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Archive for the ‘Cinema’ Category

Reine de Hollywood consacrée un temps « plus belle femme du monde », Hedy Lamarr (1914-2000) a également fait œuvre scientifique en laissant une invention à l’origine de nos communications par téléphonie portable… Son autobiographie, Ecstacy and Me (1966), dernièrement traduite en français, rappelle le destin romanesque d’une icône du septième art finalement reconnue non seulement pour sa beauté mais aussi pour sa contribution pionnière à l’informatisation de masse…

 

 

Il était une fois dans l’histoire du cinéma un petit film tchèque baptisé Extase, réalisé en 1932 par un jeune réalisateur nommé Gustave Machaty (1901-1963) : il a fait entrer dans cette histoire-là une petite starlette autrichienne de dix-huit ans, désormais connue comme la toute « première femme nue à l’écran ». Deux séquences d’une dizaine de secondes chacune la montraient courir nue dans les bois et se baigner dans un lac. Un gros plan sur son visage renversé suggérait une montée vers l’extase avec son partenaire Aribert Mog (1904-1941), en un jeu diablement emporté – et plutôt réaliste…

Le 10 août 1933 à Vienne, la bombe anatomique devient l’épouse du richissime héritier Fritz Mandl (1900-1977) : le premier industriel d’armement du pays (et le quatrième au monde) ajoute à sa collection l’actrice désormais la plus connue d’Autriche. Et découvre, en projection privée dans sa salle de conférences où se jouent les affaires du monde, les images de sa femme « courir toute nue sur cet écran haut de six mètres » …

Dès lors, il s’acharne à racheter toutes les copies du film (dont le prix et le nombre se mettent à flamber…) et à garder en cage (une suite personnelle de dix pièces avec domesticité pléthorique et sept voitures…) son actrice désormais interdite de caméra…

 

Avant l’écran, la vie…

 

Celle qui sera connue dans le monde entier en femme fatale naît Hedwig Eva Maria Kiesler le 9 novembre 1914 dans une famille de banquiers juifs viennois convertis au catholicisme. Sa mère Gertrude née Lichwitz (1894-1977) est une beauté exceptionnelle qui délaisse une carrière de pianiste pour l’élever. Son père Emil (1880-1935), passionné de mécanique, lui donne une enfance de petite princesse de la Mitteleuropa et lui explique de surcroît le fonctionnement de toutes les technologies, de l’horloge au tram. Sous son bureau, la petite fille improvise son théâtre des merveilles : «  Je m’installais en dessous et je faisais comme si j’étais sur une scène, inventant des pièces qui reprenaient les histoires fantastiques que mon père me racontait. Mon désir de devenir actrice vient de là. L’attirance que j’éprouve pour les hommes entre trente-cinq et quarante-cinq ans n’est pas bien difficile à analyser »…

Elle dilapide son argent de poche en magazines de cinéma, suit les cours de l’école d’art dramatique de Max Reinhardt (1873-1943) à Berlin et débute au théâtre où elle joue notamment le rôle de l’impératrice Elisabeth d’Autriche – elle croule aussitôt sous les envois de roses d’un admirateur nommé Fritz Mandl…

A seize ans, elle décroche ses premiers rôles cinématographiques aux studios Sascha de Vienne, dans d’anodines comédies où il est beaucoup question d’argent. Dans Geld auf der Strasse (« De l’argent sur la route », 1930) de Georg Jacoby (1882-1964), elle donne la réplique à Rosa Albrecht-Retty (1874-1980) et en pince pour son fils Wolfgang (1906-1967) – ils sont respectivement la future grand-mère et le futur père de celle qui allait devenir la star Romy Schneider (1938-1982)… Wir brauchen kein Geld (« Nous n’avons pas besoin d’argent », Boese, 1931) conforte sa jeune notoriété remarquablement bien accompagnée par le réseau de relations familial.

A dix-sept ans, elle devient la vedette de Die Koffer des Herrn O.F. (« La Malle de M. O.F. », 1931) d’Alexis Granovsky (1890-1937) dont le battage publicitaire lui vaut les honneurs de quelques lignes dans le New York Times. Elle se rapproche de son but : devenir une star – « être une star, c’est posséder le monde, et tous ceux qui s’y trouvent »…

A dix-neuf ans, devenue Mme Mandl, elle préside les réceptions en l’honneur des clients de son mari – « tout le monde savait que la guerre le rendrait bientôt dix fois plus riche qu’il ne l’était déjà » – et se souvient tout particulièrement de deux d’entre eux : « Un Adolf Hitler compassé m’a une fois fait le baise-main tandis qu’à une autre occasion, un pompeux petit Mussolini a avancé ma chaise »..

En 1937, elle parvient à s’évader de sa cage conjugale, déguisée en domestique et gagne Paris où elle trouve un agent… Le tout-puissant Louis B. Mayer (1885-1937), le patron de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), venu faire son marché de talents sur le vieux continent promis à cette guerre si irrépressible, la prend sous contrat et lui fait adopter le nom de Lamarr, en souvenir d’une vamp du muet disparue une décennie plus tôt, Barbara La Marr (1896-1926).

En 1938, Casbah, remake de l’hexagonal Pépé le Moko tourné avec Charles Boyer (1899-1978), la propulse vers les sommets – la presse salue la « performance surprenante et essentielle d’une nouvelle venue »…

Les films s’enchaînent avec des hauts et des bas, jusqu’au semi-échec de The Female Animal (« Femmes devant le désir », Keller, 1957) qui marque son retrait de l’écran. De son propre aveu, la « plus belle femme du monde » manque de discernement dans le choix de ses scenarii, sans doute à cause d’une connaissance imparfaite de la langue anglaise – elle rate notamment Casablanca et Autant en emporte le vent

Si sa filmographie compte un seul véritable chef d’œuvre, elle le doit à Cecil B. De Mille (1881-1959) qui lui confia le rôle inoubliable de Dalida dans Samson and Delilah (1949) – mais la suite de sa « carrière » ne s’avère guère à la hauteur de sa beauté ni de son talent.

Productrice indépendante, elle connaît un certain succès avec Le Démon de la chair (1946) et La Femme déshonorée (1947) mais se heurte au machisme hollywoodien.

