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Archive for the ‘Économie’ Category

 

 

 

Et si, en économie, plusieurs avenirs étaient possibles ? S’il suffisait de choisir le plus désirable d’entre eux, c’est-à-dire le plus respectueux de l’intelligence et de la nature humaines ?  Thomas Porcher autopsie le cadavre d’un « discours dominant » précisément dévoreur d’avenir dans un contexte de surendettement et de numérisation à haut risque…

 

 

L’économie n’est pas une « science capable d’établir des vérités objectives », mais une affaire éminemment politique lorsque les grandes certitudes proclamées de la « pensée économique » impactent la vie quotidienne des populations sans tenir compte le moins du monde des incertitudes qui les taraudent. Membre du collectif des Economistes atterrés, Thomas Porcher s’indigne : « Le plus révoltant est lorsque les économistes se trompent ou lorsqu’ils contribuent à créer les conditions de la crise, ils ne paient jamais le coût de leur erreur. La crise des subprimes a détruit des vies parce que certaines personnes pensaient avoir la science infuse. »

Fustigeant cette « petite élite politique, médiatique et intellectuelle, bien à l’abri de ce qu’elle prétend nécessaire d’infliger au reste de la population », il déplore que « ceux qui veulent réduire la dépense publique ou la sphère de l’Etat social se soucient plus d’offrir des pans entiers de la sphère publique au secteur privé que de la condition humaine »…

C’est tout le problème de la démocratie représentative – surtout lorsque les électeurs persistent à voter « pour ceux qui entendent nous priver de ce qui devrait être normal dans la sixième puissance mondiale : travailler dignement, se loger, se soigner, manger convenablement, pouvoir partir en vacances, vivre dans un environnement sain et, enfin, toucher une pension de retraite décente »…

 

Le « poids de la dette »…

 

Au nom de quoi faudrait-il se laisser déposséder de tout ce qui fait la qualité d’une vie digne et décente dans une « Europe qui protège » ? Au nom de la Dette ? Mais « si l’augmentation de la dette était un véritable problème qui mettait l’ensemble des Français en danger, alors pourquoi les gouvernements successifs ont-ils baissé de 130 milliards d’euros les impôts entre 2000 et 2010 ? Pourquoi la Commission européenne, si prompte à inciter les pays à appliquer des mesures d’austérité, ne condamne-t-elle pas les paradis fiscaux en Europe (permettant à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an d’échapper au budget français) ? »

Les discours prétendant imposer des politiques d’austérité « au nom du remboursement de la dette oublient de préciser que le patrimoine des administrations publiques françaises (immobilier et participations financières dans des entreprises) est supérieur au montant de la dette publique (…) En additionnant tous les patrimoines, les Français possèdent plus de 12 000 milliards d’euros, soit six fois plus que leur dette publique. (…) En réalité, le vrai problème n’est pas le montant de la dette, et sur ce point les marchés financiers l’ont bien compris puisqu’ils nous offrent des taux d’intérêt extrêmement faibles, c’est plutôt la distribution extrêmement inégale de ce patrimoine en France, et les mécanismes et politiques publiques à mettre en place pour que ce « gâteau » soit plus équitablement réparti entre Français. (…) Comme pour un ménage, le montant d’une dette sans prendre en compte le patrimoine ne signifie rien ».

Thomas Porcher invite à se poser constamment la question : « lorsqu’on vous présente une réforme économique, à qui profite-t-elle ? »

Car « l’économie n’est pas figée, c’est une succession de modes de régulation définis par des rapports de force à un moment précis ».

 

La seule question qui vaille…

 

Après trente années de dumping social et fiscal aux dépens des peuples, la seule question qui vaille est escamotée du « débat public » par une « orthodoxie néolibérale » qui ébranle les assises de nos sociétés  – celle de « la qualité de la protection sociale pour les individus ».

Le « contrat social » serait-il rompu ? Car enfin, « comparer uniquement les niveaux de dépenses publiques par pays, pointer que nous sommes au-dessus de la moyenne européenne, sans comparer les services rendus à l’individu, à savoir son taux de couverture sociale, son niveau de retraite, le coût de l’éducation, de la santé en dit long sur la place de l’humain dans nos sociétés »…

Si la création de richesse et sa répartition constituent la base de l’économie, comment justifier que cette mission sociale n’est plus honorée, juste « pour préserver les profits de court terme de quelques-uns » ?

Thomas Porcher rappelle qu’en économie, « libre-échange ne signifie que l’interdiction de protection : interdiction pour un Etat de protéger sa production, ses emplois, ses habitants, ses normes de consommation, sa sécurité, sa culture ».

La « crise » de 2008 proviendrait-elle plutôt d’un « excès de dette privée », exacerbé par des dérives financières mises en place pour dissimuler l’octroi de prêts à des catégories insolvables ? Pour l’économiste atterré, il y « clairement une forme de géométrie variable : quand il s’agit de baisser la fiscalité des plus riches alors la dette est un problème secondaire ; par contre, lorsqu’il est question d’investir dans le service public ou la transition énergétique, elle en devient un »…

Mais voilà : « Les investissements publics pour rénover et remettre sur pied notre service public ont été interdits par les traités européens (…) La Commission européenne a volontairement organisé la dérégulation de l’économie en n’imposant pas de socle social et fiscal commun aux différents pays de l’Union, laissant s’installer la concurrence entre vingt-huit modèles sociaux. Les résultats sont là, présentes dans notre vie de tous les jours : les retards réguliers des trains et TER à cause d’un manque d’investissement ; les temps d’attente aux urgences ; le manque de personnel dans les hôpitaux, écoles et universités les obligeant à recruter des emplois précaires ; le manque de matériel dont se plaignent les pompiers, la police, le corps médical et l’Education nationale. Tous ces choix politiques n’ont fait qu’affaiblir le secteur public, alimentant par la même, le rejet primaire de la part de l’usager. »

 

Alors que la digitalisation accélérée de nos sociétés transforme chaque être humain en une série d’informations exploitables à merci, le socle de notre vie en commun est plus ébranlé que jamais.  « L’espèce non inhumaine » est-elle capable encore d’un devoir élémentaire de responsabilité envers elle-même ?

