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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

Les frontières, c’est ce qui exclut et ce qui rassemble.  Ce qui divise les opinions, aussi… Le temps est-il venu de leur abolition ? L’évolution planétaire semble plaider pour leur réaffirmation dans un monde « globalisé » et hyperconnecté où, étrangement, se multiplient filtres, murs et barrières au sein d’une humanité atomisée, entre individus « hors sol », guère remis de la faillite des vastes aspirations collectives d’antan …

 

Dans le « nouveau monde » où toutes les digues ont été rompues, les frontières n’ont pas « bonne presse ». Elles séparent, dit-on, les territoires, les individus, les espaces et les communautés. Vu du « Marché » (ou de Sirius…), elles constituraient même un frein à l’expansion incontrôlée des flux ou la « libre circulation » des capitaux, des hommes et des marchandises, dans l’ordre qui vous plaira…

De fait, elles manifestent une réalité à double face : sur quelque territoire qu’on les trace, elles représentent ce qui à la fois rassemble, protège – et ce qui exclut. Aujourd’hui, où commence « l’extérieur » ?

De même que l’idée de « nation », portée par un désir puissant d’unité et d’identité commune voire de destin commun, est protectrice pour ceux qu’elle inclut – tant qu’elle n’est pas instrumentalisée par certains intérêts… D’un côté, le tracé d’une frontière est une ligne qui affranchit et étend le domaine de la liberté et de l’autre, elle constitue une barrière ou un mur contre lesquels on se heurte – ou, du moins, un filtre…

Souvent, les frontières d’aujourd’hui reposent sur d’anciennes lignes de front… Alors que s’accélère la décomposition de certaines nations aux peuples déracinés puisque sans passé ni mémoire et que se défait un tissu civilisationnel millénaire, voilà que le lien entre frontières et religion se refait… Voilà que remontent, entre « terre d’accueil » et terre d’écueil, des constantes anthropologiques comme le besoin de racines géographiques et historiques, de valeurs qui s’incarneraient dans une histoire et un monde communs, forcément communs…

 

Déclin des territoires ou retour des frontières ?

 

Les frontières ne dessinent pas seulement les contours d’une « nation » mais, au sens large, différencient le bien du mal, le bon du mauvais, l’utile du futile, le beau du laid – voire, bientôt, l’homme de la machine…

Longtemps, « pour vivre en paix, il fallait d’abord avoir des frontières solides, des frontières ouvrant et fermant les portes au gré des intérêts économiques, politiques et militaires » rappelle François Dubet, directeur scientifique de la Fondation pour les sciences sociales et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) : « Les Français le savent bien : une société est d’abord une société nationale.  A l’intérieur des frontières, se conjuguaient et se renforçaient mutuellement un Etat souverain, une culture nationale avec sa langue et sa mémoire, et une économie nationale. »

Depuis une génération, les populations ont le sentiment d’un effacement des frontières et d’une dislocation des sociétés – « mondialisation » oblige… Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, on claironnait même leur fin. Mais les Allemands se sont réunifiés, les Coréens se rapprochent… Dans les pays malades d’êtres fracturés par divers enfermements ethnicistes ou confessionnels, des mouvements dits « populistes » se font entendre pour exiger le retour des frontières. Face à l’empire du vide, le « nationalisme », le « souverainisme » et le « protectionnisme » reviennent sur toutes les lèvres. Que veulent-ils nommer ? La thématique d’un « retour des frontières » heurte de front le « rêve d’un monde ouvert ». L’effet de choc induit par la « crise migratoire » avive la crainte d’un accroissement du chômage et des dépenses sociales aux dépens des « nationaux »… Les opinions, tétanisées par les attentats, la montée d’une insécurité croissante au quotidien et la crainte de la contagion terroriste, aspirent à un ordre du monde fondé tout à la fois sur davantage de sécurité et de liberté.

