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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

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Les propriétés de la mécanique quantique annoncent des applications techniques « révolutionnaires » dont la création d’ordinateurs au potentiel vertigineux…

 

« L’intuition quantique » expliquera-t-elle le monde ? La « subtilité de l’indétermination quantique » nous en donnera-t-elle la maîtrise ?

Depuis l’invention du télégraphe de Chiappe (1791), l’espèce émergente de l’homo quanticus du XXIe siècle est mitraillée de myriades d’informations lui parvenant à la vitesse de la lumière par le canal de micromachines, « héritiers en ligne directe de cette part de la physique que l’on a appelée « mécanique quantique »…

Jusqu’alors domaine réservé des chercheurs et théoriciens, la « physique quantique », qui règne sur le monde des atomes et particules pour explorer les constituants ultimes de l’univers, investit un monde technologique et industriel ultraconcurrentiel.

De quoi s’agit-il ? Le mot « quantum » désigne la plus petite unité qui puisse être assimilée à une particule. Au début du XXe siècle, Einstein et Max Planck avaient démontré la nature quantique de la lumière, à la fois onde et particule. Ainsi, un photon est un quantum de lumière car il ne peut être divisé en de plus infimes particules. A quel « endroit » les photons se transforment-ils en ondes lumineuses ? Les conclusions de la physique quantique seraient de nature à susciter nombre d’interrogations quant aux rapports du corps et de l’esprit : à quel point précis la pensée se transforme-t-elle en particules et dicte-t-elle sa réalité au corps ? L’étude de guérisons dites « miraculeuses » permettrait à la médecine de faire un… saut de conscience quantique dans la connaissance du « corps pensant » de l’homme… Notre organisme n’est-il pas tout à la fois immuable et en perpétuelle transformation ?

 

La seconde « révolution quantique »

 

En 1984, le journaliste Sven Ortoli et l’ingénieur Jean-Pierre Pharabod chantaient le corps quantique avec Le Cantique des quantiques qui reçut un fort bon accueil (85 000 exemplaires vendus et une demi douzaine de traductions). Depuis, la « seconde révolution quantique » promet une puissance de calcul prodigieusement démultipliée par l’ordinateur quantique… d’ici quelques décennies tout de même…

La théorie des quanta des années 60 a ouvert a voie à des applications techniques « révolutionnaires » – ainsi en matière de cryptographie grâce aux étranges propriétés des particules : à la plus grande surprise des équipes de recherche du monde entier, la Chine propulsée « laboratoire du monde » a réalisé la première vidéo-conférence par cryptage quantique entre deux continents… L’ « intelligence artificielle » pourrait bien être la grande gagnante du calcul quantique – et l’humain sommé de s’y adapter…

Pour les deux auteurs, « nous chevauchons deux mondes totalement différents » : « Dans le premier, les horloges font tic tac et messages ou messagers parcourent les chemins à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière. Dans le second, l’espace et le temps semblent ignorés, comme dans le monde d’Alice et de la Reine-Rouge. Univers différents mais mutuellement indispensables (…) Sans doute est-il difficile de concevoir le lien qui pourrait exister entre les particules et nous. Sûrement sommes-nous très loin de comprendre le passage entre les deux mondes. »

L’avenir sera-t-il quantique, ainsi que cela est de plus en plus claironné avec une désarmante assurance ? Indéniablement, une application assurant des télécommunications inviolables confère un avantage stratégique majeur – et devrait susciter d’utiles débats pour penser l’éthique des données.

Plus fondamentalement peut-être, la connaissance de la « mécanique quantique » de l’organisme pourrait bien permettre un accès à cette réalité qui nous constitue, jusqu’à la maîtrise de cette impulsion d’intelligence vitale qui structure l’univers et répare les corps : suffirait-il de trouver la « bonne fréquence » ? La vague et l’océan ne participent-ils pas de la même réalité ? C’est lorsque la vague retombe qu’elle renoue avec sa source dans l’océan… La connaissance d’une « réalité quantique » permettrait-elle d’élargir la conscience vers une vie plus riche ? Nous permettrait-elle de remodeler notre « réalité » hors des limites convenues jusqu’alors puisque l’infini serait à la portée de notre intelligence, artificielle ou non inhumaine ?

