Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Économie’ Category

Devenu sorcier du vivant voire bio-technicien, l’humain a engagé une partie de dés bien incertaine en bafouant les règles d’un jeu dont il ne maîtrise pas l’issue. En captant l’énergie du charbon, du pétrole puis de l’uranium, il a ouvert une boîte de Pandore sans fond et créé un système socioéconomique qui livre une guerre totale au vivant… Le journaliste Laurent Testot fait le récit environnemental et multiforme de cette épopée prédatrice guère assurée de sa happy end…

 

 

L’humain est un « hyperprédateur devenu par effraction roi de la Terre », un «  singe tueur dès sa conception» voilà environ six millions d’années, appartenant à « l’espèce invasive ultime » qui a altéré son milieu naturel « au-delà de ce qui était concevable » sans pour autant parvenir à s’affranchir de son influence…

Laurent Testot rappelle que l’humain ne descend pas du singe, il a été « un singe parmi d’autres, qui a évolué en même temps que les chimpanzés, bonobos et gorilles » – et, au fil des millénaires, il s’est « façonné pour la guerre », ravageant les niches qui l’ont accueilli… Mais l’important n’est pas de savoir si l’homme descend du singe mais jusqu’où il peut descendre encore – et quand il touchera le fond de ses abîmes pour amorcer une éventuelle remontée…

C’est par une « convulsion climatique majeure » qu’il accomplit la première des révolutions qui l’ont fait tel que nous le connaissons : « le développement de la savane a probablement exercé une pression environnementale favorisant toujours plus la bipédie »…

« Animal à la vitalité dopée par la culture » il doit son emprise sur son environnement à « un sens exacerbé de la coopération, optimisant la coopération entre humains ».

Car enfin, rappelle souligne Laurent Testot, « l’exceptionnalité humaine réside non pas en un ensemble de capacités exceptionnelles mais dans la dynamique que notre espèce a su créer en exploitant son milieu et en dopant ses compétences » : le voilà désormais au sommet de la chaîne alimentaire, sans autre prédateur que son semblable et sans autre limite à son expansion que celle de la planète… Jamais, constate le journaliste, « l’humanité n’a produit autant de richesses qu’aujourd’hui et elles n’ont jamais été autant accaparées par une minorité »… L’actuelle « dynamique de privatisation » et de concentration de richesses sonnerait-elle le glas de cette salutaire coopération qui a assuré la survie voire la prolifération de l’espèce invasive ?

 

Vers l’autonomie énergétique

 

Avec la révolution néolithique, « l’âge des producteurs », notre espèce « impose à son monde un triple processus de domestication : des plantes, des animaux et enfin des humains en sociétés hiérarchisées » – non sans avoir coupé des branches antérieures à sapiens de « l’arbre de l’humanité »…

La « civilisation » née alors d’un « pacte avec le blé » connaît un effondrement systémique à la fin de l’âge du Bronze, qui « ébranla l’ensemble des sociétés d’Eurasie, de la Chine des Han à l’empire romain d’Occident, à partir du IIIe siècle de notre ère ».

Mais l’environnement, à lui tout seul, ne suffit pas à détruire une société : « c’est davantage celle-ci, par les choix qu’elle opère dans l’adversité, qui détermine son destin »…

A quatre reprises dans son histoire, l’humain a « réussi à capter plus d’énergie solaire » – celle que les plantes emmagasinent par la photosynthèse : « D’abord, avec le feu, brûlant des végétaux pour cuire et se chauffer. Ensuite, avec la Révolution agricole, qui lui permet de concentrer l’apport solaire des plantes sous forme de nourriture. Une troisième fois, avec la Révolution industrielle, qui libère l’énergie végétale fossile du charbon, puis du gaz et du pétrole. La quatrième phase de cet exploit consiste à reproduire la source même de la puissance solaire : c’est la maîtrise de l’énergie nucléaire. »

Désormais autonome en énergie après avoir libéré le pouvoir des fossiles, charbon puis pétrole et gaz, « ces condensés de puissance thermique stockés depuis des centaines de millions d’années dans les entrailles de la Terre », l’humain est désormais « maître du temps et de la distance » – et n’en finit pas de vouloir s’illimiter…

Mais voilà : il s’est dépossédé des moyens de contrôle des technologies qu’il a créées : « Le capitalisme se nourrit de la technocratie. Les deux ont pour point commun de favoriser l’opacité, sous prétexte d’efficience. Leur complexité leur permet de tenir à distance tout jugement moral. Les affaires sont les affaires. »

Avec l’entrée en Modernité, la pensée se sécularise et l’humanisme accompagne la montée en puissance de la technologie : « c’est probablement l’idéologie qu’il fallait aux hommes pour concevoir un monde de machines, pour imaginer toujours plus de nouveaux moyens de produire de l’énergie. L’humanisme désacralise le Monde. Né en Chrétienté, il ouvre la porte à la sortie de la religion. »

Désormais victime de son succès, l’humanisme libéral a « propulsé la Science aux commandes du Monde, or celle-ci ne répond jamais aux interrogations ultimes de l’humanité »…

Cet humanisme-là a fait de la technologie une « magie totale, à laquelle on prête à raison toutes les capacités autrefois réservées aux dieux : transformer la nuit en jour, voler dans les airs à la vitesse du vent, parler en abolissant les distances, prolonger la vie… »

Mais « l’économie anéantit la nature » comme l’économisme anesthésie toute conscience et tue toute possibilité d’un avenir souhaitable. Quels choix fera l’espèce dominante à l’orée d’un collapse annoncé ?

