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Archive for the ‘Europe’ Category

 

 

 

Et si, en économie, plusieurs avenirs étaient possibles ? S’il suffisait de choisir le plus désirable d’entre eux, c’est-à-dire le plus respectueux de l’intelligence et de la nature humaines ?  Thomas Porcher autopsie le cadavre d’un « discours dominant » précisément dévoreur d’avenir dans un contexte de surendettement et de numérisation à haut risque…

 

 

L’économie n’est pas une « science capable d’établir des vérités objectives », mais une affaire éminemment politique lorsque les grandes certitudes proclamées de la « pensée économique » impactent la vie quotidienne des populations sans tenir compte le moins du monde des incertitudes qui les taraudent. Membre du collectif des Economistes atterrés, Thomas Porcher s’indigne : « Le plus révoltant est lorsque les économistes se trompent ou lorsqu’ils contribuent à créer les conditions de la crise, ils ne paient jamais le coût de leur erreur. La crise des subprimes a détruit des vies parce que certaines personnes pensaient avoir la science infuse. »

Fustigeant cette « petite élite politique, médiatique et intellectuelle, bien à l’abri de ce qu’elle prétend nécessaire d’infliger au reste de la population », il déplore que « ceux qui veulent réduire la dépense publique ou la sphère de l’Etat social se soucient plus d’offrir des pans entiers de la sphère publique au secteur privé que de la condition humaine »…

C’est tout le problème de la démocratie représentative – surtout lorsque les électeurs persistent à voter « pour ceux qui entendent nous priver de ce qui devrait être normal dans la sixième puissance mondiale : travailler dignement, se loger, se soigner, manger convenablement, pouvoir partir en vacances, vivre dans un environnement sain et, enfin, toucher une pension de retraite décente »…

 

Le « poids de la dette »…

 

Au nom de quoi faudrait-il se laisser déposséder de tout ce qui fait la qualité d’une vie digne et décente dans une « Europe qui protège » ? Au nom de la Dette ? Mais « si l’augmentation de la dette était un véritable problème qui mettait l’ensemble des Français en danger, alors pourquoi les gouvernements successifs ont-ils baissé de 130 milliards d’euros les impôts entre 2000 et 2010 ? Pourquoi la Commission européenne, si prompte à inciter les pays à appliquer des mesures d’austérité, ne condamne-t-elle pas les paradis fiscaux en Europe (permettant à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an d’échapper au budget français) ? »

Les discours prétendant imposer des politiques d’austérité « au nom du remboursement de la dette oublient de préciser que le patrimoine des administrations publiques françaises (immobilier et participations financières dans des entreprises) est supérieur au montant de la dette publique (…) En additionnant tous les patrimoines, les Français possèdent plus de 12 000 milliards d’euros, soit six fois plus que leur dette publique. (…) En réalité, le vrai problème n’est pas le montant de la dette, et sur ce point les marchés financiers l’ont bien compris puisqu’ils nous offrent des taux d’intérêt extrêmement faibles, c’est plutôt la distribution extrêmement inégale de ce patrimoine en France, et les mécanismes et politiques publiques à mettre en place pour que ce « gâteau » soit plus équitablement réparti entre Français. (…) Comme pour un ménage, le montant d’une dette sans prendre en compte le patrimoine ne signifie rien ».

Thomas Porcher invite à se poser constamment la question : « lorsqu’on vous présente une réforme économique, à qui profite-t-elle ? »

Car « l’économie n’est pas figée, c’est une succession de modes de régulation définis par des rapports de force à un moment précis ».

 

La seule question qui vaille…

 

Après trente années de dumping social et fiscal aux dépens des peuples, la seule question qui vaille est escamotée du « débat public » par une « orthodoxie néolibérale » qui ébranle les assises de nos sociétés  – celle de « la qualité de la protection sociale pour les individus ».

Le « contrat social » serait-il rompu ? Car enfin, « comparer uniquement les niveaux de dépenses publiques par pays, pointer que nous sommes au-dessus de la moyenne européenne, sans comparer les services rendus à l’individu, à savoir son taux de couverture sociale, son niveau de retraite, le coût de l’éducation, de la santé en dit long sur la place de l’humain dans nos sociétés »…

Si la création de richesse et sa répartition constituent la base de l’économie, comment justifier que cette mission sociale n’est plus honorée, juste « pour préserver les profits de court terme de quelques-uns » ?

Thomas Porcher rappelle qu’en économie, « libre-échange ne signifie que l’interdiction de protection : interdiction pour un Etat de protéger sa production, ses emplois, ses habitants, ses normes de consommation, sa sécurité, sa culture ».

