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Archive for the ‘Économie’ Category

Le souci écologique bien compris n’engage-t-il pas à en « prendre en compte », une fois pour toutes, aussi bien les êtres humains que les « non-humains » qui composent notre « collectif » terrestre ?

 

Plus rien ne va de soi. Plus aucune ressource exploitable n’est assurée de sa pérénnité sur une planète transformée en déchetterie : ni la qualité de l’air que nous respirons, ni de l’eau que nous sommes supposés boire pour des générations – sans oublier les espèces animales décimées, les forêts qui brûlent et nos sols vitrifiés livrés à une artificialisation galopante… Et pourtant la « technologie verte » d’un éco-enfumage persistant n’en finit pas de faire miroiter encore et encore un paradis toujours plus artificiel sur Terre – forcément plus vert que nature… N’est-il pas question de remplacer les pollinisateurs décimés par les produits phytosanitaires et les ondes électromagnétiques par des drones miniatures programmables pour assouvir l’inextinguible soif de « profit » des uns ?

Au seuil de la sixième extinction, le véritable souci écologique ne consisterait-il pas à «  bien traiter un être » ? Et ce, qu’il s’agisse  d’un humain ou d’un non humain, sur une planète qu’aucune folie ne pourra dévier de sa trajectoire de collision avec la réalité… Le « processus d’écologisation » n’engage-t-il pas à prendre en compte les associations d’êtres qui composent notre « collectif » ?

Philosophe et maîtresse de conférences à l’université Paris Ouest-Nanterre, Emilié Hache rappelle, dans la réédition en poche de son livre paru en 2011, que dans une « communauté écologique responsable »,  il importe de « traiter des non-humains comme des fins et non pas comme des moyens » c’est-à-dire des « produits de consommation alimentaire ». Pourquoi ne pas passer un nouveau contrat en articulant économie et morale pour en finir avec la prédation des terres, des forêts et des vivants ?

Sur quoi au juste se fondent les « formalisations économiques » de ceux qui mettent la planète en lignes d’exploitation ? La morale peut-elle « prendre en charge » ce qui échappe au lancinant et perpétuel calcul d’optimisation – cet incommensurable et cet inestimable qui nous ont été donnés ?

Le mode de développement hyperindustriel d’une partie de la population mondiale pose la question de la surpopulation : si le modèle économique des pays surdéveloppés se répandait partout, la destruction de la planète serait bel et bien consommée :

« Les surpopulations vulnérables deviennent une variable d’ajustement de notre mode de développement jusqu’à considérer les catastrophes qu’elles subissent comme une sorte de régulation naturelle des populations ».

Et pourtant, la dynamique propre à ce « modèle »-là est de s’exporter à tout prix… L’écologie peut-elle compter sur l’armée de réserve de ces « surpopulations vulnérables » ?  Se trouvera-t-il parmi elles comme au sein des « pays riches » des consciences suffisamment inquiètes pour construire  une société de continence énergétique, de frugalité heureuse, de partage et de sobriété consentie avant l’effondrement annoncé ?

 

Une demande d’intelligence collective ?

 

L’idée de « progrès » est-elle encore pertinente et compatible avec la préservation d’une planète livrée à une surexploitation suicidaire ? Pour Emilie Hache, il s’agit de « recommencer à habiter une temporalité dotée d’un futur et d’instaurer la responsabilité morale qui l’accompagne »…

Imprégnée par le pragmatisme de John Dewey (1859-1952), elle rappelle que la « dimension morale d’une démocratie réside dans la participation de publics : le point de rencontre entre la morale et la politique se trouve ici, dans cette autoconstitution d’un public par lui-même, dans le fait que de passif, il devienne actif, seule garantie de vitalité pour une démocratie »…

Comment  « devenir capables ensemble » dans un système si peu capable de résoudre les problèmes qu’il engendre ?  Comment favoriser l’apprentissage d’une « pensée collective » sur un champ de ruines dévasté par la frénésie d’un hédonisme consumériste et d’intérêts oligarchiques à jamais inassouvis ?

Manifestement, « parler d’une cosmopolitique est une façon de prendre en compte le problème posé par la coexistence d’une multiplicité d’êtres »… Le monde commun à habiter ensemble requiert le plus grand nombre possible de bonnes volontés partageant ce sentiment d’urgence en-dehors de toute morale prescriptive. Autant les éclairer sur l’enjeu en formulant la question « en termes de cosmopolitiques », ce qui est une « façon de ralentir » tout en cultivant une manière d’espérance active et empirique…

La grande convergence des  multiples expérimentations en cours, engagée par des scientifiques, des éleveurs, des entrepreneurs, des activistes ou des patients soucieux de se prendre en charge, buissonne en de foisonnants jardins partagés. Fera-t-elle reculer le désert qui avance ?

Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons – propositions pour une écologie pragmatique, La Découverte, 300 p., 11 €

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La seconde édition de « L’Industrie magnifique » réenchantera Strasbourg du 7 au 17 mai 2020 avec sa « double hélice ».  A la source de cette synergie entre le monde de l’entreprise et l’art contemporain, une histoire de ferveur et de passion orchestrée par des « battants », de surcroît « triés sur le volet », sur une musique de  l’entrepreneur et auteur-compositeur Jean Hansmaennel.

 

Au commencement de cette aventure, il y avait comme un « désir d’art et de fabrique ». Peut-être aussi un désir irrépressible de rendre leurs lettres de noblesse à une litanie de mots démonétisés qui ne soudent plus grand chose ni grand monde en ces temps de désenchantement et de régression. Entrepreneur dans l’âme et bâtisseur de possibles, Jean Hansmaennel a aussi le sens du mot juste chevillé au corps. Comme celui d’ « habiter ». Selon Heidegger, habiter ne signifie rien moins que « la manière dont les mortels sont sur la Terre ». Autant que cela se passe en conscience – comme celle d’un « devoir d’humanité » et d’un « fondement de l’être-là humain » mis en actes… Pourquoi ne pas habiter poétiquement notre demeure terrestre, en créateurs assumés de nos vies, de surcroît respectueux de notre environnement ?

Justement, l’ambition du directeur général du groupe immobilier Vivialys est de « permettre au plus grand nombre d’habiter sainement toute la vie » – ce qui suppose une réflexion de longue portée tant sur le choix des matériaux que sur la qualité de l’air intérieur et bien d’autres paramètres intégrés dans cette délicate équation du bien-être et du mieux-vivre ensemble.

