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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

Serions-nous prisonniers de nos « compensations symboliques inconscientes » (CSI) voire habités par un « monstre » qui se chargerait de leur mise en oeuvre au détriment de notre santé ? Un neurologue, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, rappelle qu’on ne peut prétendre soigner les maux du corps sans se mettre à l’écoute des manifestations de l’esprit – et des souffrances silencieuses qui nous taraudent.

 

Chacun d’entre nous ne participerait-il pas plus ou moins activement et consciemment tant à sa bonne santé qu’à ses maladies ? Ainsi, un glioblastome (cancer primitif du cerveau) peut-il survenir suite à un besoin de reconnaissance tardivement comblé ? Le neurologue Pierre-Jean Thomas-Lamotte a observé des cas de tumeurs gliales de natures différentes se développant au moment où « le sujet vient enfin de vivre une reconnaissance très attendue après une longue période d’humiliation ».

Ainsi, ce serait au moment où « tout s’arrange » enfin que surviendrait la maladie, par un « bug du cerveau stratégique » ? Sous ce terme, le praticien désigne « l’ensemble des structures fonctionnelles, cérébrales qui, à chaque instant, régulent l’équilibre psychosomatique du sujet, l’état de santé ou de maladie ».

Après des « dizaines de milliers d’heures d’écoute » de patients, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte en conclut que la maladie n’est pas un « dysfonctionnement survenant par hasard ou à cause de facteurs de risques » mais une « Compensation symbolique Inconsciente automatique d’une souffrance intime et d’une culpabilité gardée secrète, inavouée et refoulée ». La compensation (du latin compensare : contrebalancer, faire un contrepoids) surviendrait alors « comme une nécessité » pour tenter de retrouver un équilibre. La maladie serait une manifestation symbolique et une métaphore.

Par ce mécanisme de la compensation symbolique, le cerveau nous détournerait « de la douleur morale vécue dans la réalité vers une douleur physique, équivalent symbolique d’un fort contact souhaité »…

Toute notre vie serait-elle tissée de la « succession d’une multitude de compensations » ?

Le neurologue propose des outils pour décrypter « le langage symbolique utilisé par les inconscients pour dire la souffrance, pour dire nos maux et pour les compenser ». Car les souffrances tues peuvent se réveiller à l’instar d’un volcan et se traduire par des pathologies plus ou moins graves…

Le 15 octobre 2011, le CRIDOMH (Centre de Recherce indépendant de l’Origine des Misères humaines) est créé à Lyon afin de favoriser une mise en commun des résultats de recherches portant sur des milliers de patients « écoutés » et « susciter l’émergence de nouvelles pratiques ». Le Jardin des Livres publie les premiers travaux du Dr Thomas-Lamotte, initialement éditées dans le cadre des « Cahiers du CRIDOMH, sur cette relation de cause à effet entre souffrances refoulées et maladies en une inextricable et intolérable intimité.

 

Le passé compensé

 

L’être humain n’aurait que rarement l’occasion d’exercer son présumé libre arbitre et de s’affirmer en sujet pleinement responsable : sans le savoir, « il vit en permanence au passé compensé » : « Chaque instant du présent s’organise en fonction et autour des événements décevants du passé ».

Or, tout individu sait qu’il ne peut endurer « les blessures de l’âme » ou le « manque de satisfactions : « Ce qu’il ne sait pas, c’est que ces situations de souffrance intime doivent impérativement être racontées, avouées à un tiers pour apporter un soulagement définitif à la tension psychique créée. L’être humain doit se décharger de ses fardeaux en conscience, en les nommant. »

Pour le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, la « confidence de nos souffrances peut influencer et même changer le cours des choses ».  Décrypter et verbaliser nos maux permettrait d’en finir avec cette accumulation de souffrances qui sature l’air du temps : « depuis qu’il existe, l’homme pollue abondamment l’univers en y déversant sa culpabilité ».

La CSI n’est pas un « retraitement efficace de cette culpabilité mais un leurre qui la recycle sous une autre forme pour mieux la propager dans l’espace et dans le temps ».

Le praticien se livre à un véritable travail de détective, rassemblant les différents indices symboliques pour aider le patient à dénouer ses culpabilités et confier une souffrance inexprimée afin de favoriser une guérison de lésions traumatiques se fixant sur tel ou tel organe d’élection – notamment ceux servant à l’échange, au passage et à l’ouverture sur l’extérieur. Dans tous les cas, souligne-t-il, « il s’agit de retrouver ce que le sujet n’a jamais dit à personne » afin de lui permettre de redevenir seul pilote et « auteur » de sa santé – une « santé triomphante » si possible… C’est aussi le rappel d’une évidence pressentie par les pionniers de la médecine psychosomatique : la réalité humaine est faite d’une substance indissociablement corporelle et psychique.

 

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, Comment notre inconscient nous rend malades lorsqu’on se ment à soi-même, 246 p., 24 €

La compensation symbolique – comprendre les hasards de la vie, Le Jardin des livres, 320 p., 25 €

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Le philosophe-poète Edward Carpenter (1844-1929), socialiste libertaire et « romantique », publiait en 1887, dans une Angleterre machiniste dont tout était victorien sauf la Reine, un réquisitoire contre l’économie politique bourgeoise et « l’idéal » alors de rigueur : s’enrichir à tout prix en produisant le moins d’effort possible – un « idéal d’humanité de salon de coiffure » pour « pantins distingués » selon lui…

 

« L’homme est fait pour travailler de ses mains » écrit Edward Carpenter et jouir loyalement des fruits de son travail. Ainsi, tout argent gagné en spéculant est « pris à quelqu’un d’autre » – la société victorienne était déjà polluée par le démon de la spéculation… Les spéculatueurs, martèle-t-il, appartiennent aux « classes criminelles » car leur « mode de vie est principalement fondé sur l’idée de prendre sans donner, de réclamer sans mériter – tout comme n’importe quel voleur ordinaire »…

Dès 1887, il entrevoyait une « époque de transition » car « aucune puissance humaine ne peut rendre durable une société fondée sur l’usure – une usure universelle et illimitée »… Quelques guerres, « crises », krachs et « mouvements sociaux » plus tard, ce système-là n’en finit pas de vaciller sur sa logique d’accumulation illimitée, chacun s’efforçant de « vivre sur le travail d’autrui » – autant prétendre « faire couler l’eau vers le haut »…

Pour Carpenter, « la vraie nature de l’homme est de donner comme le soleil ». Interpellant le droit de propriété, il estime que « c’est le pouvoir d’empêcher les autres d’en faire usage ». Influencé par Emerson (1803-1882), Ruskin (1819-1900), Thoreau (1817-1862) et Whitman (1819-1892), il rappelle que la propriété « ne devient une véritable richesse qu’à partir du moment où elle est entre les mains d’un individu capable et désireux de l’utiliser à bon escient » – car la « véritable possession de la richesse humaine, animale ou matérielle ne peut exister sans une relation vivante et altruiste avec l’objet possédé »… A quoi bon « acheter une calèche » pour « ne jamais avoir à marcher » ? A quoi bon  utiliser le pouvoir légal de s’étendre si c’est « pour s’enrichir aux dépens de ses semblables » ?

Seule importe la propriété d’un homme « sur ce qu’il crée de ses propres mains », la « qualité de travail et d’excellence humaine » qu’il y met – à l’instar des Feuilles d’herbe que Whitman  a réécrit toute sa vie… Prônant la « nécessité de l’usage comme justification de la possession », ce « néo-rural » avant l’heure rappelle que « l’homme possède en commun avec ses semblables »… Autant découvrir sans tarder ses « propres propriétés », apprendre à se posséder soi-même, chercher « ce dont la richesse matérielle n’est que le symbole », se désencombrer – et « limiter la propriété foncière à l’occupation de sa propriété »…

Surnommé « le Henry David Thoreau britannique » ou « le noble sauvage », Carpenter fut « l’une des grandes voix du socialisme anglais » et n’eut de cesse de dénoncer « l’immense cauchemar que nous appelons la civilisation ».

