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Archive for the ‘Économie’ Category

« La modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude »

Georges Balandier

 

Serions-nous entrés à notre insu dans un « temps institutionnel nouveau » ? Trois figures contemporaines du « Prince » (Berlusconi, Trump, Macron) sont le révélateur d’une image qui se précise dans le paysage politique occidental, celle de l’Etat-Entreprise, « nouvelle institution du gouvernement des hommes en mode gouvernance ». Pierre Musso éclaire la « logique paradoxale de la politique saisie par l’Entreprise »…

 

Si la vie politique ressemble à une série télévisée, avec ses « saisons » et ses sempiternels « retours »  de personnages mettant en scène leurs vies publiques et privées inextricablement mêlées et scénarisées par des experts en communication, l’affaire remonte loin, bien avant l’invention de la télévision et des mass medias…

Le philosophe Pierre Musso invite à prendre la mesure de ce glissement progressif, commencé avec le « processus de désymbolisation ouvert par les Lumières et accompli par la Révolution française » vers « l’institution Entreprise ».

Aujourd’hui,  alors que le spectacle est devenu le stade achevé de la politique, la mise en scène du pouvoir se fait sur le mode entrepreneurial, dans la plus parfaite confusion des intérêts privés et publics.

Berlusconi a ouvert la voie en 1994 pour contrer l’opération « Mains propres » de la justice italienne. Homme de la télévision mettant en scène des « corps entreprenants », c’est-à-dire des « corps d’entreprise » incarnant réussite et bonheur, il fut prompt à «répondre » à la crise de la représentation politique avec sa machine à « fictionner » la société et à « ordonner le débat public » avec son imaginaire d’entrepreneur de spectacles de divertissement. L’usine à rêves s’est mise au service d’une aventure politique qui n’en finit pas de faire des émules, quand bien même les « réseaux sociaux » supplantent la néo-télévision…

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso conviait, dans son précédent ouvrage capital, à une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive.

Depuis Saint-Simon, il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » – celle d’une « rationalité technoscientifique érigée en mythe »,  avec la « théâtralisation usinière » qui va avec…

Après avoir interrogé le « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident et « la matrice de la pensée industrialiste ayant servi à l’architecture dogmatique de l’Occident », Pierre Musso met en perspective, sur la longue durée, la mutation profonde du politique en Occident et le « transfert d’hégémonie » qui s’est opéré.

Avec la thermo-industrialisation du monde au XIXe siècle, la communauté a trouvé un « autre lieu de l’Incarnation, précisément par la foi industrialiste dans une institution neuve : l’Entreprise ou l’Usine, juridiquement qualifiée de « personne morale » et incarnée par une nouvelle figure symbolique, celle du chef d’entreprise ».

Les capitaines d’affaires font leur apparition en majesté. Graduellement, l’Entreprise accapare le champ politique au nom de cette « rationalité techno-économique et managériale » hypertrophiée : « Au nom de l’efficacité, le politique se technologise et adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ». La fiction technicienne met son décor en place dans un « applatissement techno-économique et gestionnaire de la société »…

La « référence que prétend incarner BTM » (acronyme pour Berlusconi, Trump, Macron) est la présumée « efficacité de la Nation-entreprise et un Etat-entreprise répondant à l’obligation de « compétitivité » dans la mondialisation économique »… Pour quels résultats en termes de bien-être social ? Utilité et efficacité sont définies socialement dans le cadre d’un imaginaire et d’une représentation du monde à l’oeuvre pour extraire les « ressources » des êtres comme des choses – à commencer par la nature, définie comme un « environnement » sur laquelle s’exerce une puissance exponentielle…

 

L’envers du dé-corps

 

Platon dans Le Politique utilisait la métaphore du royal tisserand pour définir l’art politique qui est « d’entrelacer les différences afin de produire une totalité, à savoir la Cité qui n’est pas un troupeau mais une communauté de citoyens ».

La politique est consubstantielle à la société humaine, quand bien même elle prendrait le masque d’une prétendue « neutralité » ou « objectivité » techniciennes dissolvantes. Si la démocratie s’élabore en Grèce, elle s’invente contre la figure d’un tyran – ou d’un « Prince » tel que Machiavel la décrira en 1513.

Toute notre histoire occidentale se serait-elle usinée dans le recueillement du monastère, ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » ? Là  s’est élaborée une « forme de foi industrialiste » accomplie dans le travail et la technique : Ora et labora

L’Etat ne se constitue en Occident  qu’après la Révolution grégorienne des XIe-XIIe siècles qui introduit la « verticalité de l’Eglise puis de l’Eglise-Etat, comme corpus mysticum, pour fixer la sujétion de tous à la double autorité du Pape et de l’Empereur, à la dualité des pouvoirs spirituel et temporel ». Mais ce corpus mysticum du Christ-roi cède la place au « corps du chef »…

Le terme « usine » apparaît en 1732. Graduellement, cette unité de production remplace le temple et l’industrie prend la place de la religion : elle devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée dans la chrétienneté depuis le XIIe siècle.

La période 1750-1850 réalise la « modernité », lorsque la religion scientiste et industrialiste séculière « s’institutionnalise dans l’Usine devenue cathédrale »…

Avec l’industrialisation accélérée et généralisée, la formation de la grande Entreprise et la Révolution managériale du XXe siècle, la société occidentale se dote d’une « institution toujours plus puissante capable de contester la souveraineté étatique et d’en limiter le rôle : il s’agit de l’Entreprise qui, aujourd’hui, s’allie voire investit l’Etat dans une nouvelle institution hybride, l’Etat-Entreprise »… Cette institution-là serait la résultante d’une « triple convergence anti-étatique entre le dogme managérial, le paradigme cybernétique et le récit néo-libéral sur fond de technicisme exacerbé célébrant l’efficacité, le calcul et la rationalité ».

Puisque la notion d’ « efficacité » fonctionne comme un « dissolvant du symbolique », la figure du leader (« Sujet-représentant un semblable-supérieur des sujets-citoyens ») se désymbolise à mesure que le politique « se technologise, se managénérialise et se psychologise » jusqu’à se réduire à un « appareil de décisions fait de rouages médiatiques et de poulies technocratiques » susceptible de se gripper…

L’Etat se réduit à une « rationalité techno-managériale ». Limité sur un territoire réduit en peau de chagrin, il s’évide au profit de la grande Entreprise s’affirmant comme « nouvelle puissance culturelle et politique, conquérante et sans limite territoriale, productrice de biens et de services, mais aussi d’ hégémonie et de normativité».

