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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

Aux vendanges de l’amour, la cuvée épouse, millésime après millésime, la falsification des gestes et du verbe en une ère d’insécurité ontologique montante… Dans le sillage du tsunami médiatique de MeeToo précipitant le crépuscule du mâle, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier propose son explication de sexes dans un ouvrage de circonstance invitant à se dégager du nœud retenant bien en deçà de l’amour…

 

Que s’est-il passé depuis le néolithique ? L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans la naissance du capitalisme – et de la capitalisation du corps des femmes par un pouvoir mâle qui leur fait toujours tant d’ombre…

Justement, depuis, en quel temps vivons-nous vraiment ? Un jeune philosophe, Raphaël Liogier, constate que « la soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations »…

En tant qu’homme « européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, bref a priori non discriminé », le philosophe engage sa parole pour évoquer ce monde qu’il partage avec les femmes – ce monde dont il leur aurait été interdit de jouir et où, décidément, il manquera « toujours quelque chose » à la pleine satisfaction et à la jouissance partagée par l’un et l’autre … Comment retrouver une communauté de destin dans le vacillement des identités sexuelles, à l’heure de la mainmise biopolitique sur les gestes de l’amour ?

 

De la femme capital(e) à la femme absolue

 

Depuis les temps les plus reculés, les hommes sans qualités vivent « sur le dos des femmes » – un « véritable détournement de la richesse » … La présumée « angoisse masculine face au pouvoir reproducteur de la femme » et à la « surpuissance de la femme libre »(cet « envers du sentiment d’impuissance masculine ») se prolongerait depuis des millénaires en « mâlitude culturellement construite »… Raphaël Liogier n’en doute pas : « La virilité dominatrice est née du sentiment d’impuissance des hommes face au fantasme d’une force débordante des femmes »… Et la « vision capitalistique » du corps de la femme perdurerait jusque dans une bien biodégradable « littérature moderne » tenant du mode d’emploi et de gestion adapté à l’ère de la célérité ayant perdu patience et de la téléprésence au monde…

Rien ne semble avoir changé depuis les contes d’antan – ceux à ne surtout pas grandir : « La fable de la Belle au bois dormant va à l’essentiel. Elle donne une image de la femme fragile, délicate, passive qui s’endort dans l’attente de son prince charmant sans même le savoir. Pendant cent ans. Autant dire une éternité moins une étreinte. Tout comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la Belle au bois dormant n’a de valeur que celle que l’homme lui confère royalement. L’amour du prince est volontaire. L’amour de la pauvrette, de la souillon, ou de la délicate qui se pique avec un fuseau, est, à l’inverse, toute réceptivité. (…) Le mythe de Cendrillon et celui de Blanche-Neige en reste cependant au niveau social, suggérant que la future princesse n’était qu’un capital exploitable avant sa rencontre avec l’homme qui jette sur elle son dévolu. »

Un prince sinon rien – pourvu qu’il en ait le plumage, le ramage et l’image… Le philosophe explorateur des mutations de l’identité humaine rappelle le mythe de Lilith dans la Genèse, la « vraie femme originelle et entière », qui « se voulait l’égale de l’homme et en fut damnée pour l’éternité » – « l’ancêtre des sorcières du Moyen Age et des hystériques du XIXe siècle » – coupable, forcément coupable, depuis nos origines de plus en plus reculées jusqu’à l’actuelle mise au pas économique ne laissant plus rien subsister de ce qui pourrait être « hors de prix » … Depuis, tourne le moulin de nos cœurs en un manège désenchanté en des temps où le consommateur pressé veut être servi sur le champ et dévorer les fruits non défendus de l’amour sans pépins avant même d’en avoir planté la petite graine…

 

La guerre des sexes est-elle déclarée ?

 

L’onde de choc de « l’affaire Weinstein » comblerait-elle enfin les « attentes » et l’emballement médiatique suscitera-t-il enfin un mouvement global vers un vrai commencement d’un absolu compagnonnage entre les deux pôles du monde ?

MeToo constitue-t-il vraiment un « mouvement historique majeur » qui irait à « la racine des choses » ? La question est fondamentale – et la dérobade toujours de mise : qu’est-ce qu’une femme dans le regard des hommes du XXIe siècle ?

Avant que le producteur Harvey Wenstein ne tombe de si haut à force d’avoir abusé de sa supposée  « supériorité » ( ?) sociale de mâle dominant, ne vit-on pas un « féminisme » pourtant volontiers victimaire et non moins vindicatif refusant de voir des atteintes caractérisées et massives à l’intégrité des femmes lors de la tristement célèbre nuit du 31 décembre 2016 à Cologne ?

Après 35 000 ans de névrose collective, de révolution pornolithique et d’omerta, voilà enfin la « chasse aux porcs » ouverte sans permis ni sommation – la peur change enfin de camp et la justice fera le tri entre vrais prédateurs piégés et tir aux pigeons collatéraux… L’intelligence du cœur attendra son heure quand le déferlement cèdera la place au discernement …

La sororité reste toujours à construire, à en juger la tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier dernier. Signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve) revendiquant pour les hommes le « droit d’importuner » comme une licence pour un « droit de cuissage » soft au nom de la « séduction », elle confond « l’insistance importune et le vrai flirt » : « Dans le premier cas, on ne respecte pas le consentement d’autrui ; dans le second, on le cherche au contraire : mieux, on se plaît à l’obtenir. C’est tout l’attrait du vrai jeu de séduction. »

Mais la « séduction » insistante n’est-elle pas négation de l’altérité ? N’est-ce pas ce qui précisément empêche d’entrer dans une relation d’équilibre ? Si le harcèlement consiste en avances non désirées, comment déclarer sa flamme à une femme, fût-ce au nom de la « liberté de séduire », sans être intrusif et la mettre « mal à l’aise »?

