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Archive for the ‘Europe’ Category

L’usage immodéré de la « planche à billets » fait-il le lit de la dictature ? La preuve par le « suicide monétaire » de la République de Weimar et l’avènement d’Adolf Hitler ainsi que le rappelle Pierre Jovanovic dans son dernier livre…

 

En 1918, l’année de la chute de l’empire allemand et la proclamation de la République de Weimar, Oswald Spengler (1880-1936) publie Le Déclin de l’Occident avec cet axiome prophétique : « Après l’ère de la planche à billets, l’ère des Césars ».

Rescapé des charniers de la Grande Guerre qui a anéanti une bonne partie de sa génération, le caporal Adolf Hitler participe le 12 septembre 1919, comme espion de la Sécurité militaire allemande, à une réunion d’une petite formation fondée par Anton Drexler (1884-1942), le Parti des Travailleurs allemands.

Galvanisé par le discours de l’économiste Gottfried Feder (1883-1941) sur la « criminalité de la dette », il y adhère et en devient le leader charismatique – à la rhétorique nourrie par le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure, le livre de Feder qui a peut-être changé le cours de l’Histoire… Hitler vient de sceller son destin avec l’Allemagne dans un roulis de relations internationales fort tendues autour de la question des « réparations » de guerre : « Le Boche paiera »…

En Quatorze, les nations belligérantes avaient abandonné le standard or pour « passer en mode planche à billets » afin de se faire la guerre le plus longtemps possible sans être limités par leurs stocks d’or – une tragédie qui appelait d’ores et déjà la suivante…

 

Hitler, une tragédie allemande…

 

Fils d’Alois Schicklgruber (1837-1903) – qui change son nom en 1877 – et de Klara Poelzl (1860-1907), le caporal Adolf Hitler a échappé « miraculeusement » à la Grande Faucheuse sur les champs de bataille – comme il échappera encore à 42 tentatives d’assassinat directes ou indirectes…

Le 16 octobre 1919, il donne son premier discours à Munich devant 70 personnes. De discours en tribunes, son audience s’élargit à mesure que l’hyperinflation causée par la surchauffe de la « planche à billets » lamine la population – une tragédie allemande métaphorisée par Nosferatu, le film de Murnau (1888-1931) qui sort en mai 1922, un mois après un discours véhément de Hitler sur « la Dette »…

Sa montée en puissance préoccupe les Alliés. Alanson Houghton (1863-1941) qui fait fonction d’ « ambassadeur » des Etats-Unis en Allemagne s’intéresse au caporal allemand bien avant tout le monde. Il charge Ernst Hanfstaengl (1887-1975), un homme d’affaires germano-américain, d’infiltrer l’entourage de Hitler – et son jeune attaché militaire, le capitaine Truman Smith (1893-1970), de prendre contact avec ce leader si remuant au prétexte d’une interview pour un journal américain.

Celle-ci a lieu le 20 novembre 1922 au 42 Georgen Strasse à Munich. Hitler dit notamment au jeune Smith que « l’utilisation de la planche à billets est le pire crime du gouvernement de Weimar » et qu’elle doit cesser. Le New York Times en publie le compte rendu le lendemain (sous le titre « Une nouvelle idole populaire monte en Bavière ») puis, le 21 janvier 1923, un portait intitulé : « Hitler, la nouvelle puissance en Allemagne ».

La psychologie du futur maître du Reich est autopsiée dans un rapport de l’Office of Strategic Services (OSS devenue CIA après guerre), signé par le Dr Henry Murray (1893-1988) et reproduit dans le livre de Pierre Jovanovic. Le document sera à l’origine de quantité de « révélations » sur le rapport du Führer aux femmes – il y est « crédité » de huit « relations féminines » dont quatre à peine seraient avérées, Maria « Mitzi » Reiter (1909-1992) étant considérée comme son « seul vrai amour »… Alors que ses homologues (dont Mussolini) « consommaient une citoyenne par jour », la tragédie allemande et celle du monde tiendraient-elles à « l’asexualité » d’un dictateur dont le seul aphrodisiaque était l’exercice d’un pouvoir absolu sur l’espèce humaine ?