Elle a donné la réplique aux plus prestigieux interprètes masculins de son temps, dont Spencer Tracy (1900-1967), Clark Gable (1901-1960), Victor Mature (1913-1999) ou Jimmy Stewart (1908-1997), multiplié les aventures avec bien d’autres talents comme Errol Flynn (1909-1959), David Niven (1910-1983), Erich Maria Remarque (1898-1970) ou George Sanders (1906-1972) et épousé de bonnes fortunes comme le pétrolier texan Howard Lee (1908-1981), qui l’emmène à Houston où elle trompe son ennui en doublant la superficie de leur vaste demeure.

Le jour du jugement de leur divorce, prononcé en 1960, elle envoie sa doublure au tribunal, se voit déboutée de toutes ses demandes – et, dans la foulée, épouse son avocat…

 

Une si belle inventivité…

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se souvient des plans de missiles entrevus chez son premier mari et des conversations « très professionnelles » entendues lors de son rôle d’hôtesse de maison. Après le torpillage du paquebot britannique City of Benares au milieu de l’Atlantique dans la nuit du 17 au 18 septembre 1940, elle décide d’utiliser sa connaissance de l’armement allemand et conçoit avec le musicien américain Georges Antheil (1900-1959), un système de guidage de torpilles par fréquence radio. Baptisée Secret Communication System, cette technique dite de « l’étalement de spectre par saut de fréquence » est inspirée par les travaux de l’ingénieur allemand Hellmuth Walter (1900-1980) dont la société développait un système de propulsion au peroxyde d’hydrogène pour les sous-marins… Déposé le 10 juin 1941 au National Inventors Council (NIC), le brevet (n°2 292 387) est acheté par l’US Navy et, classé secret Défense, finit dans un carton – l’armée privilégiant alors les explosions aléatoires de ses torpilles plutôt que leur trajectoire…

Hedy Lamarr avait conçu bien d’autres inventions comme la formule d’une pastille de coca lyophilisé à diluer dans l’eau, développée avec le milliardaire Howard Hugues (1906-1976) – mais demeurée lettre morte.

La « technique Lamarr » n’en marque pas moins l’histoire scientifique des télécommunications : utilisée pour la première fois pendant la crise des missiles à Cuba en 1962 puis au Vietnam, elle est à l’origine d’applications ultérieures comme la téléphonie portable, le wi-fi, le GPS ou le Bluetooth…

Ainsi que le rappelle Charles Villalon dans la postface à cette autobiographie dérangée due à la plume d’un journaliste en verve, cette invention procède d’une préoccupation bien plus anatomique : « incertaine de ses attraits (…) concernant la taille plutôt modeste de ses seins », la bombe hypersexuelle d’Hollywood espérait que George Antheil, auteur d’une série d’articles sur l’endocrinologie dans Esquire, l’aiderait à augmenter son tour de poitrine. Leurs entrevues ne débouchent pas sur la moindre « extension » plastique mais sur une toute autre – celle d’une immense « toile » bouleversant la carte et le territoire d’une humanité désormais « en réseau »…

Jusqu’en sa quarantaine épanouie, cette femme de tête incarne l’éternel féminin et s’assure d’une débordante carrière matrimoniale (six mariages, sans oublier ni ses liaisons innombrables de « croqueuse d’hommes », de Charlie Chaplin à John F. Kennedy, ni toutes ses semblables les plus semblables possibles…).

Disparue des écrans en 1957, elle refait la Une… des faits divers pour vol à l’étalage : en 1960 et 1965, elle est surprise en train de dérober des produits de beauté… Celle qui avait gagné et dépensé trente millions de dollars dans sa « carrière » profite de ce regain d’intérêt médiatique pour négocier la publication de ses Mémoires, parues en 1966 – Playboy les considère comme les plus érotiques du genre depuis ceux de Casanova.

En 1990, elle fait une rechute en kleptomanie au supermarché Eckerd de Casselberry en Floride, après avoir dilapidé sa fortune en frasques et en actes de chirurgie esthétique pour tenter de conjurer un destin d’usure échu à tou(te)s…

Lors de la phase d’expansion des « nouvelles technologies », son œuvre d’inventrice est consacré en 1997 par le Prix des Pionniers de l’Electronic Frontier Fondation.

Moins de trois ans après cette reconnaissance tardive, son corps sans vie est retrouvé le 19 janvier 2000 dans sa résidence à Altamonte Springs (Floride).

La traduction en français de son autobiographie rappelle ce que l’algorithmisation de notre société ultraconnectée doit à une ancienne icône d’Hollywood qui, faute de pouvoir s’assurer de la pérennité d’une beauté crevant l’écran, n’a jamais douté de son « esprit inventif » assignant le devenir de ses semblables à… de tous autres écrans. Ceux qui les relient à d’autres destinées que la sienne, s’écoulant dans les flux de nouvelles néo-féodalités digitales qu’aucune histoire du cinéma ne peut encore saisir ni conter…

Hedy Lamarr, Ecstasy and me, la folle autobiographie d’Hedy Lamarr, éditions Séguier, 440 p., 22 €

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et Daria Halprin ont institué leur vie par le savoir fondateur de la danse – mais Daria a aussi fait marcher une génération de cinéphiles…

 

 

Peu avant le festival de Cannes de 1970, d’heureux spectateurs découvraient sur le grand écran d’une année aussi psychédélique qu’irrésistiblement érotique un astre d’une délectable magnitude : la jeune Daria Halprin, s’ébattant nue dans les dunes d’une Californie en plein tumulte universitaire. C’était dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1912-2007) qui s’achevait sur le dynamitage d’une somptueuse villa de promoteur immobilier. Mais tout le monde n’avait d’yeux que pour la bombe anatomique qui a inspiré la plus sensationnelle des explosions cinématographiques…

 

Les cinéphiles les plus attentifs avaient déjà repéré la belle Daria dans Révolution (1968), un documentaire sur l’expérience hippie. Malheureusement, elle ne fut qu’une étoile filante – une manière de Miss Météore au ciel du septième art. Trois ans plus tard, elle fait encore une lumineuse apparition dans Jérusalem, Jérusalem de John Flynn (1932-2007), avant de disparaître à jamais des écrans.

En fait, Daria a bien d’autres priorités que de donner corps aux fantasmes de cinéphiles en mal d’icône : elle s’était déjà faite corps pour la danse.

Ce n’est pas étonnant : Daria est la fille de la chorégraphe et « performeuse » avant-gardiste Anna Halprin.

 

Telle mère, telle fille

 

Ann Halprin est née Schuman le 13 juillet 1920 à Winnetka dans l’Illinois. Formée de bonne heure à la danse d’Isadora Duncan (1877-1927), elle suit les cours de la Denishawnschool de Ruth Saint-Denis (1877-1968) et Ted Schawn (1891-1972), puis rencontre la modern dance de Martha Graham (1894-1981).