 

 

Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 232 p., 18 €

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Le revenu universel n’en finit pas de gagner en audience : serait-il l’outil de transition approprié pour remédier à l’érosion continue de notre « modèle social » voire pour assurer une « organisation plus intelligente des richesses » ? Les philosophes Michel Lepesan et Baptiste Mylondo ont réuni une anthologie de textes fondateurs qui retrace l’évolution d’une idée dont l’heure semble venue…

 

 

Le « revenu universel » est une vieille idée qui balaie large, de droite à gauche de « l’échiquier politique » : à chaque échéance électorale, elle suscite désormais un tsunami éditorial qui n’en obscurcit que davantage l’enjeu dans une nuée épaisse d’encre, de verbiages, de surenchères de marketing électoraliste et d’« éléments de langage » recouvrant des stratégies politiques plus ou moins antagonistes.

De quoi s’agit-il au juste ? Le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB, fondé en mars 2013) définit ainsi le principe d’une allocation inconditionnelle garante d’un « droit de vivre » et couvrant les besoins vitaux de chacun comme un « droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. »

Philosophes avant tout, Michel Lepesant et Baptiste Mylondo entendent éclaircir le débat par une anthologie historique qui donne la parole davantage aux… philosophes qu’aux « économistes » dont le présumé « savoir » érigé en religion a creusé la fosse commune d’un endettement collectif insoutenable tout en perpétuant une abyssale ignorance de ce qui fonde la prospérité des nations – à moins qu’il ne s’agisse de « faire l’œuvre de Dieu » en jouant le sort de l’espèce au casino… Mais… est-il « raisonnable » de « donner de l’argent aux gens » jusque pour qu’ils aient le « droit de vivre » ?

 

Le droit de vivre…

 

L’ idée d’un « droit à la vie » a été formulée pour la première fois par l’humaniste chrétien Thomas Moore (1478-1535), le parfait contemporain de la révolution agraire des enclosures qui a « désagrégé la société rurale traditionnelle anglaise » : il imaginait dans L’Utopie (1516) une île où chacun serait assuré de sa subsistance sans dépendre de son travail. Cette garantie ne va pas sans une contribution au bien-être collectif, assurée par six heures quotidiennes vouées à l’agriculture. Tout comme Tommaso Campanella (1568-1639), il décrivait ce que pourrait être une cité idéale – les deux concepteurs de l’anthologie rappellent les deux interprétations possibles du terme « utopie » : ce qui n’a pas eu lieu (u-topia) ou « ce qui est le lieu du bonheur » (eu-topia)…

Le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809) plaidait dans La Justice agraire (1796) pour une dotation inconditionnelle issue des ressources naturelles et de la terre : « Tout propriétaire de terre cultivée doit à la communauté une rente agricole du fait de la terre qu’il possède. »

Charles Fourrier (1772-1837) dans sa Lettre au Grand Juge, a l’intuition d’un « minimum décent », versé aux plus pauvres « sous la seule forme de prestations en nature » : « Dès que le peuple jouira constamment de l’aisance et d’un minimum décent, toutes les sources de la discorde seront taries ou réduites à très peu de choses. »

Dans Le Monde qui pourrait être (1918), le philosophe et mathématicien Bertrand Russell (1872-1970), « socialiste » anglais, estime qu’il « faut assurer à chacun, qu’il travaille ou non, un modeste revenu, suffisant pour le strict nécessaire » ainsi qu’un « revenu plus grand, dont l’importance dépendrait de la somme des biens produits », attribué à ceux qui « veulent bien s’employer à un travail que la collectivité juge utile ».

Michel Lepesan et Baptiste Mylondo rendent justice au perpétuel grand oublié de toutes les contributions prétendant retracer l’histoire du revenu universel : l’ancien député radical-socialiste français Jacques Duboin (1878-1976) dont l’abondante œuvre journalistique et livresque rappelait l’évidence que « lorsqu’il y en a assez alors il est absolument injuste que ça ne soit pas pour tout le monde ».

L’éphémère sous-Secrétaire d’Etat au Trésor d’Aristide Briand (1862-1932) prônait une simplification de l’économie dans la logique des circuits courts afin d’organiser directement une « adéquation entre production et consommation ». Cela suppose « l’abolition du capital et du salariat » ainsi que la « réduction de l’argent à sa seule fonction comptable » par une « monnaie distributive ne circulant pas mais fondant dès sa première utilisation pour empêcher tout placement spéculatif ».

Entre les deux guerres (et après…) il a préconisé un « revenu social » rendu possible par la « grande relève » de la productivité machiniste : « L’homme possède le droit à la vie, car il le tient des lois de la nature. Il a donc droit à sa part dans les richesses du monde. Grâce à son travail, il pouvait se procurer cette part et ainsi gagner sa vie. Il le pourra désormais de moins en moins, car son travail est progressivement éliminé par un gigantesque appareil de production qui rend tous les jours le labeur humain moins nécessaire. Cependant les progrès techniques qui se succèdent, en libérant de plus en plus l’homme de ses occupations matérielles ne doivent pas le priver des biens créés sous prétexte que son travail n’a pas été nécessaire. En effet, si l’homme est dénué des moyens d’existence, son droit à la vie devient un leurre. »

Aussi, si « les droits politiques ne suffisent plus pour assurer la liberté des hommes », pourquoi ne pas leur donner de quoi vivre en complétant les droits de l’homme par des droits économiques « concrétisés par un revenu social du berceau au tombeau » ?

Ce revenu social « dissocie ainsi le travail et sa rémunération puisque le travail de l’homme, conjugué avec celui de la machine, fournit un rendement qui n’est plus proportionnel ni à la peine ni à l’effort du travailleur. En distribuant aux consommateurs, sous forme de revenu social, la contre-valeur des biens mis en vente, la population aurait ainsi les moyens d’acquérir tout ce qui a été produit » (Les Yeux ouverts, 1955).

 

 

Un nouveau pilier du système de protection sociale ?

 

 

Pour ces défenseurs actuels, ce principe d’un « droit à vivre » pourrait répondre tout à la fois à l’essoufflement de notre système de protection sociale fondée sur une norme de « plein-emploi » révolue alors que le loup numérique est entré dans la bergerie de la société du «travail », à la précarisation de la condition salariale et à l’incohérence d’un empilement pour le moins illisible de dispositifs inquisiteurs d’aides conditionnelles qui dissuade nombre de  « bénéficiaires » potentiellement éligibles de les demander …

La protection sociale s’est construite autour du salariat et les droits sont attachés au statut de salarié. Mais ce système s’essouffle avec l’exacerbation d’un chômage de masse structurel dans une société exponentielle où le travail se fait intermittent, indépendant, aléatoire voire gratuit…

Cette « utopie réaliste » constituerait l’amortisseur social capable d’absorber le « choc historique » frappant un nombre croissant de perdants de l’automatisation, lors du passage de la société industrielle à une économie numérique « ubérisée » dont les seules innovations avérées (fiscales et financières pour se soustraite aux dépenses sociales et à l’impôt) épuisent les ressources communes …

Des millions de vies, rendues « inutiles » par « l’ubérisation », pourraient-elles retrouver ainsi une marge de survie voire d’autonomie grâce à ce filet de sécurité leur permettant d’apporter une contribution positive à la société par une activité librement choisie?