 

Un « suicide monétaire de masse »

 

Rudolf Haventstein (1857-1923), le gouverneur de la Reichsbank, flambe tous les jours 300 tonnes de papier pour imprimer des marks qui ne valent plus rien, à peine sortis de presse, et meurt à la tâche – celle de l’auteur d’un « suicide monétaire de masse » – en novembre 1923, alors qu’échoue la tentative de putsch d’Hitler à Munich…

Non seulement Hitler est « épargné » par les balles qui fauchent seize de ses amis conjurés mais il rate même sa tentative de suicide d’après – son amie Erna Hanfstaengl lui a retiré in extremis le pistolet des mains …

Mais les Allemands vampirisés par l’hyper-inflation se suicident en masse, faute de perspective ou de la venue d’un homme « providentiel » supposé résoudre leurs problèmes de « pouvoir d’achat » – qu’on en juge à cette anecdote : « Une dame était descendue d’un tramway avec une lourde valise remplie de billets. Le temps d’acheter un journal, sa valise disparut, volée par un quidam. Sauf que celui-ci déversa tout l’argent sur le trottoir et s’enfuit avec la valise vide car elle valait bien plus que les trilliards de billets de banque qu’elle contenait ! Les classes moyennes et même supérieures étant détruites et, à cause de l’hyperinflation, ne pouvant vendre leur appartement (le produit de la vente à deux jours d’intervalle ne permettait même plus d’acheter une simple chaise en bois), la prostitution s’y développa à la vitesse de la lumière, ce qui fit la réputation de Berlin en Europe, comme celle de la Thaïlande aujourd’hui en Asie. »

Pour Pierre Jovanovic, « les planches à billets, de la monnaie créée à partir de rien, même pas de l’air frais, ont toujours les mêmes conséquences mortelles » : « N’étant plus basées ni sur l’or ni sur l’argent métal, ces billets de banque cherchent alors un autre socle solide et le trouvent dans le marbre des tombes des cimetières, après avoir provoqué les guerres pour les remplir. La planche à billets française donnera Napoléon, la planche allemande donnera Hitler. Et surtout des cimetières soudain bien remplis avec des millions de morts. »

L’ancien journaliste économique s’étonne que « les livres d’histoire s’obstinent à effacer toute notion économique et sociale ayant permis à Hitler d’émerger en tant qu’homme politique de premier plan ».

Ainsi, le Führer est né « de la faillite des banques allemandes et autrichiennes qui interdisaient aux gens de retirer leur argent » comme de la folie des banques américaines qui ont ruiné leur pays en 1929 et de cette « avidité infinie qui a « conduit le monde au désastre». Il est la vague, née d‘un océan de désespoir, de ressentiment et d’impuissance, qui a enflé en tsunami de haine pour ravager le continent.

Nous y voilà : « L’Histoire se répète et elle va se venger à nouveau avec d’autres Führers. L’addition (depuis le 15 août 1971, date à laquelle les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde, sont passés en mode « monnaie de singe ») va être salée. Les cimetières attendent avec impatience et frénésie l’offrande des banquiers. »

Car enfin, « fabriquer de la monnaie à partir de rien est une activité criminelle qui, à défaut d’être compensée, ne peut être expiée que collectivement et qui n’enrichit, au final, que les pompes funèbres, les croque-morts et les 0,01% de la population »…

Depuis l’invention de Gutenberg, «on » n’a pas seulement imprimé des livres pour transmettre savoir et divertissement ou images pieuses, mais aussi « de l’argent à l’infini » – et Pierre Jovanovic invite à considérer la situation actuelle à la lumière de l’incendie qui a embrasé feu le régime de Weimar : « Aujourd’hui, la banque Centrale européenne imprime pour 80 milliards d’euros de fausse monnaie et cela depuis janvier 2015 qui ne profite qu’aux seuls très riches, aux banques et aux multinationales ! »

Lorsque le divorce des signes monétaires avec le réel est consommé et leur réconciliation interdite par les intérêts de quelques-uns, lorsque la ponction de la fiction sur la réalité arrive à la fin de toute possibilité de rente de situation sur une planète en surchauffe, la fin de l’histoire ne sera jamais que la fin d’une mystification sans précédent. Celle qui sanctionnerait la pire « allocation de ressources » de l’histoire humaine. Mais quel trou noir exerce depuis la chute et l’incendie des premières Rome une si peu résistible force d’attraction sur cette histoire si mal partie – et jamais parvenue à son point de fusion avec une humanisation tant prêchée par tant de traditions spirituelles depuis la nuit des temps ?