La « crise » de 2008 proviendrait-elle plutôt d’un « excès de dette privée », exacerbé par des dérives financières mises en place pour dissimuler l’octroi de prêts à des catégories insolvables ? Pour l’économiste atterré, il y « clairement une forme de géométrie variable : quand il s’agit de baisser la fiscalité des plus riches alors la dette est un problème secondaire ; par contre, lorsqu’il est question d’investir dans le service public ou la transition énergétique, elle en devient un »…

Mais voilà : « Les investissements publics pour rénover et remettre sur pied notre service public ont été interdits par les traités européens (…) La Commission européenne a volontairement organisé la dérégulation de l’économie en n’imposant pas de socle social et fiscal commun aux différents pays de l’Union, laissant s’installer la concurrence entre vingt-huit modèles sociaux. Les résultats sont là, présentes dans notre vie de tous les jours : les retards réguliers des trains et TER à cause d’un manque d’investissement ; les temps d’attente aux urgences ; le manque de personnel dans les hôpitaux, écoles et universités les obligeant à recruter des emplois précaires ; le manque de matériel dont se plaignent les pompiers, la police, le corps médical et l’Education nationale. Tous ces choix politiques n’ont fait qu’affaiblir le secteur public, alimentant par la même, le rejet primaire de la part de l’usager. »

 

Alors que la digitalisation accélérée de nos sociétés transforme chaque être humain en une série d’informations exploitables à merci, le socle de notre vie en commun est plus ébranlé que jamais.  « L’espèce non inhumaine » est-elle capable encore d’un devoir élémentaire de responsabilité envers elle-même ?

 

 

Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 232 p., 18 €

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Sur le nom de Bugatti s’est accomplie « la fusion de l’art et de la technique », de la beauté et de la perfection mécanique. Fils et petit-fils d’artistes, Ettore Bugatti (1881-1947) a fait œuvre tout à la fois de créateur à part entière, d’ingénieur-conseil, d’inventeur et de capitaine d’industrie – et assuré la réputation mondiale de l’Alsace automobile.

 

 

Le premier créateur identifié de la lignée Bugatti est le grand-père, Giovanni Luigi (1823-1880), tailleur de pierre milanais qui sculpte des cheminées monumentales pour l’aristocratie lombarde.

Son fils Carlo Bugatti (1856-1940), ébéniste d’art, peintre et orfèvre, a les honneurs des plus grandes expositions internationales.

En 1880, Carlo épouse Thérèse Lorioli (1862-1935). Le ménage a trois enfants : Deanice (née en 1880), Ettore (1881) et Rembrandt (1884).

Ettore s’essaie aux arts plastiques pour suivre la voie paternelle mais à seize ans, il tourne le dos à l’univers guindé des salons d’artistes pour entrer en apprentissage chez le fabricant de tricycles à moteur Prinetti et Stucchi: il travaille non pas le marbre ou le bronze, mais l’acier.

S’immergeant dans le cambouis, il démonte et remonte un tricycle propulsé au gaz et remporte la course Nice-Castellane ainsi que celle de Vérone-Mantoue (1899).

A dix-neuf ans, il dessine son propre projet de quadricycle construit grâce à l’aide des frères Gulinelli, et le présente à la première Exposition internationale de l’automobile à Milan en 1901. La Bugatti-Gulinelli remporte le Grand Prix de la Ville de Milan et une médaille de l’Automobile-Club de France consacre « la qualité du travail » de son jeune inventeur.

Sa renommée parvient aux oreilles du baron De Dietrich qui fait de lui en août 1902 le directeur de fabrication des automobiles « De Dietrich-Bugatti » à Niederbronn. Il y rencontre un jeune homme de son âge, Emile Mathis, qui assure la commercialisation des voitures qu’ils fabriquent ensemble. Lorsqu’Ettore épouse Barbara Bolzoni (1881-1944), son amie d’enfance, Mathis est tout naturellement son témoin.

 

Prélude à l’envol

 

Mais en 1904, De Dietrich renonce à la construction automobile en Alsace, qui s’avère encore peu rentable, mettant fin au contrat de son jeune ingénieur-conseil.

Ettore et Emile Mathis s’associent pour un temps : le premier loge à l’Hôtel de Paris, chez le père du second, hôtelier de métier. Dans sa chambre-bureau d’études du dernier étage, le jeune milanais dessine les plans de quatre modèles de voitures, qu’ils baptisent « Hermès » (appelées aussi « Hermès-Simplex » ou « Mathis-Hermès », d’après le nom du dieu grec des voyageurs) qu’ils font construire à la Société alsacienne de Construction mécanique (SACM) sise à Illkirch-Graffenstaden, dans la banlieue de Strasbourg.

Mais, dès la fin de 1906, Bugatti et Mathis mettent fin à leur collaboration, par manque de capitaux et aussi pour divergences de vues : alors que le premier se préoccupe surtout de concevoir des voitures « racées », le second envisage une « voiture pour tous » dont il entrevoit le potentiel à l’orée d’une ère de motorisation de masse.

En juillet 1907, Bugatti met au point un prototype dont les quatre cylindres sont coulés d’une seule pièce et dont le moteur développe 60 CV. La Gasmotorenfabrik Deutz de Cologne en achète la licence et propose à Bugatti la direction de son département de fabrication.

Installé à Cologne, Ettore travaille, pendant ses moments de loisirs (entre 1908 et 1909) à son premier « Pur Sang », une voiture légère (300 kg), équipée d’un moteur de 1100 cm3, dite « Type 10 » et aussitôt baptisée die Badewanne (« la baignoire ») par les ouvriers.

