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Archive for the ‘Art’ Category

 

 

 

Comment les images accèdent-elles à l’inoubliable ? Le philosophe, dramaturge et critique d’art Jean-Christophe Bailly analyse leur essor dans l’histoire humaine – et « ce qu’elles nous font »…  Leur efficience, leur  force de convocation et de suspension, bien loin de nous maintenir à la surface des choses, nous aimantent vers une rencontre décisive avec nous-même dans un agencement des présences.

 

Aime-t-on l’art ou les images ?

L’histoire de l’humanité se confondrait-elle avec celle de l’art ? Depuis les temps pariétaux, elle se révèle et se lit dans une formidable fabrique d’images qui se perpétue jusqu’à la postmodernité désymbolisée de notre prétendue « civilisation de l’image ».

Si l’art produit des images, celles-ci relèvent-elles nécessairement toutes du domaine artistique ? Toutes les images ne manifestent certes pas la force d’ébranlement de l’oeuvre d’art – cette mise en visibilité du monde sensible…

Elles font partie de notre décor jusque dans nos foyers, le façonnent et nous conforteraient même dans notre inattention au monde… Alors,  « comment se fait-il qu’il y ait de l’art » qui, soudain, nous saisit, nous ouvre le monde et nous « provoque à être » comme dans une expérience augmentée de la réalité ?

 

Arrêt sur images

 

L’image interrogée par Jean-Christophe Bailly « en tant que pure surface et simultanément sondée en tant que profondeur » est celle qui exhale toutes ses potentialités pour nous assurer, au-delà de sa fixité, d’un voyage infini – c’est l’image-suspens qui arrête la trépidation des affaires humaines en un embarquement immédiat :  « Le monde s’arrête dans l’image, l’image est du monde arrêté. Sortie de l’être, l’image est un pur en allé, mais cet en allé se suspend, se tient dans l’immobilité qui sera son voyage »…

Une image accomplie, serait-ce « du temps arrêté » mis en acte et en oeuvre  ? La matière d’une image réussie, serait-ce « un extrait de monde saisi dans un instant ou une idée du monde venue se fixer dans une composition »?

C’est tout cela à la fois et bien plus encore dans cette matière vivante, hantée par l’énigme, qui nous invite à une montée vers le mystère et à une rencontre avec soi : « Le visible comme le distinct est partout mais la part qui revient à l’image c’est de détacher le visible de lui-même pour le rendre distinct, pour le faire sonner ou résonner en tant que visible »…

Loin d’être purement illustratives, les images sont toujours plus que ce qu’elles représentent, serait-ce dans l’actuelle inflation du visible et du montré dont le flux ne laisse aucun répit à la construction d’un regard. Elles agissent sur nous à la manière d’un mode de la connaissance, nous conviant à un voyage dans l’intelligence du visible et du vivant.

Enseignant à l’ Ecole nationale supérieure de la Nature et du Paysage (Blois), Jean-Christophe Bailly réunit en 13 chapitres (issus d’articles, de conférences et de préfaces) et trois parties une réflexion ample sans frontières disciplinaires qui s’invente au fil de ses intuitions et de ses fulgurances poétiques en un buissonnant chemin de désir (1), passé ce rappel avec ses mots-clés en guise de guide de navigation : « La caractéristique générale des images est qu’elles ne sont pas premières, qu’elles sont toujours, quelles qu’elles soient, images de quelque chose. L’ensemble de ces choses dont il peut y avoir image, nous l’appellerons l’imageable. Et l’ensemble des images effectuées, passagères ou retenues, l’imagé. L’un et l’autre sont infinis, et vivre c’est traverser ces infinis, c’est sans fin passer de l’un à l’autre. »

« L’imagement » désigne « les processus qui conduisent aux images et les chemins qu’elles suivent pour instiller dans la pensée la puissance de leur silence »… Autant de manifestations de « l’intelligence de la main » et de tracements sensibles d’une visibilité intelligible, entre le « geste inaugural » de ces mains tracées voilà trente mille ans sur les parois d’une grotte dessinant la « possibilité même de la figure » en même temps que la surface du monde et ces « traces déposées, rendues possibles par des techniques d’où la main, comme telle, est absente », apparues au début de la révolution industrielle.

Mais il s’agit toujours de ce qui tend vers son essence lorsque le geste de l’art le touche au plus près – ce qui « a échappé au temps vivant », ce « quelque chose de la vie qui a été saisi » – et « nous regarde » lorsque l’oeil s’ouvre, lorsqu’un regard se forme et se pose…

 

 

« Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel » (Rodin)

 

 

La représentation figurée aurait-elle été inventée avant notre ère par Dibutade, la fille d’un potier de Corinthe ? Pline l’Ancien (23-79 après J.-C.) raconte qu’elle aurait détouré l’ombre de son fiancé qui s’en va, « projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne ». Puis demandé à son père d’en remplir les contours de glaise. Ainsi entendait-elle retenir son image et conjurer son absence à venir… Le portrait serait-il né là ?

On mesure là « l’intérêt de son geste, qui lie le dessin au contour et le contour à l’ombre, ce qui revient à légitimer la figuration par le recours à une structure indicielle, exactement comme ce sera le cas pour la photographie ». Deux millénaires plus tard, Nicéphore Niepce (1765-1833) produit, par un procédé d’impression lithographique sur une presse à air chaud, les premières images fidèles et inversées de la réalité…

Entre le récit d’origine de l’art pariétal et celui de Pline, faut-il choisir ? « Ce qui est convoqué de la sorte, c’est peut-être moins la venue de l’art que la fabrication de sa possibilité, que la constitution lente et sans visée, sans telos, de son champ d’immanence ».

Si  la station debout a posé « l’homme dans le monde comme une vigie », est-ce par ce geste s’ignorant acte de création artistique qu’il aurait entamé voilà trente mille ans son processus de maîtrise du réel et donné là des oeuvres de si longue « dormance » dont « le sens ne s’éveille que des siècles après qu’elles ont été produites » ? Lecture instantanée d’un monde, les images seraient-elles la plus ancienne langue commune à l’humanité ?

Arrive le temps de « l’emprise fascinée de l’Oeuvre » (en majuscule comme le titre du roman de Zola)  où l’artiste entend créer des oeuvres immortelles dérogeant à la loi du vivant, soit en suivant la voie d’un « art détaché de tout ce qui n’est pas sa propre et solitaire résonance » soit au contraire celle d’un art « cherchant à rassembler dans son action la vitalité des contenus sociaux et le mouvement même de l’Histoire ».

C’était jusqu’au XIXe siècle cette volonté d’Oeuvre doublée d’une volonté de puissance. Puis arrive un autre temps qui se libère de la « hantise de l’oeuvre », qui ouvre « le champ d’une destitution du régime de l’oeuvre et de sa forme ultra, le chef d’oeuvre » – un temps où l’oeuvre passe de la représentation des choses à sa constitution en signe libre et ouvert – en un « horizon que le chemin ne rejoint jamais ».

Désormais, « le chemin vers l’oeuvre supplante l’oeuvre, l’oeuvre qui était le placement absolu (le socle, la capitalisation) ne tient plus en place, n’a plus d’emplacement : elle est comme un ballon que l’on cherche à attraper en nageant et que le mouvement même de la nage continue à éloigner ». C’est ce processus que Bailly appelle un « brouillon général », empruntant le terme à Novalis (1772-1801) qui désignait « l’état inachevé et disséminé de son projet d’encyclopédisation ».

