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Archive for the ‘Chanson’ Category

En cinquante ans de scène, Yvette Guilbert (1865-1944) est passé du format d’« affiche vivante » de la Belle Epoque à celui de « monument de la chanson française »…

 

 

Ses longs gants noirs, sa flamboyante chevelure rousse, sa robe de satin vert et sa silhouette filiforme croquée par Toulouse-Lautrec (1864-1901) ont incarné comme personne « l’esprit 1900 ».

Sa vie commence bien avant, sous Napoléon III, comme dans un roman naturaliste, avec son lot d’humiliations et de privations : à peine jetée au monde, le 20 janvier 1865, au 78 de la rue du Temple (Paris 3e), au foyer d’Hyppolite, comptable fâché avec les chiffres, et d’Albine Hermance, la petite Emma est privée d’enfance…

Dès ses douze ans, elle aide sa mère, chapelière et couturière, à subvenir aux besoins de la famille – de quoi ressentir dans chaque fibre de son être l’urgence de « s’en sortir », comme elle l’écrira plus tard dans ses Mémoires menées tambour battant comme un roman d’apprentissage : « C’est de ce milieu que mon art de chanteuse apprit ses accents les plus profonds, les plus humains, les plus sévères, car j’ai vécu les détresses de la vie. »

 

 

« Timide à la ville, audacieuse sur scène »…

 

Que peut faire une gamine de Paname peu avant la Belle Epoque si ce n’est tenter sa chance au théâtre? Vendeuse à seize ans au Printemps du boulevard Haussmann, elle prend des cours d’art dramatique.

« Timide à la ville et audacieuse sur scène », elle débute en 1885 aux Bouffes du Nord. Le succès se fait attendre mais ses rôles gagnent en épaisseur au Théâtre des Nouveautés où elle joue Feydeau puis au Théâtre des Variétés. Elle épouse Max Schiller, un chimiste d’origine allemande, puis se tourne vers le café-concert, réputé pour sa « musique canaille » …

Le féroce chroniqueur Jean Lorrain (1855-1906) décrit dans Poussières de Paris  ces « femmes grasses et charnues », à la poitrine forcément offerte au caf-conc’ : « C’est l’étal, le morne et sexuel étal. A tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent ou, tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis. »

Il trousse pour celle qui prend le prénom d’Yvette (celui d’une héroïne de Maupassant) quelques couplets comme Fleur de Berge qu’elle interprète au Chat noir, à l’Eden ou à l’Eldorado – mais elle écrit elle-même nombre de ses chansons, guidée par ce principe : « faire de toutes les impudeurs, de tous les excès, de tous les vices de mes contemporains une exposition de croquis humoristiques chantés »…

Elle affirme son image de femme menue en une époque de beautés plantureuses et se fait remarquer en 1890 dans la revue légère de George Auriol (1863-1938), Pourvu qu’on rigole, au Divan japonais, dirigé par Jehan Sarrazin (1863-1904) qui la surnomme « la diseuse fin de siècle » car elle entrecoupe ses chansons de récitatifs passionnés.

En 1892, elle triomphe enfin à Liège puis à Bruxelles avec La Pocharde, une chanson écrite par elle – nul n’est prophète en son pays – et impose un registre libertin jusqu’alors interdit aux femmes…

En 1895, elle se produit dans le salon de l’éditeur Charpentier devant un parterre de littérateurs qui ne ménagent pas leurs éloges dans le livre d’or- dont le vieux Edmond de Goncourt (1822-1896), sidéré par sa parfaite maîtrise tant du français châtié que de l’argot… Grande lectrice, Yvette est sans doute la plus « lettrée » des chanteuses de ce temps – elle le prouve à travers ses romans comme La Vedette (1902) ou Les Demi-vieilles (1902)…