Pour l’heure, l’humain est voué à s’accommoder de son enracinement, de sa nature ainsi que de la gravité avant de pouvoir s’en affranchir vers un futur à l’avenir aussi incertain que son « salut »…

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Métaphysique quantique – les nouveaux mystères de l’espace et du temps, La Découverte/Poche, 142 p., 8 €

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L’Automobile Club Association (ACA), née en avril 1900, résulte sous sa forme actuelle de la fusion de plus de 20 clubs régionaux.

 

La Belle Epoque est celle d’une cohabitation de plus en plus précaire entre « la plus noble conquête de l’homme », le cheval, et « la plus noble machine de l’homme » : les vapeurs de pétrole des premiers véhicules automobiles en circulation commencent à se mêler à l’odeur du crottin de cheval. En 1900, les avenues de l’Europe se partagent entre attelages hippomobiles et automobilistes. Et ces derniers se partagent entre inconditionnels de la voiture à vapeur, partisans du moteur à explosion et adeptes de l’électromobile…

L’automobilité naissance suscite une nouvelle socialité, avec la constitution de l’Automobile-Club de France en novembre 1895 dans l’hôtel particulier du comte de Dion (1856-1946).

L’ « Automobile Club von Elsass-Lothringen », « association française de défense des automobilistes », est fondé le 8 avril 1900 à Strasbourg. Présidé par le brasseur Max Schutzenberger (domicilié au 13, rue Goethe), il compte parmi ses membres deux « dames-pilotes », Clémence Hirtzlin, « rentière » demeurant Villa Clémencia au 72 de l’Allée de la Robertsau à Strasbourg et la comtesse Sophie Mélanie de Pourtalès (1836-1914). Fort d’une quarantaine de membres, il est domicilié à l’Hôtel de la Maison Rouge (téléphone n°122).

 

L’auto entre dans les mœurs des nations industrielles

 

Le 22 juillet 1900, le Club organise une course sur l’itinéraire Strasbourg-Kehl-Kappel-Rhinau-Strasbourg, remportée par le baron de Turckheim sur sa De Dietrich – à une vitesse de pointe de 59,9 km à l’heure.

Sa première « exposition d’automobiles » dans le jardin du Baechehiesel réunit notamment les automobiles Bergmann, De Dietrich, Benz, Ducommun, Delahaye, Peugeot ou Jeanperrin frères.

En 1902, sous la présidence de Léon Schlumberger (1855-1929), la création d’un bulletin de liaison, Das Automobil, permet d’informer les membres des réglementations les concernant – dont l’obligation d’immatriculer « les voitures sans chevaux ». Les heureux propriétaires d’automobiles se doivent de satisfaire à certaines épreuves attestant de leur maîtrise du véhicule comme de leur intégrité physique – le droit de conduire ne doit pas valoir « permis d’écraser ». Le permis de conduire est introduit en Alsace et l’Automobile-Club fait passer l’épreuve aux candidats et leur délivre le précieux document.

En 1905, le Club publie les premiers panneaux de signalisation routière : l’expansion de l’automobilité doit être accompagnée et régulée.

Après la Grande Guerre, Léon Schlumberger le rebaptise « l’Automobile Club d’Alsace Lorraine » – avant de limiter sa sphère d’influence à l’Alsace : le 8 avril 1921, l’Automobile Club de France reconnaît l’A.C.A. comme la seule association représentative des automobilistes en Alsace, revenue à la France.

Pour répondre à une demande croissante, le nombre de garages croît en Alsace, du garage Renault situé Place de l’Homme de Fer au très réputé « atelier » (en fait une véritable usine) d’Alfred Ungerer (1861-1933) qui assure toutes réparations au 16 rue de la Broque à Strasbourg (1). Le garage Kroelly représente alors Hotchkiss, Panhard et Peugeot dans son « salon de l’auto permanent ».