1887, c’était hier, juste après l’abrogation des lois interdisant la spéculation et  l’invention du moteur à explosion  qui allait donner le coup d’envoi d’une nouvelle ère de prospérité, de « croissance » et de surproduction .

Depuis, l’espèce présumée humaine se révèle moins apte que jamais à délibérer collectivement et sereinement de son peu d’avenir alors que le garrot se reserre sur la fin (non annoncée quoique d’ores et déjà consommée…) d’un monde à haut débit, faute de « métaux rares » pour nourrir la  surpuissance des « technologies vertes » supposées le « sauver ».

Edward Carpenter, Vers une vie simple, L’échappée, 192 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

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La bonne vieille roue millénaire peut-elle être considérée comme un « marqueur de la notion de progrès »? Raphaël Meltz l’analyse dans ce sens-là – et comme symbole aussi d’une « fuite en avant d’un monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». Ainsi, il emmène ses lecteurs dans une véritable histoire des civilisations. Avec un éclairage érudit et particulier sur celles qui ont préféré – ou su s’en passer…

 

 

Au commencement de son aventure vitale, l’homme expérimente la bipédie, apprend à manipuler le feu et à fabriquer des « outils de pierre standardisés ». Puis il repousse les limites de sa vélocité et étend sa mobilité en découvrant le mouvement rotatif.

Une intuition motrice lui fait inventer la roue quelques centaines de milliers d’années après l’invention de ses premiers outils, vers le quatrième millénaire avant notre ère, quelque part en Mésopotamie. Mais d’autres pistes privilégient le territoire de l’actuelle Pologne, ou encore de la Slovénie voire de l’Ukraine : « il semble possible qu’en différents endroits, autour de – 3500, on ait l’idée d’utiliser le mouvement circulaire comme mouvement translatif »…

La roue aurait donc connu trois centres d’émergence et d’invention simultanés, de Sumer au nord de la mer Noire… En ce temps-là l’homme construit les premières cités et mesure ses échanges commerciaux avec un « système pictographique » – c’est « la naissance de l’écriture au début limitée à de simples pièces comptables »…

« La roue est une notion politique, rappelle Raphaël Meltz : c’est un objet qui n’est pas inné dans une société donnée, et un objet dont l’acquis entraîne une série de conséquences  qui vont transformer en profondeur ladite société »…

La roue est la pièce maîtresse et la mère de toutes les technologies à venir  pour peu qu’elle soit combinée à autre chose – ou à d’autres roues : d’abord, elle permet à l’homme de faire passer les charges lourdes de ses épaules à un système par roulement. S’il roule et traîne ses charges, il les fait aussi traîner par plus fort que lui et fait transporter ce qu’il ne peut transporter avant de se faire transporter lui-même…

Le traineau permet de faire tirer de lourdes charges par des bêtes de somme. Du roulement des charges au rouleau, l’homme arrive à la roue véhiculaire puis aux machines de transport  – et à la route, d’abord sur les pistes des bêtes. Ces pistes s’élargissent en routes avec l’avancée des échanges marchands. D’abord, il y a la route de l’ambre qui traverse l’Europe à l’âge du bronze. Et puis il y a la route de la soie par laquelle les Chinois vendent leurs tissus aux Persans. Justement, les Perses de l’époque sassanide ne connaissaient-ils pas l’usage de la roue… pour finalement y renoncer ?

 

Des mondes sans roue

 

Lorsque les conquistadors découvrent l’Amérique des Aztèques, il trouvent un continent sans roue – « personne n’utilisait le mouvement rotatif ». Ils sont subjugués par une civilisation à l’agriculture et l’urbanisme évolués dont le génie s’exhale tout particulièrement dans la magnifique cité de Tenochtitlan. Si leur production agricole est abondante, les Aztèques n’ont ni char de guerre ni chariot ni charrette ni même brouette – « rien qui utilise une roue pour avancer »…

Mais la roue ne leur « manquait » pas pour « cultiver de quoi nourrir l’immense population de la vallée de Mexico »…

Et pourtant, les archéologues ont découvert des jouets d’enfants mexicains montés sur roulettes en parfaite « représentation miniature et fonctionnelle d’un véhicule à roues ». Raphaël Meltz souligne « l’un des plus grands mystères de l’histoire de l’humanité » : « comment peut-on jouer à faire rouler un véhicule sans jamais faire rouler un véhicule » ? La civilisation précolombienne aurait-elle refusé la roue et les jouets à roulettes auraient-ils été des « objets rituels » ?

L’écrivain avance son hypothèse : « les peuples précolombiens (en l’occurence les Aztèques) ont choisi de ne pas utiliser la roue parce qu’ils ne voulaient pas du développement technologique qu’elle incarnait »…

Ainsi, les peuples de ce continent auraient refusé d’être pris dans la roue du « progrès » perpétuel pour la simple raison que leur économie réelle ne se serait pas accommodée de la  fuite en avant et des surenchères qu’ils anticipaient ?

Ils avaient même anticipé l’invasion espagnole à venir,  en voyant un présage dans le ciel – une « empreinte entre vert et rouge, ronde comme une roue de charrette »… Le signe des malheurs à venir avait bien la forme d’une  roue – des malheurs dont les embouteillages et engorgements inextricables de la Mexico actuelle, « entièrement centrée sur la roue automobile », constituent la manifestation ultime… En somme, « l’ensemble des Indiens d’Amérique, des Tupi-Guarani aux Aztèques, n’avaient pas besoin de roue pour vivre » – « ils n’en manquaient pas : ils n’en avaient pas besoin »…

Servi par une vertigineuse érudition, Raphaël Meltz fait saisir  ce « glissement d’un monde sans roue à un monde avec roue » – et  tout ce que cela implique en termes d’enjeux civilisationnels…

Le refus de la roue traduirait-il le refus de « l’accumulation de marchandises » et d’une « connaissance cumulative qui risquait d’entraîner la société dans la spirale d’une croissance qui n’avait plus de valeur morale » comme l’analyse Alain Gras ?

Les exemples d’autres civilisations sans roue sur la plus grande partie des terres émergées d’alors, autour de 1500 de notre ère, montrent qu’elle n’est pas une « nécessité pour qu’une société harmonieuse se développe »…

 

Des civilisations « clouées à la roue »…

 

Longtemps, l’homme avait vécu « selon la nature », se mouvant dans un domaine défini par sa vélocité pédestre, les rythmes de son corps puis la traction animale.

L’art militaire suscite au quinzième siècle les premières tentatives d’applications d’une transmission mécanique au mouvement des roues d’un chariot d’assaut.

Ainsi, l’innovation militaire a fait tourner les roues d’un « progrès », redouté par les civilisations précolombiennes, qui embrasera la planète à partir du mouvement rotatif.

Longtemps art mondain réservé aux privilégiés, le voyage (par voie maritime ou terrestre) se généralise. D’abord, il s’embourgeoise au XIXe siècle puis se « démocratise » durant les Trente Glorieuses avec la motorisation de masse qui promeut la voiture comme objet de désir – une « maladie infantile » déplorée par d’éminents penseurs.

