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Archive for the ‘Histoire’ Category

Notre culture de consommation s’est développée avec la « modernité marchande ». Elle repose sur une prolifération des images et la « construction d’un manque à penser » selon la « logique d’auto-engendrement du capital », ainsi que le rappelle Anthony Galluzo dans sa très érudite histoire d’une clinquante société marchande parvenue à tombeau ouvert face à ses impasses.

 

La « consommation » semble consubstantielle à notre être même – un « déjà là » qui aurait force d’évidence. Anthony Galluzo rappelle  que notre culture de consommation est le « produit très récent d’une marchandisation fulgurante qui a imprimé dans nos vies ses gestes, ses symboles et ses normes  ». Consommerions-nous frénétiquement contre l’évidence même de notre mort à venir ?

Pour en arriver à cette conversion généralisée à la consommation jusqu’à la dernière trouvaille marketing de « l’illimité » qui fait tourner le monde dans la roue d’un « numérique »  si peu « écoresponsable », il a d’abord fallu bouleverser notre rapport à l’espace. Cela s’est fait par l’accélération des transports et de la vitesse de circulation des marchandises. Au présumé commencement de notre société marchande, celles-ci circulaient par convois, en chariot ou chargées sur des bêtes de somme.

Puis l’espèce humaine repousse les limites de la vélocité naturelle en s’affranchissant de la locomotion animale. Les communautés humaines, jusqu’alors sédentaires et insulaires, se mettent en mouvement de plus en plus vite – et en réseau…

En maîtrisant l’art des moteurs indépendants de toute force musculaire ou naturelle, notre espèce étend son emprise sur la planète. Ainsi, la locomotive à vapeur, « premier mode transport massif des marchandises », abolit les distances, ouvrant la voie au transport routier et aérien.

Le « marché » se constitue sur de nouvelles infrastructures assurant la circulation accélérée des hommes et des marchandises : « Les nouvelles technologies de transport (train, automobile, avion), d’information et de communication (presse de masse, télégraphe, téléphone, radio), se superposent pour accroître le désenclavement spatial des populations et faire advenir de nouvelles mentalités, davantage compatibles avec la consommation ».

 

Le bouleversement de l’ordre productif

 

Désormais, les hommes ne travaillent « plus directement à leur survie, mais se consacrent à la vente du produit de leur travail, vente qui leur permet de subvenir à leurs besoins sur le marché ».

Cet « avènement de la mobilité marchande bouleverse le travail et accroît sa division ». En moins de deux siècles, le consommateur s’éloigne du processus productif passant par la culture et  la transformation concrète des aliments : « Il développe une tendance à percevoir l’aliment tel un phénomène en soi. »

 

Un nouveau modèle économique s’impose : « Donéravant, la subsistance sera assurée via de vastes réseaux d’interdépendance, caractérisés par une nette séparation entre la production et la consommation. Dans ce système automate, les hommes produisent des choses dont ils n’ont pas besoin pour obtenir l’argent qui leur permettra de s’acheter des biens qu’ils n’ont pas produit. Conséquemment, les choses qu’ils manipulent leur sont de plus en plus étrangères ». Ces « choses » sont même affublées d’une « marque » destinée à rassurer et fidéliser les nouvelles générations de consommateurs.

Dès la fin du XIXe siècle, les « marques » apparues (Coca Cola, Heinz, Kellogg’s, etc.) conquièrent les imaginaires : elles  trouvent dans l’image et la massification de l’imprimé de quoi assurer leur omniprésence.  C’est ainsi que « les marchands conquièrent le pouvoir d’immiscer leurs marchandises dans les rêveries des populations »…

Celles-ci désormais ne partagent « plus exclusivement la terre qu’elles habitent et les mots qu’elles s’échangent en face à face, mais aussi ce qu’elles lisent et voient » : « L’imprimé est le socle d’une recomposition sociale, où les hommes se confondent en une communauté de lecteurs et de spectateurs. »

Ainsi, « l’histoire de la société de consommation peut être comprise comme celle de la multiplication et de la mise à proximité des images ». Un imaginaire de la consommation se développe et croît par « l’accélération de la circulation des images à travers l’espace et le temps ».

Les générations d’hommes et de femmes nées dans les années 1880 à 1910 sont les premières à « grandir dans une société de marché, où les images abondent, dans les catalogues, la presse et le cinéma, et où la marchandise se donne à voir partout dans les villes ».

La scénographie des grands magasins acclimate les populations à cette omniprésence marchande. Du magasin au magazine, le pas est allègrement franchi vers une « participation symbolique et rêvée à la vie des riches »…

Mais voilà : si « le paysage social des magazines construit le mirage d’une classe universelle » communiant dans de troubles fantasmes consommatoires, ce « vécu par procuration » jeté en pâture aux masses ne les assure pas pour autant d’une communauté de destin avec ceux dont ils envient le « style de vie » …

 

La « fonction d’objet-signe » des femmes

 

Les balbutiements de cet esprit de consommation naissant s’incarnent particulièrement dans le corps des femmes, en pleine transformation lors de la période 1910-1930 : « Habillée comme une fée sans âge et sans nom, la femme est soumise aux mêmes transformations esthétiques que les objets qui composent l’intérieur bourgeois. Son corps n’appartient plus au domaine de la réalité vécue mais plutôt à celui de la relation avec les objets. Il est fétichisé, possédé, idéalisé, manipulé et contrôlé. »

La flapper, nouveau stéréotype de la « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente », incarne dans l’équation de la machine à rêves hollywoodienne cet esprit de consommation, avec les actrices Colleen Moore (1900-1988) et Clara Bow (1903-1965), ainsi promues porteuses de « l’empreinte du marché sur le corps des femmes »…

Libérées de leurs entraves passées ( le corset, les jupes longues et épaisses, les cheveux longs et lourds), les femmes s’affranchissent aussi de leur carcan communautaire et donnent, en électrons libres électrisant les images fixes des magazines ou mobiles du grand écran, le ton de cette nouvelle « normalisation du désir ».

La jeunesse devient un imaginaire, qui peut être « colporté et cultivé par la marchandise » – la jeunesse perpétuelle s’impose à une société en proie à ce mouvement d’illimitation vers le « toujours plus », avec cette « tension du désir » sans cesse réinvestie sur de nouveaux objets. Il faut que ça tourne à toute allure et pour le plus grand « profit » de quelques uns qui imposent sempiternellement de nouveaux idéaux de beauté – autant de nouveaux jeux de contraintes…

 

 

Les audaces de la danse

 

Alors que les représentations de l’homme comme « être de plaisir et de désir pulullent dans l’univers médiatique naissant », Anthony Galluzo observe dans l’évolution de la danse le précipité chimique de ce « passage d’une mentalité de production à une mentalité de consommation » : « D’abord activités à fonction utilitaire jusqu’au XIXe siècle, la danse et le chant rythmaient le travail, imprimaient une cadence pour donner du coeur à l’ouvrage » – elles faisaient « oeuvre commune » dans les communautés paysannes.

Puis « la marchandisation des loisirs reconfigure la danse et renverse son collectivisme » ainsi que son fonctionnalisme. Alors qu’elles étaient à forme collective (rondes, branles ou caroles) et faciles à apprendre, les danses ne portent plus les danseurs dans cette oeuvre d’union et s’atomisent en des figures plus fragmentées (bourrées, jabadaos, rigaudons, etc.). Puis se diffusent les danses de couples surnommées « ventre-à-ventre » (valse…) permettant aux jeunes hommes et femmes de s’enfermer en de longs tête-à-tête. La jeunesse fait sécession, les jeunes dansent entre eux, ce qui change l’esprit même des danses  : « Alors qu’autrefois la musique était produite par la communauté elle-même, elle est désormais déléguée à des musiciens rémunérés : la possibilité de danser est désormais un service à payer et le lieu de la danse se divise entre producteurs et consommateurs. Par ses mutations, la danse perd sa dimension fonctionnelle : elle ne vise plus rituellement à protéger, à encourager ou à fertiliser ; elle devient plaisir ensoi, spectacle, distraction, une activité autotélique et hédoniste »…

Devenues mode d’expression personnel, les nouvelles danses « jazz » et autres reposent sur l’improvisation selon un « répertoire prédéfini de gestes, en fonction de l’attitude du partenaire et du rythme de la musique » – elles deviennent « compétitives » alors que la « rigidité des enchaînements assurait la pleine égalité des partenaires » dans l’austérité de l’ancien  ordre communautaire…

 

Lobbycratie

 

Par la prolifération des médias de masse, les « grandes entreprises coalisées », détentrices d’un capital financier conséquent, martèlent leurs messages et s’imposent dans « l’expérience involontaire de l’entièreté de la population ». Il suffit de ce martèlement pour qu’un message « intègre l’esprit du temps, pour qu’il aille de soi ». Ainsi, le capital financier se convertit en capital symbolique permettant de « bâtir, par des investissements communicationnels, une assise idéologique ». Après un savant détour par les analyses d’Edward Bernays (1891-1995), Gustave Le Bon (1841-1931), Gabriel Tarde (1843-1904) ou Thorstein Veblen (1857-1929), Anthony Galluzo constate qu’en tant que « puissance institutionnelle pérenne, la grande entreprise est devenue indissociable de l’économie » – jusqu’à basculer « dans l’impensé ».