Dans sa « bible », Comment devenir riche, Donald Trump, qui fut aussi animateur de télé-réalité, recommande : « Devenez une marque et faites-le savoir »… Mais de quoi au juste est-il la marque et au service de quels intérêts ?

L’actuel locataire de l’Elysée, « venu de la techno-structure étatico-financière », ne se veut-il pas de façon « assumée » la « figure symbolique de la fusion et de la confusion » de l’Etat et de l’Entreprise ? La fabrique des grands récits se déplace de l’Etat vers les « temples de la high tech » et les mirages d’une clinquante et énergivore « start-up nation ».

Portés par les flux d’énergie et de capitaux, « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance ».

Ainsi, une nouvelle organisation, l’Entreprise-Corporation (« et même supercorporation transnationale »), impose sa vision du monde et sa « normativité managériale » tandis que le politique se reformule au-delà de l’Etat-Nation dans des  processus transnationaux…

Mais peut-on gouverner « hors sol » avec la seule mesure des nombres et des « normes managériales d’efficacité et d’efficience » au nom d’une « rationalité ultra-techniciste » et d’une présumée validité universelle d’un modèle mathématique du monde ? Peut-on prétendre mettre la société en pilotage automatique avec des algorithmes, des supercalculateurs et des robots voire s’en remettre à une « intelligence machinique » ?

Peut-on, à l’heure où les « marchés financiers » ont fait la preuve de leur inefficience, concevoir encore un « gouvernement idéal de l’humanité réduit à son administration gestionnaire » et incapable de donner un sens à la destinée commune de l’espèce ? Si le spectre de Saint-Simon, revisité par Hayek et consorts, hante l’Occident depuis les débuts de la grande machinerie industrialiste puis cybernétique, quel autre grand récit alternatif à prétention tout aussi universelle pourrait le faire rentrer dans sa boîte ? Quelle « autorité originaire de droit » pourrait structurer un tout autre « processus sociétal » et faire rentrer un sens dénaturé de « l’efficacité » comme de « l’utilité » dans un cadre éthique ?

Pour l’heure, la littérature de science-fiction s’empare du sujet de la Corpocratie régnante et éclaire les failles d’un « meilleur des mondes » dominé par la technologie, la finance et les fables du marketing politique lançant des nouveaux Princes comme autant de nouvelles marques. L’incendie de Notre-Dame, survenu depuis la parution du livre de Pierre Musso, a révélé que les sujets ne renoncent pas à la symbolisation d’un tiers transcendant. Pas davantage  que les consciences ne se résignent à la disparition des lieux de symbolisation. En cette fin de cycle annoncée par les nouveaux hérauts d’une jeune « science des effondrements », les imaginaires aspirent plus que jamais à leur désincarcération.

Pierre Musso, Le temps de l’Etat-Entreprise – Berlusconi, Trump, Macron, Fayard, 350 p., 23 €

 

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

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Philippe Van Parijs plaide depuis plus de trois décennies pour le versement d’un revenu de base inconditionnel à chacun, au nom de l’égalité des droits et en vertu de son appartenance à l’humanité. Il réitère avec le politologue Yannick Vanderborght ce plaidoyer pour l’instauration d’une sécurité économique de base, garante de l’exercice d’une liberté essentielle : celle, pour chacun, d’oeuvrer à la « réalisation de ses projets de vie »… Et si le revenu de base constituait un vrai récit alternatif ? Celui qui, en réponse au récit dominant , « affectera positivement le capital humain d’une société »?

 

Il arrive, lorsque le brouillard s’épaissit en nuages de cendres par temps de basses eaux, que l’on s’éclaire avec de vieilles idées du passé – histoire de tenter d’entrevoir à nouveau une lueur d’avenir…

Alors que montent les eaux de la « mondialisation », de la grande « transformation digitale » et de « l’intelligence artificielle » qui rompent les digues  et emportent les « emplois », la vieille idée d’un revenu d’existence versé inconditionnellement à tout membre d’une communauté politique, du berceau au tombeau, refait surface à la manière d’une planche de salut.

Certes, l’emploi salariant semble encore la situation de référence dans une « société de statut » en voie de dislocation. Mais la « croissance » économique (« carbonée » ou « décarbonée »…) inlassablement présentée comme le remède par excellence contre le chômage n’est pas au rendez-vous. Et les « évolutions » du droit du travail vers une « société sans statuts » ni cotisations sociales vouée à l’autoexploitation sans limite ni protection de chacun mettent justement en débat le « droit au revenu » hors emploi…

Alors que le « plein emploi » quitte nos sociétés désindustrialisées et « uberisées », le revenu de base pourrait être appelé à devenir l’un des « piliers centraux d’une société libre, dans laquelle la liberté réelle de s’épanouir, par le travail et en dehors du travail, sera équitablement distribuée ».

Lorsqu’une politique de régression, présentée comme une « nécessité économique » voire comme le seul moyen pour une « start-up nation »  de « garder son rang dans la mondialisation », lézarde le socle commun et sape l’armature sociale tout comme l’édifice de « la Dette », l’heure semble venue d’un autre récit et d’une nouvelle fondation sur laquelle les membres d’une communauté pourraient (re)construire une vie digne et décente voire se projeter à nouveau vers un avenir habitable…

Van Parijs et Vanderbogt rappellent l’impérieuse nécessité non pas d’un simple « filet de sécurité » mais  d’un vrai « plancher sur lequel tous peuvent se tenir debout »»…

Ce revenu de base ne constituerait en rien une « décincitation au travail », mais, bien au contraire, une opportunité donnée à chacun de pouvoir enfin travailler selon ses aptitudes et compétences, ses choix et possibilités : « Un revenu de base est là pour faciliter la recherche, par tous, de ce que nous aimons faire et que nous faisons bien, via l’emploi rémunéré ou non »…

 

 

Le revenu de base, une préhistoire…

 

 

Dans son Utopie (1516), Thomas More (1478-1535) interpellait ses contemporains  : « Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d’abord et de périr après ? »

Dix ans plus tard, Jean-Louis Vivès (1492-1540) plaide dans De subventione pauperum  pour un dispositif d’assistance publique et un embryon d’Etat-providence – une « disponibilité au travail » est requise en contrepartie…

Des dispositifs municipaux d’aide aux démunis se mettent en place au XVIe siècle et les Poor Laws (1597-1601) sont promulguées dans l’Angleterre élisabéthaine.