La mobilité sans effort devient un idéal d’émancipation pour tous voire une fin en soi avant de peser désormais comme une injonction qui aliène, entrave et lamine ceux qui désormais la subissent. Le sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) avait déjà identifié le temps des déplacements comme du temps contraint dont l’étirement dévore le temps des loisirs… Devoir « se bouger » (pour chercher à… « s’en sortir » ?), avec le sentiment de toujours « manquer de temps », n’empêcherait-il pas d’avancer dans sa vie ? Ivan Illich (1926-2002) déplorait cette énergie « brûlée en une immense danse d’imploration pour se concilier les bienfaits de l’accélération mangeuse-de-temps »…

Longtemps « confiné » dans une proximité piétonne de son domicile, l’humain s’est arraché à son ancrage naturel et au rythme sensible de ses déplacements pour « accéder au  monde » par ses extensions motorisées – avant de découvrir que ce qui faisait monde a été laminé aux dimensions d’un non-lieu consumériste, individualiste et globalisé, hypernormé et … hypermobile suspendu dans l’apesanteur d’une bulle d’irresponsabilité toujours à un doigt de son éclatement. Rouler pour perdre sa vie à… « gagner du temps » aussitôt reperdu en déplacements ? Se déplacer ou se faire déplacer au cours d’une vie réduite à une petite « affaire » de trajets dans un monde en fuite perpétuelle ? Mais fuir sera-t-il encore possible dans ce monde réduit à l’état de décharge ?

Le « dogme du progrès technologique » ne consiste-t-il pas à « délester l’homme de sa capacité à transporter son propre poids avec sa propre énergie » ? Mais que s’agit-il de fuir si vite pour… se précipiter vers sa propre destruction ?

« Abolir les distances est le fantasme ultime d’une société lancée dans son emballement technologique » souligne Raphaël Meltz qui pointe le même paradoxe avec l’addiction aux technologies numériques : « alors qu’elles sont censées être plus rapides et efficaces que les pratiques qu’elles ont remplacées (lettres, queues aux guichets des services publics, etc.), nous éprouvons néanmoins le sentiment permanent de manquer de temps dans nos journées ultraconnectées ». Accablé d’injonctions à « se bouger » et se transporter dans le monde réel, l’individu postmoderne est assigné de surcroît aux fausses nécessités du « transport numérique », « de la course vers toujours plus de clics, de messages, de like, de pouces levés »  dans ce mouvement affolé et perpétuel d’une roue du hamster décentrée sortant le vivant de son axe…

Pour l’écrivain, « le salut ne peut venir que du vélo » – la roue de bicyclette qui emmènerait vers une toute autre direction et un autre modèle de civilisation. Elle pourrait même envisagée comme solution pour « refaire de Mexico une ville aussi harmonieuse que l’était Tenochtitlan »…

Si le mouvement de la révolution industrielle perpétuelle est en train de se passer de la roue avec les transports à sustentation magnétique, ne serait-ce pas le moment de redécouvrir cette autre roue véhiculaire – histoire de renouer avec un rythme sensible de déplacement perdu de vue avec la civilisation automobile ? Le vélo, seul mode de « transport mécanisé » et écologique, n’incarne-t-il pas l’idée d’un « mouvement permanent pour ne pas tomber », à l’image d’une société occidentale « incapable jamais  de renoncer à aller toujours de l’avant » ? Une idée et un mode de locomotion compatibles, somme toute,  avec le capitalisme pour lequel il ne saurait y avoir de « salut dans l’arrêt » ni d’ « équilibre au repos » : ne s’agit-il pas de toujours « avancer pour demeurer » ?

Avancer, certes, mais à un rythme soutenable… Exit la fausse solution hypernuisible de la voiture électrique : « comme si ne plus émettre de CO2 était le seul enjeu, comme si utiliser de l’énergie nucléaire était la solution : plutôt que de détruire le climat, choisissons de souiller nos sous-sols, rivières et océans pour les cent mille ans à venir »…

Les stimulantes réflexions de Raphaël Meltz susciteront-elles un mouvement de conscience semblable à un grand changement de marée dans nos valeurs, de nature à remettre l’automobile à sa place (de plus en plus marginale…) et notre avenir commun sur ses pieds ?

 

(Journal à périodicité très aléatoire, compte tenu de la grande incertitude des temps…)

 

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

 

Raphaël Meltz, Histoire politique de la roue, La Librairie Vuibert, 283 p., 23,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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L’incertitude amoureuse s’avive en une ère d’insécurité ontologique montante qui dissout les liens et suscite une « épidémie de solitude » alors que la vie intime et les sentiments sont l’objet d’une marchandisation sans précédent… La sociologue Eva Illouz analyse à travers la sexualisation généralisée des relations humaines les multiples formes du « désamour « contemporain et cette « nouvelle culture du non-amour » lorsque les « relations hétérosexuelles s’organisent dans le cadre d’un « marché ». Ainsi,  le « capitalisme consumériste » et « scopique » (visuel) surexploite la subjectivité des femmes alors même qu’il semble leur donner « plus d’autonomie » et programme l’obsolescence des corps féminins après avoir hypersexualisé leur image…

 

Que se passe-t-il  dans notre postmodernité exténuée à force d’être ultraconnectée? La différence des sexes est inscrite dans une espèce humaine en principe vouée à sa reproduction selon l’ordre des générations  – ne serait-ce que parce qu’une moitié de l’humanité aurait vocation à « donner la vie »…  La pensée symbolique de cette différence n’aurait-elle pas l’universelle simplicité de « dispositifs » où s’emboîteraient milieux biologique, naturel et social régis par une opposition binaire de si longue durée?

Mais voilà : l’anomie fait rage au temps des « applis » de rencontre et d’une sexualisation exacerbée des relations humaines devenue source de » désarroi existentiel ».  La « liberté sexuelle » aurait-elle dissous les sentiments dans le « sexe sans lendemain » et une « socialité négative »? C’est désormais, constate Eva Ilouz, une « incertitude généralisée, chronique et structurelle qui préside à la formation des relations sexuelles et amoureuses » lorsque la « culture consumériste » devient la « pulsion inconsciente structurant la sexualité » et la libido un produit à consommer.

Le nouveau livre de la sociologue décrit « comment le capitalisme a détourné la liberté sexuelle pour se l’approprier » et violé la sphère intime de chacun : « L’amour produit une certitude lorsqu’il s’organise dans des formes sociales qui intègrent dans l’interaction un avenir plausible. En l’absence d’une structure sociale productrice d’une certitude, il ne peut créer de certitude.  Par ailleurs, la disparition de la cour amoureuse – avec ses structures culturelles et émotionnelles – est due à ce qu’il est convenu d’appeler la liberté sexuelle, qui s’est développée dans un appareil institutionnel complexe. »

Que reste-t-il  à « libérer » encore, après les corps, les « logiciels » ou les profits sans limites? Faudrait-il à présent envisager de libérer les imaginaires de leur colonisation et les humains de leur obsolescence  d’ « agents économiques et sexuels » plus ou moins « compétititifs » », livrés aux incertitudes et aux turbulences d’un « marché » hypervolatil toujours prompt à les dévaluer?

La sociologue pointe le paradoxe fondamental  de notre postmodernité technoconsumériste qui marchandise le corps, « lieu d’accomplissement de l’existence sociale »,  en « objet de mesure, de classement et de commensuration » dans cette nouvelle économie de l’attractivité visuelle mobilisant tous les égos hypertrophiés, rivés à leurs écrans pour y tisser des relations plus ou moins intéressées avec d’autres aliéné(e)s de cette fuite en avant : « alors que le féminisme a gagné en force et en légitimité, les femmes se sont trouvé assignées de nouveau, à travers le corps sexuel, à des rapports de domination économique »…

De la révolution néolithique à la « révolution sexuelle », les femmes seraient-elles une fois encore les grandes perdantes d’un système qui fait mine de les « autonomiser » tout en marchandisant leur image dans une culture masculine de prérogative et de prédation ?

