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Archive for the ‘environnement’ Category

Un spectre hante notre planète dévastée par les prédations d’une « hyperpuissance monétaire et financière aux mains d’une élite supranationale », dissimulée derrière des sociétés-écrans, qui fait « sauter les verrous des acquis nationaux » : celui du retour de l’esclavage.

 

Il était une fois un « marché global de la dette » estimé à 230 000 milliards soit le triple du PIB mondial. Et, « à côté », il y avait une dette abyssale de « 1,2 quadrillion de produits dérivés » dans les « circuits de haute finance internationale ». Soit une « véritable arme de destruction massive du système financier global ». Qui pourrait rembourser l’une et l’autre ? Elles sont bien au-delà des « capacités contributives » des peuples qui, d’ailleurs, ignorent être garants des risques pris à leur insu par les spéculations absconses de la « haute finance ».

Cela faisait quatre décennies que l’humain, transformé en une « ressource comme les autres », n’était plus au centre d’un monde façonné par des « normes techno-financières » permettant à une infime minorité de s’enrichir « de manière accélérée » aux dépens des masses ignorantes. Comment ? En se constituant en « hyperpuissance » détentrice de « créances gigantesques envers l’humanité » – en « superentité financière planétaire » dans une époque de complète déréalisation qui ne savait plus créer de véritables richesses – juste en prélever…

C’est l’hyperpuissance d’une oligarchie financière qui a pris en otage tant les individus que les Etats par « l’explosion de la dette », par les émissions de créances, le siphonage des épargnes et des acquisitions intensives de biens communs et de ressources.

Ainsi s’est opéré le plus grand transfert de biens de l’histoire humaine dans un « espace mondialisé libéré des barrières et des contraintes nationales » : nous quittons bel et bien le monde des Etats-nations pour un « Système-monde structuré autour de flux d’activités et des flux informationnels mondiaux », porté par des « outils technologiques ultra-puissants » et une « ingénierie financière d’une efficacité redoutable » – c’est la « globalisation »…

Mais… « l’opinion publique », qu’en « pense-t-elle » ? Cela fait longtemps qu’elle est modelée et formatée par l’action de « cercles d’influence disséminés à travers le monde » – et anesthésiée par un techno-consumérisme effréné voire complètement annihilée par une technolâtrie tournant à l’addiction et à la techno-zombification.

Ceci n’est pas une fiction spéculative, mais l’état du monde tel que l’économiste Liliane Held-Khawam, active dans le conseil en stratégie d’entreprise, nous le révèle dans un livre choc, d’urgence et d’alerte qui pose la question de la « résurgence de l’asservissement et de l’esclavage de l’humanité » par la Dette perpétuelle.

 

« Nouveau monde » et ancien régime…

 

C’est le « nouveau monde » qui s’est déployé depuis quatre décennies à l’insu des « vrais gens » tout occupés à « gagner leur vie » juste pour « consommer » ou « s’en sortir », au fil d’une succession de bulles et de « mesures de gouvernance  inconstitutionnelles » jusqu’en « crises » à répétition, crash, krachs et guerres.

De fait, ce nouveau monde « piloté par des représentants de la haute finance internationale », c’est « l’ancien régime » en pire. Il a été mis en place à la faveur d’une « corporatisation » de l’administration des Etats et de l’espace public. Ainsi, la gouvernance nationale est canalisée vers une «  gouvernance unique mondiale centrée sur la technologie qui permet de piloter et de contrôler un système dense de réseaux informationnels »…

C’est une « dynamique d’enrichissement accéléré » et d’hyperconcentration pour les uns, proprement incalculable, et d’appauvrissement non moins vertigineux pour les autres qui exige de « se débarrasser du concept d’Etat nation et du concept de souveraineté du peuple qui lui est associé » tout comme il exige le « phagocytage de l’outil de production économique, source d’impôts, d’emplois » et donc la vampirisation des finances locales, le sabordage des bases constitutives des Etats de droit et la « flexibilisation du statut de salarié » jusqu’à « la suppression pure et simple du salariat ».

C’est bien là que « les élus » amènent les populations – « vers les exigences perverties d’un marché faussé et déshumanisé » qui considère l’individu juste comme une « ressource productive, créatrice de valeur ajoutée » – et vers cette « supra-gouvernance mondiale, centrée sur un espace marchand planétaire, mettant un terme aux frontières territoriales classiques et aux législations nationales ».

Les individus vraiment productifs, c’est connu, ne peuvent se délocaliser comme des multinationales ou des spéculateurs hors sol – ils sont juste bons à être taxés à la place des « protégés », privilégiés et « autres » évadés fiscaux de ce « nouveau monde » sans frontières sans foi ni loi…

 

Vers un « seigneuriage politique mondial » ?

 

Liliane Held-Khawam rappelle que l’appropriation de la création monétaire d’un pays « peut aisément permettre à n’importe qui de coloniser le monde sans armes » puisque « la création de monnaie de crédit par le crédit est le moteur de l’enrichissement illimité des uns et l’étranglement de l’humanité ».