 

« Notre économie est en guerre contre la vie sur Terre »…

 

Pendant les années 1815-1818, entre la bataille de Waterloo, le Congrès de Vienne, l’éruption du volcan Tambora et la parution du Frankenstein de Mary Shelley, le « passage de relais entre la nature et l’humanité » est acté avec la première révolution industrielle.

A partir de 1818, « l’humanité dans son ensemble devient l’agent géologique moteur de la nouvelle ère » – et, depuis, le génie énergétique ne peut plus être remis dans sa lampe d’Aladin…

Même l’agriculture est devenue « une machine de mort » : «  Car depuis la fin du XIXe siècle, l’humanité a appris à livrer des guerres totales. Et son premier adversaire, de facto, se trouve être la nature. »

Tout le reste est bien connu depuis : dérèglement climatique, pollution de l’air, des sols et des eaux – pendant que s’accélère le rythme de destruction des espèces et qu’un écosystème numérique se superpose aux précédents voire les étouffe : « La production numérique ne s’est pas substituée à la production industrielle, elle s’y est ajoutée. La pollution n’a fait que s’accroître. Les rejets de l’industrie, dopés par les processus d’obsolescence programmée qui obèrent délibérément la durée de vie des biens commercialisés ont explosé. Et les réseaux informatiques, qui auraient pu, s’ils avaient été conçus différemment, évoluer vers des économies décarbonées organisées autour d’une distribution d’énergie propre, sont désormais un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. La mise en avant des réseaux sociaux, où tout un chacun peut diffuser des documents au poids numérique important (…) a entraîné la nécessité, pour les opérateurs de cet univers (…) de constituer de colossales bases de données à des fins de stockage et d’analyse de masse. Or accumuler et traiter des volumes potentiellement illimités d’une information pléthorique en croissance exponentielle implique à terme un coût faramineux en métaux, composants électroniques et surtout énergie.»

Si la société d’hier s’articulait autour des ateliers, des champs, de l’usine et de la mine, celle des réseaux qui est la nôtre se construit autour de l’invasion des écrans et nous mène à tombeau ouvert vers « l’homme-machine et l’artificialisation du monde » sur fond de destruction accélérée de notre environnement planétaire où prospèrent perturbateurs endocriniens, pesticides, plastiques et solvants en tous genres…

L’homo sapiens a créé pas moins de 126 millions de molécules nouvelles dont « des milliers se sont déjà répandues dans toutes les sphères de la planète » – de quoi altérer son système immunitaire en sus des extinctions de biodiversité générées par la fragmentation massive des écosystèmes.

Le « moteur de la compétition ne brûle qu’un carburant : le conflit » – et il s’emballe en poussant les feux d’une conflictualité planétaire suicidaire.

Comment arrêter la machine infernale à broyer le vivant et réconcilier l’expansion humaine avec les écosystèmes ? En limitant l’accaparement des terres arables par des fonds spéculatifs ? En sanctionnant les comportements prédateurs et l’évasion fiscale ? En taxant les transactions financières ? En résorbant les inégalités ? En instaurant une économie symbiotique et une écologie véritablement empathique ? Tout peut compter – pour peu qu’il existe une réelle volonté d’assembler les pièces d’un puzzle essentiel…

Il faudrait pour le moins consentir à une rupture paradigmatique avec la logique mortifère d’une économie conçue comme une « science de la guerre totale » pour maximiser les profits de quelques multinationales et « marginaliser les intérêts de l’Etat, prié de se mettre au service de cette annexion »…

Si notre bulle de confort actuelle repose sur une surexploitation insoutenable du vivant, il faudrait qu’un maximum de consciences éclairées s’intéresse au pilotage de la machine folle et en reprenne les commandes avant qu’une « minorité prétendant représenter ses intérêts » ne l’envoie « vers un crash définitif »… Les écrans de nos asservissements aux chimères de la « postmodernité » pourront-ils retarder davantage la confrontation avec la réalité – et le crash ?

Laurent Testot, Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 492 p., 22,50 €

Publicités

Read Full Post »

L’usage immodéré de la « planche à billets » fait-il le lit de la dictature ? La preuve par le « suicide monétaire » de la République de Weimar et l’avènement d’Adolf Hitler ainsi que le rappelle Pierre Jovanovic dans son dernier livre…

 

En 1918, l’année de la chute de l’empire allemand et la proclamation de la République de Weimar, Oswald Spengler (1880-1936) publie Le Déclin de l’Occident avec cet axiome prophétique : « Après l’ère de la planche à billets, l’ère des Césars ».

Rescapé des charniers de la Grande Guerre qui a anéanti une bonne partie de sa génération, le caporal Adolf Hitler participe le 12 septembre 1919, comme espion de la Sécurité militaire allemande, à une réunion d’une petite formation fondée par Anton Drexler (1884-1942), le Parti des Travailleurs allemands.