 

 

L’effondrement de la certitude

 

 

L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans  la naissance du capitalisme  et la genèse  de la capitalisation du corps des femmes  par un pouvoir mâle oppresseur…

Plus près de nous, au début du Xxe siècle, des industries prospères s’emparent des vulnérabilités innées de l’un et l’autre sexe. Ainsi, les industries de l’image (cinéma et publicité) « se sont mises à produire des images de corps sexuellement attirants afin de susciter du désir », attisant une consommation visuelle inassouvie. Dans notre « société de l’image », la « sexualité est devenue une composante visible de l’identité », une « « performance visuelle incarnée dans des objets de consommation visibles plutôt que par des pensées et des désirs ».

Désormais,  la sexualité et la culture consumériste sont des « pratiques concomitantes et imbriquées l’une dans l’autre, à travers des objets culturels » pourvoyeurs d’ « ambiances sexuelles »…

Eva Illouz rappelle que les médias ont joué un « rôle crucial dans la promotion de la sexualité, en recyclant une version partielle ou déformée du discours féministe, où l’égalité et la liberté sexuelle étaient synonymes de pouvoir d’achat et de sexualité affichée ».

La série américaine Sex and the City (1998-2004) « illustre cette équation post-féministe du « girl power » à travers une sexualité libre et médiatisée par le marché », en offrant le spectacle du « pouvoir économique accru des femmes, de leur intrépidité sexuelle et de leur forte intégration dans les industries de la beauté, de la mode, des cosmétiques, du sport et des loisirs ».

Si les femmes sont  libres de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée, la reconnaissance pleine et entière de leur souveraineté corporelle n’est pas acquise pour autant – du moins auss i longtemps que  la sexualité est « à ce point indissociable de l’écononomie », marchandisant la féminité en  injonction de « performance visuelle dans un marché contrôlé par les hommes » : « La valorisation économique du corps féminin est due à sa transformation en une unité visuelle cessible »…

Le « cœur du problème », c’est cette ruse de la raison économique qui  marchandise le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile surjouée dont chacun(e) aime à s’ignorer la dinde consentante, interchangeable et aussi dévaluable que négociable. Alors même que le mythe de Romeo et Juliette demeure le bon filon persistant d’une industrie culturelle si prodigue en injonctions contradictoires, voilà la  sexualité et l’intimité devenues au quotidien   « l’arène où se déploie le moi économique » – pas de répit pour les battants et les battus de cette incertaine course à l’échalote. Ainsi, elles ne pourraient plus jouer le rôle de « dernier refuge des valeurs humaines » voire de réponse ultime au problème fondamental de l’existence humaine jetée au monde…

 

« Les applis de rencontre, c’est l’économie de marché appliquée au sexe »

 

La preuve est faite par les technologies de l’Internet où se consomment les « affinités électives  entre le sexe sans engagement et la consommation ». Qu’elle soit la part la plus authentique de nous-même réprimée par une histoire religieuse ou familiale tourmentée ou une affaire d’ « experts », la sexualité est devenue la « courroie de transmission de la technologie et de la consommation ». Plateformes, réseaux sociaux et autres sites de rencontres « institutionnalisent la marchandisation des corps et des rencontres sexuelles » sur le mode d’une liquidation universelle…

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale crucial : « L’incertitude ontologique est la résultante de trois processus – la valorisation, l’évaluation et la dévaluation,  étroitement liées  à l’intensification et à la dissolution de la subjectivité dans la culture capitaliste »…

Ainsi, le corps visualisé et transformé en marchandise, façonné par des objets de consommation,  est  « converti en actif » sous forme d’ image « destinée à être vendue par le biais des industries de l’image ». La sexualité est « évaluée comme une forme de compétence »  et « diffusée dans les médias à travers une économie de la réputation »… Une « compétence » d’automate ?

Si les hommes semblent avoir perdu leurs territoires voire leurs repères (si ce n’est leur « identité »…), il n’en demeure pas moins qu’au sommet de la chaîne alimentaire, une minorité d’hommes de proie (en proie à leur « mâle peur » ?) ayant accumulé un fort capital social, ainsi que l’ont révélé de récents mouvements comme MeToo,  cherchent toujours à « se grandir » ( ?)  à travers l’exploitation et la domination des femmes dans la « logique d’accroissement » de cette culture de prédation au lieu de se grandir vers elles.  Plutôt que de vivre une interdépendance sans dépendance  et cultiver la réciprocité, l’un et l’autre sexe, pourtant grands orphelins de l’absolu, n’en finissent pas de s’empêcher dans leur humanité au seul profit d’un « réel » à très faible intensité … L’intelligence du cœur attendra des temps meilleurs – lorsque la marchandisation de la vie intime et sociale ne fera plus recette ou lorsque le risque d’aimer se vivra hors marché, en âme et conscience, comme la rencontre vraie de deux forces appelées à se féconder et se renouveller dans un nuancier infini… De quoi se donner un peu de certitude à vivre, enfin, de singularité s’alliant à une autre singularité.

Eva Illouz, La Fin de l’amour, Seuil, 416 p., 22,90 €

 

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Que faire en pleine confinitude? Essayer le Tantra? Cette tradition indienne millénaire est revisitée en « art de vivre et d’aimer » qui offre une vision spirituelle de la quête amoureuse. Celle-ci, considérée en « voie royale de la transformation intérieure », permet d’accéder à une « humanité consciente et épanouie ». Qui n’en ressentirait pas le besoin en ces temps de mise sous écrou?

 

Le Tantra plutôt que le Tout-à-l’Ego? Dans notre société désacralisée, hypermarchande et hypersexualisée, l’injonction de jouir fait rage et attise  les ardeurs de nombre de « forcenés du désir » et autres « forçats de l’amour »… Mais où est l’amour, « le vrai », au temps de la marchandisation des corps et de la perte de contrôle de nos « données personnelles » comme de nos vies ultraprécarisées ?

Les Grecs anciens avaient trois mots pour le désigner : la « philia » pour l’amour réciproque (l’amitié), « l’agapé » pour l’amour inconditionnel, l’ « éros » pour l’amour physique qui fait les florissants marroniers de la presse mainstream ou dite « féminine ». D’évidence, on n’aime pas de la même façon dans le monde antique,  au temps des troubadours ou dans notre société de consommation de masse glissant vers le précariat généralisé et sa déréalisation par « les technologies de communication ». On le sait bien : « consommer l’acte sexuel » comme on satisferait une gourmandise passagère ne résiste pas à l’épreuve de la réalité : le dit acte engage bien « autre chose » et ne se s’expédie pas comme un gâteau vite avalé  – tellement il est riche de possibilités de transformation…

 

La voie tantrique

 

Depuis le commencement, les sociétés humaines demeurent régies par les forces d’attraction comme principe d’organisation.

Aujourd’hui, les intermittents de l’amour souffrent davantage de ses indignités et asymétries que jadis. Alors que chacun « cherche son site » sur le « marché », l’idéal de l’amour et la nostalgie du sacré demeurent plus vivaces que jamais au temps de la sexualité banalisée.

Dans le tantrisme, « l’union du masculin et du féminin en soi donne sens à l’existence et transforme le partage amoureux et sexuel en communion des âmes ». N’est-ce pas là ce à quoi aspirent les individus pris au piège de l’individualisme hédoniste : des instants communiels, arrachés au narcissisme compétitif obligé, où « ce qu’il y a de plus intime entre en fusion avec ce qu’il y a de plus universel » (F. Isambert)?

