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Archive for the ‘Histoire’ Category

De captivantes sirènes des lettres dont le chant s’était perdu refont surface. Eric Dussert embarque ses lecteurs pour  un passionnant voyage à remonter le temps –celui de ces divas des lettres  « cachées par la forêt » de l’oubli après avoir été surexposées à leur époque… Leur oeuvre, aujourd’hui introuvable, était devenu un plat de choix pour bibliophiles, initiés et autres gourmets des lettres…

 

 

La femme, origine et avenir de l’homme ? Longtemps, la part des femmes fut occultée dans l’histoire de la littérature. Pourtant, rappelle Eric Dussert en nous faisant visiter sa fort plaisante « manufacture du passé », « la première femme créatrice de littérature était une princesse mésopotamienne, de la ville d’Ur, Enheduanna, prêtresse d’un culte oublié et poète sumérienne devançant de deux mille ans Homère »… Comme un vacillant point lumineux dans la nuit des temps, le verbe de la princesse orientale pourrait bien guider  experts et exégètes pour peu qu’ils se saisissent de son corps poétique arraché aux sables…

Conservateur à la Bibliothèque nationale de France et journaliste spécialisé dans les  égaré(e)s et oublié(e)s de l’histoire littéraire, Eric Dussert exhume 138 destinées de femmes de lettres dont les livres sont épuisés et dont le souvenir s’est perdu – dans Une forêt cachée (La Table Ronde, 2013), il avait déjà sauvé de l’oubli 156 auteur(e)s – dont 17 femmes « seulement »…

Son nouveau recueil dédié exclusivement au beau sexe s’ouvre par la poétesse japonaise Ono No Komachi (825-900), née dans la petite aristocratie de son pays et les fastes de la cour, avant de subir des revers de fortune et de tomber dans l’oubli :

 

Les coloris des fleurs

Ont bel et bien passé

En pure perte

Ma vie coule en ce monde

Dans le temps d’une longue averse

 

 

La promenade dans cette clairière enchantée se poursuit au fil des siècles et des continents avec Anne Comnène (1083-1148), « princesse porphyrogénète de Constantinople » qui rédigea une épopée à la gloire de son empereur de père Alexis Ier (1058-1118) ou Christine de Pisan (vers 1364-vers 1430), « généralement considérée comme la première femme de lettres française ».

Le XIXe siècle a mieux conservé le souvenir de ses divas de la littérature, à commencer par celui de Delphine de Girardin (1804-1855) née Gay, la « Muse du romantisme » dont l’œuvre a été injustement éclipsée par la gloire de son mari, Emile de Girardin (1806-1881), le premier magnat de l’industrie de la presse… Leur salon réunissait tout le Gotha des lettres, de Balzac à Sue, sans oublier Hugo ou Lamartine.

Léonie d’Aunet (1820-1879) fut la première femme à explorer le Spitzberg en 1839 – elle avait dix-neuf ans et ses lettres de voyage publiées dans La Revue de Paris lui valurent une gloire immédiate…  Louis Hachette publie en 1855 son Voyage d’une femme au Spitzberg – mais elle avait déjà défrayé la chronique dix ans auparavant par un « flagrant délit d’adultère » avec Victor Hugo (1802-1885), alors pair de France, dans un hôtel du passage Saint-Roch. Mariée au peintre François-Auguste Biard (1799-1882), « laid, célèbre et de vingt ans son aînée », elle passe deux mois à la prison Saint-Lazare avant de publier divers livres dont plus aucun n’est disponible… Sa fille, Marie (1848-1897) épouse Double, suit bien naturellement ses traces : elle signe des chroniques dans Le Figaro sous le pseudonyme d’Etincelle ainsi que des romans mondains et un essai d’histoire littéraire consacré à la baronne Staal de Launay.

Jean Bertheroy née Berthe Clorine Jeanne Le Barillier (1858-1927), doit son aléatoire postérité à ses romans antiques dont La Danseuse de Pompéi (Fayard, 1905), demeurée mémorable grâce sans doute à une aquarelle de Manuel Orazi (1860-1934) représentant une athlétique morphologie féminine…

La vie de la  Hollandaise Neel Doff (1858-1942)  fut un roman digne des Misérables : après avoir connu la famine et la prostitution, elle pose pour les peintres James Ensor (1860-1949) ou Félicien Rops (1833-1898) et frôle le Prix Goncourt en 1911 avec Jours de famine et de détresse (Fasquelle), son autobiographie écrite directement en français – elle finit sa vie en riche héritière à Ixelles après un  passage à la case « socialisme »…

 

XXe siècle : femmes, c’est fatal…

 

La fervente hispanophile Renée Lafont (1877-1936), traductrice attitrée du célébrissime Vicente Blasco Ibanez (1867-1928) et auteure des Forçats de la volupté (Albin Michel, 1924), finit fusillée par les franquistes au début de la Guerre d’Espagne : « Chez Renée Lafont, les femmes meurent, quoiqu’il arrive »…

Autre « martyre des lettres », Louise Hervieu (1878-1954) met à profit ses souffrances pour faire avancer ses idées, notamment par son implacable roman autobiographique Sangs (Prix Femina 1936) : elle est  à l’origine du carnet de santé, institué le 2 mai 1939 par le ministre Marc Rucart (1893-1964).

La fantasque Maryse Choisy (1901-1979), née « enfant illégitime » de « parents inconnus » et élevée dans le château de sa tante présumée Anna Dunphy, épouse de Brémont (1852-1922), met son génie dans sa vie et ses reportages vécus autant que dans ses livres. Journaliste pour L’Intransigeant, elle commence par des entretiens avec des hommes politiques, tente la voie littéraire (Presque, quasi-roman, Editeurs associés, 1924), avant de livrer le récit de ses reportages dans Un mois chez les filles (Montaigne, 1928) – elle s’était fait embaucher comme femme de chambre au Chabanais, la plus renommée des « maisons de rendez-vous » parisiennes, pour décrire le quotidien des prostituées et vendit plus de 450 000 exemplaires de son « témoignage »… Elle récidive avec Un mois chez les  hommes (éditions de France, 1929) qui relate son immersion chez les moines du mont Athos… Après avoir pris le train pour Vienne et s’être allongée sur le divan de Freud (1856-1939), elle s’investit dans la psychanalyse et les spiritualités asiatiques, épouse le journaliste politique Maxime Clouzet ainsi que la pensée de Teilhard de Chardin (1881-1955) et laisse deux volumes de mémoires, Mes Enfances (Mont-Blanc & Payot, 1971) et Sur la route de Dieu on rencontre d’abord le diable (Emile-Paul Frères, 1978).

L’essai d’Eric Dussert est tout illuminé par l’éclat d’étoiles filantes des lettres, femmes d’un seul livre comme Béatrice Mabilais (1933-1964), auteure du roman Les Sauterelles (1956), publié par Jean Cayrol (1911-2005), qui finit ainsi : « Je suivis des yeux jusqu’au dernier tournant la voiture. Puis je descendis dans le verger, et comme je regardais les sauterelles bondir d’herbe en herbe, je me mis à penser qu’on ne m’avait tout arraché, et qu’on avait oublié de me couper la tête. »

Autre suicidée des lettres, Agnès Rouzier (1936-1981), filleule d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), est élevée par sa veuve Consuelo (1901-1979) et  accède au « cercle fermé des écrivains » avec Non, rien (Seghers/Laffont, 1974), après deux précédents romans égarés.

« Fille de la guerre », la poétesse bretonne Danielle Colobert (1940-1978) grandit chez ses grands-parents sous l’Occupation – sa famille est dans la résistance… En 1961, elle publie son premier livre, Chants des guerres, chez Pierre-Jean Oswald, s’engage auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie et s’exile en Italie. Révélée au public par Meurtre (Gallimard, 1964) qui exhale son « malaise biologique de vivre », elle se laisse porter par les voyages – d’abord à Prague investie par les chars soviétiques en mai 1968 puis de plus en plus loin, jusqu’au voyage ultime en se supprimant le jour de son anniversaire dans une chambre d’hôtel rue Dauphine à Paris.

