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Archive for the ‘Histoire’ Category

Et s’il suffisait d’une mélodie entraînante et de mots simples qui mobilisent pour faire advenir « les beaux jours »? Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »…

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur  joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine.

Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit  dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans…

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »… Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut  pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC.

Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire…

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands… Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

 

 

En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ».

De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance.

Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe.

Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier…

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française.

En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ». Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure.

Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire  dont il n’est pas l’auteur… Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français. Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc.

Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence… Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Celle qu’écrivent toujours les plus déterminés…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

 

 

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Une jeune révoltée d’autrefois, Rirette Maîtrejean (1887-1968), s’est arrachée à sa condition pour devenir l’une des chevilles ouvrières du mouvement anarchiste.

 

« Plutôt l’amour sans le mariage que le mariage sans l’amour » trépigne la petite Rirette à tout juste seize ans. En ce printemps 1903, elle venait de perdre à la fois son père Martin, un vaillant entrepreneur de maçonnerie emporté par une entérite et son grand-père Léonard, inscrit comme chiffonnier sur les registres de l’hôpital de Tulle.

Voilà ses projets d’études à l’Ecole normale bien compromis. Elle rêvait juste de devenir institutrice… Et voilà Jeanne, sa désormais veuve de mère, une fille de cultivateurs âpres au travail sur une terre où le roc affleure, qui insiste pour la marier… Histoire de  lui assurer un semblant de subsistance en cette époque qui n’était belle que pour les biens-nés emportés au trot de leurs beaux équipages hippomobiles.

Pour la petite brune bouclée au visage rond et volontaire, les partis se bousculent au portillon mais elle se cabre : contracter mariage dans ces conditions, ne serait-ce pas s’adonner à la plus hypocrite des prostitutions ?

Pas question de laisser à quiconque le droit de décider de sa jeune vie. La petite, née Jeanne Estorges, a adopté le diminutif de son deuxième prénom. Elle décide de changer cette aride réalité corrézienne en une autre, bien plus aventureuse et tintante, sur les pavés de la Ville-lumière. Elle a eu son enfer, elle aura son paradis ! Un matin d’hiver 1904, elle monte dans un train pour Paris. Elle avait tant rêvé de la capitale, celle-ci est tellement plus vraie dans sa tête emplie de lectures que son désolant coin de campagne… Elle ne serait ni ouvrière ni épouse de cultivateur, elle avait bien trop d’éducation pour ça !

Paris s’enivre d’absinthe, d’Art nouveau et de fêtes cruelles, mais Paris lui donne sa chance – à commencer par celle de poursuivre son interruption interrompue et d’élargir ses connaissances. Rirette découvre les universités populaires qui permettent aux humbles de recevoir l’enseignement d’intellectuels éminents et suit le soir les cours d’études sociales à la Sorbonne. Comme nombre de jeunes filles de son âge qui refusent « le sort que la société leur réserve, entre mariage et exploitation », elle fréquente les Causeries populaires et rencontre l’ouvrier sellier Louis Maîtrejean. Elle l’épouse en septembre 1906 et lui donne deux filles, Chinette et Maud – « aimer hors des cadres convenus » n’assure pas nécessairement de techniques contraceptives infaillibles…

 

Amours libres et libres pensées

 

Leur milieu prône la liberté sexuelle et la camaraderie amoureuse. Rirette s’éprend de Maurice Vandamme (1886-1974), un étudiant en médecine « amour-librettiste » et conférencier apprécié qui signe « Mauricius » des chroniques dans l’hebdomadaire l’anarchie (avec un « a » minuscule) fondé en avril 1905 par Anna Mahé et l’autodidacte Libertad (1875-1908). Elle quitte son mari au printemps 1908 pour vivre la belle aventure avec Mauricius avec qui elle partage un pavillon au bord de la Seine, à Champrosay, ainsi que la direction du journal.

Dans ce paradis pour peintres (Delacroix y avait son atelier), elle se retrouve plongée au coeur d’un des plus sanglants conflits sociaux de la Belle Epoque, avec la grève des ouvriers des sablières de Vigneux-Draveil.

Retournés à Paris, les amants donnnent des conférences itinérantes. Grâce à celles-ci,Rirette rencontre un jeune Russe, Victor Kibaltchiche, qui allait devenir célèbre sous le nom de Victor Serge (1890-1947). Elle assure avec lui, à partir de juillet 1911, la direction de l’anarchie transférée à Romainville.