S’agissant de l’apparente complexité de ce privilège régalien de la création monétaire, l’entrepreneuse libano-suisse qui milite depuis 1989 pour une réhumanisation de l’économie explique en toute simplicité : « La monnaie bancaire est l’histoire d’une monnaie sans valeur que le débiteur va rendre consistante en engageant ses biens, son salaire ou sa production. »

En d’autres termes, la monnaie d’aujourd’hui n’est qu’un nombre imprimé sur un billet, pressé sur une pièce de métal – et, de plus en plus, représenté par des bits sur un écran d’ordinateur, c’est-à-dire le dérivé d’une réalité désormais sans répondant, à l’instar de ces « produits dérivés » en circulation qui creusent une dette abyssale et engagent la « vraie vie » des « vrais gens » pour des générations… La création monétaire n’est rien moins qu’un instrument de pouvoir, tout comme le contrôle de la technologie, de l’énergie et de l’information : « Cette hyperpuissance monétaire et financière acquise par l’élite de la haute finance internationale constitue une confiscation de notre bien commun qu’est l’argent et ne

peut que déboucher sur un seigneuriage politique mondial ».

Pour en prendre la mesure, il suffit de considérer que l’ensemble de l’épargne et de l’endettement est détenu et financiarisé par la « supra-entité financière privée » tout comme l’ensemble des ressources et des activités de l’humanité devenues objet de haute spéculation.

Système institutionnel de dette et de crédit, la monnaie est un « bien commun » menacé par une « méga alliance regroupant des gouvernements, des entreprises et des fondations globales ».

Le but actuel le plus « brûlant » de cette coalition d’intérêts convergents ? Supprimer le cash (l’argent liquide) afin de s’assurer un contrôle absolu sur chaque existence dont plus rien ne doit lui échapper : « Supprimer le cash revient à exclure tout risque de « bank run », et de défiance envers les établissements bancaires. Sa suppression revient à leur accorder carte blanche. Pire que cela encore, il leur serait possible de virer par un simple clic tout individu qui ne devait plus convenir au système, à l’exemple d’un interdit bancaire ! Toute personne consciente du danger d’une société sans cash devrait utiliser au maximum les numéraires pour exercer un contre-pouvoir. »

En 2016, l’Oxfam indiquait que « 1% des plus riches détenaient autant de possessions que 99% du reste de la population planétaire » et que « les avoirs des 62 personnes les plus riches correspondaient à ceux des 50% des personnes les plus démunies de la planète ».

Quel James Bond au service du « Bien commun » pourrait encore combattre « le Chiffre » qui domine le monde et passe l’existence des masses laborieuses par pertes et profits après les avoir passé au laminoir de la « création de valeur » ?

Liliane Held Khawam tient un blog (1) comme on tient une ligne de front au cours de cette guerre menée par un système de prédation sans précédent qui transforme la planète « privatisée à un niveau global » en lignes de crédit. Elle n’en entend pas moins éveiller les consciences à une nouvelle réalité de possibilités. Celles-ci restent à écrire pour chaque sept milliardième d’humanité dont la vie pourrait bien être décrétée « sans valeur économique » et vidée de tout avenir, ne serait-ce que par l’acceptation de la grande spoliation en cours. Qui ne dit mot et persiste à s’ignorer en objet de prédation consent à l’exercice illimité de cette violence désormais ordinaire faite à tous. S’il y a des armes de destruction massive de l’intelligence et du patrimoine des peuples, il y a aussi des armes d’intelligence massive disponibles comme se resaisir – avant que tout ne soit « consommé »…

  1. Lilianeheldkhawam.com

Liliane Held-Khawam, Dépossession, éditions Réorganisation du Monde, 208 p.

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Faut-il vraiment avoir très peur du moment où « l’idée même d’humanité » s’évanouira dans un monde sans lendemain ?

Alors que les nations reprennent des couleurs à la faveur de vagues de refus du pire, « l’espèce non inhumaine » n’en poursuit pas moins sa marche au désastre. La fin de notre mode de vie hyperconsumériste et gadgetovore semble aussi inéluctable que l’approche du « mur de la fin de l’histoire » – et, bien sûr, l’échéance de notre propre mort, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

Chaque jour se joue l’avènement du pire plus que certain ou du meilleur encore possible, envers et contre tout. Car il est désormais impossible de l’ignorer : le « développement économique et matériel » exponentiel de nos sociétés thermo-industrielle « devient inexorablement un problème pour l’environnement sinon pour la vie biologique ».

