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Archive for the ‘Danse’ Category

et Daria Halprin ont institué leur vie par le savoir fondateur de la danse – mais Daria a aussi fait marcher une génération de cinéphiles…

 

 

Peu avant le festival de Cannes de 1970, d’heureux spectateurs découvraient sur le grand écran d’une année aussi psychédélique qu’irrésistiblement érotique un astre d’une délectable magnitude : la jeune Daria Halprin, s’ébattant nue dans les dunes d’une Californie en plein tumulte universitaire. C’était dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1912-2007) qui s’achevait sur le dynamitage d’une somptueuse villa de promoteur immobilier. Mais tout le monde n’avait d’yeux que pour la bombe anatomique qui a inspiré la plus sensationnelle des explosions cinématographiques…

 

Les cinéphiles les plus attentifs avaient déjà repéré la belle Daria dans Révolution (1968), un documentaire sur l’expérience hippie. Malheureusement, elle ne fut qu’une étoile filante – une manière de Miss Météore au ciel du septième art. Trois ans plus tard, elle fait encore une lumineuse apparition dans Jérusalem, Jérusalem de John Flynn (1932-2007), avant de disparaître à jamais des écrans.

En fait, Daria a bien d’autres priorités que de donner corps aux fantasmes de cinéphiles en mal d’icône : elle s’était déjà faite corps pour la danse.

Ce n’est pas étonnant : Daria est la fille de la chorégraphe et « performeuse » avant-gardiste Anna Halprin.

 

Telle mère, telle fille

 

Ann Halprin est née Schuman le 13 juillet 1920 à Winnetka dans l’Illinois. Formée de bonne heure à la danse d’Isadora Duncan (1877-1927), elle suit les cours de la Denishawnschool de Ruth Saint-Denis (1877-1968) et Ted Schawn (1891-1972), puis rencontre la modern dance de Martha Graham (1894-1981).

Parallèlement, elle étudie de 1938 à 1941 l’anatomie et dissèque des cadavres afin de comprendre le fonctionnement musculaire et neurologique du corps humain !

En 1940, elle épouse l’architecte et paysagiste Lawrence Halprin (1916-2009). A partir de 1942, elle danse à New York, y fait son plein de rencontres (John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg, etc) et fait sortir la danse de ses gonds, dans les années 50, désertant le studio pour investir les chantiers, les entrepôts, les hangars ou les forêts. Elle est à l’origine du concept de « performance », danse en baskets, talons hauts – ou dans « le plus simple appareil »..

 

La mise à nu

 

En 1957, Ann et ses danseurs du San Francisco Dancers Workshop se produisent nus sur le plateau de danse construit en plein air par son mari. Ce qui n’est alors qu’une expérimentation devient en 1965, dans Parades and Changes, un spectacle (interdit pendant vingt ans aux Etats-Unis) : le corps de ses interprètes jouant dans un monceau de bouts de papier couleur chair est mis à nu pour « rendre hommage à la forme humaine élémentaire ». Lorsque, après une tournée triomphale en Suède, elle rentre au pays, les journaux américains annoncent « le retour des danseurs sans culottes ».

Cette mise à nu des corps correspond aussi à une « mise à nu des formes obsolètes ». Rejetant miroirs et studios, Ann Halprin crée une rupture décisive avec les codes et conventions en vigueur : « Si vous êtes totalement présent à votre corps, les réponses corporelles viennent directement du système nerveux, ça peut aller si vite que vous ne savez pas ce qui se passe, vous n’avez pas le temps de préparer ce qui va se passer que la réponse suivante est déjà là. Si l’esprit interfère, ce n’est plus de l’improvisation. Les mouvements naturels surgissent d’un état de détente et non d’un état de tension comme dans le ballet classique ou la Modern Dance. »

En 1972, atteinte d’un cancer elle déclare : « Jusqu’alors, j’avais dédié ma vie à mon art, maintenant je dédie mon art à ma vie ». Elle décide de travailler avec des malades atteints du cancer puis du sida afin de les aider à reconquérir leur corps en souffrance dans des pièces comme Intensive Care, Reflections on Death and Dying qu’elle interpréte elle-même, à quatre-vingt-quatre ans, au Festival d’automne de Paris (2004).