Galvanisé par le discours de l’économiste Gottfried Feder (1883-1941) sur la « criminalité de la dette », il y adhère et en devient le leader charismatique – à la rhétorique nourrie par le Manifeste pour briser les chaînes de l’usure, le livre de Feder qui a peut-être changé le cours de l’Histoire… Hitler vient de sceller son destin avec l’Allemagne dans un roulis de relations internationales fort tendues autour de la question des « réparations » de guerre : « Le Boche paiera »…

En Quatorze, les nations belligérantes avaient abandonné le standard or pour « passer en mode planche à billets » afin de se faire la guerre le plus longtemps possible sans être limités par leurs stocks d’or – une tragédie qui appelait d’ores et déjà la suivante…

 

Hitler, une tragédie allemande…

 

Fils d’Alois Schicklgruber (1837-1903) – qui change son nom en 1877 – et de Klara Poelzl (1860-1907), le caporal Adolf Hitler a échappé « miraculeusement » à la Grande Faucheuse sur les champs de bataille – comme il échappera encore à 42 tentatives d’assassinat directes ou indirectes…

Le 16 octobre 1919, il donne son premier discours à Munich devant 70 personnes. De discours en tribunes, son audience s’élargit à mesure que l’hyperinflation causée par la surchauffe de la « planche à billets » lamine la population – une tragédie allemande métaphorisée par Nosferatu, le film de Murnau (1888-1931) qui sort en mai 1922, un mois après un discours véhément de Hitler sur « la Dette »…

Sa montée en puissance préoccupe les Alliés. Alanson Houghton (1863-1941) qui fait fonction d’ « ambassadeur » des Etats-Unis en Allemagne s’intéresse au caporal allemand bien avant tout le monde. Il charge Ernst Hanfstaengl (1887-1975), un homme d’affaires germano-américain, d’infiltrer l’entourage de Hitler – et son jeune attaché militaire, le capitaine Truman Smith (1893-1970), de prendre contact avec ce leader si remuant au prétexte d’une interview pour un journal américain.

Celle-ci a lieu le 20 novembre 1922 au 42 Georgen Strasse à Munich. Hitler dit notamment au jeune Smith que « l’utilisation de la planche à billets est le pire crime du gouvernement de Weimar » et qu’elle doit cesser. Le New York Times en publie le compte rendu le lendemain (sous le titre « Une nouvelle idole populaire monte en Bavière ») puis, le 21 janvier 1923, un portait intitulé : « Hitler, la nouvelle puissance en Allemagne ».

La psychologie du futur maître du Reich est autopsiée dans un rapport de l’Office of Strategic Services (OSS devenue CIA après guerre), signé par le Dr Henry Murray (1893-1988) et reproduit dans le livre de Pierre Jovanovic. Le document sera à l’origine de quantité de « révélations » sur le rapport du Führer aux femmes – il y est « crédité » de huit « relations féminines » dont quatre à peine seraient avérées, Maria « Mitzi » Reiter (1909-1992) étant considérée comme son « seul vrai amour »… Alors que ses homologues (dont Mussolini) « consommaient une citoyenne par jour », la tragédie allemande et celle du monde tiendraient-elles à « l’asexualité » d’un dictateur dont le seul aphrodisiaque était l’exercice d’un pouvoir absolu sur l’espèce humaine ?

 

Un « suicide monétaire de masse »

 

Rudolf Haventstein (1857-1923), le gouverneur de la Reichsbank, flambe tous les jours 300 tonnes de papier pour imprimer des marks qui ne valent plus rien, à peine sortis de presse, et meurt à la tâche – celle de l’auteur d’un « suicide monétaire de masse » – en novembre 1923, alors qu’échoue la tentative de putsch d’Hitler à Munich…

Non seulement Hitler est « épargné » par les balles qui fauchent seize de ses amis conjurés mais il rate même sa tentative de suicide d’après – son amie Erna Hanfstaengl lui a retiré in extremis le pistolet des mains …

Mais les Allemands vampirisés par l’hyper-inflation se suicident en masse, faute de perspective ou de la venue d’un homme « providentiel » supposé résoudre leurs problèmes de « pouvoir d’achat » – qu’on en juge à cette anecdote : « Une dame était descendue d’un tramway avec une lourde valise remplie de billets. Le temps d’acheter un journal, sa valise disparut, volée par un quidam. Sauf que celui-ci déversa tout l’argent sur le trottoir et s’enfuit avec la valise vide car elle valait bien plus que les trilliards de billets de banque qu’elle contenait ! Les classes moyennes et même supérieures étant détruites et, à cause de l’hyperinflation, ne pouvant vendre leur appartement (le produit de la vente à deux jours d’intervalle ne permettait même plus d’acheter une simple chaise en bois), la prostitution s’y développa à la vitesse de la lumière, ce qui fit la réputation de Berlin en Europe, comme celle de la Thaïlande aujourd’hui en Asie. »

Pour Pierre Jovanovic, « les planches à billets, de la monnaie créée à partir de rien, même pas de l’air frais, ont toujours les mêmes conséquences mortelles » : « N’étant plus basées ni sur l’or ni sur l’argent métal, ces billets de banque cherchent alors un autre socle solide et le trouvent dans le marbre des tombes des cimetières, après avoir provoqué les guerres pour les remplir. La planche à billets française donnera Napoléon, la planche allemande donnera Hitler. Et surtout des cimetières soudain bien remplis avec des millions de morts. »

L’ancien journaliste économique s’étonne que « les livres d’histoire s’obstinent à effacer toute notion économique et sociale ayant permis à Hitler d’émerger en tant qu’homme politique de premier plan ».