Eric Dussert laisse transparaître une prédilection pour la romanesque blondeur de Virginie des Rieux (1942-1982) aux  « faux airs de France Gall première époque ». Vendeuse de chemises à Saint-Tropez alors que sa mère tient le dancing « Black & White » à Juan-les-Pins, elle publie son premier roman, La Satyre, à la fin de l’été 1965, chez Buchet-Chastel, suivi de Chandeleur et Dorothée (1968) – « la critique » succombe aussitôt à la « starlette des lettres », devenue modèle pour photographes de mode et pour Playboy en 1972. L’avenante jeune « romancière » avait juste publié les textes tragiquement inédits de son père, Elie de Thorier, disparu une décennie auparavant dans l’anonymat – il n’avait pas les mêmes atouts pour espérer les publier… Après une liaison avec Johny Hallyday (1943-2017), Virginie l’attaque « en reconnaissance de paternité » et disparaît, emportée par une avalanche pendant une course de ski hors-piste : « Une mort brutale, comme la célébrité »…

Petite-fille de l’académicien Georges Duhamel (1884-1966), Betty Duhamel (1944-1993) fait logiquement carrière dans l’édition et jette une poignée de livres, aussitôt salués par « la critique », pour s’éclairer la traversée de son siècle (Les Nouvelles de Lisette en 1975, L’Homme-crayon en 1977, Les Jolis Moys de Mai en 1993). Elle écrit aussi des chansons d’amour, publiées en 1974 et donne un roman à clés, Gare Saint-Lazare ou Ennemis intimes (Gallimard, 1976) narrant ses amours tourmentées avec un apprenti romancier ambitieux qui allait devenir prix Nobel de littérature… Etrangement, ce livre est devenu introuvable, tout comme le portrait de son grand-père, Jojo l’académique

Au-delà de l’universelle simplicité de la différence des sexes et de la vieille vérité des corps sexués, Eric Dussert ramène au jour un continent immergé. N’a-t-il pas fallu attendre le XVIIe siècle pour éclairer, en Occident, le rôle des femmes dans la génération ? En littérature et en créativité, la stérilité ne peut pas davantage être imputée à celles qui transmettent la vie selon l’ordre des générations. Kant (1724-1804) les pensait « hors du temps de l’histoire et soumises au temps de la vie ». Le chroniqueur du Matricule des Anges rend justice à leur génie créateur par un magistral essai de haute érudition rendant désormais ineffaçable l’œuvre et l’existence de 138 d’entre elles qui ont mis leur foi dans les pouvoirs de la littérature.

Eric Dussert, Cachées par la forêt, La Table ronde, 576 p., 22 €

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Un spectre hante notre planète dévastée par les prédations d’une « hyperpuissance monétaire et financière aux mains d’une élite supranationale », dissimulée derrière des sociétés-écrans, qui fait « sauter les verrous des acquis nationaux » : celui du retour de l’esclavage.

 

Il était une fois un « marché global de la dette » estimé à 230 000 milliards soit le triple du PIB mondial. Et, « à côté », il y avait une dette abyssale de « 1,2 quadrillion de produits dérivés » dans les « circuits de haute finance internationale ». Soit une « véritable arme de destruction massive du système financier global ». Qui pourrait rembourser l’une et l’autre ? Elles sont bien au-delà des « capacités contributives » des peuples qui, d’ailleurs, ignorent être garants des risques pris à leur insu par les spéculations absconses de la « haute finance ».

Cela faisait quatre décennies que l’humain, transformé en une « ressource comme les autres », n’était plus au centre d’un monde façonné par des « normes techno-financières » permettant à une infime minorité de s’enrichir « de manière accélérée » aux dépens des masses ignorantes. Comment ? En se constituant en « hyperpuissance » détentrice de « créances gigantesques envers l’humanité » – en « superentité financière planétaire » dans une époque de complète déréalisation qui ne savait plus créer de véritables richesses – juste en prélever…

C’est l’hyperpuissance d’une oligarchie financière qui a pris en otage tant les individus que les Etats par « l’explosion de la dette », par les émissions de créances, le siphonage des épargnes et des acquisitions intensives de biens communs et de ressources.

Ainsi s’est opéré le plus grand transfert de biens de l’histoire humaine dans un « espace mondialisé libéré des barrières et des contraintes nationales » : nous quittons bel et bien le monde des Etats-nations pour un « Système-monde structuré autour de flux d’activités et des flux informationnels mondiaux », porté par des « outils technologiques ultra-puissants » et une « ingénierie financière d’une efficacité redoutable » – c’est la « globalisation »…

Mais… « l’opinion publique », qu’en « pense-t-elle » ? Cela fait longtemps qu’elle est modelée et formatée par l’action de « cercles d’influence disséminés à travers le monde » – et anesthésiée par un techno-consumérisme effréné voire complètement annihilée par une technolâtrie tournant à l’addiction et à la techno-zombification.

Ceci n’est pas une fiction spéculative, mais l’état du monde tel que l’économiste Liliane Held-Khawam, active dans le conseil en stratégie d’entreprise, nous le révèle dans un livre choc, d’urgence et d’alerte qui pose la question de la « résurgence de l’asservissement et de l’esclavage de l’humanité » par la Dette perpétuelle.

 

« Nouveau monde » et ancien régime…

 

C’est le « nouveau monde » qui s’est déployé depuis quatre décennies à l’insu des « vrais gens » tout occupés à « gagner leur vie » juste pour « consommer » ou « s’en sortir », au fil d’une succession de bulles et de « mesures de gouvernance  inconstitutionnelles » jusqu’en « crises » à répétition, crash, krachs et guerres.

De fait, ce nouveau monde « piloté par des représentants de la haute finance internationale », c’est « l’ancien régime » en pire. Il a été mis en place à la faveur d’une « corporatisation » de l’administration des Etats et de l’espace public. Ainsi, la gouvernance nationale est canalisée vers une «  gouvernance unique mondiale centrée sur la technologie qui permet de piloter et de contrôler un système dense de réseaux informationnels »…

C’est une « dynamique d’enrichissement accéléré » et d’hyperconcentration pour les uns, proprement incalculable, et d’appauvrissement non moins vertigineux pour les autres qui exige de « se débarrasser du concept d’Etat nation et du concept de souveraineté du peuple qui lui est associé » tout comme il exige le « phagocytage de l’outil de production économique, source d’impôts, d’emplois » et donc la vampirisation des finances locales, le sabordage des bases constitutives des Etats de droit et la « flexibilisation du statut de salarié » jusqu’à « la suppression pure et simple du salariat ».

C’est bien là que « les élus » amènent les populations – « vers les exigences perverties d’un marché faussé et déshumanisé » qui considère l’individu juste comme une « ressource productive, créatrice de valeur ajoutée » – et vers cette « supra-gouvernance mondiale, centrée sur un espace marchand planétaire, mettant un terme aux frontières territoriales classiques et aux législations nationales ».

Les individus vraiment productifs, c’est connu, ne peuvent se délocaliser comme des multinationales ou des spéculateurs hors sol – ils sont juste bons à être taxés à la place des « protégés », privilégiés et « autres » évadés fiscaux de ce « nouveau monde » sans frontières sans foi ni loi…

 

Vers un « seigneuriage politique mondial » ?

 

Liliane Held-Khawam rappelle que l’appropriation de la création monétaire d’un pays « peut aisément permettre à n’importe qui de coloniser le monde sans armes » puisque « la création de monnaie de crédit par le crédit est le moteur de l’enrichissement illimité des uns et l’étranglement de l’humanité ».

S’agissant de l’apparente complexité de ce privilège régalien de la création monétaire, l’entrepreneuse libano-suisse qui milite depuis 1989 pour une réhumanisation de l’économie explique en toute simplicité : « La monnaie bancaire est l’histoire d’une monnaie sans valeur que le débiteur va rendre consistante en engageant ses biens, son salaire ou sa production. »

En d’autres termes, la monnaie d’aujourd’hui n’est qu’un nombre imprimé sur un billet, pressé sur une pièce de métal – et, de plus en plus, représenté par des bits sur un écran d’ordinateur, c’est-à-dire le dérivé d’une réalité désormais sans répondant, à l’instar de ces « produits dérivés » en circulation qui creusent une dette abyssale et engagent la « vraie vie » des « vrais gens » pour des générations… La création monétaire n’est rien moins qu’un instrument de pouvoir, tout comme le contrôle de la technologie, de l’énergie et de l’information : « Cette hyperpuissance monétaire et financière acquise par l’élite de la haute finance internationale constitue une confiscation de notre bien commun qu’est l’argent et ne

peut que déboucher sur un seigneuriage politique mondial ».

Pour en prendre la mesure, il suffit de considérer que l’ensemble de l’épargne et de l’endettement est détenu et financiarisé par la « supra-entité financière privée » tout comme l’ensemble des ressources et des activités de l’humanité devenues objet de haute spéculation.

Système institutionnel de dette et de crédit, la monnaie est un « bien commun » menacé par une « méga alliance regroupant des gouvernements, des entreprises et des fondations globales ».

Le but actuel le plus « brûlant » de cette coalition d’intérêts convergents ? Supprimer le cash (l’argent liquide) afin de s’assurer un contrôle absolu sur chaque existence dont plus rien ne doit lui échapper : « Supprimer le cash revient à exclure tout risque de « bank run », et de défiance envers les établissements bancaires. Sa suppression revient à leur accorder carte blanche. Pire que cela encore, il leur serait possible de virer par un simple clic tout individu qui ne devait plus convenir au système, à l’exemple d’un interdit bancaire ! Toute personne consciente du danger d’une société sans cash devrait utiliser au maximum les numéraires pour exercer un contre-pouvoir. »

En 2016, l’Oxfam indiquait que « 1% des plus riches détenaient autant de possessions que 99% du reste de la population planétaire » et que « les avoirs des 62 personnes les plus riches correspondaient à ceux des 50% des personnes les plus démunies de la planète ».