Si les anarchistes méprisent « l’argent », celui-ci n’en constitue pas moins un problème pour qui veut vivre libre, sans entraves… Inquiétée à cause des crimes motorisés de la « bande à Bonnot » que Victor avait soutenus dans l’anarchie, Rirette se retrouve en préventive à Saint-Lazare pour deux Browning provenant du hold-up d’une armurerie, retrouvés chez elle lors d’une perquisition le 31 janvier 1912… Acquittée au bout d’un an, elle voit ses « souvenirs » (remaniés par un journaliste…) publiés en août 1913 sous forme de feuilleton estival dans Le Matin… Ce qui lui vaut de durables inimitiés dans le milieu anarchiste…

Elle ne renie rien de ses principes et travaille comme dactylographe et correctrice chez l’imprimeur Issac Rirachowsky puis à Paris soir. Après la révolution d’Octobre, Victor retourne en Russie et Rirette adhère au Syndicat des correcteurs, où les anarchistes sont bien représentés.

Sa fille Maud, devenue couturière, épouse en 1932 un photographe espagnol, José Aulestia et Chinette, secrétaire chez la couturière Elsa Schiaparelli, épouse un photographe français, Raymond Ubel. Rirette s’installe au Pré-Saint-Gervais, dans les HBM de la Seine, l’une des premières cités-jardins de la banlieue parisienne. Correctrice à Libération, journal créé durant l’Occupation, elle sympathise avec le jeune Albert Camus. En pleine Guerre froide, elle a la douleur d’apprendre la mort, survenue le 17 novembre 1947, de son camarade de lutte Victor Serge durant son exil mexicain – il y avait fui la terreur stalinienne et la persécution du Guépéou…

Jusqu’à la fin de sa vie vouée à la circulation des idées, elle poursuit son travail de correctrice. La cécité la gagne et elle s’éteint le 14 juin 1968 à l’hospice de Limeil-Brévannes – elle avait maintenu sa flamme indomptée juste pour entendre ses idéaux de jeunesse tenir enfin le « haut du pavé » dans les clameurs de la rue…

Depuis ses seize ans, elle refusait de se meurtrir davantage aux arêtes de ce qu’une « réalité » établie par d’autres peut avoir d’offensant et d’attentatoire à la dignité humaine. Sa réalité à elle refusait de baisser la tête et les bras, de courber l’échine et de se fondre dans « la vie piétinante de la multitude » – la seule que leur réservait une société « si dure aux femmes et aux pauvres ».

Son feu ne s’est pas éteint sous les cendres de tous les avenirs volés, à l’heure du précariat généralisé où une humanité « diminuée » découvre cette vérité énoncée par son contemporain parfait, l’écrivain communiste Louis Guilloux (1899-1980) : « La vérité, ce n’est pas qu’on meurt : c’est qu’on meurt volé ».

Anne Steiner, Les En-dehors – anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque », L’Echappée, 248 p., 19 €

 

 

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La rencontre d’une jeune héritière américaine et de la reine des courtisanes de la Belle Epoque, alors « meilleur article d’exportation de la France », constitue l’un des plus brûlants romans d’amour célébré en son temps. L’édition de 172 lettres inédites de la correspondance amoureuse de Liane de Pougy (1869-1950) et Nathalie Clifford Barney (1876-1972), établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, fait revivre  « l’ivresse solaire de deux pionnières », à leur manière, de la libération des femmes dans une société que l’on ne disait pas encore « hétéronormative ».

 

Cela se passait au temps du trot, des beaux équipages hippomobiles amenant de belles dames au Bois, en une époque que l’on disait si Belle, juste avant la Grande Guerre… C’est là, au Bois de Boulogne, que Nathalie Clifford Barney, une blonde et intrépide Américaine de vingt-trois très tendres printemps, entrevoit, alanguie dans sa victoria en cet hiver 1899, la Belle d’entre toutes les belles – celle dont la « sveltesse angélique » et la diaphane apparence la brûlent vif au coeur. Incontestablement, Nathalie voyait la « plus belle femme du siècle», l’objet de « désirs universels » qui faisait chavirer toutes les têtes couronnées des deux hémisphères, celle qui incarnait en sa personne « les Etats-Unis de l’Europe galante » – elle entrait dans l’histoire de la courtisane de haut vol Liane de Pougy, alors dans la splendeur rayonnnante de sa trentième année, et dans l’histoire de la littérature.

La jeune Américaine fait le siège de l’hôtel particulier de la Belle, sis au 13 rue de la Néva (8e), lui envoie des poèmes accompagnés d’un déluge de lys et de ces mots insistants : « D’une étrangère qui ne voudrait ne plus l’être pour vous ».