Psychothérapeutes, Jacques Lucas et Marisa Ortolan rappellent à quatre mains dans cette réédition en livre de poche que « nous sommes tous tantriques »…

Mais voilà : «  nous occultons ces capacités », nous nous refusons même l’accès à notre « être essentiel » en instrumentalisant le sexe dans un contexte de « consommation érotique à outrance sans discernement et sans mise en valeur de l’autre ».

Si le Tantra n’est pas une religion, il est un art d’aimer, apparu dans la vallée de l’Indus voilà 6000 ans, dans la cité de Mohenjo-Daro, « berceau d’une société tantrique » favorisée par un climat agréable – jusqu’à l’invasion des tribus nomades du Nord…

Le Tantra est une voie d’éveil qui « engage la dimension spirituelle de l’Etre ». Il est une mise en état d’amour qui permet de relier le corps pensant à la puissance cosmique et la démarche thérapeutique à la démarche spirituelle :

« à travers la sexualité se joue en condensé ce que nous sommes et tout ce que nous mettons en acte dans notre vie de tous les jours : l’intimité, la relation au désir, au plaisir, à l’autre, à la transcendance »…

Pour les deux pratiquants tantriques, « le principe divin est en chacun de nous, particulièrement accessible dans la rencontre homme/femme lorsqu’ils s’unissent en conscience ».

Ainsi, le Tantra « procure un état jubilatoire où nous nous reconnaissons et reconnaissons l’autre en tant que principe divin ».

La célébration tantrique se nourrit de la complémentarité des contraires : « Le Tantra est le culte de la féminité et de la masculinité unis dans l’amour. Le partenaire, tel le maître ou le gourou, devient  l’initiateur. Tout le travail de rencontre, d’harmonisation  et de lâcher prise permet la rencontre tantrique. C’est la reconnaissance de l’homme dieu et de la femme déesse, égaux et complémentaires,  indissociables dans la représentation de la divinité »

Cette expérience du corps, du coeur et de l’esprit relie le haut et le bas, le sexe et la conscience divine dans une expansion de l’être : « L’orgasme énergétique est une des finalités du Tantra. Cet orgasme, sans érection ni éjaculation, nécessite au préalable un travail combiné sur les chakras et sur le souffle ».

 

La qualité de présence intérieure

 

Cette pratique méditative suppose le lâcher prise dans ce mouvement d’expansion de l’être vers un grand « Oui » à la Vie : « Le détachement, l’acceptation et la non-attente d’un résultat précis dans la relation subliment les rencontres »…

Ainsi, il s’agit de « savoir vivre avec son désir sans projeter immédiatement  la « consommation » – être « pleinement en état de désir est une ouverture au monde, une ouverture réceptrice, accueillante, remplie d’amour »…

Si le Tantra « vise le plaisir, utilise le plaisir et est plaisir dans sa pratique », il est bien « au-delà de la sexualité, dans le rapport aux autres, à soi-même et à la vie ».

Son cadre permet « d’oser son désir et de se rendre compte qu’on a droit à son plaisir, à son fantasme, s’il s’inscrit dans le respect de l’autre ».

Mais il ne s’agit pas de se leurrer pour autant dans une quelconque anticipation de résultat – juste d’accepter la réalité ici et maintenant :

« Lorsque l’autre, sollicité, dit non à notre demande, à notre désir, et qu’on accepte ce non profondément, alors naît la transcendance, la sublimation, l’émergence de l’Autre et le contact avec le sacré. Accéder au sacré, « au goût divin », dans la relation, vaut bien le sacrifice d’un plaisir ponctuel et fugitif »…

On n’entre dans la fête des corps qu’avec beaucoup de coeur et une qualité d’être, une capacité de présence qui se travaillent et s’affûtent selon le degré de conscience atteint. L’approche tantrique ne se limite pas à la sexualité, fût-elle sublimée, elle est holistique et en conscience à partir du ressourcement par nos énergies vitales : « Cette rencontre du masculin et du féminin en soi  est le préalable à ce que l’union de l’homme et de la femme mène à la spiritualité incarnée : faire l’amour n’est plus seulement un moment de détente ou d’appropriation de l’autre, mais une méditation, un accès à l’état d’Etre »

Dans le Tantra, la spiritualité est pleinement incarnée en prenant sa source dans une sexualité assumée et transcendée : « Le Tantra propose une connexion spirituelle authentique qui ne repose pas sur des croyances car c’est l’expérience amoureuse qui en est le fondement ».

C’est une méthode alliant travail sur le corps, sentiments et intention en s’appuyant sur l’énergie sexuelle qui oblige à être connecté au désir en soi afin de sublimer ces énergies et  ainsi « investir l’espace sacré de la relation ».

Cet « espace tantrique » peut être créé à chaque instant  et toute circonstance de notre vie. Il suffit de le désirer – et  de renoncer à toute volonté de domination, de possession comme de puissance au siècle du « volontarisme » des winners automates ou autres start-upers « en manque » perpétuel d’avoir, d’ « avantages compétitifs », de « coups d’avance », de sécurité et de « toujours plus ». Suffirait-il de faire acte de présence au monde à partir de son centre de gravité retrouvé ?

L’esprit tantrique, ce n’est pas la maîtrise d’une technique de plus ou un mode d’emploi de « développement personnel » voire de « mieux-être ». Mais une alchimie et une acceptation de la puissance transformatrice de la Vie au-delà de la vérité exprimée des corps. Si les amoureux se couchent pour mourir, dit-on, les tantrikas toucheraient-ils le ciel en une jubilante transmutation ? Trouveraient-ils leur paradis ici et maintenant, fût-ce dans la fournaise d’une société surérotisée dont tous les voyants clignotent au rouge juste avant l’extinction des feux ?

Jacques Lucas et Marisa Ortolan, Le Tantra – Horizon sacré de la relation, éditions Le Souffle d’Or, Collection « des femmes et des hommes », 204 p., 8,20 €

 

 

 

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« L’audace a du génie »

Goethe

 

 

Danseuse-chorégraphe internationale et danse-thérapeute, Fabienne Courmont enseigne une véritable danse de transmutation « où l’énergie de vie accomplit son oeuvre » comme en une « lente descente consciente, une méditation en mouvement jusqu’au coeur de la cellule »… Elle invite à entrer dans le corps d’un texte à la fois didactique et pratique pour s’approprier le pouvoir poétique de la danse, envisagée comme « outil de transformation et d’évolution »…

 

 

L’histoire aurait-elle commencé avec la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? L’autre histoire eut son moment californien – elle commence avec Isadora Duncan (1877-1927) qui libéra la danse et la condition féminine conformément à sa devise : « sans limites ! »…

Dès la fin de l’école, dans ces années 1880 de l’industrialisation de son pays, la petite Isadora courait vers la plage près de chez elle, dans le San Francisco d’avant le séisme. C’est de la contemplation des vagues que lui était venue la première idée de la danse : elle s’efforçait de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme… Puis elle crée, dans le premier quart du si court Xxe siècle, des écoles de danse à Berlin, Paris et Moscou – et ouvre un horizon aux générations à venir…

La danse de Fabienne Courmont est l’écho de celle d’Isadora et de l’antique tradition en Grèce des danses sacrées exécutées par un choeur de jeunes femmes liées à un temple. Ce n’est pas étonnant : elle en a appris les codes auprès de Jean-Pierre Merle, le petit-fils de Raymond Duncan (1874-1966), le frère d’Isadora qui créa une « gymnastique naturelle ». Celle-ci ne signifie pas seulement exercice musculaire mais « exercice humain, auquel prennent part en même temps le corps et l’âme, les muscles et l’intelligence » pour « gagner la vie même, pour devenir véritablement un être humain, pour réaliser un idéal qui vaille la peine d’être vécu » – et, assure-t-elle, devenir une « puissance transformatrice » exerçant son « action salutaire » sur le cours des choses et l’ordre d’un monde sous haute tension…

 

 

La « technique ou la vie »…

 

 

Tournant le dos aux procédures d’emprise et au savoir d’école de la danse classique, Fabienne Courmont saisit « la flamme ardente » qui animait Isadora – une flamme sacrée qui la conduit au Japon à la découverte du Butô et en Inde (Madras, Pondichéry et Auroville) « à la source de la danse sacrée ».

