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Archive for the ‘Histoire’ Category

L’âge d’or de l’humanité était-il celui où… l’or ne régnait pas ? Depuis l’abandon du standard or, l’espèce est entrée dans une ère d’incertitude et d’instabilité – celle d’une économie de reconnaissances de dettes impayables… Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce changement d’ère…

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient… La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » – impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise…

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour sauter dans un avion en partance vers le Paraguay – et ne plus jamais réapparaître…

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal… Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports…

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui… Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être… illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux. En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société… Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit –  son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une…

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »…

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres. Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »…

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »…

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939,  un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »…

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »… Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »…

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne. »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » – et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »… Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » – et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »… Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver  le franc »…

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux  juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales – elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle… Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais…

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €

 

 

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L’omniprésence d’un discours hégémonique sur un retard qui serait toujours à rattraper interpelle Barbara Stiegler, une philosophe politique venue des sciences du vivant.

 

Qui est en retard, qui est en avance, et sur quoi donc, pour quoi faire ? Qui décide du retard des uns et de l’avance prise par « les autres » sur de présumés « retardataires » condamnés à voir passer l’arrière-train d’un « progrès » jamais assuré ? Et qui décide du sort de ceux qui seraient « en retard » ? La « question sociale » se trancherait-elle ainsi sur une ligne de crête à l’arête aussi friable ?

Tout n’en finit pas de s’accélérer et de s’affoler dans notre « postmodernité » déboussolée, des aiguilles des chronomètres à la lumière sautillante des écrans irradiant et crachant leurs injonctions paradoxales. D’où vient que le temps semble toujours manquer aux habitants survoltés de la belle planète bleue alors que sa rotation se poursuit imperturbablement à vitesse constante ? Le temps de faire quoi, d’ailleurs ? De s’a-dap-ter. Mais à quoi donc ? A la marche du « progrès » ou à sa fatalité ? De s’adapter à la course à la mondialisation ? De s’adapter à l’environnement techno-économique de cette « mondialisation » dévoreuse d’énergie et de vies, aux errances ou à la guidance des « marchés » ? S’a-dap-ter… avant qu’il ne soit « trop tard » ? « Ne pas s’adapter, c’est mourir » dit-on non sans insistance… C’est bien en termes biologiques que « la question » est posée – et c’est ainsi que meurent les nations… Malheur aux « retardataires » – ou aux « inadaptés », aux « réfractaires » et autres « enracinés » qui mettraient la Méga Machine « en retard »…

 

Un impératif et un énoncé politique

 

Barbara Stiegler, professeur de philosophie politique à l’université de Bordeaux et spécialiste de Nietzsche (1844-1900), part de cette interrogation pour établir la généalogie d’un impératif des plus catégoriques qui régit les existences comme le fonctionnement de nos démocraties dites « libérales » : « D’où vient ce sentiment diffus de plus en plus  oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter pour évoluer ? »

S’adapter, évoluer, muter… Qui n’a jamais intériorisé cette injonction obsédante, dont l’énoncé politique est asséné comme un mantra depuis que l’économisme tient lieu de religion ?

Interrogeant les discours sur le vivant, Barbara Stiegler constate cette « colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l’évolution ». Car les injonctions contemporaines à s’adapter en permanence sont hantées par la théorie de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882).

Le biologiste décrivait une « logique adaptative, lente et graduelle » du vivant à son environnement. Mais cette logique-là ne serait plus « en phase » avec les accélérations techniques et scientifiques de la « révolution industrielle ». Celles-ci sont « en rupture » totale avec nos biorythmes ainsi qu’avec le rythme d’adaptation de la société – et avec l’attachement bien connu des « masses » à la stabilité de l’état social…

Pour établir sa généalogie d’une injonction, Barbara Stiegler remonte le temps jusqu’au « grand débat » américain opposant en 1927 le philosophe et pédagogue John Dewey (1859-1952) au  journaliste Walter Lippmann (1889-1974), promoteur du « néolibéralisme » – et plonge dans un humus des plus féconds. Ces deux penseurs du « libéralisme » débattaient alors sur la manière de refonder une démocratie interpellée par la « révolution industrielle » – et Barbara Stiegler interroge leur propre lecture de Darwin pour démontrer cette innervation du discours dominant par le biologique.

L’éditorialiste en vogue Lippmann préconisait un « gouvernement des experts qui définit d’en haut des processus automatisés d’optimisation » dans une « Grande Société » industrialisée et mondialisée à laquelle il fallait « adapter les  masses », forcément « réfractaires » ou rétives. Comment ? Par une action politique repensée comme une « intervention artificielle, continue et invasive sur l’espèce humaine »… En d’autres termes, Lippmann requiert une intervention accrue de l’Etat pour « adapter » la société « d’en haut » par des transformations du droit, de l’éducation et de la protection sociale. Loin de se cantonner à ses fonctions régaliennes, l’Etat doit « construire artificiellement le marché et assurer en permanence son arbitrage »…

Dewey plaide pour les initiatives venues d’ « en bas », de manière concertée et coopérative : il compte sur l’émancipation des individus et la participation active des publics à même de formuler des solutions les concernant. Aux réformes menées « d’en haut » par une alliance entre une « élite d’experts et de leaders », Dewey oppose « la voie de la transformation sociale par l’intelligence collective ». Avant l’heure, il formule la « première grande critique philosophique du néolibéralisme »…

Michel Foucault (1926-1984) avait établi que « l’un des points de rupture principaux » entre le libéralisme classique, celui du « laisser-faire » qui comptait sur la « libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses », et le « nouveau libéralisme » (celui de Lippmann) passait par « le retour invasif de l’Etat dans toutes les sphères de la vie sociale ».

Avec la mécanisation puis l’automatisation induites par la « révolution industrielle », l’adaptation entre les vivants et leur milieu a « laissé place à un conflit insoluble entre l’espèce humaine et son environnement : l’homme-citoyen de la Grande Société se découvre complètement débordé par son nouvel environnement ».

Pour les néolibéraux, il-n’y-a-pas-d’alternative : « L’environnement politique qu’impose la révolution industrielle,  perpétuellement changeant, complexe et imprédictible, destitue définitivement le peuple de sa souveraineté et, avec lui, la validité du modèle démocratique ».

Ainsi a été engendrée une « grande machine de pouvoir destinée à fabriquer, à une échelle industrielle, le consentement des populations » formatées pour se jeter dans le chaudron d’une compétition généralisée pour ne pas se retrouver acculées en flagrant délit de « retard » d’un train, d’une guerre ou d’un horizon toujours plus éloigné voire rabaissé…

Dans Energie et équité, Ivan Illich (1926-2002) rappelait : « Au-delà d’un certain point, personne ne peut gagner du temps sans en faire perdre à un autre »… A cet égard, tout est-il déjà perdu ? Les écosystèmes ne sont-ils pas un modèle parfait de « système économique » ? Ils fonctionnent avec une source unique d’énergie gratuite qu’aucun « intérêt particulier » ne peut (encore…) s’approprier, serait-ce par un « coup d’avance » sur ceux qui accuseraient un retard perpétuel dans la course à un mirage de « profit » à bord d’un Titanic sans issue ni canots de sauvetage  : le soleil dont la couleur, étrangement, s’est répandue dans les rues et sur les ronds-points en plein hiver, en réaction à une taxe prétendument verte. Entre verdissement de la fiscalité, fièvre jaune, stylos rouges  et colère noire, le choc des couleurs réchauffe un climat social où chacun tente d’installer ses petites affaires pour le temps non extensible qui lui est imparti – nul n’étant assuré de garder une avance forcément révocable pour une destination commune des plus imprécises.

Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 336 p., 22 €

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Entre 1776 et 1785, le juriste strasbourgeois Christophe Guillaume Koch rédigea pour ses étudiants de l’Ecole diplomatique de l’Université de Strasbourg son « Histoire de la Russie, avec sa partie politique », faisant oeuvre de pionnier dans la diffusion des connaissances sur la Russie lors d’une période de découverte sans précédent de cette nation-continent. Sa publication par les Presses universitaires de Strasbourg (avec un autre cours en annexe, « la Constitution de l’empire de Russie ») ouvre une page précieuse d’un grand album. Celui d’une histoire russe, que l’on pourrait croire dominée par des clichés tenaces comme le malheur, le crime et l’absence de liberté – mais jamais à court de rebondissements ni de résilience.

 

 

 

« Que doit-on appeller « Russie » ? interrogeait Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) lors de l’effondrement du mur de Berlin (1) – il défendait alors la vision d’une nation russe débarrassée du « fardeau de l’empire ». Réponse : « Aujourd’hui. Et aussi demain (ce qui est encore plus important). Qui se sent aujourd’hui appartenir à la Russie de demain ? Et où les Russes voient-ils eux-mêmes les limites de la Russie ? »

Avant le XVIIIe siècle et Pierre le Grand (1672-1725), la Russie fut « largement absente du discours intellectuel français » constate Rodolphe Baudin dans sa préface de l’Histoire de Russie de Christophe Guillaume Koch (1737-1813). Si l’appellation officielle d’ « empire » ne date que du règne de Pierre le Grand (il se décerne en 1721 le titre d’empereur), la réalité impériale remonte sans doute au Xve siècle avec l’annexion de Novgorod par la principauté de Moscou (1478).

 

Une si longue sujétion…

 

Rédigé durant les années 1770-1780 pour les étudiants russes et nobles du juriste strasbourgeois, pendant le règne de Catherine II ( 1729-1796), ce cours inédit, conservé à la BNU et publié par les Presses universitaires de Strasbourg, témoigne de l’histoire des relations intellectuelles nouées alors entre la France et la Russie : « Ce n’est que depuis Pierre le Grand qu’on commença à cultiver en Russie les Lettres et les Arts. Avant lui on y vivoit dans une profonde ignorance. Les prêtres mêmes savoient à peine écrire. Pierre le Grand fonda des écoles, il envoya de la jeunesse russe dans les pays étrangers et engagea les étrangers à venir s’établir en Russie. »

Koch exerça une grande partie de son activité dans le cadre de l’ « Institutum historico-politicum » ( « l’Ecole diplomatique »), fondé à Strasbourg en 1752 par son maître Jean Daniel Schoepflin (1694-1771) pour former un nouveau type d’étudiant qui pourrait « briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une cour que l’Europe respecte » – c’était le temps où, déjà, les bouteilles de champagne n’explosaient plus…

Son cours divise l’histoire de la Russie en six périodes, de la fondation de la monarchie en 862 à Novgorod au règne de Pierre le Grand dont il ne cherche pas à « dissimuler la cruauté des méthodes de gouvernement ». Le tsar avait affirmé la vocation européenne de son pays et édifié la grandiose Saint-Pétersbourg gagnée sur les marécages. Le souverain « réformateur », prisé des Encyclopédistes, confiait cependant à un proche : « Nous avons besoin de l’Europe pour quelques décennies ; ensuite nous pourrons lui tourner le dos »…

En dépit de ses admirations, Koch n’hésita pas à qualifier le mode de gouvernance russe comme un « despotisme oriental ». Il eut le temps de vivre encore le règne réformateur d’Alexandre Ier (1777-1825), avant l’entrée de la Grande Armée de Napoléon en Russie (1812)  – et le retour du balancier vers un « conservatisme absolu ».

Son cours donne à lire l’autre Russie, celle des Lumières au bout d’un long tunnel, d’une occidentalisation balbutiante sous le règne stabilisateur des premiers Romanov mais aussi de la longue sujétion d’un peuple paysan, largement majoritaire dans le pays – Koch ne put voir l’abolition du servage par Alexandre II en 1861 mais il vécut encore la tragique « retraite de Russie » de « la Grande Armée » napoléonienne…

Dans sa postface situant le travail de Koch dans l’historiographie européenne des Lumières sur la Russie et les influences dont bénéficia le Strasbourgeois, Wladimir Berelowitch rappelle l’invention de l’ethnographie en cette fin du XVIIIe siècle – notamment à l’université de Göttingen : « La connaissance du « maillon » russe, et surtout sibérien, était indispensable pour un tableau passé et présent de l’humanité, de sorte que les projets d’histoire universelle, si caractéristique de l’école de Göttingen, conduisaient naturellement aux classifications ethnographiques. »

Cette Russie vue par un historien des Lumières était alors à l’aube d’une apogée discernée bien plus tard par Tocqueville (1804-1858) – celle d’une nation-continent appellée « par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains la moitié du monde »…  Aujourd’hui comme demain ? Alors qu’à l’heure de la « globalisation », les habitants de la Terre ne trouvent plus sous leurs pieds de sol durable et habitable, le fabuleux héritage russe se laisse, avec cette nouvelle publication, revisiter et feuilleter dans sa continuité historique, entre identité impériale et nationale – et sur l’immensité d’un territoire de vie plus propice que jamais à celle  d’un impérieux destin.

  • Alexandre Soljénitsyne, Comment réaménager notre Russie ? Fayard, 1990

 

Etudes Alsaciennes et rhénanes, Histoire de Russie avec sa partie politique par Mr Koch, professeur à Strasbourg, suivie de la constitution de l’empire de Russie (édition présentée et commentée par Rodolphe Baudin et Wladimir Berelowitch), Presses universitaires de Strasbourg, 326 p., 22 €

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De captivantes sirènes des lettres dont le chant s’était perdu refont surface. Eric Dussert embarque ses lecteurs pour  un passionnant voyage à remonter le temps –celui de ces divas des lettres  « cachées par la forêt » de l’oubli après avoir été surexposées à leur époque… Leur oeuvre, aujourd’hui introuvable, était devenu un plat de choix pour bibliophiles, initiés et autres gourmets des lettres…

 

 

La femme, origine et avenir de l’homme ? Longtemps, la part des femmes fut occultée dans l’histoire de la littérature. Pourtant, rappelle Eric Dussert en nous faisant visiter sa fort plaisante « manufacture du passé », « la première femme créatrice de littérature était une princesse mésopotamienne, de la ville d’Ur, Enheduanna, prêtresse d’un culte oublié et poète sumérienne devançant de deux mille ans Homère »… Comme un vacillant point lumineux dans la nuit des temps, le verbe de la princesse orientale pourrait bien guider  experts et exégètes pour peu qu’ils se saisissent de son corps poétique arraché aux sables…