Parallèlement, elle étudie de 1938 à 1941 l’anatomie et dissèque des cadavres afin de comprendre le fonctionnement musculaire et neurologique du corps humain !

En 1940, elle épouse l’architecte et paysagiste Lawrence Halprin (1916-2009). A partir de 1942, elle danse à New York, y fait son plein de rencontres (John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg, etc) et fait sortir la danse de ses gonds, dans les années 50, désertant le studio pour investir les chantiers, les entrepôts, les hangars ou les forêts. Elle est à l’origine du concept de « performance », danse en baskets, talons hauts – ou dans « le plus simple appareil »..

 

La mise à nu

 

En 1957, Ann et ses danseurs du San Francisco Dancers Workshop se produisent nus sur le plateau de danse construit en plein air par son mari. Ce qui n’est alors qu’une expérimentation devient en 1965, dans Parades and Changes, un spectacle (interdit pendant vingt ans aux Etats-Unis) : le corps de ses interprètes jouant dans un monceau de bouts de papier couleur chair est mis à nu pour « rendre hommage à la forme humaine élémentaire ». Lorsque, après une tournée triomphale en Suède, elle rentre au pays, les journaux américains annoncent « le retour des danseurs sans culottes ».

Cette mise à nu des corps correspond aussi à une « mise à nu des formes obsolètes ». Rejetant miroirs et studios, Ann Halprin crée une rupture décisive avec les codes et conventions en vigueur : « Si vous êtes totalement présent à votre corps, les réponses corporelles viennent directement du système nerveux, ça peut aller si vite que vous ne savez pas ce qui se passe, vous n’avez pas le temps de préparer ce qui va se passer que la réponse suivante est déjà là. Si l’esprit interfère, ce n’est plus de l’improvisation. Les mouvements naturels surgissent d’un état de détente et non d’un état de tension comme dans le ballet classique ou la Modern Dance. »

En 1972, atteinte d’un cancer elle déclare : « Jusqu’alors, j’avais dédié ma vie à mon art, maintenant je dédie mon art à ma vie ». Elle décide de travailler avec des malades atteints du cancer puis du sida afin de les aider à reconquérir leur corps en souffrance dans des pièces comme Intensive Care, Reflections on Death and Dying qu’elle interpréte elle-même, à quatre-vingt-quatre ans, au Festival d’automne de Paris (2004).

Le musée d’art contemporain de Lyon consacre à la doyenne de la postmodern dance une rétrospective, A l’origine de la performance (mars-mai 2006) qui rend justice à son influence dans le domaine de la danse, de la musique et des arts plastiques.

 

L’écran et la vie

 

Sa fille Daria vit d’abord avec Marc Frechette (1947-1975), son partenaire de Zabriskie Point, dans une communauté hippie. Mais Marc a du mal à faire la distinction entre ses rôles à l’écran et la « vraie vie » : arrêté en 1973 pour une malencontreuse tentative de hold-up, il meurt accidentellement en prison.

Après un bref mariage avec le metteur en scène Dennis Hopper (1936-2010), Daria renonce à sa vie d’ « objet du désir » à l’écran et s’accomplit comme dance therapeut.

En 1978, elle fonde à San Francisco avec Anna le Tamalpa Institute. Depuis, mère et fille n’en finissent pas de transmettre cette secousse et cette signifiance qui, de la vallée du Nil aux scènes de Broadway, mettent les vies en mouvement les unes vers les autres– et leurs élèves à l’œuvre…

A quoi donc ouvre cette volupté ondulatoire qui prend le corps par ses racines depuis la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? S’agit-il, par ce mouvement pelvien fondamental, de se faire un corps selon la Loi, celle dont Anna et Daria Halprin ont fait leur entreprise vitale – si instituante pour « l’animal vertical se disant l’Univers » ?

 

A lire et à voir

 

Anna Halprin/Out of Bounderies, film de Jacqueline Caux (2004)

Jacqueline Caux, Anna Halprin, pionnière de la Post-Modern Dance, éditions Complexe, 2005

Anna Halprin : le souffle de la danse, film de Ruedi Gerber (2010)

 

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En cinquante ans de scène, Yvette Guilbert (1865-1944) est passé du format d’« affiche vivante » de la Belle Epoque à celui de « monument de la chanson française »…

 

 

Ses longs gants noirs, sa flamboyante chevelure rousse, sa robe de satin vert et sa silhouette filiforme croquée par Toulouse-Lautrec (1864-1901) ont incarné comme personne « l’esprit 1900 ».

Sa vie commence bien avant, sous Napoléon III, comme dans un roman naturaliste, avec son lot d’humiliations et de privations : à peine jetée au monde, le 20 janvier 1865, au 78 de la rue du Temple (Paris 3e), au foyer d’Hyppolite, comptable fâché avec les chiffres, et d’Albine Hermance, la petite Emma est privée d’enfance…

Dès ses douze ans, elle aide sa mère, chapelière et couturière, à subvenir aux besoins de la famille – de quoi ressentir dans chaque fibre de son être l’urgence de « s’en sortir », comme elle l’écrira plus tard dans ses Mémoires menées tambour battant comme un roman d’apprentissage : « C’est de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sévères, car j’ai vécu les détresses de la vie. »

 

 

« Timide à la ville, audacieuse sur scène »…

 

Que peut faire une gamine de Paname peu avant la Belle Epoque si ce n’est tenter sa chance au théâtre? Vendeuse à seize ans au Printemps du boulevard Haussmann, elle prend des cours d’art dramatique.

« Timide à la ville et audacieuse sur scène », elle débute en 1885 aux Bouffes du Nord. Le succès se fait attendre mais ses rôles gagnent en épaisseur au Théâtre des Nouveautés où elle joue Feydeau puis au Théâtre des Variétés. Elle épouse Max Schiller, un chimiste d’origine allemande, puis se tourne vers le café-concert, réputé pour sa « musique canaille » …

Le féroce chroniqueur Jean Lorrain (1855-1906) décrit dans Poussières de Paris  ces « femmes grasses et charnues », à la poitrine forcément offerte au caf-conc’ : « C’est l’étal, le morne et sexuel étal. A tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent ou, tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis. »

Il trousse pour celle qui prend le prénom d’Yvette (celui d’une héroïne de Maupassant) quelques couplets comme Fleur de Berge qu’elle interprète au Chat noir, à l’Eden ou à l’Eldorado – mais elle écrit elle-même nombre de ses chansons, guidée par ce principe : « faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains une exposition de croquis humoristiques chantés »…

Elle affirme son image de femme menue en une époque de beautés plantureuses et se fait remarquer en 1890 dans la revue légère de George Auriol (1863-1938), Pourvu qu’on rigole, au Divan japonais, dirigé par Jehan Sarrazin (1863-1904) qui la surnomme « la diseuse fin de siècle » car elle entrecoupe ses chansons de récitatifs passionnés.