Le philosophe Pierre-Henri Castel invite à considérer ce moment crucial où « le fonctionnement même de la civilisation voire les moyens de sa prospérité pacifique semblent conspirer à sa propre autodestruction » tout comme il invite à considérer dans son inéluctabilité l’effondrement en cours. Plus l’on s’approche de ce commencement de la fin, plus l’idée même d’ « humanité » s’effondre avec l’armature sociale « car les gens n’auraient peu à peu plus rien à considérer que leur mort en tant qu’individus pris un par un »… Le philosophe et psychanalyste, également historien des sciences, invite moins à penser la fin des temps que ces temps de la fin où les monstres font leur apparition au grand jour, dans la lumière crue de tous les vivants en sursis : autant en tirer d’ores et déjà quelques conséquences utiles avant l’irréparable, histoire de préserver ce qui peut l’être encore de nos « capacités à jouir, à agir et à créer face à la malfaisance avérée » de ceux qui n’hésitent pas à précipiter cette fin…

 

Le pouvoir émancipateur des temps de la fin

 

Pour Pierre-Henri Castel, les hommes qui verront l’effondrement pourraient bien être les témoins voire les victimes ou les « agents d’un déchaînement sauvage d’égoïsme, de méchanceté et d’avilissement de la raison aux intérêts cyniquement techniques et froids de la survie (temporaire) de ceux qui en auront encore quelques moyens au détriment de ceux qu’on en aura dépouillés »…

Car enfin, en cas de collapse, qu’attendre alors d’institutions politiques « dysfonctionnelles nées de la pénurie et de l’insécurité » ?

Et s’il fallait alors avoir peur, « très peur des temps d’avant la fin des temps », dès le « commencement réel du processus d’annihilation », c’est-à-dire dès la prise de conscience de son inéluctabilité aujourd’hui même ? Il ne s’agit plus de se laisser bercer dans le vague-à-l’âme d’une inquiétude diffuse, mais de considérer une certitude pour le moins assurée, compte tenu de l’épuisement d’une planète mise à mal et à sac par une technolâtrie hallucinée.

Car ces hommes de la fin des temps « reculeront de moins en moins devant le crime de masse comme moyen pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles » avant de donner libre cours à une véritable « ivresse extatique de destruction » en roue libre.

Comme nous le rappelle Pierre-Henri Castel, il s’agit là de « malfaisance délibérée, de jouissance recherchée à faire le mal et tout particulièrement un mal dont les effets s’étendent largement au-delà du rayon d’action limité de l’individu malfaisant qui l’a initié ».

Car «  plus la fin sera certaine, donc proche, plus la dernière jouissance qui nous restera sera la jouissance du Mal » – celle prise à se nuire mutuellement dans une conscience d’émancipation « qui n’a pas besoin d’un futur »… Se savoir vivre sans lendemain donc sans contraintes ni entraves, ça décomplexe…

Il y a ceux qui savent d’ores et déjà, avec tout ce que cela implique quant à la « préservation de leur mode de vie, de leurs privilèges, de l’ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose » – et qui ne se projettent plus du tout dans un avenir commun avec tous les autres qui constituent « l’humanité » : ils se sont même empressés de faire le deuil allègre de leurs « frères humains » tout comme ils se sont affranchis, avec une « féroce vitalité », de toute solidarité envers eux… Autant, pour ces initiés, jouir maintenant ou jamais « de façon paisiblement destructrice des ultimes beautés du monde » – avant que l’on ne mette fin à leur monde… Et précipiter ces temps de « l’appropriation effrénée, de la consommation gloutonne, car les voluptés qu’on peut encore en tirer ont de moins en moins d’avenir »…

 

Le grand soulagement…

 

Si la fin des temps nous est promise et si les temps de la fin se précisent dans le clair-obscur où grouillent les monstres en embuscade, le déni de réalité n’est plus tenable, compte tenu de la raréfaction voire de l’évaporation de « ressources capitales pour la survie de l’humanité ».

Pierre-Henri Castel nous enjoint de prendre la mesure de « la malice de ceux dont l’avantage consiste à jouer au jeu de la fin de l’humanité dans un horizon historique avec un coup d’avance » sur ceux qui persistent à se croire encore « paisibles petits rentiers de l’histoire ». Car enfin, « rien ne garantit que l’option que choisiraient les plus puissants et les mieux informés ne serait pas, justement, la pure malfaisance » en s’assurant de leurs « droits à l’exploitation terminale » comme de leur prise. Pourquoi s’encombrer encore de questions d’assurance-vie ou d’assurance-décès, pourquoi se soucier d’une place en maison de retraite voire de concession perpétuelle au cimetière ? La grande simplification à venir pourrait bien avoir quelque chose de « réjouissant » pour l’auteur qui prend soin de préciser, par une citation de Freud ouvrant son bref mais incisif « essai sur la fin des temps », qu’il s’agit là d’une « spéculation » que rien n’interdit de prendre au sérieux, lors de cette marche à l’abîme dont chaque station s’avère livrée à une « prédation sans borne »…

La question qu’il nous pose est pour le moins pressante : y aurait-il encore un « quelconque Bien » ou une « représentation collective » à opposer à ce Mal qui vient ? Celui qui s’exacerbera dans un monde sans assise ni appui ? L’espèce prédatrice ne fera même plus « monde » puisque rien ne pourra plus supporter cette notion – pas davantage que celle d’humanité, après l’effondrement de la fragile idée que nous avions de nous-mêmes comme de celle d’un « gouvernement de soi ». La belle planète bleue, ravagée par d’insoutenables prédations, retournera alors à son état originel de corps céleste puisque cette espèce-là qu’elle aura nourri et porté aura abdiqué sa chance d’en faire précisément un « monde » habitable, spirituel et unique et d’y incarner la plus haute expression de la vie…

Aurions-nous d’ores et déjà consenti à cette tentation du pire sous les cendres d’un avenir irrémédiablement consumé ? Si certains livres ouvrent au néant, ils n’en dispensent pas moins assez de lumière pour en conjurer la tentation tant qu’un humble rai de conscience pourra y féconder un infime filet de vie, dans le miroir tendu entre les lignes de front jusqu’à la falaise.

Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient, Cerf, 128 p., 12 €

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De la Bugatti 57SC Atlantic à l’Aston Martin Valkyrie, l’objet automobile a suscité un irrépressible désir de vie plus belle, plus trépidante, plus vaste. Ces belles machines à rêver tiennent-elles encore la route alors que les pays les plus motorisés connaissent une inversion de tendance en faveur des transports en commun ?

 

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique » constatait Roland Barthes (1915-1980) dans Mythologies (1957).

Tout est dit sur cette capacité d’envoûtement que l’objet automobile exerce sur l’humain bien avant que la révolution industrielle et les progrès de la fabrication en série ne le mettent à la portée de tous au nom de la « motorisation heureuse » des masses. Ce fut tout particulièrement Henry Ford (1863-1947) qui « mit le monde sur quatre roues » avec son modèle T (1908-1927) fabriqué à partir de pièces standardisées, ainsi que le rappelle le journaliste américain Larry Edsall.

Spécialisé dans l’automobile et auteur notamment de Concept Car (2003), Larry Edsall a travaillé pour AutoWeek Magazine, suivi les plus importantes manifestations de sport automobile et essayé sur toutes les routes du monde les véhicules les plus divers, des bijoux de haute technologie aux prototypes. Il emmène ses lecteurs à bord de cinquante modèles entrés dans la légende, des modèles populaires comme la Coccinelle de Volkswagen ou la 2 CV de Citroën jusqu’à la Bugatti Atlantic 57S/SC ou la Veyron.

 

Des calèches aux berlines aérodynamiques

 

Il y eut d’abord le temps des pionniers (1886-1930), ouvert lorsque Karl Benz (1844-1929) installe un moteur à deux temps à essence dans un tricycle, salué comme le premier véhicule automobile au monde avec tous les organes nécessaires à son bon fonctionnement : un volant d’inertie, une transmission à chaîne, un différentiel. Le brevet qu’il dépose le 29 janvier de cette année 1886 est considéré comme l’acte de naissance de l’automobile…

Mais bien avant, le poète grec Homère évoquait dans l’Illiade des tricycles aux « roues vivantes » roulant par elles-mêmes autour de « demeures sacrées ».

Le savant mathématicien britannique Roger Bacon (1214-1294) conçut le principe d’un véhicule autopropulsé, deux siècles avant que Leonard de Vinci (1452-1519) ne dessine des véhicules roulants et volants… Dès 1801, des moteurs à vapeur actionnent des voitures routières construites par le Britannique Richard Trevitchik (1771-1833). Un siècle plus tard, la Locomobile était encore l’automobile américaine la plus vendue.

Mais Benz « fut le premier à produire des automobiles en quantité notable avec plus de mille véhicules à quatre roues vendus en 1898 » – il est considéré avec Daimler comme « l’inventeur de l’automobile ».

Et puis Ford vint et appliqua les méthodes de production de masse à l’automobile dès son Quadricycle (1896) avant de disposer des capitaux pour lancer son modèle T pour motoriser les masses : « Peinte systématiquement en noir parce cette laque séchait plus rapidement que les autres, le Model T tomba un jour des chaînes d’assemblage à la cadence de mille véhicules par jour. A l’époque, ce fut un événement qui offrait un singulier contraste avec la production en Europe où mécaniciens et carrossiers fabriquaient encore une voiture complète à la fois. »

En France, André Citroën (1878-1935), qui a beaucoup appris de Ford, produit à partir de 1919 avec sa 10 CV le premier véhicule complètement équipé et vendu en masse à un prix « populaire », avant de lancer en 1934 sa révolutionnaire Traction Avant, produite jusqu’en 1957 à 750 000 exemplaires.

Et puis « le style » fit son apparition avec William Durant (1861-1947) et Alfred Sloan (1875-1966) à la tête de General Motors : GM « mit sur pied le premier studio de style de l’industrie automobile intitulé Art and Color Section » et embaucha Harley J. Earl (1893-1969) qui avait déjà dessiné des carrosseries à l’unité pour des vedettes d’Hollywood. Premier designer de l’histoire automobile, il conçoit en 1927 la voiture La Salle « considérée comme le premier type automobile construit en grande série qui ait été entièrement dessiné avec soin et non pas simplement conçu sur le plan mécanique ».