Pierre Jovanovic, Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets, Le Jardin des Livres, 320 p., 23 €

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Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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Première femme Prix Nobel de la paix, l’aristocrate autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), passée du cosmopolitisme mondain au pacifisme militant, a voué sa vie à combattre la guerre…

 

En 1889 paraissent deux livres qui marquent leur temps : Les Grands Initiés, un essai de l’Alsacien Edouard Schuré (1841-1929) – et un roman pacifiste, Die Waffen nieder ! (« Bas les armes ») d’une grande patricienne autrichienne, Bertha von Suttner, qui rencontre un grand succès populaire en 37 éditions et une douzaine de traductions.

Aussitôt, Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur de Guerre et Paix, lui adresse un salut enthousiaste de sa Russie et compare son opus à La Case de l’oncle Tom : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, Mme Beecher-Stowe ; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre. »

Alfred Nobel (1833-1896), marchand de canons suédois et grand inventeur d’explosifs devant l’Eternel n’est pas en reste et salue « cette main d’amazone qui fait si vaillamment la guerre à la guerre ». L’intrépide amazone en question n’est lui pas tout à fait inconnue : elle avait été brièvement la secrétaire privée du « roi de la dynamite » à Paris pendant quinze jours en 1876… Une expérience féconde qui a nourri leurs interrogations sur la fortune des armes et sur la violence ainsi qu’une longue correspondance – leur amitié a sans doute débouché sur la création du Prix Nobel de la paix…

 

Quand « la pacifiste tue la femme de lettres »…

 

Bertha Sophie Felicitas naît comtesse Kinsky von Chinic und Tettau à Prague le 9 juin 1843. Son père, le général Franz Michael, comte Kinsy (1768-1843), meurt peu avant sa naissance. Sa mère, Sophie Wilhelmine née von Körner (1815-1884), a davantage le goût du jeu que des responsabilités familiales et la destine à un « mariage d’argent »…

Bertha bénéfice d’une éducation cosmopolite, parle plusieurs langues, voyage beaucoup – et entend distraitement parler des guerres qui s’enchaînent au loin depuis 1859 – jusqu’à celle de 1866 qui se rapproche du château de ses ancêtres en Bohême…

Sa mère ayant dilapidé la fortune familiale, Bertha devient gouvernante en 1873 chez un riche industriel de Vienne, le baron Karl Gundaccar von Suttner (1819-1898). Elle donne des cours de musique et de langues à ses quatre filles – et tombe amoureuse du plus jeune fils de celui-ci, Arthur (1850-1902)… Il a sept ans de moins qu’elle et Bertha est renvoyée… Mais leur relation épistolaire entretient la flamme – et débouche sur un mariage secret le 12 juin 1876. Un secret vite éventé, leur mariage est désapprouvé – et Arthur déshérité…

Le couple s’en va en Géorgie, auprès de la princesse Ekatarina Dadiani von Mingrelien (1816-1882) en résistance contre l’expansion ottomane. Ils se retrouvent pris dans la guerre russo-turque de 1877-1878 – qui leur inspire des récits forcément guerriers… Arthur devient auteur à succès et Bertha journaliste en vogue – sous le pseudonyme de B. Oulet.

En 1885, les époux retournent à Vienne, emménagent au château familial de Harmannsdorf en Basse-Autriche – et trouvent une Europe en proie à ce que Bertha considère comme « les trois maux de l’époque : nationalisme, militarisme et impérialisme »…

En 1886, la baronne von Stuttner publie High Life, un essai porté par une foi libérale dans le progrès humain – il y est question du respect de l’homme et de son libre arbitre.

Mais, après le succès de son roman, Bertha déplore : « la pacifiste a tué la femme de lettres ». En 1891, le couple initie la création de la « Société de paix de Venise » puis d’une organisation équivalente en Autriche. Vice-présidente de la Société internationale de la paix fondée par Hodgson Pratt (1824-1907) de 1891 à sa mort, Bertha fonde de surcroît avec le journaliste Alfred Hermann Fried (1864-1921) la Deutsche Friedengesselschaft.