Celui qui a placé sa vie sous le signe des trois « E » (« écrire, entreprendre, être utile ») a réalisé le dernier volet de son tryptique inspiré lors d’une réunion débouchant en décembre 2015 sur la création d’un singulier objet culturel à la croisée de l’art et de l’industrie, désormais bel et bien identifié, qui, à l’usage, s’avère durable, duplicable et exportable à souhait.

« L’Industrie magnifique », un grand récit ?

 

Lors de ce brain storming mémorable, Michel Bedez, Dominique Formhals, Vincent Froehlicher, Jean-François Laneluc et lui-même réfléchissaient sur ce désir d’habiter ensemble un territoire et de l’animer.

Ainsi jaillit dans son absolu neurochimique  la formule gagnante d’un alliage précieux – et l’énergie de la double hélice qui propulse Strasbourg et la région selon ce mouvement à trois temps impulsé par Jean Hansmaennel : « Nous voulions créer un événement pour animer Strasbourg,  faire rayonner l’Alsace et faire lien avec le monde… Alors, nous avons trouvé le concept de « L’Industrie magnifique » ! Après un travail relationnel avec les entreprises, les collectivités locales et les artistes, ainsi que la création de l’association pour rassembler les énergies, nous avons lancé l’événement en mai 2018 sur la base du trinôme :  une entreprise mécène, un artiste et une place. L’entreprise fournit la ressource, l’artiste fournit l’oeuvre et la collectivité fournit la place. Ainsi, 24 entreprises alsaciennes, de la TPE à la multinationale, et 24 artistes du monde entier se retrouvaient sur le devant de la scène pour cette première rencontre de l’art et de l’industrie sur la place publique.  Tout était réuni pour ce bonheur urbain. Tout ce que l’art et la coopération entre tous les acteurs de l’opération ont pu générer. Lorsqu’artistes, entrepreneurs et politiques s’écoutent, se parlent et travaillent ensemble, le monde ne peut qu’être meilleur, l’art plus grand et l’industrie magnifique… »

Ainsi se sont usiné les choses selon la règle de l’art et une « paternité collective » au cours de cette concertation germinative . L’étincelle originelle a pris à la manière d’un feu doux – celui de l’esprit de coopération qui pourrait bien embraser les villes de France et d’Europe les unes après les autres en d’autres ferveurs communielles…

Pendant dix jours, 350 000 visiteurs ont visité une bonne vieille capitale à manger  métamorphosée en galerie d’art à ciel ouvert, tout aussi délectable, lors de  la première édition de cet événement porté par l’association Industrie et Territoires que Jean Hansmaennel préside depuis mai 2016 : « Voilà qui fait regarder la ville autrement. On ne peut plus voir la cathédrale de la même façon depuis que le mammouth de Soprema s’y est fait sa place… Et on ne peut pas ne pas penser à l’origine du monde devant le coquillage doré signé Marc Quinn place Gutenberg… «

Combien de visiteurs se sont demandé à quoi pouvait ressembler la place du château au temps de la préhistoire ? Depuis ce temps-là, l’art et l’esprit n’ont-ils pas mené le monde jusqu’à cette poétique collision entre le préhistorique fantasmé et le gothique flamboyant  ?

Si la « transformation usinière » a pris le relais de la transmutation alchimique voire de la « transsubstantation christique », avec l’usine-entreprise comme cathédrale d’une nouvelle religion industrielle, celle-ci compte désormais autant de croyants que de fervents pratiquants, serait-ce dans un monde « globalisé » d’entreprises sans usines et de production délocalisable qui n’en requiert pas moins de l’intelligence à l’oeuvre et du coeur à l’ouvrage… Le mouvement d’expansion lancé à l’embranchement de tous les souffles suit son cours et fait lever pour LIM 2020 ses moissons comme la pâte humaine selon la formule magique originelle .

 

Une fraternité mise en actes

 

Jean Hansmaennel est issu d’une vieille famille de Fegersheim – sa présence est attestée dans les registres depuis 1604 au moins : « Chaque siècle, un Hansmaeenel devenait maire du village. Le dernier, mon grand-père Lucien, un grand résistant, l’a été de 1947 à 1977. Il a créé la zone industrielle. »

Jusqu’à l’âge de dix ans, Jean habite Herbsheim, où sa mère Marthe est institutrice.  Pierre, son père, dirige l’entreprise familiale « Peintures Hansmaennel ». La famille construit sur ses terres originelles en 1972.

Il ressent l’appel de l’écriture dans les volumes de la Bibliothèque rose et verte qu’il dévore, en quête de phrases porteuses de sens et de feu : « Je me souviens particulièrement de la série des Michel et des Compagnons de la Croix rousse. D’autant plus que j’habite Lyon depuis… »

Il décroche un diplôme d’études approfondies en histoire contemporaine et de philosophie ainsi que le diplôme de l’Institut des hautes études européennes – et un brevet d’Etat de ski alpin… Tout en assumant ses états d’âme d’auteur-compositeur-interprète, leader des groupes HSB puis Fred Hamster et les Scotcheurs qui eurent leur moment de célébrité sur la scène locale : « A vingt-cinq ans, j’étais moniteur national de ski et chanteur de rock tendance humoristique. Je commence alors à travailler dans la publicité, notamment avec Roland Anstett avant d’intégrer Havas à Lille où j’ai fait tous les postes, de chef de pub et directeur d’agence à directeur général du réseau. Puis j’ai rejoint le groupe SEB comme directeur de la communication à Lyon, où j’ai gardé mon foyer. »

En 2006, après 14 ans chez SEB, il devient vice-président de Kronenbourg, en charge de la communication, des affaires publiques, du développement durable et du mécenat. Il est aussi président de la Fondation Kronenbourg (2008-2016) sans oublier ses 10 mandats d’administrateur d’organismes professionnels et interprofessionnels ( tels Brasseurs de France, Syndicat des Brasseurs d’Alsace, Entreprise et Prévention, Fondation pour la Recherche en Alcoologie, Institut français de Brasserie-Malterie, ANIA, ARIA, MEDEF)…

Durant cette décennie féconde, il écrit, souvent à l’arraché au cours de ses trajets et dans une tension vers une langue énergétique, dilatatrice de l’être, trois livres publiés au Cherche Midi (« quand j’écris, je me livre »…). Là, il mûrit aussi son grand projet tissé d’interdisciplinarité qui préfigure « l’Industrie Magnifique » – il fait notamment intervenir des compagnies de danse dans les usines de SEB et Kronenbourg…