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale majeure quand bien même les relations entre individus fluctueraient sur le mode de la flexibiité, de la jetabilité ou de l’interchangeabilité…

Longtemps, rappelle le philosophe, la femme, considérée comme une propriété, une bonne fortune un bien fongible dont on jouit sans lui consentir le droit à la jouissance, s’est couchée de bonne heure : « Un capital ne jouit pas : il est objet de jouissance. (…) L’homme offre son statut. La femme offre son corps. Comme tout capital, la femme est évaluable. Sa beauté, ses formes, son teint, son éducation raffinée lui donnent du prix. Ce qui est rare est évidemment plus cher. D’où l’importance de la virginité. Le corps féminin apparaît comme un bien fongible, corruptible « à l’usage ». Jamais pénétré, il est considéré comme absolument neuf. Si la virginité n’est plus le prérequis social qu’il a été, le fantasme de la virginité paraît loin d’être révolu, alors que des milliers de jeunes filles mettent aujourd’hui à prix leur première relation sexuelle sur Internet, avec des montants allant jusqu’à des millions de dollars.»

Le « cœur du problème », c’est le regard dégradant des hommes sur le corps des femmes qui réclament la souveraineté sur leur corps – un « regard toujours néolithique » insiste le philosophe : « Tant que la reconnaissance peine et entière de leur souveraineté corporelle ne sera pas acquise, les femmes ne seront pas concrètement les égales des hommes. (…) La question n’est pas d’éliminer la séduction, mais de sortir de l’idée diffuse que les femmes ne savent pas totalement ce qu’elles veulent. »

Le « cœur du problème », c’est cette « excision préventive opérée sur le corps et la conscience des femmes » – jusqu’à l’ultime ruse de la raison économique qui recycle l’appel à la liberté en injonctions à consommer « tout, tout de suite », transformant le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile dont la femme se retrouverait encore la dinde plus ou moins consentante là où les actrices du X sont érigées en nouvelles Mariannes cathodiques… Pourtant, le mythe de Romeo et Juliette ou de l’amour salvateur n’ont pas pris une ride – et demeurent le bon filon d’une industrie culturelle qui en universalisent le fantasme…

Longtemps, les femmes jouaient sur les marges qui leur sont laissées comme elles se jouent des hommes empêtrés dans leur présumée domination : « Pourquoi est-ce « gratuit pour les filles » dans certaines boîtes de nuit ? Nullement par respect de leur personne, mais parce que leur présence garantit l’attractivité du lieu. Si les hommes voient encore communément les femmes comme des paquets cadeaux qu’ils se disputent, les femmes ont intériorisé le jeu. Elles perçoivent leur corps comme un objet de jouissance à négocier. »

Aujourd’hui, « dans les couples contemporains, les deux partenaires savent l’un comme l’autre qu’ils peuvent facilement assouvir ailleurs leur désir sexuel » – libre aux femmes de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée…

Pour « l’homme moderne », vivre l’amour au temps des écrans et d’un turbocapitalisme dont les deux mamelles seraient malbaise et malbouffe, c’est « ne plus utiliser le corps des femmes pour se rassurer » – sans consentir pour autant à sa dévirilisation. C’est «  grandir vers elles au lieu de chercher à se grandir à travers elles » en se libérant de son atavique « mâle peur ». C’est «  vivre avec elles l’interdépendance sans dépendance » et se « différencier sans se discriminer »… C’est « chercher la réciprocité » – avec leur aide… Comme disait Annie Leclerc, ce serait épouser enfin l’humain là où il se fabrique, non plus là où il s’empêche…

Ainsi, aimer serait consacré acte vraiment libéré dans le respect d’une « nouvelle féminité indépendante de l’impérium viril » et une « virilité transvaluée » privilégiant la « maîtrise de soi dans le respect de la transcendance de l’autre », mettant en jeu une physiologie au-delà du consommable et du falsifiable, plus proche de la vision de Rimbaud : « Oh, nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »…

Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle, Les Liens qui libèrent, 144 p., 12,50 €

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La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

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En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

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Pourquoi consentir encore à la précarité érigée en règle commune, au chômage de masse voire à la barbarie ? Le journaliste Olivier Le Naire et sa fille Clémentine Lebon, ingénieur agronome, se penchent, après bien d’autres économistes et philosophes, sur une vieille idée qui refait surface et « pourrait changer notre vie » : promu enjeu de justice sociale et marqueur de nos grandes interrogations contemporaines  à la faveur de la prochaine « compétition » présidentielle, le revenu de base posera-t-il les « jalons d’un nouveau contrat social ou d’un nouvel ordre mondial » ?

 

L’affaire semble (enfin…) sur le point d’être entendue : le droit de vivre peut-il se mendier encore sur un « marché du travail », dans un monde d’incertitudes croissantes en pleine dislocation sociale – et en pleine dévalorisation de la « valeur travail »? Qui de sensé consentirait à être condamné à l’exclusion … dès l’instant où il naît comme étant déjà « de trop » pour espérer remporter la « compétition » obligatoire sur le dit « marché du travail», compte tenu des mutations du mode de production de la richesse ?

Aujourd’hui, à l’heure d’une « révolution digitale » se soldant par des destructions d’emplois jamais vues dans l’histoire de l’humanité, les « travailleurs » se retrouvent bien démunis face à une panne de « croissance » comme de sens – et face à cette contradiction majeure : comment prélever de plus en plus de cotisations sur un nombre décroissant de « salariés » pour assurer une « redistribution » à un nombre d’exclus  en « croissance » exponentielle ?

L’espoir de plus en plus hypothétique d’ « occuper » un « emploi » de plus en plus introuvable ne tiendrait-il pas d’un leurre collectif alors que la machine infernale à détruire les « emplois » et la cohésion sociale s’est emballée à plein régime depuis la « mondialisation » ?