Enfin, la reine du Tout-Paris lui accorde rendez-vous le 14 février 1899, jour de Mardi Gras. Nathalie commande un fort seyant costume  de page en velours vert amande à la maison Landolf, se présente à son idole en messagère de l’amour envoyée par Sappho « pour servir sa divine beauté » – et tombe sous son emprise…

La suite, c’est une « histoire de baignoires » – celle où Liane « trempait comme une rose » ou celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet. Nathalie a obtenu sans doute bien plus qu’elle n’espérait de sa « fleur-soeur » et se retrouve de surcroît couchée sur papier dans Idylle saphique, le roman que Liane tira de leur histoire si peu commune – il est vrai que la Belle d’entre toutes les belles ne se « réduisait pas à un physique », à en juger l’esprit « vif et assuré » de ses lettres comme de ses livres…

 

« Quelle prostitution pour une fleur ! »

 

Après un mois d’une liaison sans nuages parcourue par « le frisson du Beau » et moult « joies d’âmes », rappelle dans sa préface Olivier Wagner, le conservateur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France qui a sorti cette correspondance inédite d’un long silence, « Nathalie connut encore la grande angoisse de ne pouvoir apercevoir son amante que dans des moments volés, devant aussitôt céder la place à une plus solvable clientèle »…

Ce qui les rapproche, c’est leur détestation de l’Homme – de la bête velue voire ventrue, « l’être le plus laid de la terre » mais si prompt à imposer son désir, comme l’exprime Nathalie qui souhaite avec Liane une vie qui ne serait pas « une suite de devoirs envers la bête pour la bête »… Car, c’est bien connu, « l’homme descend du singe et la femme des anges »…  Mais cette bête-là en haut-de-forme est un aliment complet pour Liane dont le quart d’heure est évalué à 120 000 francs or, bien sonnants et trébuchants – au moins ces animaux dorés sur tranche ont-ils le bon goût de convoiter cette beauté sur laquelle ils sont si peu assurés de leur empire…

Dès l’été 1899, Nathalie reproche à son ensorceleuse : « Tu peux pourtant te payer le luxe d’aimer les gens pour ce qu’ils sont, en dehors de ce qu’ils peuvent te donner. Tu ne vois pas cela et voilà pourquoi j’en veux tant à ta vie qui met tout dans une balance de fausses valeurs. »

Elle reproche aussi à celle dont la « lassitude ne connaît pas la résistance » de se sentir  « obligée de lui faire de la peine afin de faire plaisir aux autres » : « Tu vas encore livrer mon culte, ton fragile corps aux impies »… Et Nathalie soupire encore : « J’ai tant envie de te tenir tout près et de me pâmer d’extase en regardant la longue étendue frêle de ton corps, souple et replié, serpentin et exaspérant. Et la douceur de ton regard me donne envie de pleurer ! Lilly adorée, ta beauté me change en bête fauve et en apôtre. Je suis  divisée entre le désir de mordre et de me prosterner ! »

La belle Lilly, aguerrie par une décennie de haute courtisanerie, répond à son « rayon de lune », à sa « suave fleur de lin » : « Tu sais très bien que si j’avais de quoi vivre et pour toujours jamais un homme ne m’aurait touchée. Ta clarté n’est pas assez brillante ni sûre, Moonbeam, pour me guider en ligne droite ».

Le biographe des deux belles, Jean Chalon (dépositaire du legs de Nathalie Barney), souligne que Liane incarnait trois femmes à la fois : la courtisane, l’artiste (elle se produisait aux Folies-Bergères ou à l’Olympia) et la romancière.

Toutes deux appartenaient, rappelle Olivier Wagner, aux « cercles d’une aristocratie de l’argent dont les privilèges, loin d’être symboliques, les plaçaient très à part des autres femmes de leur temps » – pour leurs contemporaines, elles étaient des Olympiennes dont les portraits, voire les moindres pensées, faits et gestes étaient imprimés dans les gazettes.

Nathalie est la fille d’Albert Clifford Barney (1850-1902), héritier d’une entreprise familiale qui manufacture des wagons de chemins de fer, et d’Alice Pike (1857-1931), héritière d’une distillerie de whisky qui cultive ses talents d’artiste peintre. Selon les critères de calculs retenus, la fortune de la caste industrielle des Barney oscille entre 85 millions et 4 milliards de dollars – à la fin de sa longue vie aventureuse qui n’aura jamais été soumise à la « misérable loi de la nécessité », Nathalie dit n’avoir touché qu’aux intérêts de sa fortune, pas au capital… Elle n’en disposera qu’à la mort de son père, alors que s’achève la phase passionnée de sa liaison avec Liane qu’elle n’aura pu arracher à la courtisanerie. La relation (« je suis marquée tienne éternellement »…) se prolonge en tendre amitié propice encore à de « voluptueux engourdissements ». Elle  forge Nathalie en Amazone qui à son tour fait chavirer le Tout-Paris – elle tient dans l’entre-deux-guerres un salon très couru… Toujours, elle écrit à Liane, lui citant Shopenhauer : « On ne paie jamais trop cher pour l’expérience »…

 

La favorite des princes de ce monde …

 

La belle Liane naît Anne-Marie Chassaigne le 2 juillet 1869 à La Flèche au foyer de Pierre Chassaigne (1812-1891), ancien officier de cavalerie, et d’Aimée-Marie-Gabrielle Lopez.