Infatigable et désormais incontournable, elle se répand en « travaux de propagande » dans la revue Die Waffen nieder ! qu’elle fonde en 1892 et réussit à imposer ses idées d’arbitrage en marge de la conférence de La Haye en 1899.

Surnommée « l’apôtre de la paix en cornette et en jupons », elle court les capitales et les congrès de paix internationaux, fréquente les mouvements mixtes féministes, anime un mouvement pacifiste international avec le soutien du président des Etats-Unis Théodore Roosevelt (1858-1919) qui la reçoit à la Maison-Blanche (1904) et milite pour la reconnaissance d’un droit international (Völkerrecht ou « droit des peuples ») susceptible de réglementer l’ensemble du monde civilisé.

Surnommée Friedenbertha (« Bertha de la paix ») depuis l’attribution de son prix Nobel le 18 avril 1906 à Oslo ou caricaturée en « mamma Bertha de l’Europe », l’aristocrate pacifiste tente jusqu’à son dernier souffle de conjurer la catastrophe absolue qu’elle désigne sous le nom de «Weltkrieg », la « guerre mondiale » – celle qui débouche sur « la mort de masse »…

Elle n’entendra pas parler des explosifs exploits de sa grande rivale, la Grosse Bertha – le canon géant sorti des usines Krupp qui fera des ravages à Paris durant la Grande Guerre, survenue à la stupeur générale : elle rend l’âme des suites d’un cancer à Vienne le 21 juin 1914, une semaine avant l’attentat de Sarajevo.

Cette année-là, deux jeunes cinéastes danois, Holger-Madsen (1878-1943) et Carl Dreyer (1889-1968), adaptent son roman pacifiste à l’écran – mais rien n’arrête plus la si peu résistible marche de la machine de mise à mort industrielle ni la gigantesque transition ainsi orchestrée vers de spectaculaires réorganisations politiques…

Membre de l’association Die Flamme de son vivant, Bertha est incinérée dans le premier crématorium dont elle avait soutenu la construction à Gotha (Thuringe). La paix, c’est bien connu désormais, ne tient pas ses promesses : si elle déçoit forcément les attentes des plus ardentes de ses militantes, sa flamme ne s’en rallume pas moins à la lueur des embrasements et des ferveurs invaincues – le pacifisme n’est pas seulement un rêve mais aussi un programme sans cesse mis à l’épreuve du « réel »…

 

 

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L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €

 

 

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Figure flamboyante du mouvement bolchevique, Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (1872-1952) a été la première femme ministre de l’Histoire contemporaine. Elle a œuvré à l’émancipation des femmes et à leur intégration dans la société socialiste…

 

Les femmes ont-elles écrit le premier acte de la révolution russe ? Dans les premières semaines de l’année 1917, elles ont pris la place des hommes dans les usines. Pendant que leurs maris, fils et frères sont livrés à la barbarie guerrière, elles peinent à nourrir leurs jeunes enfants. Ainsi survient le 23 février 1917 dans la Russie impériale la journée internationale des femmes socialistes – celles des travailleuses du textile de Petrograd, vite accompagnées par les ouvriers. L’appel à la révolution monte dans le pays, sur des cris comme : « Du pain ! », « A bas la guerre ! ».

Qui peut imaginer un instant qu’une révolution va balayer l’empire tsariste ? Celle de Février vient de commencer dans la première ville ouvrière du pays.

Une fille issue de l’aristocratie, Alexandra Kollontaï, y avait créé à la faveur des événements de 1905 la première Journée de la Femme avant de s’exiler, poursuivie par la police tsariste…

La nouvelle de la Révolution en cours la surprend en Norvège. Rentrée au pays, « la Jaurès en jupons » devient la première femme de l’Histoire contemporaine à siéger dans un exécutif gouvernemental…

 

Amour-camaraderie et émancipation des femmes

 

Alexandra est la fille unique du général de l’armée tsariste Mikhaël Domontovitch (1830-1902) – sa mère est une riche héritière finlandaise. Elle reçoit une éducation raffinée et polyglotte mais coupe vite ses racines sociales pour s’engager dans la lutte révolutionnaire.