Ainsi, le Führer est né « de la faillite des banques allemandes et autrichiennes qui interdisaient aux gens de retirer leur argent » comme de la folie des banques américaines qui ont ruiné leur pays en 1929 et de cette « avidité infinie qui a « conduit le monde au désastre». Il est la vague, née d‘un océan de désespoir, de ressentiment et d’impuissance, qui a enflé en tsunami de haine pour ravager le continent.

Nous y voilà : « L’Histoire se répète et elle va se venger à nouveau avec d’autres Führers. L’addition (depuis le 15 août 1971, date à laquelle les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde, sont passés en mode « monnaie de singe ») va être salée. Les cimetières attendent avec impatience et frénésie l’offrande des banquiers. »

Car enfin, « fabriquer de la monnaie à partir de rien est une activité criminelle qui, à défaut d’être compensée, ne peut être expiée que collectivement et qui n’enrichit, au final, que les pompes funèbres, les croque-morts et les 0,01% de la population »…

Depuis l’invention de Gutenberg, «on » n’a pas seulement imprimé des livres pour transmettre savoir et divertissement ou images pieuses, mais aussi « de l’argent à l’infini » – et Pierre Jovanovic invite à considérer la situation actuelle à la lumière de l’incendie qui a embrasé feu le régime de Weimar : « Aujourd’hui, la banque Centrale européenne imprime pour 80 milliards d’euros de fausse monnaie et cela depuis janvier 2015 qui ne profite qu’aux seuls très riches, aux banques et aux multinationales ! »

Lorsque le divorce des signes monétaires avec le réel est consommé et leur réconciliation interdite par les intérêts de quelques-uns, lorsque la ponction de la fiction sur la réalité arrive à la fin de toute possibilité de rente de situation sur une planète en surchauffe, la fin de l’histoire ne sera jamais que la fin d’une mystification sans précédent. Celle qui sanctionnerait la pire « allocation de ressources » de l’histoire humaine. Mais quel trou noir exerce depuis la chute et l’incendie des premières Rome une si peu résistible force d’attraction sur cette histoire si mal partie – et jamais parvenue à son point de fusion avec une humanisation tant prêchée par tant de traditions spirituelles depuis la nuit des temps ?

Pierre Jovanovic, Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets, Le Jardin des Livres, 320 p., 23 €

Read Full Post »

Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

Read Full Post »

Adaptant une « archéologie des medias » pensée aux Etats-Unis, le philosophe Yves Citton invite à prendre la mesure de l’emprise du système médiarchique à l’ère de la grande accélération. Ainsi que de toutes les implications socio-environnementales de la « matérialité paradoxale » de ces «nouveaux media censés assurer le triomphe de l’immatériel ». Alors qu’ils monétisent nos existences ,  maximisent les « profitabilités financières  à nos dépens communs » et colonisent notre avenir …

 

Voilà un peu plus d’un an, l’on vit le « temps de cerveau disponible » d’une nation occupé par un humble bout de tissu féminin qu’une « caste politico-médiatique » agitait en brûlant enjeu de société aux yeux médusés d’une population confrontée à des urgences autrement plus vitales… On vit tout ce qu’un pays compte comme présumée « intelligence collective » jeter de l’huile sur le feu pour alimenter un feuilleton de pure folie médiatique enjoignant de se « positionner » contre ledit tissu… Le voile ou le nombril ? Le choc des incultures avant le choc des civilisations ? Est-ce ainsi que l’on déchire une vieille trame civilisationnelle ?

C’est ce que le philosophe Yves Citton considère comme un cas d’envoûtement médiatique dont il invite à « repérer les effets architecturaux de voûte résonnante » – là où l’on ne pourrait voir pour le moins qu’un décalage ou une désynchronisation patente : « Ce qui circule autour de nous a besoin de passer en nous pour prendre sens et faire matière »…

Dans un essai d’une haute exigence au confluent de tous les champs de connaissance, Yves Citton redessine la déroutante cartographie d’une « médiarchie » saisie en « milieu de conditionnements croisés » dont la globalisation numérique semble l’ultime aboutissement à l’ère de toutes les aberrations tant environnementales que sociales – et de toutes les dilapidations…

Le terme « médiarchie » désigne « le pouvoir qu’exercent les médias en tant que milieux » tel que l’anthropologue Edward Sapir (1884-1939) l’avait déjà formulé en 1929 : « Nous voyons, nous entendons, nous éprouvons certaines expériences très largement en fonction des habitudes langagières de notre communauté, qui nous prédispose à certains choix d’interprétation ».