La notion d’ « identité nationale » est à géométrie aussi variable que le rapport à « l’Autre » : « Selon les mots de Simmel, la vie sociale est faite de « portes » et de « ponts », de fermetures et de liens qui ne sont pas seulement des relations, mais aussi des modes de constitution des appartenances et des imaginaires sociaux. En ce sens, les frontières débordent les seuls Etats, elles relient autant qu’elles séparent, elles créent des identités autant qu’elles en procèdent. Alors que Daech se présente comme un prophétisme révolutionnaire ayant vocation à faire advenir une communauté universelle placée sous l’autorité de Dieu, l’Etat islamique propage un imaginaire territorial délimité par des frontières (…) La réalisation de cet imaginaire utopique et le rejet de l’Etat-nation moderne doivent s’accompagner d’une stratégie de déterritorialisation dans laquelle s’est engagé l’Etat islamique depuis 2014. »

Mais un « retour des frontières » dans leurs formes anciennes semble peu probable pour autant – tout comme le retour d’identités monolithiques : si le désir de frontières « procède d’une volonté de reprendre la main sur des mutations économiques, culturelles et politiques » semblant échapper à tout contrôle, il n’annonce pas pour autant le retour des « sociétés nationales homogènes, fermées et protégées par leurs douanes »…

 

L’envers du paradis…

 

Isabelle Bruno, chargée de recherches au CNRS, rappelle que la plage, lieu de villégiature paradisiaque est aussi celui des inégalités : c’est un « espace politique, conflictuel, façonné par des rapports de force et des enjeux de pouvoir » – voire un « champ de bataille où l’on se bat pour imposer une certaine définition de la propriété et du commun, de la liberté et de l’égalité d’accès, de la justice sociale et environnementale ».

En somme, elle reproduit « l’ordre social dominant », révélant des « crispations qui se jouent ailleurs, autour du corps du corps des femmes et des valeurs qui encadrent son exposition » (Elsa Devienne) : « On ne fait bouger les lignes dans le sable qu’en changeant les rapports politiques dans la cité »…

Ainsi, les plages donnent à voir le « retour des frontières sous une forme inaperçue » : celle de « l’accès différentiel aux espaces naturels en principe ouverts mais en fait investis par des désirs d’appropriation qui les délimitent, les enclosent ou les compartimentent, non sans susciter des résistances en faveur de leur usage commun ».

Bref, « le social, voilà la frontière »… Et le corps de la femme, en marqueur de nouvelles lignes de front…  L’ultime ?  Alors que les discours prônent le « multilatéralisme », l’heure est à la fermeture et à l’entre-soi. Closing times… De quoi veut-on exclure au juste ? A chacun ses quotas d’indignations sélectives…

Alors que s’exacerbaient des « tensions » sans-frontiéristes, Régis Debray écrivait : « La frontière n’est pas du tout la fermeture angoissante. La frontière est une marque de modestie. Je ne suis pas partout chez moi. Il y a une ligne au-delà de laquelle il y a d’autres personnes que je reconnais comme autres. »

Ainsi la frontière permettrait-elle, en pleine déliaison, de renouer avec ce qui s’appelle « la rencontre ». Faut-il déchirer le voile jeté sur l’essentiel pour retisser du lien, pour recoudre les déchirures d’un tissu civilisationnel et d’un ordre symbolique – et  tisser ce qui reste possible d’un avenir ?

 

François Dubet (sous la direction de), Politiques des frontières, La Découverte, 276 p., 23 €

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Qui, en ces temps d’effondrement civilisationnel, pourrait garder encore une foi inébranlable dans le « Progrès »? Le progrès technique n’assure pas un  progrès social « significatif et durable », on dirait… Un groupe international de chercheurs en sciences sociales propose, dans un livre-manifeste dicté par l’urgence, une vision fondée sur une « nouvelle manière de penser et de réformer nos principaux piliers institutionnels ».

 

 

La musique triste et funèbre est désormais bien connue : le « progrès », avec ses légions de technologies invasives, se fait sans « les peuples » voire contre eux dans un démantèlement sans précédent de toutes les protections sociales – alors qu’il est pour le moins entendu que toute le monde ne demande qu’à être « protégé », compte tenu des risques encourus en « économie de marché » allègrement dérégulée…

Aussi il règne désormais un climat de scepticisme voire de résignation cynique à l’égard de l’idée même de « progrès » comme le rappellent en préambule de leur manifeste les chercheurs oeuvrant au sein du Panel international sur le Progrès social (PIPS) : « Les acquis sociaux et démocratiques peuvent être balayés en une élection et remplacés par des politiques autoritaires et destructrices sur le plan social et environnemental »…

Progrès technique et progrès social sont-ils vraiment compatibles ? Alors que la « prise de conscience d’un destin partagé entre les humains » devrait déboucher sur une coopération intelligente et une qualité de rapports sociaux adéquate, que constate-t-on ?  Un rétrécissement de « l’intérêt général » au profit de l’illimitation et de la frénésie d’accumulation infinie de quelques uns qui excluent toute forme de partage des richesses, aussi infime fût-elle, avec tous leurs autres « frères humains »…