A dix-sept ans, elle refuse un « beau mariage » arrangé et épouse trois ans plus tard Vladimir Kollontaï (1869-1947), un modeste ingénieur qui lui laissera son nom – et un fils, Mikhaël (1894- ?). Mais pour l’impétueuse jeune épouse, l’institution matrimoniale et l’obligation de fidélité relèvent de la « captivité amoureuse » : elle quitte l’un et l’autre pour devenir « révolutionnaire professionnelle » à temps plein…

Elle étudie l’économie politique à l’Université de Zurich où elle fréquente les penseurs sociaux-démocrates dont Maslov et Chliapnikov, guère insensibles à ses charmes – et se lie avec Lénine (1870-1924)…

Elle adhère au marxisme en 1898 – et aux thèses d’August Bebel (1840-1913) sur la famille. Pour elle, l’émancipation des femmes est inséparable de celle de la classe ouvrière : sa « Femme nouvelle » doit être déchargée des tâches domestiques et autant que possible de celles de reproduction de l’espèce… C’est ce qu’elle expose dans Les bases sociales de la question féminine publié en 1909 afin de préparer son intervention au premier Congrès féminin panrusse.

Elle participe à nombre de congrès internationaux où elle intervient aux côtés de l’Allemande Klara Zetkin (1857-1933), de Rosa Luxembourg (1871-1919) ou d’Inès Armand (1874-1920) et gagne en reconnaissance.

Rejetant la « morale bourgeoise », elle prône « l’amour-camaraderie » et « l’amour-jeu », affranchis de toute jalousie – et, bien entendu, applique ses propres principes : elle vit une relation passionnée avec Pavel Dybenko (1889-1938), un marin à la barbe fournie de dix-sept ans son cadet.

En novembre 1917, elle devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (l’équivalent du ministère de la Santé) et mène ses réformes tambour battant, obtenant pour les femmes le droit de vote et d’être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité des salaires avec les hommes et les congés de maternité.

Mais elle abandonne son portefeuille en mars 1918 pour rejoindre son amant en Ukraine – ou, peut-être, tirer les conséquences de la perte de son leadership au Kremlin : sa liberté de mœurs crispe les dignitaires du nouveau régime comme « la presse » qui ne l’épargne guère…

Cette année-là, elle écrit dans son essai, La Femme nouvelle : « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, d’une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits dans la collectivité »…

Se considérant toujours comme la « Femme n°1 » du pouvoir, elle fonde encore le Jetnodel, section féminine du Parti ainsi que son organe de presse, La Communiste… Mais c’est Inès Armand, la « maîtresse » de Lénine, qui est nommée en 1919 responsable auprès du Comité central de la question des femmes…

Staline la fait nommer « ministre plénipotentiaire » en Norvège en 1923 – elle devient la première femme ambassadrice et un des piliers de la politique extérieure de l’Union soviétique. Grâce à son « exil », elle échappe aux purges staliniennes – le maître du Kremlin n’apprécie guère ses tenues « outrageusement parisiennes » pas plus que son féminisme devenu encombrant…

Entretemps, le parti bolchévique avait perdu les figures de proue du mouvement des femmes. Alexandra Kollontaï s’adapte au stalinisme et aux reculs de la condition féminine… Après la Norvège et le Mexique, elle demeure longtemps en poste en Suède (1930-1945) – où elle œuvre aux armistices entre l’Union soviétique et la Finlande (1940) puis avec la Roumanie (1944). Cette activité diplomatique lui vaut d’être proposée pour le Prix Nobel de la Paix en 1946.

Elle s’éteint le 9 mars 1952 des suites d’une faiblesse du cœur qu’elle soignait à la digitaline, après avoir fait corps avec ses convictions intimes et ses accommodements avec la réalité sociale. Et sans avoir vu émerger ni « la nouvelle société » ni « la Femme nouvelle »…

 

 

 

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Face à l’actuel désenchantement démocratique, un éditeur et un philosophe dialoguent, en spectateurs émancipés de leur époque, et s’efforcent de tracer des chemins ou des perspectives sur une carte du pensable, à partir de mots-clés comme « démocratie », « peuple », « insurrection », « lutte », « travail » ou « communauté »…

 

 

 