Conservateur à la Bibliothèque nationale de France et journaliste spécialisé dans les  égaré(e)s et oublié(e)s de l’histoire littéraire, Eric Dussert exhume 138 destinées de femmes de lettres dont les livres sont épuisés et dont le souvenir s’est perdu – dans Une forêt cachée (La Table Ronde, 2013), il avait déjà sauvé de l’oubli 156 auteur(e)s – dont 17 femmes « seulement »…

Son nouveau recueil dédié exclusivement au beau sexe s’ouvre par la poétesse japonaise Ono No Komachi (825-900), née dans la petite aristocratie de son pays et les fastes de la cour, avant de subir des revers de fortune et de tomber dans l’oubli :

 

Les coloris des fleurs

Ont bel et bien passé

En pure perte

Ma vie coule en ce monde

Dans le temps d’une longue averse

 

 

La promenade dans cette clairière enchantée se poursuit au fil des siècles et des continents avec Anne Comnène (1083-1148), « princesse porphyrogénète de Constantinople » qui rédigea une épopée à la gloire de son empereur de père Alexis Ier (1058-1118) ou Christine de Pisan (vers 1364-vers 1430), « généralement considérée comme la première femme de lettres française ».

Le XIXe siècle a mieux conservé le souvenir de ses divas de la littérature, à commencer par celui de Delphine de Girardin (1804-1855) née Gay, la « Muse du romantisme » dont l’œuvre a été injustement éclipsée par la gloire de son mari, Emile de Girardin (1806-1881), le premier magnat de l’industrie de la presse… Leur salon réunissait tout le Gotha des lettres, de Balzac à Sue, sans oublier Hugo ou Lamartine.

Léonie d’Aunet (1820-1879) fut la première femme à explorer le Spitzberg en 1839 – elle avait dix-neuf ans et ses lettres de voyage publiées dans La Revue de Paris lui valurent une gloire immédiate…  Louis Hachette publie en 1855 son Voyage d’une femme au Spitzberg – mais elle avait déjà défrayé la chronique dix ans auparavant par un « flagrant délit d’adultère » avec Victor Hugo (1802-1885), alors pair de France, dans un hôtel du passage Saint-Roch. Mariée au peintre François-Auguste Biard (1799-1882), « laid, célèbre et de vingt ans son aînée », elle passe deux mois à la prison Saint-Lazare avant de publier divers livres dont plus aucun n’est disponible… Sa fille, Marie (1848-1897) épouse Double, suit bien naturellement ses traces : elle signe des chroniques dans Le Figaro sous le pseudonyme d’Etincelle ainsi que des romans mondains et un essai d’histoire littéraire consacré à la baronne Staal de Launay.

Jean Bertheroy née Berthe Clorine Jeanne Le Barillier (1858-1927), doit son aléatoire postérité à ses romans antiques dont La Danseuse de Pompéi (Fayard, 1905), demeurée mémorable grâce sans doute à une aquarelle de Manuel Orazi (1860-1934) représentant une athlétique morphologie féminine…

La vie de la  Hollandaise Neel Doff (1858-1942)  fut un roman digne des Misérables : après avoir connu la famine et la prostitution, elle pose pour les peintres James Ensor (1860-1949) ou Félicien Rops (1833-1898) et frôle le Prix Goncourt en 1911 avec Jours de famine et de détresse (Fasquelle), son autobiographie écrite directement en français – elle finit sa vie en riche héritière à Ixelles après un  passage à la case « socialisme »…

 

XXe siècle : femmes, c’est fatal…

 

La fervente hispanophile Renée Lafont (1877-1936), traductrice attitrée du célébrissime Vicente Blasco Ibanez (1867-1928) et auteure des Forçats de la volupté (Albin Michel, 1924), finit fusillée par les franquistes au début de la Guerre d’Espagne : « Chez Renée Lafont, les femmes meurent, quoiqu’il arrive »…

Autre « martyre des lettres », Louise Hervieu (1878-1954) met à profit ses souffrances pour faire avancer ses idées, notamment par son implacable roman autobiographique Sangs (Prix Femina 1936) : elle est  à l’origine du carnet de santé, institué le 2 mai 1939 par le ministre Marc Rucart (1893-1964).

La fantasque Maryse Choisy (1901-1979), née « enfant illégitime » de « parents inconnus » et élevée dans le château de sa tante présumée Anna Dunphy, épouse de Brémont (1852-1922), met son génie dans sa vie et ses reportages vécus autant que dans ses livres. Journaliste pour L’Intransigeant, elle commence par des entretiens avec des hommes politiques, tente la voie littéraire (Presque, quasi-roman, Editeurs associés, 1924), avant de livrer le récit de ses reportages dans Un mois chez les filles (Montaigne, 1928) – elle s’était fait embaucher comme femme de chambre au Chabanais, la plus renommée des « maisons de rendez-vous » parisiennes, pour décrire le quotidien des prostituées et vendit plus de 450 000 exemplaires de son « témoignage »… Elle récidive avec Un mois chez les  hommes (éditions de France, 1929) qui relate son immersion chez les moines du mont Athos… Après avoir pris le train pour Vienne et s’être allongée sur le divan de Freud (1856-1939), elle s’investit dans la psychanalyse et les spiritualités asiatiques, épouse le journaliste politique Maxime Clouzet ainsi que la pensée de Teilhard de Chardin (1881-1955) et laisse deux volumes de mémoires, Mes Enfances (Mont-Blanc & Payot, 1971) et Sur la route de Dieu on rencontre d’abord le diable (Emile-Paul Frères, 1978).

L’essai d’Eric Dussert est tout illuminé par l’éclat d’étoiles filantes des lettres, femmes d’un seul livre comme Béatrice Mabilais (1933-1964), auteure du roman Les Sauterelles (1956), publié par Jean Cayrol (1911-2005), qui finit ainsi : « Je suivis des yeux jusqu’au dernier tournant la voiture. Puis je descendis dans le verger, et comme je regardais les sauterelles bondir d’herbe en herbe, je me mis à penser qu’on ne m’avait tout arraché, et qu’on avait oublié de me couper la tête. »

Autre suicidée des lettres, Agnès Rouzier (1936-1981), filleule d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), est élevée par sa veuve Consuelo (1901-1979) et  accède au « cercle fermé des écrivains » avec Non, rien (Seghers/Laffont, 1974), après deux précédents romans égarés.

« Fille de la guerre », la poétesse bretonne Danielle Colobert (1940-1978) grandit chez ses grands-parents sous l’Occupation – sa famille est dans la résistance… En 1961, elle publie son premier livre, Chants des guerres, chez Pierre-Jean Oswald, s’engage auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie et s’exile en Italie. Révélée au public par Meurtre (Gallimard, 1964) qui exhale son « malaise biologique de vivre », elle se laisse porter par les voyages – d’abord à Prague investie par les chars soviétiques en mai 1968 puis de plus en plus loin, jusqu’au voyage ultime en se supprimant le jour de son anniversaire dans une chambre d’hôtel rue Dauphine à Paris.