En septembre 1909, Ettore rencontre Louis Blériot (1872-1936) qui vient de traverser le 25 juillet la Manche à bord de son monoplan et lui fait essayer sa « baignoire ». L’aviateur est le premier Français à piloter cette pure création Bugatti. Aussitôt séduit par cette « voiture d’artiste », il encourage le jeune milanais exilé en Allemagne à voler de ses propres ailes et à la vendre en France. Mais c’est dans l’Alsace annexée à l’Allemagne que la légende Bugatti prend son envol.

 

Molsheim : le génie d’un lieu

 

Ettore investit l’ancien atelier de teinturerie des sœurs Geissler au bord de la Bruche, sur le territoire de la commune de Dorlisheim et à la limite de la petite cité de Molsheim qui vit désormais à l’heure de Bugatti.

En 1910, il lance la « Type 13 », mue par un moteur quatre cylindres de 1 327 cm3, qui arrache la seconde place à la course de Gaillon – et gagne la réputation de « poney des automobiles ».

En 1911, Ettore met au point une voiture légère (855 cm3) de 6 CV, « à soupapes latérales », freins à tambour et transmission à cardan, qu’il équipe de sa « suspension Bugatti » et dont il vend la licence à Peugeot. Construite par la marque au Lion, elle est commercialisée sous l’appellation « B.B. Peugeot » et proposée à un prix abordable (4 200 francs) au Salon d’automne 1912 : trois mille exemplaires de cette voiturette « moderne » en bois tôlé sont commercialisés jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre.

Etabli au 20 de la rue Boissière à Paris, Ettore conçoit deux moteurs d’avion : un 8 cylindres en ligne et un 16 cylindres dont le gouvernement américain acquiert la licence – les Etats-Unis ne disposent pas encore d’une armée de l’air… Ce dernier, essayé sur un avion Morane-Saulnier, est considéré comme l’embryon du moteur qui, une décennie plus tard, animera la légendaire Bugatti « Royale » – puis les autorails Bugatti.

L’Armistice venu, il fait renaître le nom de la dynastie sur les routes de France et les circuits automobiles.

Les visiteurs de son complexe industriel ont l’impression de se retrouver face à de « vastes écuries de luxe ». C’est en tenue d’équitation que « le Patron » apparaît au milieu de ses ouvriers – avant de faire construire en 1928 une petite voiture électrique (la « type 56 ») pour ses déplacements internes.

Le 9 août 1921, Bugatti rafle les quatre premières places à Brescia, au Grand Prix d’Italie des voiturettes, avec sa « type 13 » qui bat le record mondial de sa catégorie en couvrant les 300 km de l’épreuve à une vitesse moyenne de 118 km/h. Après ce triomphe, il baptise sa voiture « Brescia ».

Pour loger une clientèle croissante (et triée sur le volet), Ettore crée dans un hôtel particulier de Molsheim l’Hostellerie du Pur-sang et reçoit les grands de ce monde dans la commanderie Saint-Jean. Le jeune Léopold III (1901-1983), futur roi des Belges, y prend livraison, en 1928, de son roadster de « type 59 ».

 

 

Un rêve magnifique…

 

Ettore rêve toujours de surpasser Rolls-Royce, Hispano-Suiza et Isotta Fraschini. Ce rêve a un numéro : le « type 41 », dont sept exemplaires sont produits entre 1926 et 1931.

Cette automobile d’exception (à la calandre ornée d’un bronze sculpté en forme d’éléphant de Rembrandt Bugatti) est mue par un moteur de 8 cylindres en ligne de 14 000 cm3. Elle pèse trois tonnes, fait six mètres de long et présente les dimensions d’un petit camion – ses roues en aluminium coulé sont hautes d’un mètre, pneumatique compris.

Elle est trois fois plus chère qu’une Rolls-Royce – le châssis « nu » coûte 500 000 F et le coupé, présenté au Salon de Paris de 1928, affiche un prix de 697 000 francs – avec sa malle gainée de cuir, estimée à 25 000 francs.

Si le véhicule est conçu pour les rois, aucun d’entre eux n’en fait l’acquisition.

Finalement, « le Patron » fait du prototype (numéro de châssis 41 100) initialement destiné au roi Alphonse XIII son carrosse personnel : habillé d’un fiacre nommé « coupé Napoléon », il circulera jusqu’en 1947 avant d’être acheté par l’industriel Fritz Schlumpf.

 

Son fils Jean s’investit dès ses vingt ans dans le design des carrosseries, leur imprimant un style fait d’amples et gracieux mouvements de courbes .

Il dessine sur des châssis de « 44, de 46 ou de 49 » de somptueux coupés, de fabuleux roadsters ou de mythiques coach superprofilés – jusqu’au « type 57 » (huit cylindres de 3 300 cm3), présenté au Salon de Paris en 1933.

Le « type 57S » est réputé comme la voiture la plus rapide du marché avec une vitesse de pointe de 180 km/h, mais sa production artisanale est arrêtée après 40 exemplaires car l’époque n’est plus favorable aux voitures de luxe…

En 1936, après l’avènement du Front Populaire, « le Patron » est confronté à un monde qu’il ne comprend plus : ses ouvriers, pourtant les mieux payés de la région, se mettent en grève. S’estimant trahi, il abandonne la direction de son usine à son fils aîné.