Quel James Bond au service du « Bien commun » pourrait encore combattre « le Chiffre » qui domine le monde et passe l’existence des masses laborieuses par pertes et profits après les avoir passé au laminoir de la « création de valeur » ?

Liliane Held Khawam tient un blog (1) comme on tient une ligne de front au cours de cette guerre menée par un système de prédation sans précédent qui transforme la planète « privatisée à un niveau global » en lignes de crédit. Elle n’en entend pas moins éveiller les consciences à une nouvelle réalité de possibilités. Celles-ci restent à écrire pour chaque sept milliardième d’humanité dont la vie pourrait bien être décrétée « sans valeur économique » et vidée de tout avenir, ne serait-ce que par l’acceptation de la grande spoliation en cours. Qui ne dit mot et persiste à s’ignorer en objet de prédation consent à l’exercice illimité de cette violence désormais ordinaire faite à tous. S’il y a des armes de destruction massive de l’intelligence et du patrimoine des peuples, il y a aussi des armes d’intelligence massive disponibles comme se resaisir – avant que tout ne soit « consommé »…

  1. Lilianeheldkhawam.com

Liliane Held-Khawam, Dépossession, éditions Réorganisation du Monde, 208 p.

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L’arrivée de Peugeot à Mulhouse en 1962 fut un événement considérable qui éclipsa la crise du textile…

 

 

 

La saga Peugeot prend racine au pays de Montbéliard – une terre aux abondantes ressources hydrographiques. Installée au carrefour de l’Alsace, de la Suisse et de la Bourgogne, en Franche-Comté, la dynastie forge sa réputation à partir de ses moulins, de ses teintureries, de ses filatures puis de ses aciéries. Avant de diversifier à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion déterminante d’Armand Peugeot, ses réalisations métallurgiques avec les cycles – puis les automobiles.

 

Avant l’usine, le moulin…

 

Le nom de Peugeot fait son apparition pour la première fois en 1435 dans le village de Vandoncourt, à l’occasion du mariage du dénommé Hans Peugeot.

En 1719, Jean-Jacques Peugeot (1699-1741) épouse Catherine Mettetal, l’héritière du moulin d’Hérimoncourt, sur un affluent du Doubs baptisé « le Gland ».

En 1793, l’un de ses fils, Jean-Pierre Peugeot (1734-1814), tisserand-teinturier et maire de la commune d’Hérimoncourt, se forme à Mulhouse et Bâle à l’impression et la teinture des indiennes. A son retour au pays en 1763, il édifie au lieu-dit « Sous-Cratet », sur « le Gland », un autre moulin destiné à l’écrasement du lin et du chanvre.

En 1804, ses deux fils aîné, Jean-Pierre (1768-1852) et Jean-Frédéric créent à Sous-Cratet une filature puis une fonderie (1810) destinée à la fabrication d’acier laminé à froid pour l’industrie horlogère et les scies.

Initiateur de la branche métallurgie, Jean-Pierre est le fondateur de la première société, Peugeot frères aînés (1810), bâtie sur la transformation du moulin familial. Toute la vision industrielle des Peugeot a pris sa source là, dans cette fonderie sur un affluent du Doubs.

 

Sous le signe du lion…

 

Un orfèvre de Montbéliard, Justin Blazer, conçoit en 1847 l’emblème des scies Peugeot aînés et Cie, inspirée du lion figurant sur les armoiries de Franche-Comté depuis 1279. L’image, déposée en 1858, devient l’emblème de la marque Peugeot Frères.

Devenus incontournables dans la métallurgie de transformation, les Peugeot se diversifient dans les baleines de crinoline, les ombrelles et parapluies, les moulins à café ou à poivre, les tondeuses mécaniques, les ressorts d’horlogerie ou de phonographe, les buses à corse, les machines à coudre et… les vélocipèdes.

L’ingénieur centralien Armand Peugeot (1849-1915), parti se former à Leeds, constate l’engouement des Britanniques pour ce nouveau mode de locomotion qui tient alors de l’engin de funambule. Il le met en fabrication dès 1885 dans son usine de Beaulieu et lie la destinée de sa société aux avancées de la mobilité individuelle.

Lors de l’Exposition universelle de 1889, Peugeot présente aux visiteurs, outre les bicyclettes « Lion », la première « voiture mécanique » sortie de ses ateliers – un tricycle actionné par un moteur et un générateur instantané de Léon Serpollet.

Sur le stand voisin, Armand découvre un moteur compact qui anime une machine à travailler le bois : la société Panhard et Levassor l’a construite sous licence de l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler.

L’année suivante, Peugeot réalise un quadricycle à deux places animé par un moteur deux cylindres Daimler de 565 cm3 fabriqué par Panhard : c’est le type 2, présenté les 6 et 7 avril 1891 à la presse et aux revendeurs de cycles.

La Peugeot type 3 à quatre places, aux allures de sauterelle, équipée d’un guidon, est sans doute la première voiture fabriquée en série – à 64 exemplaires. Le 6 septembre 1891, elle suit (à une vitesse moyenne de 14,70 km/h) la course cycliste Paris-Brest-Paris (1 200 km) organisée par Pierre Giffard (1853-1922), le directeur du Petit Journal : cette traversée de la France, abondamment relayée par la presse, assure sa réputation.

En 1896, Armand fonde à Audincourt (Doubs) la Société anonyme des automobiles Peugeot – SAAP au capital de 850 000 francs, qui met au point son moteur « horizontal breveté Peugeot ».

En 1910, il s’allie avec son jeune cousin Robert Peugeot (1873-1945) et crée Cycles et Automobiles Peugeot SA – la date marque le centenaire de la Maison Peugeot.

La production s’oriente vers des voitures à petite cylindrée. Ettore Bugatti vend à Robert Peugeot la licence de fabrication de sa voiturette deux places de 855 cm3 – la Bébé Lion Peugeot. Mise en fabrication à l’usine de Beaulieu, elle devient le gros succès commercial de la société : produite à 3 095 exemplaires entre 1913 et 1916, elle coûte deux fois plus cher que la « voiture du siècle », la Ford T.

 

 

La 201, un sacré numéro…

 

Après la guerre, la Quadrilette Peugeot connaît le même succès avant d’être remplacée en 1923 par la 5 CV, unanimement saluée dans la presse comme « le véhicule le plus économique que l’on ait encore offert au public » et « le moyen de transport qui met le km au prix le plus réduit ».

Le 1er juillet 1929, l’usine de Sochaux démarre la fabrication de la 201, un modèle 6 CV présenté au Salon de l’Auto.

Le constructeur traverse alors une passe difficile et les concessionnaires acceptent de passer des commandes anticipées du nouveau modèle (le premier de grande série pour Peugeot), signant des billets à ordre acceptés par les banquiers. La Société Générale lève soixante-dix millions de francs en obligations des Automobiles Peugeot ainsi que trente-cinq millions en obligations des Fils de Peugeot frères, aisément placées en dépit de la crise économique.

Dès le printemps 1930, les commandes affluent alors qu’un vent mauvais souffle d’Amérique depuis le krach de Wall Street. Cette année-là, la 201 (proposée à partir de 20 900 francs) est produite à 43 303 exemplaires et les cadences s’accélèrent jusqu’à 240 véhicules par jour en mars 1931. L’Ecole des voyageurs Peugeot (créée en 1929) accompagne l’accélération des ventes grâce à de jeunes vendeurs formés à cet effet – ainsi qu’à une victoire providentielle au rallye de Monte-Carlo et à une mission transsaharienne. La 201 se révèle la « première grande chance historique » du constructeur au Lion et un véritable « amortisseur de crise » : en huit ans, il s’en vend 153 000 exemplaires, une « grande première »…

Après le coup de maître qui sauve leur société, Robert et Jean-Pierre Peugeot lancent deux ans plus tard la 301 (une 8 CV dont la version Coupé est équipée du système Eclipse qui permet de le transformer en cabriolet), redessinée par Henri Thomas, un ancien de chez Bugatti.

L’appellation des véhicules du constructeur innove par un jeu de chiffres qui suscite une nouvelle identité : le premier en indique la taille, le zéro central donne l’unité de marque et le dernier chiffre numérote la génération.

Lancée en 1935, la 402 à six glaces, équipée d’un moteur à soupapes culbutées de 1 991 cm3 développant une puissance de 55 cv, à l’avant plongeant et à l’arrière fuyant en fuseau, aux phares logés derrière la calandre bombée et à l’allure de belle américaine est le premier modèle français de grande série à présenter une élégante ligne aérodynamique. Cette 11 CV, qui concurrence la Traction Citroën, est lancée avec le slogan : « le fuseau Sochaux, du vent et de la vitesse ».

