie. »

L’ambition ultime, c’est de reprendre le fil d’or de l’histoire du sport automobile en confrontant sur l’autodrome de Linas-Monthéry la Delage V12 reconstruire à ses rivales mythiques d’avant-guerre : Delahaye, Lagonda, Auto Union et autres Mercedes…

Mais comment une jeune femme du métier de la mode et donc familière d’ élégances plus vaporeuses, en vient-elle aux raffinements de l’art du moteur et de la tôle ouvragée ?

En général, la passion se transmet par l’héritage familial ou par les liens du mariage – en l’occurence avec un jeune architecte aventureux et passionné de belles mécaniques d’antan : « Daniel avait une Simca 5 quand je l’avais connu. Il était féru de chevaux et a fait le trajet de Strasbourg à Paris en cheval : du bord de la route, en Champagne, il voit une carcasse qui sert de poulailler. C’est une Citroën C4 de 1929  qu’il négocie aussitôt pour cinquante francs. C’était en 1966 et nous avons fait le rallye Paris-Nice l’année suivante avec ce véhicule reconstruit. Après, nous avons acheté une Renault JM de 1913 avec un capot alligator et vitesses à l’extérieur… Nous nous sommes retrouvés à Paris en proie aux « événements » de mai 1968, en plein rationnement d’essence. Nous sommes rentrés en trois semaines. En 1969, nous avons acheté notre première Delage, une D4, puis un torpédo DI Sport en 1976. Les aléas de la vie nous ont séparés mais en 2007 une nouvelle Delage DI nous emmène en Tunisie jusqu’à Tataouine. Nous avons été aussi au nord de la Finlande, en Corse, en Grèce, en Espagne et au Maroc avec nos Delage. Depuis, j’ai fait la promesse de continuer l’oeuvre de Daniel, et Delage est comme ma seconde famille…»

En un demi-siècle, elle a acquis cinq Delage – dont l’une remise aux bons soins diligents de leur fils – et confectionne les splendides tenues qui vont avec ces rutilantes élégances carrossées d’antan. Ainsi se relient en bonne intelligence, à l’heure de la digitalisation de nos conduites (forcément ultraconnectées…), les savoir-faire d’un art de vivre qui n’abdique rien de son irréductible humanité créatrice.

 

Une fête nationale pour le patrimoine roulant

 

Dimanche 28 avril, la Fédération française des Véhicules d’époque (FFVE) organise pour la troisième année consécutive la Journée nationale des Véhicules d’époque, en partenariat avec Strasbourg Evénements : le cortège des oldies but goldies finit sa course vaillante, entre nostalgie et futur radieux, sur le parking du Salon vers 11h30.

Pari gagnant dès sa première édition, Auto-Moto Classic attend cette année 26 000 visiteurs au fil de ces trois jours qui proposent un véritable rendez-vous pour la filière et une place de marché – une boutique de pièces détachées y est disponible…

Actuellement, 800 000 véhicules d’époque sont répertoriés dans l’hexagone. La voiture ancienne génère un chiffre d’affaires s’élevant entre 3 et 4 milliards d’euros – plus que jamais, elle a beaucoup d’avenir à revendre…

 

Salon Auto-Moto Classic

Du vendredi 26 avril au dimanche 28 avril 2019 de 10h à 19h

Au Parc des Expositions – Strasbourg Wacken

Entrée : 12 €

Paru dans Les Affiches-Moniteur

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L’autre Biennale

Du 15 décembre 2018 au 3 mars 2019, l’ancien Hôtel des Postes accueille à l’orée de la Neustadt la première biennale d’art contemporain de Strasbourg, portée par la galerie associative Impact. Intitulée Touch Me et centrée autour de « la place de l’homme à l’ère du numérique », elle procède d’un besoin de « comprendre où on va » et interroge l’emprise que le numérique exerce sur nous à travers les travaux de dix-huit artistes de renommée internationale…

 

L’imposant quadrilatère néogothique de l’Hôtel des Postes (11 000 m2 au sol), inauguré le 12 novembre 1899 par le Secrétaire d’Etat Von Podbielski, est le grand témoin d’une autre ère des communications – celle du télégraphe lors de la première révolution industrielle. Sa construction, entre avril 1896 et août 1899, aura coûté 2,35 millions de Reichsmark – soit 31,5 millions d’euros. Ce lieu implanté aux abords des bâtiments ministériels et impériaux de la capitale de l’ancien Reichsland Elsass-Lothringen, œuvre des architectes berlinois Ernst Hake et Ewald von Rechenberg, était particulièrement approprié pour un questionnement sur l’exercice d’une citoyenneté confrontée à des enjeux cruciaux lors de l’actuelle phase de « transformation digitale » dite « révolution numérique. Celle-ci induit une dynamique d’emballement permanent vers une « administration optimisée » des choses… « Que disent les artistes de notre temps sur cette transformation par le numérique ? » interroge Yasmina Khouaidjia qui signe le commissariat de cette exposition sur notre culture numérique. Quarante œuvres de dix-huit artistes, venus de neuf pays, distillent leurs éléments de réponse sur le devenir humain emporté par cette dynamique de l’exponentiel.

 

L’artiste et l’avocat : société de surveillance ou de bienveillance ?