Désormais, on ne regarde plus une image pour son seul sujet mais on y cherche le temblement des signes qui sont en jeu comme dans le prolongement méditatif d’une métaphore oublieuse de son origine… Le référent est laissé au spectateur selon sa sensibilité – à sa capacité d’exercer une vision… Antoni Tàpiès (1923-2012) écrivait : « La réalité que rencontrent les yeux est une ombre bien pauvre de réalité »…

Si les images se lisent autant qu’elles se regardent, elle convient autant à un art de vivre qu’à un voyage dans l’art. Le chantier est ouvert… Depuis que le culte des images a investi l’histoire humaine, la prétendue « civilisation de l’image » a dissout la médiévale « civilisation du regard » dans la sursaturation et la volatilité d’un video ergo sum techno-zombifié comme elle a dissous le « Réel » dans sa stimulation informatique.

Plus que jamais, l’élaboration d’une oeuvre et la préservation d’une « civilisation » nécessitent la permanence de l’esprit forgeant ses outils dans son univers imaginal poétiquement habité en demeure authentique. C’est l’enfance de l’art dans la rencontre de l’instant inspiré et des âges incalculables.

 

  • « chemin de désir » est le nom que donnent les urbanistes aux sentiers qui se forment graduellement sous les pas des marcheurs, des animaux ou des cyclistes, parallèlement aux infrastructures prévues à cet effet…

 

Jean-Christophe Bailly, L’imagement, Fiction & Cie/Seuil, 256 p., 20 €

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La seconde édition de « L’Industrie magnifique » réenchantera Strasbourg du 7 au 17 mai 2020 avec sa « double hélice ».  A la source de cette synergie entre le monde de l’entreprise et l’art contemporain, une histoire de ferveur et de passion orchestrée par des « battants », de surcroît « triés sur le volet », sur une musique de  l’entrepreneur et auteur-compositeur Jean Hansmaennel.

 

Au commencement de cette aventure, il y avait comme un « désir d’art et de fabrique ». Peut-être aussi un désir irrépressible de rendre leurs lettres de noblesse à une litanie de mots démonétisés qui ne soudent plus grand chose ni grand monde en ces temps de désenchantement et de régression. Entrepreneur dans l’âme et bâtisseur de possibles, Jean Hansmaennel a aussi le sens du mot juste chevillé au corps. Comme celui d’ « habiter ». Selon Heidegger, habiter ne signifie rien moins que « la manière dont les mortels sont sur la Terre ». Autant que cela se passe en conscience – comme celle d’un « devoir d’humanité » et d’un « fondement de l’être-là humain » mis en actes… Pourquoi ne pas habiter poétiquement notre demeure terrestre, en créateurs assumés de nos vies, de surcroît respectueux de notre environnement ?

Justement, l’ambition du directeur général du groupe immobilier Vivialys est de « permettre au plus grand nombre d’habiter sainement toute la vie » – ce qui suppose une réflexion de longue portée tant sur le choix des matériaux que sur la qualité de l’air intérieur et bien d’autres paramètres intégrés dans cette délicate équation du bien-être et du mieux-vivre ensemble.

Celui qui a placé sa vie sous le signe des trois « E » (« écrire, entreprendre, être utile ») a réalisé le dernier volet de son tryptique inspiré lors d’une réunion débouchant en décembre 2015 sur la création d’un singulier objet culturel à la croisée de l’art et de l’industrie, désormais bel et bien identifié, qui, à l’usage, s’avère durable, duplicable et exportable à souhait.

« L’Industrie magnifique », un grand récit ?

 

Lors de ce brain storming mémorable, Michel Bedez, Dominique Formhals, Vincent Froehlicher, Jean-François Laneluc et lui-même réfléchissaient sur ce désir d’habiter ensemble un territoire et de l’animer.

Ainsi jaillit dans son absolu neurochimique  la formule gagnante d’un alliage précieux – et l’énergie de la double hélice qui propulse Strasbourg et la région selon ce mouvement à trois temps impulsé par Jean Hansmaennel : « Nous voulions créer un événement pour animer Strasbourg,  faire rayonner l’Alsace et faire lien avec le monde… Alors, nous avons trouvé le concept de « L’Industrie magnifique » ! Après un travail relationnel avec les entreprises, les collectivités locales et les artistes, ainsi que la création de l’association pour rassembler les énergies, nous avons lancé l’événement en mai 2018 sur la base du trinôme :  une entreprise mécène, un artiste et une place. L’entreprise fournit la ressource, l’artiste fournit l’oeuvre et la collectivité fournit la place. Ainsi, 24 entreprises alsaciennes, de la TPE à la multinationale, et 24 artistes du monde entier se retrouvaient sur le devant de la scène pour cette première rencontre de l’art et de l’industrie sur la place publique.  Tout était réuni pour ce bonheur urbain. Tout ce que l’art et la coopération entre tous les acteurs de l’opération ont pu générer. Lorsqu’artistes, entrepreneurs et politiques s’écoutent, se parlent et travaillent ensemble, le monde ne peut qu’être meilleur, l’art plus grand et l’industrie magnifique… »

Ainsi se sont usiné les choses selon la règle de l’art et une « paternité collective » au cours de cette concertation germinative . L’étincelle originelle a pris à la manière d’un feu doux – celui de l’esprit de coopération qui pourrait bien embraser les villes de France et d’Europe les unes après les autres en d’autres ferveurs communielles…

Pendant dix jours, 350 000 visiteurs ont visité une bonne vieille capitale à manger  métamorphosée en galerie d’art à ciel ouvert, tout aussi délectable, lors de  la première édition de cet événement porté par l’association Industrie et Territoires que Jean Hansmaennel préside depuis mai 2016 : « Voilà qui fait regarder la ville autrement. On ne peut plus voir la cathédrale de la même façon depuis que le mammouth de Soprema s’y est fait sa place… Et on ne peut pas ne pas penser à l’origine du monde devant le coquillage doré signé Marc Quinn place Gutenberg… «

Combien de visiteurs se sont demandé à quoi pouvait ressembler la place du château au temps de la préhistoire ? Depuis ce temps-là, l’art et l’esprit n’ont-ils pas mené le monde jusqu’à cette poétique collision entre le préhistorique fantasmé et le gothique flamboyant  ?

Si la « transformation usinière » a pris le relais de la transmutation alchimique voire de la « transsubstantation christique », avec l’usine-entreprise comme cathédrale d’une nouvelle religion industrielle, celle-ci compte désormais autant de croyants que de fervents pratiquants, serait-ce dans un monde « globalisé » d’entreprises sans usines et de production délocalisable qui n’en requiert pas moins de l’intelligence à l’oeuvre et du coeur à l’ouvrage… Le mouvement d’expansion lancé à l’embranchement de tous les souffles suit son cours et fait lever pour LIM 2020 ses moissons comme la pâte humaine selon la formule magique originelle .

 

Une fraternité mise en actes

 

Jean Hansmaennel est issu d’une vieille famille de Fegersheim – sa présence est attestée dans les registres depuis 1604 au moins : « Chaque siècle, un Hansmaeenel devenait maire du village. Le dernier, mon grand-père Lucien, un grand résistant, l’a été de 1947 à 1977. Il a créé la zone industrielle. »

Jusqu’à l’âge de dix ans, Jean habite Herbsheim, où sa mère Marthe est institutrice.  Pierre, son père, dirige l’entreprise familiale « Peintures Hansmaennel ». La famille construit sur ses terres originelles en 1972.