Le « smartphone » pris en mains « sans réel apprentissage » et en parfaite méconnaissance de l’infrastructure matérielle qu’il nécessite (ses composantes comme l’organisation du réseau) atteste, par « l’invisibilisation de l’infrastructure », de ce « fétichisme de la marchandise » comme de « l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur »…

Aujourd’hui comme hier, les marchands « alimentent continuement le monde matériel et idéel » en capitalisant sur des ressorts sociaux et cognitifs qui caractérisent l’humain : « le besoin de sécurité, l’estime de soi, le sentiment de puissance, la tendance à se regrouper, à s’identifier, à discriminer et surtout, fondamentalement, la propension à manipuler des objets et à leur attribuer des significations »…

Actuellement, « le rapprochement entre l’homme et la marchandise atteint son paroxysme, de telle sorte que la nouvelle étape du processus de marchandisation, l’implacable horizon, semble être la fusion homme-marchandise » avec, au bout de la chaîne, le cyborg appareillé d’objets-prothèse en « figure ultime du consommateur ».

La massification du smartphone, cette « greffe nous reliant au réseau global, plaçant  le monde à portée de main et l’achat au bout du pouce » et la gadgetophilie galopante dénaturant les demeures humaines en « espaces de consommation » laissent augurer du « monde d’après ». Jusqu’à l’épuisement des ressources non renouvelables assurant l’infinie succession des marchandises dont le tapis roulant emporte l’espèce présumée humaine droit dans le mur d’une marchandisation globale ultra-technophile sans finalité ni avenir… Est-il temps encore de se délivrer du vide qui fait tourner le monde à sa perte ?

 

Anthony Galluzzo, La Fabrique du consommateur – Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 264 p., 19 €

 

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Le philosophe-poète Edward Carpenter (1844-1929), socialiste libertaire et « romantique », publiait en 1887, dans une Angleterre machiniste dont tout était victorien sauf la Reine, un réquisitoire contre l’économie politique bourgeoise et « l’idéal » alors de rigueur : s’enrichir à tout prix en produisant le moins d’effort possible – un « idéal d’humanité de salon de coiffure » pour « pantins distingués » selon lui…

 

« L’homme est fait pour travailler de ses mains » écrit Edward Carpenter et jouir loyalement des fruits de son travail. Ainsi, tout argent gagné en spéculant est « pris à quelqu’un d’autre » – la société victorienne était déjà polluée par le démon de la spéculation… Les spéculatueurs, martèle-t-il, appartiennent aux « classes criminelles » car leur « mode de vie est principalement fondé sur l’idée de prendre sans donner, de réclamer sans mériter – tout comme n’importe quel voleur ordinaire »…

Dès 1887, il entrevoyait une « époque de transition » car « aucune puissance humaine ne peut rendre durable une société fondée sur l’usure – une usure universelle et illimitée »… Quelques guerres, « crises », krachs et « mouvements sociaux » plus tard, ce système-là n’en finit pas de vaciller sur sa logique d’accumulation illimitée, chacun s’efforçant de « vivre sur le travail d’autrui » – autant prétendre « faire couler l’eau vers le haut »…

Pour Carpenter, « la vraie nature de l’homme est de donner comme le soleil ». Interpellant le droit de propriété, il estime que « c’est le pouvoir d’empêcher les autres d’en faire usage ». Influencé par Emerson (1803-1882), Ruskin (1819-1900), Thoreau (1817-1862) et Whitman (1819-1892), il rappelle que la propriété « ne devient une véritable richesse qu’à partir du moment où elle est entre les mains d’un individu capable et désireux de l’utiliser à bon escient » – car la « véritable possession de la richesse humaine, animale ou matérielle ne peut exister sans une relation vivante et altruiste avec l’objet possédé »… A quoi bon « acheter une calèche » pour « ne jamais avoir à marcher » ? A quoi bon  utiliser le pouvoir légal de s’étendre si c’est « pour s’enrichir aux dépens de ses semblables » ?

Seule importe la propriété d’un homme « sur ce qu’il crée de ses propres mains », la « qualité de travail et d’excellence humaine » qu’il y met – à l’instar des Feuilles d’herbe que Whitman  a réécrit toute sa vie… Prônant la « nécessité de l’usage comme justification de la possession », ce « néo-rural » avant l’heure rappelle que « l’homme possède en commun avec ses semblables »… Autant découvrir sans tarder ses « propres propriétés », apprendre à se posséder soi-même, chercher « ce dont la richesse matérielle n’est que le symbole », se désencombrer – et « limiter la propriété foncière à l’occupation de sa propriété »…

Surnommé « le Henry David Thoreau britannique » ou « le noble sauvage », Carpenter fut « l’une des grandes voix du socialisme anglais » et n’eut de cesse de dénoncer « l’immense cauchemar que nous appelons la civilisation ».

1887, c’était hier, juste après l’abrogation des lois interdisant la spéculation et  l’invention du moteur à explosion  qui allait donner le coup d’envoi d’une nouvelle ère de prospérité, de « croissance » et de surproduction .

Depuis, l’espèce présumée humaine se révèle moins apte que jamais à délibérer collectivement et sereinement de son peu d’avenir alors que le garrot se reserre sur la fin (non annoncée quoique d’ores et déjà consommée…) d’un monde à haut débit, faute de « métaux rares » pour nourrir la  surpuissance des « technologies vertes » supposées le « sauver ».

Edward Carpenter, Vers une vie simple, L’échappée, 192 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

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Pour le Général de Gaulle, le coeur de la France battait à l’Est, ce « creuset » de son histoire, ainsi que le rappelle l’historienne Frédérique Neau-Dufour dans le livre qu’elle consacre à l’attachement entre une terre pleinement habitée et son libérateur perpétuel.

 

Dès 1941, la célèbre journaliste américaine Janet Flanner (1892-1978) l’affirmait avec force : « Le général de Gaulle mesure deux mètres. En plus d’être le plus grand général de feu l’armée française, c’est aussi l’un des plus grands hommes de l’histoire française ».

Si « l’Alsace sait ce qu’elle doit à son libérateur », les terres de l’Est incarnent pour le Général une « certaine idée de la France » – non seulement un véritable territoire anthropologique vécu, arpenté et aimé mais aussi une réserve d’imaginaire d’où il a réactivé une mémoire nationale, comme le souligne Frédérique Neau-Dufour dans son érudite topographie de ce « bon » lieu de mémoire dont la « stabilisation dynamique » perdure dans le tournoiement de l’histoire :

« Il se trouve que l’Est de Charles de Gaulle recoupe à peu de chose près les actuelles limites du Grand Est, cette vaste région réputée sans cohérence, née de la réforme de 2015. S’il fallait trouver un fil rouge pour donner un corps commun à ce territoire disparate qui court du Rhin à l’Ile-de-France, de la frontière belge aux confins de la Bourgogne, il suffirait tout simplement de suivre les pas de Charles de Gaulle. »

La vie toute entière du Général s’était joué en bonne partie à l’Est, d’abord une « terre d’enracinement familial » où il décide d’installer sa famille en 1934 – dans le domaine de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises, en Haute-Marne. Mais c’est aussi une « terre de combat » où il s’est forgé une destinée de chef de guerre, dans l’enfer de Mesnil-lès-Hurlus et de Verdun – il est blessé le 2 mars 1916 à Douaumont d’un coup de baïonnette et fait prisonnier par les Allemands… « D’une certaine façon, on peut dire que de Gaulle est né à Verdun » constate Frédérique Neau-Dufour. Les voix de Verdun (700 000 morts, blessés ou disparus)  ont parlé. L’humiliation de cette captivité le décide à poursuivre le combat bien après la Grande Guerre : en 1919, il s’engage dans le corps expéditionnaire français qui part aider les Polonais – et il repousse l’Armée rouge sur la Vistule…

Si sa « spiritualité quotidienne et familiale s’enracine dans sa paroisse de Colombey-les-Deux-Eglises », le Général, fervent catholique, fait de fréquentes retraites hors de la pulsation du temps présent pour « se ressourcer et raffermir sa volonté » dans de hauts lieux de spiritualité dont le Mont Ste-Odile : « Il a besoin de retrouver la simplicité dans la prière ». Et « lorsque le vent de l’histoire se lève contre lui », le Général se tourne encore vers l’Est, sa « terre des exils » pour y « magnifier sa vocation d’exilé, dans le droit fil de son départ à Londres en 1940 »…

 

L’Est, terre de Mémoires

 

L’Est, province « perdue » puis à reconquérir, a marqué avec son sol, son climat et ses eaux d’une empreinte indélébile non seulement une histoire nationale mais aussi la littérature d’un pays – jusqu’à cette querelle bien « française » , lorsque le Syndicat national des enseignants du second degré (Snes) demanda à l’Inspection générale de l’Education nationale de retirer les Mémoires de Guerre (tome 3) du programme du baccalauréat littéraire 2010-2011…

L’ascendance maternelle du Général, constate Frédérique Neau-Dufour,  « le relie à l’Allemagne », dans ce qui fut le duché de Bade, tandis que son ascendance paternelle « s’enracine en Champagne ».

C’est dans cet Est marqué aussi en terre de conflictualité qu’il fait une bonne partie de sa carrière militaire pendant les deux conflits mondiaux, notamment lorsqu’il prend le commandement du 507e régiment de chars de combat implanté au quartier Lizé à Montigny-lès-Metz (septembre 1937) ou lors de la « drôle de guerre » à Wangenbourg lorsqu’il prend le commandement par intérim des chars de la Ve armée. C’est à Metz qu’il fait taper sur ses deniers le manuscrit de La France et son armée (Plon, 1938) qui consomme sa rupture avec le maréchal Pétain (1856-1951) – ce dernier lui en avait « passé commande » en 1925 pour le signer de son nom…

C’est dans l’Est que l’ancien combattant de Verdun  trouve vie et refuge, lumière et inspiration– c’est à la Boisserie qu’il pose les « bases de son action politique » et qu’il rédige ses Mémoires durant sa traversée du désert :

« La Boisserie est le lieu de coeur du Général, un lieu chargé d’âme et d’histoire  – et le gage d’une fiabilité. C’est l’anti-Elysé ( l’anti bling bling ?), les journalistes n’y étaient pas admis. Il y a vécu les moments cruciaux de sa vie, comme la mort de sa fille Anne en 1948. De Gaulle aime l’Est et ça lui correspond.»

