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Archive for the ‘environnement’ Category

Dans son nouveau livre phare, Serge Audier analyse en historien des idées politiques l’occasion manquée par la gauche pour un véritable « progrès » écologique et social en raison de sa fascination pour le culte de la production et de la croissance l’acculant à toutes les compromissions. Il en résulte une durable et double « logique d’exclusion des populations et d’extraction prédatrice des ressources ». La vie pourrait-elle désormais être détruite sur une planète surexploitée « bien avant que le capitalisme s’étouffe de ses contradictions et de ses impasses » ? Un civisme véritablement « écologique » et « social » voire un « éco-républicanisme conflictuel » et solidariste permettront-ils de réinscrire « durablement » la société dans « une relation non prédatrice vis-à-vis à la fois des êtres humains et du milieu naturel » ?

 

Le capitalisme, qui a tant apporté en termes de « progrès productifs » et de confort, est-il « structurellement destructeur de l’environnement comme de la société » ?

Le philosophe Serge Audier rappelle ses « externalisations » de coûts énormes sur la société et l’environnement et estime légitime de parler de « capitalocène » (plutôt que d’anthropocène »…) pour désigner la phase actuelle « sans précédent de destruction écologique massive et de transformation humaine du globe » qui  va jusqu’à brouiller les frontières entre le « naturel » et « l’artificiel ». L’économie politique que nous subissons est irrémédiablement déconnectée de la nature et ignorante des exigences biologiques de régénération de celle-ci : « le capitalisme est radicalement contre-nature et contre la nature, insoucieux du long terme »…

Son logiciel prédateur semble l’emporter avec son « impératif de jouissance et de performance » sur toute considération d’équité alors même que s’achève sa phase redistributrice et démocratique. C’est l’histoire d’une défaite idéologique et politique que retrace la nouvelle somme érudite et historique de Serge Audier – après La Société écologique et ses ennemis (La Découverte, 2017) qui, déjà, montrait comment une hégémonie industrialiste et productiviste a occulté le souci écologique.

Le concept de productivisme « compris comme la quête illimitée de la production maximale », ne constitue pas seulement un symptôme : il aide à déchiffrer une dimension essentielle de l’industrialisme, indissociable « non seulement du capitalisme, mais aussi de l’histoire même du communisme, du socialisme et d’une très large partie de la gauche ».

 

Le dogme industrialiste

 

L’invention de James Watt (1736-1819) à la source de l’essor de l’industrie mondiale, la machine à vapeur, a été saluée en son temps comme la réalisation de « l’antique fable de Promothée »…

En 1817, le comte de Saint-Simon (1760-1825)  lance la publication de L’Industrie sous le slogan : « Tout pour l’industrie, tout par elle ». Ainsi, constate Audier, la politique devient « la science de la production et l’Etat lui-même a vocation à se transformer en une grande forme d’industrie » – autant dire que la politique est dissoute dans « l’utopie libérale du marché »…

Un  imaginaire culturel et politique hante les « esprits éclairés » : celui de la domination industrielle et technique, d’une exploitation systématique de la planète…

Le saint-simonien Edouard Charton (1807-1890) joue un rôle décisif dans le « culte du progrès » avec le lancement du Magasin pittoresque en 1833, de L’Illustration en 1843 et du Tour du Monde en 1860. Ces périodiques grand public prolongent le programme saint-simonien de « domination scientifique et technique du globe pour le bien de l’humanité »…

Chez Marx (1818-1883) aussi, l’on trouve cette foi dans « l’activité transformatrice prométhéenne de l’homme » et la « domination démiurgique de la nature »…

Au début du XXe siècle, la société de consommation mondiale est en germe à Detroit, avec la conception de la Ford T (1908) qui donne le coup d’envoi d’une production exponentielle et de l’automobilité de masse. En juillet 1916, le président Woodrow Wilson (1856-1924) y fait un discours devant le premier congrès mondial des « vendeurs » annonçant une  société de consommation mondiale.

Le « grand récit progressiste » ne s’éteint nullement par le « gigantesque carnage humain et environnemental » de la Grande Guerre :  l’industrie de guerre s’avère un « puissant vecteur d’industrialisation et de croissance, au point qu’on a pu parler de « keynésianisme militaire » comme une des causes de l’anthropocène ».

La guerre, observe le médecin Agostino Gemelli (1878-1959), est l’occasion d’une « nouvelle logique d’incorporation de l’individu dans un mécanisme collectif, à la fois militaire et industriel » – le  soldat « cesse d’être un homme » pour devenir « la partie d’un tout »…  Le parallèle s’établit entre le soldat-masse et l’ouvrier-masse du capitalisme en évolution vers le taylorisme – désormais « le système devra primer » souligne Taylor (1856-1915) et la chaîne de montage est le pont qui réunit le producteur et le consommateur…

 

L’ouverture du procès de la « croissance »

 

La question de la soutenabilité de cette économie a été posée de bonne heure par une « gauche » dont la conscience écologique ne réduisait pas le « progrès » à une fuite en avant productiviste et sans finalité humaine.

Ainsi, le « présocialiste » Charles Fourrier (1772-1837), l’un des fondateurs de l’économie coopérative, a anticipé dès 1823 dans Sommaire du Traité de l’association domestique agricole ou Attraction  industrielle un « risque majeur pour la planète », du à la « logique dévastatrice du capitalisme industriel ».

La défense de l’environnement a été vivace dans les milieux « progressistes » du XIXe siècle mais elle a été marginalisée par des  « courants » convertis à cet aveuglement productiviste menant à ce « mode de vie mutilant fondé sur l’obsession de l’augmentation de la production et de la consommation » qui transforme les êtres humains en « machines à produire et à consommer ».

Ce glissement des « forces de progrès » vers une « économie de la croissance » constitue la matrice de dépendance à la frénésie productiviste et consumériste – elle fait le lit de notre impuissance actuelle face au « péril écologique ».

Dans l’entre-deux-guerres, le philosophe d’origine russe naturalisé français Nicolas Berdiaff (1874-1948) estime que « l’âge de la technique » se caractérise par le passage de toute l’existence humaine « de l’organique à l’organisation » – et par le passage du monde naturel à un « nouveau monde d’artificialisation généralisée » qui a perdu « le sens de la terre ».  Critiquant le stalinisme, Berdiaff voyait dans le totalitarisme communiste « le miroir grossissant de l’Occident » plus que son antithèse politique…

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) mettent alors en garde contre un « développement exponentiel », cette « dynamique aussi absurde que destructrice de l’humanité et de la nature ».

Aux Etats-Unis, l’urbaniste Lewis Mumford (1895-1990) accompagne les orientations environnementales du New Deal du président Roosevelt (1882-1945). Il prône la sortie de la civilisation du gaspillage et de l’accumulation des déchets ainsi que l’instauration d’une société du partage abolissant « la captation des richesses, des ressources et des sols par une minorité d’intérêts privés ».

Pendant les « trente glorieuses », Ivan Illich (1926-2002) montre que les « machines bureaucratiques et technocratiques » structurent le modèle socio-économique, politique et culturel dominant, depuis l’armée jusqu’à l’enseignement en passant par la médecine, dépossédant ainsi les individus et les communautés de leurs « capacités d’initiative et de leur créativité, donc de leur auto-émancipation ».