L’homme-orchestre a  installé une navette entre Lyon (où demeure sa famille), Paris et Strasbourg où l’appellent nombre d’impératifs – trois lieux de vie pour accueillir une ubiquité rétive aux « prisons mobiles » et un triangle magique pour tout à la fois canaliser et désentraver un flux aussi créateur que transformateur de mondes…

Ainsi, la seconde édition de l’Industrie magnifique s’annonce « dans la joie et la bonne humeur » : « 25 entreprises sont déjà mécènes, d’Arte à Würth. Actuellement, on constitue les couples artistes-entreprises. Le travail de création commune continue jusqu’à la mise en espace en septembre. Nous disposons d’un incubateur pour les villes qui veulent déployer « l’Industrie magnifique » chez elles et nous les invitons… L’industrie est magnifique quand elle promeut et élève… »

Assurément, l’industrie pourvoyeuse d’opportunités uniques sur le plan économique et esthétique  tout comme sur le plan social et politique constitue un socle parfait pour s’élever – et élever une société. Mais depuis les avertissements du Club de Rome en 1972 jusqu’aux derniers ouvrages en vogue des « collapsologues » et autres frémissements électoralistes, un point de rupture environnemental voire civilisationnel serait-il atteint ?

Pour le tisserand de possibles qui entrelace les différences pour son Grand Oeuvre, la situation requiert une réinvention constante de tout ce qui se donnait pour acquis : «  Nous avons un rôle d’éveilleurs de conscience. Une croissance équilibrée est possible. La nature nous enseigne beaucoup : nous pouvons lire en elle comme dans un livre. On ne peut pas se contenter de l’exploiter : il faut coopérer avec elle comme nous le faisons entre nous au lieu de nous complaire dans la confrontation. Dieu est moins la cause originelle, l’antériorité fondatrice que la conséquence de nos coopérations entre hommes de bonne volonté, soucieux de nous enrichir de nos différences, et un état d’harmonie à atteindre au bout de cette aventure commune.  C’est une attitude, une fraternité mise en actes. C’est ce qui guide mes engagements professionnels et associatifs. Je suis motivé par la création, c’est mon moteur, et créer ensemble, ça fait un moteur qui mène encore plus loin… »

Faisons un rêve : et si l’urgence environnementale pouvait réellement contribuer à ouvrir sur une économie de la coopération,  voire de la communion et de l’amour plutôt que de la compétitition, de la conflictualité et de la confrontation permanentes qui mènent au capitulisme et au fatalisme ? Ceux qui se sentiraient dépossédés du sens de leur vie et de leur présence au monde ne pourraient-ils pas ainsi revitaliser selon leurs capacités nos sociétés laminées ?

Outre les acteurs de la première édition qui reconduisent leur participation, bien d’autres partagent ce rêve-là et intègrent le prestigieux plateau : « Une quinzaine de nouvelles entreprises nous rejoignent et ce n’est pas fini. Le budget pour la réalisation des oeuvres n’est pas encore connu car la création commence. Il était de 2,5 M€  en 2018. Le budget pour  l’organisation de l’exposition est de 750 000 €. »

S’agissant du casting artistique, de nouveaux créateurs (Christine Colin, Patrick Bastardoz et Vladmir Skoda) rejoignent ceux du millésime 2018 comme Bénédicte Bach (Tanneries Haas), Catherine Gangloff (Menuiserie Monschin) ou Michel Déjean (Meazza).

Depuis septembre 2018, Jean Hansmaennel est président de l’Alliance française. Par ailleurs, il préside les Compagnons de Jeu de Julie Brochen qui joue actuellement Mademoiselle Julie de Strindberg au Théâtre de l’Atelier à Paris. Mais à chaque jour suffit son bonheur… Tissant l’art des possibles comme celui des possibles de l’art, il  déplace les lignes de front comme la fabrique des grands récits et sait que « le réel » s’invente à mesure qu’il s’écrit dans un perpétuel dépassement pour s’atteindre. Car les mots qui vont surgir, selon la phrase de René Char, « savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux » – comme ils savent que  « l’autre est une chance ». Pour peu que les divergences ou le narcissisme des petites différences s’harmonisent en de fraternelles convergences dans un inapaisable réarmement des bonnes volontés et une libération des énergies créatrices s’impatientant de refaire « civilisation » selon une autre « mesure de l’homme ».

 

 

Industriemagnifique.com

 

 

 

 

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Est-il possible de vivre hors cadre, sans argent, sans travail, sans police – ou sans institutions ? Le « vivre sans » suppose un mouvement collectif de désappartenance cohérent et la capacité de penser « à la hauteur de la catastrophe » en cours  tout comme celle de se mobiliser en masse pour une autre forme de vie en commun souhaitable et soutenable, ainsi que le rappelle le philosophe Frédéric Lordon dans un livre d’entretiens avec Félix Boggio Ewanjé-Epée.

 

Serait-il vraiment plus facile « d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme » ?  La Bête nous tiendrait-elle à ce point par le corps et les émotions ? Combien de présumés humains seraient-ils disposés à renoncer à leur confort illusoire pour vivre une vie plus simple et plus frugale, sans faux besoins ni addictions ? Comment penser une alternative « à partir des catégories politiques dont nous héritons » ?  Voire se défaire du « fait institutionnel » ?

Pour le philosophe insurgé, « le point de départ est l’imaginaire » – au-delà de la contestation et de la protestation, « une  politique de transformation » , cela « marche à l’imaginaire »…

Si « le spectacle du capitalisme n’est plus qu’une gigantesque obscénité » et si son fonctionnement se solde par un empoisonnement généralisé à tous les étages du « vivre ensemble », alors le « dégoût éthique » qu’il suscite pourrait bien être un « puissant embrayeur de l’imaginaire contemporain de l’émancipation ».

Cela suppose que les « décrocheurs » qui voudraient « vivre sans » prennent la mesure de leurs véritables intérêts : « être gouverné par l’intérêt est ne pas être à la hauteur de sa propre humanité ».  Etre juste contrarié dans ses petits intérêts de jouissance personnelle ne suffit pas à s’élever à son humanité en puissance…

Mais la forme la plus élémentaire de l’intérêt n’est-elle pas liée à la nécessité de la persévérance dans notre être ?