La danse, art de l’impermanence, est « inséparable de la spiritualité ». Ce tour du monde de la danse, entamé en 1984,  lui donne un fil conducteur et la conforte dans son intuition : la vraie danse vient de l’intérieur. Elle se défait du « carcan de la technique » pour vivre l’évidence même : « Le Bûto est au-delà de la technique, une pensée philosophique. Ce n’est pas un style mais un état d’être, une danse-état où le corps affranchi de toute forme, pensée ou croyance imposées de l’extérieur peut exprimer sans entrave sans propre émanation. »

Le Butô lui fait « toucher la profondeur du mouvement intérieur et la descente dans la conscience cellulaire » – et entrer en résonance avec cette immensité qui veut à se dire à travers nous. Elle cherche à trouver l’élévation et « l’envol de l’être » dans la danse derviche puis rejoint un temps un groupe de thérapeutes qui créent près de Genève le Centre de Recherche et de partage de la vie holistique (1987).

Mais l’appel de la danse l’emmène toujours plus loin – jusqu’à l’ouverture enfin de ce « canal de lumière » à la faveur d’un embrasement au seuil d’une grotte. La voilà consacrée « au service de la source de lumière et d’amour » à travers son art. Ainsi grandit-elle dans l’abandon à son « Maître intérieur » et danse-t-elle un chemin d’initiation et de plénitude, attisant un « feu alchimique » à chaque pas : « La danse, en nous mettant en contact avec le mouvement même de la vie, nous permet de vivre ce processus de création-destruction permanente (…) Tout l’art de la danse est de permettre la métamorphose entre force de la destruction et force de création, amenant la personne à vivre une alchimie interne dans son corps »…

Elle crée la « Danse de l’Etre » et en donne les clés en sept principes dans un livre dont la limpidité didactique s’accompagne de pratiques accessibles. Le premier de ces principes ? « Tout est énergie ». La pratique du Taï-Chi lui fit percevoir les « mouvements ondulatoires de l’énergie » dans son environnement et en elle – ces mouvements de vague qui n’en font plus qu’un, jusqu’à devenir la vague : « Baser une méthode de danse sur ce principe d’énergie nous ramène au vivant. « La technique ou la vie » disait Kazuo Obno, mon maître de Butô. En effet, si nous mettons notre attention sur la technique, nous entrons dans une danse mécanique, alors que si nous centrons notre attention sur l’énergie, nous laissons la vie se manifester à travers nous et le mouvement d’énergie devient forme. »

Le paradoxe n’est qu’apparent : « C’est dans l’extrême lenteur que la conscience se déplace extrêmement rapide comme la lumière. »

 

 

« L’Art est une blessure transformée en lumière »

 

 

La pierre philosophale de sa danse ? Cet état de conscience à atteindre : « l’union consciente avec l’Esprit »… Sa clé de voûte ? Le processus thérapeutique des 4 A (Accueillir, Accepter, Alchimiser, Aimer) reçu du Dalaï Lama : « Les quatre nobles vérités qui sont la quintessence de l’enseignement du Bouddha pour accéder à l’éveil sont : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Le processus des 4A associé  à la danse est un outil magnifique qui relie le corps à l’esprit et utilise le pouvoir transformateur de l’amour inconditionnel afin de sublimer nos émotions et d’activer le potentiel d’auto-harmonisation de chacun. »

Suffirait-il de « nous laisser surprendre par l’intelligence instinctive de notre corps » pour laisser la vie oeuvrer en nous sans entraves et l’univers danser en nous ?

Voilà une génération, le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony (1) rappelait : « La danse est un pouvoir poétique sur le manque-à-être ; mais le pouvoir qu’elle donne disparaît dès qu’on jouit de trop la maîtriser. »

C’est dans cet « entre-deux » délicat voire cet entre-deux-corps que s’accomplit cette reliance non seulement à d’autres corps dansants mais à cette immensité transformatrice qui cherche à prendre corps à travers d’insaissisables mises en lumière où tout ce qui est se cherche dans un être-au-monde sans cesse renouvelé : « L’enseignement même de la danse doit aider les personnes à développer en elles l’essence même du mouvement de la vie et l’élan créateur en intégrant les phases de destruction et de chaos. C’est en transformant nos blessures en lumière que nous touchons à la transcendance. »

Serait-ce là l’en-jeu pour pallier au manque de ce qui ne fait plus corps entre nous – la société ? Suffirait alors de « se laisser être » pour de vrai dans cet état dansant et libérateur permettant de retrouver une parole perdue ? Une parole qui justement ne pourrait être dite que par un corps rendu éloquent puisque accueillant cette poussée vitale hors de ses limites – ce miracle du vrai advenant dans l’épreuve du corps désentravé en pure onde d’être. Un corps fait acte de vie et de foi, en somme.

 

  • Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 1995

 

Fabienne Courmont, La Danse de l’Etre – dans la lumière d’Isadora Duncan, 230 p., 17,50 €

 

 

 

 

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Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

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Avec le projet « Cacao for Good », la Maison Thierry Mulhaupt convie  à un délectable projet d’agroforesterie responsable et équitable en Colombie. Le cacao durable sauvera-t-il la planète ?

 

En près de trois décennies, la très renommée Maison Thierry Mulhaupt (25 salariés) a renouvelé l’honorable métier de pâtissier-chocolatier en lui ouvrant plus d’une voie imprévue et résolument pionnière. Créateur d’une véritable chocolaterie d’art et essai et pionnier dans l’âme, Thierry Mulhaupt vient d’acquérir une plantation de 10 hectares dans la région de Quindio sur le piémont de la Cordillère des Andes, en Colombie (1100 m d’altitude). Une voie vers un nouveau « modèle économique » – celui de l’autonomie du créateur en producteur maître de ses ressources ? Et une  « marque » de chocolaterie d’art et d’avenir qui s’étend sur une planète que l’on sait dans un sacré pétrin ?

La Casa Rivera Del Cacao, bordée de trois rivières et d’une forêt de bambou, abrite une faune et une flore d’exception ainsi qu’une plantation de platanos (bananes plantain). Thierry Mulhaupt propose de la transformer en une cacaoyère  conjuguant « bonheur écologique, alimentation saine et responsabilité sociale et environnementale ». Le voyage gustatif, de la fève à la tablette, prolonge des lignes d’horizon au coeur des grands enjeux planétaires liés à la perte des biodiversités. Ainsi, les fondus de chocolat pourront participer à un projet d’agroforesterie accompagné d’un volet éducatif et social en parrainant un cacaoyer en Colombie – par une prévente de tablettes de chocolat en primeur d’une durée de cinq ans pour un montant de 300 €. En contribuant à faire grandir un cacaoyer à l’ombre des bananiers, dans la région du café, ils participeront de surcroît au projet de formation d’une jeune fille se destinant à la profession de prothésiste dentaire et d’un jeune homme désireux d’intégrer la police : « 1600 cacaoyers ont été plantés en avril, 6000 sont prévus d’ici novembre » annonce l’heureux planteur.