Depuis l’alerte lancée par le Club de Rome en 1972, il n’est plus permis d’ignorer que notre mode de vie insoutenable pour l’environnement est « sans avenir à l’échelle de la planète ».

André Gorz (1923-2007)  souligne que « seul un dépassement du capitalisme serait à la hauteur du défi ».

Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994) montre que les « modèles dominants de l’économie (en particulier libéraux) reposent sur des hypothèses scientifiques fausses, porteuses de conséquences sociales et surtout écologiques catastrophiques ». Il préconise  une bio-économie orientée vers « la sage gestion des ressources et le contrôle rationnel de la technologie, dans le respect de la biosphère et des générations à venir ».

Serge Audier appelle de ses voeux une « société écologique » qui  intègrerait « dans son fonctionnement, au nombre de ses objectifs et de ses valeurs cardinales, en plus de la liberté, de l’égalité et de la solidarité sociale, l’impératif d’un respect de la « nature » et de la biodiversité sur le très long terme ».

Car la question écologique requiert un « nouvel imaginaire moral et politique articulant les défis démocratiques, sociaux et environnementaux » comme il requiert un véritable engagement de tous ceux qui se sentent dépossédés du sens de leur vie et de leur présence dans un tel « monde » où l’on suffoque tant de la corruption de l’atmosphère que de celle des consciences.

 

Un déni de réalité persistant

 

Pourtant, le déni de réalité s’exacerbe avec la « contre-révolution dite néo-libérale » dont le dogmatisme « free market » mène à une   nouvelle phase d’accumulation et précipite le monde vers l’abîme en détruisant nombre de contraintes économiques, sociales et environnementales pour exercer son emprise sur une société de marchandisation généralisée et déshumanisée…

La « mondialisation capitaliste » légitime de façon pseudo-scientifique une « surexploitation irresponsable des ressources » et aggrave les dégâts environnementaux jusqu’à la sixième extinction des espèces en jouant d’une économie « immatérielle » aux infrastructures très matérielles, bien plus énergivores et polluantes encore que celles du trafic aérien.

Serge Audier montre que « l’entrée du virtuel dans la vie quotidienne » avive gravement « l’obsession consumériste addictive » et évacue irrémédiablement « l’enjeu écologique et la question de la responsibilité civique vis-à-vis du milieu naturel et des générations futures ».

Pour lui,  « les racines de la crise écologique mondiale, à gauche, se trouvaient au coeur même de la pensée socio-économique qui a structuré une part de son imaginaire, depuis l’industrialisme saint-simonien jusqu’au marxisme » – et la phase terminale d’info-dominance, d’uberisation et de déréalisation actuelles.

Si les dernières stratégies d’un capitalisme fallacieusement reverdi ne semblent abuser que de bonnes âmes environnementalistes toujours prêtes à marcher « pour le climat » mais jamais à sacrifier leurs chères mobilités ( vols intérieurs, charters, bateaux de croisière, yachts, voitures électriques, etc.) ou leurs niches fiscales à la vertu écologique, force est de constater que le génie de « ce système productif » en « révolution permanente » est de trouver sans cesse des sources inédites de profits dans de nouvelles technologies aussi « disruptives » qu’aussitôt addictives , dans les menaces et catastrophes écologiques qu’il provoque, ainsi que dans la raréfaction de la biodiversité (et de l’intelligence de la vie…) qu’il suscite…

Si la « satisfaction des besoins artificiels de quelques uns » se fait « aux dépens des besoins fondamentaux de tous », comment remédier aux conséquences mortifères de l’illimitation et de l’accaparement prédateur de ces « quelques-uns » qui s’affranchissent de toute solidarité envers leurs semblables ?

En dotant les enfants gâtés de l’aliénation consumériste d’un « imaginaire alternatif » afin de leur assigner d’autres « finalités collectives et individuelles » – comme un changement de « paradigme » ou de « système » ?

Le philosophe estime utile de rappeler que le « bien commun » n’est pas « un donné se satisfaisant de postures et de simagrées bon marché de « marcheurs pour le climat », il est le produit d’une réflexion et d’une délibération commune » – d’un engagement… Sa définition constitue un « enjeu de luttes entre groupes antagonistes, entre significations imaginaires sociales, entre idéaux d’une « bonne vie ».

L’urgence écologique suppose aussi un « éco-républicanisme conflictuel » concevant l’homme comme un citoyen éco-vigilant, capable de mobilisation pour plus d’équité et de partage planétaire, plus que comme un « producteur » et un consommateur compulsif de gadgets de plus en plus nuisibles. La « crise écologique » serait-elle aussi civique ? Serait-elle aussi une crise de la conscience humaine au sein d’une post-humanité déracinée par la « digitalisation » illimitée du vivant et sa « mise en données » ?

Serge Audier, L’âge productiviste – hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 970 p., 29 €

 

 

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Penseur majeur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) se représentait le « Progrès » sous la forme d’un bulldozer dévastant les paysages dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »… Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

 

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige…

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géogagraphie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974…

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins…)  a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

 

Une dynamique d’expansion illimitée

 

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers. »

 

 

En danger de « Progrès »

 

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (…) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. »

Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses  (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés…) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable. Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »…

Voilà cette humanité si longtemps «  en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir…

Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun…), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

 

 

 

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €

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Qui, en ces temps d’effondrement civilisationnel, pourrait garder encore une foi inébranlable dans le « Progrès »? Le progrès technique n’assure pas un  progrès social « significatif et durable », on dirait… Un groupe international de chercheurs en sciences sociales propose, dans un livre-manifeste dicté par l’urgence, une vision fondée sur une « nouvelle manière de penser et de réformer nos principaux piliers institutionnels ».

 

 

La musique triste et funèbre est désormais bien connue : le « progrès », avec ses légions de technologies invasives, se fait sans « les peuples » voire contre eux dans un démantèlement sans précédent de toutes les protections sociales – alors qu’il est pour le moins entendu que toute le monde ne demande qu’à être « protégé », compte tenu des risques encourus en « économie de marché » allègrement dérégulée…

Aussi il règne désormais un climat de scepticisme voire de résignation cynique à l’égard de l’idée même de « progrès » comme le rappellent en préambule de leur manifeste les chercheurs oeuvrant au sein du Panel international sur le Progrès social (PIPS) : « Les acquis sociaux et démocratiques peuvent être balayés en une élection et remplacés par des politiques autoritaires et destructrices sur le plan social et environnemental »…

Progrès technique et progrès social sont-ils vraiment compatibles ? Alors que la « prise de conscience d’un destin partagé entre les humains » devrait déboucher sur une coopération intelligente et une qualité de rapports sociaux adéquate, que constate-t-on ?  Un rétrécissement de « l’intérêt général » au profit de l’illimitation et de la frénésie d’accumulation infinie de quelques uns qui excluent toute forme de partage des richesses, aussi infime fût-elle, avec tous leurs autres « frères humains »…

Or, il ne saurait y avoir de futur sans équité, rappellent les auteurs :  « Le secret d’un meilleur futur est de combiner les progrès réalisés sur trois fronts, à savoir l’équité, la durabilité et la liberté. »

 

Le prix des rentes

 

En attendant l’encore hypothétique bouclier social d’un revenu universel ou de toute autre allocation de ressources plus équitable, la « garantie inconditionnelle de la subsistance et des services de base offerte par l’Etat » libère quelque peu de l’angoisse des lendemains qui déchantent – et de l’étau de la précarité ordinaire.