Or, il ne saurait y avoir de futur sans équité, rappellent les auteurs :  « Le secret d’un meilleur futur est de combiner les progrès réalisés sur trois fronts, à savoir l’équité, la durabilité et la liberté. »

 

Le prix des rentes

 

En attendant l’encore hypothétique bouclier social d’un revenu universel ou de toute autre allocation de ressources plus équitable, la « garantie inconditionnelle de la subsistance et des services de base offerte par l’Etat » libère quelque peu de l’angoisse des lendemains qui déchantent – et de l’étau de la précarité ordinaire.

Mais, déplorant une charge fiscale pesant principalement sur le travail, les chercheurs suggèrent d’améliorer l’économie en « imposant un prix aux externalités et aux rentes ».

Car les rentes sont des « revenus qui ne rémunèrent pas une contribution productive mais seulement la détention de ressources rares ou d’une position d’exclusivité sur un marché ». Aussi, « réduire la valeur nette de la détention de ce genre d’actifs par les taxes contribuerait à décourager la pratique d’activités inefficaces de recherche de rentes »…

Quel modèle d’Etat-providence serait à même d’assurer une gestion rigoureuse des externalités tant environnementales que sociales – et de contenir la si peu résistible extension du domaine du « profit » à toutes les ressources indispensables à la survie de l’espèce ? Car la perspective d’une mise en coupe réglée de tous les biens indispensables à tous (eau, énergie, ressources agricoles, espèces vivantes, etc.) par des « groupes financiers internationaux » ne semble pas rencontrer d’opposition déterminée…

Si un « marché dynamique est nécessaire », il doit être « bien encadré par l’Etat et la société civile pour limiter les conséquences de ses défaillances et pour préserver l’autonomie des individus ».

Mais la puissance de feu de ces « groupes financiers internationaux » semble désormais dépasser celle des Etats. Et une lutte sans merci en vue de l’appropriation de toutes les richesses du monde se poursuit ouvert en une implacable compétition de vanités et de vacuités qui creuse la tombe des espèces comme des générations…

Une « mondialisation » responsable,  solidaire et « bien encadrée » par un Etat préservant quelque souveraineté est-elle encore possible dans un système concurrentiel soumis à une perpétuelle obligation de « croissance » et de « profit », alors que la « tendance » forte est au démantèlement de tous les services publics et de toutes les solidarités ?

 

L’orientation du changement technologique

 

Le progrès technique et la mondialisation offriraient-ils comme seule perspective un horizon qui n’en finit pas de s’abaisser, dans une accélération asourdissante, une surveillance généralisée, et une marchandisation de plus en plus invasive ? Voire « la transformation des êtres humains » dans une société dont la complexification a achevé de brouiller la notion d’ « intérêt général » et de « bien commun » et d’abolir toute limite?

La direction et la forme que  prennent la technique et la globalisation peuvent-ils encore être « réorientés vers les besoins humains et servir plutôt que miner le progrès social » ?

Certes,   il semble aller de soi que le potentiel des nouvelles technologies devrait être mis « au service de buts autres que l’augmentation du profit des grandes entreprises ». Comme il semble aller de soi que les institutions politiques qui « subissent aujourd’hui la pression excessive des intérêts privés » devraient pouvoir être « réformées pour mieux placer les citoyens au centre d’un processus sain de délibération »…

L’évidence, c’est que la capacité des Etats-nations à soutenir une pression concurentielle accrue tout en mettant en place une régulation environnementale n’en finit pas de décliner dans le monde interconnecté de la « globalisation » désenchantée. Ce monde-là n’est guère capable d’une « réponse institutionnelle » appropriée à la marée noire montante des dysfonctionnements, des inégalités – et des tragédies…

La concentration du capital et des informations  entre les mains de grosses entreprises dites GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) exacerbe les inquiétudes  quant à la viabilité d’une « société dominée » par des intérêts parfaitement étrangers à ceux des populations. Mais l’appât du gain n’est-il pas considéré comme toujours plus motivant que la perspective de contribuer au « bien commun » ?