Le musée d’art contemporain de Lyon consacre à la doyenne de la postmodern dance une rétrospective, A l’origine de la performance (mars-mai 2006) qui rend justice à son influence dans le domaine de la danse, de la musique et des arts plastiques.

 

L’écran et la vie

 

Sa fille Daria vit d’abord avec Marc Frechette (1947-1975), son partenaire de Zabriskie Point, dans une communauté hippie. Mais Marc a du mal à faire la distinction entre ses rôles à l’écran et la « vraie vie » : arrêté en 1973 pour une malencontreuse tentative de hold-up, il meurt accidentellement en prison.

Après un bref mariage avec le metteur en scène Dennis Hopper (1936-2010), Daria renonce à sa vie d’ « objet du désir » à l’écran et s’accomplit comme dance therapeut.

En 1978, elle fonde à San Francisco avec Anna le Tamalpa Institute. Depuis, mère et fille n’en finissent pas de transmettre cette secousse et cette signifiance qui, de la vallée du Nil aux scènes de Broadway, mettent les vies en mouvement les unes vers les autres– et leurs élèves à l’œuvre…

A quoi donc ouvre cette volupté ondulatoire qui prend le corps par ses racines depuis la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? S’agit-il, par ce mouvement pelvien fondamental, de se faire un corps selon la Loi, celle dont Anna et Daria Halprin ont fait leur entreprise vitale – si instituante pour « l’animal vertical se disant l’Univers » ?

 

A lire et à voir

 

Anna Halprin/Out of Bounderies, film de Jacqueline Caux (2004)

Jacqueline Caux, Anna Halprin, pionnière de la Post-Modern Dance, éditions Complexe, 2005

Anna Halprin : le souffle de la danse, film de Ruedi Gerber (2010)

 

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Couleur Tango

L’ancienne journaliste et réalisatrice Frédérique Denghelt a commis un roman couleur tango, embrasé par l’amour de la musique qui, seule, « peut dessiner la silhouette d’une âme »…

 

 

 

 

Nos ancêtres de l’aurignacien avaient le rythme dans la peau, à en juger les vestiges de flûtes taillées dans des os de cygne, trouvés dans la grotte de Geissenklösterle, dans le sud de l’Allemagne, près d’Ulm – ils en auraient joué il y a 42 000 ans environ… Pour se réjouir de leur qualité de vie sur Terre ou invoquer une divinité de leur invention ? L’humain ne porterait-il pas en lui tous les éléments de la musique ? Son aventure vitale n’est-elle pas jalonnée d’instruments à « corps solide vibrant », à « corps flexibles » ou « corps tendus » pour faire danser sa vie ? N’a-t-il pas été tenaillé de fort bonne heure par la si peu résistible pulsion de faire corps avec l’Autre ou le divin et d’entrer dans la danse avec ses semblables ?

Journaliste et réalisatrice de télévision à ses débuts, Frédérique Deghelt se consacre à l’écriture – de préférence celle qui fait danser les lignes avec grâce pour les accorder à l’âme musicale universelle… Comme le tango, matière de son dernier roman, qui fait tordre les cœurs et les corps en harmonie avec le bandonéon, l’un des instruments apparu bien après les flûtes préhistoriques pour faire danser d’autres lendemains sur Terre – et faire gigoter le genre humain sur sa version dansée de la mondialisation …

Soit l’histoire de Luis Nilta-Bergo, né en 1935 en pleine guerre d’Espagne – avec sa propre guerre à mener contre son infirmité et contre cette « fâcheuse tendance » des hommes « à ne pas vouloir d’un être différent »… Mais, un soir d’errance sur les berges de la Seine en 1956, il entend un joueur de bandonéon et il naît alors « à la plus pure proposition de l’univers : celle de l’amour de la musique »…

Subitement, il n’est plus ce perdant qui doit traîner le poids mort d’une existence inutile et mutilée : « J’étais cette musique, ce chant de tristesse qui rythmait la débâcle de mon existence et distillait dans mes vaisseaux son vibrato. La cadence s’est accélérée et j’ai entendu l’inspiration, le murmure d’une plénitude, l’appel vibrant d’un avenir. Or je n’avais jamais pensé à l’avenir. »