Mais, déplorant une charge fiscale pesant principalement sur le travail, les chercheurs suggèrent d’améliorer l’économie en « imposant un prix aux externalités et aux rentes ».

Car les rentes sont des « revenus qui ne rémunèrent pas une contribution productive mais seulement la détention de ressources rares ou d’une position d’exclusivité sur un marché ». Aussi, « réduire la valeur nette de la détention de ce genre d’actifs par les taxes contribuerait à décourager la pratique d’activités inefficaces de recherche de rentes »…

Quel modèle d’Etat-providence serait à même d’assurer une gestion rigoureuse des externalités tant environnementales que sociales – et de contenir la si peu résistible extension du domaine du « profit » à toutes les ressources indispensables à la survie de l’espèce ? Car la perspective d’une mise en coupe réglée de tous les biens indispensables à tous (eau, énergie, ressources agricoles, espèces vivantes, etc.) par des « groupes financiers internationaux » ne semble pas rencontrer d’opposition déterminée…

Si un « marché dynamique est nécessaire », il doit être « bien encadré par l’Etat et la société civile pour limiter les conséquences de ses défaillances et pour préserver l’autonomie des individus ».

Mais la puissance de feu de ces « groupes financiers internationaux » semble désormais dépasser celle des Etats. Et une lutte sans merci en vue de l’appropriation de toutes les richesses du monde se poursuit ouvert en une implacable compétition de vanités et de vacuités qui creuse la tombe des espèces comme des générations…

Une « mondialisation » responsable,  solidaire et « bien encadrée » par un Etat préservant quelque souveraineté est-elle encore possible dans un système concurrentiel soumis à une perpétuelle obligation de « croissance » et de « profit », alors que la « tendance » forte est au démantèlement de tous les services publics et de toutes les solidarités ?

 

L’orientation du changement technologique

 

Le progrès technique et la mondialisation offriraient-ils comme seule perspective un horizon qui n’en finit pas de s’abaisser, dans une accélération asourdissante, une surveillance généralisée, et une marchandisation de plus en plus invasive ? Voire « la transformation des êtres humains » dans une société dont la complexification a achevé de brouiller la notion d’ « intérêt général » et de « bien commun » et d’abolir toute limite?

La direction et la forme que  prennent la technique et la globalisation peuvent-ils encore être « réorientés vers les besoins humains et servir plutôt que miner le progrès social » ?

Certes,   il semble aller de soi que le potentiel des nouvelles technologies devrait être mis « au service de buts autres que l’augmentation du profit des grandes entreprises ». Comme il semble aller de soi que les institutions politiques qui « subissent aujourd’hui la pression excessive des intérêts privés » devraient pouvoir être « réformées pour mieux placer les citoyens au centre d’un processus sain de délibération »…

L’évidence, c’est que la capacité des Etats-nations à soutenir une pression concurentielle accrue tout en mettant en place une régulation environnementale n’en finit pas de décliner dans le monde interconnecté de la « globalisation » désenchantée. Ce monde-là n’est guère capable d’une « réponse institutionnelle » appropriée à la marée noire montante des dysfonctionnements, des inégalités – et des tragédies…

La concentration du capital et des informations  entre les mains de grosses entreprises dites GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) exacerbe les inquiétudes  quant à la viabilité d’une « société dominée » par des intérêts parfaitement étrangers à ceux des populations. Mais l’appât du gain n’est-il pas considéré comme toujours plus motivant que la perspective de contribuer au « bien commun » ?

Anthony Atkinson estimait : « L’orientation du changement technologique doit être une préoccupation explicite des décideurs publics : ils doivent encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. »

Pour l’heure, l’effet de l’accélération technologique a été « d’augmenter la taille et d’étendre l’envergure géographique des unités politiques, organisationnelles et culturelles ». Cette « évolution vers des échelles d’opération plus grandes et leur extension spatiale a trouvé ses limites naturelles : la taille de la Terre »… Ce qui se traduit par une instabilité géopolitique certaine, compte tenu de la propension des « classes dominantes » à développer des moyens pour « tenir les autres à distance » de ce qui assurerait leur survie.

La montée en puissance de la finance comme « acteur dominant voire comme culture hégémonique » fait partie du problème à résoudre, comme le sait désormais tout « épargnant » informé et soucieux de ses « placements de bon père de famille ». Personne ne conteste plus que la dite finance  doit être remise à sa place « au service du développement économique et de la prospérité humaine » : mais par quelle volonté politique qui se manifesterait, juste avant le point de rupture où « tout » s’effondrerait définitivement ?

 

L’information et la politique comme biens publics

 

Le mal du monde qui vient peut-il être jugulé par le contrôle de l’information et de la politique envisagés comme biens publics ?

Sachant que  « le meilleur service que l’on peut rendre à la démocratie est de lui donner un environnement social sain sous la forme d’une société juste », alors cette « société idéale » ne devrait-elle pas prendre soin de l’information comme d’un bien public inestimable ? Mais comment fournir « un accès gratuit à une information de qualité » ?

Pour l’heure, chacun doit faire l’effort de « s’informer de façon responsable » – et donc de « contribuer à la survie financière du journalisme professionnel »… Car enfin, « rester simplement relativement bien informé est aujourd’hui un acte de militantisme »…

Certes, le manifeste (rédigé sous la direction de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton) ne fait pas l’économie d’une séquence aussi convenue que colibriesque  (« soyons-le-changement-que-nous-voulons-voir-dans-le-monde ») désormais de rigueur dans tout ouvrage se voulant porteur de solutions.

Mais ni la douloureuse perte des illusions ni l’âpreté des conflits en cours dans l’actuelle phase d’effondrement ne saurait justifier une démission pour le moins cynique qui ne laisserait aucune issue.

Se donner des objectifs raisonnablement visionnaires ne suffit certes pas toujours à lever une « puissance transformatrice ». L’exercice préserve néanmoins d’une débâcle morale assurée. Notamment  par ce changement de perspective susceptible de nous faire renouer avec un réel où se traceraient encore les plus concrets des chemins d’émancipation, par ce mouvement « venant du bas » qui pourrait s’appeler encore : « intelligence collective »… L’ampleur de la menace « anthropique » que fait peser sur la vie terrestre l’absurde frénésie d’accaparation de quelques uns exige l’abandon de certains fétiches dérisoires (capital, concurrence, croissance, profit, valeur, etc.) afin de rétablir autant que faire se peut ce qui est à la base de nos sociétés aux boussoles brisées.

 

 

Marc Fleurbaey (sous la direction de), Manifeste pour le progrès social, collection « Cahiers libres », La Découverte, 288 p., 16 €

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Nos « sociétés avancées » du XXIe siècle souhaitent-elles vraiment « être administrées en fonction du  projet politique » des multinationales? Et tout particulièrement celles de « l’industrie numérique », de l’agro-business, des biotechnologies ou du pétrole ? La journaliste Stéphane Horel, collaboratrice au Monde, explore de longue date l’impact du lobbying et des conflits d’intérêts sur les décisions politiques. Elle fait le constat implacable d’une manipulation de la science à des fins lucratives au détriment de la santé publique, de la vie des citoyens ainsi que de la démocratie.