Nous sommes en médiarchie « en ce sens que notre attention au réel comme nos capacités d’agir sur lui passent aujourd’hui majoritairement par l’intermédiaire d’appareillages techniques qui conditionnent ce que nous sentons, pensons, exprimons et faisons »…

 

Derrière le fond d’écran…

 

La magie factice de nos clinquants écrans, petits et grands, comme la puissance de calcul de notre appareillage de computation reposent sur le pillage de terres rares extraites dans des conditions sociopolitiques tragiques – à en juger la conflictualité meurtrière pour le contrôle de ces ressources : « Tout cela afin de construire des appareils « intelligents » que des pratiques commerciales injustifiables condamnent à une obsolescence programmée en termes de mois (…) Du point de vue géologique, le développement et la large diffusion des media électroniques se présentent donc comme une « vaste immolation et involution des cavités minérales de la planète », selon des modalités de circulation qui conduisent aujourd’hui des « minéraux originellement extraits du Congo à se retrouver en Californie via la Chine avant d’être démantelés à la main et brûlés ou enfouis (…) dans des lieux de décharge pas loin du site originel d’extraction »…

Ainsi,  la géologie des media proposée par Yves Citton « réinscrit l’absurde précipitation d’un tel circuit de consommation de surface dans les millions d’années qu’il a fallu aux processus naturels, en amont, pour accumuler, dans les strates profondes de l’écorce terrestre, ces précieuses réserves d’éléments rares que nous dilapidons en quelques décennies »…

Et que dire des contaminations plus profondes (au plomb, cadmium, mercure, baryum, à l’arsenic, etc.) dans les corps comme dans les terres, les eaux et… les consciences ? Et de l’hallucinante quantité d’énergie nécessaire au fonctionnement de notre infrastructure numérique – jusqu’aux transactions en crypto monnaies annoncées comme inéluctables ?

Le philosophe invite à voir les mines et décharges d’Afrique « derrière le fond d’écran » de nos gadgets de destruction massive de l’intelligence du monde comme son archéologie des medias nous aide à « entendre les basses continues qui scandent souterrainement notre attention à l’actualité, à repérer la persistance de media zombies sous la surface brillante des dernières innovations, à questionner les divers modes protégés verrouillant les applications qui organisent des pans croissants de nos existences »…

Bref, il nous montre ce que les medias font de nous c’est-à-dire des « zombies, des morts-vivants, des somnambules hallucinés qui rêvent éveillés au sein d’une bulle coupée de la « réalité »… Chaque consommateur de radio et de télévision ne serait-il pas devenu un « travailleur à domicile non rémunéré qui contribue à la production de l’homme de masse » ?

 

 

Exponentiellement vôtre…

 

L’emprise de la médiarchie aurait-elle commencé dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’essor de la presse périodique ? Son explosion « fut rendue possible à la fois par l’élévation du taux d’alphabétisation, par certaines innovations techniques dans l’impression des images et par un réseau télégraphique permettant aux informations de circuler avec une vitesse inédite auparavant » – le câblage du monde a commencé…

La « dynamique de circulation qui structure le fonctionnement des medias » est liée étroitement à la circulation de l’électricité – « l’autre face du processus » qui intensifie « l’électrisation de nos vies intérieures »…

Cela s’est fait en quatre phases : la première (1840-1880) dominée par la technologie du télégraphe, la seconde (1880-1920) correspondant à l’émergence de la communication sans fil et aux pratiques de radio amateurs, la troisième caractérisée par la mutation du medium radiophonique et la quatrième (1960-2000) correspondant à la « colonisation télévisuelle des ménages » – jusqu’à l’actuelle trajectoire de surabondance numérique, de dictature de l’urgence et de gouvernementalité algorithmique… Ce stade ultime de l’économie de consommation et de destruction, fait « de la paupérisation potentielle d’anciens bénéficiaires du colonialisme, désormais soumis à une surexploitation sauvage à l’intérieur même de leurs pays riches »…

Les médias suscitent suspicion voire rejet… Aussi, leur critique est un exercice universitaire obligé pour le philosophe, enseignant à Paris-VIII, qui prône une « éducation aux media c’est-à-dire aux « moyens » par l’intermédiation desquels nous pouvons construire notre accès à certaines vérités »… Elle constituerait « le cœur de ce que nous devons apprendre les uns des autres, pour décloisonner nos curiosités et aiguiser nos capacités de recherche »…

Pour, en somme, mieux habiter notre médiarchie numérisée dont le « pouvoir le plus sournois » tient sans doute à la « projection de solutions abstraites (mathématisées) indifférentes à la taille des relations concrètes » – et rendre notre planète à nouveau hospitalière…

Le philosophe familier de l’économie de l’attention suggère comme « condition de survie collective » de « zombifier » à notre tour la médiarchie qui fait monter la température de notre bain civilisationnel c’est-à-dire de « continuer à la décoloniser » – en nous affranchissant de la colonisation culturelle, publicitaire et mentale qu’elle orchestre… Il s’agit de « prendre soin de nos media et de nos médiations comme de nos environnements » et de préserver nos possibilités créatives face à un système « écocidaire » dont la folie exponentielle « conduit à détruire les milieux »… Et, pourquoi pas, d’imaginer « des médias de masse dont la visée soit davantage de stimuler les esprits que de les occuper » – histoire de conjurer ou différer l’embrasement final ?