Frappée par une « longue et douloureuse maladie », elle est touchée par la foi et impose, à côté de son répertoire d’amuseuse publique d’édifiantes complaintes (Le Miracle de Saine-Berthe, La Passion du doux Jésus ou Voyage à Bethléem) ainsi que des chansons médiévales…

Le plus fidèle de ses admirateurs habite Vienne et s’appelle… Sigmund Freud (1856-1939). Fasciné par cette chanteuse si « intellectuelle », le père de la psychanalyse accroche son portrait au mur de son bureau, à côté de celui de Lou Andreas Salomé (1860-1937) – il apprécie tout particulièrement Dites-moi que je suis belle, précisément une chanson médiévale…

Infatigable, Yvette fonde le Théâtre du Moyen Age (1902) et une école de chant, triomphe au Carnegie Hall à New York (1906), écrit des récits de voyage (La Passante émerveillée, 1929), des livres édifiants (Légendes dorées inspirées par la vie de Jésus, 1914) et des ouvrages didactiques comme L’Art de chanter une chanson (1928) – sans oublier ses trépidants Mémoires, La Chanson de ma vie (1927) – et anime des émissions de radio – surtout, ne rien lâcher…

La « femme du XIXe siècle » qui soignait ses effets visuels à travers ses affiches investit l’invention du XXe, le cinématographe Lumière, et passe de petits rôles à partir de 1904 au Faust (1926) de Murnau (1888-1979) et à L’Argent (1928) de Marcel L’Herbier (1888-1979).

Si elle a travaillé son apparence pour « ressembler à un dessin », elle demeure dans la mémoire collective comme chanteuse, grâce à sa diction irréprochable que lui envie même la diva Emma Calvé (1858-1943). Qu’elle conte la douleur des rejetées (La Soularde, La Pierreuse) ou qu’elle caricature les bourgeois (La Partie carrée), elle incarne chacune de ses créations avec une intensité dramatique accentuée par l’expressivité de son visage maquillé en blanc jusqu’à « faire macabre » – jusqu’au bout, elle se veut icône des temps qu’elle traverse…

Devenue un monument de la chanson française, elle s’éloigne de la silhouette longiligne de l’insolente « affiche vivante » qui sut émouvoir le Paris « fin de siècle » et se crée des rôles sur mesure comme dans la comédie musicale, Madame Chiffon, marchande de frivolités (1933) – la production n’avait pu trouver de vieille dame appropriée…

La restitution de ses enregistrements, entre 1897 et 1934, depuis les débuts du cylindre mécanisé, ranime un peu de la présence de la diseuse dont le filet de voix épousant le texte de trop près au détriment de la mélodie ne ferait plus recette. Aurait-elle inventé le slam à l’époque des symbolistes ? Elle a écrit ses chansons et ses livres comme des lettres qui nous sont toujours adressées – et ce, sans fausses notes…

Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927

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Pionnière de la chanson moderne, Damia (1889-1978), surnommée « la Tragédienne incomparable », a inspiré bien d’autres dames en noir comme Edith Piaf ou Barbara.

 

 

Il était un mythe, une voix et une foi inébranlable… La toute première sans doute des « dames en noir » de l’histoire de la chanson française était surtout une « dame de fer » dont la haute stature a dominé l’histoire de son siècle… Née Louise-Marie Damien le 5 décembre 1889 à Paris (13e) d’un père agent de police à la main plutôt lourde, elle ne faisait pas mystère de son âge et ne manquait jamais de rappeler qu’elle avait le même que la tour Eiffel – cet autre haut lieu de résonance d’un tragique qui cherchait à se dire…

 

La « Tragédienne de la chanson »

 

Enfant, Louise-Marie passe ses vacances dans la ferme vosgienne de ses grands-parents maternels à Darney. Mais la vie est rythme, vibration irrésistible ressentie à travers son jeune corps à cordes en quête d’accords – elle est aimantée vers la rencontre tant avec son image en devenir qu’avec son reflet sonore dans la capitale de tous les possibles… A quinze ans, elle fugue et décroche une figuration au théâtre du Châtelet. L’acteur Max Dearly (1874-1943) lui fait faire ses premiers pas de « danseuse professionnelle », notamment en valse chaloupée, et lui transfuse les rudiments de ce qui fera sa réputation de « diseuse » et de « tragédienne ».