Les livres du Lorrain Maurice Barrès (1862-1923) sont sur la table de chevet du jeune de Gaulle : « Il avait une culture littéraire immense. Il s’est nourri de la pensée de Barrès, dont il partageait le rapport à la terre, au territoire et aux morts – mais pas son antisémitisme. Ce n’était pas sa culture : son père avait pris parti en faveur du capitaine Dreyfuss. »

Bien sûr, il y avait aussi Péguy (1873-1914), Bergson (1859-1941) et Chateaubriand (1768-1848) – son grand modèle, lors de la rédaction de ses très polyphoniques Mémoires, perceptible par une certaine contagion stylistique et le recours à des métaphores aquatiques, au confluent de deux fleuves et de deux siècles… Si les Mémoires gaulliens sont parcourus par les grands accords de la littérature française, ils sont fondateurs aussi d’une légende nationale faite de certitudes bien établies (« de Gaulle conçoit l’Hexagone comme une donnée établie et concrète de l’existence de la France ») et de refus de la fatalité, telle qu’elle a été intériorisée par la conscience collective…

Jeanne d’Arc la Lorraine, la petite paysanne devenue chef de guerre pour restaurer le pouvoir royal, « s’impose aussi comme un personnage familier de son panthéon intérieur » et comme « emblème de la résistance nationale ».

En 1940, « l’autre homme du 18 juin », Winston Churchill (1874-1965) s’imaginant dans le rôle de son ancêtre le duc de Malborough défiant Louis XIV, attend  un « poids lourd » de la politique hexagonale (Daladier, Mandel ou Reynaud) pour la bataille d’Angleterre. Mais aucun ne vient. Alors, il accueille cet obscur sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, cet officier austère et hautain de l’Est qu’il considère aussitôt comme « l’un des rares hommes capables de forcer le destin »… Ils sauront dépasser leurs divergences pour s’entendre sur le sens de l’Histoire – notamment ce 3 janvier 1945 lorsqu’ils s’opposèrent aux Alliés qui voulaient abandonner Strasbourg après la foudroyante contre-offensive du maréchal von Rundstett…

Depuis, aucune autre province n’a reçu autant de fois la visite du Général (douze en Alsace) – c’est sur cette terre qu’il éprouve « l’un des liens où la conscience nationale parle plus fort qu’ailleurs »…

Dans son discours prononcé à Epinal le 29 septembre 1946, le Général considère les Vosges comme « l’un des môles de la patrie » : « Le môle est un ouvrage en maçonnerie qui protège l’entrée d’un port. C’est par là que ça tient… Dans ce discours, il esquisse les grands traits de la Ve République. » C’est à Strasbourg, ville qui « symbolise son oeuvre de libération »,  qu’il présente le 7 avril 1947, sur le perron de l’Hotel de Ville, le Rassemblement du Peuple français (RPF), son mouvement « inventé au plus profond de la Haute-Marne » qui triomphe aux élections municipales mais dont la dynamique s’étiole sous le tir de barrage des caciques de la Ive République. Commence alors sa « traversée du désert »…

L’Est est sa base arrière pour un « retour aux affaires » : lorsque l’agitation gagne l’Algérie, le petit village haut-marnais devient une « zone politique névralgique, au même titre que Paris ou Alger ». C’est ainsi que le reclus de Colombey ouvre encore, en ce printemps 1958, l’une des rares parenthèses lumineuses de l’histoire de son « cher vieux pays » tant de fois meurtri et fait figure de phare dans la tragédie d’un siècle…

C’est dans l’intimité de la Boisserie que le président de Gaulle reçoit le chancelier Adenauer (1876-1967) le 14 septembre 1958 :

«  C’est un geste hautement stratégique par lequel un « vieux Français  recevait un vieil Allemand » pour faire l’Europe en toute simplicité. Il avait l’intuition que le cadre d’une maison familiale sans dorures ni protocole a plus de signification que n’en aurait eu le décor d’un palais. Cet acte fondateur de septembre 1958 marque le début d’une relation qui va au-delà de la simple démarche politique. Après ce « coup de foudre » initial, les deux hommes se rencontrent quinze fois encore en tête-à-tête jusqu’à la consécration de Reims les 7 et 8 juillet 1962 : l’image des deux hommes débout dans la nef de la cathédrale est devenue une icône symbolique du rapprochement franco-allemand, au même titre que la rencontre à Colombey-les-Deux-Eglises. »

 

Dans les pas du Général

 

Frédérique Neau-Dufour naît à Bujumbura au Burundi, où son père, Georges Neau, était… professeur d’histoire-géographie coopérant. Ainsi, sa vocation est toute trouvée au service de la transmission d’une mémoire : « J’aime cette matière, si proche de la littérature et des sciences humaines. »

Elle grandit en Afrique comme dans un jardin puis, de retour dans son Anjou familial, elle fait Sciences Po Paris, passe son agrégation d’histoire et consacre sous la direction de Michel Winock une thèse à Ernest Psichari (1883-1914), le petit-fils d’Ernest Renan sacrifié à l’absurdité de la Grande Guerre – un travail universitaire prolongé par la publication de Ernest Psichari, l’ordre et l’errance (Cerf, 2001) : « Je suis intéressée par l’histoire coloniale, intellectuelle et militaire ainsi que par les changements d’univers. Il se trouve que son parcours et sa personnalité recoupent tous mes centres d’intérêt. Psichari, spécialiste de l’Afrique, était un converti à l’armée et au catholicisme. »

La jeune enseignante découvre le Général au moment de son entrée en 1998 à la Fondation Charles-de-Gaulle comme chargée de recherche – une nomination qui oblige, comme l’uniforme : « Pour ne pas l’affronter directement, je l’ai abordé en écrivant des livres sur les femmes de sa vie : sa nièce, la résistante Geneviève de Gaulle-Anthonioz, fondatrice d’ATD-Quart Monde, puis sur son épouse, Yvonne… »

Ainsi paraissent Geneviève de Gaulle Anthonioz, l’autre de Gaulle (Cerf, 2004, Prix de littérature religieuse et Prix de la biographie de la Ville d’Hossegor) et Yvonne de Gaulle (Fayard, 2010,), les tous premiers ouvrages consacrés à ces deux personnalités, suivis par La Première Guerre de Charles de Gaulle 1914-1918 (Tallandier, 2013) – et ainsi se scelle son compagnonnage avec l’un des plus grands Français de tous les temps…

Conservatrice de la Boisserie puis « conseiller mémoire » auprès du Secrétaire d’Etat Hubert Falco alors chargé des Anciens Combattants (2009-2010), elle dirige le Centre européen du résistant déporté (CERD, 2011-2019), situé sur le site de l’ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof et s’attache à oeuvrer sur le traumatisme d’une région dans sa relation à sa « communauté nationale ». Un « lieu de mémoire » pour immuniser contre l’étrangeté face à son passé ?

Frédérique Neau-Dufour publie cette année, sous la direction d’Etienne de Montety, Dans la bibliothéque de nos présidents, ce qu’ils lisent et relisent (Tallandier) ainsi qu’une bande dessinée en trois volumes (chez Glénat)  consacrée au souvenir de la haute figure du Général qui continue de l’irriguer comme une pulsation continue d’avenir : « Le général de Gaulle fait une unanimité troublante dans tout le spectre de l’offre politique. Il reste une référence car il incarne des valeurs comme l’honneur, la grandeur, la capacité à rassembler. On n’a jamais fait le tour de sa pensée dense et riche ni de son rayonnement intellectuel. Il a pensé toutes les facettes de la France, il a nourri une vision et l’a mise en oeuvre en allant jusqu’au bout… Sous sa présidence, la France avait une voix qui comptait dans le monde. Depuis, les équilibres géopolitiques ont bien changé, le dispositif social dont il nous a dotés est mis à mal et il y a sans doute de nouvelles manières d’instaurer une souveraineté…»

En novembre prochain, elle publiera un recueil des lettres de condoléances qu’Yvonne de Gaulle avait reçues après le 9 novembre 1970 – une date et un pélerinage désormais incontournables dans la vie politique. Une religieuse écrit ainsi à la veuve du Général : « Les 50 000 messes et plus offertes à Dieu pour le bonheur éternel de sa grande âme me permettent de le voir dès maintenant près de Jeanne d’Arc et de Saint Denis ».

Autant de livresques promenades retrospectives déroulées en cheminement initiatique comme pour ranimer un grand rêve – il y a des rencontres qui assignent et dont les charmes ne s’épuisent guère dans les incertitudes suscitées par la marchandisation et la « mise en données » intégrales du monde et de la vie. Marc Bloch (1886-1944) ne rappelait-il pas que l’histoire est une interrogation du présent vers le passé ? N’y aurait-il pas de nostalgiques interrogations vers une histoire pas si lointaine d’insoumission, de résistance et de foi agissante qui, ramenée à l’air libre,  conserverait encore et toujours le pouvoir de « sauver » ?