 

Le choix de Mulhouse

 

Après guerre, Peugeot monte en puissance grâce à l’élévation du niveau de vie et le lancement réussi de la 203 (1948). 40 000 ouvriers se sentent entassés sur le site de Sochaux qui doit être délesté. Jean-Pierre Peugeot se met en quête d’un autre site de fabrication et de montage afin d’absorber une partie de la production. La balance ne penche vers les grandes étendues d’une plaine d’Alsace orpheline de Bugatti et Mathis.

En octobre 1959, Jean-Pierre Peugeot prend la décision de s’installer à Mulhouse, dont le maire, Emile Muller, appuyé par le président de la société industrielle, Jacques-Henry Gros, avait préparé le terrain, en mettant en avant la proximité géographique avec la Franche-Comté, la présence d’une main d’œuvre textile qualifiée et la disponibilité d’un foncier idéal pour une activité industrielle.

Peugeot achète 314 hectares de la forêt de la Hardt (ce vestige de la forêt rhénane originelle en compte 18 000), à proximité de la ville, et y investit jusqu’à 50 milliards de francs anciens.

Lors du Salon de 1960, sa production globale est de 145 346 véhicules – Peugeot vend en France 75 451 exemplaires de sa 403 et encore 15 854 de sa 203 finissante. Il se paye même le luxe de lancer à l’assaut de la Citroën DS l’élégante 404, une 9 CV (d’une cylindrée de 1 618 cm3 développant 72 cv) dont la ligne trapèze dessinée par Pininfarina (1893-1966) rappelle de belles anglaises. Le projet d’implantation de Peugeot dans la région mulhousienne se fait sous le nom d’Indenor et les travaux commencent en 1961.

L’usine de Mulhouse, mise en service en octobre 1962, grandit rapidement, faisant appel à une main d’œuvre locale qualifiée – tradition textile oblige.

En septembre 1963, la première boîte de vitesse des modèles 403 et 404 est entièrement fabriquée et montée à Mulhouse. Soucieux de renouer avec une veine qui avait si bien réussi au constructeur (avec la 201 et la 202), Maurice Jordan (le père de la 203) réfléchit à un modèle du « juste milieu » ( 6 CV), délaissé avec l’arrêt de la 202, en 1949.

En mai 1965, il lance la 204, au moteur transversal en alliage léger de 1 130 cm3, aux freins à disque, à la traction avant, aux phares carrés dont la caisse est (encore…) dessinée par Pininfarina. La petite dernière, déclinée en berline, coupé, et cabriolet s’installe confortablement en tête des ventes, loin devant les Simca 1000 et 1100.

En 1972, le site Peugeot de Mulhouse fabrique dans sa toute nouvelle unité terminale sa première voiture complète : la 104, « la plus courte berline du monde » qui rééquilibre l’offre vers le bas…

Le premier choc pétrolier en octobre 1973 ouvre la voie aux économies d’énergie – et une avenue au moteur diesel dont Peugeot maîtrise la technologie : il devient « le seul constructeur français à gagner de l’argent en construisant des voitures » (1). Ainsi, il rachète tout logiquement à Michelin son concurrent Citroën qui en perd…

 

Le sens de l’histoire

 

En mars 1977, alors que la 204 arrive en fin de carrière, Peugeot est devenu un groupe industriel de dimension mondiale et… les problèmes (re)commencent, à une toute autre échelle. Dans sa politique d’ « expansion raisonnée », il lance en mars 1975 la 604 au moteur V6 pour conquérir le marché haut de gamme – un saut dans l’inconnu peu concluant, compromis par le second choc pétrolier (1979).

Une fois encore, le lancement en février 1983 de la providentielle 205 permet de renouer avec le succès : cette année-là, Peugeot-Mulhouse, confirmé comme centre de production à part entière, en construit 154 993 exemplaires – en sus de 20 046 de la 305 et encore 30 831 de la 104 – avant de se consacrer exclusivement à la fabrication de la petite nouvelle.

Mieux, l’usine devient site pilote de la 106 en 1991 – et, à partir de 1998, de la 206, qui devient la voiture la plus produite et la plus vendue de l’histoire de la marque.

En 2004, le site de Mulhouse connaît une véritable révolution culturelle en produisant, pour la première fois, une Citroën, la C4 – sept ans plus tard, ce sera au tour de la DS4.

En 2012, le site de Mulhouse souffle ses cinquante bougies et mise sur la 2008, produite uniquement en Alsace. Alors premier employeur privé d’Alsace avec près de 8500 collaborateurs, le groupe PSA dispose à Mulhouse d’un des sites les plus performants qui fait vivre près de 45 000 personnes dans le Haut-Rhin.

En juillet 2018, le groupe PSA annonce le remplacement de Corinne Spilios, la directrice du site de Mulhouse, par Jean-Baptiste Formery, alors que démarre la production de la 508.

L’entreprise qui a fait prendre aux Français le train de « la vie moderne » au quotidien depuis le Premier Empire négocie un virage crucial de plus – en prenant son temps comme d’habitude, alors que tout n’en finit pas de s’accélérer sur une autoroute de moins en moins dégagée pour une industrie automobile jadis colonne vertébrale d’une seconde révolution industrielle s’exténuant vers sa fin. Elle n’entend pas perdre pour autant le volant dans une fuite en avant menée à un train d’enfer dans la nouvelle économie de ressources qui se précise  avec un homo mobilis arrivé à maturité sur ses territoires de vie.

  1. Alain Frerejean, Les Peugeot, deux siècles d’aventure, Flammarion, 2006

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Sur le nom de Bugatti s’est accomplie « la fusion de l’art et de la technique », de la beauté et de la perfection mécanique. Fils et petit-fils d’artistes, Ettore Bugatti (1881-1947) a fait œuvre tout à la fois de créateur à part entière, d’ingénieur-conseil, d’inventeur et de capitaine d’industrie – et assuré la réputation mondiale de l’Alsace automobile.

 

 

Le premier créateur identifié de la lignée Bugatti est le grand-père, Giovanni Luigi (1823-1880), tailleur de pierre milanais qui sculpte des cheminées monumentales pour l’aristocratie lombarde.

Son fils Carlo Bugatti (1856-1940), ébéniste d’art, peintre et orfèvre, a les honneurs des plus grandes expositions internationales.

En 1880, Carlo épouse Thérèse Lorioli (1862-1935). Le ménage a trois enfants : Deanice (née en 1880), Ettore (1881) et Rembrandt (1884).

Ettore s’essaie aux arts plastiques pour suivre la voie paternelle mais à seize ans, il tourne le dos à l’univers guindé des salons d’artistes pour entrer en apprentissage chez le fabricant de tricycles à moteur Prinetti et Stucchi: il travaille non pas le marbre ou le bronze, mais l’acier.

S’immergeant dans le cambouis, il démonte et remonte un tricycle propulsé au gaz et remporte la course Nice-Castellane ainsi que celle de Vérone-Mantoue (1899).

A dix-neuf ans, il dessine son propre projet de quadricycle construit grâce à l’aide des frères Gulinelli, et le présente à la première Exposition internationale de l’automobile à Milan en 1901. La Bugatti-Gulinelli remporte le Grand Prix de la Ville de Milan et une médaille de l’Automobile-Club de France consacre « la qualité du travail » de son jeune inventeur.

Sa renommée parvient aux oreilles du baron De Dietrich qui fait de lui en août 1902 le directeur de fabrication des automobiles « De Dietrich-Bugatti » à Niederbronn. Il y rencontre un jeune homme de son âge, Emile Mathis, qui assure la commercialisation des voitures qu’ils fabriquent ensemble. Lorsqu’Ettore épouse Barbara Bolzoni (1881-1944), son amie d’enfance, Mathis est tout naturellement son témoin.

 

Prélude à l’envol

 

Mais en 1904, De Dietrich renonce à la construction automobile en Alsace, qui s’avère encore peu rentable, mettant fin au contrat de son jeune ingénieur-conseil.

Ettore et Emile Mathis s’associent pour un temps : le premier loge à l’Hôtel de Paris, chez le père du second, hôtelier de métier. Dans sa chambre-bureau d’études du dernier étage, le jeune milanais dessine les plans de quatre modèles de voitures, qu’ils baptisent « Hermès » (appelées aussi « Hermès-Simplex » ou « Mathis-Hermès », d’après le nom du dieu grec des voyageurs) qu’ils font construire à la Société alsacienne de Construction mécanique (SACM) sise à Illkirch-Graffenstaden, dans la banlieue de Strasbourg.

Mais, dès la fin de 1906, Bugatti et Mathis mettent fin à leur collaboration, par manque de capitaux et aussi pour divergences de vues : alors que le premier se préoccupe surtout de concevoir des voitures « racées », le second envisage une « voiture pour tous » dont il entrevoit le potentiel à l’orée d’une ère de motorisation de masse.