Elle est remarquée par Robert Hollard dit Roberty, le mari de la jeune chanteuse « réaliste » Fréhel (1891-1951). Il lui donne des cours de chant, lui fait découvrir « où ça vibre » pour mieux utiliser ses cavités de résonance – et quitte sa « régulière » pour elle…

A partir de 1908, Louise-Marie se produit sur la scène des cafés-concerts comme la Pépinière-Opéra, le Petit-Casino ou l’Alhambra. Felix Mayol (1872-1941) lui offre la vedette d’un de ses spectacles de Caf’conc – elle est lancée enfin et s’adonne à l’ivresse de participer à l’immensité…

Pendant la Grande Guerre, elle chante sur le front pour raffermir le moral des troupes. Après guerre, elle fréquente le Temple de l’Amitié de Nathalie Clifford-Barney (1876-1972), où elle rencontre la danseuse Loïe Fuller (1862-1928) – et part en tournée avec sa troupe… La « Fée Electricité » l’initie aux subtilités des éclairages et de la mise en scène : Damia vient de naître à la scène.

Elle accède à la renommée par des chansons à succès comme Hantise (1926), La Rue de la Joie (1927) ou La Mauvaise prière (1932). Les Goélands (1929), sa chanson-fétiche signée Lucien Boyer (1876-1942), lui permet de donner toute sa mesure de tragédienne à ce qui la soulève… Sombre dimanche est interdite de diffusion au public au printemps 1936 : la rumeur prête à la chanson des effets suicidogènes… Il est vrai que la mine défaite de Damia, les yeux levés au ciel, la pose en « icône endeuillée » d’un siècle décidément tragique. « On » dit de surcroît que nombre de ses chansons « se terminent par un coup de couteau »…

Le cinéma ajoute à sa résonance de torche oscillante sur un champ de ruines annoncé : elle tourne notamment dans Napoléon (1927) d’Abel Gance (1889-1981), Tu m’oublieras (1930) de Henri Diamant-Berger (1895-1972), La Tête d’un homme (1932) de Julien Duvivier (1896-1967) ou Les Perles de la couronne (1937) de Sacha Guitry (1885-1957). Ce dernier prétend être à l’origine de son personnage : il lui avait suggéré de remplacer le décor de fond de scène par un rideau noir et d’adopter une robe-fourreau noire en guise d’emblème – sa « marque de fabrique »…

Assurément, Damia provoque une « rupture » avec les usages scéniques de l’entre-deux-guerres par une esthétique adaptée de l’expressionisme alors en vogue au cinéma et de la « rénovation dramatique » de Jacques Copeau (1879-1949) au théâtre. Chantant sans micro, elle utilise la lumière pour sculpter sa silhouette et sa gestuelle – elle avait été à bonne école chez Loïe Fuller.

Mais ses adjuvants réguliers sont l’alcool, la cocaïne et l’opium – une addiction qu’elle partage avec nombre d’autres créateurs comme Jean Cocteau (1889-1963).

Ses rencontres au sommet avec des créatrices comme la décoratrice et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) se révèlent assurément fécondantes. Celle-ci crée pour elle une chaise, « La Sirène », et partage un temps sa vie.