La famille a quatre enfants et vit pauvrement sur la maigre pension (300 francs) du père qui apparaît à la petite Anne-Marie comme un « vieillard misanthrope » dont « la barbe piquait » et dont l’odeur de pipe la suffoquait. Dans ses mémoires, Mes cahiers bleus, elle écrit : « J’étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes ». A l’âge de sept ans, elle veut quitter sa famille pour l’écuyère  Annette Secchi, aperçue au cirque Bazola.

Au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, elle apprend « la bonne tenue » qui fera d’elle la favorite des princes de ce monde… Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait tourner toutes les têtes : le 15 juillet 1886, elle épouse à dix-sept ans l’enseigne de vaisseau Armand Pourpe (1862-1892).

Sa nuit de noces et son accouchement sont un cauchemar – elle donne naissance, le 18 mai 1887, à un garçon prénommé Marc, qu’elle abandonne après une incartade qui lui vaut deux balles conjugales dans les fesses… Divorcée à vingt ans, elle gagne la capitale du monde, célébrée pour son plus bel article en vitrine : la Parisienne…

Accueillie au 34 rue de Chazelles chez la courtisane Valtesse de la Bigne (1848-1910) qui eut Napoléon III comme « client »,  elle devient Liane de Pougy – une allusion à sa sveltesse inaccoutumée de  cygne perdu  parmi les poules et autres dindes d’élevage – et à un château de l’Aube. Sur 80 000 « filles publiques », une quarantaine d’hétaïres souvent à particule, croqueuses de diamants, tiennent alors le haut du pavé. Sa protectrice l’initie à la haute galanterie :  bonnes fortunes et grands noms se bousculent au portillon – si Liane en  fait sa spécialité et fait payer l’homme très cher, elle « réserve ses soupirs les plus sincères aux dames » selon Jean Chalon.

Une Yulka Radziejowska subjuguée, « ex-baronne de Rothviller », la tient pour un « objet d’art » et l’introduit dans la noblesse d’Europe centrale. La cote de la beauté professionnelle, devenue stratosphérique, force le cercle très fermé des Quarante. « La presse » se fait l’écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque » – elle est notamment « Notre Dame du Gil Blas » (1) qui emplit ses Potins de Cythère de ses frasques…

Le librettiste Henri Meilhac (1830-1897) lui verse 80 000 francs-or rien que pour contempler son corps nu et l’introduit aux Folies-Bergères où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs, fort applaudi par le prince de Galles…

En 1894, lors d’une tournée en Russie, elle joue la fée Urgèle dans Le Baiser de Bainville et Sylvie dans Le Passant de Coppée, prenant langue avec les grands-ducs, fort prodigues en diamants et fourrures, qui s’empresseront de la retrouver dans son hôtel particulier à Paris, fréquenté notamment par le banquier Bischofheim, le neveu du maréchal Mac-Mahon dont elle gobe la fortune,  Lord Carnavon (1866-1923) – et bien d’autres dont on ne donne que les initiales…

En 1893, elle décline une offre de mariage du maradjah de Kapurtala mais

épouse, le 18 mai 1910, le jeune prince Georges Ghyka (1884-

1945), neveu de la reine Nathalie de Serbie – et de 15 ans son cadet.

 

En lisant distraitement Le Gaulois, elle apprend que Marc, son fils oublié,

devenu aviateur, est mort au champ d’honneur le 2 décembre 1914…

 

A la mort de son princier mais décevant époux en avril 1945, l’ancienne « reine d’amour de l’Europe » se retire au couvent  à Lausanne, se rappelant toujours Nathalie « l’inconstante qui sait être si fidèle malgré ses infidélités » – le roman d’amour qu’elles se sont écrit à quatre mains tient toujours au coeur comme au corps…

 

Devenue soeur Anne-Marie de la Pénitence, elle rend l’âme le soir de Noël 1950 à l’hôtel Carlton de Lausanne – parfois, elle soupirait : « Nathalie aura été mon plus grand péché ! ».

Cette dernière tire sa révérence vingt-deux ans plus tard, le 1er février 1972, après avoir fait chavirer encore en son troisième âge inassouvi bien des belles fortunées, parallèlement à sa liaison au long cours avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970).

Ses biens sont mis aux enchères le même jour que le grand lit Louis XV de Liane lors d’une mémorable collision mobilière dans les salons de l’hôtel Drouot – il arrive que des objets si riches de souvenirs et si chargés d’Histoire manifestent aussi leur âme…

 

Nathalie Clifford Barney & Liane de Pougy, Correspondance amoureuse, édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, Gallimard, 360 p., 24 €

 

 

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« La modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude »

Georges Balandier

 

Serions-nous entrés à notre insu dans un « temps institutionnel nouveau » ? Trois figures contemporaines du « Prince » (Berlusconi, Trump, Macron) sont le révélateur d’une image qui se précise dans le paysage politique occidental, celle de l’Etat-Entreprise, « nouvelle institution du gouvernement des hommes en mode gouvernance ». Pierre Musso éclaire la « logique paradoxale de la politique saisie par l’Entreprise »…

 

Si la vie politique ressemble à une série télévisée, avec ses « saisons » et ses sempiternels « retours »  de personnages mettant en scène leurs vies publiques et privées inextricablement mêlées et scénarisées par des experts en communication, l’affaire remonte loin, bien avant l’invention de la télévision et des mass medias…

Le philosophe Pierre Musso invite à prendre la mesure de ce glissement progressif, commencé avec le « processus de désymbolisation ouvert par les Lumières et accompli par la Révolution française » vers « l’institution Entreprise ».