En juillet 1907, Bugatti met au point un prototype dont les quatre cylindres sont coulés d’une seule pièce et dont le moteur développe 60 CV. La Gasmotorenfabrik Deutz de Cologne en achète la licence et propose à Bugatti la direction de son département de fabrication.

Installé à Cologne, Ettore travaille, pendant ses moments de loisirs (entre 1908 et 1909) à son premier « Pur Sang », une voiture légère (300 kg), équipée d’un moteur de 1100 cm3, dite « Type 10 » et aussitôt baptisée die Badewanne (« la baignoire ») par les ouvriers.

En septembre 1909, Ettore rencontre Louis Blériot (1872-1936) qui vient de traverser le 25 juillet la Manche à bord de son monoplan et lui fait essayer sa « baignoire ». L’aviateur est le premier Français à piloter cette pure création Bugatti. Aussitôt séduit par cette « voiture d’artiste », il encourage le jeune milanais exilé en Allemagne à voler de ses propres ailes et à la vendre en France. Mais c’est dans l’Alsace annexée à l’Allemagne que la légende Bugatti prend son envol.

 

Molsheim : le génie d’un lieu

 

Ettore investit l’ancien atelier de teinturerie des sœurs Geissler au bord de la Bruche, sur le territoire de la commune de Dorlisheim et à la limite de la petite cité de Molsheim qui vit désormais à l’heure de Bugatti.

En 1910, il lance la « Type 13 », mue par un moteur quatre cylindres de 1 327 cm3, qui arrache la seconde place à la course de Gaillon – et gagne la réputation de « poney des automobiles ».

En 1911, Ettore met au point une voiture légère (855 cm3) de 6 CV, « à soupapes latérales », freins à tambour et transmission à cardan, qu’il équipe de sa « suspension Bugatti » et dont il vend la licence à Peugeot. Construite par la marque au Lion, elle est commercialisée sous l’appellation « B.B. Peugeot » et proposée à un prix abordable (4 200 francs) au Salon d’automne 1912 : trois mille exemplaires de cette voiturette « moderne » en bois tôlé sont commercialisés jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre.

Etabli au 20 de la rue Boissière à Paris, Ettore conçoit deux moteurs d’avion : un 8 cylindres en ligne et un 16 cylindres dont le gouvernement américain acquiert la licence – les Etats-Unis ne disposent pas encore d’une armée de l’air… Ce dernier, essayé sur un avion Morane-Saulnier, est considéré comme l’embryon du moteur qui, une décennie plus tard, animera la légendaire Bugatti « Royale » – puis les autorails Bugatti.

L’Armistice venu, il fait renaître le nom de la dynastie sur les routes de France et les circuits automobiles.

Les visiteurs de son complexe industriel ont l’impression de se retrouver face à de « vastes écuries de luxe ». C’est en tenue d’équitation que « le Patron » apparaît au milieu de ses ouvriers – avant de faire construire en 1928 une petite voiture électrique (la « type 56 ») pour ses déplacements internes.

Le 9 août 1921, Bugatti rafle les quatre premières places à Brescia, au Grand Prix d’Italie des voiturettes, avec sa « type 13 » qui bat le record mondial de sa catégorie en couvrant les 300 km de l’épreuve à une vitesse moyenne de 118 km/h. Après ce triomphe, il baptise sa voiture « Brescia ».

Pour loger une clientèle croissante (et triée sur le volet), Ettore crée dans un hôtel particulier de Molsheim l’Hostellerie du Pur-sang et reçoit les grands de ce monde dans la commanderie Saint-Jean. Le jeune Léopold III (1901-1983), futur roi des Belges, y prend livraison, en 1928, de son roadster de « type 59 ».

 

 

Un rêve magnifique…

 

Ettore rêve toujours de surpasser Rolls-Royce, Hispano-Suiza et Isotta Fraschini. Ce rêve a un numéro : le « type 41 », dont sept exemplaires sont produits entre 1926 et 1931.

Cette automobile d’exception (à la calandre ornée d’un bronze sculpté en forme d’éléphant de Rembrandt Bugatti) est mue par un moteur de 8 cylindres en ligne de 14 000 cm3. Elle pèse trois tonnes, fait six mètres de long et présente les dimensions d’un petit camion – ses roues en aluminium coulé sont hautes d’un mètre, pneumatique compris.

Elle est trois fois plus chère qu’une Rolls-Royce – le châssis « nu » coûte 500 000 F et le coupé, présenté au Salon de Paris de 1928, affiche un prix de 697 000 francs – avec sa malle gainée de cuir, estimée à 25 000 francs.

Si le véhicule est conçu pour les rois, aucun d’entre eux n’en fait l’acquisition.

Finalement, « le Patron » fait du prototype (numéro de châssis 41 100) initialement destiné au roi Alphonse XIII son carrosse personnel : habillé d’un fiacre nommé « coupé Napoléon », il circulera jusqu’en 1947 avant d’être acheté par l’industriel Fritz Schlumpf.

 

Son fils Jean s’investit dès ses vingt ans dans le design des carrosseries, leur imprimant un style fait d’amples et gracieux mouvements de courbes .

Il dessine sur des châssis de « 44, de 46 ou de 49 » de somptueux coupés, de fabuleux roadsters ou de mythiques coach superprofilés – jusqu’au « type 57 » (huit cylindres de 3 300 cm3), présenté au Salon de Paris en 1933.

Le « type 57S » est réputé comme la voiture la plus rapide du marché avec une vitesse de pointe de 180 km/h, mais sa production artisanale est arrêtée après 40 exemplaires car l’époque n’est plus favorable aux voitures de luxe…

En 1936, après l’avènement du Front Populaire, « le Patron » est confronté à un monde qu’il ne comprend plus : ses ouvriers, pourtant les mieux payés de la région, se mettent en grève. S’estimant trahi, il abandonne la direction de son usine à son fils aîné.

A vingt-sept ans, le « Prince Jean » s’improvise capitaine d’industrie et administrateur de société tandis que son père s’installe à Paris pour ne plus revenir que le dimanche, quand l’usine est désertée par ses ouvriers …

Le vendredi 11 août 1939, Jean veut vérifier, en vue du Grand Prix de la Baule, les réglages de la 57G Tank – qui vient de gagner les 24 Heures du Mans.

Sa route croise (à 235 km/h), aux abords d’Entzheim, celle d’un jeune cycliste originaire de Mulhouse, Joseph Metz alors radio-télégraphiste au champ d’aviation. En voulant l’éviter, Jean précipite son véhicule contre un platane et décède à trente ans tout juste, lors de son transfert aux Hospices civils de Strasbourg.

Son prototype, le « type 64 » (un coach de 4 500 cm3 de cylindrée conçu dans l’esprit de l’Atlantic), devait être présenté au Salon de Paris de 1939 – c’est le dernier véhicule Bugatti construit avant la guerre.

Après la débâcle de mai 1940, l’organisation Todt s’empare des locaux Bugatti. Ettore se refuse à produire pour l’occupant mais accepte la somme de cinquante millions en contrepartie de la « cession ». Son usine fabrique pour Trippel des véhicules amphibies, des torpilles, des bombes volantes ou des traîneaux motorisés pour le front russe.

La guerre terminée, la France met les locaux sous séquestre et lui dénie le droit de les racheter.

Le 11 juin 1947, un arrêt de la Cour d’appel de Colmar ordonne la restitution de l’usine et du domaine de Molsheim au fondateur de la marque. Mais en avril 1947, en rentrant d’une audience, Ettore prend froid à bord de la voiture mal fermée qui le ramène à Paris. Le 21 août 1947, il succombe à l’Hôpital américain de Neuilly des suites d’une embolie, sans avoir réintégré la propriété de ses usines ni vu la présentation au public du « type 73 » au salon de l’auto de ce millésime .

 

Bugatti ne quitte plus le haut de l’affiche

 

Si la production des établissements Bugatti peut être considérée comme numériquement modeste (7500 exemplaires en 37 ans), elle a établi des références techniques et esthétiques sans précédent.

Pierre Marco, ami personnel du « Patron », nommé directeur général des établissements Bugatti, entreprend de remettre la célèbre marque à l’ovale rouge dans la course. En 1951, la construction automobile reprend avec le « type 101 », carrossé par Gangloff, dont moins de dix modèles trouvent acquéreur…

L’usine de Molsheim est vendue à Hispano-Suiza en 1963 – une autre légende fondée en Espagne par un ingénieur suisse dont l’emblème était la cigogne… Reconvertie dans l’aéronautique, elle acquiert une renommée enviable pour ses systèmes de freinage et les trains d’atterrissage du Concorde avant de devenir Messier-Bugatti (1990) puis Safran.

Le groupe Volkswagen rachète la marque Bugatti en 1998 pour renouer avec la légende et produire une voiture de grand luxe doutée d’une technologie d’avant-garde. Le 16 septembre 2009, pour le centenaire de la marque, la Bugatti 16 C Galibier est présentée à Molsheim. Elle est suivie par la Veyron et la Chiron qui à leur tour défient le sens des limites en dignes héritières de la « Royale » dont son concepteur aimait à répéter : « Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher ».