En 1892, elle triomphe enfin à Liège puis à Bruxelles avec La Pocharde, une chanson écrite par elle – nul n’est prophète en son pays – et impose un registre libertin jusqu’alors interdit aux femmes…

En 1895, elle se produit dans le salon de l’éditeur Charpentier devant un parterre de littérateurs qui ne ménagent pas leurs éloges dans le livre d’or- dont le vieux Edmond de Goncourt (1822-1896), sidéré par sa parfaite maîtrise tant du français châtié que de l’argot… Grande lectrice, Yvette est sans doute la plus « lettrée » des chanteuses de ce temps – elle le prouve à travers ses romans comme La Vedette (1902) ou Les Demi-vieilles (1902)…

Frappée par une « longue et douloureuse maladie », elle est touchée par la foi et impose, à côté de son répertoire d’amuseuse publique d’édifiantes complaintes (Le Miracle de Saine-Berthe, La Passion du doux Jésus ou Voyage à Bethléem) ainsi que des chansons médiévales…

Le plus fidèle de ses admirateurs habite Vienne et s’appelle… Sigmund Freud (1856-1939). Fasciné par cette chanteuse si « intellectuelle », le père de la psychanalyse accroche son portrait au mur de son bureau, à côté de celui de Lou Andreas Salomé (1860-1937) – il apprécie tout particulièrement Dites-moi que je suis belle, précisément une chanson médiévale…

Infatigable, Yvette fonde le Théâtre du Moyen Age (1902) et une école de chant, triomphe au Carnegie Hall à New York (1906), écrit des récits de voyage (La Passante émerveillée, 1929), des livres édifiants (Légendes dorées inspirées par la vie de Jésus, 1914) et des ouvrages didactiques comme L’Art de chanter une chanson (1928) – sans oublier ses trépidants Mémoires, La Chanson de ma vie (1927) – et anime des émissions de radio – surtout, ne rien lâcher…

La « femme du XIXe siècle » qui soignait ses effets visuels à travers ses affiches investit l’invention du XXe, le cinématographe Lumière, et passe de petits rôles à partir de 1904 au Faust (1926) de Murnau (1888-1979) et à L’Argent (1928) de Marcel L’Herbier (1888-1979).

Si elle a travaillé son apparence pour « ressembler à un dessin », elle demeure dans la mémoire collective comme chanteuse, grâce à sa diction irréprochable que lui envie même la diva Emma Calvé (1858-1943). Qu’elle conte la douleur des rejetées (La Soularde, La Pierreuse) ou qu’elle caricature les bourgeois (La Partie carrée), elle incarne chacune de ses créations avec une intensité dramatique accentuée par l’expressivité de son visage maquillé en blanc jusqu’à « faire macabre » – jusqu’au bout, elle se veut icône des temps qu’elle traverse…

Devenue un monument de la chanson française, elle s’éloigne de la silhouette longiligne de l’insolente « affiche vivante » qui sut émouvoir le Paris « fin de siècle » et se crée des rôles sur mesure comme dans la comédie musicale, Madame Chiffon, marchande de frivolités (1933) – la production n’avait pu trouver de vieille dame appropriée…

La restitution de ses enregistrements, entre 1897 et 1934, depuis les débuts du cylindre mécanisé, ranime un peu de la présence de la diseuse dont le filet de voix épousant le texte de trop près au détriment de la mélodie ne ferait plus recette. Aurait-elle inventé le slam à l’époque des symbolistes ? Elle a écrit ses chansons et ses livres comme des lettres qui nous sont toujours adressées – et ce, sans fausses notes…

Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927

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Star affolante de la Paramount au temps du muet et coqueluche du cinéma mondial, Clara Bow (1905-1965) fit la bonne fortune de la presse à scandale pour ses mœurs libres. Victime inaugurale de la machine à rêves hollywoodienne qui broie les vraies vies, elle se retira à l’avènement du parlant. La journaliste Sophie Pujas ravive le piquant souvenir de la première « it girl » – ces filles qui « ne font rien, sinon sensation »…

 

Qui se souvient de Clara Bow ? Pendant une décennie (1923-1933), cette rousse effervescente a été la femme fatale préférée des Américains et la première « it girl » selon le concept énoncé par la romancière Elinor Glyn (1864-1943) dans la presse féminine : « Le « it », est une qualité que possèdent les uns et qui attire les autres par sa force magnétique : si vous l’avez, vous aurez tous les hommes que vous voudrez si vous êtes une femme, toutes les femmes si vous êtes un homme. « It » peut être une qualité de l’esprit aussi bien qu’un pouvoir d’attraction physique. »

Donc Clara Bow avait chaviré l’Amérique des Années folles avec son « it » dès 1927 dans le film de Clarence Badger (1880-1964), une comédie romantique précisément intitulée ItLe Coup de foudre en français… C’est l’histoire d’une vendeuse d’un grand magasin new-yorkais, Betty Lou, amoureuse de son patron… En somme, une success story à l’américaine dont Hollywood raffole… Sacrée superstar, Clara Bow reçoit alors 35 000 lettres d’admirateurs par mois (parfois juste adressées à « it girl, Paramount »), a déjà 35 films à son actif et succède à Colleen Moore (1900-1988) comme incarnation de la flapper, cette « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente » et aime flirter : « Les hommes rêvent de l’étreindre, les femmes de lui ressembler. L’équation parfaite au box office. »

 

 

« La plus rousse des stars en noir et blanc »

 

Clara naît le 29 juillet 1905 dans un quartier pauvre de Brooklyn – son père est un alcoolique réfractaire à tout emploi et sa mère épileptique est prostituée occasionnelle… Le cinématographe a dix ans et fait figure d’un nouvel Eldorado – un lieu idéal pour « congédier son propre destin ». Fille de rien, elle tente sa chance au concours « Fame and Fortune » du magazine Motion Pictures qui propose un rôle dans un film. De sélections en tests, « c’est elle qu’ils veulent ». Sa mère tente de la tuer – désormais, « les nuits de Clara seront insomniaques »… Elle tourne dans Beyond the Rainbow (1922) de Christy Cabanne (1888-1950), convoque ses amis pour la projection et connaît l’humiliation : son bout de rôle a été coupé au montage…