Aujourd’hui,  alors que le spectacle est devenu le stade achevé de la politique, la mise en scène du pouvoir se fait sur le mode entrepreneurial, dans la plus parfaite confusion des intérêts privés et publics.

Berlusconi a ouvert la voie en 1994 pour contrer l’opération « Mains propres » de la justice italienne. Homme de la télévision mettant en scène des « corps entreprenants », c’est-à-dire des « corps d’entreprise » incarnant réussite et bonheur, il fut prompt à «répondre » à la crise de la représentation politique avec sa machine à « fictionner » la société et à « ordonner le débat public » avec son imaginaire d’entrepreneur de spectacles de divertissement. L’usine à rêves s’est mise au service d’une aventure politique qui n’en finit pas de faire des émules, quand bien même les « réseaux sociaux » supplantent la néo-télévision…

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso conviait, dans son précédent ouvrage capital, à une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive.

Depuis Saint-Simon, il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » – celle d’une « rationalité technoscientifique érigée en mythe »,  avec la « théâtralisation usinière » qui va avec…

Après avoir interrogé le « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident et « la matrice de la pensée industrialiste ayant servi à l’architecture dogmatique de l’Occident », Pierre Musso met en perspective, sur la longue durée, la mutation profonde du politique en Occident et le « transfert d’hégémonie » qui s’est opéré.

Avec la thermo-industrialisation du monde au XIXe siècle, la communauté a trouvé un « autre lieu de l’Incarnation, précisément par la foi industrialiste dans une institution neuve : l’Entreprise ou l’Usine, juridiquement qualifiée de « personne morale » et incarnée par une nouvelle figure symbolique, celle du chef d’entreprise ».

Les capitaines d’affaires font leur apparition en majesté. Graduellement, l’Entreprise accapare le champ politique au nom de cette « rationalité techno-économique et managériale » hypertrophiée : « Au nom de l’efficacité, le politique se technologise et adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ». La fiction technicienne met son décor en place dans un « applatissement techno-économique et gestionnaire de la société »…

La « référence que prétend incarner BTM » (acronyme pour Berlusconi, Trump, Macron) est la présumée « efficacité de la Nation-entreprise et un Etat-entreprise répondant à l’obligation de « compétitivité » dans la mondialisation économique »… Pour quels résultats en termes de bien-être social ? Utilité et efficacité sont définies socialement dans le cadre d’un imaginaire et d’une représentation du monde à l’oeuvre pour extraire les « ressources » des êtres comme des choses – à commencer par la nature, définie comme un « environnement » sur laquelle s’exerce une puissance exponentielle…

 

L’envers du dé-corps

 

Platon dans Le Politique utilisait la métaphore du royal tisserand pour définir l’art politique qui est « d’entrelacer les différences afin de produire une totalité, à savoir la Cité qui n’est pas un troupeau mais une communauté de citoyens ».

La politique est consubstantielle à la société humaine, quand bien même elle prendrait le masque d’une prétendue « neutralité » ou « objectivité » techniciennes dissolvantes. Si la démocratie s’élabore en Grèce, elle s’invente contre la figure d’un tyran – ou d’un « Prince » tel que Machiavel la décrira en 1513.

Toute notre histoire occidentale se serait-elle usinée dans le recueillement du monastère, ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » ? Là  s’est élaborée une « forme de foi industrialiste » accomplie dans le travail et la technique : Ora et labora

L’Etat ne se constitue en Occident  qu’après la Révolution grégorienne des XIe-XIIe siècles qui introduit la « verticalité de l’Eglise puis de l’Eglise-Etat, comme corpus mysticum, pour fixer la sujétion de tous à la double autorité du Pape et de l’Empereur, à la dualité des pouvoirs spirituel et temporel ». Mais ce corpus mysticum du Christ-roi cède la place au « corps du chef »…

Le terme « usine » apparaît en 1732. Graduellement, cette unité de production remplace le temple et l’industrie prend la place de la religion : elle devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée dans la chrétienneté depuis le XIIe siècle.

La période 1750-1850 réalise la « modernité », lorsque la religion scientiste et industrialiste séculière « s’institutionnalise dans l’Usine devenue cathédrale »…

Avec l’industrialisation accélérée et généralisée, la formation de la grande Entreprise et la Révolution managériale du XXe siècle, la société occidentale se dote d’une « institution toujours plus puissante capable de contester la souveraineté étatique et d’en limiter le rôle : il s’agit de l’Entreprise qui, aujourd’hui, s’allie voire investit l’Etat dans une nouvelle institution hybride, l’Etat-Entreprise »… Cette institution-là serait la résultante d’une « triple convergence anti-étatique entre le dogme managérial, le paradigme cybernétique et le récit néo-libéral sur fond de technicisme exacerbé célébrant l’efficacité, le calcul et la rationalité ».