 

Frédérique Neau-Dufour, De Gaulle l’Est, La Nuée Bleue, 254 p., 30 €

 

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La bonne vieille roue millénaire peut-elle être considérée comme un « marqueur de la notion de progrès »? Raphaël Meltz l’analyse dans ce sens-là – et comme symbole aussi d’une « fuite en avant d’un monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». Ainsi, il emmène ses lecteurs dans une véritable histoire des civilisations. Avec un éclairage érudit et particulier sur celles qui ont préféré – ou su s’en passer…

 

 

Au commencement de son aventure vitale, l’homme expérimente la bipédie, apprend à manipuler le feu et à fabriquer des « outils de pierre standardisés ». Puis il repousse les limites de sa vélocité et étend sa mobilité en découvrant le mouvement rotatif.

Une intuition motrice lui fait inventer la roue quelques centaines de milliers d’années après l’invention de ses premiers outils, vers le quatrième millénaire avant notre ère, quelque part en Mésopotamie. Mais d’autres pistes privilégient le territoire de l’actuelle Pologne, ou encore de la Slovénie voire de l’Ukraine : « il semble possible qu’en différents endroits, autour de – 3500, on ait l’idée d’utiliser le mouvement circulaire comme mouvement translatif »…

La roue aurait donc connu trois centres d’émergence et d’invention simultanés, de Sumer au nord de la mer Noire… En ce temps-là l’homme construit les premières cités et mesure ses échanges commerciaux avec un « système pictographique » – c’est « la naissance de l’écriture au début limitée à de simples pièces comptables »…

« La roue est une notion politique, rappelle Raphaël Meltz : c’est un objet qui n’est pas inné dans une société donnée, et un objet dont l’acquis entraîne une série de conséquences  qui vont transformer en profondeur ladite société »…

La roue est la pièce maîtresse et la mère de toutes les technologies à venir  pour peu qu’elle soit combinée à autre chose – ou à d’autres roues : d’abord, elle permet à l’homme de faire passer les charges lourdes de ses épaules à un système par roulement. S’il roule et traîne ses charges, il les fait aussi traîner par plus fort que lui et fait transporter ce qu’il ne peut transporter avant de se faire transporter lui-même…

Le traineau permet de faire tirer de lourdes charges par des bêtes de somme. Du roulement des charges au rouleau, l’homme arrive à la roue véhiculaire puis aux machines de transport  – et à la route, d’abord sur les pistes des bêtes. Ces pistes s’élargissent en routes avec l’avancée des échanges marchands. D’abord, il y a la route de l’ambre qui traverse l’Europe à l’âge du bronze. Et puis il y a la route de la soie par laquelle les Chinois vendent leurs tissus aux Persans. Justement, les Perses de l’époque sassanide ne connaissaient-ils pas l’usage de la roue… pour finalement y renoncer ?

 

Des mondes sans roue

 

Lorsque les conquistadors découvrent l’Amérique des Aztèques, il trouvent un continent sans roue – « personne n’utilisait le mouvement rotatif ». Ils sont subjugués par une civilisation à l’agriculture et l’urbanisme évolués dont le génie s’exhale tout particulièrement dans la magnifique cité de Tenochtitlan. Si leur production agricole est abondante, les Aztèques n’ont ni char de guerre ni chariot ni charrette ni même brouette – « rien qui utilise une roue pour avancer »…

Mais la roue ne leur « manquait » pas pour « cultiver de quoi nourrir l’immense population de la vallée de Mexico »…

Et pourtant, les archéologues ont découvert des jouets d’enfants mexicains montés sur roulettes en parfaite « représentation miniature et fonctionnelle d’un véhicule à roues ». Raphaël Meltz souligne « l’un des plus grands mystères de l’histoire de l’humanité » : « comment peut-on jouer à faire rouler un véhicule sans jamais faire rouler un véhicule » ? La civilisation précolombienne aurait-elle refusé la roue et les jouets à roulettes auraient-ils été des « objets rituels » ?

L’écrivain avance son hypothèse : « les peuples précolombiens (en l’occurence les Aztèques) ont choisi de ne pas utiliser la roue parce qu’ils ne voulaient pas du développement technologique qu’elle incarnait »…

Ainsi, les peuples de ce continent auraient refusé d’être pris dans la roue du « progrès » perpétuel pour la simple raison que leur économie réelle ne se serait pas accommodée de la  fuite en avant et des surenchères qu’ils anticipaient ?

Ils avaient même anticipé l’invasion espagnole à venir,  en voyant un présage dans le ciel – une « empreinte entre vert et rouge, ronde comme une roue de charrette »… Le signe des malheurs à venir avait bien la forme d’une  roue – des malheurs dont les embouteillages et engorgements inextricables de la Mexico actuelle, « entièrement centrée sur la roue automobile », constituent la manifestation ultime… En somme, « l’ensemble des Indiens d’Amérique, des Tupi-Guarani aux Aztèques, n’avaient pas besoin de roue pour vivre » – « ils n’en manquaient pas : ils n’en avaient pas besoin »…

Servi par une vertigineuse érudition, Raphaël Meltz fait saisir  ce « glissement d’un monde sans roue à un monde avec roue » – et  tout ce que cela implique en termes d’enjeux civilisationnels…

Le refus de la roue traduirait-il le refus de « l’accumulation de marchandises » et d’une « connaissance cumulative qui risquait d’entraîner la société dans la spirale d’une croissance qui n’avait plus de valeur morale » comme l’analyse Alain Gras ?

Les exemples d’autres civilisations sans roue sur la plus grande partie des terres émergées d’alors, autour de 1500 de notre ère, montrent qu’elle n’est pas une « nécessité pour qu’une société harmonieuse se développe »…

 

Des civilisations « clouées à la roue »…

 

Longtemps, l’homme avait vécu « selon la nature », se mouvant dans un domaine défini par sa vélocité pédestre, les rythmes de son corps puis la traction animale.

L’art militaire suscite au quinzième siècle les premières tentatives d’applications d’une transmission mécanique au mouvement des roues d’un chariot d’assaut.

Ainsi, l’innovation militaire a fait tourner les roues d’un « progrès », redouté par les civilisations précolombiennes, qui embrasera la planète à partir du mouvement rotatif.

Longtemps art mondain réservé aux privilégiés, le voyage (par voie maritime ou terrestre) se généralise. D’abord, il s’embourgeoise au XIXe siècle puis se « démocratise » durant les Trente Glorieuses avec la motorisation de masse qui promeut la voiture comme objet de désir – une « maladie infantile » déplorée par d’éminents penseurs.

La mobilité sans effort devient un idéal d’émancipation pour tous voire une fin en soi avant de peser désormais comme une injonction qui aliène, entrave et lamine ceux qui désormais la subissent. Le sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) avait déjà identifié le temps des déplacements comme du temps contraint dont l’étirement dévore le temps des loisirs… Devoir « se bouger » (pour chercher à… « s’en sortir » ?), avec le sentiment de toujours « manquer de temps », n’empêcherait-il pas d’avancer dans sa vie ? Ivan Illich (1926-2002) déplorait cette énergie « brûlée en une immense danse d’imploration pour se concilier les bienfaits de l’accélération mangeuse-de-temps »…

Longtemps « confiné » dans une proximité piétonne de son domicile, l’humain s’est arraché à son ancrage naturel et au rythme sensible de ses déplacements pour « accéder au  monde » par ses extensions motorisées – avant de découvrir que ce qui faisait monde a été laminé aux dimensions d’un non-lieu consumériste, individualiste et globalisé, hypernormé et … hypermobile suspendu dans l’apesanteur d’une bulle d’irresponsabilité toujours à un doigt de son éclatement. Rouler pour perdre sa vie à… « gagner du temps » aussitôt reperdu en déplacements ? Se déplacer ou se faire déplacer au cours d’une vie réduite à une petite « affaire » de trajets dans un monde en fuite perpétuelle ? Mais fuir sera-t-il encore possible dans ce monde réduit à l’état de décharge ?

Le « dogme du progrès technologique » ne consiste-t-il pas à « délester l’homme de sa capacité à transporter son propre poids avec sa propre énergie » ? Mais que s’agit-il de fuir si vite pour… se précipiter vers sa propre destruction ?

« Abolir les distances est le fantasme ultime d’une société lancée dans son emballement technologique » souligne Raphaël Meltz qui pointe le même paradoxe avec l’addiction aux technologies numériques : « alors qu’elles sont censées être plus rapides et efficaces que les pratiques qu’elles ont remplacées (lettres, queues aux guichets des services publics, etc.), nous éprouvons néanmoins le sentiment permanent de manquer de temps dans nos journées ultraconnectées ». Accablé d’injonctions à « se bouger » et se transporter dans le monde réel, l’individu postmoderne est assigné de surcroît aux fausses nécessités du « transport numérique », « de la course vers toujours plus de clics, de messages, de like, de pouces levés »  dans ce mouvement affolé et perpétuel d’une roue du hamster décentrée sortant le vivant de son axe…

Pour l’écrivain, « le salut ne peut venir que du vélo » – la roue de bicyclette qui emmènerait vers une toute autre direction et un autre modèle de civilisation. Elle pourrait même envisagée comme solution pour « refaire de Mexico une ville aussi harmonieuse que l’était Tenochtitlan »…

Si le mouvement de la révolution industrielle perpétuelle est en train de se passer de la roue avec les transports à sustentation magnétique, ne serait-ce pas le moment de redécouvrir cette autre roue véhiculaire – histoire de renouer avec un rythme sensible de déplacement perdu de vue avec la civilisation automobile ? Le vélo, seul mode de « transport mécanisé » et écologique, n’incarne-t-il pas l’idée d’un « mouvement permanent pour ne pas tomber », à l’image d’une société occidentale « incapable jamais  de renoncer à aller toujours de l’avant » ? Une idée et un mode de locomotion compatibles, somme toute,  avec le capitalisme pour lequel il ne saurait y avoir de « salut dans l’arrêt » ni d’ « équilibre au repos » : ne s’agit-il pas de toujours « avancer pour demeurer » ?