Il ressent l’appel de l’écriture dans les volumes de la Bibliothèque rose et verte qu’il dévore, en quête de phrases porteuses de sens et de feu : « Je me souviens particulièrement de la série des Michel et des Compagnons de la Croix rousse. D’autant plus que j’habite Lyon depuis… »

Il décroche un diplôme d’études approfondies en histoire contemporaine et de philosophie ainsi que le diplôme de l’Institut des hautes études européennes – et un brevet d’Etat de ski alpin… Tout en assumant ses états d’âme d’auteur-compositeur-interprète, leader des groupes HSB puis Fred Hamster et les Scotcheurs qui eurent leur moment de célébrité sur la scène locale : « A vingt-cinq ans, j’étais moniteur national de ski et chanteur de rock tendance humoristique. Je commence alors à travailler dans la publicité, notamment avec Roland Anstett avant d’intégrer Havas à Lille où j’ai fait tous les postes, de chef de pub et directeur d’agence à directeur général du réseau. Puis j’ai rejoint le groupe SEB comme directeur de la communication à Lyon, où j’ai gardé mon foyer. »

En 2006, après 14 ans chez SEB, il devient vice-président de Kronenbourg, en charge de la communication, des affaires publiques, du développement durable et du mécenat. Il est aussi président de la Fondation Kronenbourg (2008-2016) sans oublier ses 10 mandats d’administrateur d’organismes professionnels et interprofessionnels ( tels Brasseurs de France, Syndicat des Brasseurs d’Alsace, Entreprise et Prévention, Fondation pour la Recherche en Alcoologie, Institut français de Brasserie-Malterie, ANIA, ARIA, MEDEF)…

Durant cette décennie féconde, il écrit, souvent à l’arraché au cours de ses trajets et dans une tension vers une langue énergétique, dilatatrice de l’être, trois livres publiés au Cherche Midi (« quand j’écris, je me livre »…). Là, il mûrit aussi son grand projet tissé d’interdisciplinarité qui préfigure « l’Industrie Magnifique » – il fait notamment intervenir des compagnies de danse dans les usines de SEB et Kronenbourg…

L’homme-orchestre a  installé une navette entre Lyon (où demeure sa famille), Paris et Strasbourg où l’appellent nombre d’impératifs – trois lieux de vie pour accueillir une ubiquité rétive aux « prisons mobiles » et un triangle magique pour tout à la fois canaliser et désentraver un flux aussi créateur que transformateur de mondes…

Ainsi, la seconde édition de l’Industrie magnifique s’annonce « dans la joie et la bonne humeur » : « 25 entreprises sont déjà mécènes, d’Arte à Würth. Actuellement, on constitue les couples artistes-entreprises. Le travail de création commune continue jusqu’à la mise en espace en septembre. Nous disposons d’un incubateur pour les villes qui veulent déployer « l’Industrie magnifique » chez elles et nous les invitons… L’industrie est magnifique quand elle promeut et élève… »

Assurément, l’industrie pourvoyeuse d’opportunités uniques sur le plan économique et esthétique  tout comme sur le plan social et politique constitue un socle parfait pour s’élever – et élever une société. Mais depuis les avertissements du Club de Rome en 1972 jusqu’aux derniers ouvrages en vogue des « collapsologues » et autres frémissements électoralistes, un point de rupture environnemental voire civilisationnel serait-il atteint ?

Pour le tisserand de possibles qui entrelace les différences pour son Grand Oeuvre, la situation requiert une réinvention constante de tout ce qui se donnait pour acquis : «  Nous avons un rôle d’éveilleurs de conscience. Une croissance équilibrée est possible. La nature nous enseigne beaucoup : nous pouvons lire en elle comme dans un livre. On ne peut pas se contenter de l’exploiter : il faut coopérer avec elle comme nous le faisons entre nous au lieu de nous complaire dans la confrontation. Dieu est moins la cause originelle, l’antériorité fondatrice que la conséquence de nos coopérations entre hommes de bonne volonté, soucieux de nous enrichir de nos différences, et un état d’harmonie à atteindre au bout de cette aventure commune.  C’est une attitude, une fraternité mise en actes. C’est ce qui guide mes engagements professionnels et associatifs. Je suis motivé par la création, c’est mon moteur, et créer ensemble, ça fait un moteur qui mène encore plus loin… »

Faisons un rêve : et si l’urgence environnementale pouvait réellement contribuer à ouvrir sur une économie de la coopération,  voire de la communion et de l’amour plutôt que de la compétitition, de la conflictualité et de la confrontation permanentes qui mènent au capitulisme et au fatalisme ? Ceux qui se sentiraient dépossédés du sens de leur vie et de leur présence au monde ne pourraient-ils pas ainsi revitaliser selon leurs capacités nos sociétés laminées ?

Outre les acteurs de la première édition qui reconduisent leur participation, bien d’autres partagent ce rêve-là et intègrent le prestigieux plateau : « Une quinzaine de nouvelles entreprises nous rejoignent et ce n’est pas fini. Le budget pour la réalisation des oeuvres n’est pas encore connu car la création commence. Il était de 2,5 M€  en 2018. Le budget pour  l’organisation de l’exposition est de 750 000 €. »

S’agissant du casting artistique, de nouveaux créateurs (Christine Colin, Patrick Bastardoz et Vladmir Skoda) rejoignent ceux du millésime 2018 comme Bénédicte Bach (Tanneries Haas), Catherine Gangloff (Menuiserie Monschin) ou Michel Déjean (Meazza).

Depuis septembre 2018, Jean Hansmaennel est président de l’Alliance française. Par ailleurs, il préside les Compagnons de Jeu de Julie Brochen qui joue actuellement Mademoiselle Julie de Strindberg au Théâtre de l’Atelier à Paris. Mais à chaque jour suffit son bonheur… Tissant l’art des possibles comme celui des possibles de l’art, il  déplace les lignes de front comme la fabrique des grands récits et sait que « le réel » s’invente à mesure qu’il s’écrit dans un perpétuel dépassement pour s’atteindre. Car les mots qui vont surgir, selon la phrase de René Char, « savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux » – comme ils savent que  « l’autre est une chance ». Pour peu que les divergences ou le narcissisme des petites différences s’harmonisent en de fraternelles convergences dans un inapaisable réarmement des bonnes volontés et une libération des énergies créatrices s’impatientant de refaire « civilisation » selon une autre « mesure de l’homme ».

 

 

Industriemagnifique.com

 

 

 

 

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Henri de Toulouse-Lautrec fait son retour à l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais (du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020) et de la parution de livres-hommages, dont celui d’Alain Vircondelet aux éditions du Signe.

 

La courbe de l’art 1900 se confondait, dit-on, avec une chute de reins. Celle notamment des « petites femmes » familières à Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec (1864-1901), le rejeton noceur d’une des plus vieilles familles de la noblesse française.