Le joueur de bandonéon n’est autre qu’Astor Piazolla (1921-1992) : il vient de mettre en quelque sorte la baguette du chef d’orchestre dans les mains du jeune Luis comme pour lui passer le relais.. A partir de cet instant, celui-ci n’est plus le résultat d’une « pensée triste qui ne se dansera jamais » et entre dans une nouvelle famille bienveillante… Il créera l’Orchestre du Monde et ira jouer sur tous les théâtres d’opérations où l’humain est en détresse – rien à voir avec la séduction joueuse d’un tango qui ne se laisserait pas défroisser par le tragique de l’existence…

Intitulé Libertango, en référence à une pièce de Piazolla, le roman de Frédérique Deghelt repose sur une construction fragile, entre lettres échangées, séances d’interviews filmées (un retour aux sources pour l’auteure), passages narratifs et extraits du journal de Luis – fragile comme le battement d’un cœur à la dérive se découvrant invaincu, un soir aux bords de la Seine, par la grâce d’une rencontre l’accordant à toute la musique du monde…

Frédérique Denghelt, Libertango, Actes Sud, 310 p., 22,50 €

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La comédienne, danseuse et chorégraphe américaine Loïe Fuller (1862-1928) a inventé un style et révolutionné les arts de la scène ainsi que l’histoire de l’art. Un film fait revivre son destin oublié…

 

Paris 1900. La Ville lumière est le nombril de l’univers : la France repue du débonnaire président Emile Loubet exhibe son industrie, son commerce, ses colonies, sa Grande Roue – et son palais de l’Electricité à l’Exposition universelle. Si le corset règne en ville, la Femme est chez elle à l’Exposition – elle y est célébrée. Surtout elle, l’Américaine : on ne voit qu’elle, la Loïe Fuller. Elle danse, serpentine et lumineuse, agitant ses voiles sur une musique de Debussy. Elle triomphe aux Folies-Bergère, fait courir les foules au Moulin-Rouge et se fait construire un théâtre-musée rien que pour elle. A grand renfort de projecteurs, de miroirs et de mètres de voiles souples manœuvrés avec des bambous, elle crée une féerie de lumière : fulgurances de lucioles, ondulations de méduse, nacres opalines des grands fonds marins, tourbillons embrasés ou phosphorescences tropicales… Dix-huit électriciens oeuvrent pour chacun de ses spectacles. Elle est tour à tour phalène, calice, chauve-souris, torche vivante – elle est la Danseuse du Feu…

Emerveillé, Auguste Rodin (1841-1917) écrit : « Toutes les villes où elle a passé lui sont redevables des émotions les plus pures, elle a réveillé la superbe antiquité. Son talent sera toujours imité maintenant et sa création sera reprise toujours car elle a semé et des effets et de la lumière et de la mise en scène, toutes choses qui seront étudiées éternellement »…

Modèle de Rodin, elle intègre dans sa troupe d’amazones dévouées corps et âme une impétueuse compatriote de vingt-trois ans, Isadora Duncan (1877-1927), qui allait rapidement éclipser sa bienfaitrice…

 

La Femme Phare

 

Elle naît le 15 janvier 1862 à Hindsdale (Illanois) et fait ses premiers pas sur scène dès l’âge de deux ans. Très vite, l’enfant de la balle se fait actrice du burlesque ou de vaudeville mais aussi chanteuse d’opéra. Mariée brièvement au colonel William Hayes, un riche agent immobilier (cousin du 19e président américain Rutheford B. Hayes), elle découvre qu’il est déjà marié par ailleurs. Par le plus grand des hasards, elle découvre surtout sa vocation véritable le 16 octobre 1891, lors de la création de la pièce Quack Medical Doctor, en constatant les effets d’un éclairage vert émeraude sur la robe de soie blanche qu’elle portait pour une scène d’hypnose, ainsi qu’elle l’écrit dans ses Mémoires : « Ma robe était si longue que je marchais constamment dessus, et machinalement je la retenais des deux mains et levais les bras en l’air, tandis que je continuais à voltiger tout autour de la scène comme un esprit ailé. Un cri jaillit soudain de la salle : un papillon ! Je me mis à tourner sur moi-même en courant d’un bout de la scène à l’autre et il y eut un second cri : une orchidée ! » (1)

Ce fut une révélation : sa seule prestation sauve la pièce et lui assure un triomphe. Tout naturellement, elle délaisse le théâtre pour la danse. Elle améliore sans cesse ses jeux d’éclairage et ses effets de couleur sur ses longs voiles qu’elle fait tournoyer au-dessus d’elle grâce à des tiges tenues à bout de bras. Redoutant les imitatrices, elle forme une équipe d’électriciens dévoués puis part à la conquête du public européen.