Le bulletin du Club devenu L’Alsace Automobile relaie volontiers les informations des constructeurs. Ainsi, la 10 CV Mathis a parcouru 30 000 km sur route pendant 30 jours consécutifs en cette année 1925 – ses pièces plombées sont contrôlées chaque jour par le bureau technique de l’Automobile Club de France et l’Automobile Club d’Alsace.

 

 

Automobilisme, vitesse et tourisme

 

 

Le Dr Camille Simonin, professeur agrégé de la Faculté de Médecine de Strasbourg, dépose en 1931 au Congrès de la médecine légale à Paris un rapport sur L’Auto homicide qui attire l’attention sur le nombre grandissant de vies perdues : « Le nombre d’infortunés qui décèdent par la faute de l’automobile s’élève à 72,8 par milliard de voyageurs-kilomètres » – soit 3 000 automobilistes morts par an. »

Dès ses débuts pétaradants, l’automobile est considérée comme un engin de mort – un décret du 31 décembre 1922 institue le code de la Route.

L’A.C.A. est sur tous les fronts : lancement du premier diplôme de « chauffeur méritant », d’une souscription pour la construction d’une nouvelle route Uffholz-Ballon de Guebwiller par le Vieil Armand et de nouvelles commissions, publications d’itinéraires de découverte de l’Alsace puis d’un guide de l’automobiliste alsacien – tout en demeurant le seul club habilité à délivrer les permis de conduire.

Depuis le départ de Léon Schlumberger en 1926, ses présidents se succèdent (MM. Hanhart, Charles de Lapre, Fernand Herrenschmidt) jusqu’à la désignation d’Emile Henry (l’un des dirigeants des Dernières Nouvelles d’Alsace) qui engage en 1939 l’acquisition de son immeuble au 5 de l’Avenue de la Paix. A la veille de la seconde guerre mondiale, l’A.C.A. compte 5000 membres. Au retour des Allemands, son immeuble est réquisitionné – et pillé.

En 1945, le président Paul Ernest Koenig et le directeur Raymond Bongrand relèvent le Club, restaurent son immeuble, font revenir ses membres en leur assurant la reprise des services.

Deux ans plus tard, l’A.C.A. organise le « Circuit automobile international de vitesse de Strasbourg » qui rassemble depuis la place de l’Etoile, sur une boucle de 3 460 km, les plus prestigieux des coureurs de l’époque : Wimille (sur Simca Gordini), Villoresi (sur Maserati), Rosier (sur Talbot), etc.

Depuis ses origines, le Club a assuré l’heureuse synergie entre l’automobilisme et cette autre industrie naissante, le tourisme, en préservant et valorisant les paysages d’une Alsace tour à tour perle du Reich puis de l’Hexagone.

Fortement engagé dans la promotion du tourisme régional, le Club participe, le 30 mai 1953, à l’inauguration de la route du vin à Marlenheim. Deux ans plus tard, il offre à la gendarmerie deux camionnettes pour l’assistance des automobilistes en détresse.

Lorsque Me Louis Bollecker succède, en 1964, au président Koenig, l’A.C.A. compte 31 000 membres. La sécurité des automobilistes est alors en question, suite au succès du livre de Ralph Nader (Ces voitures qui tuent, Flammarion, 1965).

Avec 1 394 539 adhérents au 31 juillet 2018, l’ACA est le premier Automobile Club de France. Son président, Didier Bollecker, rappelle son engagement pour « une mobilité accessible, durable et sûre pour tous » à l’orée d’une « troisième révolution des transports » annoncée avec la « voiture autonome ». Jusqu’alors, l’automobile ne nous a conduit que là où nous voulions aller, comme en un parfait prolongement de notre situation ontologique. Désormais, l’homo mobilis se trouve confronté aux nouveaux défis cristallisés sur une icône automobile qui l’emmène vers un inconnu toujours plus techno et plus « vert » – toujours plus loin…