 

Inventer la société post-salariale ?

 

Dans ce contexte de rareté de « l’emploi », le « salaire » est-il encore le moyen approprié pour distribuer à tous les revenus indispensables à la satisfaction des besoins fondamentaux? Comment assurer un autre mode d’allocation de revenus susceptible de donner accès à une vie digne et décente alors que « l’emploi » a perdu sa force d’intégration sociale ?

Comment garantir un « droit à vivre » à tous ceux qui, privés d’ « emploi » par un programme informatique, se voient refuser par là tout accès à la richesse sociale produite ? Peut-on encore décemment faire de la « valeur travail » la condition nécessaire et suffisante du droit à la vie alors que les « experts » nous promettent au mieux une « reprise sans emplois »?

La question d’un revenu d’existence garanti, inconditionnel et universel, protégeant des « travailleurs » de plus en plus intermittents des interruptions du « rapport salarial » est posée, bien davantage que celle d’un « droit à l’emploi », au sein d’une organisation sociale privilégiant la production sans salariés permanents.

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, auteurs de cours en ligne sur le sujet, rappellent que « trouver un travail stable et correctement rémunéré n’est plus aujourd’hui la règle mais bel et bien l’exception ».

Pourtant, « l’obligation de « gagner sa vie » est si prégnante et le cercle économique si vicieux, uniquement pour permettre au plus grand nombre de se rendre au travail le matin »… S’agit-il de « souffler sur les dernières braises d’une croissance en voie d’extinction » à grand renforts de bullshitt jobs (les « emplois de merde » dénoncés par David Graeber) qui «  encouragent la surconsommation, l’obsolescence programmée et la pollution » ? Au nombre de ces « jobs de merde » nuisibles : lobbyiste, trader, télémarketeur – ou ces « banquiers » qui, avant la crise des subprimes, ont encouragé sans vergogne les pauvres sans apport personnel à s’endetter pour « accéder à la propriété »… Autant inventer la société post-salariale à venir sur des « bases équitables plutôt que conflictuelles » – sans « effet désincitatif » sur « le travail »… Car enfin, « faut-il aller travailler parce que la société a besoin de nous ou simplement parce qu’il est « immoral » de ne pas se rendre au travail, même lorsque dans certains cas cela ne sert à rien » ?

Pourquoi persister à réserver le droit à un revenu aux seuls « titulaires » d’un « emploi », pourquoi le faire dépendre encore de la quantité de travail fournie, alors qu’il existe un instrument d’émancipation rendant à chacun sa place dans un processus de transformation sociale « gagnant-gagnant » ?

Pourquoi persister davantage à en appeler à la « valeur fondatrice » d’un « travail » devenu facteur d’exclusion pour des millions d’individus ne parvenant plus à s’employer, faute de « compétences» adéquates ou reconnues dans un système qui désormais paie les individus en promesses de « visibilité » et en « référencements » sur « la toile » – quand il ne les fait pas payer pour « travailler » ?

Les auteurs citent Albert Jacquard : « Le travail n’a rien à voir avec la civilisation. La civilisation c’est lorsqu’on s’aperçoit que l’on a du temps pour peindre des bisons, créer, faire de la poésie, de la peinture, construire. Le travail est une perversion dans cette action civilisatrice »… Et entendent briser vieilles chaînes et idées reçues : que vaut le « devoir de travailler » alors que « le droit à l’emploi est foulé aux pieds depuis des décennies » ?

Militants d’une économie « alternative », Oliver Le Naire et Clémentine Lebon interrogent les fondements mêmes de cette « grande transformation » que vit une société dont la cohésion ne peut plus se fonder sur un « emploi » vécu comme une forme de « citoyenneté »…

 

Une incitation à l’initiative individuelle ?

 

Seule la garantie d’un revenu suffisant, versé à chacun sans démarche ni condition aucune (si ce n’est de résidence), indépendamment de la possession d’un « emploi », permettrait à l’activité humaine de s’épanouir librement, hors des « rapports de travail », alors qu’une majorité croissante des « forces de travail » n’est plus de loin « utile » à la « production de valeur » – comme elle permettrait précisément de « responsabiliser » l’individu en le sortant de « l’assistanat »… En d’autres termes : ce filet de sécurité peut fonctionner comme une véritable incitation à l’initiative individuelle sans contribuer à une croissance artificielle et polluante

« Faire société », ne serait-ce pas déjà permettre à chacun de vivre en toute sérénité l’expérience d’une sécurité qui ne découlerait pas des revenus d’un emploi précarisé dans une mise en concurrence perpétuelle –  ni d’aides sociales conditionnelles?  N’est-ce pas aussi permettre, par l’attribution d’un revenu à chacun « parce qu’il existe et non pour exister », de vivre l’expérience d’une liberté qui lui permettrait d’investir dans son potentiel, dans une contribution choisie à la communauté et une libre participation à l’échange social au sein d’une autre économie, créatrice de richesses qui ne seraient ni quantifiables, mesurables ou monnayables sur un « marché »?

Sachant que le coût de la protection sociale s’élève à 700 milliards, le versement d’un revenu de base de 1000 euros par mois coûterait 675 milliards, lesquels pourraient être captés sur les ressources employées pour la dite protection sociale… et/ou sur une taxe sur les robots ?

La longue histoire du revenu universel, esquissée par le théologien anglais Thomas More (1478-1535), le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809) avec sa « dotation inconditionnelle » et l’économiste Jacques Duboin (1878-1976), l’éternel oublié des études sur le sujet, aboutira-t-elle enfin à une convergence partagée quant à un mode de répartition des richesses que le « travail » ne permet plus, compte tenu de la délocalisation des productions nationales et de leur automatisation ?