Après avoir séduit Berlin, elle débarque à Paris en 1892 : dans sa valise, un programme de cinq danses, dont la Danse serpentine. Accueillie aux Folies-Bergère, elle devient l’idole de Paris, assurant trois cent représentations de suite.

Toujours en quête de perfectionnements, elle multiplie les recherches sur la lumière, les couleurs, les mouvements et la musique, se qualifiant de « scientifique égarée dans le monde de la danse » – elle fréquente les élites savantes de son temps, fait partie de la Société d’Astronomie et fait breveter ses inventions optiques et scéniques.

Lorsque les travaux de Pierre et Marie Curie sur le radium sont consacrés par le prix Nobel de physique, elle les contacte pour irradier ses costumes. Ils l’en dissuadent mais elle expérimente dans son laboratoire les effets de sels fluorescents – ils lui permettent de rendre phosphorescents les costumes de son spectacle, la Danse du Radium

La couleur étant sa principale préoccupation, elle finit par supprimer tout décor, se produisant dans le noir pour faire ressortir davantage ses lumineuses envolées florales. En impresario accomplie de l’exotisme, elle programme dans ses danses des artistes japonaises comme Sada Yacco (1871-1946).

Si ses cachets sont considérables, sa troupe, son laboratoire et ses techniciens lui reviennent cher, la contraignant parfois à quitter précipitamment les hôtels de grand luxe où elle descend. Le contraste entre les formes fluides qu’elle crée en volutes féériques et son corps épaissi devient de moins en moins soutenable. Et les tensions s’exacerbent dans sa troupe d’amazones sculpturales, qui s’adonnent à l’éther ou l’alcool. Souvent épuisée par le maniement des bambous nécessaires à ses spectacles, elle se retire devant le succès de jeunes danseuses touchées par la grâce. En couple avec Gabrielle Bloch, elle fréquente la nouvelle Mytilène créée par sa compatriote Nathalie Barney (1876-1972) dans son Temple de l’Amitié au 20 rue Jacob à Paris et s’éteint en pleines Années folles.

Véritable « expression chorégraphique de l’Art nouveau », elle a suscité l’imagination des créateurs de son temps, de Carabin et Carrière à Toulouse-Lautrec. La Danseuse, le premier long métrage de Stéphanie Di Giusto fait revivre au public d’aujourd’hui le choc esthétique ressenti par nos arrière grands-parents à la vue de ses féeries chorégraphiées et restitue son parcours de haute intensité qui a jeté tant de clartés à la Belle Epoque.

  1. Loïe Fuller, Quinze ans de ma vie, Mercure de France – première édition en 1908 avec une préface d’Anatole France.

 

 

 

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Adorée Villany a brûlé les scènes de la Belle Epoque au temps des héroïnes du cinéma muet avant d’en rejoindre les fantômes…

 

Dans l’Europe de la Belle Epoque, nombre de chroniqueurs s’extasiaient sur sa « figure virginale » – mais la bonne société n’avait d’yeux que pour son jeune corps félin en mouvement en son « plus simple appareil »…

Des historiens du dimanche se sont penchés sur son improbable bout de vie et la font naître en 1891 à Rouen. D’origine supposée hongroise (son nom est aussi celui d’une ville en Hongrie), Adorée (ou Ada, selon ses affiches de spectacles) fait sa première apparition publique en 1905 sur la scène en exécutant la danse des sept voiles de Salomé, d’après la pièce d’Oscar Wilde (1854-1900) dirigée par Oskar Messter (1866-1943). Elle en récite même avec fougue le monologue final… Cette date de naissance présumée révèlerait une étonnante précocité, compte tenu de l’éducation des jeunes filles au temps du tourmenté docteur Freud (1856-1939), puisque « l’artiste » est ainsi supposée « se produire » sur scène dès ses quatorze plus tendres printemps… Qui l’y aurait jetée en pâture aux regards lubriques, pâmés ou réprobateurs pour quel « profit » ? Nous suffirait-il de savoir qu’en ce temps-là, elle était immensément jeune, si intensément vivante – et qu’elle ne doutait de rien, surtout pas d’un chemin qui montait vers plus de lumière et de vie partagée, intensifiée, démultipliée?