Car enfin, plutôt que de demander à une personne de travailler pour un salaire, ne vaudrait-il pas mieux lui accorder un revenu universel afin qu’elle puisse… travailler et devenir créatrice de richesse sociale en-dehors d’un emploi salarié en vue de raréfaction ? La « création d’emplois » peut-elle être considérée encore comme une fin en soi, à en juger le nombre d’emplois inutiles voire nuisibles qui plombent la santé économique de nos sociétés voire la santé publique ?

Les partisans du revenu universel le tiennent pour un nouveau pilier de notre système de protection sociale qui procure à chacun une autonomie accrue pour « s’émanciper et se réaliser en tant que travailleur, citoyen et individu ».

Versé à tous, il n’est plus lié à une situation d’exclusion mais traduit une reconnaissance comme « membre de la communauté ». Ce droit émancipateur permettrait d’en finir avec la stigmatisation des « sans-emploi », à la rhétorique de « l’assistanat » comme à la tragédie du non-recours au droit à certains minima sociaux.

Les textes rassemblés par Michel Lepesan et Baptiste Mylondo laissent entrevoir une avancée dans une condition humaine qui s’est jusqu’alors affranchie de l’esclavage puis de la féodalité avant de se retrouver sous le joug de la religion du « travail » de moins en moins salarié – avant que ne se tourne la page du salariat…

Juliette Delcourt, ancienne directrice des cessions de droits chez Delcourt, et Bertrand Bernard chez Hachette Supérieur ont relevé, lors de la dernière effervescence électoraliste autour du revenu universel, le défi d’accompagner cette « révolution copernicienne » concernant les changements majeurs du mode de travail et les manières de faire société. En créant les éditions du Détour, ils assument leur part du renouvellement des sciences humaines et de la pensée critique : ce premier jalon posé dans l’intelligibilité du monde par une maison indépendante et engagée retisse un fil commun voire éveille de quoi revivifier un « potentiel de vie commune ».

Jusqu’alors, le « paradigme dominant » empêchait de penser le monde qui vient comme il empêche de le créer. Cette anthologie permet précisément de (re)penser le revenu universel comme un outil de transition conjuguant efficacité et équité, voire même comme le « prochain modèle économique de l’humanité » qui nous ferait passer d’une société de précarité subie à une société de mobilité vraiment choisie.

 

La double mesure d’un revenu minimum et d’un revenu maximum

 

Dans un monde-là, l’instauration d’un tel revenu supposerait aussi d’en finir avec « l’optimisation fiscale » permettant de se soustraire aux obligations de solidarité minimales et ne pourrait être envisagée qu’avec un plafonnement des hauts revenus (un « revenu maximum autorisé ») ainsi que le rappelle Alain Caillé : « (…) le combat prioritaire à mener aujourd’hui (…) passe par le couplage de la lutte contre la logique de la démesure – les puissances de l’illimitation libérées par l’explosion du capitalisme spéculatif – avec la lutte contre l’explosion des inégalités (…) La quasi-totalité des problèmes qui se posent (…) renvoie systématiquement à la question des limites qu’il nous faut définir et imposer aux forces de la démesure, de l’hubris, si nous voulons que notre monde reste humain et habitable. »

Sortir une population de la pauvreté suppose une fiscalité plus « raisonnable » des revenus élevés, une « solidarité » effective élargie à ceux qui jusqu’alors se « distinguent » par une propension flagrante à s’en exonérer (« que chacun contribue selon ses moyens »…) ainsi qu’une articulation de la question sociale des inégalités à l’enjeu écologique de la soutenabilité…

Il s’agit bien de décider dans quelle société nous voulons vivre afin de pouvoir impulser le mouvement plutôt que de le subir. Les incertitudes quant au financement du revenu universel pourraient être résolues par sa mise en œuvre progressive avec les ajustements qui s’imposent – autant partir du principe pour dégager graduellement des marges de financement… Ainsi peut-être retrouverions-nous la pleine conscience de ce qui nous fonde comme civilisation encore soutenable et habitable. En grande maison commune aux cigales et aux fourmis ?

 

Michel Lepesan et Baptiste Mylondo, Inconditionnel – Anthologie du revenu universel, éditions du Détour, 256 p., 19 €

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Quelle folle dynamique décomplexée détruit systématiquement, brique après brique, le « modèle français de solidarité » au profit d’un chacun-pour-soi qui a tout d’une débandade ? Le politologue Thomas Guenolé appelle Antisocial ce « processus politique de destruction ».

 

C’est l’histoire d’un puissant « mouvement en marche arrière » qui s’attaque à l’édifice fragile d’un siècle d’avancées sociales et nous entraîne vers le fond. Dans le grand désordre mondial qu’il orchestre, l’histoire bégaie et recule au lieu d’avancer.

Le politologue Thomas Guenolé (IRIS) choisit de nous la conter, en incipit, à la manière du pasteur Martin Niemöller (1892-1984), rescapé des camps de la mort et auteur d’un inoubliable poème : « Lorsque les droits des chômeurs sont attaqués, vous ne vous mobilisez pas, vous qui n’êtes pas chômeur », etc

Et lorsque l’offensive contre nos droits à tous devient totale, « ce chacun-pour-soi général conduit à l’échec, encore et encore, de tout mouvement social et politique visant à défendre nos droits ».

Thomas Guenolé nomme « Antisocial » ce qu’Aristote appelait « oligarchie » : « le gouvernement de la cité au bénéfice d’une minorité, au détriment de la majorité ».