Sa « carrière » s’achève sur scène en 1956, après une tournée triomphale au Japon (1953) et une autre à l’Olympia (1954) où elle révèle, en première partie de son spectacle, un jeune débutant mort de trac nommé Jacques Brel (1929-1978)…

Dès l’après-guerre, la « tragédienne lyrique » s’était effacée devant d’autres jeunes « dames en noir » comme Edith Piaf (1915-1963) ou Juliette Gréco. En 1956, les plus nostalgiques de ses admirateurs la reconnaissent encore en chanteuse mendiante dans le remake de Notre-Dame-de-Paris, tourné par Jean Delannoy (1908-2008), entre la plantureuse Gina Lollobrigida en Esmeralda et Anthony Quinn (1915-2001) en Quasimodo. Elle a encore les honneurs du prix de l’Académie Charles Cros (1964) mais, en dépit de sa verdeur, le pas n’est plus aussi assuré. Elle s’éteint le 13 janvier 1978 dans sa résidence de La Celle-Saint-Cloud, des suites d’une chute dans le métro parisien (tentative de suicide ?) – une note de conscience du chant universel s’est éteinte mais le tragique du monde s’acharne à se dire par d’autres grandes voix…

 

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Résultat de recherche d'images pour "leonard cohen"Pessimiste lumineux et poète visionnaire (Prix Prince des Asturies 2011), Leonard Cohen a tiré sa révérence dans la nuit du 10 au 11 novembre 2016,  nous laissant à nos incertitudes après avoir nous avoir légué une œuvre d’une force de transformation spirituelle inégalée – et réarmé nos consciences…

 

Longtemps, le poète devenu légende vivante avait suspendu son départ, comme pour tenter de nous éveiller encore et toujours à ce que nous avons d’essentiel – à ce qui n’a pas de prix, à ce dont nous avons perdu la valeur, quelque chose comme la puissance lumineuse du verbe qui nous apprend à changer le noir en lumière et à nous éclairer le chemin… Jamais avant sans doute, la chanson n’avait atteint une telle intensité poétique. Et jamais sans doute cette profondeur poétique n’avait rencontré un tel génie mélodique…

Voilà un mois, Leonard Cohen nous donnait You want it darker, un sépulcral quatorzième album comme on donne un adieu au sommet – un bruissement d’âme ample, vibrant et profond, aux accents d’outre-tombe et aux chœurs yiddish (ceux de la chorale de la Congrégation Shaar Hashomayim), qui interpelle la nuit qui vient ou la lumière au bout du chemin…

 

Guerrier de la spiritualité et métaphysicien du cœur brisé

 

En janvier 2012, un poète de soixante-dix-huit ans redescendu de sa montagne (le Mont Baldy où il avait fait retraite) renouait avec une renommée internationale de rock star distraitement abandonnée au seuil d’un monastère zen : serial séducteur vivant en ermite et « chanteur sans voix », Leonard Cohen venait de publier un nouvel album haut de gamme de pure poésie délicatement ciselée et de grâce, Old Ideas.

Le vieil homme n’aspirait qu’à la paix et au recueillement dans son monastère (assiégé, disait-on, par les plus irréductibles de ses groupies), mais il avait d’impératives raisons de revenir sur scène : sa « gestionnaire de fortune » venait de le gruger de près de dix millions de dollars et il n’avait plus de quoi payer ses impôts… Son malheur patrimonial et fiscal a fait le bonheur de tous ceux qu’il laissait orphelins : ils retrouvaient un maître de musique et de vie – et le cercle de ferveur de ses inconditionnels n’a pas fini de s’agrandir autour d’une œuvre en perpétuel renouvellement.

Pourtant, son départ était bien préparé. En 1995, le magazine Les Inrockuptibles consacrait (après bien d’autres…) sa Une à Leonard : le journaliste Gilles Tordjman l’avait visité sur le « mont chauve » (Californie) pour nous le révéler en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque ».