En juin 1793, Robespierre (1758-1794) fait adopter par l’Assemblée constituante une loi sociale affirmant avec force le « droit d’exister » pour chacun – et la nécessaire question des moyens d’existence : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu ». Mais la chute de Robespierre volatilise cette avancée majeure en pur principe repris par Kant (1724-1804) dans sa Métaphysique des moeurs (1797) et Fichte (1762-1814) dans son Etat commercial fermé (1800).

Le quaker Thomas Paine (1737-1809), inspirateur des mouvements révolutionnaires américains et français, rappelle dans son opuscule La Justice agraire en 1796 : « Liberté, égalité, fraternité ne peuvent se réaliser, associées, si inconditionnellement, le minimum de ressources n’est pas garanti à chaque citoyen ». Il propose alors le versement d’une dotation de base de 15 livres sterling à chaque citoyen ayant atteint l’âge de 21 ans « à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés ».

L’année suivante, le pédagogue Thomas Spence (1750-1814) propose dans son pamphlet The Rights of Infants (1797) un revenu dont le financement repose sur la valeur des terrains et immeubles.

Les magistrats de Speenhamland, une bourgade du comté de Berkshire, établissent en 1795 un « dispositif d’allocation en espèces sous conditions de ressources » mais les « élites industrieuses » de la première « révolution industrielle » en cours obtiennent l’abrogation du « droit de vivre » institué par la « loi de Speenhamland » du 6 mai 1795.

Dans la jeune Allemagne victorieuse devenue une grande puissance économique et industrielle, le chancelier Otto von Bismarck (1815-1898) met sur pied, entre 1883 et 1889, « le premier système général d’assurance obligatoire pour les travailleurs, couvrant la maladie, l’invalidité et la retraite, avec une implication active des employeurs et des organisations syndicales dans sa gestion » – reconnaissant ainsi la protection sociale comme l’une des « missions centrales  des Etats modernes ».

Mais à l’heure de la « mondialisation », ceux-ci se retrouvent réduits à des fonctions d’administration de flux, de maintien de l’ordre et de « gestion de la pauvreté » – évacuant  toute question liée à la justice fiscale et sociale… L’Union européenne peut-elle espérer « regagner sa légitimité » auprès de ses « citoyens »… en diminuant leur protection sociale « au nom de la compétitivité » ? Ou bien la notion de « citoyenneté européenne » prendrait-elle du corps avec le versement d’un eurodividende financé par la TVA ?

 

 

Vers une « société de justice » ?

 

 

Rappellant les voies à emprunter pour une société de justice voire d’une démocratie réelle de construction commune et d’émancipation,Van Parijs et Vanderboght soulignent qu’un revenu de base ne servirait pas seulement à « soulager la misère », mais aussi à libérer tous lesmembres d’une communauté : « Ce n’est pas simplement une façon de rendre la vie sur terre tolérable pour les indigents, mais un élement clé d’une société transformée, d’un monde dans lequel nous pouvons nous projeter ».

A la différence des dispositifs existants, ce revenu combine deux inconditionnalités : « Il est inconditionnel au sens où il est universel, non soumis à un test de ressources. Les riches y ont droit au même titre que les pauvres. Et il est inconditionnel au sens où il n’est assorti d’aucune obligation et qu’il nest pas soumis à une exigence de disponibilité à l’emploi. Les chômeurs volontaires n’y ont pas moins droit que les chômeurs involontaires. »

En Alaska comme au Brésil ou en Finlande, le revenu universel a fait l’objet d’expérimentations mesurées qui laissent difficilement augurer de son universalité et de son inconditionnalité. Mais il s’agit bien, que ce soit « par la voie royale ou la porte dérobée », d’aider les individus à « tenir debout et accomplir des projets » porteurs de sens – non d’une incitation à se reposer sur « les autres »…

La « mondialisation » oblige bel et bien à « adhérer à une conception globale de la justice sociale », bien au-delà de l’affaissement de nos Etats-providence aux tuyauteries percées et d’un « monde du travail » sinistré en champs de mines ultraflexibilisées…

Parce qu’elle « constitue une vision d’un monde meilleur », cette utopie « de liberté réelle pour tous », « guidée par une conception crédible d’un futur désirable » et portée par des rêveurs éveillés, conscients du nécessaire dépassement du statu quo, pourrait bien faire basculer une société disloquée dans un avenir soutenable par la force d’une « irréversible évidence » et d’un esprit de « service mutuel ».

 

Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, Le revenu de base inconditionnel – Une proposition radicale, La Découverte, 588 p., 26 €

 

 

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Dans son nouveau livre phare, Serge Audier analyse en historien des idées politiques l’occasion manquée par la gauche pour un véritable « progrès » écologique et social en raison de sa fascination pour le culte de la production et de la croissance l’acculant à toutes les compromissions. Il en résulte une durable et double « logique d’exclusion des populations et d’extraction prédatrice des ressources ». La vie pourrait-elle désormais être détruite sur une planète surexploitée « bien avant que le capitalisme s’étouffe de ses contradictions et de ses impasses » ? Un civisme véritablement « écologique » et « social » voire un « éco-républicanisme conflictuel » et solidariste permettront-ils de réinscrire « durablement » la société dans « une relation non prédatrice vis-à-vis à la fois des êtres humains et du milieu naturel » ?

 

Le capitalisme, qui a tant apporté en termes de « progrès productifs » et de confort, est-il « structurellement destructeur de l’environnement comme de la société » ?

Le philosophe Serge Audier rappelle ses « externalisations » de coûts énormes sur la société et l’environnement et estime légitime de parler de « capitalocène » (plutôt que d’anthropocène »…) pour désigner la phase actuelle « sans précédent de destruction écologique massive et de transformation humaine du globe » qui  va jusqu’à brouiller les frontières entre le « naturel » et « l’artificiel ». L’économie politique que nous subissons est irrémédiablement déconnectée de la nature et ignorante des exigences biologiques de régénération de celle-ci : « le capitalisme est radicalement contre-nature et contre la nature, insoucieux du long terme »…

Son logiciel prédateur semble l’emporter avec son « impératif de jouissance et de performance » sur toute considération d’équité alors même que s’achève sa phase redistributrice et démocratique. C’est l’histoire d’une défaite idéologique et politique que retrace la nouvelle somme érudite et historique de Serge Audier – après La Société écologique et ses ennemis (La Découverte, 2017) qui, déjà, montrait comment une hégémonie industrialiste et productiviste a occulté le souci écologique.

Le concept de productivisme « compris comme la quête illimitée de la production maximale », ne constitue pas seulement un symptôme : il aide à déchiffrer une dimension essentielle de l’industrialisme, indissociable « non seulement du capitalisme, mais aussi de l’histoire même du communisme, du socialisme et d’une très large partie de la gauche ».