Il rappelle que sa finalité est « d’accaparer le maximum de ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population ». Et parce qu’il est incapable de s’arrêter, ce « projet antisocial, rétrograde et oligarchiste » menace tous ceux qui ne font pas partie des 10% les plus riches de la planète :

« Son programme consiste à supprimer le contrôle des prix des biens et services de première nécessité pour que cette consommation captive assure une rente à de grands groupes privés organisés en cartels ; à baisser les protections et les droits sociaux de la population active pour la contraindre à des conditions de travail plus dures ; à baisser les dépenses de solidarité sociale, pour forcer ses bénéficiaires à payer eux-mêmes ces services à de grandes firmes privées (s’ils le peuvent) ; à baisser les prélèvements obligatoires sur les plus fortunés, tandis qu’augmentent ceux sur les classes moyennes ou populaires ; à baisser le niveau de contrôle des Etats sur les activités des grandes firmes financières, ce qui accroît leurs perspectives de profit mais rend les krachs financiers plus graves et plus fréquents ; et à vendre les entreprises publiques, voire les biens communs, à de grandes firmes et à de grandes fortunes, renforçant dès lors leur position de rentières. »

C’est ainsi que, de reculade en régression, « les perdants du projet antisocial deviennent majoritaires dans la population »…

 

Le nouveau catéchisme antisocial

 

Un matraquage médiatique incessant fait entrer dans les esprits du plus grand nombre que l’idéologie oligarchiste a la force d’une vérité révélée : « Ainsi les médias audiovisuels dominants aboutissent-ils à la diffusion en boucle d’un véritable catéchisme antisocial. »

C’est ainsi que le « droit au travail » proclamé par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a été dénaturé en « système massif d’oppression et de culpabilisation des chômeurs ». C’est ainsi que le devoir qu’a l’Etat de créer du travail pour tous a été dénaturé pour devenir le « devoir qu’a le chômeur de chercher du travail sous la surveillance de l’Etat ». Et que l’on aboutit à la politique actuelle des pouvoirs publics face au chômage avec l’indemnisation financière des chômeurs, « assortie d’un contrôle administratif de plus en plus proche du harcèlement moral pour faire peser sur eux la culpabilité de leur situation »…

Ajoutons « l’effarant projet de démantèlement des droits des salariés », de « destruction du mouvement syndical », la non moins effarante « dynamique d’appauvrissement des seniors » accompagné d’une « propagande destinée à légitimer le recul de nos droits à la retraite ».

 

Battre « en retraite »…

 

Repousser l’âge de départ à la retraite et allonger la durée de cotisation requise à l’aide d’arguments fallacieux, n’est-ce pas une façon de « faire baisser les pensions pour des millions de Français, via des objectifs inatteignables de durée d’activité fixés comme conditions d’accès à la retraite à taux plein » ?

Thomas Guenolé voit là un « sommet de l’approche antisociale » : « L’impossibilité pour des millions de Français d’atteindre le taux plein est transformée en motif pour baisser encore plus leur pension »… Et ce n’est pas tout : « A côté de nos retraites par répartition fondées sur la solidarité intergénérationnelle, la réforme de 2003 crée également un plan d’épargne retraite privé, partiellement exonéré d’impôts. L’exonération fiscale signifie qu’il est subventionné par l’argent de nos impôts, alors que – par définition – il est réservé à ceux ayant les moyens de réaliser cette épargne : c’est donc de la redistribution des richesses à l’envers. »

N’est-ce pas ainsi que l’on ressuscite « sous forme embryonnaire le système de retraites privé et par capitalisation, fondé sur le chacun pour soi, qui prévalait en France de 1910 jusqu’à la création de la Sécurité sociale moderne » ?

Retraite, Santé ou Education, rien n’échappe à l’avidité de ces firmes financières dont « le lobbying intense vise à récupérer sous forme de marché des flux financiers aujourd’hui gérés sous forme sociale et solidaire »… C’est ainsi que se multiplieront des réformes « pour encourager les plans d’épargne retraite privés en même temps que les conditions d’accès aux retraites de la Sécurité sociale, elles, seront encore dégradées »…

Et voilà tout notre édifice civilisationnel gobé par le trou noir des « marchés » à l’affût de matière à spéculation : « Les grandes firmes financières cherchent à s’approprier les activités potentiellement rentables de l’Etat. Elles sont notamment friandes de grands services publics arrivés à maturité, et pour cause : les infrastructures existent déjà ; la vaste population d’usagers constitue d’avance une clientèle de facto captive ; en outre, les capitaux à mobiliser pour se porter acquéreur sont si élevés que la privatisation aboutira nécessairement à la création d’un oligopole, qui verra ainsi une poignée de grandes sociétés s’entendre pour se partager le marché. »

Observant la dynamique systématique de démantèlement des services publics au profit des intérêts privés et la non moins irrésistible dynamique d’aggravation des inégalités, Thomas Guenolé estime indispensable de « dissiper une grande fiction : non, l’Union européenne d’aujourd’hui n’est pas au service de l’idéal européen de fraternité des peuples »…

Bien au contraire, elle est « machine à trahir cet idéal, au service de l’intérêt des grandes firmes »…

Dans ce grand désordre mondial, l’argent détourné par « l’optimisation fiscale » fait cruellement défaut pour le financement des biens collectifs. Il alourdit le fardeau de tous ceux qui ne peuvent se soustraire à l’impôt – et viole l’intérêt général : « Ce qui est déterminant, c’est tout simplement le choix que fait chaque personne fortunée d’accepter son devoir de contribuer, via l’impôt, à la bonne marche du pays qui lui a permis de créer ou de garder sa fortune ; ou au contraire de devenir un déserteur fiscal par calcul strictement individualiste. Agir de la sorte fait de ces déserteurs fiscaux ce que la science économique appelle des « passagers clandestins » : c’est-à-dire des acteurs économiques qui profitent d’avantages sans payer les contreparties prévues. »

Ainsi, les plus riches profitent des biens communs sans en payer le prix par divers outils institutionnalisés dont les « paradis fiscaux ».

Le moyen d’en sortir ? Thomas Guenolé en appelle à une « grève de blocage du pays » afin que les « pouvoirs en place soient contraints d’abandonner leur projet de réforme antisociale ou de concéder de nouvelles avancées sociales au bénéfice du plus grand nombre »… Mais quelle « énergie citoyenne » non vampirisée sera à ce rendez-vous ?

Et si justement les pires ennemis de ce système étaient ceux de l’intérieur dont la cupidité et les excès minent les fondements de sa prétendue légitimité ? En s’obstinant à ne créer de la valeur que pour leur seul profit, lequel exclut la variable humaine, ne s’exposeront-ils pas à un retour de flamme ?

Ce système de fraude généralisée s’effondrera-t-il par la montée des exaspérations et la multiplication des conflits de répartition qu’il ne cesse de susciter ? Cela adviendra-t-il lorsqu’il ne sera plus possible de rester aussi révérencieux à l’égard des fortunes fondées sur ce « triomphe de la cupidité » sans limites érigé en loi d’une « science économique » sans conscience ?