  • Il s’agit du grand-père du célèbre artiste Tomi Ungerer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le dernier livre du polytechnicien Marc Halévy déterre les racines des « Lumières » et met au jour la part d’ombre d’une idéologie devenue un astre noir dans un univers dont elles nous ont isolé. Autopsie d’un cadavre dans le placard qui continue de dévorer le vivant et de changer les entrailles de la Terre en lignes de crédit…

 

 

Marc Halévy, spécialiste des sciences de la complexité, invite notre espèce invasive et captive entre les murs d’une « Dette » insoutenable à en finir avec ses chimères. Celles d’une « Modernité » s’effritant comme sable, se réclamant des « Lumières », avec ses hiérarchies sociétales en porte-à-faux et désormais en voie de liquidation, dans une société livrée à une hétéronomie dévorante : « la norme, toutes les normes, toutes les lois, toutes les règles sont dans les mains de quelques-uns qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit, en échange des illusions sécuritaires ».

L’« idéal humaniste » nourri de la pensée d’une dizaine de philosophes du XVIIIe siècle, a accouché d’une « inhumanité barbare sous prétexte de tolérance et de compassion ». Car ces « Lumières » ont « instillé, dans la culture et l’idéologie françaises des concepts propres à la pensée anglo-saxonne » qui, aujourd’hui encore, façonnent la vision du monde britannique et américaine ». Mais elles ne « correspondent en rien à notre culture paysanne et hébraïco-héllénique » sur laquelle « on » a greffé un système fondé sur l’économisme, la gabegie et l’idéologisme, avec son cortège de pensées magiques et de statistiques montant jusqu’au ciel des improbabilités – dont il faudra bien faire le deuil…

 

 

De la société de l’argent à la société des talents

 

Le promoteur de la « révolution noétique » rappelle à certaines évidences dont celle de renouer avec le réel en cessant de « se laisser méduser par des pseudo-savoirs » et de se résigner à la « confiscation des autonomies personnelles ».

Car enfin, « au service de quoi l’économie doit-elle être ? ». D’elle-même, en se prétendant « autonome et autoréférentielle » ?

Voilà lancée la « machine infernale de la croissance pour la croissance et, donc, de l’économie pour l’économie » dévoreuse de ressources : « L’argent est le nerf de la guerre militaire, mais ce sont les ressources naturelles qui sont le nerf de la croissance économique. Nous commençons, de nos jours, à la vivre douloureusement. Moins il y a de ressources disponibles par être humain vivant, plus l’appauvrissement individuel et global est assuré. »

Inutile d’attendre un chimérique « miracle technologique » d’une machinerie devenue monstrueuse jusqu’à l’absurde pour stopper l’inéluctable raréfaction des ressources : « pour produire, il faut détruire beaucoup plus que l’on ne produit et, pour produire énormément, il faut tout détruire et finir par crever »…

L’on en déduira sans peine que l’économie doit être considérée comme un moyen et non plus comme une fin en soi, et donc « cesser de n’être qu’au service d’elle-même » – n’en déplaise aux « marchands d’endettement » et autres pourvoyeurs de « grands projets » aussi ruineux qu’inutiles voire nuisibles et écocidaires… D’autant plus que la « contradiction fondamentale entre croissance du PIB et survie de l’humanité » est insoluble : l’humanité n’a d’avenir sur Terre qu’en négociant le virage d’une frugalité sereine et d’une respiritualisation de ses relations avec la nature – hors de toute marchandisation, de tout mercantilisme et de tout réductionnisme mécaniciste d’une prétendue « science économique » réduisant la réalité à de chimériques « indicateurs quantitatifs macro-économiques »…

Alors que « nous quittons à toute vitesse les sociétés de l’argent pour entrer dans les sociétés du talent », il s’agit de se consacrer exclusivement à l’essentiel dans un monde en création perpétuelle : où l’homme trouverait-il de sens à son existence qu’au service de ce qui le dépasse ?