 

Le dogme industrialiste

 

L’invention de James Watt (1736-1819) à la source de l’essor de l’industrie mondiale, la machine à vapeur, a été saluée en son temps comme la réalisation de « l’antique fable de Promothée »…

En 1817, le comte de Saint-Simon (1760-1825)  lance la publication de L’Industrie sous le slogan : « Tout pour l’industrie, tout par elle ». Ainsi, constate Audier, la politique devient « la science de la production et l’Etat lui-même a vocation à se transformer en une grande forme d’industrie » – autant dire que la politique est dissoute dans « l’utopie libérale du marché »…

Un  imaginaire culturel et politique hante les « esprits éclairés » : celui de la domination industrielle et technique, d’une exploitation systématique de la planète…

Le saint-simonien Edouard Charton (1807-1890) joue un rôle décisif dans le « culte du progrès » avec le lancement du Magasin pittoresque en 1833, de L’Illustration en 1843 et du Tour du Monde en 1860. Ces périodiques grand public prolongent le programme saint-simonien de « domination scientifique et technique du globe pour le bien de l’humanité »…

Chez Marx (1818-1883) aussi, l’on trouve cette foi dans « l’activité transformatrice prométhéenne de l’homme » et la « domination démiurgique de la nature »…

Au début du XXe siècle, la société de consommation mondiale est en germe à Detroit, avec la conception de la Ford T (1908) qui donne le coup d’envoi d’une production exponentielle et de l’automobilité de masse. En juillet 1916, le président Woodrow Wilson (1856-1924) y fait un discours devant le premier congrès mondial des « vendeurs » annonçant une  société de consommation mondiale.

Le « grand récit progressiste » ne s’éteint nullement par le « gigantesque carnage humain et environnemental » de la Grande Guerre :  l’industrie de guerre s’avère un « puissant vecteur d’industrialisation et de croissance, au point qu’on a pu parler de « keynésianisme militaire » comme une des causes de l’anthropocène ».

La guerre, observe le médecin Agostino Gemelli (1878-1959), est l’occasion d’une « nouvelle logique d’incorporation de l’individu dans un mécanisme collectif, à la fois militaire et industriel » – le  soldat « cesse d’être un homme » pour devenir « la partie d’un tout »…  Le parallèle s’établit entre le soldat-masse et l’ouvrier-masse du capitalisme en évolution vers le taylorisme – désormais « le système devra primer » souligne Taylor (1856-1915) et la chaîne de montage est le pont qui réunit le producteur et le consommateur…

 

L’ouverture du procès de la « croissance »

 

La question de la soutenabilité de cette économie a été posée de bonne heure par une « gauche » dont la conscience écologique ne réduisait pas le « progrès » à une fuite en avant productiviste et sans finalité humaine.

Ainsi, le « présocialiste » Charles Fourrier (1772-1837), l’un des fondateurs de l’économie coopérative, a anticipé dès 1823 dans Sommaire du Traité de l’association domestique agricole ou Attraction  industrielle un « risque majeur pour la planète », du à la « logique dévastatrice du capitalisme industriel ».

La défense de l’environnement a été vivace dans les milieux « progressistes » du XIXe siècle mais elle a été marginalisée par des  « courants » convertis à cet aveuglement productiviste menant à ce « mode de vie mutilant fondé sur l’obsession de l’augmentation de la production et de la consommation » qui transforme les êtres humains en « machines à produire et à consommer ».

Ce glissement des « forces de progrès » vers une « économie de la croissance » constitue la matrice de dépendance à la frénésie productiviste et consumériste – elle fait le lit de notre impuissance actuelle face au « péril écologique ».

Dans l’entre-deux-guerres, le philosophe d’origine russe naturalisé français Nicolas Berdiaff (1874-1948) estime que « l’âge de la technique » se caractérise par le passage de toute l’existence humaine « de l’organique à l’organisation » – et par le passage du monde naturel à un « nouveau monde d’artificialisation généralisée » qui a perdu « le sens de la terre ».  Critiquant le stalinisme, Berdiaff voyait dans le totalitarisme communiste « le miroir grossissant de l’Occident » plus que son antithèse politique…

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) mettent alors en garde contre un « développement exponentiel », cette « dynamique aussi absurde que destructrice de l’humanité et de la nature ».

Aux Etats-Unis, l’urbaniste Lewis Mumford (1895-1990) accompagne les orientations environnementales du New Deal du président Roosevelt (1882-1945). Il prône la sortie de la civilisation du gaspillage et de l’accumulation des déchets ainsi que l’instauration d’une société du partage abolissant « la captation des richesses, des ressources et des sols par une minorité d’intérêts privés ».

Pendant les « trente glorieuses », Ivan Illich (1926-2002) montre que les « machines bureaucratiques et technocratiques » structurent le modèle socio-économique, politique et culturel dominant, depuis l’armée jusqu’à l’enseignement en passant par la médecine, dépossédant ainsi les individus et les communautés de leurs « capacités d’initiative et de leur créativité, donc de leur auto-émancipation ».

Depuis l’alerte lancée par le Club de Rome en 1972, il n’est plus permis d’ignorer que notre mode de vie insoutenable pour l’environnement est « sans avenir à l’échelle de la planète ».

André Gorz (1923-2007)  souligne que « seul un dépassement du capitalisme serait à la hauteur du défi ».

Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994) montre que les « modèles dominants de l’économie (en particulier libéraux) reposent sur des hypothèses scientifiques fausses, porteuses de conséquences sociales et surtout écologiques catastrophiques ». Il préconise  une bio-économie orientée vers « la sage gestion des ressources et le contrôle rationnel de la technologie, dans le respect de la biosphère et des générations à venir ».

Serge Audier appelle de ses voeux une « société écologique » qui  intègrerait « dans son fonctionnement, au nombre de ses objectifs et de ses valeurs cardinales, en plus de la liberté, de l’égalité et de la solidarité sociale, l’impératif d’un respect de la « nature » et de la biodiversité sur le très long terme ».

Car la question écologique requiert un « nouvel imaginaire moral et politique articulant les défis démocratiques, sociaux et environnementaux » comme il requiert un véritable engagement de tous ceux qui se sentent dépossédés du sens de leur vie et de leur présence dans un tel « monde » où l’on suffoque tant de la corruption de l’atmosphère que de celle des consciences.