En 1938, il réalise la première « voiture de rêve », la Buick Y-Job, « désignée comme les avions militaires encore au stade expérimental » – un « concept-car », équipé d’une capote et de vitres à commande électrique, permettant d’évaluer « le potentiel de l’esthétique dans le domaine automobile ».

Aux « charrettes hippomobiles » avec un moteur et des organes de transmission greffés » succèdent des berlines aux formes fluides et somptueuses. Ainsi se clôt définitivement l’ère de la voiture à cheval… Ainsi se créent des légendes comme celle de Bugatti (1881-1947) dont les réalisations révèlent une « association poussée de la beauté et de la fonctionnalité » mais aussi celle de Errett Lobban « EL » Cord (1894-1974) qui avait gagné et perdu trois fortunes avant d’avoir atteint l’âge de 21 ans et qui réalisa « la plus séduisante et la plus belle automobile jamais conçue » – du moins en Amérique : la Cord 810 (1935-1937).

L’homme aurait-il inventé les dieux pour se modeler à leur image et puis aurait-il inventé l’automobile pour se transporter comme eux, en majesté – et s’illimiter tant dans le raffinement que la performance ?

Si la publicité automobile a encore de beaux jours devant elle, une étude du constructeur japonais Nissan indique que les « transports en commun », couplés avec Internet, ont de plus en plus le vent en poupe – surtout auprès des jeunes. La tendance s’inverse mais le bel objet automobile suscite une inoxydable nostalgie – celle du bon vieux temps où son image était associée à la liberté, au luxe, au raffinement et à la volupté de se transporter comme dans un rêve d’apesanteur.

Larry Edsall, 100 ans d’automobile, Glénat, 192 p., 29,99 €

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La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

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Un anthropologue devenu trader et « économiste » pose la question de notre survie « en régime capitaliste ». Quelle société humaine pourrait encore se prévaloir de la maîtrise absolue de son environnement naturel et culturel comme de sa destinée tout en restant verrouillée en mode pillage des ressources?

 

« Il sera bientôt trop tard » alertent 15 000 chercheurs : l’effondrement civilisationnel est en cours sur notre planète dévastée… Car enfin qu’est-ce qui pourrait encore produire un sursaut de conscience vers le sentiment de notre communauté de destin sur terre alors que les « élites » ont abandonné toute idée d’un « monde commun » ? Et qu’est-ce qui permettrait de la penser encore quand on a réduit l’humain à un « rapport coût-bénéfice » et la société des humains, passée de l’ère industrielle à l’ère du « numérique », à la fiction d’un bilan comptable aussi truqué – forcément truqué – qu’étriqué ?

L’anthropologue Paul Jorion est devenu spécialiste de la formation des prix après une immersion dans la vie des pêcheurs sur l’île de Houat – et bien d’autres chemins de traverse dans la société la plus monétarisée de l’histoire humaine… Son expérience de terrain en 1973 et 1974 lui a permis de constater que le mécanisme de fixation des prix ne doit rien à la rencontre de la loi de l’offre et de la demande mais à un rapport de forces entre acheteurs et vendeurs : « Celui-ci se forme de manière à maintenir indemne l’ordre économique et social une fois que la transaction a eu lieu. Autrement dit, la hiérarchisation de la société est préservée : le pauvre reste aussi pauvre qu’avant que l’échange n’intervienne, et le riche aussi riche. En conséquence, les pauvres paieront davantage que les riches à prestations ou produit égaux »…

 

Esprit d’équipe et esprit de tolérance…

 

Bien plus tard, il  intégre le secteur financier notamment chez Countrywide, une des firmes responsables de la crise des subprimes qu’il voit venir dès 2005 – il perd son job en alertant sa hiérarchie et l’annonce dans son livre, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007). Chez Countrywide, il constate que « la manière dont le modèle mathématique prédisant l’évolution des prix dans l’immobilier avait été conçu lui interdisait de prendre une valeur négative ». Car c’est bien connu dans la phynance créative qui s’emploie à faire monter les arbres jusqu’au ciel : « Personne ne s’était avisé de tester la capacité du modèle à prévoir une baisse du prix du logement, l’opinion selon laquelle le prix de l’immobilier grimpe toujours ayant quasiment acquis dans les esprits le statut de « loi naturelle »…

La faute à Galilée qui voulait enfermer la réalité dans une « modélisation mathématique » ? L’anthropologue n’est nullement étonné du degré de décomposition du système économique  – et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de « dire que le système capitaliste dans lequel nous sommes est la forme ultime du développement économique et qu’il a atteint le stade de la perfection ». Il constate juste un « esprit de tolérance à la fraude » érigé en critère d’appartenance au club très fermé des décideurs – ce qui s’appelle un « esprit d’équipe » dont il a fait les frais : « L’individu en question ne fait pas preuve d’esprit d’équipe » est le langage codé utilisé dans ce monde des établissements financiers pour désigner celui qui fait preuve de probité et désapprouve les tentatives de fraude »… Et il ne manque pas de relever l’extrême fragilité du socle de valeurs bien subjectives sur lequel repose l’actuel système de fraude généralisée appelé « civilisation »…