Anthony Atkinson estimait : « L’orientation du changement technologique doit être une préoccupation explicite des décideurs publics : ils doivent encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. »

Pour l’heure, l’effet de l’accélération technologique a été « d’augmenter la taille et d’étendre l’envergure géographique des unités politiques, organisationnelles et culturelles ». Cette « évolution vers des échelles d’opération plus grandes et leur extension spatiale a trouvé ses limites naturelles : la taille de la Terre »… Ce qui se traduit par une instabilité géopolitique certaine, compte tenu de la propension des « classes dominantes » à développer des moyens pour « tenir les autres à distance » de ce qui assurerait leur survie.

La montée en puissance de la finance comme « acteur dominant voire comme culture hégémonique » fait partie du problème à résoudre, comme le sait désormais tout « épargnant » informé et soucieux de ses « placements de bon père de famille ». Personne ne conteste plus que la dite finance  doit être remise à sa place « au service du développement économique et de la prospérité humaine » : mais par quelle volonté politique qui se manifesterait, juste avant le point de rupture où « tout » s’effondrerait définitivement ?

 

L’information et la politique comme biens publics

 

Le mal du monde qui vient peut-il être jugulé par le contrôle de l’information et de la politique envisagés comme biens publics ?

Sachant que  « le meilleur service que l’on peut rendre à la démocratie est de lui donner un environnement social sain sous la forme d’une société juste », alors cette « société idéale » ne devrait-elle pas prendre soin de l’information comme d’un bien public inestimable ? Mais comment fournir « un accès gratuit à une information de qualité » ?

Pour l’heure, chacun doit faire l’effort de « s’informer de façon responsable » – et donc de « contribuer à la survie financière du journalisme professionnel »… Car enfin, « rester simplement relativement bien informé est aujourd’hui un acte de militantisme »…

Certes, le manifeste (rédigé sous la direction de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton) ne fait pas l’économie d’une séquence aussi convenue que colibriesque  (« soyons-le-changement-que-nous-voulons-voir-dans-le-monde ») désormais de rigueur dans tout ouvrage se voulant porteur de solutions.

Mais ni la douloureuse perte des illusions ni l’âpreté des conflits en cours dans l’actuelle phase d’effondrement ne saurait justifier une démission pour le moins cynique qui ne laisserait aucune issue.

Se donner des objectifs raisonnablement visionnaires ne suffit certes pas toujours à lever une « puissance transformatrice ». L’exercice préserve néanmoins d’une débâcle morale assurée. Notamment  par ce changement de perspective susceptible de nous faire renouer avec un réel où se traceraient encore les plus concrets des chemins d’émancipation, par ce mouvement « venant du bas » qui pourrait s’appeler encore : « intelligence collective »… L’ampleur de la menace « anthropique » que fait peser sur la vie terrestre l’absurde frénésie d’accaparation de quelques uns exige l’abandon de certains fétiches dérisoires (capital, concurrence, croissance, profit, valeur, etc.) afin de rétablir autant que faire se peut ce qui est à la base de nos sociétés aux boussoles brisées.

 

 

Marc Fleurbaey (sous la direction de), Manifeste pour le progrès social, collection « Cahiers libres », La Découverte, 288 p., 16 €

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Entre la capitale française et argentine se tisse une histoire dont l’en-jeu remonte à plus d’un siècle déjà. Partie de cette capacité expressive originelle par le mouvement, elle mène l’humain à un incessant travail de dressage des corps en mode célébration selon un ordre grammairien de savoirs s’emboîtant les uns dans les autres, comme le rappelle le danseur et sociologue Christophe Apprill dans son élégant essai sur l’esprit du tango.

 

Qu’est-ce qui advient en quelques pas de tango ? Qu’est-ce qui se joue en cette élégante et si éloquente pratique de l’enlacement, rhétoriquement fixé, de deux corps sexués ? Pour Christophe Apprill, c’est la « circulation d’un désir commun d’être ensemble » et l’entrée dans le mouvement à deux, c’est-à-dire dans un état de danse – si l’envie vient aux partenaires d’en danser plus de trois : « Etre debout, dans les bras de l’autre sexe, participe du sentiment d’exister. Une rupture charnelle avec la solitude et le repli sur soi (…) Etre reconnu par le regard de l’autre, se lever et danser, il n’y a plus qu’à faire le tour de la piste, c’est une géographie très balisée, toujours identique, une pérégrination tranquille, un cheminement attendu. Aucune raison de se perdre. Tout est possible dans ce cadre où rien d’autre n’est possible ; voici venir les possibles de la danse : l’oubli de soi, la sensualité réveillée, la fusion brève mais intense, le transport non pas amoureux mais d’une projection amoureuse »…