A vingt-sept ans, le « Prince Jean » s’improvise capitaine d’industrie et administrateur de société tandis que son père s’installe à Paris pour ne plus revenir que le dimanche, quand l’usine est désertée par ses ouvriers …

Le vendredi 11 août 1939, Jean veut vérifier, en vue du Grand Prix de la Baule, les réglages de la 57G Tank – qui vient de gagner les 24 Heures du Mans.

Sa route croise (à 235 km/h), aux abords d’Entzheim, celle d’un jeune cycliste originaire de Mulhouse, Joseph Metz alors radio-télégraphiste au champ d’aviation. En voulant l’éviter, Jean précipite son véhicule contre un platane et décède à trente ans tout juste, lors de son transfert aux Hospices civils de Strasbourg.

Son prototype, le « type 64 » (un coach de 4 500 cm3 de cylindrée conçu dans l’esprit de l’Atlantic), devait être présenté au Salon de Paris de 1939 – c’est le dernier véhicule Bugatti construit avant la guerre.

Après la débâcle de mai 1940, l’organisation Todt s’empare des locaux Bugatti. Ettore se refuse à produire pour l’occupant mais accepte la somme de cinquante millions en contrepartie de la « cession ». Son usine fabrique pour Trippel des véhicules amphibies, des torpilles, des bombes volantes ou des traîneaux motorisés pour le front russe.

La guerre terminée, la France met les locaux sous séquestre et lui dénie le droit de les racheter.

Le 11 juin 1947, un arrêt de la Cour d’appel de Colmar ordonne la restitution de l’usine et du domaine de Molsheim au fondateur de la marque. Mais en avril 1947, en rentrant d’une audience, Ettore prend froid à bord de la voiture mal fermée qui le ramène à Paris. Le 21 août 1947, il succombe à l’Hôpital américain de Neuilly des suites d’une embolie, sans avoir réintégré la propriété de ses usines ni vu la présentation au public du « type 73 » au salon de l’auto de ce millésime .

 

Bugatti ne quitte plus le haut de l’affiche

 

Si la production des établissements Bugatti peut être considérée comme numériquement modeste (7500 exemplaires en 37 ans), elle a établi des références techniques et esthétiques sans précédent.

Pierre Marco, ami personnel du « Patron », nommé directeur général des établissements Bugatti, entreprend de remettre la célèbre marque à l’ovale rouge dans la course. En 1951, la construction automobile reprend avec le « type 101 », carrossé par Gangloff, dont moins de dix modèles trouvent acquéreur…

L’usine de Molsheim est vendue à Hispano-Suiza en 1963 – une autre légende fondée en Espagne par un ingénieur suisse dont l’emblème était la cigogne… Reconvertie dans l’aéronautique, elle acquiert une renommée enviable pour ses systèmes de freinage et les trains d’atterrissage du Concorde avant de devenir Messier-Bugatti (1990) puis Safran.

Le groupe Volkswagen rachète la marque Bugatti en 1998 pour renouer avec la légende et produire une voiture de grand luxe doutée d’une technologie d’avant-garde. Le 16 septembre 2009, pour le centenaire de la marque, la Bugatti 16 C Galibier est présentée à Molsheim. Elle est suivie par la Veyron et la Chiron qui à leur tour défient le sens des limites en dignes héritières de la « Royale » dont son concepteur aimait à répéter : « Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher ».

 

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Quelle organisation politique serait encore possible pour une « gauche de transformation écologique et sociale » ? Dans un essai d’une placide lucidité, Christophe Aguiton prend acte de l’échec des « expériences de gauche » sur la planète, brosse le panorama des recompositions en cours – et annonce un nouvel âge possible d’une « gauche alternative » pour peu qu’elle sorte du déni de réalité pour produire du commun et de la politisation…

 

 

 

La démocratie peut-elle encore produire un avenir commun ? Voire présenter un visage d’humanité et de justice face à l’ampleur et la persistance du déni de réalité qui l’aveugle ? Face à l’érosion de ses sept piliers (salariat stable, société d’abondance accessible aux masses, protections sociales, scolarité et mobilité sociale ascendante, croyance au « progrès », syndicalisation et démocratie représentative rationnelle), à la décomposition du paysage politique de « la gauche », à la si peu résistible extension du « capitalisme contemporain » et l’intensification de sa « logique de marchandisation généralisée » amenée à se fracasser contre les limites de la planète, « le sentiment domine de ne pas trouver d’issue ni de perspectives »…

C’est désormais bien connu : quand les expériences de « la gauche de gouvernement » ont déçu, quand il n’existe plus de « cadre commun aux mouvements sociaux et citoyens au niveau européen », les réactions « populistes » ont le vent en poupe » – celles qui opposent « le peuple » et « les élites » dans l’imprévisibilité d’un « jeu politique » hautement inflammable…

Comment alors, dans ce « nouveau monde marqué par l’achèvement de la mondialisation néolibérale », la gauche pourrait-elle sortir de l’alternative entre la « conversion au néolibéralisme et la défense des acquis – au risque de survaloriser le passé » ?