Eric Dussert laisse transparaître une prédilection pour la romanesque blondeur de Virginie des Rieux (1942-1982) aux  « faux airs de France Gall première époque ». Vendeuse de chemises à Saint-Tropez alors que sa mère tient le dancing « Black & White » à Juan-les-Pins, elle publie son premier roman, La Satyre, à la fin de l’été 1965, chez Buchet-Chastel, suivi de Chandeleur et Dorothée (1968) – « la critique » succombe aussitôt à la « starlette des lettres », devenue modèle pour photographes de mode et pour Playboy en 1972. L’avenante jeune « romancière » avait juste publié les textes tragiquement inédits de son père, Elie de Thorier, disparu une décennie auparavant dans l’anonymat – il n’avait pas les mêmes atouts pour espérer les publier… Après une liaison avec Johny Hallyday (1943-2017), Virginie l’attaque « en reconnaissance de paternité » et disparaît, emportée par une avalanche pendant une course de ski hors-piste : « Une mort brutale, comme la célébrité »…

Petite-fille de l’académicien Georges Duhamel (1884-1966), Betty Duhamel (1944-1993) fait logiquement carrière dans l’édition et jette une poignée de livres, aussitôt salués par « la critique », pour s’éclairer la traversée de son siècle (Les Nouvelles de Lisette en 1975, L’Homme-crayon en 1977, Les Jolis Moys de Mai en 1993). Elle écrit aussi des chansons d’amour, publiées en 1974 et donne un roman à clés, Gare Saint-Lazare ou Ennemis intimes (Gallimard, 1976) narrant ses amours tourmentées avec un apprenti romancier ambitieux qui allait devenir prix Nobel de littérature… Etrangement, ce livre est devenu introuvable, tout comme le portrait de son grand-père, Jojo l’académique

Au-delà de l’universelle simplicité de la différence des sexes et de la vieille vérité des corps sexués, Eric Dussert ramène au jour un continent immergé. N’a-t-il pas fallu attendre le XVIIe siècle pour éclairer, en Occident, le rôle des femmes dans la génération ? En littérature et en créativité, la stérilité ne peut pas davantage être imputée à celles qui transmettent la vie selon l’ordre des générations. Kant (1724-1804) les pensait « hors du temps de l’histoire et soumises au temps de la vie ». Le chroniqueur du Matricule des Anges rend justice à leur génie créateur par un magistral essai de haute érudition rendant désormais ineffaçable l’œuvre et l’existence de 138 d’entre elles qui ont mis leur foi dans les pouvoirs de la littérature.

Eric Dussert, Cachées par la forêt, La Table ronde, 576 p., 22 €

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Un spectre hante notre planète dévastée par les prédations d’une « hyperpuissance monétaire et financière aux mains d’une élite supranationale », dissimulée derrière des sociétés-écrans, qui fait « sauter les verrous des acquis nationaux » : celui du retour de l’esclavage.

 

Il était une fois un « marché global de la dette » estimé à 230 000 milliards soit le triple du PIB mondial. Et, « à côté », il y avait une dette abyssale de « 1,2 quadrillion de produits dérivés » dans les « circuits de haute finance internationale ». Soit une « véritable arme de destruction massive du système financier global ». Qui pourrait rembourser l’une et l’autre ? Elles sont bien au-delà des « capacités contributives » des peuples qui, d’ailleurs, ignorent être garants des risques pris à leur insu par les spéculations absconses de la « haute finance ».

Cela faisait quatre décennies que l’humain, transformé en une « ressource comme les autres », n’était plus au centre d’un monde façonné par des « normes techno-financières » permettant à une infime minorité de s’enrichir « de manière accélérée » aux dépens des masses ignorantes. Comment ? En se constituant en « hyperpuissance » détentrice de « créances gigantesques envers l’humanité » – en « superentité financière planétaire » dans une époque de complète déréalisation qui ne savait plus créer de véritables richesses – juste en prélever…

C’est l’hyperpuissance d’une oligarchie financière qui a pris en otage tant les individus que les Etats par « l’explosion de la dette », par les émissions de créances, le siphonage des épargnes et des acquisitions intensives de biens communs et de ressources.

Ainsi s’est opéré le plus grand transfert de biens de l’histoire humaine dans un « espace mondialisé libéré des barrières et des contraintes nationales » : nous quittons bel et bien le monde des Etats-nations pour un « Système-monde structuré autour de flux d’activités et des flux informationnels mondiaux », porté par des « outils technologiques ultra-puissants » et une « ingénierie financière d’une efficacité redoutable » – c’est la « globalisation »…

Mais… « l’opinion publique », qu’en « pense-t-elle » ? Cela fait longtemps qu’elle est modelée et formatée par l’action de « cercles d’influence disséminés à travers le monde » – et anesthésiée par un techno-consumérisme effréné voire complètement annihilée par une technolâtrie tournant à l’addiction et à la techno-zombification.

Ceci n’est pas une fiction spéculative, mais l’état du monde tel que l’économiste Liliane Held-Khawam, active dans le conseil en stratégie d’entreprise, nous le révèle dans un livre choc, d’urgence et d’alerte qui pose la question de la « résurgence de l’asservissement et de l’esclavage de l’humanité » par la Dette perpétuelle.

 

« Nouveau monde » et ancien régime…

 

C’est le « nouveau monde » qui s’est déployé depuis quatre décennies à l’insu des « vrais gens » tout occupés à « gagner leur vie » juste pour « consommer » ou « s’en sortir », au fil d’une succession de bulles et de « mesures de gouvernance  inconstitutionnelles » jusqu’en « crises » à répétition, crash, krachs et guerres.

De fait, ce nouveau monde « piloté par des représentants de la haute finance internationale », c’est « l’ancien régime » en pire. Il a été mis en place à la faveur d’une « corporatisation » de l’administration des Etats et de l’espace public. Ainsi, la gouvernance nationale est canalisée vers une «  gouvernance unique mondiale centrée sur la technologie qui permet de piloter et de contrôler un système dense de réseaux informationnels »…

C’est une « dynamique d’enrichissement accéléré » et d’hyperconcentration pour les uns, proprement incalculable, et d’appauvrissement non moins vertigineux pour les autres qui exige de « se débarrasser du concept d’Etat nation et du concept de souveraineté du peuple qui lui est associé » tout comme il exige le « phagocytage de l’outil de production économique, source d’impôts, d’emplois » et donc la vampirisation des finances locales, le sabordage des bases constitutives des Etats de droit et la « flexibilisation du statut de salarié » jusqu’à « la suppression pure et simple du salariat ».

C’est bien là que « les élus » amènent les populations – « vers les exigences perverties d’un marché faussé et déshumanisé » qui considère l’individu juste comme une « ressource productive, créatrice de valeur ajoutée » – et vers cette « supra-gouvernance mondiale, centrée sur un espace marchand planétaire, mettant un terme aux frontières territoriales classiques et aux législations nationales ».

Les individus vraiment productifs, c’est connu, ne peuvent se délocaliser comme des multinationales ou des spéculateurs hors sol – ils sont juste bons à être taxés à la place des « protégés », privilégiés et « autres » évadés fiscaux de ce « nouveau monde » sans frontières sans foi ni loi…

 

Vers un « seigneuriage politique mondial » ?

 

Liliane Held-Khawam rappelle que l’appropriation de la création monétaire d’un pays « peut aisément permettre à n’importe qui de coloniser le monde sans armes » puisque « la création de monnaie de crédit par le crédit est le moteur de l’enrichissement illimité des uns et l’étranglement de l’humanité ».