L’affirmation d’un droit inconditionnel, universel et opposable au revenu de base ne constituerait-il pas le plus rationnel des « investissements », une fois rétablie l’évidence économique de « l’intérêt général » dans des processus de « marché » enfin « responsables » – et une fois restaurés tant le prix réel que la « valeur » de la « citoyenneté » ?

Mais une question demeure absente du débat en cours : le revenu de base ne serait-il pas l’autre nom de notre consentement à la substitution de « l’homme au travail » par les algorithmes ? Ne serait-ce pas l’autre nom d’un « renoncement institutionnel » qui ferait nous entériner le « grand remplacement » de la société salariale par un « modèle siliconien » venu « d’ailleurs » et par une nouvelle religion qui monte : le « digitalisme »  ?

Tant que n’auront pas été définies les modalitésde mise en œuvre concrètes, notamment monétaires, de ce revenu universel, le débat n’en finira pas de s’éterniser dans une introuvable universalité de nature à freiner son instauration sur un territoire bien défini. « L’utopie, ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé » disait Théodore Monod.  Mais quand un digitalisme à tombeau ouvert escamote la réalité, quelle part de réalisable pourrait être proposée? Tiendra-t-elle compte de la réalité des besoins humains?

 

 

 

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, Le Revenu de base, une idée qui pourrait changer nos vies, Actes Sud/Colibris, collection « Domaine du possible », 160 p., 18 €

 

 

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Résultat de recherche d'images pour "leonard cohen"Pessimiste lumineux et poète visionnaire (Prix Prince des Asturies 2011), Leonard Cohen a tiré sa révérence dans la nuit du 10 au 11 novembre 2016,  nous laissant à nos incertitudes après avoir nous avoir légué une œuvre d’une force de transformation spirituelle inégalée – et réarmé nos consciences…

 

Longtemps, le poète devenu légende vivante avait suspendu son départ, comme pour tenter de nous éveiller encore et toujours à ce que nous avons d’essentiel – à ce qui n’a pas de prix, à ce dont nous avons perdu la valeur, quelque chose comme la puissance lumineuse du verbe qui nous apprend à changer le noir en lumière et à nous éclairer le chemin… Jamais avant sans doute, la chanson n’avait atteint une telle intensité poétique. Et jamais sans doute cette profondeur poétique n’avait rencontré un tel génie mélodique…

Voilà un mois, Leonard Cohen nous donnait You want it darker, un sépulcral quatorzième album comme on donne un adieu au sommet – un bruissement d’âme ample, vibrant et profond, aux accents d’outre-tombe et aux chœurs yiddish (ceux de la chorale de la Congrégation Shaar Hashomayim), qui interpelle la nuit qui vient ou la lumière au bout du chemin…

 

Guerrier de la spiritualité et métaphysicien du cœur brisé

 

En janvier 2012, un poète de soixante-dix-huit ans redescendu de sa montagne (le Mont Baldy où il avait fait retraite) renouait avec une renommée internationale de rock star distraitement abandonnée au seuil d’un monastère zen : serial séducteur vivant en ermite et « chanteur sans voix », Leonard Cohen venait de publier un nouvel album haut de gamme de pure poésie délicatement ciselée et de grâce, Old Ideas.

Le vieil homme n’aspirait qu’à la paix et au recueillement dans son monastère (assiégé, disait-on, par les plus irréductibles de ses groupies), mais il avait d’impératives raisons de revenir sur scène : sa « gestionnaire de fortune » venait de le gruger de près de dix millions de dollars et il n’avait plus de quoi payer ses impôts… Son malheur patrimonial et fiscal a fait le bonheur de tous ceux qu’il laissait orphelins : ils retrouvaient un maître de musique et de vie – et le cercle de ferveur de ses inconditionnels n’a pas fini de s’agrandir autour d’une œuvre en perpétuel renouvellement.

Pourtant, son départ était bien préparé. En 1995, le magazine Les Inrockuptibles consacrait (après bien d’autres…) sa Une à Leonard : le journaliste Gilles Tordjman l’avait visité sur le « mont chauve » (Californie) pour nous le révéler en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque ».

Son nom ne signifie-t-il pas « prêtre » en hébreu ? Son grand-père avait posé en 1921 la pierre angulaire de la synagogue de Montréal. Son œuvre n’évoque-t-elle pas ce koan zen : « Un âne regarde un puits jusqu’à ce que le puits regarde l’âne ? »

Leonard n’était pas né pour la futilité d’être « quelqu’un » serait-ce « quelqu’un qui compte » (la preuve hélas qu’il préférait ne pas savoir « compter »…) mais pour la lutte avec l’ange et avec l’abîme. Alors il a réinventé sur un médium de masse des figures très anciennes – la figure sacerdotale du prêtre juif, celle du troubadour, du poète mystique et du crooner, balayant tous les registres de la vie du cœur comme le rappelle l’un de ses biographes, Chris Lebold, interviewé à l’occasion de la sortie de son livre (Leonard Cohen, l’homme qui voyait tomber les anges, éditions Camion Blanc, 2013) : «  Leonard voit les corps tomber dans un monde soumis aux lois de la gravité, il est dans le jeu avec la gravité et nous donne des armes spirituelles avec son pouvoir de changer une chose en son contraire, une charge lourde en légèreté. Ce visionnaire de la gravité sait utiliser le pessimisme pour nous rendre plus affûtés, plus vivants et plus joyeux. Il nous fait du bien en utilisant des chansons douces comme des armes spirituelles. Les gens n’en sont pas revenus que ce métaphysicien du cœur brisé leur parle de leur condition d’être en chute libre – et leur propose d’entendre une miséricorde angélique, un appel à l’élévation…C’est sur cette brisure du cœur que l’on peut fonder une vraie fraternité… Son premier album n’a pas pris une ride : déjà minimaliste, il est tranchant et aussi indémodable qu’une calligraphie zen… ».