Puisque la notion d’ « efficacité » fonctionne comme un « dissolvant du symbolique », la figure du leader (« Sujet-représentant un semblable-supérieur des sujets-citoyens ») se désymbolise à mesure que le politique « se technologise, se managénérialise et se psychologise » jusqu’à se réduire à un « appareil de décisions fait de rouages médiatiques et de poulies technocratiques » susceptible de se gripper…

L’Etat se réduit à une « rationalité techno-managériale ». Limité sur un territoire réduit en peau de chagrin, il s’évide au profit de la grande Entreprise s’affirmant comme « nouvelle puissance culturelle et politique, conquérante et sans limite territoriale, productrice de biens et de services, mais aussi d’ hégémonie et de normativité».

Dans sa « bible », Comment devenir riche, Donald Trump, qui fut aussi animateur de télé-réalité, recommande : « Devenez une marque et faites-le savoir »… Mais de quoi au juste est-il la marque et au service de quels intérêts ?

L’actuel locataire de l’Elysée, « venu de la techno-structure étatico-financière », ne se veut-il pas de façon « assumée » la « figure symbolique de la fusion et de la confusion » de l’Etat et de l’Entreprise ? La fabrique des grands récits se déplace de l’Etat vers les « temples de la high tech » et les mirages d’une clinquante et énergivore « start-up nation ».

Portés par les flux d’énergie et de capitaux, « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance ».

Ainsi, une nouvelle organisation, l’Entreprise-Corporation (« et même supercorporation transnationale »), impose sa vision du monde et sa « normativité managériale » tandis que le politique se reformule au-delà de l’Etat-Nation dans des  processus transnationaux…

Mais peut-on gouverner « hors sol » avec la seule mesure des nombres et des « normes managériales d’efficacité et d’efficience » au nom d’une « rationalité ultra-techniciste » et d’une présumée validité universelle d’un modèle mathématique du monde ? Peut-on prétendre mettre la société en pilotage automatique avec des algorithmes, des supercalculateurs et des robots voire s’en remettre à une « intelligence machinique » ?

Peut-on, à l’heure où les « marchés financiers » ont fait la preuve de leur inefficience, concevoir encore un « gouvernement idéal de l’humanité réduit à son administration gestionnaire » et incapable de donner un sens à la destinée commune de l’espèce ? Si le spectre de Saint-Simon, revisité par Hayek et consorts, hante l’Occident depuis les débuts de la grande machinerie industrialiste puis cybernétique, quel autre grand récit alternatif à prétention tout aussi universelle pourrait le faire rentrer dans sa boîte ? Quelle « autorité originaire de droit » pourrait structurer un tout autre « processus sociétal » et faire rentrer un sens dénaturé de « l’efficacité » comme de « l’utilité » dans un cadre éthique ?

Pour l’heure, la littérature de science-fiction s’empare du sujet de la Corpocratie régnante et éclaire les failles d’un « meilleur des mondes » dominé par la technologie, la finance et les fables du marketing politique lançant des nouveaux Princes comme autant de nouvelles marques. L’incendie de Notre-Dame, survenu depuis la parution du livre de Pierre Musso, a révélé que les sujets ne renoncent pas à la symbolisation d’un tiers transcendant. Pas davantage  que les consciences ne se résignent à la disparition des lieux de symbolisation. En cette fin de cycle annoncée par les nouveaux hérauts d’une jeune « science des effondrements », les imaginaires aspirent plus que jamais à leur désincarcération.

Pierre Musso, Le temps de l’Etat-Entreprise – Berlusconi, Trump, Macron, Fayard, 350 p., 23 €

 

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

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Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

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Les belles machines à rêver font leur retour. La seconde édition du Salon Auto-Moto Classic accueille du 26 au 28 avril au Parc des Expositions de Strasbourg-Wacken plus de 500 véhicules mis en scène et répartis sur 3 halls et 2500 m2. Trois marques notamment sont à l’honneur : Citroën et Bentley pour leur  centenaire et Bugatti qui souffle ses 110 bougies. Créée peu avant les deux précédentes, la marque Delage, d’ores et déjà entrée dans la légende, (re)prend date pour faire son grand retour dans la course en tête…

 

 

L’automobile a longtemps été « l’Objet-Roi » qui pilote la croissance d’une industrie française bien portante, la belle « machine à rêver » qui donne le frisson de ce qu’il reste d’aventure dans une civilisation bien balisée.

La France a connu plus de 400 marques automobiles, certaines plus prestigieuses que d’autres, dont  le souvenir s’est perdu.