La tango est entré dans sa vie au théâtre du Châtelet en 1983 lors du Festival d’automne de Paris – c’était alors la fin de la dictature militaire en Argentine et il revenait d’une « traversée du Sahara en Peugeot 404 »… C’est ainsi que danser devint pour lui une « façon de tenir debout » – et Paris une caisse de résonance de cette musique des Européens du bout du monde …

Pour Christophe Apprill, cofondateur de l’association Tango de soie, l’apprentissage de la danse lui permit de « renouveler par son corps et celui des autres » le sentiment de son existence – et d’ « éprouver l’étendue de ses solitudes ».

Cette année-là, il découvrit un rythme, un rituel, un genre musical à part entière (comme le jazz ?), un langage et un mystère bien au-delà d’une « danse chaloupée sur un parquet ciré ».

Il reçut tout cela comme une invitation à un grand voyage – celui que l’on fait d’abord jusqu’au bout de soi… « Toute rencontre forfuite est un rendez-vous » disait Jorge Luis Borges (1899-1986).

 

La meilleure façon de marcher ?

 

Les tous premiers tangueros étaient-ils, à la fin du XIXe siècle, des couples d’hommes et de déracinés, d’immigrés célibataires échoués dans les ports et faubourgs de Buenos Aires et dansant leur solitude en mélangeant leurs mémoires européennes avec les sons du cru? Graduellement, le tango passe des bouges improbables aux élégances des salons et des casinos, devenant une musique à la fois savante et populaire exhalant le malheur délicieux de souffrir et ressassant des thématiques obsessionnelles : l’exil, la séparation, le temps qui passe, la solitude, l’inguérissable blessure de vivre, la mère, l’amour de Buenos Aires voire l’alcool…

Serait-ce là une « expression plurielle que l’on ne saurait réduire à la danse » ? Comme l’écrivait le même Borges, de « diablerie orgiaque, il est devenu une façon de marcher » – sur les rives du Rio de la Plata comme du Rhin ou de la Seine…

Juste marcher ? Juste un homme et une femme qui marchent ensemble le temps d’une « danse enlacée » – ou de plusieurs ? C’est tout un art – et un savoir fondateur qui se cultive sur un pas de deux pour construire le corps dansant, comme le souligne Christophe Apprill :  « Si le tango s’organise finalement autour d’une simple marche en face à face, certains danseurs aiment préciser qu’ « il faut dix ans pour apprendre à marcher ». Dans cette marche se loge en effet une partie de l’accordage des tonicités nécessaire pour réaliser les figures les plus complexes. Afin d’avoir accès aux multiples façons de marcher (emboîtée/déboîtée, marche simple/marche croisée), un pas de base codifié s’est imposé : la salida permet de « s’échapper » en ouvrant dans la marche des brèches où vont se développer des figures : giro (tour), mordida, cunita, barrida, saccada, voleo, gancho, colgada, volcada… La liste n’est pas si longue ; en revanche, leur agencement avec une manière d’entrer et de sortir ouvre un grand nombre de possibilités qui ne s’épanouissent dans l’improvisation qu’à condition que les partenaires aient établi une connexion équilibrée entre leurs tonicités. »

En tango, l’homme et la femme sont tenus de se saisir de leur « rôle », « distribué la plupart du temps selon une logique sexuée » jusqu’à ce que le manque-à-être prenne corps pour la danse – les deux pôles du monde n’en finissent pas de se chercher : la femme est « sensiblement plus à l’écoute tandis que l’homme est davantage sollicité pour initier des prises de direction et d’espace »…

Ainsi, c’est dans ce « va-et-vient dialogique où la proposition et l’écoute alternent qu’un accordage – seul garant d’une qualité de danse – devient possible » – et c’est ainsi que l’on entre dans une poésie dansée, par la grâce d’une subtile « télépathie corporelle » qui requiert volontiers des dispositions divinatoires…

S’agissant de la poésie, René Char (1907-1988) écrivait : « Les mots qui vont surgir savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux »… En tango aussi, la partenaire décrypte d’avance les « ordres » de son « cavalier », bien avant qu’il ne sache lui-même quelle « position » il va « imposer » dans ce vertige de l’absolue incertitude. Serait-ce là juste le partage d’un manque-à-être originel se mettant en évi-danse comme on se met en lumière ?