Avancer, certes, mais à un rythme soutenable… Exit la fausse solution hypernuisible de la voiture électrique : « comme si ne plus émettre de CO2 était le seul enjeu, comme si utiliser de l’énergie nucléaire était la solution : plutôt que de détruire le climat, choisissons de souiller nos sous-sols, rivières et océans pour les cent mille ans à venir »…

Les stimulantes réflexions de Raphaël Meltz susciteront-elles un mouvement de conscience semblable à un grand changement de marée dans nos valeurs, de nature à remettre l’automobile à sa place (de plus en plus marginale…) et notre avenir commun sur ses pieds ?

 

(Journal à périodicité très aléatoire, compte tenu de la grande incertitude des temps…)

 

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

 

Raphaël Meltz, Histoire politique de la roue, La Librairie Vuibert, 283 p., 23,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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Comment les images accèdent-elles à l’inoubliable ? Le philosophe, dramaturge et critique d’art Jean-Christophe Bailly analyse leur essor dans l’histoire humaine – et « ce qu’elles nous font »…  Leur efficience, leur  force de convocation et de suspension, bien loin de nous maintenir à la surface des choses, nous aimantent vers une rencontre décisive avec nous-même dans un agencement des présences.

 

Aime-t-on l’art ou les images ?

L’histoire de l’humanité se confondrait-elle avec celle de l’art ? Depuis les temps pariétaux, elle se révèle et se lit dans une formidable fabrique d’images qui se perpétue jusqu’à la postmodernité désymbolisée de notre prétendue « civilisation de l’image ».

Si l’art produit des images, celles-ci relèvent-elles nécessairement toutes du domaine artistique ? Toutes les images ne manifestent certes pas la force d’ébranlement de l’oeuvre d’art – cette mise en visibilité du monde sensible…

Elles font partie de notre décor jusque dans nos foyers, le façonnent et nous conforteraient même dans notre inattention au monde… Alors,  « comment se fait-il qu’il y ait de l’art » qui, soudain, nous saisit, nous ouvre le monde et nous « provoque à être » comme dans une expérience augmentée de la réalité ?

 

Arrêt sur images

 

L’image interrogée par Jean-Christophe Bailly « en tant que pure surface et simultanément sondée en tant que profondeur » est celle qui exhale toutes ses potentialités pour nous assurer, au-delà de sa fixité, d’un voyage infini – c’est l’image-suspens qui arrête la trépidation des affaires humaines en un embarquement immédiat :  « Le monde s’arrête dans l’image, l’image est du monde arrêté. Sortie de l’être, l’image est un pur en allé, mais cet en allé se suspend, se tient dans l’immobilité qui sera son voyage »…

Une image accomplie, serait-ce « du temps arrêté » mis en acte et en oeuvre  ? La matière d’une image réussie, serait-ce « un extrait de monde saisi dans un instant ou une idée du monde venue se fixer dans une composition »?

C’est tout cela à la fois et bien plus encore dans cette matière vivante, hantée par l’énigme, qui nous invite à une montée vers le mystère et à une rencontre avec soi : « Le visible comme le distinct est partout mais la part qui revient à l’image c’est de détacher le visible de lui-même pour le rendre distinct, pour le faire sonner ou résonner en tant que visible »…

Loin d’être purement illustratives, les images sont toujours plus que ce qu’elles représentent, serait-ce dans l’actuelle inflation du visible et du montré dont le flux ne laisse aucun répit à la construction d’un regard. Elles agissent sur nous à la manière d’un mode de la connaissance, nous conviant à un voyage dans l’intelligence du visible et du vivant.

Enseignant à l’ Ecole nationale supérieure de la Nature et du Paysage (Blois), Jean-Christophe Bailly réunit en 13 chapitres (issus d’articles, de conférences et de préfaces) et trois parties une réflexion ample sans frontières disciplinaires qui s’invente au fil de ses intuitions et de ses fulgurances poétiques en un buissonnant chemin de désir (1), passé ce rappel avec ses mots-clés en guise de guide de navigation : « La caractéristique générale des images est qu’elles ne sont pas premières, qu’elles sont toujours, quelles qu’elles soient, images de quelque chose. L’ensemble de ces choses dont il peut y avoir image, nous l’appellerons l’imageable. Et l’ensemble des images effectuées, passagères ou retenues, l’imagé. L’un et l’autre sont infinis, et vivre c’est traverser ces infinis, c’est sans fin passer de l’un à l’autre. »

« L’imagement » désigne « les processus qui conduisent aux images et les chemins qu’elles suivent pour instiller dans la pensée la puissance de leur silence »… Autant de manifestations de « l’intelligence de la main » et de tracements sensibles d’une visibilité intelligible, entre le « geste inaugural » de ces mains tracées voilà trente mille ans sur les parois d’une grotte dessinant la « possibilité même de la figure » en même temps que la surface du monde et ces « traces déposées, rendues possibles par des techniques d’où la main, comme telle, est absente », apparues au début de la révolution industrielle.

Mais il s’agit toujours de ce qui tend vers son essence lorsque le geste de l’art le touche au plus près – ce qui « a échappé au temps vivant », ce « quelque chose de la vie qui a été saisi » – et « nous regarde » lorsque l’oeil s’ouvre, lorsqu’un regard se forme et se pose…

 

 

« Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel » (Rodin)

 

 

La représentation figurée aurait-elle été inventée avant notre ère par Dibutade, la fille d’un potier de Corinthe ? Pline l’Ancien (23-79 après J.-C.) raconte qu’elle aurait détouré l’ombre de son fiancé qui s’en va, « projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne ». Puis demandé à son père d’en remplir les contours de glaise. Ainsi entendait-elle retenir son image et conjurer son absence à venir… Le portrait serait-il né là ?

On mesure là « l’intérêt de son geste, qui lie le dessin au contour et le contour à l’ombre, ce qui revient à légitimer la figuration par le recours à une structure indicielle, exactement comme ce sera le cas pour la photographie ». Deux millénaires plus tard, Nicéphore Niepce (1765-1833) produit, par un procédé d’impression lithographique sur une presse à air chaud, les premières images fidèles et inversées de la réalité…

Entre le récit d’origine de l’art pariétal et celui de Pline, faut-il choisir ? « Ce qui est convoqué de la sorte, c’est peut-être moins la venue de l’art que la fabrication de sa possibilité, que la constitution lente et sans visée, sans telos, de son champ d’immanence ».

Si  la station debout a posé « l’homme dans le monde comme une vigie », est-ce par ce geste s’ignorant acte de création artistique qu’il aurait entamé voilà trente mille ans son processus de maîtrise du réel et donné là des oeuvres de si longue « dormance » dont « le sens ne s’éveille que des siècles après qu’elles ont été produites » ? Lecture instantanée d’un monde, les images seraient-elles la plus ancienne langue commune à l’humanité ?

Arrive le temps de « l’emprise fascinée de l’Oeuvre » (en majuscule comme le titre du roman de Zola)  où l’artiste entend créer des oeuvres immortelles dérogeant à la loi du vivant, soit en suivant la voie d’un « art détaché de tout ce qui n’est pas sa propre et solitaire résonance » soit au contraire celle d’un art « cherchant à rassembler dans son action la vitalité des contenus sociaux et le mouvement même de l’Histoire ».

C’était jusqu’au XIXe siècle cette volonté d’Oeuvre doublée d’une volonté de puissance. Puis arrive un autre temps qui se libère de la « hantise de l’oeuvre », qui ouvre « le champ d’une destitution du régime de l’oeuvre et de sa forme ultra, le chef d’oeuvre » – un temps où l’oeuvre passe de la représentation des choses à sa constitution en signe libre et ouvert – en un « horizon que le chemin ne rejoint jamais ».

Désormais, « le chemin vers l’oeuvre supplante l’oeuvre, l’oeuvre qui était le placement absolu (le socle, la capitalisation) ne tient plus en place, n’a plus d’emplacement : elle est comme un ballon que l’on cherche à attraper en nageant et que le mouvement même de la nage continue à éloigner ». C’est ce processus que Bailly appelle un « brouillon général », empruntant le terme à Novalis (1772-1801) qui désignait « l’état inachevé et disséminé de son projet d’encyclopédisation ».

Désormais, on ne regarde plus une image pour son seul sujet mais on y cherche le temblement des signes qui sont en jeu comme dans le prolongement méditatif d’une métaphore oublieuse de son origine… Le référent est laissé au spectateur selon sa sensibilité – à sa capacité d’exercer une vision… Antoni Tàpiès (1923-2012) écrivait : « La réalité que rencontrent les yeux est une ombre bien pauvre de réalité »…

Si les images se lisent autant qu’elles se regardent, elle convient autant à un art de vivre qu’à un voyage dans l’art. Le chantier est ouvert… Depuis que le culte des images a investi l’histoire humaine, la prétendue « civilisation de l’image » a dissout la médiévale « civilisation du regard » dans la sursaturation et la volatilité d’un video ergo sum techno-zombifié comme elle a dissous le « Réel » dans sa stimulation informatique.