S’agissant de l’apparente complexité de ce privilège régalien de la création monétaire, l’entrepreneuse libano-suisse qui milite depuis 1989 pour une réhumanisation de l’économie explique en toute simplicité : « La monnaie bancaire est l’histoire d’une monnaie sans valeur que le débiteur va rendre consistante en engageant ses biens, son salaire ou sa production. »

En d’autres termes, la monnaie d’aujourd’hui n’est qu’un nombre imprimé sur un billet, pressé sur une pièce de métal – et, de plus en plus, représenté par des bits sur un écran d’ordinateur, c’est-à-dire le dérivé d’une réalité désormais sans répondant, à l’instar de ces « produits dérivés » en circulation qui creusent une dette abyssale et engagent la « vraie vie » des « vrais gens » pour des générations… La création monétaire n’est rien moins qu’un instrument de pouvoir, tout comme le contrôle de la technologie, de l’énergie et de l’information : « Cette hyperpuissance monétaire et financière acquise par l’élite de la haute finance internationale constitue une confiscation de notre bien commun qu’est l’argent et ne

peut que déboucher sur un seigneuriage politique mondial ».

Pour en prendre la mesure, il suffit de considérer que l’ensemble de l’épargne et de l’endettement est détenu et financiarisé par la « supra-entité financière privée » tout comme l’ensemble des ressources et des activités de l’humanité devenues objet de haute spéculation.

Système institutionnel de dette et de crédit, la monnaie est un « bien commun » menacé par une « méga alliance regroupant des gouvernements, des entreprises et des fondations globales ».

Le but actuel le plus « brûlant » de cette coalition d’intérêts convergents ? Supprimer le cash (l’argent liquide) afin de s’assurer un contrôle absolu sur chaque existence dont plus rien ne doit lui échapper : « Supprimer le cash revient à exclure tout risque de « bank run », et de défiance envers les établissements bancaires. Sa suppression revient à leur accorder carte blanche. Pire que cela encore, il leur serait possible de virer par un simple clic tout individu qui ne devait plus convenir au système, à l’exemple d’un interdit bancaire ! Toute personne consciente du danger d’une société sans cash devrait utiliser au maximum les numéraires pour exercer un contre-pouvoir. »

En 2016, l’Oxfam indiquait que « 1% des plus riches détenaient autant de possessions que 99% du reste de la population planétaire » et que « les avoirs des 62 personnes les plus riches correspondaient à ceux des 50% des personnes les plus démunies de la planète ».

Quel James Bond au service du « Bien commun » pourrait encore combattre « le Chiffre » qui domine le monde et passe l’existence des masses laborieuses par pertes et profits après les avoir passé au laminoir de la « création de valeur » ?

Liliane Held Khawam tient un blog (1) comme on tient une ligne de front au cours de cette guerre menée par un système de prédation sans précédent qui transforme la planète « privatisée à un niveau global » en lignes de crédit. Elle n’en entend pas moins éveiller les consciences à une nouvelle réalité de possibilités. Celles-ci restent à écrire pour chaque sept milliardième d’humanité dont la vie pourrait bien être décrétée « sans valeur économique » et vidée de tout avenir, ne serait-ce que par l’acceptation de la grande spoliation en cours. Qui ne dit mot et persiste à s’ignorer en objet de prédation consent à l’exercice illimité de cette violence désormais ordinaire faite à tous. S’il y a des armes de destruction massive de l’intelligence et du patrimoine des peuples, il y a aussi des armes d’intelligence massive disponibles comme se resaisir – avant que tout ne soit « consommé »…

  1. Lilianeheldkhawam.com

Liliane Held-Khawam, Dépossession, éditions Réorganisation du Monde, 208 p.

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L’arrivée de Peugeot à Mulhouse en 1962 fut un événement considérable qui éclipsa la crise du textile…

 

 

 

La saga Peugeot prend racine au pays de Montbéliard – une terre aux abondantes ressources hydrographiques. Installée au carrefour de l’Alsace, de la Suisse et de la Bourgogne, en Franche-Comté, la dynastie forge sa réputation à partir de ses moulins, de ses teintureries, de ses filatures puis de ses aciéries. Avant de diversifier à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion déterminante d’Armand Peugeot, ses réalisations métallurgiques avec les cycles – puis les automobiles.

 

Avant l’usine, le moulin…

 

Le nom de Peugeot fait son apparition pour la première fois en 1435 dans le village de Vandoncourt, à l’occasion du mariage du dénommé Hans Peugeot.

En 1719, Jean-Jacques Peugeot (1699-1741) épouse Catherine Mettetal, l’héritière du moulin d’Hérimoncourt, sur un affluent du Doubs baptisé « le Gland ».

En 1793, l’un de ses fils, Jean-Pierre Peugeot (1734-1814), tisserand-teinturier et maire de la commune d’Hérimoncourt, se forme à Mulhouse et Bâle à l’impression et la teinture des indiennes. A son retour au pays en 1763, il édifie au lieu-dit « Sous-Cratet », sur « le Gland », un autre moulin destiné à l’écrasement du lin et du chanvre.

En 1804, ses deux fils aîné, Jean-Pierre (1768-1852) et Jean-Frédéric créent à Sous-Cratet une filature puis une fonderie (1810) destinée à la fabrication d’acier laminé à froid pour l’industrie horlogère et les scies.

Initiateur de la branche métallurgie, Jean-Pierre est le fondateur de la première société, Peugeot frères aînés (1810), bâtie sur la transformation du moulin familial. Toute la vision industrielle des Peugeot a pris sa source là, dans cette fonderie sur un affluent du Doubs.

 

Sous le signe du lion…

 

Un orfèvre de Montbéliard, Justin Blazer, conçoit en 1847 l’emblème des scies Peugeot aînés et Cie, inspirée du lion figurant sur les armoiries de Franche-Comté depuis 1279. L’image, déposée en 1858, devient l’emblème de la marque Peugeot Frères.

Devenus incontournables dans la métallurgie de transformation, les Peugeot se diversifient dans les baleines de crinoline, les ombrelles et parapluies, les moulins à café ou à poivre, les tondeuses mécaniques, les ressorts d’horlogerie ou de phonographe, les buses à corse, les machines à coudre et… les vélocipèdes.

L’ingénieur centralien Armand Peugeot (1849-1915), parti se former à Leeds, constate l’engouement des Britanniques pour ce nouveau mode de locomotion qui tient alors de l’engin de funambule. Il le met en fabrication dès 1885 dans son usine de Beaulieu et lie la destinée de sa société aux avancées de la mobilité individuelle.

Lors de l’Exposition universelle de 1889, Peugeot présente aux visiteurs, outre les bicyclettes « Lion », la première « voiture mécanique » sortie de ses ateliers – un tricycle actionné par un moteur et un générateur instantané de Léon Serpollet.

Sur le stand voisin, Armand découvre un moteur compact qui anime une machine à travailler le bois : la société Panhard et Levassor l’a construite sous licence de l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler.

L’année suivante, Peugeot réalise un quadricycle à deux places animé par un moteur deux cylindres Daimler de 565 cm3 fabriqué par Panhard : c’est le type 2, présenté les 6 et 7 avril 1891 à la presse et aux revendeurs de cycles.