 

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Le dernier livre du polytechnicien Marc Halévy déterre les racines des « Lumières » et met au jour la part d’ombre d’une idéologie devenue un astre noir dans un univers dont elles nous ont isolé. Autopsie d’un cadavre dans le placard qui continue de dévorer le vivant et de changer les entrailles de la Terre en lignes de crédit…

 

 

Marc Halévy, spécialiste des sciences de la complexité, invite notre espèce invasive et captive entre les murs d’une « Dette » insoutenable à en finir avec ses chimères. Celles d’une « Modernité » s’effritant comme sable, se réclamant des « Lumières », avec ses hiérarchies sociétales en porte-à-faux et désormais en voie de liquidation, dans une société livrée à une hétéronomie dévorante : « la norme, toutes les normes, toutes les lois, toutes les règles sont dans les mains de quelques-uns qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit, en échange des illusions sécuritaires ».

L’« idéal humaniste » nourri de la pensée d’une dizaine de philosophes du XVIIIe siècle, a accouché d’une « inhumanité barbare sous prétexte de tolérance et de compassion ». Car ces « Lumières » ont « instillé, dans la culture et l’idéologie françaises des concepts propres à la pensée anglo-saxonne » qui, aujourd’hui encore, façonnent la vision du monde britannique et américaine ». Mais elles ne « correspondent en rien à notre culture paysanne et hébraïco-héllénique » sur laquelle « on » a greffé un système fondé sur l’économisme, la gabegie et l’idéologisme, avec son cortège de pensées magiques et de statistiques montant jusqu’au ciel des improbabilités – dont il faudra bien faire le deuil…

 

 

De la société de l’argent à la société des talents

 

Le promoteur de la « révolution noétique » rappelle à certaines évidences dont celle de renouer avec le réel en cessant de « se laisser méduser par des pseudo-savoirs » et de se résigner à la « confiscation des autonomies personnelles ».

Car enfin, « au service de quoi l’économie doit-elle être ? ». D’elle-même, en se prétendant « autonome et autoréférentielle » ?

Voilà lancée la « machine infernale de la croissance pour la croissance et, donc, de l’économie pour l’économie » dévoreuse de ressources : « L’argent est le nerf de la guerre militaire, mais ce sont les ressources naturelles qui sont le nerf de la croissance économique. Nous commençons, de nos jours, à la vivre douloureusement. Moins il y a de ressources disponibles par être humain vivant, plus l’appauvrissement individuel et global est assuré. »

Inutile d’attendre un chimérique « miracle technologique » d’une machinerie devenue monstrueuse jusqu’à l’absurde pour stopper l’inéluctable raréfaction des ressources : « pour produire, il faut détruire beaucoup plus que l’on ne produit et, pour produire énormément, il faut tout détruire et finir par crever »…

L’on en déduira sans peine que l’économie doit être considérée comme un moyen et non plus comme une fin en soi, et donc « cesser de n’être qu’au service d’elle-même » – n’en déplaise aux « marchands d’endettement » et autres pourvoyeurs de « grands projets » aussi ruineux qu’inutiles voire nuisibles et écocidaires… D’autant plus que la « contradiction fondamentale entre croissance du PIB et survie de l’humanité » est insoluble : l’humanité n’a d’avenir sur Terre qu’en négociant le virage d’une frugalité sereine et d’une respiritualisation de ses relations avec la nature – hors de toute marchandisation, de tout mercantilisme et de tout réductionnisme mécaniciste d’une prétendue « science économique » réduisant la réalité à de chimériques « indicateurs quantitatifs macro-économiques »…

Alors que « nous quittons à toute vitesse les sociétés de l’argent pour entrer dans les sociétés du talent », il s’agit de se consacrer exclusivement à l’essentiel dans un monde en création perpétuelle : où l’homme trouverait-il de sens à son existence qu’au service de ce qui le dépasse ?

 

Le Réel et l’Idéal

 

Les « Lumières » ont éradiqué la Tradition, qui est une « inscription dans la durée », au nom du Progrès, tuant ainsi « l’âme des peuples au nom de l’universalisme, de l’égalitarisme et de l’humanisme ». Elles ont appelé « justice » ce qui était « l’ordre sociétal organisé selon leurs vues et leurs vœux ». Elles ont remplacé la Loi (« le paradigme réel, la culture mémorielle, la tradition profonde et le savoir-vivre coutumier ») par les lois « au nom de la raison et de l’égalité, d’un humanisme et d’un universalisme artificiels et irréalistes ». La faute au juridisme de Montesquieu ? Au mathématisme jusqu’au suicide de Condorcet ? La faute à Voltaire ou à Rousseau ?

Prétendre fonder « l’homme idéal » formaté pour une « société idéale » n’est-ce pas faire le lit de tous les totalitarismes ? La « religion républicaine » est devenue un « dogme inexorable et incontestable, soutenu, envers et contre tout, avec un absolu déni de réalité, malgré les incontestables échecs de toutes les démagogies et les inéluctables incuries de toutes les bureaucraties, par une bien-pensance stupide et haineuse, aujourd’hui incarnée par les partis politiques, la presse et les médias »…

Le réel, aussi désenchanté et dévitalisé fût-il, ne peut entrer dans le moule étriqué d’un idéal – surtout pas de mathématicité, pas plus qu’on ne saurait décréter une analogie arbitraire entre le fonctionnement mécanique d’un ordinateur et le travail organique du cerveau… Alors, à quoi bon créer un moule parfait alors que la pâte humaine ne l’est pas ? Pourquoi prétendre faire rentrer de force cette pâte tout juste perfectible dans le moule d’une idéologie voire d’une idolâtrie au final mortifères ?

Les penseurs des Lumières ont généré toute une « filiation intellectuelle » qui a choisi la « mathématisation du Réel » mais en omettant « les simplifications, approximations, uniformisations et idéalisations que cette mathématisation suppose et impose »…

Car enfin « réduire la complexité d’un monde à la simplicité d’une équation est un acte esthétique, mais non un acte scientifique ».

Pour réduire voire abolir la distance qui nous sépare de la réalité, Marc Halévy propose de passer d’une économie des prix (celle des comptabilités artificielles) à une économie de la valeur – celle des « utilités réelles » – et de « sortir du monde sociétal et citoyen pour entrer dans le monde communautaire et commensal ». L’homo detritus imbu de sa dispendieuse humanitude peut-il envisager de sortir de sa « prison de verre, de béton et d’acier », de s’arracher à sa « vie artificielle et déconnectée du Grand Tout » pour vivre enfin des vérités essentielles ? Peut-il s’affranchir de son existence factice pour renouer avec sa réalité intérieure ?

Le processus semble enclenché vers une conscience collective – ou du moins vers la transformation des « collectivités mécaniques et sociétaires en collectivités organiques et communautaires ».

Cette évolution sociétale passe par le dépérissement puis la disparition de l’Etat-Loi : « La société civile n’est plus que le sujet de l’Etat qui l’assujettit. L’homme n’existe plus ; il ne reste que le citoyen, qui est censé ne pas ignorer les lois et qui obligé de leur obéir. Et qui est l’Etat ? Outre les politiciens professionnels qui y brillent, il est les fonctionnaires qui y fonctionnent – et qui y fonctionnent pour y pérenniser leur fonctionnement, pour s’auto-reproduire et s’auto-proliférer »…

 

 

« Reprendre sa vie en main »

 

 

Pour Marc Halévy, le monde qui vient est « celui de toutes les intelligences » alors que se précise la guerre entre « société » et « communautés ». Ces intelligences-là se mettront en reliance et au service du devenir du monde sur le mode d’une bienveillante vigilance : « L’homme n’a de valeur et de sens qu’en acceptant et en assumant son destin : faire émerger l’Esprit de la Vie, comme l’algue bleue fit émerger la Vie de la Matière (…) L’homme doit devenir le servant de ce qui le dépasse comme l’abeille, l’iris, la mésange ou le frêne servent l’élan vital qui les habite »…

Marc Halévy voit s’ouvrir une « ère noétique » dont participent, en pionniers, « les Créatifs culturels » éveillés à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers eux : « Il n’y a pas d’objectifs futurs à atteindre ; le chemin de la vie n’a aucune destination ; il n’y a rien à « réussir ». Juste viser l’harmonie permanente, source unique de la joie de vivre. »

Pour accéder à une sagesse collective, il faut au préalable se désintoxiquer d’un état de bêtise collective et d’une « zombification normalisée » en réconciliant l’être et le faire, en dépassant l’antagonisme jusqu’alors envisagé comme seule dynamique sociale – lorsque « l’intériorité de chacun » aura repris le pas sur « l’extériorité de tous qui est, en fait, le monde de personne ».