 

La musique du monde avant le tango

 

Mais voilà, « le tango serait trop simple s’il suffisait de s’accorder en maniant des éléments de vocabulaire, une technique et une posture »… L’équilibre est bien délicat à trouver dans la maîtrise d’une discipline corporelle qui a ses règles,  ses techniques et ses savoir-faire …

Après être entré dans le mouvement, « les pratiquants sont confrontés à une exigence esthétique et sensorielle : comment être en musique ? »

Car « apprendre à danser et entrer dans la danse tango suppose l’adhésion à un impératif, mais représente également un idéal : danser en musique est une exigence constitutive de l’expérience banale du danseur de bal »… L’humain, ça s’institue à travers ce qui s’articule…

On l’aura compris, « la connaissance de la structure des tangos rend de précieux services pour l’interpréter en dansant » – et maintenir cette séduction joueuse qui jamais ne froisse l’implacable élégance du tango…

« Aujourd’hui, tu vas entrer dans mon passé » promettait le poète Enrique Cadicamo (1900-1999) en un vers résumant sans doute l’esprit du tango entre nostalgie, présence à soi et à l’autre sur l’arête de l’instant ainsi que projection vers un avenir aux cages grandes ouvertes d’où s’échapperaient tant d’oiseaux tristes et d’âmes en devenir appelées à se dire l’Univers…

Christophe Apprill, Les audaces du tango – Petites variations sur la danse et la sensualité, Transboréal, collection « Petite philosophie du voyage », 96 p., 8 €

 

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Une avocate alsacienne livre un guide de « l’éco-développement personnel durable » et met sa belle énergie tant articulatoire que persuasive au service d’une saine philosophie de l’agir : « Prendre soin de soi pour prendre soin de la planète ». Avec elle, « l’écologie » ne se laisse pas dénaturer en éco-tartufferie « punitive » mais se vit en mode jubilatoire…

 

Flora Hebrige (c’est le quasi anagramme de son  nom d’état-civil) est une guerrière des temps postmodernes, toute en douceur et persuasion, qui pense loin donc « global » sans se priver d’agir « local », sur son terrain de vie alsacien, au plus près et au plus fort de cette indicible trépidation qui scande notre aventure vitale, du berceau au tombeau.

Avocate au barreau de Colmar exerçant depuis 2004, elle œuvre dans le domaine du droit immobilier et ne se prive pas davantage de défendre des causes qui ne sont perdues que lorsqu’on les déserte. La première d’entre elles est celle de la santé publique : ne s’agit-il pas d’habiter notre demeure terrestre de la façon la plus saine et la plus poétique possible afin de lui faire honneur?

Youtubeuse très suivie, elle a mis en ligne sur sa chaîne « écolo-thérapie » une vidéo sur les « Gilets jaunes », intitulée « Merci pour le positif » où elle décrypte le choix de la diffusion d’images de violence par les médias : « Il ne faut pas se laisser diviser sur des manipulations, mais se retrouver sur ce qui nous relie et voir le positif à l’oeuvre. Il y a de plus en plus de tension autour de cette notion d’écologie alors qu’elle nous devrait nous fédérer : nous sommes bel et bien embarqués sur le même bateau. Le conflit vient toujours d’un manque d’information et de savoir véritables… »

Et si chacun répétait son rôle positif jusqu’à ce que se créent les comportements adaptés et les situations désirées ?

 

Linky, le compteur « intelligent » qui fait chanter…

 

Alors que se propage dans tout l’Hexagone l’onde de choc suscitée par l’installation à marche forcée (30 000 poses par jour) du compteur Linky dit « intelligent » depuis la loi dite de « transition énergétique » du 18 août 2015 (l’expression fait fureur depuis – et voir jaune fluo, jusqu’à enfler une vague de refus de la couleur dudit compteur « communicant »…), elle fait une vidéo intitulée « Enedis me rassure ». Elle-même avait subi l’installation dudit compteur dans des conditions pour le moins malignes, en dépit de son refus dûment notifié :