 

L’artiste conceptuel Paolo Cirio travaille à New York sur les systèmes juridiques, économiques et culturels de la société de l’information. Il entend confronter le public à « la complexité et à l’ampleur des plans imaginés pour programmer les individus ». Le 11 janvier dernier, il débattait avec l’avocat Dan Shefet sur les champs sociaux impactés par Internet, tels que la vie privée et la démocratie à l’ère de la surveillance de masse – sans oublier le droit d’auteur et la finance…

Paolo Cirio définit la surveillance comme « une asymétrie du pouvoir : les citoyens perdant le droit de se défendre ». Aussi,  l’artiste doit-il veiller à « contrebalancer cette emprise ». Veiller et même bien-veiller comme substitut positif au surveiller sans limites érigé en norme de gouvernance ?

Là où le plasticien s’attache à changer la perception des codes, l’avocat Dan Shefet, spécialiste en droit informatique et en droits de l’homme, s’attache à « changer les lois pour faire évoluer le monde » : car enfin, « les citoyens doivent avoir le droit de se défendre » contre un fondamentalisme technolibéral dont l’insoutenable lamine les existences.

La numérisation intégrale de la société, envisagée comme le seul horizon radieux promis à « l’espèce non inhumaine », devrait pour le moins faire débat, compte tenu de l’inextricable complexité des enjeux et de l’extension d’une systématique à tous les pans de l’existence…

Dans Overexposed (2016), Cirio représente des photos « non autorisées » de hauts responsables d’agences de surveillances américaines (NSA, CIA,NI, FBI), trouvées sur des plateformes publiques web et diffusées sur les murs publics de grandes capitales : « Mes œuvres traitent de la surveillance exercées de façon invasive sur les citoyens américains. Aussi, j’expose les visages de ces dirigeants : je leur fais comprendre qu’eux aussi peuvent se retrouver sous surveillance… Pourquoi les citoyens américains n’auraient-ils pas le droit de surveiller le président des Etats-Unis au lieu de le laisser les surveiller ? »

Une autre de ses œuvres, Sociality (2018), rassemble plus de vingt mille brevets d’inventions socialement préjudiciables voire « dangereuses pour la démocratie » – il s’agit de dispositifs « permettant la discrimination, la polarisation, la dépendance, la tromperie et la surveillance » voire l’instauration d’un nouvel « ordre des choses »… L’ « intelligence artificielle » est-elle vraiment habilitée à se substituer à la nôtre pour la conduite de nos affaires et l’expertise des choses ?

« Laisser les algorithmes penser pour nous, c’est penser comme des machines » résume Cirio comme pour éclairer les termes d’un débat occulté par une rhétorique de « progrès » sans répit ni fin, dopée aux présumées vertus d’une « innovation » permanente s’acharnant à réduire les vies en volumes de données et le réel à des lignes de code…

Une vidéo de l’Allemand Philipp Lachenmann, DELPHI Rationale (2015-2017), met en scène un joueur de sarod indien assis devant l’entremêlement de câbles aux couleurs changeantes d’un détecteur de particules, en référence à l’histoire du cinématographe en couleur comme à une glaçante technicité mise en résonance avec une autre réalité échappant à son emprise. En somme, un rappel aux fondements de notre humanité et de ce qui fait « civilisation » ainsi qu’une invitation à prendre la juste mesure des choses face à ce qui est en train de « s’instituer »…

Shamanistic Travel Equipment (2018) de l’Allemande Sarah Ancelle Schönfeld convie, au croisement de la science et de la spiritualité, à un voyage initiatique à travers des peaux de vache imprimées en référence aux pratiques chamaniques et aux travaux de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro – il avait qualifié le chamanisme de « diplomatie cosmique »… Sa pratique artistique fusionne les savoirs et les représentations comme elle interroge les connaissances et les convictions qui nous fondent, à l’heure de la dislocation de notre socle symbolique et vital.

Le Berlinois Aram Bartholdi installe des mains monumentales braquant des écrans de téléphones comme à la face du réel, en une dérisoire manifestation de nos addictions et d’une techno-zombification à la mesure d’un déni patent d’autres dimensions décisives.

Alors que notre perception à l’échelle de la planète se modifie et que commence à nous préoccuper la protection de nos données personnelles comme de notre vie privée, l’exposition pourrait aussi se visiter comme une invitation à se préoccuper des modes d’organisation induits par cette « main invisible automatisée ». Celle dont le guidage algorithmique se substitue insidieusement à notre entendement. Peut-être permettrait-elle d’envisager une véritable éthique de responsabilité, telle que Hans Jonas l’avait prônée.

Après la biennale, l’Hôtel des Postes fera l’objet d’une restructuration architecturale hors norme pour accueillir, d’ici l’été 2021, des logements résidentiels, des bureaux réhabilités ainsi qu’une résidence services pour seniors et une brasserie-restaurant. Maîtres d’ouvrage : Poste Immo, filiale immobilière du groupe La Poste, ainsi que Bouygues Immobilier et les Jardins d’Arcadie. La Tour des Télécoms, surélevée en 1952, bénéficiera d’un couronnement apparenté à son allure originelle. Cap sur d’autres façons d’être et de penser en commun « le progrès » ? Et de trouver ce point d’équilibre délicat mais non introuvable entre puissance de calcul des ordinateurs et finesse du jugement humain ?

 

 

Touch Me

Du 22 décembre au 3 mars à l’ancien Hôtel des Postes

5, avenue de la Marseillaise – entrée par la rue Wencker

http://www.biennale-strasbourg.eu

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