Plus que jamais, l’élaboration d’une oeuvre et la préservation d’une « civilisation » nécessitent la permanence de l’esprit forgeant ses outils dans son univers imaginal poétiquement habité en demeure authentique. C’est l’enfance de l’art dans la rencontre de l’instant inspiré et des âges incalculables.

 

  • « chemin de désir » est le nom que donnent les urbanistes aux sentiers qui se forment graduellement sous les pas des marcheurs, des animaux ou des cyclistes, parallèlement aux infrastructures prévues à cet effet…

 

Jean-Christophe Bailly, L’imagement, Fiction & Cie/Seuil, 256 p., 20 €

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Et s’il suffisait d’une mélodie entraînante et de mots simples qui mobilisent pour faire advenir « les beaux jours »? Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »…

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur  joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine.

Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit  dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans…

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »… Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut  pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC.

Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire…

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands… Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

 

 

En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ».

De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance.

Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe.

Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier…

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française.

En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ». Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure.

Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire  dont il n’est pas l’auteur… Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français. Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc.

Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence… Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Celle qu’écrivent toujours les plus déterminés…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

 

 

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Une jeune révoltée d’autrefois, Rirette Maîtrejean (1887-1968), s’est arrachée à sa condition pour devenir l’une des chevilles ouvrières du mouvement anarchiste.

 

« Plutôt l’amour sans le mariage que le mariage sans l’amour » trépigne la petite Rirette à tout juste seize ans. En ce printemps 1903, elle venait de perdre à la fois son père Martin, un vaillant entrepreneur de maçonnerie emporté par une entérite et son grand-père Léonard, inscrit comme chiffonnier sur les registres de l’hôpital de Tulle.

Voilà ses projets d’études à l’Ecole normale bien compromis. Elle rêvait juste de devenir institutrice… Et voilà Jeanne, sa désormais veuve de mère, une fille de cultivateurs âpres au travail sur une terre où le roc affleure, qui insiste pour la marier… Histoire de  lui assurer un semblant de subsistance en cette époque qui n’était belle que pour les biens-nés emportés au trot de leurs beaux équipages hippomobiles.

Pour la petite brune bouclée au visage rond et volontaire, les partis se bousculent au portillon mais elle se cabre : contracter mariage dans ces conditions, ne serait-ce pas s’adonner à la plus hypocrite des prostitutions ?

Pas question de laisser à quiconque le droit de décider de sa jeune vie. La petite, née Jeanne Estorges, a adopté le diminutif de son deuxième prénom. Elle décide de changer cette aride réalité corrézienne en une autre, bien plus aventureuse et tintante, sur les pavés de la Ville-lumière. Elle a eu son enfer, elle aura son paradis ! Un matin d’hiver 1904, elle monte dans un train pour Paris. Elle avait tant rêvé de la capitale, celle-ci est tellement plus vraie dans sa tête emplie de lectures que son désolant coin de campagne… Elle ne serait ni ouvrière ni épouse de cultivateur, elle avait bien trop d’éducation pour ça !

Paris s’enivre d’absinthe, d’Art nouveau et de fêtes cruelles, mais Paris lui donne sa chance – à commencer par celle de poursuivre son interruption interrompue et d’élargir ses connaissances. Rirette découvre les universités populaires qui permettent aux humbles de recevoir l’enseignement d’intellectuels éminents et suit le soir les cours d’études sociales à la Sorbonne. Comme nombre de jeunes filles de son âge qui refusent « le sort que la société leur réserve, entre mariage et exploitation », elle fréquente les Causeries populaires et rencontre l’ouvrier sellier Louis Maîtrejean. Elle l’épouse en septembre 1906 et lui donne deux filles, Chinette et Maud – « aimer hors des cadres convenus » n’assure pas nécessairement de techniques contraceptives infaillibles…

 

Amours libres et libres pensées

 

Leur milieu prône la liberté sexuelle et la camaraderie amoureuse. Rirette s’éprend de Maurice Vandamme (1886-1974), un étudiant en médecine « amour-librettiste » et conférencier apprécié qui signe « Mauricius » des chroniques dans l’hebdomadaire l’anarchie (avec un « a » minuscule) fondé en avril 1905 par Anna Mahé et l’autodidacte Libertad (1875-1908). Elle quitte son mari au printemps 1908 pour vivre la belle aventure avec Mauricius avec qui elle partage un pavillon au bord de la Seine, à Champrosay, ainsi que la direction du journal.

Dans ce paradis pour peintres (Delacroix y avait son atelier), elle se retrouve plongée au coeur d’un des plus sanglants conflits sociaux de la Belle Epoque, avec la grève des ouvriers des sablières de Vigneux-Draveil.

Retournés à Paris, les amants donnnent des conférences itinérantes. Grâce à celles-ci,Rirette rencontre un jeune Russe, Victor Kibaltchiche, qui allait devenir célèbre sous le nom de Victor Serge (1890-1947). Elle assure avec lui, à partir de juillet 1911, la direction de l’anarchie transférée à Romainville.

Si les anarchistes méprisent « l’argent », celui-ci n’en constitue pas moins un problème pour qui veut vivre libre, sans entraves… Inquiétée à cause des crimes motorisés de la « bande à Bonnot » que Victor avait soutenus dans l’anarchie, Rirette se retrouve en préventive à Saint-Lazare pour deux Browning provenant du hold-up d’une armurerie, retrouvés chez elle lors d’une perquisition le 31 janvier 1912… Acquittée au bout d’un an, elle voit ses « souvenirs » (remaniés par un journaliste…) publiés en août 1913 sous forme de feuilleton estival dans Le Matin… Ce qui lui vaut de durables inimitiés dans le milieu anarchiste…

Elle ne renie rien de ses principes et travaille comme dactylographe et correctrice chez l’imprimeur Issac Rirachowsky puis à Paris soir. Après la révolution d’Octobre, Victor retourne en Russie et Rirette adhère au Syndicat des correcteurs, où les anarchistes sont bien représentés.

Sa fille Maud, devenue couturière, épouse en 1932 un photographe espagnol, José Aulestia et Chinette, secrétaire chez la couturière Elsa Schiaparelli, épouse un photographe français, Raymond Ubel. Rirette s’installe au Pré-Saint-Gervais, dans les HBM de la Seine, l’une des premières cités-jardins de la banlieue parisienne. Correctrice à Libération, journal créé durant l’Occupation, elle sympathise avec le jeune Albert Camus. En pleine Guerre froide, elle a la douleur d’apprendre la mort, survenue le 17 novembre 1947, de son camarade de lutte Victor Serge durant son exil mexicain – il y avait fui la terreur stalinienne et la persécution du Guépéou…

Jusqu’à la fin de sa vie vouée à la circulation des idées, elle poursuit son travail de correctrice. La cécité la gagne et elle s’éteint le 14 juin 1968 à l’hospice de Limeil-Brévannes – elle avait maintenu sa flamme indomptée juste pour entendre ses idéaux de jeunesse tenir enfin le « haut du pavé » dans les clameurs de la rue…

Depuis ses seize ans, elle refusait de se meurtrir davantage aux arêtes de ce qu’une « réalité » établie par d’autres peut avoir d’offensant et d’attentatoire à la dignité humaine. Sa réalité à elle refusait de baisser la tête et les bras, de courber l’échine et de se fondre dans « la vie piétinante de la multitude » – la seule que leur réservait une société « si dure aux femmes et aux pauvres ».

Son feu ne s’est pas éteint sous les cendres de tous les avenirs volés, à l’heure du précariat généralisé où une humanité « diminuée » découvre cette vérité énoncée par son contemporain parfait, l’écrivain communiste Louis Guilloux (1899-1980) : « La vérité, ce n’est pas qu’on meurt : c’est qu’on meurt volé ».

Anne Steiner, Les En-dehors – anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », L’Echappée, 248 p., 19 €

 

 

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La rencontre d’une jeune héritière américaine et de la reine des courtisanes de la Belle Epoque, alors « meilleur article d’exportation de la France », constitue l’un des plus brûlants romans d’amour célébré en son temps. L’édition de 172 lettres inédites de la correspondance amoureuse de Liane de Pougy (1869-1950) et Nathalie Clifford Barney (1876-1972), établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, fait revivre  « l’ivresse solaire de deux pionnières », à leur manière, de la libération des femmes dans une société que l’on ne disait pas encore « hétéronormative ».

 

Cela se passait au temps du trot, des beaux équipages hippomobiles amenant de belles dames au Bois, en une époque que l’on disait si Belle, juste avant la Grande Guerre… C’est là, au Bois de Boulogne, que Nathalie Clifford Barney, une blonde et intrépide Américaine de vingt-trois très tendres printemps, entrevoit, alanguie dans sa victoria en cet hiver 1899, la Belle d’entre toutes les belles – celle dont la « sveltesse angélique » et la diaphane apparence la brûlent vif au coeur. Incontestablement, Nathalie voyait la « plus belle femme du siècle», l’objet de « désirs universels » qui faisait chavirer toutes les têtes couronnées des deux hémisphères, celle qui incarnait en sa personne « les Etats-Unis de l’Europe galante » – elle entrait dans l’histoire de la courtisane de haut vol Liane de Pougy, alors dans la splendeur rayonnnante de sa trentième année, et dans l’histoire de la littérature.

La jeune Américaine fait le siège de l’hôtel particulier de la Belle, sis au 13 rue de la Néva (8e), lui envoie des poèmes accompagnés d’un déluge de lys et de ces mots insistants : « D’une étrangère qui ne voudrait ne plus l’être pour vous ».