« J’avais écrit deux lettres recommandées avec accusé de réception à l’opérateur ex-ERDF rebaptisé Enedis pour leur signifier mon refus de me faire installer ce compteur « communicant » et radiatif  à obsolescence programmée alors que mon bon vieux compteur électrique, installé à l’extérieur de ma maison, fonctionnait très bien et sans effets « potentiellement cancérigènes » : il avait été conçu pour durer soixante ans au moins sans nécessiter l’érection d’une armée d’antennes-relais supplémentaires… Bien sûr, j’ai invoqué le problème de l’électro-sensibilité, qui se répand comme une épidémie, proportionnellement à la pose de ces compteurs, d’antennes-relais et à la prolifération d’objets connectés. En guise de réponse, j’ai reçu deux lettres stéréotypées disant en substance : « Rassurez-vous, nous  sommes assurés »… La filiale d’EDF m’avait donné une période approximative d’installation par un sous-traitant désigné comme « société partenaire » (Agiscom) :  j’ai donc pris mes dispositions pour me libérer afin de confirmer de vive voix aux installateurs mon refus déjà notifié par voie épistolaire. Seulement, ils n’étaient pas venus pendant la semaine prévue, mais  en notre absence, au mépris du refus déjà signifié. »

En réponse à ce mépris cavalièrement manifesté par un opérateur oublieux de ceux qui le font vivre (et qu’il est censé « servir »…), elle a poussé la chansonnette et mis en ligne une vidéo « virale » narrant cette mésaventure, « Enedis me fait chanter », suivie par plus de 2500 « followers » à ce jour. Leur nombre pourrait bien croître à mesure que s’étend la fronde suscitée par la si invasive avancée du compteur « intelligent » dans des foyers guère demandeurs de cette « modernisation » imposée par d’autres intérêts que celui du consommateur comme de l’ayant-droit à une vie digne, saine et décente… Et la vague jaune du mécontentement pourrait bien converger avec une autre, plus audible encore, en un océan de fureur et de couleurs qui emporte les digues d’une lobbycratie en folie – ainsi rêvent les idéalistes pour qui « un autre monde est possible »…

 

Le chant du monde

 

Chacun cherche sa voie et trouve sa voix, se découvrant parfois en corps à cordes, vibrant et accordant ses résonances avec l’univers qui lui parle. Ainsi Flora interprète à sa manière la partition diffuse dans l’univers comme la plainte des sans-voix ou des sans-dents : « J’aurais aimé un métier en rapport avec la nature et les animaux. Je me sens bien en forêt et quand je chante, mais je n’ai pas trouvé de métier qui convienne dans ces domaines. Alors, en attendant de telles opportunités, j’ai fait des études de droit car je ne supporte pas l’injustice. Et je chante depuis l’âge de quatorze ans. J’ai chanté dix années au sein du chœur de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg avec le plus charmant des ténors, Patrick Labiche, qui m’a recommandée à mon professeur de chant, Louis Bronner. »

Quand il y a une vocation, il y a une voix – ainsi Flora donne la sienne aux causes qui l’appellent, prenant sa part de colibri de la plainte du monde et faisant entendre entre les notes toute la musique de ce qui pourrait être…

En 2013, elle fonde avec son mari Frédéric le groupe musical Spica (www.spica-art.com) : « Nous l’avons baptisé du nom de l’étoile double de la constellation de la Vierge. »

Un premier album a suivi, baptisé Eden – une musique d’inspiration celtique, avec des chants traditionnels irlandais et anglais et la Terre comme source d’inspiration. Chacun n’a-t-il pas son instrument de musique dans la gorge ? « Maître Hebrige » en fait aussi un instrument de justice et de pédagogie innovante. On imagine aisément la justice donnant de la voix en instance de préservation de la planète…

Elle publie un premier roman auto-édité par crowdfunding, Le Rêve et la balance, narrant les aventures d’une jeune avocate idéaliste … Et enfin ce guide pratique, agrémenté de photos de chats, pour aider à honorer la vie comme un miracle à préserver, en bonne intelligence avec l’esprit de l’univers :

« Ce livre m’a été inspiré en créant moi-même mes produits de soin et d’entretien, à base de bicarbonate de soude, de vinaigre blanc et d’huiles essentielles. Je donne des ateliers et des conférences intitulés « Eco-Logique » pour apprendre aux gens à ne pas se contenter de passer des « produits tout faits » aux « recettes toutes faites ». La notion de bon sens y est très appréciée. Il s’agit de changer nos habitudes de consommation vers plus de simplicité, de liberté et de qualité en travaillant sur nos croyances, en conscience et réflexion. L’insatisfaction est le moteur  de l’action. Elle nous fait changer d’habitudes. Nous sommes conditionnés par nos croyances et il est si difficile de nous informer quand nous sommes justement abreuvés d’informations.  Le doute nous aide à être dans une démarche d’ouverture. »