Adorée poursuit ses « danses parlées » dans le sillage d’un orientalisme alors fort en vogue, initié par les « prestations » scéniques de son aînée Margarete van Zelle (1876-1917), qui allait gagner l’immortalité sous le nom de Mata Hari en victime expiatoire des atrocités de la Grande Guerre : Danse assyrienne, Danse d’Esther, Danse hébraïque de l’abeille, Vieille Danse persane, Danse de Phryné, La mort et la jeune fille, La séduction, etc.

La vérité est à nu…

 

En 1909, la belle Adorée s’inspire de l’œuvre picturale de peintres comme Frantz von Stück (1863-1928) ou Arnold Böcklin (1827-1901) pour parfaire son interprétation de La Panthère – l’histoire d’une jeune femme séduisant son amant par sa danse lascive avant de l’occire…

Le 18 novembre 1911 elle se produit au Lustpielhaus de Munich et est poursuivie pour « obscénité ». Aussitôt, elle organise une campagne de pétitions rapidement « couverte » de signatures qui fait reculer les autorités judiciaires – les gazettes du temps ne manquent pas de se faire l’écho de cet « événement », jusqu’au New York Times du 10 mars 1912 relatant son acquittement.

En cette année 1912 qui vit des naufrages bien plus spectaculaires, elle se justifie en publiant un opuscule Tanz Reform und Pseudo Moral – il contient les coupures de presse relatant ses exploits sur les scènes du monde :

« L’effet de mes danses repose sur ce fait que je les crée suivant mon humeur. Aujourd’hui une danse peut produire un tout autre effet que demain, quoiqu’elle reste soumise au même rythme. Toujours elle naît de l’harmonie des lignes mouvantes, des attitudes changeantes. Je danse avec mon corps, et non pas seulement avec mes jambes. Mon corps dévoilé met à nu mon âme »…

Le 5 mai 1913, la 9e chambre de la Seine la condamne à 200 francs d’amende pour « outrage public à la pudeur » suite à ses « évolutions », les 21 et 22 février, sur la scène d’un petit théâtre de la rue Caumartin, la Comédie Royale. Elle avait loué la salle pour 500 Francs – l’on n’y entrait que « sur invitation » et moyennant le paiement de la modique somme de 5 Francs dont un inspecteur de la Sûreté s’était acquitté pour juger sur pièce avant d’investir la loge de « l’artiste »… C’est à l’occasion de ce procès qu’Adorée Villany fait parvenir au sculpteur Auguste Rodin (1841-1917) des photographies du spectacle afin qu’il vienne « éclairer » le tribunal – elle suggère même qu’il en assure la présidence…

Dans Le Figaro du 6 mai 1913, Georges Clarétie (1875-1936) commente : « Pour représenter certains états d’âme, notamment la douleur, elle a besoin, paraît-il, d’être nue. La douleur antique, celle de Niobé ou d’Antigone, était drapée ou à demi drapée. Cela est d’un classique aboli. Mlle Villany incarne une sur-douleur, comme dirait Nietzche, et celle-ci exige le nu, pas le moindre voile qui en dissimulerait la douleur »…

 

Le nu, une « technique de l’âme » ?

 

Cette année-là, Adorée participe encore à la Revue en chemise des Folies bergères avant de brûler d’autres scènes. En 1915, elle se produit encore en tenue d’Eve dans une opérette à l’Oskar Theater de Stockholm – son dernier fait d’arme anatomique avant de se volatiliser dans l’air du temps : les foules tentent d’oublier les tourments de la Grande Guerre en suivant les aventures d’une autre « femme libre », Musidora (1889-1957), la toute première « vamp » du cinématographe Lumière, immortalisée en collant noir par Louis Feuillade (1873-1925) dans Les Vampires sous l’anagramme d’Irma Vep…

Hélène Pinet se montre sceptique quant à l’apport d’Adorée Villany tant à l’art qu’à la cause de la libération de la femme : « Adorée Villany arrive un peu tard dans la bataille de la libération du corps et ses spectacles ne dépasseront pas la rampe des petites salles de second ordre.» (1).