Entre août 2016 et février 2017, l’éditeur Eric Hazan et le philosophe Jacques Rancière dialoguent, le temps d’une campagne électorale, sur ce qui se défait dans une démocratie quand un parti arrivé au pouvoir trahit systématiquement ses promesses électorales – ou quand le matraquage médiatique fait du port (ou non) d’un costume de bain une « cause nationale » voire « la question » dont dépendrait l’avenir d’une « civilisation »… La défaite de la démocratie doit-elle être confondue avec la faillite de son système représentatif  alors que les pouvoirs étatiques et économiques se retrouvent inextricablement entremêlés comme jamais avant? Pour Jacques Rancière, « ce n’est pas le peuple qui se représente mais la représentation qui produit un certain type de peuple ». Et le professeur émérite de l’Université Paris VIII, aiguillonné par l’éditeur, de rappeler l’effet de découragement qui fait tenir le dit système, au risque de décourager plus d’une vocation de stratège de chambre face à ce qui oppose un monde de l’égalité d’un monde de l’inégalité : « Le système présidentiel français se soutient moins par les espérances qu’il suscite que par le découragement qu’il produit (…) On consent non parce qu’on est dupes mais pour montrer qu’on n’est pas dupes (…) On se soumet à une forme de domination dans la mesure même où elle vous offre la possibilité de la mépriser. La plupart des formes de domination aujourd’hui fonctionnent ainsi : il n’y a pas besoin de « croire » aux messages médiatiques, d’être séduit par les images publicitaires ou d’espérer quelque chose des gens qu’on élit. Le système marche très bien à l’incroyance, ce qui revient à dire que la prétendue incroyance est aujourd’hui le mode normal de croyance, le mode normal d’intériorisation de l’état des choses qui affecte aussi bien ceux qui votent et ceux qui ne votent pas. »

 

La fin du travail ?

 

De même, la « loi travail » ne doit-elle pas être comprise comme une « déclaration de péremption définitive du travail comme monde commun » ? Le « travail » n’aurait-il plus de « raison de faire communauté » dans nos sociétés d’ultranumérisation et de marchandisation de nos vies ? Pour l’ancien élève de Louis Althusser, il ne « fait plus monde » et il n’y a plus de « communauté déjà-là qui garantisse la communauté à venir » : « La communauté est devenue avant tout un objet de désir. C’est le phénomène marquant du mouvement des places et des occupations »…

Comment alors « garder le moral » envers et contre tout face à l’insoutenable ? Comment refuser de céder à un grand sentiment d’impuissance et retrouver des raisons d’espérer dans un monde organisé par et pour les puissances financières? Comment « s’émanciper » et libérer de nouvelles potentialités voire « construire du commun » ?

Pour le philosophe, il s’agit moins d’aller plus loin « en avant » que « d’aller à contre-courant du mouvement dominant » en se défiant de toute volonté de puissance et en cultivant l’écart : « L’émancipation, cela a toujours été une manière de créer au sein de l’ordre normal du temps un temps autre, une manière différente d’habiter le monde sensible en commun. Cela a toujours été une manière de vivre au présent dans un autre monde autant – sinon plus – que de préparer un monde à venir. On ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être. (…) Nous avons aujourd’hui non la voix d’un mouvement mais des paroles singulières qui essaient de penser la puissance commune incuse dans des moments singuliers, de les maintenir dans l’actuel et de maintenir ouvert l’espace de leur compossibilité.»

Mais… « l’insurrection » ? L’horizon du penseur n’est pas celui de l’activiste ou du bateleur d’estrade : « Pour qu’il y ait insurrection populaire, il faut qu’il y ait peuple, c’est-à-dire un sujet politique »… Donc, un peuple capable de faire preuve d’une « imagination politique » pour concevoir des institutions et des symboles, pour effectuer un « travail de réélaboration du perceptible et du pensable », formuler d’autres « propositions de monde » dans le tissu déchiré du « monde dominant » – et manifester assez de « force unitaire » à cet effet…