Seulement, la persistance de cet être-là est menacée et mise à mal par une « force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal de nos institutions » – une force régressive et répressive fort commodément baptisée « néolibéralisme »…

 

Le fait institutionnel

 

Le philosophe rappelle que la politique n’est que « l’interminable histoire des lignes de fuite qui réusissent ou qui foirent – qui foirent d’avoir réussi ».  Une révolution réussie ne donne nullement l’assurance de lendemains meilleurs, si l’on en juge les expériences passées : « Et tout est toujours à recommencer, indéfiniment : fuir ailleurs, dans un nouvel espace lisse… et puis le voir se re-strier. Et devoir fuir à nouveau »…

Lordon rappelle qu’une institution peut être définie comme « tout effet, toute manifestation de la multitude ». Ainsi, « la coutume de se serrer la main droite plutôt que la gauche, par exemple, est une institution »…

Le concept de l’institution n’est donné par aucun « objet institutionnel particulier » mais par « l’affect commun – par tout effet de la puissance de la multitude ». Inutile de chercher l’institutionnel dans le bâtiment, le béton – dans le dur qui dure : il est consubstanciel à toute organisation collective vouée à sa déconcertante durée,, infiniment révocable…

Voilà cette « puissance de la multitude » graduellement privée de ses « anciens points d’investissement » par la si peu résistible avancée du « néolibéralisme » qui semble avoir investi jusqu’à nos émotions : s’en trouvera-t-elle de nouveaux ?

Cette multitude en puissance pourrait-elle créer de « nouveaux regroupements de fait, d’autres systèmes cohérents de partis pris » s’institutionnalisant par exemple en partis de la vie bonne et en institutions justes  ? Peut-on « destituer » pour ré-instituer vers des structures passeuses de justice sociale, vraiment conformes aux voeux et « intérêts » bien compris de tous ?

 

La multitude fait-elle loi ?

 

La lucidité analytique ne va pas sans un certain idéalisme quant à la mobilisation de cette « souveraineté onto-anthropologique » de la multitude – durable, de surcroît : « L’imperium c’est la souveraineté fondamentale du tout sur ses parties, ce par quoi le tout fait autorité, et ceci avant même qu’il soit question d’une organisation interne particulière. L’organisation interne – l’appareillage institutionnel – n’a pas en elle-même les moyens de puissance de ses prétentions normatives. Ces moyens, elle les emprunte nécessairement en dernière analyse au collectif même comme force. La puissance par laquelle les normes normalisent, par laquelle les institutions tiennent leurs sujets, c’est celle de la multitude même – imperium. »

Nécéssité peut-elle faire loi ? Une révolution de palais lessivant certains occupants au profit d’autres fait-elle le bonheur durable d’une communauté nationale ? C’est toute la « malédiction des institutions formelles en tant qu’elles sont des cristallisations de la force du collectif » : elles sont objet d’une « tentation permanente » – celle de la capture par « les groupes particuliers qui veulent soumettre la puissance de la multitude à leurs intérêts propres »…

Serait-ce d’abord une affaire de vision accumulée depuis des siècles ? Il s’agirait alors d’accomoder cette vision séculaire à cette évidence sous nos yeux comme La Lettre volée d’Edgar Poe  : « Nous vivons l’Etat comme une puissance séparée, extérieure et supérieure à nous, alors qu’en dernière analyse l’Etat (le principe de l’Etat) c’est nous – lui n’est qu’un pouvoir. Il est le constitué et nous sommes le constituant (…)  et c’est ça le vrai drame : nous sommes en dernière analyse les auteurs de notre propre aliénation »…

Pourquoi « s’obstiner à parler de désastre climatique et chercher une solution au désastre dans le capitalisme » ?  La contradiction est flagrante : confier, une fois encore, aux responsables et bénéficiaires de la dévastation contemporaine le soin de trouver une « solution », la leur, fût-elle ultime, n’est-ce pas, une fois encore, (re)légitimer le renard en gardien du poulailler ? Lordon l’admet : « il faudra une secousse de magnitude historique pour changer l’état des choses »…

L’histoire des idées est riche en propositions dont celle du « salaire à vie » de Bernard Friot qui permettrait de mettre fin au « chantage à la subsistance », de lever enfin toute menace sur la survie pour accéder à une société plus conforme aux voeux de la multitude : «  c’est la rémunération inconditionnielle de tous, attachée non pas à quelque contribution assignable mais à la personne même, ontologiquement reconnue comme contributrice, indépendamment de toute contribution particulière. Car « être à la société », n’est-ce pas comme « être au monde »  et, « en soi apporter à la société » ?

Si la vision a guidé les concepteurs du moteur à explosion, pourquoi ne guiderait-elle pas les architectes d’un nouvel ordre social vers ce « salaire à vie » ? Mais les passions semblent aller ailleurs que vers « l’abolition de la propriété privée lucrative » préconisée par Friot  et il ne faut pas sous-estimer « les capacités d’accommodation dystopiques » du capitalisme avec sa charge d’organisation sociale accumulée.

La pente est bien longue à remonter, compte tenu de la « division du travail » en vigueur et de notre servitude consentie : « La reddition au marché de tâches à la découpe de plus en plus fine nous transforme en incapables. Et c’est bien le but de la manoeuvre : que nous ne soyons plus capables de rien, pour qu’en aucun cas de besoin nous n’ayons plus que la ressource de recourir à un prestataire marchand »…

La preuve par l’industrie automobile : « L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité »… Le temps d’un jeune énarque et député nommé Jacques Chirac réparant lui-même (pour la galerie…) sa Peugeot 403 est bel et bien révolu…

 

Le problème avec l’argent

 

« L’argent », fût-il de plus en plus « dématérialisé », serait-il devenu notre corps et notre sang voire notre respiration même ?

Manifestement, il asservit au lieu de servir les intérêts de l’espèce présumée humaine : « La violence de l’argent, c’est notre violence, la violence de notre désir, désir acquisitif, pronateur. De ce désir violent, l’argent n’est qu’une mise en forme. Ce qui signifierait que l’argent ôté… resterait la violence désirante. Sans forme. Donc encore plus violente. »

Mais la désargence semble devoir attendre des jours plus inspirés voire une spiritualisation de l’espèce invasive et prédatrice : «  On devrait donc y regarder à deux fois avant de « supprimer l’argent », en tout cas sans réforme préalable de notre régime de désir – car aucune donnée anthropologique n’interdit de concevoir des régimes de désir autres, décentrés de l’acquisition de biens matériels, engagés dans d’autres poursuites ».