Yves Citton, Médiarchie, collection « la couleur des idées », Seuil, 410 p., 23 €

Read Full Post »

Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Serions-nous tous « en migration vers des territoires à redécouvrir ou à réoccuper »? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre postmodernité et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L’avènement de la démocratie planétaire ou « la Fin de l’Histoire » ? Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de la métaphore exténuée du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique «  Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » – pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » – mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent… Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » – tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il  va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas. De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ?

Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »… Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »… Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ? Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains… Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ? Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

 

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €

Read Full Post »

Les Français sont-ils bien dans leur assiette ? Alors que leur gastronomie est inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco, le « modèle agricole » hexagonal se révèle incapable de préserver tant l’emploi que la santé publique et d’assurer un revenu décent à nombre de producteurs exposés de surcroît aux « produits phytosanitaires » – terrible oxymore… Le végétarisme, le bio et la lutte contre le gaspillage peuvent-ils nourrir la planète ? Le dernier dossier d’Alternatives économiques, « Manger autrement – vers une alimentation durable », propose un état des lieux de la question alimentaire. Et interroge le lien entre alimentation et civilisation.

 

Qui depuis Hippocrate (« que ton aliment soit ta seule médecine »…) nierait que l’alimentation et la santé sont étroitement liés ? En ces temps de nourriture industrialisée et de marchandisation du vivant, nos pathologies tant individuelles que sociales peuvent-elles s’expliquer par notre exposition à des polluants aussi joyeusement variés que les perturbateurs endocriniens, pesticides, nanoparticules et autres substances étrangères, susceptibles de modifier notre système hormonal  et généreusement dispensées par les multinationales de l’agroalimentaire? Mais pourquoi tant de diablerie « phytosanitaire » partout ?

Si notre Terre, perturbée par les mutations climatiques et la surexploitation de ses ressources, ne tourne plus rond,  quelque chose non plus « ne tourne pas rond dans nos assiettes » constate Naïri Nahapétian dans le dossier d’Alternatives économiques réalisé à l’occasion du festival Alimenterre pour rappeler : « L’alimentation est un enjeu transversal, à la fois économique, social, sanitaire et environnemental, qui pose des questions de solidarité et de coopération internationale. »

 

Reconquérir la saveur de l’existence ?

 

Sous-alimentation au Sud et obésité au Nord seraient-elles les deux faces d’un modèle alimentaire aussi absurde qu’insoutenable ? La « mondialisation » a diffusé une vaste gamme d’aliments industriels transformés, dont l’excès de calories vides s’accompagne de carences nutritionnelles – et suscité une insécurité alimentaire croissante…

Dans ses Mémoires d’espoir (Plon, 1971), le général de Gaulle constatait : « N’étaient les aléas que comportent les intempéries, l’agriculture n’est plus que la mise en œuvre d’un appareillage automatique et motorisé en vue de productions étroitement normalisées »…

Catherine André rappelle qu’un « nombre croissant de producteurs et de cuisiniers s’engagent dans la reconquête du plaisir de manger », indissociable de « la nécessité de repenser nos modes de production et de consommation ». L’arrivée de la nouvelle génération d’agriculteurs sonnera-t-il le glas d’une production standardisée et sans saveur ?

Lorsque « cinq grands groupes semenciers s’accaparent aujourd’hui le vivant », comment rebâtir de nouvelles pratiques pour « manger juste » ? L’enseignement agricole sera-t-il le vecteur privilégié de transformation des pratiques actuelles des exploitants ? Et la restauration collective sera-t-elle à la hauteur des enjeux environnementaux, sociaux, économiques et territoriaux à honorer ?

Pour Bleuenn Le Sauze, le scénario Afterres 2050 pourrait permettre à l’agriculture de mieux nous nourrir, de préserver notre santé et notre environnement et de fournir de l’énergie en rapprochant bassins de production et de consommation tout en divisant les émissions de gaz à effet de serre par deux.

Du Nord au Sud, des initiatives essaiment pour donner à tous accès à des produits de qualité, frais et variés et remédier à la précarité alimentaire et rompre le cercle vicieux de la mauvaise nutrition générant l’accroissement des dépenses de santé ainsi que le rappelle Anne Dhoquois : « En 2016, selon une étude du ministère de la Santé, les crédits de l’Etat dédiés à l’aide alimentaire s’élevaient à près de 34,7 millions d’euros. Une enveloppe qui finance notamment les banques alimentaires, premier réseau d’aide alimentaire en France, qui distribue chaque année, via ses 5 400 associations et centres communaux d’action sociale (CCAS) partenaires, 212 millions de repas à 2 millions de personnes démunies. »

Sans oublier les circuits courts comme les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) ou l’association « Vers un réseau d’achat en commun » (Vrac)… Et les alternatives mises sur pied par des consommateurs décidés à devenir leurs propres vendeurs comme Supercoop à Bordeaux.