« Reprendre sa propre vie en main » suppose de « ne plus laisser l’artificialité et la facticité extérieures polluer la vie intérieure », d’en finir avec des « mythes vides », des « idéaux puérils » ou des « mensonges manipulatoires qui n’ont pour but que d’amener le troupeau au sacrifice de lui-même » pour adhérer à un véritable projet commun susceptible de fonder une « communauté de vie » sur un territoire de vie habitable. C’est « renoncer au désir de pouvoir et de domination pour que jaillisse la volonté de puissance et d’accomplissement »…

Alors que s’éteint le soleil agonisant des « Lumières » et d’une « Modernité » qui n’avait de projet qu’elle-même avec sa prétention à s’instituer comme commencement absolu, sa combustion crache encore des nuées ardentes d’illusions, de mirages et de fantômes qui n’en finissent pas de nous aveugler, de nous hanter et de nous diviser comme en une descente sans fond emportant l’urbanité des villes comme la paix des campagnes.

Comme l’écrit Bernard Vergely dans sa préface, « nous avons un congé à donner à l’homme de pouvoir afin d’aller vers l’homme de lumière ». En renouant les fils de savoirs forcément incertains, le livre de Marc Halévy fait aller vers plus de jour, dissipant les ombres et les mystifications d’un monde de fraude et d’inversion. Il donne assez de lumière pour éclairer le cheminement d’une conscience habitée par le désir de savoir – et, peut-être, de faire sa part d’éclaireur pour remettre le monde sur ses pieds en se mettant au service de l’œuvre susceptible de s’accomplir à travers lui.

 

 

 

Marc Halévy, Les mensonges des Lumières, éditions du Cerf, 368 p., 18 €

 

 

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Quelle organisation politique serait encore possible pour une « gauche de transformation écologique et sociale » ? Dans un essai d’une placide lucidité, Christophe Aguiton prend acte de l’échec des « expériences de gauche » sur la planète, brosse le panorama des recompositions en cours – et annonce un nouvel âge possible d’une « gauche alternative » pour peu qu’elle sorte du déni de réalité pour produire du commun et de la politisation…

 

 

 

La démocratie peut-elle encore produire un avenir commun ? Voire présenter un visage d’humanité et de justice face à l’ampleur et la persistance du déni de réalité qui l’aveugle ? Face à l’érosion de ses sept piliers (salariat stable, société d’abondance accessible aux masses, protections sociales, scolarité et mobilité sociale ascendante, croyance au « progrès », syndicalisation et démocratie représentative rationnelle), à la décomposition du paysage politique de « la gauche », à la si peu résistible extension du « capitalisme contemporain » et l’intensification de sa « logique de marchandisation généralisée » amenée à se fracasser contre les limites de la planète, « le sentiment domine de ne pas trouver d’issue ni de perspectives »…

C’est désormais bien connu : quand les expériences de « la gauche de gouvernement » ont déçu, quand il n’existe plus de « cadre commun aux mouvements sociaux et citoyens au niveau européen », les réactions « populistes » ont le vent en poupe » – celles qui opposent « le peuple » et « les élites » dans l’imprévisibilité d’un « jeu politique » hautement inflammable…

Comment alors, dans ce « nouveau monde marqué par l’achèvement de la mondialisation néolibérale », la gauche pourrait-elle sortir de l’alternative entre la « conversion au néolibéralisme et la défense des acquis – au risque de survaloriser le passé » ?

Comment « les forces de progrès » pourraient-elles construire un programme politique qui sorte du « dogme de la croissance à tout prix et du productivisme tout en assurant un accès pour tous aux ressources indispensables à la vie » ? Le concept de « gauche » est-il encore opératoire pour porter un impératif d’égalité tant que persiste le déni de réalité systématique tant par les « élites » que par les « institutions » d’une nouvelle réalité marquée par l’aggravation de la pauvreté, l’extension d’un précariat désormais à vie et des logements de moins en moins accessibles, compte tenu du faible niveau de revenus sanctionnant une charge de travail croissante ?

Christophe Aguiton estime qu’un renouveau des partis et des mouvements « à gauche de la social-démocratie » demeure possible dans un monde vidé de sa substance par le « développement sans précédent des marchés financiers »… Certes, pour l’heure, ces marchés « profitent à plein de la libéralisation des échanges et de l’existence de nombreux paradis fiscaux ». Et continuent à faire payer aux peuples un prix exorbitant, bien au-dessus de leurs moyens et de leurs capacités contributives, par les crises à répétition qu’ils génèrent – jusqu’à l’ultime plongeon…

Mais, s’appuyant sur des « expériences de gauche » engagées en Amérique du Sud, en Italie, en Espagne voire… en Grèce ( ?), le militant estime qu’« une course de vitesse est désormais engagée dans de nombreux pays, dont le résultat aura des conséquences majeures pour nos sociétés »… Une course à quoi si ce n’est à la croissance des profits et des inégalités pour gonfler de nouvelles megabulles spéculatives ? Une reconstruction de repères, de savoirs et de convictions est-elle vraiment en cours au sein d’une « gauche de transformation » qui n’en finit pas de se chercher depuis la « parenthèse » de « la rigueur » ouverte en mars 1983 et jamais refermée depuis pour les classes moyennes et populaires ?

 

Produire du commun…

 

Si la conquête de l’Etat ne fait plus rêver « à gauche », Christophe Aguiton recense des pratiques sociales révélant « d’autres manières de rompre avec la logique du profit et la sacralisation de la propriété privée ». Car enfin, « la démocratie ne se limite pas à la délégation de pouvoir et au vote majoritaire »… Mais, s’il est toujours possible de « mobiliser » pour la préservation de certains « acquis » ou contre une « caste », il est moins aisé de se rassembler durablement autour d’un « projet » élaboré, compte tenu de la complexification croissante d’un processus civilisationnel qui ne s’en délite pas moins – en raison précisément de cette complexité…

Christophe Aguiton invite à considérer le « bien vivre » comme une « exigence de relation apaisée avec la nature et la société ». Cette conception est susceptible de représenter une « alternative au productivisme », elle affirmerait une priorité du qualitatif sur « l’accumulation de richesses et de biens matériels » et pourrait bien constituer un « principe pour un modèle de développement différent de la simple imitation des standards occidentaux ». L’aspiration aux circuits courts, au recyclage, au partage et à la collaboration engagent-elles les sociétés durablement dans le sens d’une organisation sociale qui ne se réduirait pas au choix entre capitalisme et propriété privée, d’une part, et étatisme de l’autre ?

La montée des « biens communs » (dont ceux de la connaissance) constitue-t-elle une « alternative au capitalisme » et à « l’étatisation de l’économie » ? « Espace d’implication directe des acteurs », ces « biens communs » (dont l’idée est ancienne) constitueraient une approche permettant de « construire une « troisième voie » différente tant du capitalisme que de l’étatisme et à même d’inspirer une « gauche du XXIe siècle » fécondée par de nécessaires émulations coopératives… Christophe Aguiton privilégie cette « auto-organisation de la société en phase avec la logique des biens communs » – un « dernier modèle qui pourrait être qualifié de démocratie radicale »…

Mais il reste à réinventer sur les décombres des luttes passées une « force politique » capable de porter, de nouvelles articulations en nouvelles alliances, un « projet politique commun » susceptible de devenir « le bien commun »…

Il reste à envisager une vision d’un avenir désirable qui ne serait pas obstruée par le mépris social, qui serait la plus partagée possible et qui déboucherait sur l’organisation « horizontale » d’une « société des communs » allant jusqu’à la gestion de l’eau et des ressources naturelles…

Si des forces de « gauche radicale » et d’émancipation devaient l’emporter sur des forces « populistes » lors de prochaines échéances électorales, elles ne pourraient plus guère se payer le luxe d’échouer une fois encore sur une accommodation avec le cours des choses – à moins d’entrouvrir l’antichambre d’une ère pour le moins « post-démocratique »…

De même qu’il ne serait pas davantage envisageable qu’une minorité exerce seule le pouvoir aux dépens d’une majorité et lui dicte sa loi au sein de nos démocraties à bout de souffle, plombées par la défiance, l’uberisation, le désenchantement, la pensée basse voire le ressentiment…

La restauration d’un absolu « de gauche » et de pratiques véritablement « de gauche » susceptibles de raviver le sens du mot suffirait-elle à enrayer enfin le mécanisme infernal d’un piège sans cesse refermé sur les aspirations à une communauté responsable et vivable?