Rien d’étonnant à ce que la pensée de Jorion rencontre la collapsologie (la « science de l’effondrement ») ainsi que le constatent Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais dans leur préface au livre d’entretiens publié chez Fayard après leur rencontre avec l’anthropologue à La Cigale de Nantes : « Penser l’éternelle croissance de l’économie sans tenir compte des limites de l’habitabilité de notre Terre déroge aux lois de la physique, mais aussi à toute prudence politique »…

Si l’économie est bien, par son étymologie, l’organisation de la maison (oiko nomos), comment s’accommoder de la dévastation continue de notre maison commune et la transformation de ses ressources en lignes de crédit au nom de la maximisation des profits de quelques uns qui font subir à tous leurs externalités négatives ?

 

La mise en équation du monde

Après avoir constaté que le passage d’une pensée mythique à une pensée logique ne constitue en rien un « progrès », cette dernière produisant sa propre mythologie indûment baptisée « réalité objective », l’anthropologue devenu penseur de l’effondrement des civilisations décrit ce phénomène de captation du réel et de privation du sens, produite par le capitalisme contemporain et formulée par le « There is no alternative » (TINA) dont on commence à voir la direction indiquée, de désastres écologiques en exclusions massives de populations à qui l’on signifie qu’elles n’ont plus cours – jusqu’à l’énergivore technique de la blockchain, nouveau trou noir creusé dans le réel…

La « pensée économique dominante institue un régime de réalité », désignée le plus souvent par l’expression générique « les marchés » – comme si cette « supposée instance constitue l’horizon même de la vie économique et son unique principe de réalité »… De même, elle présuppose l’existence d’un homo oeconomicus, « un être sans enracinement social, « rationnel » au sens de bassement calculateur, sans attaches et sans engagement vis-à-vis de sa communauté » et donc affranchi de toute solidarité envers ses semblables…

Cette représentation du monde faisant de la cupidité « le moteur d’une société économiquement saine » n’aide guère à la régulation de l’édifice social – elle a provoqué la lente mais inéluctable désintégration du socle vital commun… jusqu’au « grand remplacement » de l’humain par les machines interprétable comme « l’une des manifestations du deuil que l’espèce fait d’ores et déjà d’elle-même »…

Est-il temps encore de « faire réintervenir en force la philia aristotélicienne, cette bonne volonté partagée qui tend à contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos sociétés » ? Et d’instaurer « la gratuité sur l’indispensable », comme Robespierre en avait l’intuition, avant le désastre annoncé ?

Si la mécanisation – et son corollaire l’augmentation de la productivité – est « un bénéfice pour l’humanité toute entière, elle ne doit pas être seulement conçue, comme c’est le cas actuellement, comme une source privatisée de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d’entreprise »…

La prétendue « dématérialisation » de l’économie est menée à tombeau ouvert contre les travailleurs sommés de s’adapter à une « réalité de prédation » travestie en « réalité objective ». Et cette prédation est organisée notamment « grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise, alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice » – l’un devant être minimisé quand l’autre est maximisée…

Pour l’anthropologue, il est temps de faire l’économie de « l’expertise » qui « prétend toujours délivrer un savoir construit et garanti par sa méthode », de passer par pertes et profits un « ultralibéralisme prédateur et élitiste » qui « fait monter le ressentiment » – et de réinvestir la parole politique dans son «  pouvoir d’affronter l’incertain »…

Lors d’une conférence donnée en mars 2016 à l’Institut des sciences avancées de Nantes autour de la notion de collapsologie, Paul Jorion rappelait que nos sociétés sont confrontées à une « combinaison de trois problèmes, constituant un soliton devenu indécomposable : la dégradation et la destruction environnementale, la complexité non maîtrisée, accompagnée du transfert de nos décisions vitales à l’ordinateur ; enfin notre système économique et financier à la dérive, dont nous connaissons les remèdes, mais que les préoccupations court-termistes axées sur le profit de quelques individus puissants interdisent d’appliquer »…

Bref, « l’homo oeconomicus qui confondait la liberté avec le libre exercice de sa cupidité a subi depuis le sort qu’il mérite : la faillite personnelle ». Entraînant celle de ses congénères qui ne se reconnaissaient pas dans cette caricature… Serait-il possible de reconstruire une véritable « économie politique » sur cette faillite-là, telle qu’elle existait avant l’invention de la « science économique » ? Serait-il possible de canaliser les « débordements destructeurs » de notre « comportement colonisateur » selon un modèle s’inspirant d’insectes sociaux comme les termites « si un tel modèle devait s’imposer comme la seule voie de salut immédiate et à long terme » ?

Une « société termite » serait-elle le « prix à payer » pour sortir du bocal d’une société hypermonétarisée (mais bientôt sans cash…) où la sur-accumulation infondée de quelques uns fait rouler la Dette perpétuelle de tous les autres dont elle creuse la tombe?