Celui de Bugatti rayonne toujours tout en haut de l’affiche grâce aux Enthousiastes Bugatti (EBA, fondés voilà 40 ans déjà…) et au club Bugatti France (basé à Paris) qui exposent plus de 40 modèles pour cette seconde édition d’un Salon qui a conquis plus de 21 000 visiteurs l’année précédente et a été consacré au TOP 4 des manifestations du secteur. La maison de Molsheim Bugatti SAS expose au hall 7 les trois derniers modèles d’exception de son usine à rêves : les Veyron, Divo et Chiron.

« Et parce que Bugatti n’est pas uniquement de l’automobile, des meubles de Carlo Bugatti, le père d’Ettore, et des sculptures de Rembrandt, son frère, sont exposés » annoncent Gérard Burck et Daniel Lapp, respectivement président et chargé de communication des Enthousiastes Bugatti.

Pour le centenaire de Citroën vaillamment affiché au compteur, le club des Chevrons d’Alsace Lorraine met en scène sur plus de 1200 m2 près de 40 modèles iconiques qui ont assuré la renommée de la marque dont la CX Tissier (10 m de long avec 4 roues à l’arrière), le bus Belphégor, une Traction familiale de 8 places sans oublier la réplique exacte d’une voiture de Sébastien Loeb, le parrain de cette seconde édition…

Bien évidemment, la très populaire 2 CV est à l’honneur sous toutes ses coutures – un stand est dédié aux Deux-Pattes de course, dont l’une court actuellement sur le 24h 2 CV de Spa-Francorchamps.

 

Il était une fois Delage

 

Delage survit aussi dans la mémoire collective comme « haute expression de l’élégance française » entre les deux guerres grâce à la passion de quelques inconditionnels.

Créée en 1956 et longtemps présidée par Patrick Delâge, l’arrière-petit-fils du constructeur, l’association « Les Amis de Delage » tient toute sa place au Salon Auto-Moto Classic. Elle regroupe les fidèles de la marque, anciens clients ou passionnés de belles mécaniques afin de perpétuer le souvenir de Louis Delage (1874-1947) et de sa prestigieuse production automobile. La marque Salmson accueillera également le public sur son stand.

Reine Dudragne fait vivre la marque dans le « Grand Est » – et bien au-delà : « Le Salon, c’est l’une des meilleures manières de transmettre le patrimoine industriel français et aussi de recenser des voitures encore existantes… Nous voulons associer les jeunes à la préservation de cette marque, qui demeure synonyme d’excellence, de prestige et d’aristocratie, en leur transmettant le goût de la conservation de ce patrimoine roulant. »

Reine Dudragne ne fait pas seulement rayonner la marque Delage, de rallyes en salons mais la défend aussi : « Si notre activité consiste à mettre la marque en valeur, à recenser et maintenir les voitures Delage en état, nous avons eu à la protéger aussi grâce à un dépôt à l’INPI suite à un procès en déchéance de marque…»

A ce jour, 1500 voitures Delage sont recensées dans le monde – beaucoup le sont en Grande Bretagne, en Australie et aux Etats-Unis. Louis Delage en a produit 32 000 sous son nom et 10 000 encore en concession Delahaye.

Après avoir été essayeur chez Peugeot, l’ingénieur des Arts et Métiers Louis Delage s’installe à son compte en 1905 pour fabriquer des pièces détachées. L’année suivante, il produit sa première voiture, équipée du moteur de Dion. Puis il dessine lui-même tous les éléments des véhicules qui porteraient son nom. Il s’investit très tôt dans la course automobile et remporte en 1911 la Coupe de l’Auto, courue à Boulogne sur 620 km, avant de triompher à Indianapolis en 1914. Privilégiant la compétition et la production de véhicules de luxe, il remporte en 1925 deux Grands Prix. Deux ans plus tard, la société des automobiles Delage est sacrée championne du monde des constructeurs avec son modèle 15 S 8.

Mais la Grande Dépression des années 30 est fatale à nombre de constructeurs automobiles. En 1935, Louis Delage vend une licence de fabrication à Delahaye qui continue à produire des Delage sur sites communs jusqu’en 1954.

Depuis, son oeuvre revit à chaque tour de roue de ses automobiles qui ont traversé le temps jusqu’à notre ère de « transformation digitale » – et dans les projets qu’elle inspire : « Louis Delage disait : « Faire une seule chose  mais bien la faire ». Notre ambition est de respecter ce credo. Ainsi, nous positionnons des jeunes en patrimoine automobile dans notre pays – et espérons le faire bien… ».