Comment « les forces de progrès » pourraient-elles construire un programme politique qui sorte du « dogme de la croissance à tout prix et du productivisme tout en assurant un accès pour tous aux ressources indispensables à la vie » ? Le concept de « gauche » est-il encore opératoire pour porter un impératif d’égalité tant que persiste le déni de réalité systématique tant par les « élites » que par les « institutions » d’une nouvelle réalité marquée par l’aggravation de la pauvreté, l’extension d’un précariat désormais à vie et des logements de moins en moins accessibles, compte tenu du faible niveau de revenus sanctionnant une charge de travail croissante ?

Christophe Aguiton estime qu’un renouveau des partis et des mouvements « à gauche de la social-démocratie » demeure possible dans un monde vidé de sa substance par le « développement sans précédent des marchés financiers »… Certes, pour l’heure, ces marchés « profitent à plein de la libéralisation des échanges et de l’existence de nombreux paradis fiscaux ». Et continuent à faire payer aux peuples un prix exorbitant, bien au-dessus de leurs moyens et de leurs capacités contributives, par les crises à répétition qu’ils génèrent – jusqu’à l’ultime plongeon…

Mais, s’appuyant sur des « expériences de gauche » engagées en Amérique du Sud, en Italie, en Espagne voire… en Grèce ( ?), le militant estime qu’« une course de vitesse est désormais engagée dans de nombreux pays, dont le résultat aura des conséquences majeures pour nos sociétés »… Une course à quoi si ce n’est à la croissance des profits et des inégalités pour gonfler de nouvelles megabulles spéculatives ? Une reconstruction de repères, de savoirs et de convictions est-elle vraiment en cours au sein d’une « gauche de transformation » qui n’en finit pas de se chercher depuis la « parenthèse » de « la rigueur » ouverte en mars 1983 et jamais refermée depuis pour les classes moyennes et populaires ?

 

Produire du commun…

 

Si la conquête de l’Etat ne fait plus rêver « à gauche », Christophe Aguiton recense des pratiques sociales révélant « d’autres manières de rompre avec la logique du profit et la sacralisation de la propriété privée ». Car enfin, « la démocratie ne se limite pas à la délégation de pouvoir et au vote majoritaire »… Mais, s’il est toujours possible de « mobiliser » pour la préservation de certains « acquis » ou contre une « caste », il est moins aisé de se rassembler durablement autour d’un « projet » élaboré, compte tenu de la complexification croissante d’un processus civilisationnel qui ne s’en délite pas moins – en raison précisément de cette complexité…

Christophe Aguiton invite à considérer le « bien vivre » comme une « exigence de relation apaisée avec la nature et la société ». Cette conception est susceptible de représenter une « alternative au productivisme », elle affirmerait une priorité du qualitatif sur « l’accumulation de richesses et de biens matériels » et pourrait bien constituer un « principe pour un modèle de développement différent de la simple imitation des standards occidentaux ». L’aspiration aux circuits courts, au recyclage, au partage et à la collaboration engagent-elles les sociétés durablement dans le sens d’une organisation sociale qui ne se réduirait pas au choix entre capitalisme et propriété privée, d’une part, et étatisme de l’autre ?

La montée des « biens communs » (dont ceux de la connaissance) constitue-t-elle une « alternative au capitalisme » et à « l’étatisation de l’économie » ? « Espace d’implication directe des acteurs », ces « biens communs » (dont l’idée est ancienne) constitueraient une approche permettant de « construire une « troisième voie » différente tant du capitalisme que de l’étatisme et à même d’inspirer une « gauche du XXIe siècle » fécondée par de nécessaires émulations coopératives… Christophe Aguiton privilégie cette « auto-organisation de la société en phase avec la logique des biens communs » – un « dernier modèle qui pourrait être qualifié de démocratie radicale »…

Mais il reste à réinventer sur les décombres des luttes passées une « force politique » capable de porter, de nouvelles articulations en nouvelles alliances, un « projet politique commun » susceptible de devenir « le bien commun »…

Il reste à envisager une vision d’un avenir désirable qui ne serait pas obstruée par le mépris social, qui serait la plus partagée possible et qui déboucherait sur l’organisation « horizontale » d’une « société des communs » allant jusqu’à la gestion de l’eau et des ressources naturelles…

Si des forces de « gauche radicale » et d’émancipation devaient l’emporter sur des forces « populistes » lors de prochaines échéances électorales, elles ne pourraient plus guère se payer le luxe d’échouer une fois encore sur une accommodation avec le cours des choses – à moins d’entrouvrir l’antichambre d’une ère pour le moins « post-démocratique »…

De même qu’il ne serait pas davantage envisageable qu’une minorité exerce seule le pouvoir aux dépens d’une majorité et lui dicte sa loi au sein de nos démocraties à bout de souffle, plombées par la défiance, l’uberisation, le désenchantement, la pensée basse voire le ressentiment…

La restauration d’un absolu « de gauche » et de pratiques véritablement « de gauche » susceptibles de raviver le sens du mot suffirait-elle à enrayer enfin le mécanisme infernal d’un piège sans cesse refermé sur les aspirations à une communauté responsable et vivable?