A son propos, le poète belge Henri Michaux (1899-1984) énonce doctement, vingt ans après sa dernière apparition – son dernier instantané d’existence publique : « Le nu se porte difficilement. C’est une technique de l’âme »…

La silhouette dansante d’Adorée exulte encore dans les créations publicitaires des grands affichistes de son temps comme Marcellin Ozolle (1862-1942) avant de s’effacer à l’avènement de la sautillante « garçonne » sobrement habillée par Coco Chanel (1882-1971). Changement de décor : le « sex-appeal » des sportives nouvelles venues, inspiré par l’industrie du rêve hollywoodienne, démode les belles alanguies des maîtres de l’Art Nouveau – même les affiches parlent une langue nouvelle, faite de couleurs et de formes bien tranchées.

Depuis, à chacune de ses mues, « l’éternel féminin » n’en finit pas de se raconter la même histoire, forcément inachevée,  quelles qu’en soient les mises en scène – à chacune de ses interprètes ou de ses figurantes sa fugace part de lumière ou sa vie d’ombre en improbable figure de paradis perdu…

Le Phénix virevoltant…

 

  1. Ornement de la durée, catalogue de l’exposition au Musée Rodin (30 septembre-30 novembre 1987) consacrée aux danseuses Loïe Fuller, Isadora Duncan, Ruth St Denis et Adorée Villany

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En 1929, une jeune vosgienne montée à Paris publie un premier roman très remarqué chez Gallimard. En 1931, cette « licenciée es lettres » tombe la robe d’avocate et brûle les planches en tenue d’Eve sur les scènes parisiennes les plus courues…

L’Exposition des arts décoratifs et industriels de 1925 écarte les lourdes tentures du décor modern style, qu’elle relègue à la brocante. Son affiche, signée Robert Bonfils (1886-1972), proclame l’esprit des temps nouveaux : elle montre une jeune femme courant à côté d’une antilope.
En ces Années folles, l’image de la femme n’en finit pas de se troubler : elle semble échapper aux hommes qui n’ont survécu à la première boucherie mondiale que pour se retrouver précipités dans une fort incertaine guerre des sexes. Dans la ville qui ne dort jamais, une jeune licenciée es lettres caresse alors l’éventualité d’une carrière dans l’enseignement avant de prendre la robe d’avocate. Seulement voilà : elle brûle d’une envie irrépressible – celle de danser nue, d’être vue par le plus de beau monde possible et peut-être d’en vivre… A quoi donc rêvent les jeunes filles : « Je me montre donc je suis » ?

« … une ligne continue de vivante beauté »…

Elle est née Pauline Tontey probablement avec le siècle et dans le département des Vosges. Elle monte dans la capitale faire ses « humanités », caresse l’éventualité d’une carrière dans l’enseignement avant de prendre la robe d’avocate – pour la tomber aussitôt après ses premiers succès en société…
Son premier succès est un roman sur l’alcoolisme au féminin : La Femme qui boit paraît en 1929 – une très mauvaise année pour la Bourse et une bonne année pour le vin, comme chacun sait désormais. En ces années-jazz où la Vénus noire Joséphine Baker (1906-1975) fait un malheur, Mlle Toutey prend le nom d’artiste de Colette Andris. Elle exulte au Palace, au Caumartin ou aux Folies Bergères en Miss Nocturne, « la danseuse nue idéale », son double littéraire dont elle écrit d’une plume légère les irrésistibles aventures dans Une danseuse nue (Flammarion, 1933) : « J’ai voulu, moi, lancer le nu intégral, sans braver la conventionnelle décence, ni la police : un gros ballon me tenait lieu de cache-sexe mobile, et j’exécutais « la danse du ballon », ou, si vous aimez mieux, « le jeu du ballon », au cours duquel jamais on ne voyait ce qu’on ne devait pas voir ».
Un temps disciple de Kienné de Mongeot (1897-1977), le fervent héraut d’un naturisme pur et dur, elle fait, sous son nom de scène et de plume, le pari de son absolu à elle…
Le but de la danseuse nue ? « Créer de la beauté, une ligne continue de vivante beauté »…
th[2]Pierre Loiselet célèbre dans l’hebdomadaire Séduction (n° 11 du 13 janvier 1934) son « visage aimable, pur et clair comme un matin de printemps » et… « les seins les plus menus et les plus ronds du monde, les fesses rieuses et la jambe longue » … Mlle Andris correspondait à l’idéal féminin tel qu’il était codifié dans les traités de beauté des années 1930 : « La silhouette svelte et sportive, les membres fins et musclés sans graisse parasite : voilà aujourd’hui l’idéal de la beauté féminine. »