Mais elle s’acharne, tourne un rôle dénudé dans Ennemies of Women (1922) avant d’être repérée par le producteur B. P. Schulberg (1892-1957) : il lui donne sa chance dans Down to the Sea in ShipsLe Harpon (1923) de Elmer Clifton (1890-1949) – une histoire de fille de baleiniers. Clara « cannibalise l’écran » aux dépens de la vedette du film…

The Plastic Age, Get Your Man et Mantrap l’imposent, ses flirts s’enchaînent – du latin lover mexicain Gilbert Roland (1905-1994) au metteur en scène Victor Fleming (1883-1949) et à Gary Cooper (1901-1961), rencontré sur le tournage de Wings (1927, premier oscar de l’histoire du cinéma), qu’elle impose dans Children of Divorce. Les scandales suivent – d’abord, un étudiant feint de se suicider pour elle en prenant soin de convoquer secours et presse, on lui prête une liaison avec toute une équipe de foot… Cernée par les prédateurs, « jamais à court de coups de foudre », elle collectionne êtres d’exception et partenaires d’infortune… Sa coupe garçonne en fait l’un des modèles de la vamp dessinée Betty Boop.

Mais « sa vision du monde a été façonnée par des revues à deux sous et des mélodrames »… Une épouse bafouée la poursuit pour « aliénation d’affection ». La Paramount invoque la clause morale de son contrat : « briseuse de ménages, croqueuse d’hommes, flambeuse : son compte est bon »…

Arrive le cinéma parlant. Dans Les Endiablées (1929) de Dorothy Arzner (1897-1979), la jazz baby est trahie par son accent nasillard de Brooklyn. La Grande Dépression met les envies de frivolité sous le boisseau. L’ancienne secrétaire de Clara, Daisy de Voe, publie en 1930 Les Amours de Clara Bow, qui ajoute au scandale.

Entre deux cures de repos, Clara tourne encore Call Her SavageFille de feu (1932) qui lui vaut une triomphale tournée européenne. Un fan nommé Adolf Hitler lui dédicace chaleureusement Mein Kampf. Elle apparaît encore dans Hoop-la (1933), une histoire de danseuse sexy, avant d’être zappée au profit de la star suivante : « Parce que Clara a le visage des Années folles, elle tombera avec elles »…

Retraitée à 28 ans, elle se retire dans son ranch du Nevada avec l’acteur Rex Bell (1903-1962) rencontré sur le tournage de True to the Navy, elle élève ses deux enfants puis tente de refaire surface à Hollywood en… ouvrant un bar baptisé It Café – avant de succomber à un infarctus le 27 septembre 1965.

Toujours attentive, elle avait écrit son admiration au jeune sex-symbol montant Marlon Brando (1924-2004) qui dédaigna cet hommage : il ne savait pas qui était Clara Bow – « l’ancêtre » de la bombe anatomique Marilyn (1926-1962), celle à qui elle reconnaissait le « it »…

 

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard/L’Arpenteur, 112 p., 11,50€

 

 

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Femme fatale considérée comme l’une des reines de Hollywood, Hedy Lamarr (1914-2000) a également laissé une invention à l’origine de nos communications par téléphone portable…

 

 

En 1933, le film Extase, réalisé par Gustave Machaty (1901-1963), fait entrer une jeune actrice de dix-huit ans dans l’histoire du cinéma comme la « première femme nue à l’écran ». En vérité, cette année-là était particulièrement faste pour le naturisme : un Kulturfilm allemand, La marche vers le soleil, avait fait triompher la nudité en extérieur et en mouvement, tandis qu’en France, la « femme de lettres » Colette Andris arrache de haute lutte le droit de danser nue au music-hall avant de se produire dans cet appareil au cinéma…

Mais l’histoire du cinéma a retenu Extase, cette anodine production tchèquo-autrichienne, présentée en Amérique sous le titre My Extasy, et condamnée par le pape Pie XII… Elle a surtout révélé la perfection décomplexée d’une starlette folâtrant dans les bois en tenue d’Eve jusqu’à l’orgasme (le scénario s’inspire de L’Amant de Lady Chatterley) – et provoqué un tremblement de chair planétaire…

La bombe anatomique devient l’épouse de Fritz Mendel (1900-1977), le quatrième industriel d’armement au monde, fournisseur attitré de Mussolini – ses parents rêvaient pour elle d’une sécurité à toute épreuve… L’heureux époux n’aurait pas supporté que des millions d’admirateurs inconnus se délectent de la nudité de sa jeune épouse et aurait traqué toutes les copies disponibles du film pour faire disparaître le corps du délit …

L’écran et au-delà…

 

Celle qui sera connue dans le monde entier en femme fatale naît Eva Maria Kiesler le 9 novembre 1914 dans une famille de banquiers juifs viennois convertis au catholicisme – sa mère, pianiste, est une beauté exceptionnelle… Elle suit les cours de l’école d’art dramatique de Max Reinhardt (1873-1943) à Berlin et débute au théâtre où elle joue notamment le rôle de l’impératrice Elisabeth d’Autriche, dite Sissi… A seize ans, elle décroche ses premiers rôles cinématographiques aux studios Sascha de Vienne, dans d’anodines comédies où il est beaucoup question d’argent : dans Geld auf der Strasse (« De l’argent sur la route », 1930) de Georg Jacoby (1882-1964), elle donne la réplique à Rosa Albrecht-Retty (1874-1980), la grand-mère de Romy Schneider… Wir brauchen kein Geld (« Nous n’avons pas besoin d’argent », Boese, 1931) conforte sa jeune notoriété.

A dix-sept ans, elle devient la vedette de Die Koffer des Herrn O.F. (« La Malle de M. O.F. », Granowski, 1931) qui lui vaut les honneurs du New York Times.

En 1937, Louis B. Mayer (rencontré à Londres après qu’elle eut quitté son premier mari) la prend sous contrat et lui fait adopter le nom de Lamarr, en souvenir d’une vamp du muet disparue une décennie plus tôt, Barbara La Marr (1896-1926).