Pessimiste radical réputé « déprimant », surnommé le « maître de la dépression », le Canadien nous laisse une œuvre lumineuse en guise de « manuel pour vivre avec la défaite » : si nos cœurs sont destinés à être brisés et nos âmes à être laminées, autant accueillir la lumière du monde par cette brisure car ce n’est que par là qu’elle peut entrer…Suffirait-il de broyer du noir pour cela ?

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, deux romans et quatorze albums depuis Suzanne (1967), l’alchimiste nous a appris à faire advenir dans nos vies cette lumière qu’il éveillait sur ses pas, prêchant par l’exemple : jusqu’au bout, il est resté un homme debout, une conscience allumée dans la nuit qui tombe sur notre monde…

Dans les concerts de ce grand initié, dit-on, il se faisait un tel silence que l’on entendait « une métaphore tomber » – l’on y sentait même s’ouvrir, à la manière d’une fleur japonaise dans l’eau, quelque chose comme une ardente et vibrante profondeur…

Leonard est parti dans la paix et la joie de l’accomplissement. Parce qu’il y a des morts plus immensément et intensément vivants que jamais, comment rendre hommage à un poète qui s’en va si ce n’est en lui parlant dans sa langue, juste pour lui dire que, jusqu’au bout du chemin, il a été « quelqu’un de bien » ? Quelqu’un à qui il est absolument impossible de dire adieu. Leonard forever…

 

Le monde de Leonard

 

Tu as planté dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette force et cette fleur d’éternité

Qui nous rendent à la joie d’aimer

 

Si les chansons

Pouvaient faire des maisons

Alors nous avons trouvé notre demeure

Là où jamais rien ne meurt

Au seuil de tendres jardins chantants

Ranimés par le printemps

 

Si une chanson

Pouvait ramener à la raison

Alors cette Terre serait notre maison

Et l’amour notre seule saison

Nous en ferions notre cathédrale

Bâtie sur une mémoire sans mal

 

Si tes chansons

Ont tant embelli la Création

Alors elle a ton visage

De calme briseur d’orages

  • Comme la poésie donne le sien

Aux hommes de bien

 

Nous avons vécu en hôtes ingrats dans ton monde

Tu nous as donné le feu

Pour poursuivre le jeu

Hallelujah tant que la Terre sera ronde

Ta légende nous a transpercés de la fleur ardente

Qui nous voue à sa grâce vivante

 

Mais chiens de guerre

Nous veulent en enfer

Et affairistes au fond du puits

Pourtant le mal tu l’avais aboli

Dans notre nuit affligée ta poésie ouvre les poings

Pour aller toujours plus loin

Allumer d’autres astres

Ou conjurer nos désastres

 

Mais ta légende vivante nous a plantés au cœur

L’épée et la fleur

Le remède à la peur

Le refus de la fadeur

L’antidote à l’horreur

Pour semer nos purs bonheurs

 

Tu as planté dans nos cœurs

La plume et la fleur

Pour tomber les leurres

Ta poésie a armé nos âmes en pleurs

Pour ouvrir aux affligés un chemin à fleur de mots

Vers un monde merveilleusement beau

 

Ceux qui ouvrent les mots que tu leur donne

Entrent dans ce bel automne

Incendié par le bonheur des roses

Ils se défont de leurs chaînes de si vieilles choses

Ou de mots sans suite

Par-dessus leur ligne de fuite

 

 

Quand rien ne nous parle de ce temps d’affligés

Quand le ciel obscurci par notre poussière

Nous fait grise mine sans plus aucune chance d’aimer

Quand la promesse de chaque matin nous est volée par les chiens de guerre

Quand les vivants commencent à envier les morts

Tu nous mène là où le monde a enfin le visage d’un poème qui s’endort

 

 

Ta légende vivante plante dans nos cœurs

L’épée et la fleur

Cette fleur d’éternité

Qui nous rappelle à tant d’autres raisons d’aimer

 

 

 

 

 

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IMG_0019Grand voyageur en terres de gastronomie, Gilles Pudlowski renoue avec la littérature par un vibrant hommage, dans « L’Alsace des écrivains » (éditions Alexandrines), à son paradis alsacien à travers le verbe des écrivains qui l’ont célébré…

 

 

 

Longtemps Gilles Pudlowski a voyagé en poésie, vers tout ce qui, en terre de France et d’ailleurs, la rendait possible – et ce n’est pas fini… Depuis que Jean-François Kahn lui a confié sa première critique gastronomique aux Nouvelles littéraires, sa grande familiarité avec les nourritures terrestres, saisies à la bonne flamme, lui fait conter le talent des autres dans son très attendu guide « Pudlo » qui fait vivre en partage « le pain, le vin, la chère et la chair de la France ». Le beau pays de Voltaire et Rousseau tient table ouverte, et « Pudlo » est son hôte itinérant, toujours très attendu et toujours le bienvenu.

Mais ce voyageur professionnel, grand « redresseur de tables », ne s’est jamais détourné des sentiers buissonniers de la poésie : quelle meilleure boussole dans ce monde de non-sens, d’inculture et d’anomie que la quête de ses imminences sous l’écorce des choses ?