Toulouse-Lautrec a vingt ans quand s’ouvre son époque, avec la publication de A Rebours, le maître livre de Joris Karl Huysmans (1848-1907) qui, en 1884, « disrupte » l’esthétique naturaliste. Du Moulin Rouge où se produit Louise Weber dite La Goulue (1866-1929) au Mirliton de son ami Aristide Bruant (1851-1925), Henri boîte et titube d’un cabaret à l’autre – avant de se refugier, au petit matin, dans l’une des innombrables maisons closes de la capitale, avec une préférence pour la « Maison de la rue des Moulins »…

 

« Je suis un fin de race »…

 

S’il porte un nom prestigieux, la nature l’a doté d’une silhouette contrefaite de « nabot hirsute » – il fait à peine 1,52 m au dessus du niveau de la mer, avec ses jambes trop courtes pour un torse bombé… Toute sa (brève) vie, il est le « Petit Bijou » de sa mère, Adèle Tapié de Céleyran. A 22 ans, il s’évade de son Sud-Ouest natal vers Paris et la Butte Montmartre. Le héraut national, Victor Hugo (1802-1885), a rendu l’âme l’année d’avant, Gustave Eiffel (1832-1923) construit sa tour de fer et Henri s’installe dans une maison mitoyenne de l’atelier d’Edgar Degas (1834-1917). Il puise son inspiration dans le foisonnement de la vie noctambule, si étincelante, de la ville-lumière – elle est pour lui, constate Alain Vircondelet, un « véritable laboratoire expérimental qui lui permet, tout en se sentant en confiance auprès d’amis et d’êtres eux-mêmes fragilisés par leurs statuts, leurs disgrâces, leurs milieux, d’aller au plus près de la nature humaine suivant en cela les leçons de Balzac et Zola ».

La belle Suzanne Valadon (1865-1938), à peine plus grande que lui (1,54m), est son modèle et sa maîtresse. Mais un Toulouse-Lautrec peut-il épouser une roturière et « bâtarde » ? Il se gorge d’absinthe coupée de cognac, mène grand train et réalise l’affiche du Moulin Rouge, ce qui lui assure quelque notoriété. Ses toiles déconcertent – il a tendance à forcer le trait vers la caricature et ses fêtes n’ont pas les couleurs de l’insouciance… Tandis que les Impressionnistes se heurtent aux figuratifs les plus irréductibles, Gustave Moreau (1826-1898) et Auguste Renoir (1841-1919) représentent la femme tentatrice d’une civilisation-femme. Henri de Toulouse-Lautrec la livre tel qu’il l’observe en son abandon, jusqu’aux bourrelets en amortisseurs de désolation…

Terrassé par une ultime crise de delirium tremens et miné par la tuberculose, il rend l’âme, dans sa 37e année, au château familial de Malromé le 15 juillet 1901 : « C’est bougrement dur de mourir » aurait-il balbutié.

Une grande signature de la biographie et de l’histoire de l’art, Alain Vircondelet, fait revivre la figure non seulement du visionnaire Toulouse-Lautrec mais aussi l’esprit de son temps – celui du Paris bohème qu’il  arpentait, cartographié en 22 lieux-culte, du Cirque Medrano ou du Divan Japonais au Rat Mort…

Par sa proximité avec les acteurs obscurs de la nuit parisienne en sa Belle Epoque, Toulouse-Lautrec a touché, constate Alain Vircondelet, à une « vérité humaine rarement atteinte en peinture ». La vérité d’une capitale du monde « Fin de siècle », dont un aristocrate « fin de race » a saisi le bouillonnement au moment même où tout finissait, où tout se mélangeait – et où tout commençait à naître dans une société verrouillée…

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

 

Alain Vircondelet, Dans les pas de Toulouse-Lautrec, éditions du Signe, 199 p., 25 €

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« L’audace a du génie »

Goethe

 

 

Danseuse-chorégraphe internationale et danse-thérapeute, Fabienne Courmont enseigne une véritable danse de transmutation « où l’énergie de vie accomplit son oeuvre » comme en une « lente descente consciente, une méditation en mouvement jusqu’au coeur de la cellule »… Elle invite à entrer dans le corps d’un texte à la fois didactique et pratique pour s’approprier le pouvoir poétique de la danse, envisagée comme « outil de transformation et d’évolution »…

 

 

L’histoire aurait-elle commencé avec la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? L’autre histoire eut son moment californien – elle commence avec Isadora Duncan (1877-1927) qui libéra la danse et la condition féminine conformément à sa devise : « sans limites ! »…

Dès la fin de l’école, dans ces années 1880 de l’industrialisation de son pays, la petite Isadora courait vers la plage près de chez elle, dans le San Francisco d’avant le séisme. C’est de la contemplation des vagues que lui était venue la première idée de la danse : elle s’efforçait de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme… Puis elle crée, dans le premier quart du si court Xxe siècle, des écoles de danse à Berlin, Paris et Moscou – et ouvre un horizon aux générations à venir…

La danse de Fabienne Courmont est l’écho de celle d’Isadora et de l’antique tradition en Grèce des danses sacrées exécutées par un choeur de jeunes femmes liées à un temple. Ce n’est pas étonnant : elle en a appris les codes auprès de Jean-Pierre Merle, le petit-fils de Raymond Duncan (1874-1966), le frère d’Isadora qui créa une « gymnastique naturelle ». Celle-ci ne signifie pas seulement exercice musculaire mais « exercice humain, auquel prennent part en même temps le corps et l’âme, les muscles et l’intelligence » pour « gagner la vie même, pour devenir véritablement un être humain, pour réaliser un idéal qui vaille la peine d’être vécu » – et, assure-t-elle, devenir une « puissance transformatrice » exerçant son « action salutaire » sur le cours des choses et l’ordre d’un monde sous haute tension…

 

 

La « technique ou la vie »…

 

 

Tournant le dos aux procédures d’emprise et au savoir d’école de la danse classique, Fabienne Courmont saisit « la flamme ardente » qui animait Isadora – une flamme sacrée qui la conduit au Japon à la découverte du Butô et en Inde (Madras, Pondichéry et Auroville) « à la source de la danse sacrée ».

La danse, art de l’impermanence, est « inséparable de la spiritualité ». Ce tour du monde de la danse, entamé en 1984,  lui donne un fil conducteur et la conforte dans son intuition : la vraie danse vient de l’intérieur. Elle se défait du « carcan de la technique » pour vivre l’évidence même : « Le Bûto est au-delà de la technique, une pensée philosophique. Ce n’est pas un style mais un état d’être, une danse-état où le corps affranchi de toute forme, pensée ou croyance imposées de l’extérieur peut exprimer sans entrave sans propre émanation. »

Le Butô lui fait « toucher la profondeur du mouvement intérieur et la descente dans la conscience cellulaire » – et entrer en résonance avec cette immensité qui veut à se dire à travers nous. Elle cherche à trouver l’élévation et « l’envol de l’être » dans la danse derviche puis rejoint un temps un groupe de thérapeutes qui créent près de Genève le Centre de Recherche et de partage de la vie holistique (1987).