La démocratie est « le pouvoir de ceux qui ne sont pas qualifiés pour exercer  le pouvoir » et le « capitalisme » n’est pas une citadelle à prendre d’assaut – juste notre milieu à aménager sans se fracasser contre toute illusion de frontalité : « Le capitalisme n’est pas une forteresse en face de laquelle nous nous trouverions, il n’est pas simplement une force qu’on subit, il est un milieu dans lequel nous vivons : un milieu qui détermine le type normal de choses auxquelles nous avons affaire, des actes et des comportements par lesquels nous nous rapportons à elles, des relations dans lesquelles nous entrons les uns avec les autres (…) Le Capital et le milieu au sein duquel nous vivons et agissons et dans lequel notre activité normalement reproduit les conditions de la domination. Dans ce milieu enveloppant, on essaie de creuser des trous, de les aménager et de les élargir plutôt que d’assembler des armées pour la bataille. »

Et… « Nuit debout », une occasion manquée ? « La bonne issue pour Nuit debout aurait pu être une intervention inusitée dans le domaine des institutions, par exemple une campagne pour la non-présidence »…

Refusant toute parole surplombante, « paresseusement marxiste », et tout défaitisme, la petite musique dissonante de Jacques Rancière n’en fait pas moins danser l’espoir d’une « communauté de lutte » dans le non-lieu où se démantèle l’armature de ce qui faisait société  et vibrer la piste d’une perpétuelle réinvention par la grâce des écarts, rejouée à chaque pas de côté ouvrant à d’autres communions en toute lucidité jusqu’à la possibilité d’un monde en commun, si peu commun…

Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Eric Hazan, éditions La Fabrique, 80 p., 10 €

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Aristocrate d’origine russe et égérie trouble des grands hommes de son temps, Maria Zakrevskaïa (1892-1974) a eu plusieurs vies sous plusieurs noms… Bref, tout un roman russe qui a inspiré écrivains et cinéastes – et dernièrement Alexandra Lapierre qui, au terme d’une longue recherche universtaire, lui refait le portrait avec son talent de romancière…

 

Lorsque le célèbre romancier Herbert George Wells (1866-1946), invité en 1919 à une séance du soviet à Petrograd, rencontre la jeune Moura chez son confrère Maxime Gorki (1868-1936), il se sent aussitôt terrassé par sa beauté et subjugué par sa classe ainsi qu’il le relate plus tard : « Elle donnait l’impression de défier le monde. Non seulement de l’affronter mais de le diriger ».

La jeune fille est l’intendante et la muse de Gorki, qui lui dédie son dernier roman en quatre volumes, La Vie de Klim Samguine… A la demande de Wells, elle est officiellement « attachée à sa personne » comme interprète. L’auteur de La Guerre des mondes a le double de son âge mais il en fait son « épouse hors mariage » …

Avant, Moura avait déjà eu plusieurs vies, dont une à la cour du tsar et une autre en Russie bolchévique. Mais le monde d’avant est mort …

 

La « Dame de fer »…

 

Moura naît Maria Ignatievna Zakrevskaïa, petite dernière de quatre enfants, en 1893 à Saint-Pétersbourg, au foyer du sénateur Ignace Platonovitch Zakrevski (1839-1906), l’un des plus puissants propriétaires fonciers d’Ukraine, et de Maria Nicolaïevna Boreisha (1858-1919).

Ses parents lui dispensent une éducation brillante et lui offrent le meilleur de Saint-Pétersbourg. En 1911, ils l’envoient étudier en Angleterre, sous la garde son demi-frère Platon Ignatiévitch Zakrevski (1880-1912), alors conseiller à l’ambassade russe à Londres – il est le protégé de l’ambassadeur, le comte Benckendorff (1849-1917), dont Moura épouse l’un des fils, Ivan Alexandrovitch Benckendorff (1882-1919).

Le jeune couple a deux enfants, Paul (1913 -1998) et Tania (1915-2004), et se partage entre Saint-Pétersbourg et le château familial de Jendel (aujourd’hui en Estonie) où Ivan est assassiné par ses paysans. La jeune comtesse Beckendorff appartient à un monde voué à la disparition depuis la Révolution d’Octobre et louvoie entre les maîtres d’hier et ceux du jour. Son appartement de Saint-Pétersbourg, devenue Pétrograd, est réquisitionné par le Comité des indigents pendant qu’elle se remarie avec le baron Budberg (1896-1972) qui s’éclipse aussitôt en Argentine.