Christophe Aguiton, La gauche du 21e siècle – enquête sur une refondation, La Découverte, 242 p., 17 €

 

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L’usage immodéré de la « planche à billets » fait-il le lit de la dictature ? La preuve par le « suicide monétaire » de la République de Weimar et l’avènement d’Adolf Hitler ainsi que le rappelle Pierre Jovanovic dans son dernier livre…

 

En 1918, l’année de la chute de l’empire allemand et la proclamation de la République de Weimar, Oswald Spengler (1880-1936) publie Le Déclin de l’Occident avec cet axiome prophétique : « Après l’ère de la planche à billets, l’ère des Césars ».

Rescapé des charniers de la Grande Guerre qui a anéanti une bonne partie de sa génération, le caporal Adolf Hitler participe le 12 septembre 1919, comme espion de la Sécurité militaire allemande, à une réunion d’une petite formation fondée par Anton Drexler (1884-1942), le Parti des Travailleurs allemands.

Galvanisé par le discours de l’économiste Gottfried Feder (1883-1941) sur la « criminalité de la dette », il y adhère et en devient le leader charismatique – à la rhétorique nourrie par le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure, le livre de Feder qui a peut-être changé le cours de l’Histoire… Hitler vient de sceller son destin avec l’Allemagne dans un roulis de relations internationales fort tendues autour de la question des « réparations » de guerre : « Le Boche paiera »…

En Quatorze, les nations belligérantes avaient abandonné le standard or pour « passer en mode planche à billets » afin de se faire la guerre le plus longtemps possible sans être limités par leurs stocks d’or – une tragédie qui appelait d’ores et déjà la suivante…

 

Hitler, une tragédie allemande…

 

Fils d’Alois Schicklgruber (1837-1903) – qui change son nom en 1877 – et de Klara Poelzl (1860-1907), le caporal Adolf Hitler a échappé « miraculeusement » à la Grande Faucheuse sur les champs de bataille – comme il échappera encore à 42 tentatives d’assassinat directes ou indirectes…

Le 16 octobre 1919, il donne son premier discours à Munich devant 70 personnes. De discours en tribunes, son audience s’élargit à mesure que l’hyperinflation causée par la surchauffe de la « planche à billets » lamine la population – une tragédie allemande métaphorisée par Nosferatu, le film de Murnau (1888-1931) qui sort en mai 1922, un mois après un discours véhément de Hitler sur « la Dette »…

Sa montée en puissance préoccupe les Alliés. Alanson Houghton (1863-1941) qui fait fonction d’ « ambassadeur » des Etats-Unis en Allemagne s’intéresse au caporal allemand bien avant tout le monde. Il charge Ernst Hanfstaengl (1887-1975), un homme d’affaires germano-américain, d’infiltrer l’entourage de Hitler – et son jeune attaché militaire, le capitaine Truman Smith (1893-1970), de prendre contact avec ce leader si remuant au prétexte d’une interview pour un journal américain.

Celle-ci a lieu le 20 novembre 1922 au 42 Georgen Strasse à Munich. Hitler dit notamment au jeune Smith que « l’utilisation de la planche à billets est le pire crime du gouvernement de Weimar » et qu’elle doit cesser. Le New York Times en publie le compte rendu le lendemain (sous le titre « Une nouvelle idole populaire monte en Bavière ») puis, le 21 janvier 1923, un portait intitulé : « Hitler, la nouvelle puissance en Allemagne ».

La psychologie du futur maître du Reich est autopsiée dans un rapport de l’Office of Strategic Services (OSS devenue CIA après guerre), signé par le Dr Henry Murray (1893-1988) et reproduit dans le livre de Pierre Jovanovic. Le document sera à l’origine de quantité de « révélations » sur le rapport du Führer aux femmes – il y est « crédité » de huit « relations féminines » dont quatre à peine seraient avérées, Maria « Mitzi » Reiter (1909-1992) étant considérée comme son « seul vrai amour »… Alors que ses homologues (dont Mussolini) « consommaient une citoyenne par jour », la tragédie allemande et celle du monde tiendraient-elles à « l’asexualité » d’un dictateur dont le seul aphrodisiaque était l’exercice d’un pouvoir absolu sur l’espèce humaine ?