Mais l’appel de la danse l’emmène toujours plus loin – jusqu’à l’ouverture enfin de ce « canal de lumière » à la faveur d’un embrasement au seuil d’une grotte. La voilà consacrée « au service de la source de lumière et d’amour » à travers son art. Ainsi grandit-elle dans l’abandon à son « Maître intérieur » et danse-t-elle un chemin d’initiation et de plénitude, attisant un « feu alchimique » à chaque pas : « La danse, en nous mettant en contact avec le mouvement même de la vie, nous permet de vivre ce processus de création-destruction permanente (…) Tout l’art de la danse est de permettre la métamorphose entre force de la destruction et force de création, amenant la personne à vivre une alchimie interne dans son corps »…

Elle crée la « Danse de l’Etre » et en donne les clés en sept principes dans un livre dont la limpidité didactique s’accompagne de pratiques accessibles. Le premier de ces principes ? « Tout est énergie ». La pratique du Taï-Chi lui fit percevoir les « mouvements ondulatoires de l’énergie » dans son environnement et en elle – ces mouvements de vague qui n’en font plus qu’un, jusqu’à devenir la vague : « Baser une méthode de danse sur ce principe d’énergie nous ramène au vivant. « La technique ou la vie » disait Kazuo Obno, mon maître de Butô. En effet, si nous mettons notre attention sur la technique, nous entrons dans une danse mécanique, alors que si nous centrons notre attention sur l’énergie, nous laissons la vie se manifester à travers nous et le mouvement d’énergie devient forme. »

Le paradoxe n’est qu’apparent : « C’est dans l’extrême lenteur que la conscience se déplace extrêmement rapide comme la lumière. »

 

 

« L’Art est une blessure transformée en lumière »

 

 

La pierre philosophale de sa danse ? Cet état de conscience à atteindre : « l’union consciente avec l’Esprit »… Sa clé de voûte ? Le processus thérapeutique des 4 A (Accueillir, Accepter, Alchimiser, Aimer) reçu du Dalaï Lama : « Les quatre nobles vérités qui sont la quintessence de l’enseignement du Bouddha pour accéder à l’éveil sont : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Le processus des 4A associé  à la danse est un outil magnifique qui relie le corps à l’esprit et utilise le pouvoir transformateur de l’amour inconditionnel afin de sublimer nos émotions et d’activer le potentiel d’auto-harmonisation de chacun. »

Suffirait-il de « nous laisser surprendre par l’intelligence instinctive de notre corps » pour laisser la vie oeuvrer en nous sans entraves et l’univers danser en nous ?

Voilà une génération, le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony (1) rappelait : « La danse est un pouvoir poétique sur le manque-à-être ; mais le pouvoir qu’elle donne disparaît dès qu’on jouit de trop la maîtriser. »

C’est dans cet « entre-deux » délicat voire cet entre-deux-corps que s’accomplit cette reliance non seulement à d’autres corps dansants mais à cette immensité transformatrice qui cherche à prendre corps à travers d’insaissisables mises en lumière où tout ce qui est se cherche dans un être-au-monde sans cesse renouvelé : « L’enseignement même de la danse doit aider les personnes à développer en elles l’essence même du mouvement de la vie et l’élan créateur en intégrant les phases de destruction et de chaos. C’est en transformant nos blessures en lumière que nous touchons à la transcendance. »

Serait-ce là l’en-jeu pour pallier au manque de ce qui ne fait plus corps entre nous – la société ? Suffirait alors de « se laisser être » pour de vrai dans cet état dansant et libérateur permettant de retrouver une parole perdue ? Une parole qui justement ne pourrait être dite que par un corps rendu éloquent puisque accueillant cette poussée vitale hors de ses limites – ce miracle du vrai advenant dans l’épreuve du corps désentravé en pure onde d’être. Un corps fait acte de vie et de foi, en somme.

 

  • Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 1995

 

Fabienne Courmont, La Danse de l’Etre – dans la lumière d’Isadora Duncan, 230 p., 17,50 €

 

 

 

 

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Et s’il suffisait d’une mélodie entraînante et de mots simples qui mobilisent pour faire advenir « les beaux jours »? Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »…

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur  joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine.

Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit  dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans…

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »… Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut  pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC.

Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire…

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands… Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

 

 

En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ».

De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance.

Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe.

Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier…

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française.

En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ». Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure.

Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire  dont il n’est pas l’auteur… Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français. Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc.

Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence… Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Celle qu’écrivent toujours les plus déterminés…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

 

 

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Le musée des beaux-arts de Strasbourg fait une acquisition de prix , grâce au soutien de la Société des  Amis des Arts et des Musées de Strasbourg (SAAMS) et du Fonds du Patrimoine (ministère de la Culture) – et Vouet (1590-1649) fait son retour en fanfare avec Le Martyre de sainte Catherine. 

 

 

 

‘Il avait dominé la peinture française sous le règne de Louis XIII et la régence d’Anne d’Autriche. De Simon Vouet, les musées de Strasbourg avaient acquis en 1937 le saisissant Loth et ses filles (1633), une oeuvre exécutée durant sa période parisienne – une acquisition qui fut une « très bonne affaire au regard de l’histoire de l’art » rappelle Benoit Jacquot, conservateur en chef du musée des beaux-arts et grand spécialiste du premier peintre de Louis XIII.

Voilà une décennie (2008-2009), il était à la manoeuvre lors d’une exposition consacrée par les musées de Besançon et Nantes  aux années italiennes (1613-1627) de l’artiste. Le Martyre de sainte Catherine, peinte vers 1620 à Rome, en fut « l’une des révélations majeures ». En un délicat alliage entre réalisme et somptuosité et un format conséquent (1,73 m de haut pour 1,15 m de large), cette oeuvre des années de « formation italienne » recueillait  les derniers feux de « la leçon de Caravage » tout en accueillant l’émergence d’un art nouveau, appelé « baroque »…

 

La beauté du geste

 

Longtemps, la toile n’était connue  que par sa version gravée, exécutée en 1625 par Claude Mellan (1598-1688). Après avoir figuré dans les collections  du Prince-électeur du Palatinat au XVIIIe siècle (Düsseldorf puis Munich), elle fait sa réapparition lors d’une vente à Drouot en 1992. Rachetée par un collectionneur suisse en 1996, elle est cédée en juin dernier pour 400 000 € – une somme abondée pour moitié par la Société des Amis des Arts et des Musées de Strasbourg et pour l’autre moitié par le Fonds du Patrimoine (dépendant du ministère de la Culture) qui scelle un « beau geste » valant en soi « soutien financier ».

Paul Lang se souvient d’avoir lui-même procédé à l’acquisition d’un Vouet pour la National Gallery of Canada (Ottawa) sur un marché de l’art inflationniste : « Ce tableau aurait atteint quatre à cinq fois cette somme. Les derniers Vouet achetés par des musées ont dépassé les 2,5 M€. »

Ainsi, le musée des beaux-arts pourra proposer en deux tableaux, après restauration de sa nouvelle acquisition, une véritable « rétrospective scientifique » de Vouet. Son « alpha » et son « oméga » en quelque sorte, de son « destin  italien» à son « rappel » par le roi en 1627 qui sonna, dit-on, rien moins que la « renaissance de la peinture française à Paris ».

 

 

 

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Entre la capitale française et argentine se tisse une histoire dont l’en-jeu remonte à plus d’un siècle déjà. Partie de cette capacité expressive originelle par le mouvement, elle mène l’humain à un incessant travail de dressage des corps en mode célébration selon un ordre grammairien de savoirs s’emboîtant les uns dans les autres, comme le rappelle le danseur et sociologue Christophe Apprill dans son élégant essai sur l’esprit du tango.