La « plus nue » et la « plus licenciée » des danseuses

En cette année terrible 1933, le directeur du cinéma des Folies-Dramatiques présente aux Parisiens La Marche au Soleil, un film à succès sur le naturisme, tel qu’il se pratiquait alors en Allemagne, juste avant l’avènement d’Adolf Hitler. Celle qui a pris comme nom de guerre Colette Andris ne manque pas d’illustrer cette présentation par « un numéro sportif et joyeux » : « Je ne pensais pouvoir mieux faire que d’exécuter ma Danse du Ballon, telle qu’elle avait été réglée, c’est-à-dire nue, intégralement nue ».
Le public et le succès furent au rendez-vous – et la censure désarmée : « Cette bienveillante neutralité n’était-elle pas à prévoir sous le règne de M. Chiappe, le plus Parisien des Préfets de Police, qui, s’il cherche à purger la capitale de ses paradis frelatés, ne tient pas à la priver, au nom d’une pruderie exagérée, de joie saine et d’air pur, car alors Paris ne serait plus Paris ? »
Le « nu intégral » venait d’avoir droit de cité sur scène avec « la plus nue » ou la plus « licenciée » des danseuses – comme l’appelaient les gazettes… Car il y eut un avant et un après Colette Andris : cette intrépide intégriste de la nudité intégrale avait négocié âprement, passionnément, l’autorisation de danser entièrement nue – jusqu’alors, le cache-sexe en perles était de rigueur, comme elle ne manque pas de le faire savoir…
Dans un ouvrage édifiant sur La beauté du corps et l’avenir de l’humanité (aujourd’hui introuvable après avoir été tellement annoncé…) elle écrit :
« …Une herbe que le vent courbe est nue et parfaite en son mouvement. Alors, pourquoi le corps, cette plante merveilleuse, ne serait-il pas simplifié, dépouillé de parures inutiles et trompeuses, pourquoi ne serait-il pas, lui aussi, un reflet d’harmonie, l’enchantement vivant que, pétrifié, représente une belle statue ? »
Ses succès lui permirent de passer de la scène au grand écran où elle fit des apparitions très remarquées dans Le culte de la beauté (1930) de Léonce Perret (1880-1935), adapté de la pièce Arthur, Brumes de Paris (1932) de Maurice Sollin et Une nuit de folies (1934) de Maurice Cammage (1882-1946) – où elle fit une brève apparition nue devant un Fernandel (1903-1971) visiblement réjoui.. .

Le 6 octobre de cette année-là, la journaliste pacifiste Louise Weiss (1893-1983) quitte le journal qu’elle avait créé durant la Grande Guerre, L’Europe Nouvelle, pour ouvrir sur les Champs Elysées la boutique de son association, La Femme Nouvelle – « la Vierge de la Paix » s’était découvert une cause nouvelle voire une urgence : « Affranchir les femmes de tout un lourd passé de préjugés et d’habitudes et réviser les lois. Il fallait aussi et surtout les affranchir d’elles-mêmes »…

Une école de danse nue ?