 

Un « suicide monétaire de masse »

 

Rudolf Haventstein (1857-1923), le gouverneur de la Reichsbank, flambe tous les jours 300 tonnes de papier pour imprimer des marks qui ne valent plus rien, à peine sortis de presse, et meurt à la tâche – celle de l’auteur d’un « suicide monétaire de masse » – en novembre 1923, alors qu’échoue la tentative de putsch d’Hitler à Munich…

Non seulement Hitler est « épargné » par les balles qui fauchent seize de ses amis conjurés mais il rate même sa tentative de suicide d’après – son amie Erna Hanfstaengl lui a retiré in extremis le pistolet des mains …

Mais les Allemands vampirisés par l’hyper-inflation se suicident en masse, faute de perspective ou de la venue d’un homme « providentiel » supposé résoudre leurs problèmes de « pouvoir d’achat » – qu’on en juge à cette anecdote : « Une dame était descendue d’un tramway avec une lourde valise remplie de billets. Le temps d’acheter un journal, sa valise disparut, volée par un quidam. Sauf que celui-ci déversa tout l’argent sur le trottoir et s’enfuit avec la valise vide car elle valait bien plus que les trilliards de billets de banque qu’elle contenait ! Les classes moyennes et même supérieures étant détruites et, à cause de l’hyperinflation, ne pouvant vendre leur appartement (le produit de la vente à deux jours d’intervalle ne permettait même plus d’acheter une simple chaise en bois), la prostitution s’y développa à la vitesse de la lumière, ce qui fit la réputation de Berlin en Europe, comme celle de la Thaïlande aujourd’hui en Asie. »

Pour Pierre Jovanovic, « les planches à billets, de la monnaie créée à partir de rien, même pas de l’air frais, ont toujours les mêmes conséquences mortelles » : « N’étant plus basées ni sur l’or ni sur l’argent métal, ces billets de banque cherchent alors un autre socle solide et le trouvent dans le marbre des tombes des cimetières, après avoir provoqué les guerres pour les remplir. La planche à billets française donnera Napoléon, la planche allemande donnera Hitler. Et surtout des cimetières soudain bien remplis avec des millions de morts. »

L’ancien journaliste économique s’étonne que « les livres d’histoire s’obstinent à effacer toute notion économique et sociale ayant permis à Hitler d’émerger en tant qu’homme politique de premier plan ».

Ainsi, le Führer est né « de la faillite des banques allemandes et autrichiennes qui interdisaient aux gens de retirer leur argent » comme de la folie des banques américaines qui ont ruiné leur pays en 1929 et de cette « avidité infinie qui a « conduit le monde au désastre». Il est la vague, née d‘un océan de désespoir, de ressentiment et d’impuissance, qui a enflé en tsunami de haine pour ravager le continent.

Nous y voilà : « L’Histoire se répète et elle va se venger à nouveau avec d’autres Führers. L’addition (depuis le 15 août 1971, date à laquelle les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde, sont passés en mode « monnaie de singe ») va être salée. Les cimetières attendent avec impatience et frénésie l’offrande des banquiers. »

Car enfin, « fabriquer de la monnaie à partir de rien est une activité criminelle qui, à défaut d’être compensée, ne peut être expiée que collectivement et qui n’enrichit, au final, que les pompes funèbres, les croque-morts et les 0,01% de la population »…

Depuis l’invention de Gutenberg, «on » n’a pas seulement imprimé des livres pour transmettre savoir et divertissement ou images pieuses, mais aussi « de l’argent à l’infini » – et Pierre Jovanovic invite à considérer la situation actuelle à la lumière de l’incendie qui a embrasé feu le régime de Weimar : « Aujourd’hui, la banque Centrale européenne imprime pour 80 milliards d’euros de fausse monnaie et cela depuis janvier 2015 qui ne profite qu’aux seuls très riches, aux banques et aux multinationales ! »

Lorsque le divorce des signes monétaires avec le réel est consommé et leur réconciliation interdite par les intérêts de quelques-uns, lorsque la ponction de la fiction sur la réalité arrive à la fin de toute possibilité de rente de situation sur une planète en surchauffe, la fin de l’histoire ne sera jamais que la fin d’une mystification sans précédent. Celle qui sanctionnerait la pire « allocation de ressources » de l’histoire humaine. Mais quel trou noir exerce depuis la chute et l’incendie des premières Rome une si peu résistible force d’attraction sur cette histoire si mal partie – et jamais parvenue à son point de fusion avec une humanisation tant prêchée par tant de traditions spirituelles depuis la nuit des temps ?

Pierre Jovanovic, Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets, Le Jardin des Livres, 320 p., 23 €

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Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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Première femme Prix Nobel de la paix, l’aristocrate autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), passée du cosmopolitisme mondain au pacifisme militant, a voué sa vie à combattre la guerre…

 

En 1889 paraissent deux livres qui marquent leur temps : Les Grands Initiés, un essai de l’Alsacien Edouard Schuré (1841-1929) – et un roman pacifiste, Die Waffen nieder ! (« Bas les armes ») d’une grande patricienne autrichienne, Bertha von Suttner, qui rencontre un grand succès populaire en 37 éditions et une douzaine de traductions.