L’année suivante, elle enchaîne, pendant une vingtaine d’années, des tournages de films de série B, depuis Casbah (Conway, 1938) jusqu’à The Female Animal (« Femmes devant le désir », Keller, 1957).

Si sa filmographie compte un seul chef d’œuvre, elle le doit à Cecil B. De Mille (1881-1959) qui lui confia le rôle inoubliable de Dalida dans Samson and Delilah (1949). Productrice indépendante, elle connaît le succès avec Le Démon de la chair (1946) mais échoue à garder les faveurs du grand public avec La Femme déshonorée (1947).

Elle a donné la réplique aux plus prestigieux interprètes masculins de son temps, dont Charles Boyer (1897-1978), Spencer Tracy (1900-1967), Clark Gable (1901-1960), Victor Mature (1913-1999) ou Jimmy Stewart (1908-1997) – elle incarna même Hélène de Troie dans un film de Marc Allégret (1900-1973).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se souvient des plans de missiles entrevus chez son premier mari et dépose en juin 1941 avec son troisième époux, le musicien américain Georges Antheil (1900-1959), le brevet d’un système de guidage de fusée par fréquence radio qui marque l’histoire scientifique des télécommunications : ce principe de transmission, appelé la « technique Lamarr », est à l’origine de la téléphonie portable et de nos GPS…

Jusqu’en sa quarantaine épanouie, cette femme de tête incarne l’éternel féminin et s’assure d’une débordante carrière matrimoniale (six mariages au compteur, sans compter ses liaisons innombrables de « croqueuse d’homme » dont Charlie Chaplin et John Kennedy). Mais elle a échoué à devenir « la nouvelle Greta Garbo » (1905-1990).

Disparue des écrans en 1957, elle refait la Une… des faits divers pour vol à l’étalage : en 1960 et 1965, elle est surprise en train de dérober des produits de beauté… Elle profite de ce regain d’intérêt médiatique pour négocier la publication de ses Mémoires (Ecstacy and Me, 1966) – considérés comme les plus érotiques du genre depuis ceux de Casanova.

En 1990, elle fait une rechute en kleptomanie au supermarché Eckerd de Casselberry en Floride, après avoir dilapidé sa fortune en frasques et chirurgie esthétique.

Son corps sans vie est retrouvé le 19 janvier 2000 dans sa résidence à Altamonte Springs (Floride). Son étoile porte le numéro 6247 dans le Walk of Fame. Une urne contenant la moitié de ses cendres repose au cimetière central de Vienne. Son fils Anthony Loden en a dispersé l’autre moitié dans les bois autour de la capitale autrichienne – où elle n’avait jamais remis les pieds après avoir été happée par la machine à rêves hollywoodienne.

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Muse et modèle du photographe Edward Weston, Tina Modotti (1896-1942) a également été, en une vie brève et passionnée, mannequin, actrice hollywoodienne, photo-journaliste engagée et militante révolutionnaire…

Durant la nuit du 6 janvier 1942, une femme dont l’âge mûr s’avançait avec grâce vers une fin prévisible s’effondrait subitement dans un taxi à Mexico – elle sortait juste d’un dîner avec l’architecte du Bauhaus Hannes Mayer (1889-1954). Son nom est Tina Modotti. Elle doit sa célébrité posthume à la redécouverte des photographies qu’Edward Weston (1886-1958) a laissé d’elle : indéniablement, ces nus ont rapproché leurs noms pour la postérité, suscitant une floraison d’expositions, de livres, de documentaires voire de bandes dessinées – comme si elle posait à jamais dans les dunes ou sur la terrasse, dans la lumière tranchante du Mexique postrévolutionnaire, sous l’objectif de son amant.

Lorsqu’ils se rencontrent en 1921 à Los Angeles, elle est sur le point de devenir une actrice de premier plan du cinéma muet avec The Tiger’s Coat (1920). Ils partent s’installer au pays du peintre « muraliste » Diego Rivera (1886-1957), formant un couple de légende, véritable « point de mire » du monde artistique mexicain. De modèle préféré, elle devient en 1923 son apprentie favorite, réalisant portraits commerciaux, paysages, montages, scènes de rues ou fiestas.

En novembre 1924, le président du Mexique, Alvaro Obregon (1880-1928) consacre leur aventure photographique en inaugurant en fanfare leur première exposition – vingt photos « bien accrochées, simplement »…

Mais déjà, cette vie exaltée et intense les sépare : chacun aura ses aventures –tous deux sont « par ailleurs » encore mariés… Dans son Journal, il dit d’elle : « J’affirme que sa présence au Mexique n’est pas mon seul pôle d’attraction, bien que cette dernière ait exprimé le désir de me suivre là où nous souhaitions être ensemble. »

Dans une lettre datée du 7 juillet 1925, elle écrit à Weston : « Je suis sans arrêt en train de lutter pour modeler la vie selon mon tempérament et mes besoins – en d’autres termes je mets trop d’art dans ma vie – trop d’énergie – et, par conséquent, il ne me reste pas grand-chose à donner à l’art. »

Leur épreuve amoureuse prend fin en novembre 1926 : ayant connu la pauvreté dans son enfance, elle découvre celle d’une population et se donne corps et âme à la Révolution… La petite Italienne aux appareils photos et aux amours libres devient communiste dans le Nouveau Monde, une nouvelle aventure à hauts risques…

 

Amours et Révolution

 

Tina naît Assunta Adelaïde Luigia Modotti Mondini le 17 août 1896 dans un quartier populaire d’Udine (région du Frioul-Vénétie). Son père est mécanicien dans une usine de bicyclettes et émigre en 1908 aux Etats-Unis. Dès l’âge de quatorze ans, Tina travaille comme ouvrière dans une usine textile pour faire vivre sa famille, tout en assistant son oncle Pietro, photographe réputé. En 1913, elle rejoint son père en Amérique. D’abord couturière dans le magasin de mode Magnin, elle est « remarquée pour sa beauté » et devient mannequin pour présenter les dernières collections de Paris.

En 1917, elle épouse le peintre et poète Roubaix de l’Abrie Richey qui la fait entrer dans le monde de l’art et de l’amour libre. Actrice dans des théâtres italiens, elle enchaîne les opérettes puis les rôles à Hollywood. Le couple reçoit toute l’avant-garde mais son mari meurt en février 1922 de la variole. Tina poursuit cette accueillante tradition, faisant de sa maison le lieu de rencontre des exilés dont elle soutient la lutte.