La Peugeot type 3 à quatre places, aux allures de sauterelle, équipée d’un guidon, est sans doute la première voiture fabriquée en série – à 64 exemplaires. Le 6 septembre 1891, elle suit (à une vitesse moyenne de 14,70 km/h) la course cycliste Paris-Brest-Paris (1 200 km) organisée par Pierre Giffard (1853-1922), le directeur du Petit Journal : cette traversée de la France, abondamment relayée par la presse, assure sa réputation.

En 1896, Armand fonde à Audincourt (Doubs) la Société anonyme des automobiles Peugeot – SAAP au capital de 850 000 francs, qui met au point son moteur « horizontal breveté Peugeot ».

En 1910, il s’allie avec son jeune cousin Robert Peugeot (1873-1945) et crée Cycles et Automobiles Peugeot SA – la date marque le centenaire de la Maison Peugeot.

La production s’oriente vers des voitures à petite cylindrée. Ettore Bugatti vend à Robert Peugeot la licence de fabrication de sa voiturette deux places de 855 cm3 – la Bébé Lion Peugeot. Mise en fabrication à l’usine de Beaulieu, elle devient le gros succès commercial de la société : produite à 3 095 exemplaires entre 1913 et 1916, elle coûte deux fois plus cher que la « voiture du siècle », la Ford T.

 

 

La 201, un sacré numéro…

 

Après la guerre, la Quadrilette Peugeot connaît le même succès avant d’être remplacée en 1923 par la 5 CV, unanimement saluée dans la presse comme « le véhicule le plus économique que l’on ait encore offert au public » et « le moyen de transport qui met le km au prix le plus réduit ».

Le 1er juillet 1929, l’usine de Sochaux démarre la fabrication de la 201, un modèle 6 CV présenté au Salon de l’Auto.

Le constructeur traverse alors une passe difficile et les concessionnaires acceptent de passer des commandes anticipées du nouveau modèle (le premier de grande série pour Peugeot), signant des billets à ordre acceptés par les banquiers. La Société Générale lève soixante-dix millions de francs en obligations des Automobiles Peugeot ainsi que trente-cinq millions en obligations des Fils de Peugeot frères, aisément placées en dépit de la crise économique.

Dès le printemps 1930, les commandes affluent alors qu’un vent mauvais souffle d’Amérique depuis le krach de Wall Street. Cette année-là, la 201 (proposée à partir de 20 900 francs) est produite à 43 303 exemplaires et les cadences s’accélèrent jusqu’à 240 véhicules par jour en mars 1931. L’Ecole des voyageurs Peugeot (créée en 1929) accompagne l’accélération des ventes grâce à de jeunes vendeurs formés à cet effet – ainsi qu’à une victoire providentielle au rallye de Monte-Carlo et à une mission transsaharienne. La 201 se révèle la « première grande chance historique » du constructeur au Lion et un véritable « amortisseur de crise » : en huit ans, il s’en vend 153 000 exemplaires, une « grande première »…

Après le coup de maître qui sauve leur société, Robert et Jean-Pierre Peugeot lancent deux ans plus tard la 301 (une 8 CV dont la version Coupé est équipée du système Eclipse qui permet de le transformer en cabriolet), redessinée par Henri Thomas, un ancien de chez Bugatti.

L’appellation des véhicules du constructeur innove par un jeu de chiffres qui suscite une nouvelle identité : le premier en indique la taille, le zéro central donne l’unité de marque et le dernier chiffre numérote la génération.

Lancée en 1935, la 402 à six glaces, équipée d’un moteur à soupapes culbutées de 1 991 cm3 développant une puissance de 55 cv, à l’avant plongeant et à l’arrière fuyant en fuseau, aux phares logés derrière la calandre bombée et à l’allure de belle américaine est le premier modèle français de grande série à présenter une élégante ligne aérodynamique. Cette 11 CV, qui concurrence la Traction Citroën, est lancée avec le slogan : « le fuseau Sochaux, du vent et de la vitesse ».

 

Le choix de Mulhouse

 

Après guerre, Peugeot monte en puissance grâce à l’élévation du niveau de vie et le lancement réussi de la 203 (1948). 40 000 ouvriers se sentent entassés sur le site de Sochaux qui doit être délesté. Jean-Pierre Peugeot se met en quête d’un autre site de fabrication et de montage afin d’absorber une partie de la production. La balance ne penche vers les grandes étendues d’une plaine d’Alsace orpheline de Bugatti et Mathis.

En octobre 1959, Jean-Pierre Peugeot prend la décision de s’installer à Mulhouse, dont le maire, Emile Muller, appuyé par le président de la société industrielle, Jacques-Henry Gros, avait préparé le terrain, en mettant en avant la proximité géographique avec la Franche-Comté, la présence d’une main d’œuvre textile qualifiée et la disponibilité d’un foncier idéal pour une activité industrielle.

Peugeot achète 314 hectares de la forêt de la Hardt (ce vestige de la forêt rhénane originelle en compte 18 000), à proximité de la ville, et y investit jusqu’à 50 milliards de francs anciens.

Lors du Salon de 1960, sa production globale est de 145 346 véhicules – Peugeot vend en France 75 451 exemplaires de sa 403 et encore 15 854 de sa 203 finissante. Il se paye même le luxe de lancer à l’assaut de la Citroën DS l’élégante 404, une 9 CV (d’une cylindrée de 1 618 cm3 développant 72 cv) dont la ligne trapèze dessinée par Pininfarina (1893-1966) rappelle de belles anglaises. Le projet d’implantation de Peugeot dans la région mulhousienne se fait sous le nom d’Indenor et les travaux commencent en 1961.

L’usine de Mulhouse, mise en service en octobre 1962, grandit rapidement, faisant appel à une main d’œuvre locale qualifiée – tradition textile oblige.

En septembre 1963, la première boîte de vitesse des modèles 403 et 404 est entièrement fabriquée et montée à Mulhouse. Soucieux de renouer avec une veine qui avait si bien réussi au constructeur (avec la 201 et la 202), Maurice Jordan (le père de la 203) réfléchit à un modèle du « juste milieu » ( 6 CV), délaissé avec l’arrêt de la 202, en 1949.

En mai 1965, il lance la 204, au moteur transversal en alliage léger de 1 130 cm3, aux freins à disque, à la traction avant, aux phares carrés dont la caisse est (encore…) dessinée par Pininfarina. La petite dernière, déclinée en berline, coupé, et cabriolet s’installe confortablement en tête des ventes, loin devant les Simca 1000 et 1100.

En 1972, le site Peugeot de Mulhouse fabrique dans sa toute nouvelle unité terminale sa première voiture complète : la 104, « la plus courte berline du monde » qui rééquilibre l’offre vers le bas…

Le premier choc pétrolier en octobre 1973 ouvre la voie aux économies d’énergie – et une avenue au moteur diesel dont Peugeot maîtrise la technologie : il devient « le seul constructeur français à gagner de l’argent en construisant des voitures » (1). Ainsi, il rachète tout logiquement à Michelin son concurrent Citroën qui en perd…

 

Le sens de l’histoire

 

En mars 1977, alors que la 204 arrive en fin de carrière, Peugeot est devenu un groupe industriel de dimension mondiale et… les problèmes (re)commencent, à une toute autre échelle. Dans sa politique d’ « expansion raisonnée », il lance en mars 1975 la 604 au moteur V6 pour conquérir le marché haut de gamme – un saut dans l’inconnu peu concluant, compromis par le second choc pétrolier (1979).