Si nos contemporains achètent de l’émotion et du confort en masse, ressentent-ils pour autant le besoin d’acheter du sens voire de la validation de nouvelles institutions et de nouveaux pouvoirs orientés vers la justice sociale?

Si la température monte pour tout le monde, son élévation n’est pas encore assez sensible pour certaines catégories privilégiées et fort éloignées de celles des soutiers qui font tourner les turbines de leur confort en salle des machines :

« La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi « de la planète »…

Mais « l’affect climatique » pourrait-il devenir un « réel opérateur de déplacement », pèsera-t-il assez « dans la balance affective qui pour l’heure soutient le capitalisme ? »

Aucun petit livre vert, rouge ou bleu ne donne le mode d’emploi pour subsituer l’équité sociale à la distribution de la parole et une société véritablement écologique à un système prédateur, ultra-inégalitaire et juste attaché à un dérisoire objectif de « neutralité carbone ».

Si  la sortie du « capitalocène » et du capitulisme semble l’issue la plus improbable à l’impasse écologique, la désaffection envers le « capitalisme vert » n’en constitue pas moins un levier d’action possible pour peu que la mobilisation écologique réintègre le champ de la justice sociale. Pourquoi continuer à faire croître les « profits » du green washing jusqu’à l’abîme qui les absorbera? Pourquoi ne pas mettre fin sans délai à l’écrasement des plus fragiles – des précaires et des dépossédés?  Et tenter enfin le nécessaire point de rencontre entre éthique, équité, économie, écologie et politique?

Frédéric Lordon, Vivre sans ? – Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 304 p., 14 €

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

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Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

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Comment survivre dans un monde en voie de prédation et de privatisation accélérées? Une centaine d’intellectuels et créatifs, précaires ou non,  proposent une manière de « manuel de survie » à tous ceux qui rêveraient de réconcilier justice sociale et sauvegarde de la planète dans un contexte de pillage des biens communs et de pénuries annoncées. Une boîte à outils pour revitaliser la vieille notion de « démocratie » et prendre soin de l’inestimable…

 

Pour « changer la vie », il faudrait déjà être riche… ne serait-ce que d’idées, pour commencer à prendre en mains les changements que l’on voudrait voir advenir quand l’horizon est barré comme une grande falaise noire… La Fondation Copernic rassemble, en un anti-manuel pour le moins « atypique » mais remarquablement bien conçu, le travail et les énergies d’une centaine d’auteurs et autres chercheurs de sens.

Sous-titrée « pour des savoirs résistants », cette somme de synthèses (en économie, sociologie et en « science politique »…) précise son intention de faire fonction de « salon des refusés » comme de « kit intellectuel de survie » afin d’exposer les « connaissances balayées par les bien-pensants » – ces partisans du « grand bond en arrière » qui s’emploient à imposer à tous les autres les lieux communs qui les fondent et assurent leur position comme leur domination…

Non, la planète n’est pas qu’une réserve à exploiter sans limites dans une fuite en avant financière et technologique. Non, la « valeur travail » ne donne pas seule le « droit de vivre » – surtout lorsqu’elle rend malade et tue, à l’heure où un quart des grandes entreprises françaises liquident leur « bureau » et vendent leurs locaux pour louer des flex-offices (Hélène d’Arnicelli, cadre administratif)… Oui, l’accroissement et l’accélération de la masse monétaire appauvrit tous les « individus productifs » au seul profit de « quelques uns » – et le transfert de richesses permanent nourrit la crise permanente… L’Etat sert qui ? Le « capitalisme » peut-il être « écologique » ?

Si la doxa « libérale » actuelle y est remise en cause, ce livre-atelier ne se complaît pas dans la contestation mais propose, au-delà d’un état des lieux des idées disponibles et d’un partage des connaissances, de précieux leviers d’action. Qu’il s’agisse de monnaie, de fiscalité (en particulier « écologique »…), de « dette publique », de « travail », du business de la santé, du fake du « trou de la Sécu » ou des « emplois vacants » voire… des « gilets jaunes », cet atelier des possibles permet de se forger des  convictions. Il révèle l’aspect « subversif » des sciences sociales permettant de démonter un spongiforme corpus d’idées reçues : non, l’ordre des choses n’est pas donné une fois pour toutes, les hiérarchies ne sont pas « naturelles » ou de « droit divin » et peuvent être renversées (des chefs, pourquoi faire ?), les humains ne sont pas des « variables d’ajustement » ou de la « chair à profits », le « marché » ne sait pas « gérer » l’humain ou la nature et il faudra bien rompre avec un productivisme frénétique, etc.

 

Cette étrange insensibilité aux « signes de vie »…

 

Philippe Légé (économiste, université de Picardie) rappelle que « la finance masque temporairement les déséquilibres liées à la montée des inégalités » mais « crée nécessairement des droits en excès sur la richesse future », rendant « l’économie plus instable et les crises plus fréquentes » – surtout lorsqu’elle s’attache à démanteler la protection sociale mise en place à la Libération.

Esther Jeffers (économiste, université de Picardie) et Dominique Plihon (économiste université de Paris-XII) s’attachent à expliquer la monnaie qui crée des « relations sociales et d’appartenance à une société fondée sur des valeurs communes ». Mais voilà : « l’euro, lancé pour compléter le marché unique européen, sans véritable projet social, n’est pas une monnaie à part entière ». Mieux – ou pire : « C’est aussi pour cette raison que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas soumise au contrôle démocratique des élus et poursuit des objectifs qui ne correspondent pas à l’intérêt général »… De fait, trois conditions sont requises pour que la monnaie redevienne une « institution au service de la société »: « la confiance, la garantie souveraine vis-à-vis du système de paiement et une relation étroite avec le système productif pour qu’elle soit favorable au pouvoir d’achat présent ou futur »…

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinson (sociologues, CNRS) s’attachent à une oligarchie prédatrice qui se sert de l’Etat : « La forme instituée de l’Etat, constitué en sage représentant des intérêts de tous les citoyens, permet de masquer l’antagonisme des rapports entre les classes sociales qui le traverse de part en part. A la Libération, le Conseil national de la Résistance (CNR) avait pu imposer, après la collaboration de nombreux patrons avec le pouvoir de Vichy, un Etat-providence qui fait la part belle aux services publics et à la défense de l’intérêt général. Mais, avec la financiarisation et la mondialisation du système capitaliste, le dépeçage de l’Etat par les membres de l’oligarchie est devenu systématique. La fraude fiscale des plus riches représente 100 milliards d’euros, qui manquent chaque année dans les recettes fiscales de Bercy (selon le rapport publié en septembre 2018 par la Fédération Solidaires Finances). Ce chiffre est à mettre en regard du déficit de l’Etat, estimé à 80 milliards d’euros pour 2018. »

Qui se souvient de l’instauration d’un « droit à l’erreur » permettant aux plus aisés de bénéficier d’une « politique d’accompagnement, en toute amitié » ?