 

Un déni de réalité persistant

 

Pourtant, le déni de réalité s’exacerbe avec la « contre-révolution dite néo-libérale » dont le dogmatisme « free market » mène à une   nouvelle phase d’accumulation et précipite le monde vers l’abîme en détruisant nombre de contraintes économiques, sociales et environnementales pour exercer son emprise sur une société de marchandisation généralisée et déshumanisée…

La « mondialisation capitaliste » légitime de façon pseudo-scientifique une « surexploitation irresponsable des ressources » et aggrave les dégâts environnementaux jusqu’à la sixième extinction des espèces en jouant d’une économie « immatérielle » aux infrastructures très matérielles, bien plus énergivores et polluantes encore que celles du trafic aérien.

Serge Audier montre que « l’entrée du virtuel dans la vie quotidienne » avive gravement « l’obsession consumériste addictive » et évacue irrémédiablement « l’enjeu écologique et la question de la responsibilité civique vis-à-vis du milieu naturel et des générations futures ».

Pour lui,  « les racines de la crise écologique mondiale, à gauche, se trouvaient au coeur même de la pensée socio-économique qui a structuré une part de son imaginaire, depuis l’industrialisme saint-simonien jusqu’au marxisme » – et la phase terminale d’info-dominance, d’uberisation et de déréalisation actuelles.

Si les dernières stratégies d’un capitalisme fallacieusement reverdi ne semblent abuser que de bonnes âmes environnementalistes toujours prêtes à marcher « pour le climat » mais jamais à sacrifier leurs chères mobilités ( vols intérieurs, charters, bateaux de croisière, yachts, voitures électriques, etc.) ou leurs niches fiscales à la vertu écologique, force est de constater que le génie de « ce système productif » en « révolution permanente » est de trouver sans cesse des sources inédites de profits dans de nouvelles technologies aussi « disruptives » qu’aussitôt addictives , dans les menaces et catastrophes écologiques qu’il provoque, ainsi que dans la raréfaction de la biodiversité (et de l’intelligence de la vie…) qu’il suscite…

Si la « satisfaction des besoins artificiels de quelques uns » se fait « aux dépens des besoins fondamentaux de tous », comment remédier aux conséquences mortifères de l’illimitation et de l’accaparement prédateur de ces « quelques-uns » qui s’affranchissent de toute solidarité envers leurs semblables ?

En dotant les enfants gâtés de l’aliénation consumériste d’un « imaginaire alternatif » afin de leur assigner d’autres « finalités collectives et individuelles » – comme un changement de « paradigme » ou de « système » ?

Le philosophe estime utile de rappeler que le « bien commun » n’est pas « un donné se satisfaisant de postures et de simagrées bon marché de « marcheurs pour le climat », il est le produit d’une réflexion et d’une délibération commune » – d’un engagement… Sa définition constitue un « enjeu de luttes entre groupes antagonistes, entre significations imaginaires sociales, entre idéaux d’une « bonne vie ».

L’urgence écologique suppose aussi un « éco-républicanisme conflictuel » concevant l’homme comme un citoyen éco-vigilant, capable de mobilisation pour plus d’équité et de partage planétaire, plus que comme un « producteur » et un consommateur compulsif de gadgets de plus en plus nuisibles. La « crise écologique » serait-elle aussi civique ? Serait-elle aussi une crise de la conscience humaine au sein d’une post-humanité déracinée par la « digitalisation » illimitée du vivant et sa « mise en données » ?

Serge Audier, L’âge productiviste – hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 970 p., 29 €

 

 

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Les belles machines à rêver font leur retour. La seconde édition du Salon Auto-Moto Classic accueille du 26 au 28 avril au Parc des Expositions de Strasbourg-Wacken plus de 500 véhicules mis en scène et répartis sur 3 halls et 2500 m2. Trois marques notamment sont à l’honneur : Citroën et Bentley pour leur  centenaire et Bugatti qui souffle ses 110 bougies. Créée peu avant les deux précédentes, la marque Delage, d’ores et déjà entrée dans la légende, (re)prend date pour faire son grand retour dans la course en tête…

 

 

L’automobile a longtemps été « l’Objet-Roi » qui pilote la croissance d’une industrie française bien portante, la belle « machine à rêver » qui donne le frisson de ce qu’il reste d’aventure dans une civilisation bien balisée.

La France a connu plus de 400 marques automobiles, certaines plus prestigieuses que d’autres, dont  le souvenir s’est perdu.

Celui de Bugatti rayonne toujours tout en haut de l’affiche grâce aux Enthousiastes Bugatti (EBA, fondés voilà 40 ans déjà…) et au club Bugatti France (basé à Paris) qui exposent plus de 40 modèles pour cette seconde édition d’un Salon qui a conquis plus de 21 000 visiteurs l’année précédente et a été consacré au TOP 4 des manifestations du secteur. La maison de Molsheim Bugatti SAS expose au hall 7 les trois derniers modèles d’exception de son usine à rêves : les Veyron, Divo et Chiron.

« Et parce que Bugatti n’est pas uniquement de l’automobile, des meubles de Carlo Bugatti, le père d’Ettore, et des sculptures de Rembrandt, son frère, sont exposés » annoncent Gérard Burck et Daniel Lapp, respectivement président et chargé de communication des Enthousiastes Bugatti.

Pour le centenaire de Citroën vaillamment affiché au compteur, le club des Chevrons d’Alsace Lorraine met en scène sur plus de 1200 m2 près de 40 modèles iconiques qui ont assuré la renommée de la marque dont la CX Tissier (10 m de long avec 4 roues à l’arrière), le bus Belphégor, une Traction familiale de 8 places sans oublier la réplique exacte d’une voiture de Sébastien Loeb, le parrain de cette seconde édition…

Bien évidemment, la très populaire 2 CV est à l’honneur sous toutes ses coutures – un stand est dédié aux Deux-Pattes de course, dont l’une court actuellement sur le 24h 2 CV de Spa-Francorchamps.

 

Il était une fois Delage

 

Delage survit aussi dans la mémoire collective comme « haute expression de l’élégance française » entre les deux guerres grâce à la passion de quelques inconditionnels.

Créée en 1956 et longtemps présidée par Patrick Delâge, l’arrière-petit-fils du constructeur, l’association « Les Amis de Delage » tient toute sa place au Salon Auto-Moto Classic. Elle regroupe les fidèles de la marque, anciens clients ou passionnés de belles mécaniques afin de perpétuer le souvenir de Louis Delage (1874-1947) et de sa prestigieuse production automobile. La marque Salmson accueillera également le public sur son stand.