 

Qu’est-ce qui advient en quelques pas de tango ? Qu’est-ce qui se joue en cette élégante et si éloquente pratique de l’enlacement, rhétoriquement fixé, de deux corps sexués ? Pour Christophe Apprill, c’est la « circulation d’un désir commun d’être ensemble » et l’entrée dans le mouvement à deux, c’est-à-dire dans un état de danse – si l’envie vient aux partenaires d’en danser plus de trois : « Etre debout, dans les bras de l’autre sexe, participe du sentiment d’exister. Une rupture charnelle avec la solitude et le repli sur soi (…) Etre reconnu par le regard de l’autre, se lever et danser, il n’y a plus qu’à faire le tour de la piste, c’est une géographie très balisée, toujours identique, une pérégrination tranquille, un cheminement attendu. Aucune raison de se perdre. Tout est possible dans ce cadre où rien d’autre n’est possible ; voici venir les possibles de la danse : l’oubli de soi, la sensualité réveillée, la fusion brève mais intense, le transport non pas amoureux mais d’une projection amoureuse »…

La tango est entré dans sa vie au théâtre du Châtelet en 1983 lors du Festival d’automne de Paris – c’était alors la fin de la dictature militaire en Argentine et il revenait d’une « traversée du Sahara en Peugeot 404 »… C’est ainsi que danser devint pour lui une « façon de tenir debout » – et Paris une caisse de résonance de cette musique des Européens du bout du monde …

Pour Christophe Apprill, cofondateur de l’association Tango de soie, l’apprentissage de la danse lui permit de « renouveler par son corps et celui des autres » le sentiment de son existence – et d’ « éprouver l’étendue de ses solitudes ».

Cette année-là, il découvrit un rythme, un rituel, un genre musical à part entière (comme le jazz ?), un langage et un mystère bien au-delà d’une « danse chaloupée sur un parquet ciré ».

Il reçut tout cela comme une invitation à un grand voyage – celui que l’on fait d’abord jusqu’au bout de soi… « Toute rencontre forfuite est un rendez-vous » disait Jorge Luis Borges (1899-1986).

 

La meilleure façon de marcher ?

 

Les tous premiers tangueros étaient-ils, à la fin du XIXe siècle, des couples d’hommes et de déracinés, d’immigrés célibataires échoués dans les ports et faubourgs de Buenos Aires et dansant leur solitude en mélangeant leurs mémoires européennes avec les sons du cru? Graduellement, le tango passe des bouges improbables aux élégances des salons et des casinos, devenant une musique à la fois savante et populaire exhalant le malheur délicieux de souffrir et ressassant des thématiques obsessionnelles : l’exil, la séparation, le temps qui passe, la solitude, l’inguérissable blessure de vivre, la mère, l’amour de Buenos Aires voire l’alcool…

Serait-ce là une « expression plurielle que l’on ne saurait réduire à la danse » ? Comme l’écrivait le même Borges, de « diablerie orgiaque, il est devenu une façon de marcher » – sur les rives du Rio de la Plata comme du Rhin ou de la Seine…

Juste marcher ? Juste un homme et une femme qui marchent ensemble le temps d’une « danse enlacée » – ou de plusieurs ? C’est tout un art – et un savoir fondateur qui se cultive sur un pas de deux pour construire le corps dansant, comme le souligne Christophe Apprill :  « Si le tango s’organise finalement autour d’une simple marche en face à face, certains danseurs aiment préciser qu’ « il faut dix ans pour apprendre à marcher ». Dans cette marche se loge en effet une partie de l’accordage des tonicités nécessaire pour réaliser les figures les plus complexes. Afin d’avoir accès aux multiples façons de marcher (emboîtée/déboîtée, marche simple/marche croisée), un pas de base codifié s’est imposé : la salida permet de « s’échapper » en ouvrant dans la marche des brèches où vont se développer des figures : giro (tour), mordida, cunita, barrida, saccada, voleo, gancho, colgada, volcada… La liste n’est pas si longue ; en revanche, leur agencement avec une manière d’entrer et de sortir ouvre un grand nombre de possibilités qui ne s’épanouissent dans l’improvisation qu’à condition que les partenaires aient établi une connexion équilibrée entre leurs tonicités. »

En tango, l’homme et la femme sont tenus de se saisir de leur « rôle », « distribué la plupart du temps selon une logique sexuée » jusqu’à ce que le manque-à-être prenne corps pour la danse – les deux pôles du monde n’en finissent pas de se chercher : la femme est « sensiblement plus à l’écoute tandis que l’homme est davantage sollicité pour initier des prises de direction et d’espace »…

Ainsi, c’est dans ce « va-et-vient dialogique où la proposition et l’écoute alternent qu’un accordage – seul garant d’une qualité de danse – devient possible » – et c’est ainsi que l’on entre dans une poésie dansée, par la grâce d’une subtile « télépathie corporelle » qui requiert volontiers des dispositions divinatoires…

S’agissant de la poésie, René Char (1907-1988) écrivait : « Les mots qui vont surgir savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux »… En tango aussi, la partenaire décrypte d’avance les « ordres » de son « cavalier », bien avant qu’il ne sache lui-même quelle « position » il va « imposer » dans ce vertige de l’absolue incertitude. Serait-ce là juste le partage d’un manque-à-être originel se mettant en évi-danse comme on se met en lumière ?

 

La musique du monde avant le tango

 

Mais voilà, « le tango serait trop simple s’il suffisait de s’accorder en maniant des éléments de vocabulaire, une technique et une posture »… L’équilibre est bien délicat à trouver dans la maîtrise d’une discipline corporelle qui a ses règles,  ses techniques et ses savoir-faire …

Après être entré dans le mouvement, « les pratiquants sont confrontés à une exigence esthétique et sensorielle : comment être en musique ? »

Car « apprendre à danser et entrer dans la danse tango suppose l’adhésion à un impératif, mais représente également un idéal : danser en musique est une exigence constitutive de l’expérience banale du danseur de bal »… L’humain, ça s’institue à travers ce qui s’articule…

On l’aura compris, « la connaissance de la structure des tangos rend de précieux services pour l’interpréter en dansant » – et maintenir cette séduction joueuse qui jamais ne froisse l’implacable élégance du tango…

« Aujourd’hui, tu vas entrer dans mon passé » promettait le poète Enrique Cadicamo (1900-1999) en un vers résumant sans doute l’esprit du tango entre nostalgie, présence à soi et à l’autre sur l’arête de l’instant ainsi que projection vers un avenir aux cages grandes ouvertes d’où s’échapperaient tant d’oiseaux tristes et d’âmes en devenir appelées à se dire l’Univers…

Christophe Apprill, Les audaces du tango – Petites variations sur la danse et la sensualité, Transboréal, collection « Petite philosophie du voyage », 96 p., 8 €

 

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L’autre Biennale

Du 15 décembre 2018 au 3 mars 2019, l’ancien Hôtel des Postes accueille à l’orée de la Neustadt la première biennale d’art contemporain de Strasbourg, portée par la galerie associative Impact. Intitulée Touch Me et centrée autour de « la place de l’homme à l’ère du numérique », elle procède d’un besoin de « comprendre où on va » et interroge l’emprise que le numérique exerce sur nous à travers les travaux de dix-huit artistes de renommée internationale…

 

L’imposant quadrilatère néogothique de l’Hôtel des Postes (11 000 m2 au sol), inauguré le 12 novembre 1899 par le Secrétaire d’Etat Von Podbielski, est le grand témoin d’une autre ère des communications – celle du télégraphe lors de la première révolution industrielle. Sa construction, entre avril 1896 et août 1899, aura coûté 2,35 millions de Reichsmark – soit 31,5 millions d’euros. Ce lieu implanté aux abords des bâtiments ministériels et impériaux de la capitale de l’ancien Reichsland Elsass-Lothringen, œuvre des architectes berlinois Ernst Hake et Ewald von Rechenberg, était particulièrement approprié pour un questionnement sur l’exercice d’une citoyenneté confrontée à des enjeux cruciaux lors de l’actuelle phase de « transformation digitale » dite « révolution numérique. Celle-ci induit une dynamique d’emballement permanent vers une « administration optimisée » des choses… « Que disent les artistes de notre temps sur cette transformation par le numérique ? » interroge Yasmina Khouaidjia qui signe le commissariat de cette exposition sur notre culture numérique. Quarante œuvres de dix-huit artistes, venus de neuf pays, distillent leurs éléments de réponse sur le devenir humain emporté par cette dynamique de l’exponentiel.