Pourquoi si peu de révoltes ? se demandent Julie Le Mazier (politiste, CESSP, Paris-I) et Igor Martinache (sociologue, Paris-Diderot) : « Bien des gens auraient plus intérêt à se révolter qu’à préserver l’ordre social, économique et politique existant. Pourtant, la domination se perpétue sous l’effet de multiples contraintes, et de mécanismes par lesquels elle se rend légitime.  (…) Protester, ça s’apprend. Mais contrairement à beaucoup d’autres activités, cela s’apprend vite, en faisant. »

Mais sera-t-on jamais assez révolté contre la destruction d’une planète vitrifiée en déchetterie ni confinable ni recyclable ?

L’Union européenne fait-elle le bonheur ? interrogent Noëlle Burgi (politiste, université Paris-I) et Pierre Khalfa (économiste). Construite depuis 1986 autour de l’Acte unique sur la « concurrence entre systèmes sociaux et fiscaux », elle a fait le choix de s’appuyer sur les divergences entre Etats afin de « promouvoir une politique de dumping social et fiscal ». Ainsi, « dangereusement insensible à la vraie vie comme aux signes pointant ses dysfonctionnements alarmants, elle sait et nous savons qu’elle doit se réformer en profondeur pour le bien de tous, d’abord pour les populations, ensuite pour sa propre survie »…

 

 

Justice sociale et écologique

 

Marie-Anne Dujarien (sociologue, université de Paris) livre un rappel « utile » à propos de ce qui « travaille » un  corps social  mis à mal : « Le travail est une étrange clé de voûte de notre société car cette catégorie de pensée mêle trois significations : l’action, la production et l’emploi. Or ces trois dimensions, toutes vitales, sont en contradiction dans le capitalisme. Aussi, parler de « travail » sans déplier le mot permet de cacher les tensions à l’oeuvre entre ces trois dimensions ; il est alors plus difficile de penser les transformations profondes et urgentes du travail qu’il nous faut envisager pour faire face aux actuels enjeux de sens, d’écologie et de solidarité. »

Tout comme justice sociale et écologique sont indissociables, transition énergétique et alimentaire doivent aller de pair, compte tenu des « effets délétères du système productiviste agricole sur l’environnement, les bénéfices énormes des industries agroalimentaires au détriment des autres acteurs de la chaîne alimentaire » (Dominique Paturel, INRA, Willy Pelletier (sociologue, université de Picardie) et Arnaud Muyssen (médecin, addictologue, CHR de Lille).

Bref, un autre « modèle économique » s’impose. Tout au bout de la chaîne alimentaire et de la « révolution numérique », quelle est cette « ressource surabondante » prise dans les filets de « la globalisation » dont l’exploitation est assurée de… ne jamais cesser? La réponse se consumait dans la surchauffe des « marchés » et nous regardions ailleurs…

 

Fondation Copernic (sous la direction de), Manuel indocile des sciences sociales – pour des savoirs résistants, La Découverte, 1056 p., 25€

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Le nucléaire peut-il encore être considéré comme une « énergie de transition » crédible ? « La Parisienne Libérée » l’envisage comme un cadavre qui ne peut plus sortir de son cercueil qu’en… s’exportant… « L’atome est loin d’être assuré tous risques » rappelle-t-elle en vigie soucieuse de déchirer le hurlant « silence nucléaire » autour d’une industrie confrontée à une perte généralisée de compétences dont les failles ouvrent un gouffre sous nos pas…

 

Le terme « nucléaire » est-il encore synonyme de « sécurité nationale » ou d’ « indépendance  nationale » ? Jadis proclamé « énergie d’avenir », le nucléaire se retrouve « au coeur » des plus brûlantes interrogations sur l’avenir de nos sociétés thermo-industrielles confrontées tant au prix du pétrole qu’à son épuisement – et à la fin de vie de ses centrales.

Le contexte politique général en Europe cesse d’être favorable à une industrie nucléaire dont les coûts exceptionnels comme les risques tout aussi exceptionnels explosent : depuis les catastrophes de Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), les populations sous haute tension s’inquiètent  des risques d’une politique décidée en leur nom mais contre leurs intérêts et ceux des générations à venir… Celle-ci n’a fait que déplacer, sans la résoudre, la mortifère contradiction d’une dynamique fondée sur une croissance économique et démographique sans limites sur une planète en ébullition dont les ressources énergétiques utilisables sont en voie d’évaporation.

 

Sortir d’un jeu truqué ?

 

« La Parisienne Libérée », chroniqueuse dont les émissions (sur Mediapart, Arrêt sur images, Basta !, youtube, etc.) documentent les risques liées à l’usage de l’énergie nucléaire, donne une vue vertigineuse sur  l’immense étendue d’une irresponsabilité organisée entre Etats et industriels autour du (sur)coût d’un « accident majeur » (pourtant inhérent au « cycle d’exploitation » d’une centrale) qui incombe aux seules populations concernées. Sans oublier « l’entreprise de déréalisation du danger et de légitimation » de cette « irresponsabilité publique » que permet le maniement d’ outils bien commodes comme le chiffrage et les représentations graphiques.

Le danger nucléaire, un « risque négligeable » ? C’est là un « argument d’autorité drapé dans des courbes scientifiques »…

Car enfin, « l’industrie nucléaire nous sert des histoires de jeux de dés censés retomber toujours du bon côté, dans le but d’obtenir sinon notre assentiment, du moins notre silence résigné ».

Mais alors, comment sortir d’une « partie de cartes » dont le lobby de l’atome fixe toutes les règles et dont notre seule certitude est « d’en sortir perdants » ?