Reine Dudragne fait vivre la marque dans le « Grand Est » – et bien au-delà : « Le Salon, c’est l’une des meilleures manières de transmettre le patrimoine industriel français et aussi de recenser des voitures encore existantes… Nous voulons associer les jeunes à la préservation de cette marque, qui demeure synonyme d’excellence, de prestige et d’aristocratie, en leur transmettant le goût de la conservation de ce patrimoine roulant. »

Reine Dudragne ne fait pas seulement rayonner la marque Delage, de rallyes en salons mais la défend aussi : « Si notre activité consiste à mettre la marque en valeur, à recenser et maintenir les voitures Delage en état, nous avons eu à la protéger aussi grâce à un dépôt à l’INPI suite à un procès en déchéance de marque…»

A ce jour, 1500 voitures Delage sont recensées dans le monde – beaucoup le sont en Grande Bretagne, en Australie et aux Etats-Unis. Louis Delage en a produit 32 000 sous son nom et 10 000 encore en concession Delahaye.

Après avoir été essayeur chez Peugeot, l’ingénieur des Arts et Métiers Louis Delage s’installe à son compte en 1905 pour fabriquer des pièces détachées. L’année suivante, il produit sa première voiture, équipée du moteur de Dion. Puis il dessine lui-même tous les éléments des véhicules qui porteraient son nom. Il s’investit très tôt dans la course automobile et remporte en 1911 la Coupe de l’Auto, courue à Boulogne sur 620 km, avant de triompher à Indianapolis en 1914. Privilégiant la compétition et la production de véhicules de luxe, il remporte en 1925 deux Grands Prix. Deux ans plus tard, la société des automobiles Delage est sacrée championne du monde des constructeurs avec son modèle 15 S 8.

Mais la Grande Dépression des années 30 est fatale à nombre de constructeurs automobiles. En 1935, Louis Delage vend une licence de fabrication à Delahaye qui continue à produire des Delage sur sites communs jusqu’en 1954.

Depuis, son oeuvre revit à chaque tour de roue de ses automobiles qui ont traversé le temps jusqu’à notre ère de « transformation digitale » – et dans les projets qu’elle inspire : « Louis Delage disait : « Faire une seule chose  mais bien la faire ». Notre ambition est de respecter ce credo. Ainsi, nous positionnons des jeunes en patrimoine automobile dans notre pays – et espérons le faire bien… ».

 

Le projet Delage

 

Actuellement, Reine Dudragne s’investit dans l’un des objectifs majeurs de l’association :

«  Nous nous sommes lancé un défi technologique et industriel : la restauration ou la reconstruction de certains modèles mythiques et plus particulièrement la Delage V12 Labourdette, la dernière voiture de course produite par Louis Delage. Alors que sa société avait été absorbée par Delahaye, Louis Delage a demandé à Albert Lory de concevoir le moteur d’une nouvelle voiture exceptionnelle : une formule « Sport » pour courir au Grand Prix de l’ACF de 1937. Elle a été accidentée aux essais du Grand Prix à Montlhéry puis réparée et présentée au Salon de l’Auto sur le stand du carrossier Labourdette. Depuis, elle a été à nouveau accidentée et démantelée… Les notes de l’ingénieur Albert Lory sont mises à la disposition des acteurs du projet par son fils Jean. C’est dire que nous avons besoin de sponsors. Cette reconstruction se fait en partenariat notamment avec les Arts et Métiers de Champagne Ardennes et avec Auto Classique Touraine, entreprise du patrimoine vivant (EPV), pour la carrosserie. »

L’ambition ultime, c’est de reprendre le fil d’or de l’histoire du sport automobile en confrontant sur l’autodrome de Linas-Monthéry la Delage V12 reconstruire à ses rivales mythiques d’avant-guerre : Delahaye, Lagonda, Auto Union et autres Mercedes…

Mais comment une jeune femme du métier de la mode et donc familière d’ élégances plus vaporeuses, en vient-elle aux raffinements de l’art du moteur et de la tôle ouvragée ?

En général, la passion se transmet par l’héritage familial ou par les liens du mariage – en l’occurence avec un jeune architecte aventureux et passionné de belles mécaniques d’antan : « Daniel avait une Simca 5 quand je l’avais connu. Il était féru de chevaux et a fait le trajet de Strasbourg à Paris en cheval : du bord de la route, en Champagne, il voit une carcasse qui sert de poulailler. C’est une Citroën C4 de 1929  qu’il négocie aussitôt pour cinquante francs. C’était en 1966 et nous avons fait le rallye Paris-Nice l’année suivante avec ce véhicule reconstruit. Après, nous avons acheté une Renault JM de 1913 avec un capot alligator et vitesses à l’extérieur… Nous nous sommes retrouvés à Paris en proie aux « événements » de mai 1968, en plein rationnement d’essence. Nous sommes rentrés en trois semaines. En 1969, nous avons acheté notre première Delage, une D4, puis un torpédo DI Sport en 1976. Les aléas de la vie nous ont séparés mais en 2007 une nouvelle Delage DI nous emmène en Tunisie jusqu’à Tataouine. Nous avons été aussi au nord de la Finlande, en Corse, en Grèce, en Espagne et au Maroc avec nos Delage. Depuis, j’ai fait la promesse de continuer l’oeuvre de Daniel, et Delage est comme ma seconde famille…»

En un demi-siècle, elle a acquis cinq Delage – dont l’une remise aux bons soins diligents de leur fils – et confectionne les splendides tenues qui vont avec ces rutilantes élégances carrossées d’antan. Ainsi se relient en bonne intelligence, à l’heure de la digitalisation de nos conduites (forcément ultraconnectées…), les savoir-faire d’un art de vivre qui n’abdique rien de son irréductible humanité créatrice.

 

Une fête nationale pour le patrimoine roulant

 

Dimanche 28 avril, la Fédération française des Véhicules d’époque (FFVE) organise pour la troisième année consécutive la Journée nationale des Véhicules d’époque, en partenariat avec Strasbourg Evénements : le cortège des oldies but goldies finit sa course vaillante, entre nostalgie et futur radieux, sur le parking du Salon vers 11h30.