co-an-1[1]Mais « la carrière de danseuse nue est forcément une des plus limitées qui soient, puisqu’elle est à base de jeunesse ». Vient le moment de « faire une fin » c’est-à-dire un beau mariage, car « la danse nue entretient et prolonge la beauté, mais elle n’a tout de même pas le pouvoir de la rendre éternelle ».
Miss Nocturne épouse l’homme idéal, le délicat Gilbert Chantal, « président des automobiles Spring », qui lui fait une ravissante enfant, Marie-Allix, et la pousse à réaliser son rêve : «…Pourquoi ne la fonderais-tu pas, cette Ecole de danse nue ? Marie-Allix serait ta première élève, et ce serait bien facile pour elle qui est jolie et que nous habituons à vivre nue comme un charmant petit animal ; jamais cette enfant ne considérera la nudité comme une parure insolente, mais bien comme la plus naturelle des parures, et l’harmonie nue lui sera toute instinctive. Elle d’abord, d’autres ensuite… »
Colette Andris n’eut pas le temps de fonder son école de danse nue – tout juste eut-elle celui de faire un beau mariage avec un nudiste convaincu, d’élire domicile dans « un quartier élégant de la Capitale », d’y recevoir tous les samedis « le tout Paris mondain à l’heure de l’apéritif » pendant trois saisons – avant de disparaître de la vie publique en 1935, l’année de la parution de son dernier roman, L’Ange roux. Elle annonçait alors d’autres « livres sous presse », se préparait à d’autres ivresses entre deux séjours en montagne : l’air des cimes lui est vital…
Cette année-là, une jeune danseuse américaine, Joan Warner, qui dansait entièrement nue dans un cabaret parisien, Le Badgad, en se protégeant avec un immense éventail en plumes d’autruche, est assignée en justice par un client scandalisé. C’est l’un des derniers grands procès pour attentat à la pudeur au cabaret. L’acquittement de Joan Warner encouragea les établissements parisiens dans la voie racoleuse et royale du nu intégral. Trois « camps naturistes » avaient fait leur apparition en région parisienne (Air et Soleil, le Club Gymnique de France et le Sparta Club de Kienné de Mongeot) et une douzaine en province.
Colette Andris avait fait école et nourri bien d’autres projets, sans pouvoir les mener à terme : elle est emportée, le 18 février 1936, par la « consomption » : « Cette vie multiple et ardente devait user le frêle fourreau de son corps » constate le chroniqueur du Petit Journal qui évoque son « regard triste » et son « sourire d’enfant trop intelligente ».
Une vacillante petite lumière du Tout-Paris by night s’est éteinte. Ce jour-là, le gros lot de la loterie (3 millions de francs) permet à treize familles de mettre une poule au pot. Cette année-là, l’Espagne républicaine entre dans la guerre civile, tandis que son ex-Infant, Don Alphonso de Bourbon (1901 – 1964) annonce à Vienne son mariage avec la toute jeune princesse Alice de Bourbon-Parme – et que la Société des Nations entre dans ses nouveaux meubles.

Un destin volé

Dans son bref essai, Nudité (éditions de la Mappemonde, Bruxelles), paru en 1943, la célèbre romancière Colette évoque de façon lapidaire ce destin volé : « Colette Andris, la plus nue et la plus gracieuse, fut trop prompte à mourir. »
D’elle demeurent quatre livres, publiés entre 1929 et 1935, quelques photos signées Valéry (et bien d’autres, anonymes…) – et ces trois films qui, sans doute, en auraient appelé bien d’autres.
En 1952, elle connaît une apothéose cinématographique posthume : une jeune comédienne de vingt-quatre ans, Catherine Erard, reprend son rôle dans La danseuse nue, un film de Pierre-Louis (1917-1987) et Robert Florat (1896-1981) – elle obtient même un prix d’interprétation au festival de Vichy.
Une étoile était apparue au lendemain des Années folles. Le temps lui avait manqué – celui de grandir et d’atteindre sa pleine magnitude dans l’imaginaire d’une époque vouée au commerce des apparences Seuls quelques bouquinistes perpétuent distraitement la mémoire de celle qui voua sa brève vie à la beauté nue offerte en « spectacle vivant », telle qu’elle irradie encore de certains clichés attribués au photographe Lucien Walery (1863-1935).

Depuis sa disparition sur la pointe des pieds, trois générations de jeunes filles ardentes ont aiguisé le tranchant de leur jeunesse inaltérable, forcément inaltérable, contre la promesse exaltée d’un bel avenir qui excluait celui de leurs semblables en beauté –  ou tout contre une éternité fragile fantasmée en désir de transhumanité à jamais inassouvi …

Au fond, qu’est-ce qui meurt? Assurément pas l’éternel féminin…

 

Le Phénix ardent…

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Bibliophilie

 

La femme qui boit ( Gallimard, 1929) fit l’objet de rééditions. Un exemplaire broché in-12 (244p) se négocie entre 14 et 25 euros selon son état
Une danseuse nue (Flammarion, 1933) se négocie autour de 5 euros en édition courante (20-25 s’il est en excellent état)

L’Ange roux (Louis Querelle, 1935) autour de 12 euros.

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