Une fois encore, le lancement en février 1983 de la providentielle 205 permet de renouer avec le succès : cette année-là, Peugeot-Mulhouse, confirmé comme centre de production à part entière, en construit 154 993 exemplaires – en sus de 20 046 de la 305 et encore 30 831 de la 104 – avant de se consacrer exclusivement à la fabrication de la petite nouvelle.

Mieux, l’usine devient site pilote de la 106 en 1991 – et, à partir de 1998, de la 206, qui devient la voiture la plus produite et la plus vendue de l’histoire de la marque.

En 2004, le site de Mulhouse connaît une véritable révolution culturelle en produisant, pour la première fois, une Citroën, la C4 – sept ans plus tard, ce sera au tour de la DS4.

En 2012, le site de Mulhouse souffle ses cinquante bougies et mise sur la 2008, produite uniquement en Alsace. Alors premier employeur privé d’Alsace avec près de 8500 collaborateurs, le groupe PSA dispose à Mulhouse d’un des sites les plus performants qui fait vivre près de 45 000 personnes dans le Haut-Rhin.

En juillet 2018, le groupe PSA annonce le remplacement de Corinne Spilios, la directrice du site de Mulhouse, par Jean-Baptiste Formery, alors que démarre la production de la 508.

L’entreprise qui a fait prendre aux Français le train de « la vie moderne » au quotidien depuis le Premier Empire négocie un virage crucial de plus – en prenant son temps comme d’habitude, alors que tout n’en finit pas de s’accélérer sur une autoroute de moins en moins dégagée pour une industrie automobile jadis colonne vertébrale d’une seconde révolution industrielle s’exténuant vers sa fin. Elle n’entend pas perdre pour autant le volant dans une fuite en avant menée à un train d’enfer dans la nouvelle économie de ressources qui se précise  avec un homo mobilis arrivé à maturité sur ses territoires de vie.

  1. Alain Frerejean, Les Peugeot, deux siècles d’aventure, Flammarion, 2006

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Sur le nom de Bugatti s’est accomplie « la fusion de l’art et de la technique », de la beauté et de la perfection mécanique. Fils et petit-fils d’artistes, Ettore Bugatti (1881-1947) a fait œuvre tout à la fois de créateur à part entière, d’ingénieur-conseil, d’inventeur et de capitaine d’industrie – et assuré la réputation mondiale de l’Alsace automobile.

 

 

Le premier créateur identifié de la lignée Bugatti est le grand-père, Giovanni Luigi (1823-1880), tailleur de pierre milanais qui sculpte des cheminées monumentales pour l’aristocratie lombarde.

Son fils Carlo Bugatti (1856-1940), ébéniste d’art, peintre et orfèvre, a les honneurs des plus grandes expositions internationales.

En 1880, Carlo épouse Thérèse Lorioli (1862-1935). Le ménage a trois enfants : Deanice (née en 1880), Ettore (1881) et Rembrandt (1884).

Ettore s’essaie aux arts plastiques pour suivre la voie paternelle mais à seize ans, il tourne le dos à l’univers guindé des salons d’artistes pour entrer en apprentissage chez le fabricant de tricycles à moteur Prinetti et Stucchi: il travaille non pas le marbre ou le bronze, mais l’acier.

S’immergeant dans le cambouis, il démonte et remonte un tricycle propulsé au gaz et remporte la course Nice-Castellane ainsi que celle de Vérone-Mantoue (1899).

A dix-neuf ans, il dessine son propre projet de quadricycle construit grâce à l’aide des frères Gulinelli, et le présente à la première Exposition internationale de l’automobile à Milan en 1901. La Bugatti-Gulinelli remporte le Grand Prix de la Ville de Milan et une médaille de l’Automobile-Club de France consacre « la qualité du travail » de son jeune inventeur.

Sa renommée parvient aux oreilles du baron De Dietrich qui fait de lui en août 1902 le directeur de fabrication des automobiles « De Dietrich-Bugatti » à Niederbronn. Il y rencontre un jeune homme de son âge, Emile Mathis, qui assure la commercialisation des voitures qu’ils fabriquent ensemble. Lorsqu’Ettore épouse Barbara Bolzoni (1881-1944), son amie d’enfance, Mathis est tout naturellement son témoin.

 

Prélude à l’envol

 

Mais en 1904, De Dietrich renonce à la construction automobile en Alsace, qui s’avère encore peu rentable, mettant fin au contrat de son jeune ingénieur-conseil.

Ettore et Emile Mathis s’associent pour un temps : le premier loge à l’Hôtel de Paris, chez le père du second, hôtelier de métier. Dans sa chambre-bureau d’études du dernier étage, le jeune milanais dessine les plans de quatre modèles de voitures, qu’ils baptisent « Hermès » (appelées aussi « Hermès-Simplex » ou « Mathis-Hermès », d’après le nom du dieu grec des voyageurs) qu’ils font construire à la Société alsacienne de Construction mécanique (SACM) sise à Illkirch-Graffenstaden, dans la banlieue de Strasbourg.

Mais, dès la fin de 1906, Bugatti et Mathis mettent fin à leur collaboration, par manque de capitaux et aussi pour divergences de vues : alors que le premier se préoccupe surtout de concevoir des voitures « racées », le second envisage une « voiture pour tous » dont il entrevoit le potentiel à l’orée d’une ère de motorisation de masse.

En juillet 1907, Bugatti met au point un prototype dont les quatre cylindres sont coulés d’une seule pièce et dont le moteur développe 60 CV. La Gasmotorenfabrik Deutz de Cologne en achète la licence et propose à Bugatti la direction de son département de fabrication.

Installé à Cologne, Ettore travaille, pendant ses moments de loisirs (entre 1908 et 1909) à son premier « Pur Sang », une voiture légère (300 kg), équipée d’un moteur de 1100 cm3, dite « Type 10 » et aussitôt baptisée die Badewanne (« la baignoire ») par les ouvriers.

En septembre 1909, Ettore rencontre Louis Blériot (1872-1936) qui vient de traverser le 25 juillet la Manche à bord de son monoplan et lui fait essayer sa « baignoire ». L’aviateur est le premier Français à piloter cette pure création Bugatti. Aussitôt séduit par cette « voiture d’artiste », il encourage le jeune milanais exilé en Allemagne à voler de ses propres ailes et à la vendre en France. Mais c’est dans l’Alsace annexée à l’Allemagne que la légende Bugatti prend son envol.

 

Molsheim : le génie d’un lieu

 

Ettore investit l’ancien atelier de teinturerie des sœurs Geissler au bord de la Bruche, sur le territoire de la commune de Dorlisheim et à la limite de la petite cité de Molsheim qui vit désormais à l’heure de Bugatti.

En 1910, il lance la « Type 13 », mue par un moteur quatre cylindres de 1 327 cm3, qui arrache la seconde place à la course de Gaillon – et gagne la réputation de « poney des automobiles ».

En 1911, Ettore met au point une voiture légère (855 cm3) de 6 CV, « à soupapes latérales », freins à tambour et transmission à cardan, qu’il équipe de sa « suspension Bugatti » et dont il vend la licence à Peugeot. Construite par la marque au Lion, elle est commercialisée sous l’appellation « B.B. Peugeot » et proposée à un prix abordable (4 200 francs) au Salon d’automne 1912 : trois mille exemplaires de cette voiturette « moderne » en bois tôlé sont commercialisés jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre.