 

L’artiste et l’avocat : société de surveillance ou de bienveillance ?

 

L’artiste conceptuel Paolo Cirio travaille à New York sur les systèmes juridiques, économiques et culturels de la société de l’information. Il entend confronter le public à « la complexité et à l’ampleur des plans imaginés pour programmer les individus ». Le 11 janvier dernier, il débattait avec l’avocat Dan Shefet sur les champs sociaux impactés par Internet, tels que la vie privée et la démocratie à l’ère de la surveillance de masse – sans oublier le droit d’auteur et la finance…

Paolo Cirio définit la surveillance comme « une asymétrie du pouvoir : les citoyens perdant le droit de se défendre ». Aussi,  l’artiste doit-il veiller à « contrebalancer cette emprise ». Veiller et même bien-veiller comme substitut positif au surveiller sans limites érigé en norme de gouvernance ?

Là où le plasticien s’attache à changer la perception des codes, l’avocat Dan Shefet, spécialiste en droit informatique et en droits de l’homme, s’attache à « changer les lois pour faire évoluer le monde » : car enfin, « les citoyens doivent avoir le droit de se défendre » contre un fondamentalisme technolibéral dont l’insoutenable lamine les existences.

La numérisation intégrale de la société, envisagée comme le seul horizon radieux promis à « l’espèce non inhumaine », devrait pour le moins faire débat, compte tenu de l’inextricable complexité des enjeux et de l’extension d’une systématique à tous les pans de l’existence…

Dans Overexposed (2016), Cirio représente des photos « non autorisées » de hauts responsables d’agences de surveillances américaines (NSA, CIA,NI, FBI), trouvées sur des plateformes publiques web et diffusées sur les murs publics de grandes capitales : « Mes œuvres traitent de la surveillance exercées de façon invasive sur les citoyens américains. Aussi, j’expose les visages de ces dirigeants : je leur fais comprendre qu’eux aussi peuvent se retrouver sous surveillance… Pourquoi les citoyens américains n’auraient-ils pas le droit de surveiller le président des Etats-Unis au lieu de le laisser les surveiller ? »

Une autre de ses œuvres, Sociality (2018), rassemble plus de vingt mille brevets d’inventions socialement préjudiciables voire « dangereuses pour la démocratie » – il s’agit de dispositifs « permettant la discrimination, la polarisation, la dépendance, la tromperie et la surveillance » voire l’instauration d’un nouvel « ordre des choses »… L’ « intelligence artificielle » est-elle vraiment habilitée à se substituer à la nôtre pour la conduite de nos affaires et l’expertise des choses ?

« Laisser les algorithmes penser pour nous, c’est penser comme des machines » résume Cirio comme pour éclairer les termes d’un débat occulté par une rhétorique de « progrès » sans répit ni fin, dopée aux présumées vertus d’une « innovation » permanente s’acharnant à réduire les vies en volumes de données et le réel à des lignes de code…

Une vidéo de l’Allemand Philipp Lachenmann, DELPHI Rationale (2015-2017), met en scène un joueur de sarod indien assis devant l’entremêlement de câbles aux couleurs changeantes d’un détecteur de particules, en référence à l’histoire du cinématographe en couleur comme à une glaçante technicité mise en résonance avec une autre réalité échappant à son emprise. En somme, un rappel aux fondements de notre humanité et de ce qui fait « civilisation » ainsi qu’une invitation à prendre la juste mesure des choses face à ce qui est en train de « s’instituer »…

Shamanistic Travel Equipment (2018) de l’Allemande Sarah Ancelle Schönfeld convie, au croisement de la science et de la spiritualité, à un voyage initiatique à travers des peaux de vache imprimées en référence aux pratiques chamaniques et aux travaux de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro – il avait qualifié le chamanisme de « diplomatie cosmique »… Sa pratique artistique fusionne les savoirs et les représentations comme elle interroge les connaissances et les convictions qui nous fondent, à l’heure de la dislocation de notre socle symbolique et vital.

Le Berlinois Aram Bartholdi installe des mains monumentales braquant des écrans de téléphones comme à la face du réel, en une dérisoire manifestation de nos addictions et d’une techno-zombification à la mesure d’un déni patent d’autres dimensions décisives.

Alors que notre perception à l’échelle de la planète se modifie et que commence à nous préoccuper la protection de nos données personnelles comme de notre vie privée, l’exposition pourrait aussi se visiter comme une invitation à se préoccuper des modes d’organisation induits par cette « main invisible automatisée ». Celle dont le guidage algorithmique se substitue insidieusement à notre entendement. Peut-être permettrait-elle d’envisager une véritable éthique de responsabilité, telle que Hans Jonas l’avait prônée.

Après la biennale, l’Hôtel des Postes fera l’objet d’une restructuration architecturale hors norme pour accueillir, d’ici l’été 2021, des logements résidentiels, des bureaux réhabilités ainsi qu’une résidence services pour seniors et une brasserie-restaurant. Maîtres d’ouvrage : Poste Immo, filiale immobilière du groupe La Poste, ainsi que Bouygues Immobilier et les Jardins d’Arcadie. La Tour des Télécoms, surélevée en 1952, bénéficiera d’un couronnement apparenté à son allure originelle. Cap sur d’autres façons d’être et de penser en commun « le progrès » ? Et de trouver ce point d’équilibre délicat mais non introuvable entre puissance de calcul des ordinateurs et finesse du jugement humain ?

 

 

Touch Me

Du 22 décembre au 3 mars à l’ancien Hôtel des Postes

5, avenue de la Marseillaise – entrée par la rue Wencker

http://www.biennale-strasbourg.eu

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Les « sujets humains » redoutent le « silence glacé des espaces infinis » tout comme le mutisme de leur monde marchandisé à outrance et verrouillé par un totalitarisme marchand exacerbé. Le philosophe Harmut Rosa leur propose un remède à cette relation « muette » avec l’univers en jetant les bases d’une sociologie de la « vie bonne ». Et s’il suffisait d’ « entrer en résonance » ?

 

Tout va de plus en plus vite dans nos vies et le temps nous file entre les doigts avec cette accélération des rythmes de la vie. Nos repères s’effondrent à l’heure de la globalisation, plus rien n’est stable,  et le temps nous est plus que jamais compté : non seulement il fuit comme au travers d’une passoire mais il  nous fuit derrière nos barreaux invisibles de prisonniers de l’immédiat, piégés dans une implacable  contrainte d’accroissement et d’innovation sans but ni fin. Cette logique d’accélération qui a pris les commandes d’un train fou entraîne pour le moins une aliénation ainsi qu’une « relation déréglée » au monde…

Après avoir analysé cette frénésie (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna, propose d’y remédier en développant un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion de « résonance » – une métaphore musicale pour désigner un mode relationnel  : « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde. »

D’évidence, « le sujet » et le monde n’existent pas séparément, ainsi que le rappelle le philosophe : « ils se constituent l’un l’autre dans et par leur interrelation ». La qualité de notre vie découle de la qualité de notre relation au monde – et de notre capacité de résonance.