Enfin, la reine du Tout-Paris lui accorde rendez-vous le 14 février 1899, jour de Mardi Gras. Nathalie commande un fort seyant costume  de page en velours vert amande à la maison Landolf, se présente à son idole en messagère de l’amour envoyée par Sappho « pour servir sa divine beauté » – et tombe sous son emprise…

La suite, c’est une « histoire de baignoires » – celle où Liane « trempait comme une rose » ou celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet. Nathalie a obtenu sans doute bien plus qu’elle n’espérait de sa « fleur-soeur » et se retrouve de surcroît couchée sur papier dans Idylle saphique, le roman que Liane tira de leur histoire si peu commune – il est vrai que la Belle d’entre toutes les belles ne se « réduisait pas à un physique », à en juger l’esprit « vif et assuré » de ses lettres comme de ses livres…

 

« Quelle prostitution pour une fleur ! »

 

Après un mois d’une liaison sans nuages parcourue par « le frisson du Beau » et moult « joies d’âmes », rappelle dans sa préface Olivier Wagner, le conservateur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France qui a sorti cette correspondance inédite d’un long silence, « Nathalie connut encore la grande angoisse de ne pouvoir apercevoir son amante que dans des moments volés, devant aussitôt céder la place à une plus solvable clientèle »…

Ce qui les rapproche, c’est leur détestation de l’Homme – de la bête velue voire ventrue, « l’être le plus laid de la terre » mais si prompt à imposer son désir, comme l’exprime Nathalie qui souhaite avec Liane une vie qui ne serait pas « une suite de devoirs envers la bête pour la bête »… Car, c’est bien connu, « l’homme descend du singe et la femme des anges »…  Mais cette bête-là en haut-de-forme est un aliment complet pour Liane dont le quart d’heure est évalué à 120 000 francs or, bien sonnants et trébuchants – au moins ces animaux dorés sur tranche ont-ils le bon goût de convoiter cette beauté sur laquelle ils sont si peu assurés de leur empire…

Dès l’été 1899, Nathalie reproche à son ensorceleuse : « Tu peux pourtant te payer le luxe d’aimer les gens pour ce qu’ils sont, en dehors de ce qu’ils peuvent te donner. Tu ne vois pas cela et voilà pourquoi j’en veux tant à ta vie qui met tout dans une balance de fausses valeurs. »

Elle reproche aussi à celle dont la « lassitude ne connaît pas la résistance » de se sentir  « obligée de lui faire de la peine afin de faire plaisir aux autres » : « Tu vas encore livrer mon culte, ton fragile corps aux impies »… Et Nathalie soupire encore : « J’ai tant envie de te tenir tout près et de me pâmer d’extase en regardant la longue étendue frêle de ton corps, souple et replié, serpentin et exaspérant. Et la douceur de ton regard me donne envie de pleurer ! Lilly adorée, ta beauté me change en bête fauve et en apôtre. Je suis  divisée entre le désir de mordre et de me prosterner ! »

La belle Lilly, aguerrie par une décennie de haute courtisanerie, répond à son « rayon de lune », à sa « suave fleur de lin » : « Tu sais très bien que si j’avais de quoi vivre et pour toujours jamais un homme ne m’aurait touchée. Ta clarté n’est pas assez brillante ni sûre, Moonbeam, pour me guider en ligne droite ».

Le biographe des deux belles, Jean Chalon (dépositaire du legs de Nathalie Barney), souligne que Liane incarnait trois femmes à la fois : la courtisane, l’artiste (elle se produisait aux Folies-Bergères ou à l’Olympia) et la romancière.

Toutes deux appartenaient, rappelle Olivier Wagner, aux « cercles d’une aristocratie de l’argent dont les privilèges, loin d’être symboliques, les plaçaient très à part des autres femmes de leur temps » – pour leurs contemporaines, elles étaient des Olympiennes dont les portraits, voire les moindres pensées, faits et gestes étaient imprimés dans les gazettes.

Nathalie est la fille d’Albert Clifford Barney (1850-1902), héritier d’une entreprise familiale qui manufacture des wagons de chemins de fer, et d’Alice Pike (1857-1931), héritière d’une distillerie de whisky qui cultive ses talents d’artiste peintre. Selon les critères de calculs retenus, la fortune de la caste industrielle des Barney oscille entre 85 millions et 4 milliards de dollars – à la fin de sa longue vie aventureuse qui n’aura jamais été soumise à la « misérable loi de la nécessité », Nathalie dit n’avoir touché qu’aux intérêts de sa fortune, pas au capital… Elle n’en disposera qu’à la mort de son père, alors que s’achève la phase passionnée de sa liaison avec Liane qu’elle n’aura pu arracher à la courtisanerie. La relation (« je suis marquée tienne éternellement »…) se prolonge en tendre amitié propice encore à de « voluptueux engourdissements ». Elle  forge Nathalie en Amazone qui à son tour fait chavirer le Tout-Paris – elle tient dans l’entre-deux-guerres un salon très couru… Toujours, elle écrit à Liane, lui citant Shopenhauer : « On ne paie jamais trop cher pour l’expérience »…

 

La favorite des princes de ce monde …

 

La belle Liane naît Anne-Marie Chassaigne le 2 juillet 1869 à La Flèche au foyer de Pierre Chassaigne (1812-1891), ancien officier de cavalerie, et d’Aimée-Marie-Gabrielle Lopez.

La famille a quatre enfants et vit pauvrement sur la maigre pension (300 francs) du père qui apparaît à la petite Anne-Marie comme un « vieillard misanthrope » dont « la barbe piquait » et dont l’odeur de pipe la suffoquait. Dans ses mémoires, Mes cahiers bleus, elle écrit : « J’étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes ». A l’âge de sept ans, elle veut quitter sa famille pour l’écuyère  Annette Secchi, aperçue au cirque Bazola.

Au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, elle apprend « la bonne tenue » qui fera d’elle la favorite des princes de ce monde… Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait tourner toutes les têtes : le 15 juillet 1886, elle épouse à dix-sept ans l’enseigne de vaisseau Armand Pourpe (1862-1892).

Sa nuit de noces et son accouchement sont un cauchemar – elle donne naissance, le 18 mai 1887, à un garçon prénommé Marc, qu’elle abandonne après une incartade qui lui vaut deux balles conjugales dans les fesses… Divorcée à vingt ans, elle gagne la capitale du monde, célébrée pour son plus bel article en vitrine : la Parisienne…

Accueillie au 34 rue de Chazelles chez la courtisane Valtesse de la Bigne (1848-1910) qui eut Napoléon III comme « client »,  elle devient Liane de Pougy – une allusion à sa sveltesse inaccoutumée de  cygne perdu  parmi les poules et autres dindes d’élevage – et à un château de l’Aube. Sur 80 000 « filles publiques », une quarantaine d’hétaïres souvent à particule, croqueuses de diamants, tiennent alors le haut du pavé. Sa protectrice l’initie à la haute galanterie :  bonnes fortunes et grands noms se bousculent au portillon – si Liane en  fait sa spécialité et fait payer l’homme très cher, elle « réserve ses soupirs les plus sincères aux dames » selon Jean Chalon.

Une Yulka Radziejowska subjuguée, « ex-baronne de Rothviller », la tient pour un « objet d’art » et l’introduit dans la noblesse d’Europe centrale. La cote de la beauté professionnelle, devenue stratosphérique, force le cercle très fermé des Quarante. « La presse » se fait l’écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque » – elle est notamment « Notre Dame du Gil Blas » (1) qui emplit ses Potins de Cythère de ses frasques…

Le librettiste Henri Meilhac (1830-1897) lui verse 80 000 francs-or rien que pour contempler son corps nu et l’introduit aux Folies-Bergères où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs, fort applaudi par le prince de Galles…

En 1894, lors d’une tournée en Russie, elle joue la fée Urgèle dans Le Baiser de Bainville et Sylvie dans Le Passant de Coppée, prenant langue avec les grands-ducs, fort prodigues en diamants et fourrures, qui s’empresseront de la retrouver dans son hôtel particulier à Paris, fréquenté notamment par le banquier Bischofheim, le neveu du maréchal Mac-Mahon dont elle gobe la fortune,  Lord Carnavon (1866-1923) – et bien d’autres dont on ne donne que les initiales…

En 1893, elle décline une offre de mariage du maradjah de Kapurtala mais

épouse, le 18 mai 1910, le jeune prince Georges Ghyka (1884-

1945), neveu de la reine Nathalie de Serbie – et de 15 ans son cadet.

 

En lisant distraitement Le Gaulois, elle apprend que Marc, son fils oublié,

devenu aviateur, est mort au champ d’honneur le 2 décembre 1914…

 

A la mort de son princier mais décevant époux en avril 1945, l’ancienne « reine d’amour de l’Europe » se retire au couvent  à Lausanne, se rappelant toujours Nathalie « l’inconstante qui sait être si fidèle malgré ses infidélités » – le roman d’amour qu’elles se sont écrit à quatre mains tient toujours au coeur comme au corps…

 

Devenue soeur Anne-Marie de la Pénitence, elle rend l’âme le soir de Noël 1950 à l’hôtel Carlton de Lausanne – parfois, elle soupirait : « Nathalie aura été mon plus grand péché ! ».

Cette dernière tire sa révérence vingt-deux ans plus tard, le 1er février 1972, après avoir fait chavirer encore en son troisième âge inassouvi bien des belles fortunées, parallèlement à sa liaison au long cours avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970).