Peut-être bien en refusant les approches statistiques, les argumentations chiffrées et en considérerant « une fois pour toutes que le nucléaire n’est pas un risque » : c’est « un danger, une menace permanente, d’essence militaire, lourde et parfaitement refusable, indépendamment de tout seuil ou quantification »…

 

 Le nucléaire, comment ça marche ?

 

« La Parisienne Libérée » démythifie le « génie technologique » autoproclamé et invite à admettre une évidence : « l’atome ne produit pas d’électricité ».

Car « le feu nucléaire se contente de chauffer de l’eau, l’eau chaude se contente de faire tourner des turbines qui produisent de l’électricité, et puis c’est tout »…

Ainsi, une centrale nucléaire « n’est fondamentalement rien d’autre qu’une bouilloire géante reliée à un gros moulin » qui génère en réalité « de l’électricité à eau bouillie »… Mieux – si on peut dire : « un réacteur nucléaire perd les deux tiers de l’énergie qu’il produit, qui se dissipe sous forme de chaleur »…

Ces dégagements de chaleur dévastent les écosystèmes alors qu’ils pourraient « chauffer l’ensemble des bâtiments de France » – et que « EDF se permet de nous sermonner sur le thème de l’efficacité énergétique, culpabilisant les particuliers qui habitent des logements mal isolés »…

La filière électronucléaire  se veut « acteur majeur » d’une « transition énergétique » dont elle tente de capter les budgets alors sa part ne peut plus être davantage occultée dans l’érosion accélérée de la biosphère dans un contexte de prédation globalisée, à l’orée de ce qui s’annonce comme un cycle long d’énergie chère voire hors de prix…

Depuis le lendemain de la guerre, elle avive ce  vieux projet démiurgique de l’invention d’une forme d’énergie inépuisable.  Mais en thermodynamique, il n’y a jamais de miracle. Les mythes fondateurs de l’électronucléaire (une humanité parvenue à l’âge de l’abondance, la domination d’une nature surexploitée définitivement acquise, l’indépendance énergétique assurée, etc.) font long feu avec l’impossible démantèlement des centrales et les contradictions du chimérique concept de « transition énergétique » lancé en tentative ultime de fuite en avant pour prolonger une logique d’accumulation du « capital » et de prédation indéfinies.

L’ultime argument invoqué par l’industrie nucléaire, « l’énergie décarbonée », ne tient pas la route face à la perspective d’un désastre cataclysmique dans un cycle de stagnation des rendements énergétiques qui devrait l’exclure d’une nouvelle donne planétaire.

Le problème n’est pas de « produire plus » mais de consommer et de gaspiller moins, au terme d’une logique de ponction sur les ressources les plus accessibles au moindre coût : toute civilisation n’est-elle pas d’abord, depuis le néolithique, un système de récupération et d’usage des énergies ? Ivan Illich (1926-2002) ne disait-il pas que « l’exercice de la démocratie est indissociable d’une technique à basse consommation d’énergie » ? Des alternatives d’utilisation rationnelle de convertisseurs énergétiques végétaux et animaux et de toutes formes d’énergie renouvelable ne sont-elles pas proposées par des filières de bioconversion ?

Il ne s’agit plus de sauver le « dogme nucléaire français » dans la déraison d’une « économie » en état de guerre totale contre la vie sur Terre menée par des hommes plus étrangers à leurs semblables qu’aux présumés habitants d’une lointaine exoplanète . Mais de préserver ce qui peut l’être encore des possibilités de vie du plus destructeur mode de gaspillage énergétique jamais produit par une société.

Pour « La Parisienne Libérée », « ce qui finit aujourd’hui, bien au-delà de la chute chaotique d’une industrie, c’est le nucléaire en nous ». Le charme de la fée électricité est bel et bien rompu, une fois ses tours de magie éventés.

Il nous reste le cauchemar nucléaire, avec son grand silence tombal, ses failles et ses mythes persistants (dont celui du « non rejet dans l’environnement »…), ses retards perpétuels (la mise en service de l’EPR de Flamanville) comme ses impossibles démantèlements et confinements. Car « toutes les sociétés ne sont pas égales devant ce mythe » du confinement et des « pratiques industrielles qui le nourrissent » – aussi longtemps que l’on consentira à appeler « accidents » des « éparpillements toxiques » qui font partie du cycle « normal » d’exploitation des centrales : « Les matières nucléaires s’échappent peu à peu de toutes les enceintes que les scientifiques et les bétonneurs ont conçues pour elles » – quelles épaisseurs de sable, de béton, de métal ou de déni pourraient vraiment les retenir ?

Conclusion implacable de la journaliste citoyenne et praticienne de l’art des possibles : « Puisque les Etats nucléaires n’ont pas pu, ni voulu tenir captives leurs productions guerrières, n’ont pas réalisé industriellement les mondes clos dont ils se vantaient d’avoir la maîtrise technologique, c’est désormais directement à nous que s’applique l’injonction du confinement »…

Le pire est plus que certain au bout de ces pratiques consistant à « dévorer nos ressources collectives puis à répandre dessus des produits toxiques pour être sûr que cela ne soit plus jamais d’aucune utilité à personne ». Ainsi, il ne restera plus aux clients captifs des « offres » irrésistibles à venir qu’à « acheter, un jour de grande soif, la bouteille d’eau contaminée qu’ « ils » nous vendront à prix d’or »…

On peut toujours rêver d’une grande soif de spiritualité et de la mise en oeuvre d’une énergie spirituelle supposée guider la dilapidation d’énergie mécanique  en cours. Il en faudra, ne serait que pour faire l’économie, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, d’une énergivore « transformation digitale» de nos sociétés présumées humaines ainsi que du Grand Bond numérique  prétendant « dématérialiser » les hommes dans un contexte dévastateur de « grand remplacement » de l’humain par des convertisseurs énergétiques et des flux d’énergie.

Car il n’y aura pas de rentiers de l’atome – pas plus que de possibilité de vie réduite à sa contribution pixelisée au big data dans une telle évaporation d’énergie, de compétences et d’intelligence vitale… Quels « citoyens » éclairés par les enjeux de « digitalisation illimitée » du vivant  se rendront, tant que les turbines tourneront encore, au poste de pilotage d’un « nouveau monde » productif avant le crash mettant un terme à 200 000 ans de « transition énergétique » ?