En passeur d’enthousiames qui fait école comme en artiste averti, Thierry Mulhaupt se renouvelle par sa capacité à se réinventer sans se renier tant au gré de son imaginaire que des réalités d’un monde doux amer. La réalité du moment, c’est le souci environnemental en sus du souci esthétique qui le taraude dans ses créations virtuoses, faites d’émotion et d’improvisation autant que de technique – avec ce « coup d’avance » en plus qui entend préserver les terres de demain par la façon de créer et de produire aujourd’hui…tout en faisant du chocolat comme autrefois dans cette harmonie convergente du beau et du bon. Ce « chocolat que vous ne trouverez nulle part ailleurs » ne participe-t-il pas du bien commun planétaire ?

 

« L’Elysée, sinon rien ! »

 

Dès sa naissance, il tombe dans la farine… Ses parents ne faisaient pas seulement du bon pain mais également le meilleur kugelhopf du canton – on venait de loin pour se fournir chez les Mulhaupt à Merxheim (68)… D’emblée, le jeune Thierry sait ce qu’il veut devenir : « Pâtissier plutôt que boulanger ! »

En 1980, il remporte le concours du meilleur apprenti d’Alsace et celui du meilleur  apprenti de France l’année suivante, tout en décrochant haut la main (tout de même…) son CAP de boulanger – histoire de « mieux toucher aux pâtes »…

En 1981, il « monte à Paris » pour faire ses premieres armes chez Malitourne et se retrouve à « gérer tout seul la production »  – son patron s’était brûlé gravement au bras… Le soir, il suit les cours de l’Ecole des Beaux Arts de la Ville de Paris puis chez un artiste peintre afin de maîtriser l’équilibre des volumes et des proportions – et l’art de lancer un geste qui ordonne le monde…  Déjà, il pressent que la forme donnée à une création influe le palais comme l’esthétique modifie le goût…

Son patron a ses entrées à l’Elysée et invite son jeune collaborateur à « s’y voir déjà »… Mais les élections du 10 mai 1981 amènent un changement de locataire au Palais – et de fournisseur… L’employeur compatissant lui propose une « compensation » dans un ministère. « C’est l’Elysée ou rien ! » rétorque le jeune Alsacien qui manifeste une « certaine idée » d’une noblesse de métier qu’il va porter haut – il ne connaît que les pentes ascendantes et déjà les révolutions de palais qu’il va susciter lui-même…

Un temps posé chez Dalloyau (mars 1982 – novembre 1983), il réalise, sous la direction de Pascal Niau, les « pièces de sucre les plus folles des années 80 » comme des citrouilles en taille réelle…

En 1982, il remporte à Barcelone le concours du meilleur jeune pâtissier du monde. En novembre de cette mémorable année, il participe au 400e anniversaire de la Tour d’Argent en signant une pièce artistique que les convives pourront entrevoir juste cinq minutes en salle – l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et l’animateur Jacques Martin « en étaient »…

Il poursuit sa marche triomphale vers l’excellence étoilée de consécrations (Prix Louis Berthelot 1984 pour une pièce artistique en sucre représentant un facteur revenu de la Grande Guerre, médaille d’or aux Olympiades de gastronomie à Francfort, Meilleur Pâtissier de France pour le Champérard millésimé 1996, Marianne du Meilleur Kugelhopf 1998, Artisan Chocolatier de l’année pour le Pudlowski millésimé 2002, etc.)  et puis… rentre  « au pays ». Quand on pratique la langue-mère de l’excellence, il n’y a que des retours à bonne source…

 

Vers une traçabilité optimale

 

« Chez lui », il se marie avec  Corinne (1986) et réalise chez Christmann (Guebwiller), où il a toute latitude, le gâteau Guanara et bien d’autres suavités aux formes élégantes ou exotiques que les Alsaciens découvrent, outre son interprétation résolument contemporaine du traditionnel gâteau Forêt Noire… Mais l’entrepreneur s’impatiente sous la blouse du créateur.  Pour Noël 1990, le jeune couple s’installe dans la très passante rue du Marché aux Poissons à Strasbourg. Mais la Guerre du Golfe est déclenchée un mois après, l’incertitude gagne les rues les plus marchandes qui se vident… Un oeuf peint dans un acte de foi attire les regards dans sa vitrine – et l’image fait le tour du monde, bien avant les « réseaux sociaux » – il représente La Femme à l’ombrelle de Manet, fait 80 cm de haut et pèse 15 kg…

Les Mulhaupt ont les honneurs du guide Pudlowski – et Jean-Pierre Coffe salue « la finesse, la précision et l’élégance » de son travail… Dès les premières semaines, des rencontres d’exception se nouent comme celle de ce comte à l’élégance discrète venu lui demander de réaliser un gâteau pour accompagner un Château-Yquem 1937 : « Je lui avais suggéré de savourer ce vin sans accompagnement qui pourrait en altérer le goût. Mais il a insisté et m’a fait visiter sa cave : il y avait aussi un Château-Yquem 1893 ! Alors, je lui ai réalisé un gâteau au chocolat au lait soyeux, dont les tons et les arômes se mariaient à la robe brun foncé et aux notes terreuses de son Château-Yquem… »

Chaque gâteau n’a-t-il pas sa part de légende – et d’enfance ? Cette commande huppée en appelle bien d’autres qui font du premier établissement Mulhaupt une destination gourmandise des plus incontournables.

Depuis son laboratoire de Mundolsheim, Thierry Mulhaupt se lance dans la transformation des fèves et la réalisation de sa propre pâte de cacao afin d’assurer à ses clients une traçabilité optimale pour ses chocolats de haute précision. Pour ses quarante ans de métier, il s’offre le luxe suprême d’aller chercher son chocolat là où il se trouve – et négocie le grand virage vers la torréfaction intégrée dans les process de fabrication.

Dans une Alsace terre de chocolat qui concentre nombre de chocolateries industrielles, il fait le pari de torréfier lui-même ses fèves de cacao sélectionnées avec un importateur néerlandais et de réorganiser ses flux en se dotant des machines appropriées, « chinées » en Inde, au Pays-Bas et en Allemagne de l’Est (ex-RDA). Ainsi sortent de son atelier des variétés de tablettes provenant de treize chocolats « pure origine », sélectionnés au Brésil, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Papouasie ou à Haïti…

En remontant la filière cacao à sa source, une enseigne chocolatière alsacienne  aux créations haut de gamme trace sa propre mappa mundi et prend la barre pour la préservation de la biosphère.

La saga Mulhaupt s’écrit désormais dans la dynamique « bean to bar » (de la fève à la tablette) – celle des grands chocolatiers torréfacteurs qui travaillent leurs fèves brutes jusqu’à la tablette finale. L’alchimiste des saveurs exquises lance ses « grands crus » dont la dégustation évoque le vocabulaire du vin avec ses accords et ses notes bien frappés – le vin partage avec le chocolat une indéniable complexité aromatique : « Avec le même ingrédient de base, du raisin, on peut faire du Château-Yquem ou du Kiravi » rappelle celui qui insuffle à ses créations cette joie de l’accomplissement dans la précision habitée du geste élargi aux dimensions du monde.  Un monde constitué d’une communauté de consciences vibrantes où l’on ne saurait plus « cueillir une fleur sans déranger une étoile ».

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Comment survivre dans un monde en voie de prédation et de privatisation accélérées? Une centaine d’intellectuels et créatifs, précaires ou non,  proposent une manière de « manuel de survie » à tous ceux qui rêveraient de réconcilier justice sociale et sauvegarde de la planète dans un contexte de pillage des biens communs et de pénuries annoncées. Une boîte à outils pour revitaliser la vieille notion de « démocratie » et prendre soin de l’inestimable…

 

Pour « changer la vie », il faudrait déjà être riche… ne serait-ce que d’idées, pour commencer à prendre en mains les changements que l’on voudrait voir advenir quand l’horizon est barré comme une grande falaise noire… La Fondation Copernic rassemble, en un anti-manuel pour le moins « atypique » mais remarquablement bien conçu, le travail et les énergies d’une centaine d’auteurs et autres chercheurs de sens.