 

Le Réel et l’Idéal

 

Les « Lumières » ont éradiqué la Tradition, qui est une « inscription dans la durée », au nom du Progrès, tuant ainsi « l’âme des peuples au nom de l’universalisme, de l’égalitarisme et de l’humanisme ». Elles ont appelé « justice » ce qui était « l’ordre sociétal organisé selon leurs vues et leurs vœux ». Elles ont remplacé la Loi (« le paradigme réel, la culture mémorielle, la tradition profonde et le savoir-vivre coutumier ») par les lois « au nom de la raison et de l’égalité, d’un humanisme et d’un universalisme artificiels et irréalistes ». La faute au juridisme de Montesquieu ? Au mathématisme jusqu’au suicide de Condorcet ? La faute à Voltaire ou à Rousseau ?

Prétendre fonder « l’homme idéal » formaté pour une « société idéale » n’est-ce pas faire le lit de tous les totalitarismes ? La « religion républicaine » est devenue un « dogme inexorable et incontestable, soutenu, envers et contre tout, avec un absolu déni de réalité, malgré les incontestables échecs de toutes les démagogies et les inéluctables incuries de toutes les bureaucraties, par une bien-pensance stupide et haineuse, aujourd’hui incarnée par les partis politiques, la presse et les médias »…

Le réel, aussi désenchanté et dévitalisé fût-il, ne peut entrer dans le moule étriqué d’un idéal – surtout pas de mathématicité, pas plus qu’on ne saurait décréter une analogie arbitraire entre le fonctionnement mécanique d’un ordinateur et le travail organique du cerveau… Alors, à quoi bon créer un moule parfait alors que la pâte humaine ne l’est pas ? Pourquoi prétendre faire rentrer de force cette pâte tout juste perfectible dans le moule d’une idéologie voire d’une idolâtrie au final mortifères ?

Les penseurs des Lumières ont généré toute une « filiation intellectuelle » qui a choisi la « mathématisation du Réel » mais en omettant « les simplifications, approximations, uniformisations et idéalisations que cette mathématisation suppose et impose »…

Car enfin « réduire la complexité d’un monde à la simplicité d’une équation est un acte esthétique, mais non un acte scientifique ».

Pour réduire voire abolir la distance qui nous sépare de la réalité, Marc Halévy propose de passer d’une économie des prix (celle des comptabilités artificielles) à une économie de la valeur – celle des « utilités réelles » – et de « sortir du monde sociétal et citoyen pour entrer dans le monde communautaire et commensal ». L’homo detritus imbu de sa dispendieuse humanitude peut-il envisager de sortir de sa « prison de verre, de béton et d’acier », de s’arracher à sa « vie artificielle et déconnectée du Grand Tout » pour vivre enfin des vérités essentielles ? Peut-il s’affranchir de son existence factice pour renouer avec sa réalité intérieure ?

Le processus semble enclenché vers une conscience collective – ou du moins vers la transformation des « collectivités mécaniques et sociétaires en collectivités organiques et communautaires ».

Cette évolution sociétale passe par le dépérissement puis la disparition de l’Etat-Loi : « La société civile n’est plus que le sujet de l’Etat qui l’assujettit. L’homme n’existe plus ; il ne reste que le citoyen, qui est censé ne pas ignorer les lois et qui obligé de leur obéir. Et qui est l’Etat ? Outre les politiciens professionnels qui y brillent, il est les fonctionnaires qui y fonctionnent – et qui y fonctionnent pour y pérenniser leur fonctionnement, pour s’auto-reproduire et s’auto-proliférer »…

 

 

« Reprendre sa vie en main »

 

 

Pour Marc Halévy, le monde qui vient est « celui de toutes les intelligences » alors que se précise la guerre entre « société » et « communautés ». Ces intelligences-là se mettront en reliance et au service du devenir du monde sur le mode d’une bienveillante vigilance : « L’homme n’a de valeur et de sens qu’en acceptant et en assumant son destin : faire émerger l’Esprit de la Vie, comme l’algue bleue fit émerger la Vie de la Matière (…) L’homme doit devenir le servant de ce qui le dépasse comme l’abeille, l’iris, la mésange ou le frêne servent l’élan vital qui les habite »…

Marc Halévy voit s’ouvrir une « ère noétique » dont participent, en pionniers, « les Créatifs culturels » éveillés à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers eux : « Il n’y a pas d’objectifs futurs à atteindre ; le chemin de la vie n’a aucune destination ; il n’y a rien à « réussir ». Juste viser l’harmonie permanente, source unique de la joie de vivre. »

Pour accéder à une sagesse collective, il faut au préalable se désintoxiquer d’un état de bêtise collective et d’une « zombification normalisée » en réconciliant l’être et le faire, en dépassant l’antagonisme jusqu’alors envisagé comme seule dynamique sociale – lorsque « l’intériorité de chacun » aura repris le pas sur « l’extériorité de tous qui est, en fait, le monde de personne ».