Après sa liaison avec Weston, elle mêle étroitement l’art, l’engagement photographique et la politique. Elle vit avec Antonio Mella (1904-1929), un jeune réfugié cubain, rédacteur en chef de la revue El Machette où elle publie notamment Les contrastes du régime, reportage confrontant des images d’une pauvreté extrême au luxe indécent des possédants. Le soir du 17 janvier 1929, son amant est assassiné sous ses yeux alors qu’ils revenaient du cinéma : soupçonnée de « crime passionnel », elle passe au laminoir d’une véritable inquisition. Les photos de nus de Weston sont utilisées afin de la discréditer auprès des masses populaires – la « communiste dépravée » perd aussi sa clientèle aisée…

Sous l’identité de Carmen Ruiz, elle œuvre encore au soutien des réfugiés de la Guerre d’Espagne, partageant la vie du très controversé Vittorio Vidali (1900-1983) chez qui elle s’était exilée à Moscou en 1931 – après avoir fait escale à Berlin… Soupçonné de l’assassinat de Trotski en août 1940, Vidali est un agent du Komintern : Tina, vacataire du stalinisme sous la coupe d’un « amour de combat » ?

L’année de sa mort, elle passe le réveillon du Nouvel An chez Pablo Neruda (1903-1973) avant de succomber à une « crise cardiaque» dans ce taxi – « elle est morte parce qu’elle en savait trop » estime Diego Rivera.

« Ce qui ne me tue pas me rend plus forte » aimait-elle à répéter. Cinquante ans après sa mort, « les Roses », un des 400 clichés qu’elle a pris durant ses années Weston s’est vendu 165 000 dollars. La révolutionnaire au front soucieux dont les hommes tombaient « naturellement amoureux » n’a plus jamais quitté le monde des images qui plantent leurs roses dans les cœurs.

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Après un premier grand rôle dans Chinese Zodiac, blockbuster record du box-office chinois, Laura Weissbeker est sacrée star en Chine et publie un livre-témoignage sur son parcours …

 

Aucune source d’accroissement de l’être ne lui semble étrangère : actrice, chanteuse, mannequin, productrice, mais aussi ingénieur de formation, Laura Weissbecker vient, en perpétuelle réinvention d’elle-même, de livrer en volume les enseignements d’une jeune vie aussi désentravée que bien remplie – celle d’une jeune Alsacienne qui a su écouter la voix de ses émerveillements pour suivre la voie royale qui mène à la souveraineté de soi…

Née à Strasbourg, dans le quartier de la Robertsau, Laura se souvient tant des pénétrants arômes maraîchers que des rues joyeuses, des pimpantes maisons fleuries de géraniums et des « vieux » films du patrimoine français (avec Fernandel et Gabin) qu’elle dévorait, lorsque ses parents les laissaient, avec sa sœur et son frère, devant le téléviseur.

Elle se souvient aussi des délectables spaetzle que mitonnait son grand-père, directeur financier d’une compagnie de transports, et des bredele confectionnés par ses parents, tous deux professeurs de mathématiques : « C’est à Strasbourg que la tradition de Noël est plus forte qu’ailleurs ! »

Bien évidemment, ses matheux de parents la destinent à une carrière scientifique. Si elle est sensible à l’élégance d’une équation ou à la complexité organisée de l’univers, Laura entend de bonne heure la voix qui lui dit ce qu’elle est – et non ce qu’il lui faudrait être juste pour « faire plaisir » à la famille… Comment répondre à l’immensité quand on se sent déborder d’une moisson dont on s’impatiente de dire la récolte ? Par la pratique du théâtre amateur, pour commencer : Laura débute à douze ans dans Le Bal des voleurs de Jean Anouilh : « J’ai toujours rêvé d’être comédienne : ce métier permet de vivre une multitude de vies différentes, de voyager dans les âges et de changer d’époque à sa guise. Si j’avais pu, je l’aurais été dès l’enfance, mais il fallait l’autorisation des parents… C’est une vocation, c’est comme prendre le voile ou la mer… »

 

China girl forever…

 

Après le lycée Marie Curie en classe européenne qui la fait voyager (notamment en Irlande du Nord) , la brindille blonde s’inscrit en maths sup’bio puis intègre l’Institut national agronomique Paris-Grignon (l’INAPG), Agro’Paris, l’une des écoles d’ingénieur les plus prestigieuses – un certain Michel Houellebecq l’y avait précédée…

Enfin, elle est à Paris et s’adonne sans retenue à la grâce toujours vacillante des enchaînements : auditions, castings, défilés, spectacles et court-métrages nourrissent la flamme et l’intensité… Elle joue une blonde princesse indienne au Festival d’Avignon et touche son premier cachet de comédienne (300 francs !) après un tournage pour la télévision japonaise – elle est la Dulcinée de Don Quichotte, la femme idéale qui n’existe que dans ses rêves…

Elle se rend une première fois en Chine pour défiler à la Fashion Week de Pékin. Elle négocie âprement son contrat pour ne passer qu’une semaine dans l’Empire du Milieu, et pas un mois, comme le souhaitent les Chinois – études obligent…

Elle mesure 1,75 mètre et fait cette découverte : « Voilà qu’en Chine, où pourtant je dépassais d’au moins une tête 90% des habitants, pour la première fois de ma vie, je suis trop petite ! Alors qu’en France, on me refusait souvent une audition à cause de ma taille, je découvre qu’on n’est jamais assez grande en Chine : les mannequins sont encore plus minces et plus grandes que moi. Pour ces défilés, les autres filles mesuraient 1,80 mètre minimum. De plus, il se trouve que mon visage et mon teint de porcelaine correspondent à ce que les Chinois recherchent dans les agences de mannequins occidentales… »

Elle fait ses débuts au cinéma en 2002 lorsque Tonie Marshall lui offre un rôle aux côtés de François Cluzet dans France Boutique. Durant l’automne 2003, elle passe dans un hôtel parisien du huitième arrondissement de Paris la seconde étape du casting pour Harry Potter et la Coupe de feu. Alors qu’elle relit son texte, un homme d’âge mûr l’interroge sur la raison de sa présence : elle ne le reconnaît pas mais le directeur du casting lui apprend plus tard qu’il s’agit de David Lynch… Elle fait partie d’une présélection de cinq filles mais finalement, elle n’est pas retenue, alors que la sélection se resserre à deux comédiennes : « Ma taille m’avait éliminée : j’étais trop grande ! »

Elle joue une jeune fille russe dans Rue des sans-papiers avec Paul Belmondo – et apprend le russe. Durant l’automne 2004, elle tourne dans Les Poupées russes de Cédric Klapisch – et pense à ceux qui travaillent dur à l’usine pour gagner en un mois ce qu’elle touche en une seule journée en s’amusant – il y a dans nos sociétés tant d’insensés gaspillages de l’être et d’ « inégalités »…

En 2005, elle joue une jeune Polonaise dans O Jérusalem d’Elie Chouraqui. En 2007, elle incarne Mademoiselle de La Vallière, la maîtresse de Louis XIV, dans Versailles, le rêve d’un roi de Thierry Binisti.