Christophe Aguiton, La gauche du 21e siècle – enquête sur une refondation, La Découverte, 242 p., 17 €

 

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Devenu sorcier du vivant voire bio-technicien, l’humain a engagé une partie de dés bien incertaine en bafouant les règles d’un jeu dont il ne maîtrise pas l’issue. En captant l’énergie du charbon, du pétrole puis de l’uranium, il a ouvert une boîte de Pandore sans fond et créé un système socioéconomique qui livre une guerre totale au vivant… Le journaliste Laurent Testot fait le récit environnemental et multiforme de cette épopée prédatrice guère assurée de sa happy end…

 

 

L’humain est un « hyperprédateur devenu par effraction roi de la Terre », un «  singe tueur dès sa conception» voilà environ six millions d’années, appartenant à « l’espèce invasive ultime » qui a altéré son milieu naturel « au-delà de ce qui était concevable » sans pour autant parvenir à s’affranchir de son influence…

Laurent Testot rappelle que l’humain ne descend pas du singe, il a été « un singe parmi d’autres, qui a évolué en même temps que les chimpanzés, bonobos et gorilles » – et, au fil des millénaires, il s’est « façonné pour la guerre », ravageant les niches qui l’ont accueilli… Mais l’important n’est pas de savoir si l’homme descend du singe mais jusqu’où il peut descendre encore – et quand il touchera le fond de ses abîmes pour amorcer une éventuelle remontée…

C’est par une « convulsion climatique majeure » qu’il accomplit la première des révolutions qui l’ont fait tel que nous le connaissons : « le développement de la savane a probablement exercé une pression environnementale favorisant toujours plus la bipédie »…

« Animal à la vitalité dopée par la culture » il doit son emprise sur son environnement à « un sens exacerbé de la coopération, optimisant la coopération entre humains ».

Car enfin, rappelle souligne Laurent Testot, « l’exceptionnalité humaine réside non pas en un ensemble de capacités exceptionnelles mais dans la dynamique que notre espèce a su créer en exploitant son milieu et en dopant ses compétences » : le voilà désormais au sommet de la chaîne alimentaire, sans autre prédateur que son semblable et sans autre limite à son expansion que celle de la planète… Jamais, constate le journaliste, « l’humanité n’a produit autant de richesses qu’aujourd’hui et elles n’ont jamais été autant accaparées par une minorité »… L’actuelle « dynamique de privatisation » et de concentration de richesses sonnerait-elle le glas de cette salutaire coopération qui a assuré la survie voire la prolifération de l’espèce invasive ?

 

Vers l’autonomie énergétique

 

Avec la révolution néolithique, « l’âge des producteurs », notre espèce « impose à son monde un triple processus de domestication : des plantes, des animaux et enfin des humains en sociétés hiérarchisées » – non sans avoir coupé des branches antérieures à sapiens de « l’arbre de l’humanité »…

La « civilisation » née alors d’un « pacte avec le blé » connaît un effondrement systémique à la fin de l’âge du Bronze, qui « ébranla l’ensemble des sociétés d’Eurasie, de la Chine des Han à l’empire romain d’Occident, à partir du IIIe siècle de notre ère ».

Mais l’environnement, à lui tout seul, ne suffit pas à détruire une société : « c’est davantage celle-ci, par les choix qu’elle opère dans l’adversité, qui détermine son destin »…

A quatre reprises dans son histoire, l’humain a « réussi à capter plus d’énergie solaire » – celle que les plantes emmagasinent par la photosynthèse : « D’abord, avec le feu, brûlant des végétaux pour cuire et se chauffer. Ensuite, avec la Révolution agricole, qui lui permet de concentrer l’apport solaire des plantes sous forme de nourriture. Une troisième fois, avec la Révolution industrielle, qui libère l’énergie végétale fossile du charbon, puis du gaz et du pétrole. La quatrième phase de cet exploit consiste à reproduire la source même de la puissance solaire : c’est la maîtrise de l’énergie nucléaire. »

Désormais autonome en énergie après avoir libéré le pouvoir des fossiles, charbon puis pétrole et gaz, « ces condensés de puissance thermique stockés depuis des centaines de millions d’années dans les entrailles de la Terre », l’humain est désormais « maître du temps et de la distance » – et n’en finit pas de vouloir s’illimiter…

Mais voilà : il s’est dépossédé des moyens de contrôle des technologies qu’il a créées : « Le capitalisme se nourrit de la technocratie. Les deux ont pour point commun de favoriser l’opacité, sous prétexte d’efficience. Leur complexité leur permet de tenir à distance tout jugement moral. Les affaires sont les affaires. »

Avec l’entrée en Modernité, la pensée se sécularise et l’humanisme accompagne la montée en puissance de la technologie : « c’est probablement l’idéologie qu’il fallait aux hommes pour concevoir un monde de machines, pour imaginer toujours plus de nouveaux moyens de produire de l’énergie. L’humanisme désacralise le Monde. Né en Chrétienté, il ouvre la porte à la sortie de la religion. »

Désormais victime de son succès, l’humanisme libéral a « propulsé la Science aux commandes du Monde, or celle-ci ne répond jamais aux interrogations ultimes de l’humanité »…

Cet humanisme-là a fait de la technologie une « magie totale, à laquelle on prête à raison toutes les capacités autrefois réservées aux dieux : transformer la nuit en jour, voler dans les airs à la vitesse du vent, parler en abolissant les distances, prolonger la vie… »

Mais « l’économie anéantit la nature » comme l’économisme anesthésie toute conscience et tue toute possibilité d’un avenir souhaitable. Quels choix fera l’espèce dominante à l’orée d’un collapse annoncé ?

 

« Notre économie est en guerre contre la vie sur Terre »…

 

Pendant les années 1815-1818, entre la bataille de Waterloo, le Congrès de Vienne, l’éruption du volcan Tambora et la parution du Frankenstein de Mary Shelley, le « passage de relais entre la nature et l’humanité » est acté avec la première révolution industrielle.

A partir de 1818, « l’humanité dans son ensemble devient l’agent géologique moteur de la nouvelle ère » – et, depuis, le génie énergétique ne peut plus être remis dans sa lampe d’Aladin…

Même l’agriculture est devenue « une machine de mort » : «  Car depuis la fin du XIXe siècle, l’humanité a appris à livrer des guerres totales. Et son premier adversaire, de facto, se trouve être la nature. »

Tout le reste est bien connu depuis : dérèglement climatique, pollution de l’air, des sols et des eaux – pendant que s’accélère le rythme de destruction des espèces et qu’un écosystème numérique se superpose aux précédents voire les étouffe : « La production numérique ne s’est pas substituée à la production industrielle, elle s’y est ajoutée. La pollution n’a fait que s’accroître. Les rejets de l’industrie, dopés par les processus d’obsolescence programmée qui obèrent délibérément la durée de vie des biens commercialisés ont explosé. Et les réseaux informatiques, qui auraient pu, s’ils avaient été conçus différemment, évoluer vers des économies décarbonées organisées autour d’une distribution d’énergie propre, sont désormais un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. La mise en avant des réseaux sociaux, où tout un chacun peut diffuser des documents au poids numérique important (…) a entraîné la nécessité, pour les opérateurs de cet univers (…) de constituer de colossales bases de données à des fins de stockage et d’analyse de masse. Or accumuler et traiter des volumes potentiellement illimités d’une information pléthorique en croissance exponentielle implique à terme un coût faramineux en métaux, composants électroniques et surtout énergie.»

Si la société d’hier s’articulait autour des ateliers, des champs, de l’usine et de la mine, celle des réseaux qui est la nôtre se construit autour de l’invasion des écrans et nous mène à tombeau ouvert vers « l’homme-machine et l’artificialisation du monde » sur fond de destruction accélérée de notre environnement planétaire où prospèrent perturbateurs endocriniens, pesticides, plastiques et solvants en tous genres…

L’homo sapiens a créé pas moins de 126 millions de molécules nouvelles dont « des milliers se sont déjà répandues dans toutes les sphères de la planète » – de quoi altérer son système immunitaire en sus des extinctions de biodiversité générées par la fragmentation massive des écosystèmes.

Le « moteur de la compétition ne brûle qu’un carburant : le conflit » – et il s’emballe en poussant les feux d’une conflictualité planétaire suicidaire.

Comment arrêter la machine infernale à broyer le vivant et réconcilier l’expansion humaine avec les écosystèmes ? En limitant l’accaparement des terres arables par des fonds spéculatifs ? En sanctionnant les comportements prédateurs et l’évasion fiscale ? En taxant les transactions financières ? En résorbant les inégalités ? En instaurant une économie symbiotique et une écologie véritablement empathique ? Tout peut compter – pour peu qu’il existe une réelle volonté d’assembler les pièces d’un puzzle essentiel…

Il faudrait pour le moins consentir à une rupture paradigmatique avec la logique mortifère d’une économie conçue comme une « science de la guerre totale » pour maximiser les profits de quelques multinationales et « marginaliser les intérêts de l’Etat, prié de se mettre au service de cette annexion »…

Si notre bulle de confort actuelle repose sur une surexploitation insoutenable du vivant, il faudrait qu’un maximum de consciences éclairées s’intéresse au pilotage de la machine folle et en reprenne les commandes avant qu’une « minorité prétendant représenter ses intérêts » ne l’envoie « vers un crash définitif »… Les écrans de nos asservissements aux chimères de la « postmodernité » pourront-ils retarder davantage la confrontation avec la réalité – et le crash ?

Laurent Testot, Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 492 p., 22,50 €

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