Sous-titrée « pour des savoirs résistants », cette somme de synthèses (en économie, sociologie et en « science politique »…) précise son intention de faire fonction de « salon des refusés » comme de « kit intellectuel de survie » afin d’exposer les « connaissances balayées par les bien-pensants » – ces partisans du « grand bond en arrière » qui s’emploient à imposer à tous les autres les lieux communs qui les fondent et assurent leur position comme leur domination…

Non, la planète n’est pas qu’une réserve à exploiter sans limites dans une fuite en avant financière et technologique. Non, la « valeur travail » ne donne pas seule le « droit de vivre » – surtout lorsqu’elle rend malade et tue, à l’heure où un quart des grandes entreprises françaises liquident leur « bureau » et vendent leurs locaux pour louer des flex-offices (Hélène d’Arnicelli, cadre administratif)… Oui, l’accroissement et l’accélération de la masse monétaire appauvrit tous les « individus productifs » au seul profit de « quelques uns » – et le transfert de richesses permanent nourrit la crise permanente… L’Etat sert qui ? Le « capitalisme » peut-il être « écologique » ?

Si la doxa « libérale » actuelle y est remise en cause, ce livre-atelier ne se complaît pas dans la contestation mais propose, au-delà d’un état des lieux des idées disponibles et d’un partage des connaissances, de précieux leviers d’action. Qu’il s’agisse de monnaie, de fiscalité (en particulier « écologique »…), de « dette publique », de « travail », du business de la santé, du fake du « trou de la Sécu » ou des « emplois vacants » voire… des « gilets jaunes », cet atelier des possibles permet de se forger des  convictions. Il révèle l’aspect « subversif » des sciences sociales permettant de démonter un spongiforme corpus d’idées reçues : non, l’ordre des choses n’est pas donné une fois pour toutes, les hiérarchies ne sont pas « naturelles » ou de « droit divin » et peuvent être renversées (des chefs, pourquoi faire ?), les humains ne sont pas des « variables d’ajustement » ou de la « chair à profits », le « marché » ne sait pas « gérer » l’humain ou la nature et il faudra bien rompre avec un productivisme frénétique, etc.

 

Cette étrange insensibilité aux « signes de vie »…

 

Philippe Légé (économiste, université de Picardie) rappelle que « la finance masque temporairement les déséquilibres liées à la montée des inégalités » mais « crée nécessairement des droits en excès sur la richesse future », rendant « l’économie plus instable et les crises plus fréquentes » – surtout lorsqu’elle s’attache à démanteler la protection sociale mise en place à la Libération.

Esther Jeffers (économiste, université de Picardie) et Dominique Plihon (économiste université de Paris-XII) s’attachent à expliquer la monnaie qui crée des « relations sociales et d’appartenance à une société fondée sur des valeurs communes ». Mais voilà : « l’euro, lancé pour compléter le marché unique européen, sans véritable projet social, n’est pas une monnaie à part entière ». Mieux – ou pire : « C’est aussi pour cette raison que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas soumise au contrôle démocratique des élus et poursuit des objectifs qui ne correspondent pas à l’intérêt général »… De fait, trois conditions sont requises pour que la monnaie redevienne une « institution au service de la société »: « la confiance, la garantie souveraine vis-à-vis du système de paiement et une relation étroite avec le système productif pour qu’elle soit favorable au pouvoir d’achat présent ou futur »…

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinson (sociologues, CNRS) s’attachent à une oligarchie prédatrice qui se sert de l’Etat : « La forme instituée de l’Etat, constitué en sage représentant des intérêts de tous les citoyens, permet de masquer l’antagonisme des rapports entre les classes sociales qui le traverse de part en part. A la Libération, le Conseil national de la Résistance (CNR) avait pu imposer, après la collaboration de nombreux patrons avec le pouvoir de Vichy, un Etat-providence qui fait la part belle aux services publics et à la défense de l’intérêt général. Mais, avec la financiarisation et la mondialisation du système capitaliste, le dépeçage de l’Etat par les membres de l’oligarchie est devenu systématique. La fraude fiscale des plus riches représente 100 milliards d’euros, qui manquent chaque année dans les recettes fiscales de Bercy (selon le rapport publié en septembre 2018 par la Fédération Solidaires Finances). Ce chiffre est à mettre en regard du déficit de l’Etat, estimé à 80 milliards d’euros pour 2018. »

Qui se souvient de l’instauration d’un « droit à l’erreur » permettant aux plus aisés de bénéficier d’une « politique d’accompagnement, en toute amitié » ?

Pourquoi si peu de révoltes ? se demandent Julie Le Mazier (politiste, CESSP, Paris-I) et Igor Martinache (sociologue, Paris-Diderot) : « Bien des gens auraient plus intérêt à se révolter qu’à préserver l’ordre social, économique et politique existant. Pourtant, la domination se perpétue sous l’effet de multiples contraintes, et de mécanismes par lesquels elle se rend légitime.  (…) Protester, ça s’apprend. Mais contrairement à beaucoup d’autres activités, cela s’apprend vite, en faisant. »

Mais sera-t-on jamais assez révolté contre la destruction d’une planète vitrifiée en déchetterie ni confinable ni recyclable ?

L’Union européenne fait-elle le bonheur ? interrogent Noëlle Burgi (politiste, université Paris-I) et Pierre Khalfa (économiste). Construite depuis 1986 autour de l’Acte unique sur la « concurrence entre systèmes sociaux et fiscaux », elle a fait le choix de s’appuyer sur les divergences entre Etats afin de « promouvoir une politique de dumping social et fiscal ». Ainsi, « dangereusement insensible à la vraie vie comme aux signes pointant ses dysfonctionnements alarmants, elle sait et nous savons qu’elle doit se réformer en profondeur pour le bien de tous, d’abord pour les populations, ensuite pour sa propre survie »…

 

 

Justice sociale et écologique

 

Marie-Anne Dujarien (sociologue, université de Paris) livre un rappel « utile » à propos de ce qui « travaille » un  corps social  mis à mal : « Le travail est une étrange clé de voûte de notre société car cette catégorie de pensée mêle trois significations : l’action, la production et l’emploi. Or ces trois dimensions, toutes vitales, sont en contradiction dans le capitalisme. Aussi, parler de « travail » sans déplier le mot permet de cacher les tensions à l’oeuvre entre ces trois dimensions ; il est alors plus difficile de penser les transformations profondes et urgentes du travail qu’il nous faut envisager pour faire face aux actuels enjeux de sens, d’écologie et de solidarité. »

Tout comme justice sociale et écologique sont indissociables, transition énergétique et alimentaire doivent aller de pair, compte tenu des « effets délétères du système productiviste agricole sur l’environnement, les bénéfices énormes des industries agroalimentaires au détriment des autres acteurs de la chaîne alimentaire » (Dominique Paturel, INRA, Willy Pelletier (sociologue, université de Picardie) et Arnaud Muyssen (médecin, addictologue, CHR de Lille).

Bref, un autre « modèle économique » s’impose. Tout au bout de la chaîne alimentaire et de la « révolution numérique », quelle est cette « ressource surabondante » prise dans les filets de « la globalisation » dont l’exploitation est assurée de… ne jamais cesser? La réponse se consumait dans la surchauffe des « marchés » et nous regardions ailleurs…

 

Fondation Copernic (sous la direction de), Manuel indocile des sciences sociales – pour des savoirs résistants, La Découverte, 1056 p., 25€

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