 

La capacité de résonance

 

Cette qualité d’appropriation du monde passe d’abord par l’évitement des expériences d’aliénation plutôt que par le ralentissement ou la décélération. Ces dernières ne pourraient-elles pas faire imploser un système qui ne trouve plus sa stabilité que dans sa dynamique, c’est-à-dire dans « l’augmentation nécessaire de son énergie cinétique » pour se conserver ? Nos vies seraient-elles meilleures si notre quotidien ralentissait ? Si ambulances, corbillards, camions de pompiers, connexions et taxis allaient moins vite ?  Epicure ne faisait-il pas déjà de l’évitement de la souffrance le premier commandement  de sa morale ?

Le terme de  « résonance » désigne une relation au monde qui n’est pas aliénée : elle se produit lorsque les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… L’amour comme l’expérience esthétique ou la musique permettent à des « sujets humains d’être chez soi dans l’Autre » et de « nouer une pure relation de résonance »….

Un « autre type d’être-dans-le-monde est possible » : l’homme n’est-il pas un « être capable de résonance » ? N’est-ce pas cette capacité de résonance qui a assuré son développement comme animal social ? Les communautés sociales ne sont-elles pas des « communautés de résonance parce qu’elles habitent les mêmes espaces de résonance » en tant que « communautés de narration disposant d’un répertoire d’histoire commun » ?

Si nous aspirons tous à la rassurante fiction d’un « monde qui nous porte, nous nourrisse, nous réchauffe et nous soit accueillant »,  suffirait-il de mettre de la « résonance » dans nos vies comme la réclame d’antan invitait à mettre un tigre dans son moteur ?

Si une « vie réussie se laisse proprement définir comme un rapport résonant au monde », le philosophe et le sociologue s’aventurent sur d’autres terres : n’y aurait-il pas risque de captation par le business du « développement personnel » ? La « société moderne tardive » n’a-t-elle pas « fortement tendance » à « réifier la résonance en transformant les capacités d’empathie et d’enthousiasme en ressources productives et le désir de résonance en désir d’objet commercialisable » ?

 

La « catastrophe de résonance »…

 

Notre hypermodernité capitaliste, axée sur la compétition et l’accroissement, tient la nature comme une ressource à surexploiter : elle lui dénie la qualité de « sphère de résonance ».  De même, elle instille la peur, ce « tueur de résonance » qui empêche le sujet de s’ouvrir et de vibrer, entravant son élan vital vers le monde…

De surcroît, toutes nos relations au monde passent par le filtre numérisé des écrans dans un espace social dont les rapports sont pétrifiés et réifiés. La logique d’accélération et d’accroissement est aux commandes d’une sphère digitale qui n’offre qu’un ersatz d’axe de résonance sur un mode addictif, générateur d’aliénation. Si l’interconnexion des gadgets électroniques accélère l’accès « au savoir et aux personnes », les usagers desdits gadgets ont de plus en plus l’impression que le monde ainsi mis en réseau leur échappe… Les individus se vivent comme aliénés et piégés, face à une machine techno-économique infernale tournant à son seul profit, dans des rapports économiques et politiques ne tolérant pas d’alternatives : « Le monde sociopolitique ne répond plus : il dicte ses directives structurelles et ses lignes d’action sous la forme de contraintes objectives qu’incarnent les politiques du TINA ou du « ça suffit ». De tels rapports tendent à produire leur propre chambre d’écho sous la forme d’ondes de résonance vides. »

Une « résonance d’indignation » en retour semble s’amplifier en vague de refus fluorescente dans une société fracturée et de plus en plus éloignée de ceux qui la font tourner…

Le philosophe propose de « remodeler notre cartographie cognitive et évaluative », de modifier notre relation individuelle et collective au monde  par un « critère de recherche et d’évaluation de la qualité de vie autre que celui de l’accroissement ». Pour lui, « l’expérience résonante se conçoit comme une triade, un accord de trois notes où convergent momentanément  des mouvements du corps, de l’esprit et du monde dont il est fait l’expérience ».

Si une « vie bonne » est une vie riche en expériences de résonance et dotée d’ « axes de résonance », il resterait à s’y stabiliser. Harmut Rosa distingue trois « axes de résonance » : un axe horizontal (les relations sociales, amicales, amoureuses voire les expériences politiques), un axe vertical (les relations transcendantes avec un idéal ou un absolu, l’art la religion ou la nature) et un axe diagonal (les relations au monde matériel, aux objets et au travail). Une société humaine se fonde sur ces trois dimensions permettant aux individus d’élaborer leurs propres résonances dans les oasis de résonance qu’ils peuvent se ménager…

Mais dans notre « modernité tardive », l’art et la culture ont perdu la fonction d’axe de résonance alors même qu’ils semblent avoir repris « la fonction anciennement dévolue à la religion ».

Certes, les temples de l’art et autres espaces culturels,  « dévolus à des expériences ritualisées de résonance », peuvent susciter l’étincelle d’un rapport esthétique au monde voire « l’intuition furtive d’un être-au-monde résonant ». Mais, dans notre « modernité tardive » ne (re)connaissant que « les relations d’échange fétichisées », ces expériences s’avèrent finalement « simulatrices de résonance ».

 

Un « monde meilleur » est-il possible ?

 

La « généralisation de la mise à disposition marchande » se heurte fatalement aux limites de cette logique d’accélération de la « valorisation du capital » – des « limites à la fois psychiques, politiques et planétaires ».

Les politiques dites « néolibérales » menées actuellement pour « activer » davantage jeunes et vieux, chômeurs et handicapés sommés d’augmenter leur « capacité compétitive » calcine toute perspective d’avenir commun dans un système qui ignore la marche arrière tout comme la « crise d’épuisement » suscitée par ce « jeu de l’accroissement » : « Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu’ils étendent leur accès instrumental à celui-ci. Leur efficacité personnelle n’est pas vécue comme un moyen d’accéder au monde sur le mode d’une sensibilité résonante, mais comme une domination réifiante. »

La « modernité littéraire », de La Nausée (1938) de Sartre à Sérotonine de Houellebecq, ne révèlerait-elle pas ce « trouble de la relation au monde » ? Le  « système capitaliste » résulterait-il d’un « rapport faux au monde »?

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous parlerait. Comme elle multiplie les injonctions contradictoires à des « producteurs » pris au piège d’une « société de concurrence effrénée ». Leur vie est devenue objet de contrôle permanent – et leurs données personnelles exploitables à merci. Ce qui complique pour le moins le surgissement de « véritables expériences de résonance »… Surtout chez les « inutiles » de cette société d’accroissement… L’instauration d’un revenu d’existence contribuerait-il à la « pacification de l’existence » ? Permettrait-elle d’extraire des « relations de résonance horizontales, diagonales voire verticales des zones marchandisées » et de réorienter les « énergies motivationnelles »?

Le livre de Harmut Rosa laisse entrevoir « la possibilité d’une autre relation au monde » et d’y œuvrer en cessant de « disposer d’autrui » : s’il suffisait de prendre le temps de l’entendre et de lui répondre ? Encore une « révolution » qui commencerait par soi ?

Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 540 p., 28 €

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Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

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