Si la mobilisation des consommateurs permet de remporter certaines batailles et de porter certains sujets sur la place publique, le fort lobbying de l’industrie agroalimentaire continue à peser comme une pierre sur l’estomac des consommateurs. « Au final, peut-on parler de lobbying citoyen ? » interroge Bénédicte Weiss. Et peut-on éviter les OGM dont la question de leurs conséquences sur la santé humaine ne fait toujours pas consensus ?

Les scandales alimentaires en série qui font couler tant d’encre mettent en lumière la nécessité de renforcer encore et toujours la surveillance d’une filière alimentaire mondialisée qui inspire de plus en plus de défiance. Sans oublier le vin français qui peine à décrocher des pesticides – des viticulteurs en font les frais en première ligne… Cela changera-t-il vraiment lorsque les professionnels de la filière rencontreront des problèmes conséquents à l’export ?

S’il faut réduire sa consommation de produits carnés pour d’évidentes raisons de mauvais rendement énergétique, les insectes sont-ils une alternative ? Bien moins gourmands en eau et en sol que l’élevage conventionnel, ils ne permettent pas pour autant de bâtir un « système durable », selon Eva Mignot : « Comme pour la viande ou le poisson, la production d’insectes pourrait ne bénéficier qu’à un petit nombre d’individus (…) Surtout, comme le rappelle le Programme alimentaire mondial (PAM), nous produisons bien assez pour nourrir les sept milliards d’humains de la planète et la Terre est capable d’en alimenter plus de 12 milliards. C’est une combinaison de plusieurs facteurs et d’acteurs économiques qui freine l’accès des plus pauvres à la nourriture. »

Retour au « réel » – qui n’est pas le même pour tous… Pour l’heure, toute prise de conscience ou mise en garde se heurte encore à des intérêts puissants qui se sont allègrement affranchis de tous « repères éthiques »… Et toute tentative de changement de pratique se heurte au mur d’argent de cette « fabrique du diable » dénoncée par le Dr Dominique Belpomme.

Tant que la « présomption d’innocence » bénéficiera aux multinationales de l’agroalimentaire et que persistera le déni des « pouvoirs publics » se refusant à aborder les problèmes de santé autrement que sous l’angle financier, la « confiance » citoyenne s’érodera sous l’inexorable déversement de toxiques sur notre planète ainsi que sur la non moins inexorable dégradation du contexte social et de notre milieu de vie en résultant… L’humanité ne s’est-elle pas éveillée à la conscience d’elle-même en domestiquant sa subsistance ? Au-delà de la valeur de ce que nous mettons dans notre assiette, c’est la relation nourricière entre notre espèce et sa planète qui est interpellée alors que l’industrie nous mitonne le « meilleur des mondes nutritifs » – jusqu’à nous transférer l’insoutenable charge individuelle et sociale de pathologies souvent invalidantes ou fatales. La qualité de notre alimentation participe d’une approche préventive contre ce qui est baptisé « cancer » – et représente la première cause de mortalité dans nos sociétés gavées de produits dénaturés voire ultratransformés sans égard pour notre santé.

Manger Autrement – Vers une alimentation durable, Les Dossiers d’Alternatives économiques n°11, 98 p., 9,50 €

 

Read Full Post »

L’automatisation  envahit notre quotidien – du gadget connecté à la voiture sans conducteur : pilotera-t-elle notre vie? L’utilisation croissante des technologies numériques a transformé radicalement la nature d’une multitude de métiers. Elle se solde  par la déqualification généralisée des travailleurs et la dévalorisation permanente de nos compétences, intelligences et savoir-faire… Est-il encore possible de freiner la course de la machine infernale qui pixélise le monde à la mesure de notre techno-mania et de nos addictions gadgetovores ?

 

En juin 1964, le magazine Réalités consacrait un numéro spécial à l’avenir, dirigé par l’académicien Louis Armand (1905-1971). Ce dernier se réjouit que « la machine, si elle crée des problèmes, nous donne les moyens de les résoudre, et c’est ce qui permet de concevoir un raisonnable optimisme »… En ce temps-là, la nouvelle Renault 8 Major au moteur Sierra 1100 se vendait à 7490 francs et le diagnostic par endoscopie faisait son apparition. Le mot d’ordre était : « Achetez une machine, elle résoudra tous vos problèmes »… Jean-Louis Clément arbitrait le match homme-machine en ouvrant son article sur cette interrogation : « Si la troisième guerre mondiale doit un jour éclater, l’Histoire ne posera qu’une question ; ce ne sera pas : « Qui a gagné ? » mais « Pourquoi la guerre a-t-elle commencé ? » Nous devons tout faire pour ne pas être obligés de répondre : « Parce que l’ordinateur a dit qu’il fallait le faire ».

Cela a failli arriver près de vingt plus tard, en 1983 – mais la décision humaine, alors, a évité la catastrophe… Aujourd’hui, celle-ci pourrait bien avoir de moins en moins de latitude depuis le 9 octobre 2010 : ce jour-là, le roboticien Sebastian Thrun, annonce la mise au point par Google « des voitures capables de conduire toutes seules »…

Pour Nicholas Carr qui signe un essai mettant en garde contre l’automatisation intégrale de la société, « l’irruption des voitures sans conducteur bouleverse plus que notre seule conception de la conduite »… Jusqu’alors, il était communément admis que l’espèce humaine tenait encore fermement le volant de son évolution – et restait à la barre de son aventure vitale… Désormais, son rôle se réduirait-il juste à « envoyer des signaux électroniques aux ordinateurs qui dirigent ses véhicules » – comme sa vie?