 

Aujourd’hui, les dangers de l’amiante, des  pesticides, du tabac, de l’alcool ou des perturbateurs endocriniens semblent bien documentés et ne plus faire plus l’ombre d’un doute. Du moins, pour qui veut bien « s’informer »… Ou ne pas céder aux manipulations des marchands de doute…

S’agissant du tabac, il a fallu des décennies d’une bataille d’informations et de rapports plus ou moins « indépendants » pour en arriver à une conclusion aussi implacable qu’irréfutable : « Fumer tue »… Du moins ceux qui auraient succombé à leur addiction tabagique, comme dirait un Monsieur de La Palice de notre temps…

Mais le doute bénéficie toujours à d’autres « acteurs » de la vie économique qui usent de stratégies pernicieuses afin de continuer à diffuser leurs produits toxiques « voire parfois mortels » en bloquant toute vélléité de réglementation à leur sujet.

Ainsi des perturbateurs endocriniens. Stéphane Horel leur a consacré un livre, Intoxication (La Découverte, 2015), récompensé par le prix Louise Weiss du journalisme européen.

Des études continuent à être réalisées sur le Bisphénol A (BPA) ou sur d’autres nuisances qui interfèrent avec le système hormonal. Mais nombre de ces « études », subventionnées par l’industrie chimique, ne « trouvent » pas d’effets sur la santé de ces produits, en dépit de l’accumulation de faits bien établis et de preuves évidentes…

Bref, la recherche trouve parfois ce qu’elle veut – ou ce qu’ « on » lui suggère de « trouver »… Ainsi se fabrique, de déformations de preuves scientifiques en fabrique de mensonges, une « industrie du doute » au profit des marchands de nuisances dont la dynamique d’illimitation emporte toutes les digues de la décence commune et de la santé publique…

 

L’industrie du doute

 

Dès l’introduction de son nouveau livre, Stéphane Horel dresse ce constat glaçant et sans appel : « Depuis des décennies, dans le seul but de maintenir sur le marché des produits parfois mortels, des firmes sont engagées dans une entreprise de destruction de la connaissance et de l’intelligence collective. Elles font commerce de la science, créent le conflit d’intérêts, disséminent leur propagande : la mise en oeuvre de ces stratégies pernicieuses est au coeur d’une gigantesque manufacture du doute. Devenue rouage essentiel de l’économie de marché et du monde moderne, la manipulation de la science a progressivement redessiné jusqu’aux contours de la démocratie. »

Mais qu’est-ce que « la science », au juste, si ce n’est un « processus de construction de la connaissance et de production du savoir » ?

Ainsi, la psychanalyse, « conçue pour comprendre et soulager la souffrance des êtres », a été « hybridée avec la propagande dans le but de vendre » tout et n’importe quoi aux « consommateurs » dont on « malmène l’humanité ».

La faute à Edward Bernays (1891-1995), ce « profiteur de la psychanalyse » ? Neveu de Freud, le publiciste austro-américain avait inventé la propagande institutionnelle et l’industrie des relations publiques au service des industriels du tabac pour… convertir les femmes aux fumeux « plaisirs » de la cigarette durant les Années folles – en faisant passer la vessie goudronnée de cette addiction tabagique pour la lanterne folle d’une lumineuse manifestation de liberté…

Le langage est vidé de son sens par l’artifice des « renominations ». Ainsi, les pesticides et autres produits avec leur suffixe « cide » (venu du latin « tuer ») sont rebaptisés en « produits phytosanitaires » et infestent la chaîne alimentaire… Stéphane Horel avait reçu, avec Stéphane Foucart, le European Press Prize de l’investigation pour la série sur les Monsanto Papers – mais les pesticides « renommés » n’en poursuivent pas moins leur oeuvre mortifère dans nos écosystèmes…

Il n’y a pas que la malbouffe (junk food) ou les poisons industriels qui abîment le corps : il y a aussi la « malinformation » qui gangrène l’esprit. Comme celle fabriquée par les lobbyies qui passent commande de « recherches » dites « scientifiques » aboutissant aux « résultats » exigés par les industriels. Ou celle de ces « experts juges et parties » qui conditionnent pour des décennies les politiques de santé publique sans que cela ne trouble un seul « responsable politique »…

Cette manufacture du doute, cette fabrique de controverses, cette « science de diversion » achetée au prix de son reniement (junk science) gangrènent aussi nos démocraties.

 

Détournement de richesse publique

 

Serait-ce là le « prix à payer » juste pour une illusion de confort dans un système de fraude et d’irresponsabilité généralisées ? Stéphane Horel en rappelle le coût caché :  « Nous ne pourrions nous permettre l’opulence de la société de consommation si le coût astronomique de cette destruction de la connaissance était compris dans le prix des biens que nous achetons. Les dégâts qu’elle engendre sont le plus souvent à la charge de la collectivité, c’est-à-dire nous, individus, par le biais de nos cotisations sociales ou des atteintes à notre santé. »

Mais qui va payer le « juste prix » de ce gâchis et de cette dévastation planétaire ? Qui « responsabiliser » à cet effet ? La journaliste laisse entrevoir une piste de réflexion : « Les responsables de ce désastre ne sont des sociétés « anonymes » que d’un point de vue juridique. Les sociétés engagées dans cette destruction de l’intelligence collective et de la connaissance scientifique possèdent des noms, des logos et des adresses. »

Mais que fait l’Europe ? La Commission européenne ferait-elle le choix de s’appuyer sur des études financées par les industriels ? Stéphane Horel interroge le fonctionnement d’une machine qui semble rouler au-dessus des moyens et des intérêts de citoyens tenus à l’écart des décisions : « Qu’est-ce donc que ce système politique où interrogations et critiques provoquent l’inverse de ce qu’elles devraient dans un débat démocratique ? (…) Embarqués dans une opération de repli hostile, les responsables européens se sont retournés contre le public (…)

L’appareil administratif de l’Union européenne n’est-il qu’une gigantesque machine à traiter les besoins des acteurs économiques, un ustensile dont la vocation serait d’infuser leurs desiderata ? »

Le sentiment de confiscation démocratique éprouvés par les peuples européens se traduit par une désertion des urnes… Faudrait-il interroger aussi la nature du « projet européen » ?

Serait-il réaliste d’exiger une « repolitsation, urgente et nécessaire, de ces questions », sachant que « le pire cauchemar de ces industriels de la dissimulation et du cancer, c’est en fait la démocratie » ?

Si le « crime de destruction de la connaissance » n’existe pas, est-ce à dire que l’impunité est assurée pour ceux qui captent à leur profit la science et la production de connaissance ?

Pour Stéphane Horel, il ne s’agit rien moins que d’une captation de la démocratie : « Nos sociétés ont mis des siècles à développer des processus raffinés de production et de contrôle des connaissances. En se les appropriant, les industriels sont parvenus à implanter l’ignorance au coeur de la décision collective en quelques décennies seulement. »

Le « curseur de l’intérêt général semble déréglé » dans nos « démocraties avancées » dont le jeu politique faussé n’assure plus des gouvernements véritablement représentatifs.