« Reprendre sa propre vie en main » suppose de « ne plus laisser l’artificialité et la facticité extérieures polluer la vie intérieure », d’en finir avec des « mythes vides », des « idéaux puérils » ou des « mensonges manipulatoires qui n’ont pour but que d’amener le troupeau au sacrifice de lui-même » pour adhérer à un véritable projet commun susceptible de fonder une « communauté de vie » sur un territoire de vie habitable. C’est « renoncer au désir de pouvoir et de domination pour que jaillisse la volonté de puissance et d’accomplissement »…

Alors que s’éteint le soleil agonisant des « Lumières » et d’une « Modernité » qui n’avait de projet qu’elle-même avec sa prétention à s’instituer comme commencement absolu, sa combustion crache encore des nuées ardentes d’illusions, de mirages et de fantômes qui n’en finissent pas de nous aveugler, de nous hanter et de nous diviser comme en une descente sans fond emportant l’urbanité des villes comme la paix des campagnes.

Comme l’écrit Bernard Vergely dans sa préface, « nous avons un congé à donner à l’homme de pouvoir afin d’aller vers l’homme de lumière ». En renouant les fils de savoirs forcément incertains, le livre de Marc Halévy fait aller vers plus de jour, dissipant les ombres et les mystifications d’un monde de fraude et d’inversion. Il donne assez de lumière pour éclairer le cheminement d’une conscience habitée par le désir de savoir – et, peut-être, de faire sa part d’éclaireur pour remettre le monde sur ses pieds en se mettant au service de l’œuvre susceptible de s’accomplir à travers lui.

 

 

 

Marc Halévy, Les mensonges des Lumières, éditions du Cerf, 368 p., 18 €

 

 

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Aux vendanges de l’amour, la cuvée épouse, millésime après millésime, la falsification des gestes et du verbe en une ère d’insécurité ontologique montante… Dans le sillage du tsunami médiatique de MeeToo précipitant le crépuscule du mâle, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier propose son explication de sexes dans un ouvrage de circonstance invitant à se dégager du nœud retenant bien en deçà de l’amour…

 

Que s’est-il passé depuis le néolithique ? L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans la naissance du capitalisme – et de la capitalisation du corps des femmes par un pouvoir mâle qui leur fait toujours tant d’ombre…

Justement, depuis, en quel temps vivons-nous vraiment ? Un jeune philosophe, Raphaël Liogier, constate que « la soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations »…

En tant qu’homme « européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, bref a priori non discriminé », le philosophe engage sa parole pour évoquer ce monde qu’il partage avec les femmes – ce monde dont il leur aurait été interdit de jouir et où, décidément, il manquera « toujours quelque chose » à la pleine satisfaction et à la jouissance partagée par l’un et l’autre … Comment retrouver une communauté de destin dans le vacillement des identités sexuelles, à l’heure de la mainmise biopolitique sur les gestes de l’amour ?