Son nom ne signifie-t-il pas « prêtre » en hébreu ? Son grand-père avait posé en 1921 la pierre angulaire de la synagogue de Montréal. Son œuvre n’évoque-t-elle pas ce koan zen : « Un âne regarde un puits jusqu’à ce que le puits regarde l’âne ? »

Leonard n’était pas né pour la futilité d’être « quelqu’un » serait-ce « quelqu’un qui compte » (la preuve hélas qu’il préférait ne pas savoir « compter »…) mais pour la lutte avec l’ange et avec l’abîme. Alors il a réinventé sur un médium de masse des figures très anciennes – la figure sacerdotale du prêtre juif, celle du troubadour, du poète mystique et du crooner, balayant tous les registres de la vie du cœur comme le rappelle l’un de ses biographes, Chris Lebold, interviewé à l’occasion de la sortie de son livre (Leonard Cohen, l’homme qui voyait tomber les anges, éditions Camion Blanc, 2013) : «  Leonard voit les corps tomber dans un monde soumis aux lois de la gravité, il est dans le jeu avec la gravité et nous donne des armes spirituelles avec son pouvoir de changer une chose en son contraire, une charge lourde en légèreté. Ce visionnaire de la gravité sait utiliser le pessimisme pour nous rendre plus affûtés, plus vivants et plus joyeux. Il nous fait du bien en utilisant des chansons douces comme des armes spirituelles. Les gens n’en sont pas revenus que ce métaphysicien du cœur brisé leur parle de leur condition d’être en chute libre – et leur propose d’entendre une miséricorde angélique, un appel à l’élévation…C’est sur cette brisure du cœur que l’on peut fonder une vraie fraternité… Son premier album n’a pas pris une ride : déjà minimaliste, il est tranchant et aussi indémodable qu’une calligraphie zen… ».

Pessimiste radical réputé « déprimant », surnommé le « maître de la dépression », le Canadien nous laisse une œuvre lumineuse en guise de « manuel pour vivre avec la défaite » : si nos cœurs sont destinés à être brisés et nos âmes à être laminées, autant accueillir la lumière du monde par cette brisure car ce n’est que par là qu’elle peut entrer…Suffirait-il de broyer du noir pour cela ?

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, deux romans et quatorze albums depuis Suzanne (1967), l’alchimiste nous a appris à faire advenir dans nos vies cette lumière qu’il éveillait sur ses pas, prêchant par l’exemple : jusqu’au bout, il est resté un homme debout, une conscience allumée dans la nuit qui tombe sur notre monde…

Dans les concerts de ce grand initié, dit-on, il se faisait un tel silence que l’on entendait « une métaphore tomber » – l’on y sentait même s’ouvrir, à la manière d’une fleur japonaise dans l’eau, quelque chose comme une ardente et vibrante profondeur…

Leonard est parti dans la paix et la joie de l’accomplissement. Parce qu’il y a des morts plus immensément et intensément vivants que jamais, comment rendre hommage à un poète qui s’en va si ce n’est en lui parlant dans sa langue, juste pour lui dire que, jusqu’au bout du chemin, il a été « quelqu’un de bien » ? Quelqu’un à qui il est absolument impossible de dire adieu. Leonard forever…

 

Le monde de Leonard

 

Tu as planté dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette force et cette fleur d’éternité

Qui nous rendent à la joie d’aimer

 

Si les chansons

Pouvaient faire des maisons

Alors nous avons trouvé notre demeure

Là où jamais rien ne meurt

Au seuil de tendres jardins chantants

Ranimés par le printemps

 

Si une chanson

Pouvait ramener à la raison

Alors cette Terre serait notre maison

Et l’amour notre seule saison

Nous en ferions notre cathédrale

Bâtie sur une mémoire sans mal

 

Si tes chansons

Ont tant embelli la Création

Alors elle a ton visage

De calme briseur d’orages

  • Comme la poésie donne le sien

Aux hommes de bien

 

Nous avons vécu en hôtes ingrats dans ton monde

Tu nous as donné le feu

Pour poursuivre le jeu

Hallelujah tant que la Terre sera ronde

Ta légende nous a transpercés de la fleur ardente

Qui nous voue à sa grâce vivante

 