Etabli au 20 de la rue Boissière à Paris, Ettore conçoit deux moteurs d’avion : un 8 cylindres en ligne et un 16 cylindres dont le gouvernement américain acquiert la licence – les Etats-Unis ne disposent pas encore d’une armée de l’air… Ce dernier, essayé sur un avion Morane-Saulnier, est considéré comme l’embryon du moteur qui, une décennie plus tard, animera la légendaire Bugatti « Royale » – puis les autorails Bugatti.

L’Armistice venu, il fait renaître le nom de la dynastie sur les routes de France et les circuits automobiles.

Les visiteurs de son complexe industriel ont l’impression de se retrouver face à de « vastes écuries de luxe ». C’est en tenue d’équitation que « le Patron » apparaît au milieu de ses ouvriers – avant de faire construire en 1928 une petite voiture électrique (la « type 56 ») pour ses déplacements internes.

Le 9 août 1921, Bugatti rafle les quatre premières places à Brescia, au Grand Prix d’Italie des voiturettes, avec sa « type 13 » qui bat le record mondial de sa catégorie en couvrant les 300 km de l’épreuve à une vitesse moyenne de 118 km/h. Après ce triomphe, il baptise sa voiture « Brescia ».

Pour loger une clientèle croissante (et triée sur le volet), Ettore crée dans un hôtel particulier de Molsheim l’Hostellerie du Pur-sang et reçoit les grands de ce monde dans la commanderie Saint-Jean. Le jeune Léopold III (1901-1983), futur roi des Belges, y prend livraison, en 1928, de son roadster de « type 59 ».

 

 

Un rêve magnifique…

 

Ettore rêve toujours de surpasser Rolls-Royce, Hispano-Suiza et Isotta Fraschini. Ce rêve a un numéro : le « type 41 », dont sept exemplaires sont produits entre 1926 et 1931.

Cette automobile d’exception (à la calandre ornée d’un bronze sculpté en forme d’éléphant de Rembrandt Bugatti) est mue par un moteur de 8 cylindres en ligne de 14 000 cm3. Elle pèse trois tonnes, fait six mètres de long et présente les dimensions d’un petit camion – ses roues en aluminium coulé sont hautes d’un mètre, pneumatique compris.

Elle est trois fois plus chère qu’une Rolls-Royce – le châssis « nu » coûte 500 000 F et le coupé, présenté au Salon de Paris de 1928, affiche un prix de 697 000 francs – avec sa malle gainée de cuir, estimée à 25 000 francs.

Si le véhicule est conçu pour les rois, aucun d’entre eux n’en fait l’acquisition.

Finalement, « le Patron » fait du prototype (numéro de châssis 41 100) initialement destiné au roi Alphonse XIII son carrosse personnel : habillé d’un fiacre nommé « coupé Napoléon », il circulera jusqu’en 1947 avant d’être acheté par l’industriel Fritz Schlumpf.

 

Son fils Jean s’investit dès ses vingt ans dans le design des carrosseries, leur imprimant un style fait d’amples et gracieux mouvements de courbes .

Il dessine sur des châssis de « 44, de 46 ou de 49 » de somptueux coupés, de fabuleux roadsters ou de mythiques coach superprofilés – jusqu’au « type 57 » (huit cylindres de 3 300 cm3), présenté au Salon de Paris en 1933.

Le « type 57S » est réputé comme la voiture la plus rapide du marché avec une vitesse de pointe de 180 km/h, mais sa production artisanale est arrêtée après 40 exemplaires car l’époque n’est plus favorable aux voitures de luxe…

En 1936, après l’avènement du Front Populaire, « le Patron » est confronté à un monde qu’il ne comprend plus : ses ouvriers, pourtant les mieux payés de la région, se mettent en grève. S’estimant trahi, il abandonne la direction de son usine à son fils aîné.

A vingt-sept ans, le « Prince Jean » s’improvise capitaine d’industrie et administrateur de société tandis que son père s’installe à Paris pour ne plus revenir que le dimanche, quand l’usine est désertée par ses ouvriers …

Le vendredi 11 août 1939, Jean veut vérifier, en vue du Grand Prix de la Baule, les réglages de la 57G Tank – qui vient de gagner les 24 Heures du Mans.

Sa route croise (à 235 km/h), aux abords d’Entzheim, celle d’un jeune cycliste originaire de Mulhouse, Joseph Metz alors radio-télégraphiste au champ d’aviation. En voulant l’éviter, Jean précipite son véhicule contre un platane et décède à trente ans tout juste, lors de son transfert aux Hospices civils de Strasbourg.

Son prototype, le « type 64 » (un coach de 4 500 cm3 de cylindrée conçu dans l’esprit de l’Atlantic), devait être présenté au Salon de Paris de 1939 – c’est le dernier véhicule Bugatti construit avant la guerre.

Après la débâcle de mai 1940, l’organisation Todt s’empare des locaux Bugatti. Ettore se refuse à produire pour l’occupant mais accepte la somme de cinquante millions en contrepartie de la « cession ». Son usine fabrique pour Trippel des véhicules amphibies, des torpilles, des bombes volantes ou des traîneaux motorisés pour le front russe.

La guerre terminée, la France met les locaux sous séquestre et lui dénie le droit de les racheter.

Le 11 juin 1947, un arrêt de la Cour d’appel de Colmar ordonne la restitution de l’usine et du domaine de Molsheim au fondateur de la marque. Mais en avril 1947, en rentrant d’une audience, Ettore prend froid à bord de la voiture mal fermée qui le ramène à Paris. Le 21 août 1947, il succombe à l’Hôpital américain de Neuilly des suites d’une embolie, sans avoir réintégré la propriété de ses usines ni vu la présentation au public du « type 73 » au salon de l’auto de ce millésime .

 

Bugatti ne quitte plus le haut de l’affiche

 

Si la production des établissements Bugatti peut être considérée comme numériquement modeste (7500 exemplaires en 37 ans), elle a établi des références techniques et esthétiques sans précédent.

Pierre Marco, ami personnel du « Patron », nommé directeur général des établissements Bugatti, entreprend de remettre la célèbre marque à l’ovale rouge dans la course. En 1951, la construction automobile reprend avec le « type 101 », carrossé par Gangloff, dont moins de dix modèles trouvent acquéreur…

L’usine de Molsheim est vendue à Hispano-Suiza en 1963 – une autre légende fondée en Espagne par un ingénieur suisse dont l’emblème était la cigogne… Reconvertie dans l’aéronautique, elle acquiert une renommée enviable pour ses systèmes de freinage et les trains d’atterrissage du Concorde avant de devenir Messier-Bugatti (1990) puis Safran.

Le groupe Volkswagen rachète la marque Bugatti en 1998 pour renouer avec la légende et produire une voiture de grand luxe doutée d’une technologie d’avant-garde. Le 16 septembre 2009, pour le centenaire de la marque, la Bugatti 16 C Galibier est présentée à Molsheim. Elle est suivie par la Veyron et la Chiron qui à leur tour défient le sens des limites en dignes héritières de la « Royale » dont son concepteur aimait à répéter : « Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher ».

 

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