De même qu’un casino ne peut pas faire que des heureux gagnants, il ne peut pas davantage satisfaire indéfiniment l’avidité des mêmes au détriment de tous les autres.

En 1927, Sigmund Freud écrivait dans L’Avenir d’une illusion : « Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un si grand nombre de ses membres et les pousse à la rébellion n’a pas d’espoir de se maintenir durablement, et d’ailleurs ne le mérite pas. »

D’une guerre à l’autre, on peut s’accommoder de la même histoire, s’y résigner ou s’en indigner – on peut aussi la réécrire autrement que selon l’implacable ligne de « partage » ( !) entre une poignée de gagnants et une multitude de perdants d’une « mondialisation malheureuse » sans boussole éthique…

Thomas Guenolé, Antisocial – la guerre sociale est déclarée, Plon, « Tribune libre », 280 p., 17,90 €

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La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

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Jacques Ellul (1912-1994) a été l’un des précurseurs de l’écologie politique. S’il n’a pas consacré d’ouvrage spécifique au travail, ce thème court le long de son œuvre et de ses articles. Les éditions de La Table Ronde publient un florilège de ces derniers, parus entre 1966 et 1984, ainsi qu’un cours donné à l’Institut des Sciences politiques de Bordeaux.

 

La nécessité de travailler pour vivre remonterait-elle à l’avènement de l’homo faber ou à la première coupure d’avec la nature, avec l’apparition de l’agriculture au néolithique ? Le juriste , moraliste et théologien Jacques Ellul, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, ne pense pas que le travail soit consubstantiel à l’humain – quand bien même la « culture du travail » s’est inviscérée à la nature humaine : longtemps déconsidéré comme une vile activité de survie dans l’histoire des civilisations, il est devenu « facteur de production » et valeur centrale justifiant la distribution de revenus et de statuts dans la société bourgeoise où il connaît son sacre.

Ellul tient Karl Marx (1818-1883) pour l’un des principaux responsables de la fétichisation de la « valeur Travail » alors que le « droit au travail » pourrait bien être avantageusement supplanté par un autre « droit de l’homme » plus essentiel – celui d’agir et de créer librement : « Il est vraiment un penseur bourgeois lorsqu’il explique toute l’histoire par le travail, qu’il formule toute la relation de l’homme avec le monde par la voie du travail ; et qu’il évalue toute pensée d’après sa relation avec le travail, et qu’il donne le travail comme source créatrice de la valeur. Quoique ne croyant pas aux valeurs, il assimile le travail au bien, puisqu’il condamne les classes qui ne travaillent pas. Il fut l’un des interprètes les plus cohérents du mythe bourgeois du travail, et parce que socialiste et défenseur de la classe ouvrière, un des agents les plus actifs de pénétration de ce mythe dans cette classe. »

Il aurait pu tout aussi bien citer la célèbre phrase de Proudhon (1809-1865) résumant sobrement la révolution démocratique et sociale issue des événements de février 1848 : « Quel est ton nom, révolution de 1848 ? – Je m’appelle droit au travail »…

Pour Ellul, la « divinisation » de la technique et du travail suppose la « dévaluation de l’homme, l’apparition de l’homme subordonné au travail, et qui n’a d’autre valeur que de travailler », de l’homo erectus à l’homo cyberneticus

Dès 1935, Jacques Ellul voulait créer une contre-société au sein de la société globale et technicienne ainsi qu’en atteste Directives pour un manifeste personnaliste qu’il publie avec Bernard Charbonneau (1910-1996) – il préfigure les grands textes de l’écologie politique que signeront René Dumont, Ivan Illich ou André Gorz dans les seventies.

 

La dévoration du monde

 

La fonction de l’économie est-elle de donner du travail à tout le monde, de créer des emplois pour tous ou bien de produire un maximum de richesses pour tous avec un minimum possible de travail et de ressources naturelles ?

Le penseur dissident de la « société du travail » que la surabondance de biens produits ne se traduit nullement par une abondance générale grâce à une meilleure répartition des richesses – ainsi que les bénéfices d’une productivité augmentée pouvaient le laisser augurer. Parce qu’il y a eu l’invention de la « science économique » pout justifier une répartition toujours plus inégalitaire et l’assujettissement à l’effort laborieux, à l’obligation d’avoir un travail alors qu’il y en a de moins en moins comme il y a de moins en moins de ressources à exploiter : « La Science économique, c’est la gestion de la rareté, de la pénurie. Nous sommes la société qui est, depuis les origines, la plus créatrice de Manque. Bien sûr que nous avons produit massivement des biens industriels, mais en même temps une pénurie de biens naturels, allant maintenant jusqu’à celle de l’air, de l’eau, et des principales matières premières. Il s’agit d’évaluer ce rapport : plus nous travaillons, plus nous épuisons les richesses spontanées de la nature, plus nous voulons aussi consommer des biens toujours davantage complexes et glorifiants. Et plus ceci exige alors de nouvelles forces de travail engagées dans de nouveaux processus de production (…) Nous sommes la première société à avoir tout voué au travail, et celui-ci exigeant toujours plus de matières premières et de consommation, aboutissant, sous une apparente abondance, à l’organisation de la pénurie immédiate ou future (par épuisement du sol et des ressources). »

Ainsi, l’économie se fonde sur une organisation de la rareté – pas d’économie sans travail ni marchandise à vendre et assujettissement à un système productif…

L’auteur du Bluff technologique reproche à notre société technicienne d’avoir « fait subir aux peuples extérieurs » le premier choc de cet excès de travail – à savoir une productivité proprement inhumaine et une non moins inhumaine accélération du temps économique : « C’est là que nous avons détruit les fragiles équilibres économiques qu’ils avaient habilement ménagés (…) Nous sommes arrivés là-dedans comme des bulldozers, saccageant au nom du Travail, de l’Industrie et du Progrès, une sorte de miracle de civilisation étant donné les conditions de vie. L’histoire des hommes était faite d’une modération, parfois d’une défiance, envers le Travail. Nous avons tout changé. Nous sommes devenus les adorateurs du Travail et de nos œuvres… »

Le philosophe chrétien, nourri par L’Ecclésiaste, pose un problème de civilisation – celui de la « dévoration du monde »  pour surproduire l’inutile et poursuivre une inextinguible chimère de croissance où l’écart entre richesse et pauvreté n’en finira pas de s’élargir par la montée en puissance indéfinie de la technique  : « Peut-on multiplier la puissance énergétique à l’infini ? Peut-on substituer à la force limitée une source illimitée d’énergie ? Peut-on faire des œuvres qui consomment finalement les réserves du monde pour excéder par millions ce que l’homme pouvait accomplir ? Certes maintenant, on le peut, dans l’ordre du possible. Mais est-ce dans l’ordre du permis ? »

 

La révolution confisquée…

 

Alors que les machines ne se substituent pas seulement à l’effort physique mais aussi à l’effort mental, la véritable « croissance » ne devrait-elle pas se mesurer en « temps humain économisé », libéré pour l’essentiel ? Les « potentialités positives » de la technique ne devraient-elles pas être orientées « dans le sens unique de la libération de l’homme » ?