Ses biens sont mis aux enchères le même jour que le grand lit Louis XV de Liane lors d’une mémorable collision mobilière dans les salons de l’hôtel Drouot – il arrive que des objets si riches de souvenirs et si chargés d’Histoire manifestent aussi leur âme…

 

Nathalie Clifford Barney & Liane de Pougy, Correspondance amoureuse, édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, Gallimard, 360 p., 24 €

 

 

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« La modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude »

Georges Balandier

 

Serions-nous entrés à notre insu dans un « temps institutionnel nouveau » ? Trois figures contemporaines du « Prince » (Berlusconi, Trump, Macron) sont le révélateur d’une image qui se précise dans le paysage politique occidental, celle de l’Etat-Entreprise, « nouvelle institution du gouvernement des hommes en mode gouvernance ». Pierre Musso éclaire la « logique paradoxale de la politique saisie par l’Entreprise »…

 

Si la vie politique ressemble à une série télévisée, avec ses « saisons » et ses sempiternels « retours »  de personnages mettant en scène leurs vies publiques et privées inextricablement mêlées et scénarisées par des experts en communication, l’affaire remonte loin, bien avant l’invention de la télévision et des mass medias…

Le philosophe Pierre Musso invite à prendre la mesure de ce glissement progressif, commencé avec le « processus de désymbolisation ouvert par les Lumières et accompli par la Révolution française » vers « l’institution Entreprise ».

Aujourd’hui,  alors que le spectacle est devenu le stade achevé de la politique, la mise en scène du pouvoir se fait sur le mode entrepreneurial, dans la plus parfaite confusion des intérêts privés et publics.

Berlusconi a ouvert la voie en 1994 pour contrer l’opération « Mains propres » de la justice italienne. Homme de la télévision mettant en scène des « corps entreprenants », c’est-à-dire des « corps d’entreprise » incarnant réussite et bonheur, il fut prompt à «répondre » à la crise de la représentation politique avec sa machine à « fictionner » la société et à « ordonner le débat public » avec son imaginaire d’entrepreneur de spectacles de divertissement. L’usine à rêves s’est mise au service d’une aventure politique qui n’en finit pas de faire des émules, quand bien même les « réseaux sociaux » supplantent la néo-télévision…

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso conviait, dans son précédent ouvrage capital, à une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive.

Depuis Saint-Simon, il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » – celle d’une « rationalité technoscientifique érigée en mythe »,  avec la « théâtralisation usinière » qui va avec…

Après avoir interrogé le « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident et « la matrice de la pensée industrialiste ayant servi à l’architecture dogmatique de l’Occident », Pierre Musso met en perspective, sur la longue durée, la mutation profonde du politique en Occident et le « transfert d’hégémonie » qui s’est opéré.

Avec la thermo-industrialisation du monde au XIXe siècle, la communauté a trouvé un « autre lieu de l’Incarnation, précisément par la foi industrialiste dans une institution neuve : l’Entreprise ou l’Usine, juridiquement qualifiée de « personne morale » et incarnée par une nouvelle figure symbolique, celle du chef d’entreprise ».

Les capitaines d’affaires font leur apparition en majesté. Graduellement, l’Entreprise accapare le champ politique au nom de cette « rationalité techno-économique et managériale » hypertrophiée : « Au nom de l’efficacité, le politique se technologise et adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ». La fiction technicienne met son décor en place dans un « applatissement techno-économique et gestionnaire de la société »…

La « référence que prétend incarner BTM » (acronyme pour Berlusconi, Trump, Macron) est la présumée « efficacité de la Nation-entreprise et un Etat-entreprise répondant à l’obligation de « compétitivité » dans la mondialisation économique »… Pour quels résultats en termes de bien-être social ? Utilité et efficacité sont définies socialement dans le cadre d’un imaginaire et d’une représentation du monde à l’oeuvre pour extraire les « ressources » des êtres comme des choses – à commencer par la nature, définie comme un « environnement » sur laquelle s’exerce une puissance exponentielle…

 

L’envers du dé-corps

 

Platon dans Le Politique utilisait la métaphore du royal tisserand pour définir l’art politique qui est « d’entrelacer les différences afin de produire une totalité, à savoir la Cité qui n’est pas un troupeau mais une communauté de citoyens ».

La politique est consubstantielle à la société humaine, quand bien même elle prendrait le masque d’une prétendue « neutralité » ou « objectivité » techniciennes dissolvantes. Si la démocratie s’élabore en Grèce, elle s’invente contre la figure d’un tyran – ou d’un « Prince » tel que Machiavel la décrira en 1513.

Toute notre histoire occidentale se serait-elle usinée dans le recueillement du monastère, ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » ? Là  s’est élaborée une « forme de foi industrialiste » accomplie dans le travail et la technique : Ora et labora

L’Etat ne se constitue en Occident  qu’après la Révolution grégorienne des XIe-XIIe siècles qui introduit la « verticalité de l’Eglise puis de l’Eglise-Etat, comme corpus mysticum, pour fixer la sujétion de tous à la double autorité du Pape et de l’Empereur, à la dualité des pouvoirs spirituel et temporel ». Mais ce corpus mysticum du Christ-roi cède la place au « corps du chef »…

Le terme « usine » apparaît en 1732. Graduellement, cette unité de production remplace le temple et l’industrie prend la place de la religion : elle devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée dans la chrétienneté depuis le XIIe siècle.

La période 1750-1850 réalise la « modernité », lorsque la religion scientiste et industrialiste séculière « s’institutionnalise dans l’Usine devenue cathédrale »…

Avec l’industrialisation accélérée et généralisée, la formation de la grande Entreprise et la Révolution managériale du XXe siècle, la société occidentale se dote d’une « institution toujours plus puissante capable de contester la souveraineté étatique et d’en limiter le rôle : il s’agit de l’Entreprise qui, aujourd’hui, s’allie voire investit l’Etat dans une nouvelle institution hybride, l’Etat-Entreprise »… Cette institution-là serait la résultante d’une « triple convergence anti-étatique entre le dogme managérial, le paradigme cybernétique et le récit néo-libéral sur fond de technicisme exacerbé célébrant l’efficacité, le calcul et la rationalité ».

Puisque la notion d’ « efficacité » fonctionne comme un « dissolvant du symbolique », la figure du leader (« Sujet-représentant un semblable-supérieur des sujets-citoyens ») se désymbolise à mesure que le politique « se technologise, se managénérialise et se psychologise » jusqu’à se réduire à un « appareil de décisions fait de rouages médiatiques et de poulies technocratiques » susceptible de se gripper…

L’Etat se réduit à une « rationalité techno-managériale ». Limité sur un territoire réduit en peau de chagrin, il s’évide au profit de la grande Entreprise s’affirmant comme « nouvelle puissance culturelle et politique, conquérante et sans limite territoriale, productrice de biens et de services, mais aussi d’ hégémonie et de normativité».

Dans sa « bible », Comment devenir riche, Donald Trump, qui fut aussi animateur de télé-réalité, recommande : « Devenez une marque et faites-le savoir »… Mais de quoi au juste est-il la marque et au service de quels intérêts ?

L’actuel locataire de l’Elysée, « venu de la techno-structure étatico-financière », ne se veut-il pas de façon « assumée » la « figure symbolique de la fusion et de la confusion » de l’Etat et de l’Entreprise ? La fabrique des grands récits se déplace de l’Etat vers les « temples de la high tech » et les mirages d’une clinquante et énergivore « start-up nation ».

Portés par les flux d’énergie et de capitaux, « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance ».

Ainsi, une nouvelle organisation, l’Entreprise-Corporation (« et même supercorporation transnationale »), impose sa vision du monde et sa « normativité managériale » tandis que le politique se reformule au-delà de l’Etat-Nation dans des  processus transnationaux…

Mais peut-on gouverner « hors sol » avec la seule mesure des nombres et des « normes managériales d’efficacité et d’efficience » au nom d’une « rationalité ultra-techniciste » et d’une présumée validité universelle d’un modèle mathématique du monde ? Peut-on prétendre mettre la société en pilotage automatique avec des algorithmes, des supercalculateurs et des robots voire s’en remettre à une « intelligence machinique » ?

Peut-on, à l’heure où les « marchés financiers » ont fait la preuve de leur inefficience, concevoir encore un « gouvernement idéal de l’humanité réduit à son administration gestionnaire » et incapable de donner un sens à la destinée commune de l’espèce ? Si le spectre de Saint-Simon, revisité par Hayek et consorts, hante l’Occident depuis les débuts de la grande machinerie industrialiste puis cybernétique, quel autre grand récit alternatif à prétention tout aussi universelle pourrait le faire rentrer dans sa boîte ? Quelle « autorité originaire de droit » pourrait structurer un tout autre « processus sociétal » et faire rentrer un sens dénaturé de « l’efficacité » comme de « l’utilité » dans un cadre éthique ?

Pour l’heure, la littérature de science-fiction s’empare du sujet de la Corpocratie régnante et éclaire les failles d’un « meilleur des mondes » dominé par la technologie, la finance et les fables du marketing politique lançant des nouveaux Princes comme autant de nouvelles marques. L’incendie de Notre-Dame, survenu depuis la parution du livre de Pierre Musso, a révélé que les sujets ne renoncent pas à la symbolisation d’un tiers transcendant. Pas davantage  que les consciences ne se résignent à la disparition des lieux de symbolisation. En cette fin de cycle annoncée par les nouveaux hérauts d’une jeune « science des effondrements », les imaginaires aspirent plus que jamais à leur désincarcération.

Pierre Musso, Le temps de l’Etat-Entreprise – Berlusconi, Trump, Macron, Fayard, 350 p., 23 €

 

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

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Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

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