 

De la femme capital(e) à la femme absolue

 

Depuis les temps les plus reculés, les hommes sans qualités vivent « sur le dos des femmes » – un « véritable détournement de la richesse » … La présumée « angoisse masculine face au pouvoir reproducteur de la femme » et à la « surpuissance de la femme libre »(cet « envers du sentiment d’impuissance masculine ») se prolongerait depuis des millénaires en « mâlitude culturellement construite »… Raphaël Liogier n’en doute pas : « La virilité dominatrice est née du sentiment d’impuissance des hommes face au fantasme d’une force débordante des femmes »… Et la « vision capitalistique » du corps de la femme perdurerait jusque dans une bien biodégradable « littérature moderne » tenant du mode d’emploi et de gestion adapté à l’ère de la célérité ayant perdu patience et de la téléprésence au monde…

Rien ne semble avoir changé depuis les contes d’antan – ceux à ne surtout pas grandir : « La fable de la Belle au bois dormant va à l’essentiel. Elle donne une image de la femme fragile, délicate, passive qui s’endort dans l’attente de son prince charmant sans même le savoir. Pendant cent ans. Autant dire une éternité moins une étreinte. Tout comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la Belle au bois dormant n’a de valeur que celle que l’homme lui confère royalement. L’amour du prince est volontaire. L’amour de la pauvrette, de la souillon, ou de la délicate qui se pique avec un fuseau, est, à l’inverse, toute réceptivité. (…) Le mythe de Cendrillon et celui de Blanche-Neige en reste cependant au niveau social, suggérant que la future princesse n’était qu’un capital exploitable avant sa rencontre avec l’homme qui jette sur elle son dévolu. »

Un prince sinon rien – pourvu qu’il en ait le plumage, le ramage et l’image… Le philosophe explorateur des mutations de l’identité humaine rappelle le mythe de Lilith dans la Genèse, la « vraie femme originelle et entière », qui « se voulait l’égale de l’homme et en fut damnée pour l’éternité » – « l’ancêtre des sorcières du Moyen Age et des hystériques du XIXe siècle » – coupable, forcément coupable, depuis nos origines de plus en plus reculées jusqu’à l’actuelle mise au pas économique ne laissant plus rien subsister de ce qui pourrait être « hors de prix » … Depuis, tourne le moulin de nos cœurs en un manège désenchanté en des temps où le consommateur pressé veut être servi sur le champ et dévorer les fruits non défendus de l’amour sans pépins avant même d’en avoir planté la petite graine…

 

La guerre des sexes est-elle déclarée ?

 

L’onde de choc de « l’affaire Weinstein » comblerait-elle enfin les « attentes » et l’emballement médiatique suscitera-t-il enfin un mouvement global vers un vrai commencement d’un absolu compagnonnage entre les deux pôles du monde ?

MeToo constitue-t-il vraiment un « mouvement historique majeur » qui irait à « la racine des choses » ? La question est fondamentale – et la dérobade toujours de mise : qu’est-ce qu’une femme dans le regard des hommes du XXIe siècle ?

Avant que le producteur Harvey Wenstein ne tombe de si haut à force d’avoir abusé de sa supposée  « supériorité » ( ?) sociale de mâle dominant, ne vit-on pas un « féminisme » pourtant volontiers victimaire et non moins vindicatif refusant de voir des atteintes caractérisées et massives à l’intégrité des femmes lors de la tristement célèbre nuit du 31 décembre 2016 à Cologne ?

Après 35 000 ans de névrose collective, de révolution pornolithique et d’omerta, voilà enfin la « chasse aux porcs » ouverte sans permis ni sommation – la peur change enfin de camp et la justice fera le tri entre vrais prédateurs piégés et tir aux pigeons collatéraux… L’intelligence du cœur attendra son heure quand le déferlement cèdera la place au discernement …

La sororité reste toujours à construire, à en juger la tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier dernier. Signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve) revendiquant pour les hommes le « droit d’importuner » comme une licence pour un « droit de cuissage » soft au nom de la « séduction », elle confond « l’insistance importune et le vrai flirt » : « Dans le premier cas, on ne respecte pas le consentement d’autrui ; dans le second, on le cherche au contraire : mieux, on se plaît à l’obtenir. C’est tout l’attrait du vrai jeu de séduction. »

Mais la « séduction » insistante n’est-elle pas négation de l’altérité ? N’est-ce pas ce qui précisément empêche d’entrer dans une relation d’équilibre ? Si le harcèlement consiste en avances non désirées, comment déclarer sa flamme à une femme, fût-ce au nom de la « liberté de séduire », sans être intrusif et la mettre « mal à l’aise »?