Si le « totalitarisme marchand » n’est pas une fiction et si la frénésie accaparatrice de quelques uns n’est pas seulement une hypothèse « complotiste », la démocratie ne relèverait-elle pas, alors, d’un mythe non avenu et non opérant puisque le « mirage des urnes » s’avère impuissant à constituer un frein à la plus corrosive des corruptions ?

Jacques Maritain appelait « démocratisme » ce « mythe religieux » d’une démocratie incantatoire et fétichisée dont les infortunes ne pourraient cesser qu’avec l’abolition de la domination de l’homme par l’homme et de la recherche de « profit » à tout prix…

Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo (1802-1885) rappellait : « Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie il faut l’action ; la vive force achève ce que l’idée a ébauché ». Quelle arme de reconstruction et de repolitisation massive pourrait contrer ces armes de destruction massive qui empoisonnent l’air, l’eau, la nourriture et le « doux commerce » des hommes dont elles dévastent la planète  ?

La santé actuelle et à venir de « l’espèce non inhumaine » est consubstancielle à notre capacité à répondre aux exigences fondamentales et vitales d’une démocratie authentique dans un état de « réalité » où la dite « réalité » serait de plus en plus optionnelle.

Stéphane Horel, Lobbytomie, La Découverte, 368 p., 21,50 €

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Une avocate alsacienne livre un guide de « l’éco-développement personnel durable » et met sa belle énergie tant articulatoire que persuasive au service d’une saine philosophie de l’agir : « Prendre soin de soi pour prendre soin de la planète ». Avec elle, « l’écologie » ne se laisse pas dénaturer en éco-tartufferie « punitive » mais se vit en mode jubilatoire…

 

Flora Hebrige (c’est le quasi anagramme de son  nom d’état-civil) est une guerrière des temps postmodernes, toute en douceur et persuasion, qui pense loin donc « global » sans se priver d’agir « local », sur son terrain de vie alsacien, au plus près et au plus fort de cette indicible trépidation qui scande notre aventure vitale, du berceau au tombeau.

Avocate au barreau de Colmar exerçant depuis 2004, elle œuvre dans le domaine du droit immobilier et ne se prive pas davantage de défendre des causes qui ne sont perdues que lorsqu’on les déserte. La première d’entre elles est celle de la santé publique : ne s’agit-il pas d’habiter notre demeure terrestre de la façon la plus saine et la plus poétique possible afin de lui faire honneur?

Youtubeuse très suivie, elle a mis en ligne sur sa chaîne « écolo-thérapie » une vidéo sur les « Gilets jaunes », intitulée « Merci pour le positif » où elle décrypte le choix de la diffusion d’images de violence par les médias : « Il ne faut pas se laisser diviser sur des manipulations, mais se retrouver sur ce qui nous relie et voir le positif à l’oeuvre. Il y a de plus en plus de tension autour de cette notion d’écologie alors qu’elle nous devrait nous fédérer : nous sommes bel et bien embarqués sur le même bateau. Le conflit vient toujours d’un manque d’information et de savoir véritables… »

Et si chacun répétait son rôle positif jusqu’à ce que se créent les comportements adaptés et les situations désirées ?

 

Linky, le compteur « intelligent » qui fait chanter…

 

Alors que se propage dans tout l’Hexagone l’onde de choc suscitée par l’installation à marche forcée (30 000 poses par jour) du compteur Linky dit « intelligent » depuis la loi dite de « transition énergétique » du 18 août 2015 (l’expression fait fureur depuis – et voir jaune fluo, jusqu’à enfler une vague de refus de la couleur dudit compteur « communicant »…), elle fait une vidéo intitulée « Enedis me rassure ». Elle-même avait subi l’installation dudit compteur dans des conditions pour le moins malignes, en dépit de son refus dûment notifié :

« J’avais écrit deux lettres recommandées avec accusé de réception à l’opérateur ex-ERDF rebaptisé Enedis pour leur signifier mon refus de me faire installer ce compteur « communicant » et radiatif  à obsolescence programmée alors que mon bon vieux compteur électrique, installé à l’extérieur de ma maison, fonctionnait très bien et sans effets « potentiellement cancérigènes » : il avait été conçu pour durer soixante ans au moins sans nécessiter l’érection d’une armée d’antennes-relais supplémentaires… Bien sûr, j’ai invoqué le problème de l’électro-sensibilité, qui se répand comme une épidémie, proportionnellement à la pose de ces compteurs, d’antennes-relais et à la prolifération d’objets connectés. En guise de réponse, j’ai reçu deux lettres stéréotypées disant en substance : « Rassurez-vous, nous  sommes assurés »… La filiale d’EDF m’avait donné une période approximative d’installation par un sous-traitant désigné comme « société partenaire » (Agiscom) :  j’ai donc pris mes dispositions pour me libérer afin de confirmer de vive voix aux installateurs mon refus déjà notifié par voie épistolaire. Seulement, ils n’étaient pas venus pendant la semaine prévue, mais  en notre absence, au mépris du refus déjà signifié. »

En réponse à ce mépris cavalièrement manifesté par un opérateur oublieux de ceux qui le font vivre (et qu’il est censé « servir »…), elle a poussé la chansonnette et mis en ligne une vidéo « virale » narrant cette mésaventure, « Enedis me fait chanter », suivie par plus de 2500 « followers » à ce jour. Leur nombre pourrait bien croître à mesure que s’étend la fronde suscitée par la si invasive avancée du compteur « intelligent » dans des foyers guère demandeurs de cette « modernisation » imposée par d’autres intérêts que celui du consommateur comme de l’ayant-droit à une vie digne, saine et décente… Et la vague jaune du mécontentement pourrait bien converger avec une autre, plus audible encore, en un océan de fureur et de couleurs qui emporte les digues d’une lobbycratie en folie – ainsi rêvent les idéalistes pour qui « un autre monde est possible »…

 

Le chant du monde

 

Chacun cherche sa voie et trouve sa voix, se découvrant parfois en corps à cordes, vibrant et accordant ses résonances avec l’univers qui lui parle. Ainsi Flora interprète à sa manière la partition diffuse dans l’univers comme la plainte des sans-voix ou des sans-dents : « J’aurais aimé un métier en rapport avec la nature et les animaux. Je me sens bien en forêt et quand je chante, mais je n’ai pas trouvé de métier qui convienne dans ces domaines. Alors, en attendant de telles opportunités, j’ai fait des études de droit car je ne supporte pas l’injustice. Et je chante depuis l’âge de quatorze ans. J’ai chanté dix années au sein du chœur de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg avec le plus charmant des ténors, Patrick Labiche, qui m’a recommandée à mon professeur de chant, Louis Bronner. »

Quand il y a une vocation, il y a une voix – ainsi Flora donne la sienne aux causes qui l’appellent, prenant sa part de colibri de la plainte du monde et faisant entendre entre les notes toute la musique de ce qui pourrait être…

En 2013, elle fonde avec son mari Frédéric le groupe musical Spica (www.spica-art.com) : « Nous l’avons baptisé du nom de l’étoile double de la constellation de la Vierge. »