Peut-on en finir avec l’inversion de la réalité et à la mystification en réparant la courroie qui relie le monétaire et le symbolique à la machinerie folle dévoreuse de mondes qui fait de notre écosystème une marchandise privée échangeable sur « les marchés » et de notre espèce la seule à attenter à sa propre nature ?

Autant de questions dont une anthropologie d’urgence et de combat ne saurait faire l’économie, personne ne pouvant, à l’heure du basculement systémique, se targuer d’être immunisé contre une probable fin de « l’exception humaine »…

Paul Jorion, A quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? Fayard, 180 p., 15 €

 

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Devenu sorcier du vivant voire bio-technicien, l’humain a engagé une partie de dés bien incertaine en bafouant les règles d’un jeu dont il ne maîtrise pas l’issue. En captant l’énergie du charbon, du pétrole puis de l’uranium, il a ouvert une boîte de Pandore sans fond et créé un système socioéconomique qui livre une guerre totale au vivant… Le journaliste Laurent Testot fait le récit environnemental et multiforme de cette épopée prédatrice guère assurée de sa happy end…

 

 

L’humain est un « hyperprédateur devenu par effraction roi de la Terre », un «  singe tueur dès sa conception» voilà environ six millions d’années, appartenant à « l’espèce invasive ultime » qui a altéré son milieu naturel « au-delà de ce qui était concevable » sans pour autant parvenir à s’affranchir de son influence…

Laurent Testot rappelle que l’humain ne descend pas du singe, il a été « un singe parmi d’autres, qui a évolué en même temps que les chimpanzés, bonobos et gorilles » – et, au fil des millénaires, il s’est « façonné pour la guerre », ravageant les niches qui l’ont accueilli… Mais l’important n’est pas de savoir si l’homme descend du singe mais jusqu’où il peut descendre encore – et quand il touchera le fond de ses abîmes pour amorcer une éventuelle remontée…

C’est par une « convulsion climatique majeure » qu’il accomplit la première des révolutions qui l’ont fait tel que nous le connaissons : « le développement de la savane a probablement exercé une pression environnementale favorisant toujours plus la bipédie »…

« Animal à la vitalité dopée par la culture » il doit son emprise sur son environnement à « un sens exacerbé de la coopération, optimisant la coopération entre humains ».

Car enfin, rappelle souligne Laurent Testot, « l’exceptionnalité humaine réside non pas en un ensemble de capacités exceptionnelles mais dans la dynamique que notre espèce a su créer en exploitant son milieu et en dopant ses compétences » : le voilà désormais au sommet de la chaîne alimentaire, sans autre prédateur que son semblable et sans autre limite à son expansion que celle de la planète… Jamais, constate le journaliste, « l’humanité n’a produit autant de richesses qu’aujourd’hui et elles n’ont jamais été autant accaparées par une minorité »… L’actuelle « dynamique de privatisation » et de concentration de richesses sonnerait-elle le glas de cette salutaire coopération qui a assuré la survie voire la prolifération de l’espèce invasive ?

 

Vers l’autonomie énergétique

 

Avec la révolution néolithique, « l’âge des producteurs », notre espèce « impose à son monde un triple processus de domestication : des plantes, des animaux et enfin des humains en sociétés hiérarchisées » – non sans avoir coupé des branches antérieures à sapiens de « l’arbre de l’humanité »…

La « civilisation » née alors d’un « pacte avec le blé » connaît un effondrement systémique à la fin de l’âge du Bronze, qui « ébranla l’ensemble des sociétés d’Eurasie, de la Chine des Han à l’empire romain d’Occident, à partir du IIIe siècle de notre ère ».

Mais l’environnement, à lui tout seul, ne suffit pas à détruire une société : « c’est davantage celle-ci, par les choix qu’elle opère dans l’adversité, qui détermine son destin »…

A quatre reprises dans son histoire, l’humain a « réussi à capter plus d’énergie solaire » – celle que les plantes emmagasinent par la photosynthèse : « D’abord, avec le feu, brûlant des végétaux pour cuire et se chauffer. Ensuite, avec la Révolution agricole, qui lui permet de concentrer l’apport solaire des plantes sous forme de nourriture. Une troisième fois, avec la Révolution industrielle, qui libère l’énergie végétale fossile du charbon, puis du gaz et du pétrole. La quatrième phase de cet exploit consiste à reproduire la source même de la puissance solaire : c’est la maîtrise de l’énergie nucléaire. »

Désormais autonome en énergie après avoir libéré le pouvoir des fossiles, charbon puis pétrole et gaz, « ces condensés de puissance thermique stockés depuis des centaines de millions d’années dans les entrailles de la Terre », l’humain est désormais « maître du temps et de la distance » – et n’en finit pas de vouloir s’illimiter…

Mais voilà : il s’est dépossédé des moyens de contrôle des technologies qu’il a créées : « Le capitalisme se nourrit de la technocratie. Les deux ont pour point commun de favoriser l’opacité, sous prétexte d’efficience. Leur complexité leur permet de tenir à distance tout jugement moral. Les affaires sont les affaires. »