 

L’Alsace visitée par le verbe

 

Promenade inspirée dans un petit paradis et hommage à sa petite patrie d’adoption, L’Alsace des écrivains, riche en références, rend justice à Strasbourg, « la ville romantique par excellence », traversée et célébrée par Rousseau (1712-1778), Goethe (1749-1832), Hugo (1802-1885), Nerval (1808-1855), Taine (1828-1893), Stendhal (1783-1842) ou Théophile Gautier (1811-1872) – sans oublier « les modernes » comme Assia Djebar (1936-2015), Jack-Alain Léger (1947-2013), Olivier Guez ou Bernard Franck (1929-2006), dont les racines plongeaient du côté de Haguenau – lui qui écrivait de Gilles Pudlowski dans Le Monde du 26 avril 1989 : « il aura été le plus adroit, le plus prolifique des voyageurs gourmands de nos provinces, il a pratiquement redécouvert et même inventé l’Alsace »…

Nombre de ces grandes figures littéraires de passage et du passé trouvèrent le gîte Hôtel de l’Esprit, quai St-Thomas, qui ferma ses portes en 1834… Le « piéton de Strasbourg » actuel, le poète Jean-Paul Klee y tient une place de choix : « Il est chez lui à Strasbourg au gré de l’Ill, comme Apollinaire à Auteuil ou comme Fargue au canal Saint-Martin »… Le volume s’ouvre sur l’Alsace bossue de l’imagier Guy Untereiner, qui en est « la vedette » – il a même incarné Hansi dans un film télévisé… Il y a aussi celle du poète Claude Vigée qui « a livré, avec Le Panier de houblon, une sorte de Cheval d’orgueil alsacien »…

Mais pour ce Lorrain de naissance, il n’y a pas de meilleure initiation à l’Alsace que la lecture d’Erckmann-Chatrian : « Chaque année, Marlenheim, première commune de la route des vins d’Alsace, fête en grandes pompes les noces de l’Ami Fritz »…

Bien sûr, il y a le « petit paradis verdoyant » du Sundgau, celui du poète Nathan Katz (1892-1981), de Guillevic (1907-1997), de Tony Troxler (1918-1998), de René Ehni (il fut le tout premier écrivain dont « Pudlo » fit le portrait) ou d’Eric Orsenna qui s’y repose de la bruit et de la fureur du monde, du côté de Moernach… Il y a Sélestat la méconnue, berceau de l’humanisme et aussi du poète Albert Strickler, avec qui il suggère un cousinage avec Jean-Loup Trassard – et Saverne amnésique d’ Edmond About (1828-1885)… Sans oublier le Val de Villé de Roger Siffer dont « l’accent précieusement conservé indique que l’Alsace demeure bien sa première patrie »…

 

L’Alsace, paysage d’enfance

 

Son grand-père Joseph Pudlowski était manœuvre chez Solvay et votait communiste. Ses parents sont nés tous deux en Pologne  – son père à Lodz, sa mère à Zamosc avant de « passer par Berlin ».

Né à Metz, le petit Gilles passe des vacances éblouies en Alsace, cette belle région-jardin qui cousine avec sa Lorraine – et plus précisément dans le domaine forestier de La Petite Pierre : il se souvient d’avoir pêché les grenouilles à la main avec son frère dans l’étang de Graufthal ou d’ « agapes plantureuses et sereines » à l’auberge nommée « Chez Jannes, Aux Rochers ». Le poète René Char (1907-1988) avait passé la « drôle de guerre » dans ces parages, y vivant son « désert des Tartares » avec le 173e régiment d’artillerie lourde : « Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente » écrivait-il alors.

A l’âge de neuf ans, le petit Polonais messin découvre, après tant d’autres écrivains et hôtes illustres, « l’inguérissable bonheur » d’être à Strasbourg où il se retrouve en pension et confesse y « être devenu juif en 1959 » : « Enfin, je suis passé d’un judaïsme passif à un judaïsme actif, dans une ville à la spiritualité vivante, aux lieux de culte et de réflexion, de rencontre et de sensibilité plus nombreux qu’à Metz » – la pension de la rue Sellénick y était d’une rigueur dans défaut, ainsi qu’il le rappelle dans Le Devoir de français (Flammarion, 1984).

Après l’école Akiba et le lycée Fustel de Coulanges, il « monte » à Paris pour « faire Sciences Po » et une licence d’histoire. « Né à gauche », il adhère au « nouveau parti socialiste » au lendemain de mai 68 et remet sur pied la section de Metz. De 1970 à 1975, il représente son département de la Moselle, choisit le camp des ex-communistes comme Jean Poperen et Marceau Pivert (celui qui réclamait « tout et tout de suite » en juin 1936), devient même permanent avant de délaisser l’action politique au profit du journalisme : « Peut-on être acteur et témoin à la fois ? ».

En 1974, le tout jeune journaliste « né à Metz de parents d’origine polonaise » obtient sa « naturalisation tardive » en République des lettes dans le bureau d’un autre homme de l’Est « né entre Lorraine et Champagne », l’académicien Marcel Arland (1899-1986), alors tout –puissant directeur de la Nouvelle Revue française, à qui il était venu apporter des articles sur la poésie.

Parisien malgré lui, il entre au Quotidien de Paris de Philippe Tesson (il y tient chronique de poésie) puis aux Nouvelles littéraires où il remplace Alain Gerber à la rubrique gastronomique :

« C’est ainsi qu’un hobby est devenu un job à plein temps et que j’embrasse tout le pays à travers le savoir et le talent des autres… Un jour Christian Millau, du célèbre guide Gault & Millau, m’approche en ces termes : « Dans ce métier, les gens savent soit manger soit écrire, rarement les deux, parfois aucun des deux. Si vous savez faire les deux, vous êtes sûr de réussir »…

Il officie aussi à Paris Match, Cuisines et vins de France, Le Quotidien du Médecin et bien d’autres titres, devient chroniqueur attitré du Point (1986-2014), des Dernières Nouvelles d’Alsace (depuis 1990) et du Républicain lorrain (depuis 1992) – autant de tribunes pour partager l’étonnement d’un si beau voyage en un pays si riche en trésors naturels qu’il réécrit par sa face la plus avenante en une vision fondatrice…

 

Un voyage et un partage…

 

En 1989, il crée son propre guide des villes gourmandes, le « Pudlo » : « Daniel Picouly m’avait dit : « c’est en raccourcissant son nom qu’on devient grand »… Publié chez Albin Michel, il est consacré par le prix Gutenberg 1990 du livre pratique : « La gourmandise est un voyage et un partage » – qu’il prolonge sur son blog « Les pieds dans le plat » où il est aussi question de livres…

Son Dictionnaire amoureux de l’Alsace (Plon, 2010) rappelle aussi un « pays de cocagne cynégétique », au croisement de la littérature, des affaires et de la politique sur la chasse du comte Jean de Beaumont (1904-2002), « descendant de Colbert, des Castries et des Harcourt, apparenté au duc de Brissac comme au prince de Ligne » et ancien dirigeant de la banque Rivaud qui recevait à Diebolsheim tout le gotha – dont l’empereur Bao Daï, le roi du Maroc, Valéry Giscard d’Estaing, le prince des Pays-Bas ou Niarchos.