Pari gagnant dès sa première édition, Auto-Moto Classic attend cette année 26 000 visiteurs au fil de ces trois jours qui proposent un véritable rendez-vous pour la filière et une place de marché – une boutique de pièces détachées y est disponible…

Actuellement, 800 000 véhicules d’époque sont répertoriés dans l’hexagone. La voiture ancienne génère un chiffre d’affaires s’élevant entre 3 et 4 milliards d’euros – plus que jamais, elle a beaucoup d’avenir à revendre…

 

Salon Auto-Moto Classic

Du vendredi 26 avril au dimanche 28 avril 2019 de 10h à 19h

Au Parc des Expositions – Strasbourg Wacken

Entrée : 12 €

Paru dans Les Affiches-Moniteur

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Penseur majeur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) se représentait le « Progrès » sous la forme d’un bulldozer dévastant les paysages dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »… Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

 

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige…

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géogagraphie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974…

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins…)  a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

 

Une dynamique d’expansion illimitée

 

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers. »

 

 

En danger de « Progrès »

 

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (…) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. »

Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses  (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés…) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable. Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »…

Voilà cette humanité si longtemps «  en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir…

Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun…), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

 

 

 

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €

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L’âge d’or de l’humanité était-il celui où… l’or ne régnait pas ? Depuis l’abandon du standard or, l’espèce est entrée dans une ère d’incertitude et d’instabilité – celle d’une économie de reconnaissances de dettes impayables… Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce changement d’ère…

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient… La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » – impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise…

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour sauter dans un avion en partance vers le Paraguay – et ne plus jamais réapparaître…

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal… Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports…

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui… Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être… illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux. En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société… Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit –  son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une…

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »…

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres. Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »…

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »…

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939,  un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »…

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »… Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »…

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne. »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » – et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »… Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » – et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »… Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver  le franc »…

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux  juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales – elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle… Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais…

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €

 

 

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Et s’il était temps de nous préparer à l’après-salariat et à l’après-monnaie comme à l’après-pétrole ?

 

Dans un monde livré au totalitarisme marchand, où tout s’achète et se vend, serait-il possible tout de même d’avoir « quelque chose » en échange de… rien ? Par exemple, un revenu pour avoir juste le « droit de vivre », même sans avoir à travailler pour « mériter » ce droit ?

Alors que la page du plein emploi et du salariat semble se tourner, suite aux délocalisations et autres « lois Travail », la vieille idée d’un revenu universel versé inconditionnellement à chacun juste pour garantir son « droit à l’existence » revient en force dans une société fracturée – et en grande souffrance.

Cette idée d’un revenu d’existence, versé sans condition ni contrepartie, de la naissance à la mort, a rejailli de la boite à belles promesses électorales, forcément finançables avec « l’argent des autres », lors de la dernière présidentielle en France…

Elle quitte graduellement le domaine des grands principes pour refaire « débat », en parfait marqueur de nos grandes interrogations contemporaines,dans un monde d’incertitudes croissantes dont les aiguilles s’affolent – et tournent, aux yeux désormais désillés du plus grand nombre, dans un sens contraire aux plus élémentaires des aspirations humaines…

 

 

 

Vers un nouveau « pacte social » ?

 

Le revenu universel sera-t-il le prochain « modèle économique » de l’humanité ? Celui qui assurerait une « organisation plus intelligente des richesses » et redessinerait les contours d’une société plus juste et plus vivable, enfin ?

« Si l’homme est dénué des moyens d’existence, son droit à la vie devient un leurre » rappelait l’ancien ministre Jacques Duboin (1878-1976). Pendant la Grande Dépression de l’entre-deux-guerres, celui qui était alors député de Haute-Savoie plaidait pour l’instauration d’un « revenu social assuré à tous de la naissance à la mort» – il avait l’oreille des décideurs d’alors mais n’a pas été écouté.

Conçu comme une « prestation universelle qui traduit une reconnaissance comme membre de la communauté », ce revenu permet d’accéder à un travail choisi plutôt que subi : plutôt que de demander à une personne de chercher un travail de plus en plus introuvable pour un hypothétique salaire qui donne de moins en moins accès à l’essentiel, ne vaudrait-il pas mieux désormais lui accorder un revenu afin qu’elle puisse enfin… se mettre à travailler ? Simplement, le travail ne serait plus une obligation de survie préalable puisqu’il n’échappe à personne qu’il en faut de moins en moins pour produire toujours plus dans une société qui s’éloigne à grande vitesse de ceux qui la font tourner…

Cette utopie réaliste conjuguerait efficacité et équité. Précisément, elle nous ferait passer d’une société de « précarité subie » à une société de « mobilité choisie » et d’une « société de l’argent » à une « société des talents ».

 

Vers la désargence

 

Comme la transition énergétique, une telle économie suppose toute une préparation, compte tenu de l’inflammable accumulation d’ « avoirs financiers » et d’ « actifs sous gestion », en quête de « rendement » – et en bonne voie de volatilisation…

Paul Ariès imaginait de verser une partie du revenu universel en monnaie nationale, une autre en monnaie locale et une dernière sous forme de droits d’accès aux biens communs afin d’étendre la sphère de la gratuité. Car le droit de vivre décemment passe bien évidemment par le libre accès aux biens et services publics. Et par la gratuité du bon usage de ces services publics « face au renchérissement du mésusage individuel et collectif ».

Pourquoi ne pas aller plus loin dans cette extension de la sphère de la gratuité ? Pourquoi focaliser l’attribution d’un revenu universel garanti sur un versement monétaire ? Si « l’argent est un problème » pour tellement d’humains à qui il manque cruellement, pourquoi continuer à poser la question du bien-être social en termes monétaires ? Pourquoi ne pas sortir de l’échange marchand et envisager une définition plus large du revenu universel ? Pourquoi ne pas aller vers une définition d’un revenu qui ne serait pas que monétaire mais inclurait l’accès gratuit à des biens et services considérés comme relevant d’un « marché » ? Pourquoi ne pas accéder enfin à une société de la désargence pour en finir avec une abstraction fondamentale qui sépare chacun de sa réalité ?

En effet, si le signe monétaire donne accès aux « produits et services »… lorsqu’on en a, il en interdit l’accès lorsqu’on en manque… « L’argent » créé ex nihilo sans son répondant métallique (or et argent physiques) a cessé donc de fonctionner comme lien social et moyen d’accès aux utilités réelles : quand il « manque » alors qu’il ne vaut même plus le métal ni le papier qui lui servaient de support, il est à la source de tous les maux qui affligent la société – et son « manque » les exacerbe de façon exponentielle à mesure que sa « création » nécessite des « connexions » énergivores pour le « miner » en fumeuses « crypto-devises » basées sur… rien mais aggravant nos problèmes énergétiques et environnementaux… Aussi longtemps que l’ « on » pourra l’accaparer, l’accumuler, le thésauriser et spéculer sur la rareté organisée des biens vitaux et sur des différentiels de prix, « l’argent » ne sert qu’à générer des « profits » mal acquis. Il s’affranchit de toute utilité pour n’être qu’un fétiche vide consacrant l’accumulation de « richesses » comme l’unique sens de la vie sur Terre… Une économie soumise à l’obligation de réaliser des profits monétaires les « fera toujours passer avant la justice sociale, l’intérêt national ou environnemental » constatait Jean-Paul Lambert dans sa revue Prosper.