La voiture « autonome » et la frénésie innovatrice auront-elles raison de la décision humaine ? Annonceraient-elles un modèle civilisationnel fondé sur une guidance algorithmique de notre existence et le dessaisissement de notre pouvoir de décision voire sur la suppression de nos ultimes marges de liberté et la soumission à la méga-machine?

 

No limit !

 

La parole est à la machine. Le monde est vide comme un écran. Nicholas Carr, considéré comme l’un des principaux penseurs critique du numérique aux Etats-Unis, avait publié Internet rend-il bête ? (Robert Laffont, 2010) et interroge le « grand remplacement » de la main-d’œuvre humaine par les machines.

Le vertige technologique du « progrès-qu’on-ne-peut-pas-arrêter » emporte nos sociétés, brise les digues censées garantir des principes fondateurs comme il brise les existences… Au-delà des problèmes moraux posés par les drones et autres robots tueurs comme par les voitures sans conducteur, l’automatisation de la société interpelle en bousculant voire balayant les « normes, les principes et les valeurs de la société et par conséquent l’ensemble des rapports sociaux et des relations humaines »…

Depuis l’invention du levier, de la roue et du boulier, constate Nicholas Carr, « nous n’avons jamais cessé de déléguer des tâches aussi bien physiques qu’intellectuelles à des outils toujours plus sophistiqués »…

Mais l’outil informatique, « loin de nous avoir ouvert de nouvelles perspectives, a fortement réduit nos capacités d’action et de réflexion » et impose « la logique de l’automatisation dans la culture au sens large »… Ainsi, « des services publics aux liens amicaux et familiaux, la société se reconfigure pour s’adapter à la nouvelle infrastructure numérique »…

Puisque chacun de nous se voit sommé de « gérer sa vie au travers d’écrans, la société adapte en conséquence son mode de fonctionnement pour qu’il corresponde à celui de l’ordinateur »…

Si l’automatisation dans l’aviation civile altère le contrôle cognitif des pilotes tout comme l’usage immodéré des GPS altère nos facultés d’orientation, un mode de vie ultra-connecté « au moyen » d’une profusion de gadgets « intelligents » s’insinuant dans nos environnements ne nous prive-t-il pas de l’usage de nos sens ? N’atrophie-t-il pas nos facultés et ne fait-il pas le lit d’une rampante déshumanisation à la mesure de nos addictions technophiles à « nos applis » et autres capteurs de performances?

Sommes-nous assez sûr de connaître les « motivations commerciales, politiques, intellectuelles et éthiques des programmateurs de logiciels » pour nous en remettre à leurs intentions, compte tenu de l’opacité des lignes de code ? Au fond, le logiciel est-il conçu « pour nous aider ou pour nous contrôler » ?

En 1964, les maîtres de l’économie annonçaient : « Le temps où l’homme d’affaires peut faire joujou avec l’ordinateur est terminé. Ou il saura donner à la machine un rôle essentiel dans son entreprise, ou l’entreprise découvrira un jour ou l’autre que c’est lui qui n’est plus un rouage essentiel »…

A Détroit, le président-directeur-général de Ford se flattait d’en connaître « plus et plus vite » sur l’activité de sa filiale de Malaisie que le directeur de celle-ci… Quel désastre a emporté Détroit depuis ?

Au-delà du constat de notre dépendance aux systèmes automatisés, Nicholas Carr suggère des solutions alternatives : « Nous feignons d’ignorer comment les logiciels et les systèmes automatisés pourraient être reconfigurés de telle sorte qu’ils augmentent notre compréhension du monde, au lieu de la réduire »…

Mais « la société » retrouvera-t-elle le « point d’équilibre entre la puissance de calcul des ordinateurs et la finesse du jugement humain ». La « part de raison » dont elle a investi la machine pour aboutir à un « monde plus organisé » n’a-t-elle pas tourné à un programme de conquête interrompu précisément du monde et du vivant ?

Avant d’avoir une société ressemblant de plus en plus à une « conversation entre machines », il faut bien être conscient que les « problèmes socio-économiques provoqués ou exacerbés par l’automatisation ne seront pas résolus par un surcroît de technologie »… Pas plus que notre qualité de vie et le bien-être social ne peuvent être assurés par un surcroît d’asservissement à un arsenal de gadgets numériques de plus en plus envahissants.

Bien au contraire, ils passent par une limite imposée au fondamentalisme technologique qui franchit un seuil critique et outrepasse notre consentement – jusqu’à nous dérober notre réalité sensible.

L’ « optimisme raisonné » de l’académicien Louis Armand (polytechnicien promotion 1924) est-il encore de mise ? Ou faudrait-il envisager d’urgence la définition de « droits naturels » et fondamentaux, propres aux humains et opposables à toute dérive siliconienne qui les violerait ?

Nicolas Carr, Remplacer l’humain – critique de l’automatisation de la société, éditions L’Echappée, 268 p., 19 €

Read Full Post »

Older Posts »