Ellul prône « le refus de la croissance à tout prix, la recherche des petites unités de production, des énergies douces, des méthodes souples » aux antipodes d’un « Etat bureaucratique », facteur d’incohérence et de dysfonctionnements à répétition.

Un temps, il envisage la création d’un « vrai mouvement révolutionnaire, sur la base d’un petit groupe d’une quinzaine de personnes, fédérés entre eux et agissant concrètement au plan local selon la formule : « Penser globalement, agir localement »…

L’auteur de L’illusion politique déplore que « le mot même de révolution a été confisqué par les moins capables de la faire parce que les plus conformistes et les plus identifiés au modèle « Etatique-Technique » et l’absence de véritable « volonté révolutionnaire » parce que celle-ci « implique un véritable changement total de l’orientation de la société au lieu d’une simple explosion de haine contre un petit groupe de privilégiés ».

Cette révolution est d’autant moins probable qu’elle suppose « non pas la conquête d’avantages évidents pour les révolutionnaires (pouvoir, bien-être) mais une mise en question en même temps de leur propre vie, de leurs idéaux, des évidences que la société de consommation propose à leur existence » : « La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer »…

La « révolution » consiste-t-elle à sortir de l’économie, de la rareté, de la production et de la loi du profit ?

Alors que se dissipe l’illusion industrielle du travail pour tous, l’heure n’est-elle pas arrivée de l’œuvre pour chacun ?

L’homo demens, héritier de la belle planète bleue, « n’a pas voulu de ce milieu, il a voulu se faire son monde à lui, totalement différent, totalement artificiel ». Dès 1937, Ellul écrivait dans un article intitulé Le sentiment de la nature, un sentiment révolutionnaire : « ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle »…

Dans le dernier chapitre (intitulé « Vers la fin du prolétariat ? ») de Changer de révolution (1982), Ellul préconisait le versement d’un revenu universel comme possible voie d’émancipation et contrepartie de la participation à la richesse collective qui permettrait de ne pas fonder le revenu entièrement sur le travail, ainsi que le rappellent Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul dans leur préface à la réédition des Classes sociales, le cours que le sociologue assurait à l’IEP de Bordeaux dans les années 1960-1970.

Alors que la société ubérisée, noyée dans l’incontinence de ses fictions, n’a plus les moyens d’adhérer à ses mythes de plein emploi, de croissance, de consommation pour tous, d’accumulation au-delà de ce qui peut être dépensé et de prospérité, l’autonomie inédite accordée par la force des choses aux individus, libérés de l’assignation obligatoire à un labeur labellisé en « emploi », pourrait bien leur permettre de relire ou de découvrir la pensée libertaire du pionnier de l’écologie politique Jacques Ellul, dont l’œuvre est unanimement célébrée aux Etats-Unis : les événements lui donnent raison en cette phase de transition secouée de bouleversements telluriques et il pourrait bien devenir enfin prophète en son pays à la faveur du basculement d’époque annoncé qui pourrait rouvrir l’horizon des possibles – ou pas…

Jacques Elull, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? La Table Ronde, collection « La petite vermillon », 254 p., 8,70 €

Jacques Ellul, Les classes sociales, La Table Ronde, 254 p., 8,70 €

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Un anthropologue devenu trader et « économiste » pose la question de notre survie « en régime capitaliste ». Quelle société humaine pourrait encore se prévaloir de la maîtrise absolue de son environnement naturel et culturel comme de sa destinée tout en restant verrouillée en mode pillage des ressources?

 

« Il sera bientôt trop tard » alertent 15 000 chercheurs : l’effondrement civilisationnel est en cours sur notre planète dévastée… Car enfin qu’est-ce qui pourrait encore produire un sursaut de conscience vers le sentiment de notre communauté de destin sur terre alors que les « élites » ont abandonné toute idée d’un « monde commun » ? Et qu’est-ce qui permettrait de la penser encore quand on a réduit l’humain à un « rapport coût-bénéfice » et la société des humains, passée de l’ère industrielle à l’ère du « numérique », à la fiction d’un bilan comptable aussi truqué – forcément truqué – qu’étriqué ?

L’anthropologue Paul Jorion est devenu spécialiste de la formation des prix après une immersion dans la vie des pêcheurs sur l’île de Houat – et bien d’autres chemins de traverse dans la société la plus monétarisée de l’histoire humaine… Son expérience de terrain en 1973 et 1974 lui a permis de constater que le mécanisme de fixation des prix ne doit rien à la rencontre de la loi de l’offre et de la demande mais à un rapport de forces entre acheteurs et vendeurs : « Celui-ci se forme de manière à maintenir indemne l’ordre économique et social une fois que la transaction a eu lieu. Autrement dit, la hiérarchisation de la société est préservée : le pauvre reste aussi pauvre qu’avant que l’échange n’intervienne, et le riche aussi riche. En conséquence, les pauvres paieront davantage que les riches à prestations ou produit égaux »…

 

Esprit d’équipe et esprit de tolérance…

 

Bien plus tard, il  intégre le secteur financier notamment chez Countrywide, une des firmes responsables de la crise des subprimes qu’il voit venir dès 2005 – il perd son job en alertant sa hiérarchie et l’annonce dans son livre, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007). Chez Countrywide, il constate que « la manière dont le modèle mathématique prédisant l’évolution des prix dans l’immobilier avait été conçu lui interdisait de prendre une valeur négative ». Car c’est bien connu dans la phynance créative qui s’emploie à faire monter les arbres jusqu’au ciel : « Personne ne s’était avisé de tester la capacité du modèle à prévoir une baisse du prix du logement, l’opinion selon laquelle le prix de l’immobilier grimpe toujours ayant quasiment acquis dans les esprits le statut de « loi naturelle »…