Mais chiens de guerre

Nous veulent en enfer

Et affairistes au fond du puits

Pourtant le mal tu l’avais aboli

Dans notre nuit affligée ta poésie ouvre les poings

Pour aller toujours plus loin

Allumer d’autres astres

Ou conjurer nos désastres

 

Mais ta légende vivante nous a plantés au cœur

L’épée et la fleur

Le remède à la peur

Le refus de la fadeur

L’antidote à l’horreur

Pour semer nos purs bonheurs

 

Tu as planté dans nos cœurs

La plume et la fleur

Pour tomber les leurres

Ta poésie a armé nos âmes en pleurs

Pour ouvrir aux affligés un chemin à fleur de mots

Vers un monde merveilleusement beau

 

Ceux qui ouvrent les mots que tu leur donne

Entrent dans ce bel automne

Incendié par le bonheur des roses

Ils se défont de leurs chaînes de si vieilles choses

Ou de mots sans suite

Par-dessus leur ligne de fuite

 

 

Quand rien ne nous parle de ce temps d’affligés

Quand le ciel obscurci par notre poussière

Nous fait grise mine sans plus aucune chance d’aimer

Quand la promesse de chaque matin nous est volée par les chiens de guerre

Quand les vivants commencent à envier les morts

Tu nous mène là où le monde a enfin le visage d’un poème qui s’endort

 

 

Ta légende vivante plante dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette fleur d’éternité

Qui nous rappelle à tant d’autres raisons d’aimer

 

 

 

 

 

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« A vous, admirable Carmen, tout mon cœur d’artiste, à vous adorable Calvé, toute mon affection »

Sarah Bernhardt à Emma Calvé

 

De 1881 à 1926, la carrière internationale de la diva Emma Calvé, adulée par les princes de ce monde et les peuples, est un sacre ininterrompu…Si sa voix d’or a fait sa fortune, son cœur en or a assuré sa ruine…

 Emma Calve

Longtemps, Emma Calvé a été pour le monde entier la virevoltante Carmen, « la seule, l’unique », avant de se figer en radieuse figure de l’âge d’or de l’Opéra.

En un soir, le 21 décembre 1893, au Metropolitan Opera House, la diva française a mis New York et la presse à ses pieds, en leur révélant toute la vérité vocale et scénique d’un personnage de bohémienne, employée à la manufacture de tabac pour un salaire de misère. Grande pour l’époque (1,70 m), le port altier, le buste imposant et l’œil noir, elle envoûtait et brûlait les planches…

 

« Vous a été sublime, vous avez été Calvé »…

 

Emma est né le 15 août 1858 dans la petite cité minière de Decazeville, au nord-est de l’Aveyron – au modeste foyer de Justin Calvet (1824-1895) et de Léonie-Adèle Astorg (1834-1921). Justin boisait alors les galeries de la mine d’Aubin pour qu’elles ne s’écroulent pas sur les mineurs…

Au couvent de Saint-Affrique, l’évêque de Rodez remarque ses bonnes dispositions vocales lors de la fête de fin d’année et lui prédit une carrière de cantatrice. Destinée au concours d’entrée dans les Postes. Elle suit les cours de Jules Puget, ancien pensionnaire de l’Opéra-Comique, qui lui raccourcit son nom en Calvé, et de Jean-Baptiste Caylus.

Emma fait ses débuts dans une église de Millau durant l’été 1881 puis à Nice lors d’un arbre de Noël – ce qui lui vaut sa première critique dithyrambique dans la presse.