Ainsi qu’elle le révèle dans son livre, elle a aussi eu affaire aussi à cette engeance de requins qui rôdent, en ces « eaux paradisiaques », autour des jeunes et jolies comédiennes inexpérimentées. Alors, elle a décidé de n’avoir plus affaire qu’aux 40% restants de réalisateurs « avec qui il ne faut pas coucher pour avoir un rôle »…

 

Les tribulations d’un tournage

 

Le vendredi 13 mai 2011, elle apprend qu’elle est choisie pour interpréter l’un des rôles principaux, celui d’une petite-fille de comtesse, dans le film Chinese Zodiac, de et avec Jacky Chan : « Trois ans plus tôt, j’avais passé une audition pour un film de Jacky Chan qui a été reporté et dont je n’avais plus eu de nouvelles jusqu’à ce que Paul Michineau, le directeur de casting français, m’appelle pour me dire : « Jacky Chan est à Paris et il veut te revoir… »

C’est ainsi que se noue son destin chinois. Elle vit pendant des mois dans une banlieue de Pékin pour les besoins du tournage et s’efforce de devenir chinoise du mieux possible : « J’avais appris le chinois en tournant, avec une méthode Assimil. Puis j’ai fait deux mois de chinois en immersion totale à Middlebury College, une université de la côte est américaine, afin de faire ma part de la promotion du film. Grâce à mes amis, j’ai bénéficié aussi d’une immersion totale dans la culture orientale. Il faut dire qu’un tournage en Chine emploie beaucoup plus de techniciens que dans le reste du monde. Il est moins coûteux de tout fabriquer du décor plutôt que de tout louer comme en France… Je suis devenue chinoise avec application, certes une blonde chinoise, ou pire : une Alsacienne blonde chinoise mais passionnément chinoise ! A la fin du tournage, Jacky Chan me dit : « Chinese Zodiac t’a amenée en Chine, j’espère que tu resteras en Chine !»

Après la sortie de Chinese Zodiac, en décembre 2012, le ministère chinois de la Culture choisit le film pour le projeter à tous les ambassadeurs, peu avant Noël. Arrivée au ministère, Laura est conduite non pas dans la salle dévolue aux diplomates occidentaux, mais dans une autre, où se trouvent les personnalités chinoises de premier plan : « Je suis flattée de ce traitement spécial : les Chinois me considèreraient-ils comme l’une des leurs ? »

Indéniablement, elle a trouvé une seconde famille – à commencer par la « JC Team », un nom chinois (Bài Lùna qui signifie « blanche rosée du matin féminine ») et une place de choix consacrée par le Best Emerging Global Actress à la cérémonie des Huading Awards à Macao (octobre 2013) pour ce film de tous les records, le deuxième plus succès au box-office pour un film chinois dans l’histoire du cinéma en Chine qui lui vaut de fouler le tapis pourpre du festival de Cannes…

A Pékin, Laure aime les hutongs, ces pittoresques quartiers de ruelles anciennes et de vieux passages si propices au vélo : « Mais depuis une quinzaine d’années, les Chinois sont incités à passer du vélo à l’auto, à l’inverse de ce qui se passe chez nous. Les routes deviennent de véritables autoroutes au milieu de la ville et il n’est plus question d’y circuler en vélo… »

Depuis septembre 2011, elle se partage entre Paris et Los Angeles, cette « ville des illusions et des désillusions » qu’elle résume sobrement : « c’est sun et business… »

La fille de l’Est n’y est pas dépaysée car certains quartiers sont majoritairement peuplés de Chinois – bien entendu, elle a aussi appris le kung-fu… Le miroitement à l’infini des signes extérieurs de richesse au sein de l’empire des modes, du calcul et des promesses intenables n’entame pas son ardente vie intérieure. Entre deux périodes de tournage pour le film de Jacky Chan, elle reçoit un « scénario sublime », celui des Malgré-elles, qui lui permet de tourner en Alsace : Denis Malleval lui offre le rôle de la petite-fille de Macha Méril…

Outre son Alsace natale, elle cultive un autre jardin secret : la poésie. Nourrie par la belle lumière tamisée des recueils de Baudelaire et Verlaine, elle vit un état de grâce poétique qui lui va comme une seconde peau : elle a écrit un poème en hommage aux victimes de la tragédie de Pourtalès durant l’été 2001 et déclame un poème de sa composition dans le film de Jacky Chan : « Je crois que mon esprit mathématique d’ingénieur trouve en la poésie le parfait allié de mon esprit artistique et bohême de comédienne, d’artiste et de rêveuse. »

De la poésie à la chanson, il n’y a qu’un souffle : elle chante les chansons traditionnelles chinoises à Los Angeles devant une salle remplie de Chinois et forme un étincelant duo avec le chanteur chinois Mencius Yan. Elle vient de créer une société de production et prépare son premier film, une coproduction franco-chinoise, comme il se doit…

Sa vie, elle l’avait rêvée ainsi en son parfait éclat : il y a tout ce qui fait les bons scénarios avec le feu des rencontres sur le tapis rouge s’étirant sous ses pas, vers la joie des dépassements pour mieux s’atteindre… De toute manière, elle a toujours « l’âge du rôle » pour ajouter encore longtemps plus de vie et de conscience au cumul des expériences, en un perpétuel renouvellement du champ des possibles – par la grâce d’un élan naturel qui lui a fait quitter le chemin où vaquait le plus grand nombre pour approcher le cœur de l’acte créateur… Après avoir signé un partenariat avec Alibaba, Steven Spielberg vient de s’ouvrir les portes du box-office chinois. Et si le monde avait le visage avenant des bonnes rencontres et le regard intense d’un poème pleinement vécu, sans mal des altitudes et des nuages ?

 

Laura Weissbecker, Comment je suis devenue chinoise, La Nuée Bleue/Tchou, 286 p., 19 €

 

 

 

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