 

Le projet Delage

 

Actuellement, Reine Dudragne s’investit dans l’un des objectifs majeurs de l’association :

«  Nous nous sommes lancé un défi technologique et industriel : la restauration ou la reconstruction de certains modèles mythiques et plus particulièrement la Delage V12 Labourdette, la dernière voiture de course produite par Louis Delage. Alors que sa société avait été absorbée par Delahaye, Louis Delage a demandé à Albert Lory de concevoir le moteur d’une nouvelle voiture exceptionnelle : une formule « Sport » pour courir au Grand Prix de l’ACF de 1937. Elle a été accidentée aux essais du Grand Prix à Montlhéry puis réparée et présentée au Salon de l’Auto sur le stand du carrossier Labourdette. Depuis, elle a été à nouveau accidentée et démantelée… Les notes de l’ingénieur Albert Lory sont mises à la disposition des acteurs du projet par son fils Jean. C’est dire que nous avons besoin de sponsors. Cette reconstruction se fait en partenariat notamment avec les Arts et Métiers de Champagne Ardennes et avec Auto Classique Touraine, entreprise du patrimoine vivant (EPV), pour la carrosserie. »

L’ambition ultime, c’est de reprendre le fil d’or de l’histoire du sport automobile en confrontant sur l’autodrome de Linas-Monthéry la Delage V12 reconstruire à ses rivales mythiques d’avant-guerre : Delahaye, Lagonda, Auto Union et autres Mercedes…

Mais comment une jeune femme du métier de la mode et donc familière d’ élégances plus vaporeuses, en vient-elle aux raffinements de l’art du moteur et de la tôle ouvragée ?

En général, la passion se transmet par l’héritage familial ou par les liens du mariage – en l’occurence avec un jeune architecte aventureux et passionné de belles mécaniques d’antan : « Daniel avait une Simca 5 quand je l’avais connu. Il était féru de chevaux et a fait le trajet de Strasbourg à Paris en cheval : du bord de la route, en Champagne, il voit une carcasse qui sert de poulailler. C’est une Citroën C4 de 1929  qu’il négocie aussitôt pour cinquante francs. C’était en 1966 et nous avons fait le rallye Paris-Nice l’année suivante avec ce véhicule reconstruit. Après, nous avons acheté une Renault JM de 1913 avec un capot alligator et vitesses à l’extérieur… Nous nous sommes retrouvés à Paris en proie aux « événements » de mai 1968, en plein rationnement d’essence. Nous sommes rentrés en trois semaines. En 1969, nous avons acheté notre première Delage, une D4, puis un torpédo DI Sport en 1976. Les aléas de la vie nous ont séparés mais en 2007 une nouvelle Delage DI nous emmène en Tunisie jusqu’à Tataouine. Nous avons été aussi au nord de la Finlande, en Corse, en Grèce, en Espagne et au Maroc avec nos Delage. Depuis, j’ai fait la promesse de continuer l’oeuvre de Daniel, et Delage est comme ma seconde famille…»

En un demi-siècle, elle a acquis cinq Delage – dont l’une remise aux bons soins diligents de leur fils – et confectionne les splendides tenues qui vont avec ces rutilantes élégances carrossées d’antan. Ainsi se relient en bonne intelligence, à l’heure de la digitalisation de nos conduites (forcément ultraconnectées…), les savoir-faire d’un art de vivre qui n’abdique rien de son irréductible humanité créatrice.

 

Une fête nationale pour le patrimoine roulant

 

Dimanche 28 avril, la Fédération française des Véhicules d’époque (FFVE) organise pour la troisième année consécutive la Journée nationale des Véhicules d’époque, en partenariat avec Strasbourg Evénements : le cortège des oldies but goldies finit sa course vaillante, entre nostalgie et futur radieux, sur le parking du Salon vers 11h30.

Pari gagnant dès sa première édition, Auto-Moto Classic attend cette année 26 000 visiteurs au fil de ces trois jours qui proposent un véritable rendez-vous pour la filière et une place de marché – une boutique de pièces détachées y est disponible…

Actuellement, 800 000 véhicules d’époque sont répertoriés dans l’hexagone. La voiture ancienne génère un chiffre d’affaires s’élevant entre 3 et 4 milliards d’euros – plus que jamais, elle a beaucoup d’avenir à revendre…

 

Salon Auto-Moto Classic

Du vendredi 26 avril au dimanche 28 avril 2019 de 10h à 19h

Au Parc des Expositions – Strasbourg Wacken

Entrée : 12 €

Paru dans Les Affiches-Moniteur

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L’âge d’or de l’humanité était-il celui où… l’or ne régnait pas ? Depuis l’abandon du standard or, l’espèce est entrée dans une ère d’incertitude et d’instabilité – celle d’une économie de reconnaissances de dettes impayables… Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce changement d’ère…

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient… La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » – impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise…

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour sauter dans un avion en partance vers le Paraguay – et ne plus jamais réapparaître…

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal… Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports…

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui… Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être… illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux. En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société… Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit –  son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une…

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »…

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres. Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »…

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »…

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939,  un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »…

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »… Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »…

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne. »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » – et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »… Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » – et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »… Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver  le franc »…

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux  juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales – elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle… Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais…

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €

 

 

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