 

Paru dans les Affiches-Moniteur du 8 novembre 2019

 

 

La Parisienne Libérée, Le nucléaire, c’est fini, La fabrique, 232 p., 13 €

 

 

 

 

 

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Les jours de la « société marchande » sont-ils vraiment comptés ? Pour avoir questionné le « travail » et l’insuffisance systémique de revenus qu’il assure face au poids mort du « capital fictif » qui ne produit pas, Robert Kurz en était convaincu.

 

Le philosophe allemand Robert Kurz (1943-2012) a été jeté au monde non pour y « faire carrière » ou s’y faire une « place au soleil » mais pour  balancer ses pavés – dont L’Effondrement de la modernisation (1991) et Le Livre noir du capitalisme (1999) – contre  la vitrine de ce qui est censé « faire société ».

Mais pourquoi diable, se demandait-il, les hommes se sacrifient-ils à des abstractions comme « le travail » ou « l’argent » ? Surtout dans une « société du travail » qui n’a plus ni « travail » (vraiment payé…) ni « argent » à leur offrir? Ne faudrait-il pas commencer par se libérer du « travail », au lieu de s’imaginer en dépendre, puisque celui-ci, non seulement ne permet plus de vivre mais ne donne plus sens à l’existence – et, parfois, tue ?

Toute sa vie, Robert Kurz a recensé les impasses de la « pensée de gauche » comme du marxisme traditionnel qui prétendaient « offrir une alternative au système économique dominant ». Le « travail » lui paraissait une « valeur » si abstraite qu’il n’y a jamais touché. Mais il a beaucoup écrit sur la question- enfin sur le processus « capitaliste de destruction du monde ». S’il n’a pas consenti à une « carrière » universitaire, il a été chauffeur de taxi ou travailleur de nuit en imprimerie pour mener à bien sa grande affaire jusqu’à sa mort prématurée, due à une erreur médicale : la critique de l’économie politique.

Les éditions l’échappée éditent « la substance du capital » publiée sous forme d’un article en deux parties dans les deux premiers numéros de la revue Exit ! (2004 et 2005). Pour le philosophe de Nuremberg, le travail n’est rien d’autre que la « substance du capital » – enfin, « le côté abstrait du travail », sans contenu, qui « donne sa valeur aux marchandises ». Dans sa préface, Ansel Jappe rappelle : « La valeur prend une forme visible dans l’argent. Le fait, facilement observable, que la production ne sert pas essentiellement à satisfaire les besoins humains mais à augmenter la quantité de valeur investie – ce qui crée le profit – n’est pas dû d’abord à « l’avidité » de la classe dominante, mais à la logique de la valeur médiatisée par la concurrence sur les marchés ».

 

L’avenir a-t-il besoin de nous ?

 

En son temps, Karl Marx (1818-1883) annonçait « l’effondrement du capitalisme » sous le poids de ses inconséquences et de ses contradictions. Quelques « crises », krachs, dépressions et guerres plus tard, il serait vain de s’illusionner davantage sur la fin de « l’horreur économique » par le seul effondrement du taux de profit : « Les êtres humains pourraient en principe s’émanciper sans attendre que le capitalisme s’effondre ». Car enfin, cet effondrement-là tant annoncé « n’a rien d’une incontournable condition préalable à l’émancipation ». Mais le sursis qui perdure peut « constituer un environnement social propice au penser et à l’agir émancipateurs si jamais la transformation émancipatrice tarde trop et donne au capitalisme l’occasion d’un plein développement de ses contradictions internes ».

En d’autres termes, le « capitalisme » a atteint ses « limites absolues » et suit une pente descendante que plus aucun artifice ni « innovation » ne lui permettront de remonter – les licornes ne font plus fantasmer… Et pourtant, il faut continuer à « faire comme si » la substitution du « capital fictif » (le crédit) à « l’économie réelle » pouvait distribuer de vrais revenus pour assurer un débouché à la production de biens et services : peut-on emprunter à son avenir ? D’ailleurs, l’avenir a-t-il besoin de nous ?

Quand le « capitalisme » ne peut plus réaliser ses « profits » que par une « simulation » c’est-à-dire par la spéculation, « l’argent » n’est plus qu’une « anticipation de profits futurs espérés » basée sur la « confiance » d’ « acteurs économiques »  trop nombreux à toucher sans produire…  Autant dire que la prolongation artificielle d’une « société du travail » sans plein emploi et de « consommation » sans vrais revenus ne résistera pas à un prochain « événement de crédit »…

On peut toujours rêver du « Grand Soir » mais tant que la « société humaine n’aura pas pris conscience de sa nature d’ « association d’individus libres » pour mener une réflexion collective sur les conditions et les conséquences de son agir social et décider librement, consciemment, de la réalisation de ses possibilités, les systèmes d’engrenages continueront  à se durcir en schémas d’action aveugles, en la matrice d’une « nature seconde » qui  s’autonomise face aux individus et leur apparaît comme une « chose là dehors »…

Anselm Jappe éclaire la pensée de Kurz dans un brillant exercice de haute fidélité  rappelant  « la fin de la politique » : « Dans une société basée sur le fétichisme de la marchandise, le pôle politique n’a pas d’autonomie face au pôle économique »… Les individus de notre postmodernité désenchantée n’ont-ils pas intériorisé les « contraintes capitalistes » jusqu’à les trouver « naturelles » ?

S’il est évident que la technosphère tue la biosphère, pourquoi ce matraquage d’éco-alarmisme et ces invocations à la « morale » écologique tout en poursuivant à marche forcée « l’extension de l’espace-temps gestionnaire et de sa logique réductionniste à tous les domaines de la vie » – et la techno-zombification de l’espèce ? Pourquoi consentir à la transformation de la biosphère et de la « civilisation » en un désert livré à une « intelligence artificielle » dominant un monde « réduit à ses propriétés physico-chimiques » ?

Pour Kurz, « l’anticivilisation capitaliste  se montre fascinée par la planète Mars au point d’en faire la cible privilégiée de ses expéditions spatiales ». Car la planète rouge « représente exactement le désert physique en quoi le travail abstrait et son espace-temps s’apprêtent à changer la Terre ». Il a vécu juste assez longtemps pour voir la prolifération des étendues de terres mortes et d’eaux mortes et écrire sa part d’un récit d’émancipation, au-delà de l’universelle difficulté d’être en vie et du choix de la gagner, sa vie – ou pas.

 

Paru dans les Affiches-Moniteur, 18 octobre 2019

Robert Kurz, La Substance du capital, éditions l’échappée, collection « versus », 288 p., 19 €

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