La faute à Galilée qui voulait enfermer la réalité dans une « modélisation mathématique » ? L’anthropologue n’est nullement étonné du degré de décomposition du système économique  – et il ne lui viendrait jamais à l’esprit de « dire que le système capitaliste dans lequel nous sommes est la forme ultime du développement économique et qu’il a atteint le stade de la perfection ». Il constate juste un « esprit de tolérance à la fraude » érigé en critère d’appartenance au club très fermé des décideurs – ce qui s’appelle un « esprit d’équipe » dont il a fait les frais : « L’individu en question ne fait pas preuve d’esprit d’équipe » est le langage codé utilisé dans ce monde des établissements financiers pour désigner celui qui fait preuve de probité et désapprouve les tentatives de fraude »… Et il ne manque pas de relever l’extrême fragilité du socle de valeurs bien subjectives sur lequel repose l’actuel système de fraude généralisée appelé « civilisation »…

Rien d’étonnant à ce que la pensée de Jorion rencontre la collapsologie (la « science de l’effondrement ») ainsi que le constatent Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais dans leur préface au livre d’entretiens publié chez Fayard après leur rencontre avec l’anthropologue à La Cigale de Nantes : « Penser l’éternelle croissance de l’économie sans tenir compte des limites de l’habitabilité de notre Terre déroge aux lois de la physique, mais aussi à toute prudence politique »…

Si l’économie est bien, par son étymologie, l’organisation de la maison (oiko nomos), comment s’accommoder de la dévastation continue de notre maison commune et la transformation de ses ressources en lignes de crédit au nom de la maximisation des profits de quelques uns qui font subir à tous leurs externalités négatives ?

 

La mise en équation du monde

Après avoir constaté que le passage d’une pensée mythique à une pensée logique ne constitue en rien un « progrès », cette dernière produisant sa propre mythologie indûment baptisée « réalité objective », l’anthropologue devenu penseur de l’effondrement des civilisations décrit ce phénomène de captation du réel et de privation du sens, produite par le capitalisme contemporain et formulée par le « There is no alternative » (TINA) dont on commence à voir la direction indiquée, de désastres écologiques en exclusions massives de populations à qui l’on signifie qu’elles n’ont plus cours – jusqu’à l’énergivore technique de la blockchain, nouveau trou noir creusé dans le réel…

La « pensée économique dominante institue un régime de réalité », désignée le plus souvent par l’expression générique « les marchés » – comme si cette « supposée instance constitue l’horizon même de la vie économique et son unique principe de réalité »… De même, elle présuppose l’existence d’un homo oeconomicus, « un être sans enracinement social, « rationnel » au sens de bassement calculateur, sans attaches et sans engagement vis-à-vis de sa communauté » et donc affranchi de toute solidarité envers ses semblables…

Cette représentation du monde faisant de la cupidité « le moteur d’une société économiquement saine » n’aide guère à la régulation de l’édifice social – elle a provoqué la lente mais inéluctable désintégration du socle vital commun… jusqu’au « grand remplacement » de l’humain par les machines interprétable comme « l’une des manifestations du deuil que l’espèce fait d’ores et déjà d’elle-même »…

Est-il temps encore de « faire réintervenir en force la philia aristotélicienne, cette bonne volonté partagée qui tend à contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos sociétés » ? Et d’instaurer « la gratuité sur l’indispensable », comme Robespierre en avait l’intuition, avant le désastre annoncé ?

Si la mécanisation – et son corollaire l’augmentation de la productivité – est « un bénéfice pour l’humanité toute entière, elle ne doit pas être seulement conçue, comme c’est le cas actuellement, comme une source privatisée de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d’entreprise »…

La prétendue « dématérialisation » de l’économie est menée à tombeau ouvert contre les travailleurs sommés de s’adapter à une « réalité de prédation » travestie en « réalité objective ». Et cette prédation est organisée notamment « grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise, alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice » – l’un devant être minimisé quand l’autre est maximisée…

Pour l’anthropologue, il est temps de faire l’économie de « l’expertise » qui « prétend toujours délivrer un savoir construit et garanti par sa méthode », de passer par pertes et profits un « ultralibéralisme prédateur et élitiste » qui « fait monter le ressentiment » – et de réinvestir la parole politique dans son «  pouvoir d’affronter l’incertain »…

Lors d’une conférence donnée en mars 2016 à l’Institut des sciences avancées de Nantes autour de la notion de collapsologie, Paul Jorion rappelait que nos sociétés sont confrontées à une « combinaison de trois problèmes, constituant un soliton devenu indécomposable : la dégradation et la destruction environnementale, la complexité non maîtrisée, accompagnée du transfert de nos décisions vitales à l’ordinateur ; enfin notre système économique et financier à la dérive, dont nous connaissons les remèdes, mais que les préoccupations court-termistes axées sur le profit de quelques individus puissants interdisent d’appliquer »…

Bref, « l’homo oeconomicus qui confondait la liberté avec le libre exercice de sa cupidité a subi depuis le sort qu’il mérite : la faillite personnelle ». Entraînant celle de ses congénères qui ne se reconnaissaient pas dans cette caricature… Serait-il possible de reconstruire une véritable « économie politique » sur cette faillite-là, telle qu’elle existait avant l’invention de la « science économique » ? Serait-il possible de canaliser les « débordements destructeurs » de notre « comportement colonisateur » selon un modèle s’inspirant d’insectes sociaux comme les termites « si un tel modèle devait s’imposer comme la seule voie de salut immédiate et à long terme » ?

Une « société termite » serait-elle le « prix à payer » pour sortir du bocal d’une société hypermonétarisée (mais bientôt sans cash…) où la sur-accumulation infondée de quelques uns fait rouler la Dette perpétuelle de tous les autres dont elle creuse la tombe?

Peut-on en finir avec l’inversion de la réalité et à la mystification en réparant la courroie qui relie le monétaire et le symbolique à la machinerie folle dévoreuse de mondes qui fait de notre écosystème une marchandise privée échangeable sur « les marchés » et de notre espèce la seule à attenter à sa propre nature ?