Un premier album a suivi, baptisé Eden – une musique d’inspiration celtique, avec des chants traditionnels irlandais et anglais et la Terre comme source d’inspiration. Chacun n’a-t-il pas son instrument de musique dans la gorge ? « Maître Hebrige » en fait aussi un instrument de justice et de pédagogie innovante. On imagine aisément la justice donnant de la voix en instance de préservation de la planète…

Elle publie un premier roman auto-édité par crowdfunding, Le Rêve et la balance, narrant les aventures d’une jeune avocate idéaliste … Et enfin ce guide pratique, agrémenté de photos de chats, pour aider à honorer la vie comme un miracle à préserver, en bonne intelligence avec l’esprit de l’univers :

« Ce livre m’a été inspiré en créant moi-même mes produits de soin et d’entretien, à base de bicarbonate de soude, de vinaigre blanc et d’huiles essentielles. Je donne des ateliers et des conférences intitulés « Eco-Logique » pour apprendre aux gens à ne pas se contenter de passer des « produits tout faits » aux « recettes toutes faites ». La notion de bon sens y est très appréciée. Il s’agit de changer nos habitudes de consommation vers plus de simplicité, de liberté et de qualité en travaillant sur nos croyances, en conscience et réflexion. L’insatisfaction est le moteur  de l’action. Elle nous fait changer d’habitudes. Nous sommes conditionnés par nos croyances et il est si difficile de nous informer quand nous sommes justement abreuvés d’informations.  Le doute nous aide à être dans une démarche d’ouverture. »

Alors, « l’écologie punitive » et férocement taxatoire sert-elle vraiment la cause qu’elle prétend défendre ou en trahit-elle les enjeux vitaux au profit d’intérêts plus inavouables? Pas question de se résigner à une planète vitrifiée en non-lieu où les causes perdues seraient retournées à leurs promesses trahies après la destruction de toute intelligence collective : « Il n’y a pas de culpabilité à avoir ni d’effort démesuré à faire quand on entre dans un cadre de vie et d’écologie véritables. Il s’agit de faire des choix de vie en conscience en restant dans la bienveillance. Quand on prend vraiment soin de soi, on rejoint la défense de l’environnement et on prend soin de la planète. »

Celle qui aime chanter, écrire et plaider cite la fable du Loup d’amour : « Nous avons deux loups en nous, un vorace plein de haine et un autre empli d’amour. Le loup qui gagne, c’est celui que tu nourris…»

Société fracturée cherche dirigeants bienveillants… Dans l’ordre admis des choses, la personne humaine et le monde à (sur)exploiter, ça fait deux. Dans un ordre de bienveillance, ça peut faire trois : l’humain, le monde et une conscience, bien plus vaste, qui s’émerveillerait d’être là, en harmonie avec son écosystème planétaire, et oeuvrerait  à s’en montrer digne, comme la petite note bleue et allègre d’un chant universel…

 

Epilogue disjoncté

 

Mais dans les mauvais comptes d’Enedis, une fausse note s’est invitée au foyer de Me Flora :  peu de temps après la pose « frauduleuse » du compteur « intelligent » dont elle ne voulait pas et à deux jours de Noël, elle se faisait cambrioler… Ce sont là des « choses qui arrivent » dans le monde survolté de Linky où des gadgets se mettent en branle à quatre heures du matin et où des maisons partent en fumée. Quand elles ne sont pas « visitées » avant…

Dès la pose des premiers Linky, des hackers avaient démontré comment ils avaient piraté l’un de ces compteurs si « intelligents »… Pour sa part, la CNIL avait démontré que Linky s’avère un « mouchard » dans les deux sens : par la captation de ses flux, « on » peut savoir avec précision si le logement ainsi équipé est  vide ou occupé, combien de personnes y sont présentes et même ce qu’elles sont en train d’y faire…   On imagine sans peine le parti que des bandes organisées ou des « officines » en tous genres pourraient en tirer : « Big Brother en a rêvé, Linky l’a fait »… On imagine sans peine l’épidémie de maladies des ondes, de cancers et de cambriolages à venir dans le pire des mondes possible…

Combien de nos concitoyens prendront à l’insu de leur plein gré le risque de vivre en bonne « intelligence » avec ce monde-là, si frénétiquement « communicant » et si dangereusement « intelligent »?

 

Le Phénix disjoncté…

 

Flora Hebrige, Ecolo-thérapie – Prendre soin de soi, en prenant soin de la Planète, sans prise de tête, ça va de soi !,

I.D. l’Edition, 88 p., 14 €

 

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Les « sujets humains » redoutent le « silence glacé des espaces infinis » tout comme le mutisme de leur monde marchandisé à outrance et verrouillé par un totalitarisme marchand exacerbé. Le philosophe Harmut Rosa leur propose un remède à cette relation « muette » avec l’univers en jetant les bases d’une sociologie de la « vie bonne ». Et s’il suffisait d’ « entrer en résonance » ?

 

Tout va de plus en plus vite dans nos vies et le temps nous file entre les doigts avec cette accélération des rythmes de la vie. Nos repères s’effondrent à l’heure de la globalisation, plus rien n’est stable,  et le temps nous est plus que jamais compté : non seulement il fuit comme au travers d’une passoire mais il  nous fuit derrière nos barreaux invisibles de prisonniers de l’immédiat, piégés dans une implacable  contrainte d’accroissement et d’innovation sans but ni fin. Cette logique d’accélération qui a pris les commandes d’un train fou entraîne pour le moins une aliénation ainsi qu’une « relation déréglée » au monde…

Après avoir analysé cette frénésie (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna, propose d’y remédier en développant un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion de « résonance » – une métaphore musicale pour désigner un mode relationnel  : « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde. »

D’évidence, « le sujet » et le monde n’existent pas séparément, ainsi que le rappelle le philosophe : « ils se constituent l’un l’autre dans et par leur interrelation ». La qualité de notre vie découle de la qualité de notre relation au monde – et de notre capacité de résonance.

 

La capacité de résonance

 

Cette qualité d’appropriation du monde passe d’abord par l’évitement des expériences d’aliénation plutôt que par le ralentissement ou la décélération. Ces dernières ne pourraient-elles pas faire imploser un système qui ne trouve plus sa stabilité que dans sa dynamique, c’est-à-dire dans « l’augmentation nécessaire de son énergie cinétique » pour se conserver ? Nos vies seraient-elles meilleures si notre quotidien ralentissait ? Si ambulances, corbillards, camions de pompiers, connexions et taxis allaient moins vite ?  Epicure ne faisait-il pas déjà de l’évitement de la souffrance le premier commandement  de sa morale ?

Le terme de  « résonance » désigne une relation au monde qui n’est pas aliénée : elle se produit lorsque les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… L’amour comme l’expérience esthétique ou la musique permettent à des « sujets humains d’être chez soi dans l’Autre » et de « nouer une pure relation de résonance »….

Un « autre type d’être-dans-le-monde est possible » : l’homme n’est-il pas un « être capable de résonance » ? N’est-ce pas cette capacité de résonance qui a assuré son développement comme animal social ? Les communautés sociales ne sont-elles pas des « communautés de résonance parce qu’elles habitent les mêmes espaces de résonance » en tant que « communautés de narration disposant d’un répertoire d’histoire commun » ?