En pleine guerre civile, la jeune baronne rencontre Robert Bruce Lockhart (1887- 1970), « agent spécial » britannique envoyé pour « empêcher la Russie de conclure une paix séparée avec l’Allemagne ». Ils ont une liaison passionnée jusqu’à l’arrestation de Lockhart, accusé d’avoir comploté pour assassiner Lénine (1870-1924), blessé le 30 août 1918 de deux balles tirées par la « socialiste-révolutionnaire » Dora Kaplan. Moura obtient la libération de son amant, probablement au prix d’un « marché » avec le président par intérim de la Tchéka (1), Yakov Christoforovitch Peters (1886-1938) – il est échangé contre l’agent Litvinov (1876-1951), alors emprisonné en Angleterre (2).

La jeune baronne et comtesse entre au service de Gorki, qui dirige les éditions de la « Littérature mondiale », rattachées au Commissariat du peuple à l’Instruction publique – les temps sont archi mûrs pour « gagner sa vie »  … Il l’appelle sa « Dame de fer » et l’installe chez lui, comme traductrice. Là, elle rencontre Wells, hébergé à la même adresse lors de son séjour à Petrograd – les bons hôtels étaient rares. La Tchéka aurait-elle encouragé sa relation avec le socialiste fabien Wells ?

Elle revoit Lockhart à Berlin, Prague, Zagreb, Belgrade ou Vienne : il lui fait savoir où et quand il s’y trouverait – pour Gorki, elle allait « voir les enfants » – ou Kerenski (1881-1970), le dernier chef de gouvernement russe avant les bolchéviques…

Banquier d’affaires devenu journaliste en vue à l’Evening Standard, le quotidien de Lord Beaverbrook (1879-1964), tout en demeurant membre du Political Intelligence Departement du Foreign Office, il renoue par Moura avec la réalité russe. Son livre, Mémoires d’un agent britannique en Russie (1932), connait un grand succès et est porté à l’écran par Michael Curtiz (1886-1962) sous le titre Un agent britannique (1934), avec Leslie Howard (1893-1943) dans le rôle de Lockhart et Kay Francis (1905-1968) dans celui de Moura.

Grâce à Wells, Moura devient « consultante » pour les producteurs Alexandre Korda (1893-1956) et Arthur Rank (1888-1972) – elle est déjà agent littéraire pour Gorki et joue un rôle actif au Pen Club présidé par Wells, intriguant pour que les écrivains russes émigrés n’y soient pas admis…

Les bolchéviques la tiennent pour un agent secret de l’Angleterre, les Anglais pour une espionne de Moscou et les Estoniens pour une espionne soviétique. En France, les émigrés russes pensent qu’elle travaillait pour l’Allemagne… Pendant la Seconde guerre mondiale, elle est « l’œil du Foreign Office » à La France libre, le mensuel créé à Londres par André Labarthe (1902-1967) auprès du général de Gaulle, tout en travaillant aussi au service français de la BBC. Figure incontournable de la vie culturelle, elle tient salon et table ouverte durant trois décennies, recevant le meilleur de la société britannique. Editrice, elle fait publier en anglais le premier roman d’un jeune aviateur français avant qu’il ne sorte à Paris – c’est l’Education européenne (1945) de Romain Gary (1914-1980).

Wells, à sa mort, lui laisse à peine de quoi soutenir son train de vie… Sa taille s’épaissit après guerre, proportionnellement à son pouvoir d’influence – son grand sac noir, bourré de manuscrits, dissimule aussi une bouteille de vodka…

Le 2 novembre 1974, le Times de Londres annonce son décès par une nécrologie intitulée Un leader intellectuel qui s’achève en suggérant une descendance en droite ligne de l’impératrice Elisabeth Petrovna (1709-1762) – mais on a tant prêté à celle qui a fini par se perdre de vue…

En près de 700 pages bien enlevées, Alexandra Lapierre rend à cette femme puissante, toujours aimantée par son dépassement, toute son épaisseur humaine, sa densité aventureuse et jusqu’à sa souveraineté sur elle-même.

 

  1. La Tchéka, commission panrusse extraordinaire de lutte contre la contre-révolution et le sabotage, créée en décembre 1917 par Felix Dzerjinski (1877-1926)
  2. Maxime Maximovitch Litvinov deviendra commissaire aux Affaires étrangères (1930-1939)

 

Alexandra Lapierre, Moura, la mémoire incendiée, Flammarion, 734 p., 22,90 €

 

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