Le 23 septembre 1882, elle chante dans Faust à la Monnaie de Bruxelles et impose son interprétation du personnage de Marguerite. Sa musicalité, son timbre, sa grâce et sa beauté méridionale sont salués – et sa « griffe » s’impose. Elle triomphe dans Hérodiade de Massenet (1842-1912) – le rôle de Salomé sied si bien à son tempérament volcanique. Victor Maurel (1848-1923), le directeur du théâtre des Italiens, lui offre un contrat lui garantissant 1250 francs par mois pour être sa partenaire. Un critique, la remarquant dans Le Chevalier Jean de Victorien de Jonchères (de son vrai nom Félix Rossignol), écrit : « La nouvelle diva est un être merveilleusement beau que l’on ne se lasse pas d’admirer : elle joue comme une actrice et chante comme une prima donna »…

Elle tombe en amitié avec la plus grande actrice du temps, Eleonora Duse (1858-1924), fait un triomphe dans le rôle d’Ophélie dans Hamlet à la Fenice de Venise, en octobre 1886, et installe son éclat d’étoile de première grandeur.

Passionnée par le Mystère, elle fréquente occultistes, médiums, sârs, chiromans et autres hiérophanes, se constituant une riche bibliothèque ésotérique – elle fréquente assidûment la Librairie du Merveilleux, sise au 29 rue de Trévise à Paris et fondée par « le mage Papus » (de son vrai nom d’Encausse et authentique médecin des pauvres) ainsi que la librairie de l’Art indépendant, rue de la Chaussée–d’Antin… Après la mort de son ami spirite Léon Denis (1847-1927) est son livre de chevet.

Familière de l’astronome Camille Flammarion (1842-1925), du journaliste Jules Bois (1868-1943), qui se pique de « démonologie », ainsi que du sulfureux abbé Béranger Saunière (1852-1917), qui a somptueusement restauré son église de Rennes-le-Château (grâce à un mystérieux trésor ?), elle a une liaison avec Henri Cain (1857-1937), incontournable Fregoli des arts et lettres d’alors, gros fournisseur de livrets d’opéra-comique.

La reine Victoria (1819-1901) s’attache la diva, après son triomphe à Covent Garden, et la reçoit régulièrement à Windsor Castle.

Sa tournée en Amérique (novembre 1893 – avril 1894) est un sacre – « New York est atteint de calvéite aïgue » constate son impresario Maurice Grau tandis que les autres villes succombent.

Prophétesse en son pays comme à l’étranger, bénéficiant des faveurs de la Cour d’Angleterre, la diva s’offre, durant l’automne 1894, le château de Cabrières et le fait restaurer dans le plus pur style « grand opéra ». Si elle y donne des fêtes somptueuses, elle le transforme aussi durant la belle saison en sanatorium pour les enfants indigents et y invente les académies d’été.

Massenet crée pour elle Sapho – un nouveau triomphe qui lui vaut, en novembre 1897, ce compliment du Maître : « Vous avez été sublime, vous avez été Calvé »…

Le 30 septembre 1899, celle qui a son image dans les tablettes de chocolat Menier s’embarque à bord du Normandie pour le plus fabuleux des contrats – 65 représentations en Amérique pour 585 000 francs-or. A New York, elle rencontre le swami Vivekananda (1863-1902) dont l’enseignement l’apaise – elle est la première cantatrice à pratiquer le yoga et ses élèves en bénéficient… Thomas Edison (1847-1931) enregistre sa voix sur son « Phono » – d’autres enregistrements suivent à Londres (1902) et chez Pathé (1920).

Son inlassable générosité la ruine. La mort subite de son neveu Elie, en 1929, l’anéantit et elle se défait du château qu’elle lui destinait. Elle tente de se refaire avec son autobiographie, Sous tous les ciels, j’ai chanté, parue à la fin de 1939 – mais les Français ont alors bien d’autres soucis…

Elle s’éteint d’un cancer du foie le 6 janvier 1942, après avoir survécu grâce aux dons notamment de la jeune diva Lucrezia Bori (1887-1960), son héritière du rôle de Carmen. Elle n’avait rien perdu, dit-on, de l’éclat étrangement juvénile de l’ardent personnage dont son interprétation (près de 3000 fois, dit-on) fit longtemps référence.

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