Si nous aspirons tous à la rassurante fiction d’un « monde qui nous porte, nous nourrisse, nous réchauffe et nous soit accueillant »,  suffirait-il de mettre de la « résonance » dans nos vies comme la réclame d’antan invitait à mettre un tigre dans son moteur ?

Si une « vie réussie se laisse proprement définir comme un rapport résonant au monde », le philosophe et le sociologue s’aventurent sur d’autres terres : n’y aurait-il pas risque de captation par le business du « développement personnel » ? La « société moderne tardive » n’a-t-elle pas « fortement tendance » à « réifier la résonance en transformant les capacités d’empathie et d’enthousiasme en ressources productives et le désir de résonance en désir d’objet commercialisable » ?

 

La « catastrophe de résonance »…

 

Notre hypermodernité capitaliste, axée sur la compétition et l’accroissement, tient la nature comme une ressource à surexploiter : elle lui dénie la qualité de « sphère de résonance ».  De même, elle instille la peur, ce « tueur de résonance » qui empêche le sujet de s’ouvrir et de vibrer, entravant son élan vital vers le monde…

De surcroît, toutes nos relations au monde passent par le filtre numérisé des écrans dans un espace social dont les rapports sont pétrifiés et réifiés. La logique d’accélération et d’accroissement est aux commandes d’une sphère digitale qui n’offre qu’un ersatz d’axe de résonance sur un mode addictif, générateur d’aliénation. Si l’interconnexion des gadgets électroniques accélère l’accès « au savoir et aux personnes », les usagers desdits gadgets ont de plus en plus l’impression que le monde ainsi mis en réseau leur échappe… Les individus se vivent comme aliénés et piégés, face à une machine techno-économique infernale tournant à son seul profit, dans des rapports économiques et politiques ne tolérant pas d’alternatives : « Le monde sociopolitique ne répond plus : il dicte ses directives structurelles et ses lignes d’action sous la forme de contraintes objectives qu’incarnent les politiques du TINA ou du « ça suffit ». De tels rapports tendent à produire leur propre chambre d’écho sous la forme d’ondes de résonance vides. »

Une « résonance d’indignation » en retour semble s’amplifier en vague de refus fluorescente dans une société fracturée et de plus en plus éloignée de ceux qui la font tourner…

Le philosophe propose de « remodeler notre cartographie cognitive et évaluative », de modifier notre relation individuelle et collective au monde  par un « critère de recherche et d’évaluation de la qualité de vie autre que celui de l’accroissement ». Pour lui, « l’expérience résonante se conçoit comme une triade, un accord de trois notes où convergent momentanément  des mouvements du corps, de l’esprit et du monde dont il est fait l’expérience ».

Si une « vie bonne » est une vie riche en expériences de résonance et dotée d’ « axes de résonance », il resterait à s’y stabiliser. Harmut Rosa distingue trois « axes de résonance » : un axe horizontal (les relations sociales, amicales, amoureuses voire les expériences politiques), un axe vertical (les relations transcendantes avec un idéal ou un absolu, l’art la religion ou la nature) et un axe diagonal (les relations au monde matériel, aux objets et au travail). Une société humaine se fonde sur ces trois dimensions permettant aux individus d’élaborer leurs propres résonances dans les oasis de résonance qu’ils peuvent se ménager…

Mais dans notre « modernité tardive », l’art et la culture ont perdu la fonction d’axe de résonance alors même qu’ils semblent avoir repris « la fonction anciennement dévolue à la religion ».

Certes, les temples de l’art et autres espaces culturels,  « dévolus à des expériences ritualisées de résonance », peuvent susciter l’étincelle d’un rapport esthétique au monde voire « l’intuition furtive d’un être-au-monde résonant ». Mais, dans notre « modernité tardive » ne (re)connaissant que « les relations d’échange fétichisées », ces expériences s’avèrent finalement « simulatrices de résonance ».

 

Un « monde meilleur » est-il possible ?

 

La « généralisation de la mise à disposition marchande » se heurte fatalement aux limites de cette logique d’accélération de la « valorisation du capital » – des « limites à la fois psychiques, politiques et planétaires ».

Les politiques dites « néolibérales » menées actuellement pour « activer » davantage jeunes et vieux, chômeurs et handicapés sommés d’augmenter leur « capacité compétitive » calcine toute perspective d’avenir commun dans un système qui ignore la marche arrière tout comme la « crise d’épuisement » suscitée par ce « jeu de l’accroissement » : « Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu’ils étendent leur accès instrumental à celui-ci. Leur efficacité personnelle n’est pas vécue comme un moyen d’accéder au monde sur le mode d’une sensibilité résonante, mais comme une domination réifiante. »

La « modernité littéraire », de La Nausée (1938) de Sartre à Sérotonine de Houellebecq, ne révèlerait-elle pas ce « trouble de la relation au monde » ? Le  « système capitaliste » résulterait-il d’un « rapport faux au monde »?

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous parlerait. Comme elle multiplie les injonctions contradictoires à des « producteurs » pris au piège d’une « société de concurrence effrénée ». Leur vie est devenue objet de contrôle permanent – et leurs données personnelles exploitables à merci. Ce qui complique pour le moins le surgissement de « véritables expériences de résonance »… Surtout chez les « inutiles » de cette société d’accroissement… L’instauration d’un revenu d’existence contribuerait-il à la « pacification de l’existence » ? Permettrait-elle d’extraire des « relations de résonance horizontales, diagonales voire verticales des zones marchandisées » et de réorienter les « énergies motivationnelles »?

Le livre de Harmut Rosa laisse entrevoir « la possibilité d’une autre relation au monde » et d’y œuvrer en cessant de « disposer d’autrui » : s’il suffisait de prendre le temps de l’entendre et de lui répondre ? Encore une « révolution » qui commencerait par soi ?

Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 540 p., 28 €

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Un spectre hante notre planète dévastée par les prédations d’une « hyperpuissance monétaire et financière aux mains d’une élite supranationale », dissimulée derrière des sociétés-écrans, qui fait « sauter les verrous des acquis nationaux » : celui du retour de l’esclavage.

 

Il était une fois un « marché global de la dette » estimé à 230 000 milliards soit le triple du PIB mondial. Et, « à côté », il y avait une dette abyssale de « 1,2 quadrillion de produits dérivés » dans les « circuits de haute finance internationale ». Soit une « véritable arme de destruction massive du système financier global ». Qui pourrait rembourser l’une et l’autre ? Elles sont bien au-delà des « capacités contributives » des peuples qui, d’ailleurs, ignorent être garants des risques pris à leur insu par les spéculations absconses de la « haute finance ».

Cela faisait quatre décennies que l’humain, transformé en une « ressource comme les autres », n’était plus au centre d’un monde façonné par des « normes techno-financières » permettant à une infime minorité de s’enrichir « de manière accélérée » aux dépens des masses ignorantes. Comment ? En se constituant en « hyperpuissance » détentrice de « créances gigantesques envers l’humanité » – en « superentité financière planétaire » dans une époque de complète déréalisation qui ne savait plus créer de véritables richesses – juste en prélever…

C’est l’hyperpuissance d’une oligarchie financière qui a pris en otage tant les individus que les Etats par « l’explosion de la dette », par les émissions de créances, le siphonage des épargnes et des acquisitions intensives de biens communs et de ressources.