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale majeure quand bien même les relations entre individus fluctueraient sur le mode de la flexibiité, de la jetabilité ou de l’interchangeabilité…

Longtemps, rappelle le philosophe, la femme, considérée comme une propriété, une bonne fortune un bien fongible dont on jouit sans lui consentir le droit à la jouissance, s’est couchée de bonne heure : « Un capital ne jouit pas : il est objet de jouissance. (…) L’homme offre son statut. La femme offre son corps. Comme tout capital, la femme est évaluable. Sa beauté, ses formes, son teint, son éducation raffinée lui donnent du prix. Ce qui est rare est évidemment plus cher. D’où l’importance de la virginité. Le corps féminin apparaît comme un bien fongible, corruptible « à l’usage ». Jamais pénétré, il est considéré comme absolument neuf. Si la virginité n’est plus le prérequis social qu’il a été, le fantasme de la virginité paraît loin d’être révolu, alors que des milliers de jeunes filles mettent aujourd’hui à prix leur première relation sexuelle sur Internet, avec des montants allant jusqu’à des millions de dollars.»

Le « cœur du problème », c’est le regard dégradant des hommes sur le corps des femmes qui réclament la souveraineté sur leur corps – un « regard toujours néolithique » insiste le philosophe : « Tant que la reconnaissance peine et entière de leur souveraineté corporelle ne sera pas acquise, les femmes ne seront pas concrètement les égales des hommes. (…) La question n’est pas d’éliminer la séduction, mais de sortir de l’idée diffuse que les femmes ne savent pas totalement ce qu’elles veulent. »

Le « cœur du problème », c’est cette « excision préventive opérée sur le corps et la conscience des femmes » – jusqu’à l’ultime ruse de la raison économique qui recycle l’appel à la liberté en injonctions à consommer « tout, tout de suite », transformant le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile dont la femme se retrouverait encore la dinde plus ou moins consentante là où les actrices du X sont érigées en nouvelles Mariannes cathodiques… Pourtant, le mythe de Romeo et Juliette ou de l’amour salvateur n’ont pas pris une ride – et demeurent le bon filon d’une industrie culturelle qui en universalisent le fantasme…

Longtemps, les femmes jouaient sur les marges qui leur sont laissées comme elles se jouent des hommes empêtrés dans leur présumée domination : « Pourquoi est-ce « gratuit pour les filles » dans certaines boîtes de nuit ? Nullement par respect de leur personne, mais parce que leur présence garantit l’attractivité du lieu. Si les hommes voient encore communément les femmes comme des paquets cadeaux qu’ils se disputent, les femmes ont intériorisé le jeu. Elles perçoivent leur corps comme un objet de jouissance à négocier. »

Aujourd’hui, « dans les couples contemporains, les deux partenaires savent l’un comme l’autre qu’ils peuvent facilement assouvir ailleurs leur désir sexuel » – libre aux femmes de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée…

Pour « l’homme moderne », vivre l’amour au temps des écrans et d’un turbocapitalisme dont les deux mamelles seraient malbaise et malbouffe, c’est « ne plus utiliser le corps des femmes pour se rassurer » – sans consentir pour autant à sa dévirilisation. C’est «  grandir vers elles au lieu de chercher à se grandir à travers elles » en se libérant de son atavique « mâle peur ». C’est «  vivre avec elles l’interdépendance sans dépendance » et se « différencier sans se discriminer »… C’est « chercher la réciprocité » – avec leur aide… Comme disait Annie Leclerc, ce serait épouser enfin l’humain là où il se fabrique, non plus là où il s’empêche…

Ainsi, aimer serait consacré acte vraiment libéré dans le respect d’une « nouvelle féminité indépendante de l’impérium viril » et une « virilité transvaluée » privilégiant la « maîtrise de soi dans le respect de la transcendance de l’autre », mettant en jeu une physiologie au-delà du consommable et du falsifiable, plus proche de la vision de Rimbaud : « Oh, nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »…

Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle, Les Liens qui libèrent, 144 p., 12,50 €

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La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

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En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

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