Voilà quatre décennies que « l’Alsacien professionnel » fait moisson de talents mis en volume comme une si peu résistible invitation à partager l’intelligence des fruits des terroirs et de la création, poursuivant un riche parcours éditorial entamé en 1978, continué avec Le guide de l’Alsace heureuse (Bueb & Reumaux, 1985) et avec Le voyage de Clémence (Flammarion, 1987) et prolongé comme une flânerie inspirée dont la rédemption semble être de ne surtout pas arriver…

Il n’a peut-être pas trouvé à Barbézieux le bonheur qui aurait saisi Jacques Chardonne (1884-1968) là-bas mais il a été le premier lauréat du Prix Chardonne (pour L’Amour du pays, Flammarion, 1986, consacré aussi par le prix Maurice Genevoix) – et trouvé le sien en Alsace à Saint-Jean, son village à flanc de colline, au tout début du Parc des Vosges du Nord, si près de ses territoires d’enfance, comme pour ne plus perdre de vue les frontières mosellanes de sa terre natale…

 

Chemins de poésie

 

En 1978, le jeunes Gilles Pudlowski est invité à « Apostrophes », l’émission culte du « Roi Lire » Bernard Pivot, consacré e à la poésie contemporaine – il y présente son anthologie L’année poétique 77 (Seghers, 1978) en bien bonne compagnie, avant d’être mentionné lui-même dans la monumentale Histoire de la poésie (en neuf volumes…) de Robert Sabatier (1923-2012).

Par un matin brûlant d’avril 1981, le jeune journaliste féru de poésie, se faisant un point d’honneur de rencontrer les grands littérateurs sur leur lieu de création (comme Bernard Clavel dans le Jura ou Jules Roy à Vézelay), débarque dans le Vaucluse et marche jusqu’à la tanière de René Char, aux Busclats. D’emblée, le géant de la Sorgue lui parle en ami, avec des intonations à la Raimu. Ils partagent l’amour de l’Alsace (la jeune compagne de Char, Anne Reinbold, vient de Bestschdorf, dans l’Outre-Forêt), de la poésie – et aussi un muscat de Beaumes-de-Venise à la belle « couleur gris orangé d’un fruit de Provence et au bouquet parfumé de bonbon anglais » : « Bref, j’avais passé trente-six heurs éblouies »…

Le poète, réfractaire aux chimères mondaines et aux vanités médiatiques, exige qu’il n’écrive rien de leur rencontre tant qu’il vivra… Promesse tenue jusqu’à son envol – entre poètes toujours en quête d’une réalité plus pleine où l’on apprendrait à écrire aussi avec le silence, celui qui augmente la capacité de notre souffle en une succession de fidélités essentielles…

 

Gilles Pudlowski, L’Alsace des écrivains, éditions Alexandrines, 240 p., 14,50 €

 

 

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Les « crises » ne révéleraient-elles pas, avant tout, la « crise de confiance dans la parole politique et pour tout dire dans la parole tout court » au sein d’une société « de la norme et de l’expertise généralisée des comportements » sous la férule d’un implacable système technicien ? Face au danger des techno-fascismes et des théo-fascismes, le psychanalyste Roland Gori appelle à réhabiliter la parole et le récit dans un partage du sensible qui revivifie « l’expérience ordinaire autant que la décision démocratique »

 

L’horizon social de « l’individu néo-libéral » se réduirait-il à la « conformité aux normes » managériales – celles d’une « micro-entreprise autogérée, ouverte à la concurrence et à la compétition sur le marché des jouissances existentielles » ? Car, cela commence à se savoir, l’entreprise est devenue l’espèce animale la plus évoluée d’un monde qui pratique à marche forcée le management des humains par la technique et la robotique… Dans sa pratique professionnelle, Roland Gori a sans doute eu à traiter des maladies transmises par les entreprises comme le burn out ou la gestionnite aïgue …

Le psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et initiateur en 2009 de l’Appel des appels contre « la transformation de l’Etat en entreprise », dresse le constat cliniquement attristé des lieux survoltés d’une dévastation par une raison instrumentale qui engendre des monstres : « Aujourd’hui, la langue des logiciels qui nous gouvernent produit un monde, un monde technique, numérisé, digitalisé, désincarné, financiarisé. Ce nouveau totalitarisme, technofasciste, est à portée de main, de clavier plutôt »…

La génération qui vient, née tête dans les écrans, « n’aura pas eu l’expérience d’un autre langage que celui de la technique » : ces digital natives auraient-ils d’ores et déjà perdu le monde commun au « profit » d’un chimérique monde numérique dont le « discours technicien » et la « bureaucratie d’expertise » semblent tout aussi irréversible que la volatilisation du bien commun dans les incontinences spéculatives des prédateurs ?