Aussitôt, Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur de Guerre et Paix, lui adresse un salut enthousiaste de sa Russie et compare son opus à La Case de l’oncle Tom : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, Mme Beecher-Stowe ; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre. »

Alfred Nobel (1833-1896), marchand de canons suédois et grand inventeur d’explosifs devant l’Eternel n’est pas en reste et salue « cette main d’amazone qui fait si vaillamment la guerre à la guerre ». L’intrépide amazone en question n’est lui pas tout à fait inconnue : elle avait été brièvement la secrétaire privée du « roi de la dynamite » à Paris pendant quinze jours en 1876… Une expérience féconde qui a nourri leurs interrogations sur la fortune des armes et sur la violence ainsi qu’une longue correspondance – leur amitié a sans doute débouché sur la création du Prix Nobel de la paix…

 

Quand « la pacifiste tue la femme de lettres »…

 

Bertha Sophie Felicitas naît comtesse Kinsky von Chinic und Tettau à Prague le 9 juin 1843. Son père, le général Franz Michael, comte Kinsy (1768-1843), meurt peu avant sa naissance. Sa mère, Sophie Wilhelmine née von Körner (1815-1884), a davantage le goût du jeu que des responsabilités familiales et la destine à un « mariage d’argent »…

Bertha bénéfice d’une éducation cosmopolite, parle plusieurs langues, voyage beaucoup – et entend distraitement parler des guerres qui s’enchaînent au loin depuis 1859 – jusqu’à celle de 1866 qui se rapproche du château de ses ancêtres en Bohême…

Sa mère ayant dilapidé la fortune familiale, Bertha devient gouvernante en 1873 chez un riche industriel de Vienne, le baron Karl Gundaccar von Suttner (1819-1898). Elle donne des cours de musique et de langues à ses quatre filles – et tombe amoureuse du plus jeune fils de celui-ci, Arthur (1850-1902)… Il a sept ans de moins qu’elle et Bertha est renvoyée… Mais leur relation épistolaire entretient la flamme – et débouche sur un mariage secret le 12 juin 1876. Un secret vite éventé, leur mariage est désapprouvé – et Arthur déshérité…

Le couple s’en va en Géorgie, auprès de la princesse Ekatarina Dadiani von Mingrelien (1816-1882) en résistance contre l’expansion ottomane. Ils se retrouvent pris dans la guerre russo-turque de 1877-1878 – qui leur inspire des récits forcément guerriers… Arthur devient auteur à succès et Bertha journaliste en vogue – sous le pseudonyme de B. Oulet.

En 1885, les époux retournent à Vienne, emménagent au château familial de Harmannsdorf en Basse-Autriche – et trouvent une Europe en proie à ce que Bertha considère comme « les trois maux de l’époque : nationalisme, militarisme et impérialisme »…

En 1886, la baronne von Stuttner publie High Life, un essai porté par une foi libérale dans le progrès humain – il y est question du respect de l’homme et de son libre arbitre.

Mais, après le succès de son roman, Bertha déplore : « la pacifiste a tué la femme de lettres ». En 1891, le couple initie la création de la « Société de paix de Venise » puis d’une organisation équivalente en Autriche. Vice-présidente de la Société internationale de la paix fondée par Hodgson Pratt (1824-1907) de 1891 à sa mort, Bertha fonde de surcroît avec le journaliste Alfred Hermann Fried (1864-1921) la Deutsche Friedengesselschaft.

Infatigable et désormais incontournable, elle se répand en « travaux de propagande » dans la revue Die Waffen nieder ! qu’elle fonde en 1892 et réussit à imposer ses idées d’arbitrage en marge de la conférence de La Haye en 1899.

Surnommée « l’apôtre de la paix en cornette et en jupons », elle court les capitales et les congrès de paix internationaux, fréquente les mouvements mixtes féministes, anime un mouvement pacifiste international avec le soutien du président des Etats-Unis Théodore Roosevelt (1858-1919) qui la reçoit à la Maison-Blanche (1904) et milite pour la reconnaissance d’un droit international (Völkerrecht ou « droit des peuples ») susceptible de réglementer l’ensemble du monde civilisé.

Surnommée Friedenbertha (« Bertha de la paix ») depuis l’attribution de son prix Nobel le 18 avril 1906 à Oslo ou caricaturée en « mamma Bertha de l’Europe », l’aristocrate pacifiste tente jusqu’à son dernier souffle de conjurer la catastrophe absolue qu’elle désigne sous le nom de «Weltkrieg », la « guerre mondiale » – celle qui débouche sur « la mort de masse »…

Elle n’entendra pas parler des explosifs exploits de sa grande rivale, la Grosse Bertha – le canon géant sorti des usines Krupp qui fera des ravages à Paris durant la Grande Guerre, survenue à la stupeur générale : elle rend l’âme des suites d’un cancer à Vienne le 21 juin 1914, une semaine avant l’attentat de Sarajevo.

Cette année-là, deux jeunes cinéastes danois, Holger-Madsen (1878-1943) et Carl Dreyer (1889-1968), adaptent son roman pacifiste à l’écran – mais rien n’arrête plus la si peu résistible marche de la machine de mise à mort industrielle ni la gigantesque transition ainsi orchestrée vers de spectaculaires réorganisations politiques…

Membre de l’association Die Flamme de son vivant, Bertha est incinérée dans le premier crématorium dont elle avait soutenu la construction à Gotha (Thuringe). La paix, c’est bien connu désormais, ne tient pas ses promesses : si elle déçoit forcément les attentes des plus ardentes de ses militantes, sa flamme ne s’en rallume pas moins à la lueur des embrasements et des ferveurs invaincues – le pacifisme n’est pas seulement un rêve mais aussi un programme sans cesse mis à l’épreuve du « réel »…

 

 

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L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €

 

 

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