Autant de questions dont une anthropologie d’urgence et de combat ne saurait faire l’économie, personne ne pouvant, à l’heure du basculement systémique, se targuer d’être immunisé contre une probable fin de « l’exception humaine »…

Paul Jorion, A quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? Fayard, 180 p., 15 €

 

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Quelle organisation politique serait encore possible pour une « gauche de transformation écologique et sociale » ? Dans un essai d’une placide lucidité, Christophe Aguiton prend acte de l’échec des « expériences de gauche » sur la planète, brosse le panorama des recompositions en cours – et annonce un nouvel âge possible d’une « gauche alternative » pour peu qu’elle sorte du déni de réalité pour produire du commun et de la politisation…

 

 

 

La démocratie peut-elle encore produire un avenir commun ? Voire présenter un visage d’humanité et de justice face à l’ampleur et la persistance du déni de réalité qui l’aveugle ? Face à l’érosion de ses sept piliers (salariat stable, société d’abondance accessible aux masses, protections sociales, scolarité et mobilité sociale ascendante, croyance au « progrès », syndicalisation et démocratie représentative rationnelle), à la décomposition du paysage politique de « la gauche », à la si peu résistible extension du « capitalisme contemporain » et l’intensification de sa « logique de marchandisation généralisée » amenée à se fracasser contre les limites de la planète, « le sentiment domine de ne pas trouver d’issue ni de perspectives »…

C’est désormais bien connu : quand les expériences de « la gauche de gouvernement » ont déçu, quand il n’existe plus de « cadre commun aux mouvements sociaux et citoyens au niveau européen », les réactions « populistes » ont le vent en poupe » – celles qui opposent « le peuple » et « les élites » dans l’imprévisibilité d’un « jeu politique » hautement inflammable…

Comment alors, dans ce « nouveau monde marqué par l’achèvement de la mondialisation néolibérale », la gauche pourrait-elle sortir de l’alternative entre la « conversion au néolibéralisme et la défense des acquis – au risque de survaloriser le passé » ?

Comment « les forces de progrès » pourraient-elles construire un programme politique qui sorte du « dogme de la croissance à tout prix et du productivisme tout en assurant un accès pour tous aux ressources indispensables à la vie » ? Le concept de « gauche » est-il encore opératoire pour porter un impératif d’égalité tant que persiste le déni de réalité systématique tant par les « élites » que par les « institutions » d’une nouvelle réalité marquée par l’aggravation de la pauvreté, l’extension d’un précariat désormais à vie et des logements de moins en moins accessibles, compte tenu du faible niveau de revenus sanctionnant une charge de travail croissante ?

Christophe Aguiton estime qu’un renouveau des partis et des mouvements « à gauche de la social-démocratie » demeure possible dans un monde vidé de sa substance par le « développement sans précédent des marchés financiers »… Certes, pour l’heure, ces marchés « profitent à plein de la libéralisation des échanges et de l’existence de nombreux paradis fiscaux ». Et continuent à faire payer aux peuples un prix exorbitant, bien au-dessus de leurs moyens et de leurs capacités contributives, par les crises à répétition qu’ils génèrent – jusqu’à l’ultime plongeon…

Mais, s’appuyant sur des « expériences de gauche » engagées en Amérique du Sud, en Italie, en Espagne voire… en Grèce ( ?), le militant estime qu’« une course de vitesse est désormais engagée dans de nombreux pays, dont le résultat aura des conséquences majeures pour nos sociétés »… Une course à quoi si ce n’est à la croissance des profits et des inégalités pour gonfler de nouvelles megabulles spéculatives ? Une reconstruction de repères, de savoirs et de convictions est-elle vraiment en cours au sein d’une « gauche de transformation » qui n’en finit pas de se chercher depuis la « parenthèse » de « la rigueur » ouverte en mars 1983 et jamais refermée depuis pour les classes moyennes et populaires ?

 

Produire du commun…

 

Si la conquête de l’Etat ne fait plus rêver « à gauche », Christophe Aguiton recense des pratiques sociales révélant « d’autres manières de rompre avec la logique du profit et la sacralisation de la propriété privée ». Car enfin, « la démocratie ne se limite pas à la délégation de pouvoir et au vote majoritaire »… Mais, s’il est toujours possible de « mobiliser » pour la préservation de certains « acquis » ou contre une « caste », il est moins aisé de se rassembler durablement autour d’un « projet » élaboré, compte tenu de la complexification croissante d’un processus civilisationnel qui ne s’en délite pas moins – en raison précisément de cette complexité…

Christophe Aguiton invite à considérer le « bien vivre » comme une « exigence de relation apaisée avec la nature et la société ». Cette conception est susceptible de représenter une « alternative au productivisme », elle affirmerait une priorité du qualitatif sur « l’accumulation de richesses et de biens matériels » et pourrait bien constituer un « principe pour un modèle de développement différent de la simple imitation des standards occidentaux ». L’aspiration aux circuits courts, au recyclage, au partage et à la collaboration engagent-elles les sociétés durablement dans le sens d’une organisation sociale qui ne se réduirait pas au choix entre capitalisme et propriété privée, d’une part, et étatisme de l’autre ?

La montée des « biens communs » (dont ceux de la connaissance) constitue-t-elle une « alternative au capitalisme » et à « l’étatisation de l’économie » ? « Espace d’implication directe des acteurs », ces « biens communs » (dont l’idée est ancienne) constitueraient une approche permettant de « construire une « troisième voie » différente tant du capitalisme que de l’étatisme et à même d’inspirer une « gauche du XXIe siècle » fécondée par de nécessaires émulations coopératives… Christophe Aguiton privilégie cette « auto-organisation de la société en phase avec la logique des biens communs » – un « dernier modèle qui pourrait être qualifié de démocratie radicale »…

Mais il reste à réinventer sur les décombres des luttes passées une « force politique » capable de porter, de nouvelles articulations en nouvelles alliances, un « projet politique commun » susceptible de devenir « le bien commun »…

Il reste à envisager une vision d’un avenir désirable qui ne serait pas obstruée par le mépris social, qui serait la plus partagée possible et qui déboucherait sur l’organisation « horizontale » d’une « société des communs » allant jusqu’à la gestion de l’eau et des ressources naturelles…

Si des forces de « gauche radicale » et d’émancipation devaient l’emporter sur des forces « populistes » lors de prochaines échéances électorales, elles ne pourraient plus guère se payer le luxe d’échouer une fois encore sur une accommodation avec le cours des choses – à moins d’entrouvrir l’antichambre d’une ère pour le moins « post-démocratique »…

De même qu’il ne serait pas davantage envisageable qu’une minorité exerce seule le pouvoir aux dépens d’une majorité et lui dicte sa loi au sein de nos démocraties à bout de souffle, plombées par la défiance, l’uberisation, le désenchantement, la pensée basse voire le ressentiment…

La restauration d’un absolu « de gauche » et de pratiques véritablement « de gauche » susceptibles de raviver le sens du mot suffirait-elle à enrayer enfin le mécanisme infernal d’un piège sans cesse refermé sur les aspirations à une communauté responsable et vivable?

Christophe Aguiton, La gauche du 21e siècle – enquête sur une refondation, La Découverte, 242 p., 17 €

 

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