 

Le « gouvernement par les machines»

 

Le système technicien, analysé par Jacques Ellul (1912-1994), « constituerait aujourd’hui la solution trouvée par notre société pour résoudre les problèmes que poserait depuis son origine l’art de gouverner, d’éduquer et de soigner »… Alors, l’organisation sociale du travail industriel fait travailler le sujet contre lui-même pour l’adapter à ce que Hannah Arendt appelle les « conditions du désert » – ce qui d’autant plus facile, compte tenu de cette « véritable fascination de l’humain pour l’inanimé, le mécanique, l’automate » qui le conduit à « consentir à la soumission radicale, au reniement subjectif » – jusqu’à la fiction d’un « individu gouvernable par sa raison et son intérêt» dont l’effondrement a fait le miel des idéologies totalitaires. Comme on s’en doute, « adapter » les hommes à vivre le désert, ça ne donne pas la possibilité de préserver un monde commun… Et ce n’est pas en occupant ce désert-là par toujours plus de machines et de gadgets de destruction massive que l’on gardera sous nos pieds un monde qui soit vraiment commun…

Chaos monétaire, chômage de masse, pénuries et krachs boursiers ne sont pas seulement des événements économiques mais aussi des « faillites symboliques », celles des systèmes précisément supposés empêcher le monde et ses sociétés de sombrer dans le chaos mais l’y précipitant à la vitesse de l’emballement des « innovations » sans finalité…

Voilà l’homme sommé d’accroître ses « performances cognitives », de vivre « au-dessus de ses moyens psychiques et corporels » et de se conformer aux dispositifs de servitude plus ou moins consentie. Il ne peut répondre aux injonctions contradictoires qui lui sont faites que par toujours plus de technique, « quitte à s’identifier à elle et à perdre son humanité », dans une société du risque où la « production des risques et leur gestion sociale comme politique tendent à prévaloir sur la logique de répartition des richesses ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette société : le recours à toujours plus de technique déshumanisante met bel et bien un terme à « la croyance dans un progrès technique et social infini »… Et voilà tout un continent en pleine dislocation alors que la « construction européenne » promettait rien moins que du bonheur collectif…

Or, « l’individu est ingouvernable lorsqu’il doit chercher seul une finalité à ses actes et à son existence. La liberté de l’individu requiert la présence d’autrui ». Mais il n’y a plus personne au bout de la ligne dans cette société qui se robotise et fonctionne sans hommes – elle ne fonctionne même plus pour les hommes, dont les droits ordinaires sont suspendus « au nom de la sécurité »… Les voilà soumis à un état d’exception devenu « l’état normal au nom duquel on gère et administre des « vies nues », des existences dépouillées de leur dignité morale, de leur caractère sacré et de leur pouvoir citoyen ».

Cette part d’ingouvernable, c’est le surgissement de « l’impensé anthropologique du libéralisme » : la fiction du sujet autonome fait place à une réalité fragmentée, morcelée et conflictuelle, à l’image d’une société traversée par des intérêts divergents, tragiquement marquée par cette brutalisation et cette technicisation des rapports sociaux ainsi que par la déconstruction des institutions d’autorité.

 

 

L’émergence de la psychanalyse

 

Est-ce un hasard si la psychanalyse, en tant que « fabrique d’un nouveau sujet éthique », est née dans la Vienne de la fin du XIXe siècle, que Durckheim (1858-1917) présentait comme le centre de la « zone suicidogène » de l’Europe ?

Pour Roland Gori, « loin de se limiter à une pratique thérapeutique, la psychanalyse freudienne élabore une pensée sur la condition humaine, pensée qui ne surgit qu’à un certain moment de l’histoire européenne ».

En l’occurrence, l’émergence de la psychanalyse accompagne la deuxième révolution industrielle ainsi que les mouvements sociaux que suscite l’asservissement de l’humain à un productivisme sans finalité et à la rentabilité à tout prix. L’Art nouveau déroule ses arabesques, en réaction à ces industries morcelantes qui fabriquent une humanité standardisée et machinale. S’il fut un feu de paille dans l’histoire de l’art, la normalisation technique de l’humain, en revanche, semble avoir atteint son point de non-retour, ne serait-ce qu’ « en raison » de notre consentement à l’économisme, à « l’efficacité » et à la « performance » dans un monde perçu comme soumis à une compétition perpétuelle et accepté comme un fait établi…

Pour Carl Schorske (1915-2015), « la découverte freudienne constitue une réponse à la crise d’une conception libérale du monde, produite par la contradiction entre l’idéal d’autonomie rationnelle et le système primitif de l’usine, qui réduit les individus à de simples automates ».

Voilà l’espèce acculée jusqu’à la « confiscation de la possibilité de juger et de vivre ensemble », voilà le vivant devenu objet de prédation et d’accaparement privatif – et la vie transformée en marchandise ou en spectacle – celui-ci étant « le lieu où la marchandise se contemple elle-même »…

« Qu’est-ce qui fait que nous ne savons plus raconter une histoire ? » interroge Roland Gori. Pour répondre à cette crise de la parole d’une société ayant perdu sa capacité à mettre en récit et en commun, il propose de s’affranchir des illusions mortifères par un nouveau récit collectif et par un « nouvel humanisme » qui, bien entendu, ne reposerait pas sur de bons sentiments… Il s’agit de ne pas abandonner le champ des valeurs du politique aux prédateurs, quand bien même il n’existerait plus de discours politique qui engage.

Cette réhabilitation de la parole, du récit, de l’audace de la création ouvrira-t-elle un passage ou une échappée vers une toute autre réalité à plusieurs voix et plusieurs langues, enfin à l’air libre ? Cette bouffée d’air en volume sauvera-t-elle l’espèce de ce perpétuel mouvement de retour au no future qui se ferme sur l’humain ? Suscitera-t-elle une levée de ces solidarités informulées qui nous réclamant et nous rendent possibles ?

 

Le Phénix ingouvernable…

 

Roland Gori, L’individu ingouvernable, Les liens qui libèrent, 350 p., 22,50 €

 

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