Avec l’entrée en Modernité, la pensée se sécularise et l’humanisme accompagne la montée en puissance de la technologie : « c’est probablement l’idéologie qu’il fallait aux hommes pour concevoir un monde de machines, pour imaginer toujours plus de nouveaux moyens de produire de l’énergie. L’humanisme désacralise le Monde. Né en Chrétienté, il ouvre la porte à la sortie de la religion. »

Désormais victime de son succès, l’humanisme libéral a « propulsé la Science aux commandes du Monde, or celle-ci ne répond jamais aux interrogations ultimes de l’humanité »…

Cet humanisme-là a fait de la technologie une « magie totale, à laquelle on prête à raison toutes les capacités autrefois réservées aux dieux : transformer la nuit en jour, voler dans les airs à la vitesse du vent, parler en abolissant les distances, prolonger la vie… »

Mais « l’économie anéantit la nature » comme l’économisme anesthésie toute conscience et tue toute possibilité d’un avenir souhaitable. Quels choix fera l’espèce dominante à l’orée d’un collapse annoncé ?

 

« Notre économie est en guerre contre la vie sur Terre »…

 

Pendant les années 1815-1818, entre la bataille de Waterloo, le Congrès de Vienne, l’éruption du volcan Tambora et la parution du Frankenstein de Mary Shelley, le « passage de relais entre la nature et l’humanité » est acté avec la première révolution industrielle.

A partir de 1818, « l’humanité dans son ensemble devient l’agent géologique moteur de la nouvelle ère » – et, depuis, le génie énergétique ne peut plus être remis dans sa lampe d’Aladin…

Même l’agriculture est devenue « une machine de mort » : «  Car depuis la fin du XIXe siècle, l’humanité a appris à livrer des guerres totales. Et son premier adversaire, de facto, se trouve être la nature. »

Tout le reste est bien connu depuis : dérèglement climatique, pollution de l’air, des sols et des eaux – pendant que s’accélère le rythme de destruction des espèces et qu’un écosystème numérique se superpose aux précédents voire les étouffe : « La production numérique ne s’est pas substituée à la production industrielle, elle s’y est ajoutée. La pollution n’a fait que s’accroître. Les rejets de l’industrie, dopés par les processus d’obsolescence programmée qui obèrent délibérément la durée de vie des biens commercialisés ont explosé. Et les réseaux informatiques, qui auraient pu, s’ils avaient été conçus différemment, évoluer vers des économies décarbonées organisées autour d’une distribution d’énergie propre, sont désormais un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. La mise en avant des réseaux sociaux, où tout un chacun peut diffuser des documents au poids numérique important (…) a entraîné la nécessité, pour les opérateurs de cet univers (…) de constituer de colossales bases de données à des fins de stockage et d’analyse de masse. Or accumuler et traiter des volumes potentiellement illimités d’une information pléthorique en croissance exponentielle implique à terme un coût faramineux en métaux, composants électroniques et surtout énergie.»

Si la société d’hier s’articulait autour des ateliers, des champs, de l’usine et de la mine, celle des réseaux qui est la nôtre se construit autour de l’invasion des écrans et nous mène à tombeau ouvert vers « l’homme-machine et l’artificialisation du monde » sur fond de destruction accélérée de notre environnement planétaire où prospèrent perturbateurs endocriniens, pesticides, plastiques et solvants en tous genres…

L’homo sapiens a créé pas moins de 126 millions de molécules nouvelles dont « des milliers se sont déjà répandues dans toutes les sphères de la planète » – de quoi altérer son système immunitaire en sus des extinctions de biodiversité générées par la fragmentation massive des écosystèmes.

Le « moteur de la compétition ne brûle qu’un carburant : le conflit » – et il s’emballe en poussant les feux d’une conflictualité planétaire suicidaire.

Comment arrêter la machine infernale à broyer le vivant et réconcilier l’expansion humaine avec les écosystèmes ? En limitant l’accaparement des terres arables par des fonds spéculatifs ? En sanctionnant les comportements prédateurs et l’évasion fiscale ? En taxant les transactions financières ? En résorbant les inégalités ? En instaurant une économie symbiotique et une écologie véritablement empathique ? Tout peut compter – pour peu qu’il existe une réelle volonté d’assembler les pièces d’un puzzle essentiel…

Il faudrait pour le moins consentir à une rupture paradigmatique avec la logique mortifère d’une économie conçue comme une « science de la guerre totale » pour maximiser les profits de quelques multinationales et « marginaliser les intérêts de l’Etat, prié de se mettre au service de cette annexion »…

Si notre bulle de confort actuelle repose sur une surexploitation insoutenable du vivant, il faudrait qu’un maximum de consciences éclairées s’intéresse au pilotage de la machine folle et en reprenne les commandes avant qu’une « minorité prétendant représenter ses intérêts » ne l’envoie « vers un crash définitif »… Les écrans de nos asservissements aux chimères de la « postmodernité » pourront-ils retarder davantage la confrontation avec la réalité – et le crash ?

Laurent Testot, Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 492 p., 22,50 €

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Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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