Ainsi s’est opéré le plus grand transfert de biens de l’histoire humaine dans un « espace mondialisé libéré des barrières et des contraintes nationales » : nous quittons bel et bien le monde des Etats-nations pour un « Système-monde structuré autour de flux d’activités et des flux informationnels mondiaux », porté par des « outils technologiques ultra-puissants » et une « ingénierie financière d’une efficacité redoutable » – c’est la « globalisation »…

Mais… « l’opinion publique », qu’en « pense-t-elle » ? Cela fait longtemps qu’elle est modelée et formatée par l’action de « cercles d’influence disséminés à travers le monde » – et anesthésiée par un techno-consumérisme effréné voire complètement annihilée par une technolâtrie tournant à l’addiction et à la techno-zombification.

Ceci n’est pas une fiction spéculative, mais l’état du monde tel que l’économiste Liliane Held-Khawam, active dans le conseil en stratégie d’entreprise, nous le révèle dans un livre choc, d’urgence et d’alerte qui pose la question de la « résurgence de l’asservissement et de l’esclavage de l’humanité » par la Dette perpétuelle.

 

« Nouveau monde » et ancien régime…

 

C’est le « nouveau monde » qui s’est déployé depuis quatre décennies à l’insu des « vrais gens » tout occupés à « gagner leur vie » juste pour « consommer » ou « s’en sortir », au fil d’une succession de bulles et de « mesures de gouvernance  inconstitutionnelles » jusqu’en « crises » à répétition, crash, krachs et guerres.

De fait, ce nouveau monde « piloté par des représentants de la haute finance internationale », c’est « l’ancien régime » en pire. Il a été mis en place à la faveur d’une « corporatisation » de l’administration des Etats et de l’espace public. Ainsi, la gouvernance nationale est canalisée vers une «  gouvernance unique mondiale centrée sur la technologie qui permet de piloter et de contrôler un système dense de réseaux informationnels »…

C’est une « dynamique d’enrichissement accéléré » et d’hyperconcentration pour les uns, proprement incalculable, et d’appauvrissement non moins vertigineux pour les autres qui exige de « se débarrasser du concept d’Etat nation et du concept de souveraineté du peuple qui lui est associé » tout comme il exige le « phagocytage de l’outil de production économique, source d’impôts, d’emplois » et donc la vampirisation des finances locales, le sabordage des bases constitutives des Etats de droit et la « flexibilisation du statut de salarié » jusqu’à « la suppression pure et simple du salariat ».

C’est bien là que « les élus » amènent les populations – « vers les exigences perverties d’un marché faussé et déshumanisé » qui considère l’individu juste comme une « ressource productive, créatrice de valeur ajoutée » – et vers cette « supra-gouvernance mondiale, centrée sur un espace marchand planétaire, mettant un terme aux frontières territoriales classiques et aux législations nationales ».

Les individus vraiment productifs, c’est connu, ne peuvent se délocaliser comme des multinationales ou des spéculateurs hors sol – ils sont juste bons à être taxés à la place des « protégés », privilégiés et « autres » évadés fiscaux de ce « nouveau monde » sans frontières sans foi ni loi…

 

Vers un « seigneuriage politique mondial » ?

 

Liliane Held-Khawam rappelle que l’appropriation de la création monétaire d’un pays « peut aisément permettre à n’importe qui de coloniser le monde sans armes » puisque « la création de monnaie de crédit par le crédit est le moteur de l’enrichissement illimité des uns et l’étranglement de l’humanité ».

S’agissant de l’apparente complexité de ce privilège régalien de la création monétaire, l’entrepreneuse libano-suisse qui milite depuis 1989 pour une réhumanisation de l’économie explique en toute simplicité : « La monnaie bancaire est l’histoire d’une monnaie sans valeur que le débiteur va rendre consistante en engageant ses biens, son salaire ou sa production. »

En d’autres termes, la monnaie d’aujourd’hui n’est qu’un nombre imprimé sur un billet, pressé sur une pièce de métal – et, de plus en plus, représenté par des bits sur un écran d’ordinateur, c’est-à-dire le dérivé d’une réalité désormais sans répondant, à l’instar de ces « produits dérivés » en circulation qui creusent une dette abyssale et engagent la « vraie vie » des « vrais gens » pour des générations… La création monétaire n’est rien moins qu’un instrument de pouvoir, tout comme le contrôle de la technologie, de l’énergie et de l’information : « Cette hyperpuissance monétaire et financière acquise par l’élite de la haute finance internationale constitue une confiscation de notre bien commun qu’est l’argent et ne

peut que déboucher sur un seigneuriage politique mondial ».

Pour en prendre la mesure, il suffit de considérer que l’ensemble de l’épargne et de l’endettement est détenu et financiarisé par la « supra-entité financière privée » tout comme l’ensemble des ressources et des activités de l’humanité devenues objet de haute spéculation.

Système institutionnel de dette et de crédit, la monnaie est un « bien commun » menacé par une « méga alliance regroupant des gouvernements, des entreprises et des fondations globales ».

Le but actuel le plus « brûlant » de cette coalition d’intérêts convergents ? Supprimer le cash (l’argent liquide) afin de s’assurer un contrôle absolu sur chaque existence dont plus rien ne doit lui échapper : « Supprimer le cash revient à exclure tout risque de « bank run », et de défiance envers les établissements bancaires. Sa suppression revient à leur accorder carte blanche. Pire que cela encore, il leur serait possible de virer par un simple clic tout individu qui ne devait plus convenir au système, à l’exemple d’un interdit bancaire ! Toute personne consciente du danger d’une société sans cash devrait utiliser au maximum les numéraires pour exercer un contre-pouvoir. »

En 2016, l’Oxfam indiquait que « 1% des plus riches détenaient autant de possessions que 99% du reste de la population planétaire » et que « les avoirs des 62 personnes les plus riches correspondaient à ceux des 50% des personnes les plus démunies de la planète ».

Quel James Bond au service du « Bien commun » pourrait encore combattre « le Chiffre » qui domine le monde et passe l’existence des masses laborieuses par pertes et profits après les avoir passé au laminoir de la « création de valeur » ?

Liliane Held Khawam tient un blog (1) comme on tient une ligne de front au cours de cette guerre menée par un système de prédation sans précédent qui transforme la planète « privatisée à un niveau global » en lignes de crédit. Elle n’en entend pas moins éveiller les consciences à une nouvelle réalité de possibilités. Celles-ci restent à écrire pour chaque sept milliardième d’humanité dont la vie pourrait bien être décrétée « sans valeur économique » et vidée de tout avenir, ne serait-ce que par l’acceptation de la grande spoliation en cours. Qui ne dit mot et persiste à s’ignorer en objet de prédation consent à l’exercice illimité de cette violence désormais ordinaire faite à tous. S’il y a des armes de destruction massive de l’intelligence et du patrimoine des peuples, il y a aussi des armes d’intelligence massive disponibles comme se resaisir – avant que tout ne soit « consommé »…

  1. Lilianeheldkhawam.com

Liliane Held-Khawam, Dépossession, éditions Réorganisation du Monde, 208 p.

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