Si « l’argent » est « le problème » et pas la solution facilitant les relations humaines, pourquoi ne pas… en « faire l’économie » ? Pourquoi ne pas se désenvoûter du totem-argent érigé en absurde « fin en soi » contraignant à travailler toujours plus pour gagner… toujours moins puisqu’il n’est même plus possible, en ces temps d’obsolescence accélérée de l’homme, de transformer plus de travail humain en « argent » ?

Il s’agit bien d’inventer la société post-salariale comme celle  de la désargence et de la bienveillance – plutôt que de la surveillance généralisée, de la stigmatisation des « assistés » et de domination. Celle qui permettrait à chacun de devenir créateur de richesse sociale, même hors emploi, en lui donnant un véritable permis de conduire sa vie selon ses besoins véritables et ses possibilités.

L’universalité d’un revenu d’existence garanti prendrait tout son sens par un accès garanti à l’essentiel (dont il ne serait plus possible d’organiser la pénurie… ) et une libération des énergies permettant une bien meilleure distribution des rôles – et des talents libérés de toute contrainte liée à la « fin en soi » économique.

L’urgence est bien là, dans une société reconfigurée par « le numérique », où l’ « on » s’active en coulisses à supprimer « l’argent » en espèces (pièces et billets) – après avoir manipulé les taux d’intérêt à la baisse jusqu’à aboutir à l’abyssale inanité des taux d’intérêt négatifs. L’urgence est de se rappeler que la monnaie n’est rien moins qu’un bien partagé par une collectivité politique et sociale : « la faire disparaître dans son expression « manuelle » est un acte politique de désagrégation sociale » (Didier Marteau, Le Monde du 3 mars 2016).

Une « société sans cash » alliée pour le pire à des taux d’intérêt négatifs spoliant l’épargnant et usant à son encontre d’une forme insidieuse de « répression monétaire » est dénuée de toute pertinence économique – sauf pour certains « intérêts » bien placés dont l’enjeu politique est d’évacuer de leur équation ce fichu « facteur humain » que leurs algorithmes n’intègrent pas… Alors, autant faire aussi l’économie de cette « société sans cash » dévoreuse de vies, d’énergie et de réalité pour aller directement à la « société sans argent » qui ne se fonderait plus sur l’usage de « l’argent » comme instrument de pouvoir et de mesure consacrant les inégalités.

Les malheurs du monde ne sont pas dus à des catastrophes naturelles mais à cet espèce d’envoûtement qui nous sépare de notre réalité vitale tout en détruisant notre socle vital commun.

Dans une « société démocratique et inclusive », il devrait être possible de « débattre » d’une autre vie possible au-delà de « l’argent ». Comme il devrait être possible d’envisager la fin de cette fiction considérant l’humain comme un « animal monétaire » toujours prêt à « se vendre » pour… trois fois rien désormais. Il ne devrait pas être interdit d’envisager la fin d’un « ordre » fondé sur « l’argent » qui « donne à la nécessité d’opérer des profits monétaires l’initiative réelle des lois »…

Ce serait comme envisager l’abolition de la peine de mort économique et sociale dans un monde où il ne serait plus possible de faire mourir les gens de pauvreté…

La démonétisation de l’économie empêcherait enfin « l’argent » de jouer contre les hommes sur une planète surexploitée et dévastée par nos errements prédateurs. Seule une économie de désargence permettrait de réorienter « la politique » vers un « bien commun » qui ne serait pas à la merci de « grands argentiers » aux « intérêts » diamétralement opposés…

Un « monde meilleur » sera techniquement possible quand l’impossibilité de réaliser des « profits » monétaires dans une civilisation a-monétaire suscitera une véritable révolution anthropologique : si le malheur des hommes leur vient de cet « argent » dont ils n’auront jamais assez et qui leur « manquera » toujours, seule une économie de désargence induirait mécaniquement la fin de l’obsolescence programmée, du gaspillage, de la surproduction de gadgets aussi inutiles que nuisibles voire la fin de toute conflictualité avec celle du dogme de la « compétition » et de la « concurrence ».

Sa mise en oeuvre pourrait enfin veiller (et même bien-veiller…) à la préservation d’une « intelligence publique et délibérative » concernant l’orientation de notre société – et à la meilleure façon de « faire société » sans spoliation des uns au « profit » des autres.

Jusqu’alors subsistait encore, tant bien que mal, dans notre « économie de marché », quelque chose que l’on pouvait tenir dans l’absolu pour « hors de prix ». Mais le formatage de « l’homme économique » en machine à « réussir » et éliminer son semblable (pour  devenir « inclus » ou « milliardaire » ?) a graduellement supplanté et évacué la figure humaine. Mais la vraie vie des « vrais gens » n’a rien d’un jeu vidéo ou d’un jeu de guerre. Alors que la « troisième révolution industrielle » a sensiblement réduit la part productive immédiate de l’homme et dévalorisé sa force de travail, alors toutes ces vies « inutiles » ou « inemployables » pourraient bien être rendues à l’essentiel – si des « intérêts contraires » n’entravent pas ce retour au réel… Il n’est pas de société réellement « humaine » qui puisse s’accommoder d’un nombre croissant d’exclus – pas plus qu’elle ne saurait perdurer en mettant « hors jeu » un nombre croissant de ses membres plus ou moins « actifs »..

En finir avec « la Dette » perpétuelle qui ruine le monde suppose d’en finir avec la maladie de « l’argent » qui n’est jamais là où il devrait être et avec certaines fictions mortifères qui perdent de leur empire sur les consciences comme sur le cours des choses. Si elle était bien posée, la question du sens de l’existence ne distinguerait pas seulement ceux qui « ont de l’argent » et ceux qui n’en ont pas. Elle distinguerait tout d’abord pourquoi existe « le sujet » qui se la pose vraiment et pour quoi il existe.

Nous y voilà arrivés, au bord de la falaise de cette Dette qu’aucune Providence ne pourra plus garantir – ni aucun trou noir ne pourra absorber. Son gonflement, jour après jour, questionne, à un souffle de son éclatement, notre capacité et notre désir véritable d’un avenir commun.

 

 

Pour en savoir plus

 

Jacques Duboin, La Grande Relève des Hommes par la Machine,

éditions nouvelles, 1932

La Grande Relève, mensuel de réflexion socio-économique

Prosper, revue à périodicité aléatoire

Gabriel Charmes, Le Revenu universel – vers un nouveau pacte social ?, éditions Transition, 2019

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