Alors, « l’écologie punitive » et férocement taxatoire sert-elle vraiment la cause qu’elle prétend défendre ou en trahit-elle les enjeux vitaux au profit d’intérêts plus inavouables? Pas question de se résigner à une planète vitrifiée en non-lieu où les causes perdues seraient retournées à leurs promesses trahies après la destruction de toute intelligence collective : « Il n’y a pas de culpabilité à avoir ni d’effort démesuré à faire quand on entre dans un cadre de vie et d’écologie véritables. Il s’agit de faire des choix de vie en conscience en restant dans la bienveillance. Quand on prend vraiment soin de soi, on rejoint la défense de l’environnement et on prend soin de la planète. »

Celle qui aime chanter, écrire et plaider cite la fable du Loup d’amour : « Nous avons deux loups en nous, un vorace plein de haine et un autre empli d’amour. Le loup qui gagne, c’est celui que tu nourris…»

Société fracturée cherche dirigeants bienveillants… Dans l’ordre admis des choses, la personne humaine et le monde à (sur)exploiter, ça fait deux. Dans un ordre de bienveillance, ça peut faire trois : l’humain, le monde et une conscience, bien plus vaste, qui s’émerveillerait d’être là, en harmonie avec son écosystème planétaire, et oeuvrerait  à s’en montrer digne, comme la petite note bleue et allègre d’un chant universel…

 

Epilogue disjoncté

 

Mais dans les mauvais comptes d’Enedis, une fausse note s’est invitée au foyer de Me Flora :  peu de temps après la pose « frauduleuse » du compteur « intelligent » dont elle ne voulait pas et à deux jours de Noël, elle se faisait cambrioler… Ce sont là des « choses qui arrivent » dans le monde survolté de Linky où des gadgets se mettent en branle à quatre heures du matin et où des maisons partent en fumée. Quand elles ne sont pas « visitées » avant…

Dès la pose des premiers Linky, des hackers avaient démontré comment ils avaient piraté l’un de ces compteurs si « intelligents »… Pour sa part, la CNIL avait démontré que Linky s’avère un « mouchard » dans les deux sens : par la captation de ses flux, « on » peut savoir avec précision si le logement ainsi équipé est  vide ou occupé, combien de personnes y sont présentes et même ce qu’elles sont en train d’y faire…   On imagine sans peine le parti que des bandes organisées ou des « officines » en tous genres pourraient en tirer : « Big Brother en a rêvé, Linky l’a fait »… On imagine sans peine l’épidémie de maladies des ondes, de cancers et de cambriolages à venir dans le pire des mondes possible…

Combien de nos concitoyens prendront à l’insu de leur plein gré le risque de vivre en bonne « intelligence » avec ce monde-là, si frénétiquement « communicant » et si dangereusement « intelligent »?

 

Le Phénix disjoncté…

 

Flora Hebrige, Ecolo-thérapie – Prendre soin de soi, en prenant soin de la Planète, sans prise de tête, ça va de soi !,

I.D. l’Edition, 88 p., 14 €

 

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Les « sujets humains » redoutent le « silence glacé des espaces infinis » tout comme le mutisme de leur monde marchandisé à outrance et verrouillé par un totalitarisme marchand exacerbé. Le philosophe Harmut Rosa leur propose un remède à cette relation « muette » avec l’univers en jetant les bases d’une sociologie de la « vie bonne ». Et s’il suffisait d’ « entrer en résonance » ?

 

Tout va de plus en plus vite dans nos vies et le temps nous file entre les doigts avec cette accélération des rythmes de la vie. Nos repères s’effondrent à l’heure de la globalisation, plus rien n’est stable,  et le temps nous est plus que jamais compté : non seulement il fuit comme au travers d’une passoire mais il  nous fuit derrière nos barreaux invisibles de prisonniers de l’immédiat, piégés dans une implacable  contrainte d’accroissement et d’innovation sans but ni fin. Cette logique d’accélération qui a pris les commandes d’un train fou entraîne pour le moins une aliénation ainsi qu’une « relation déréglée » au monde…

Après avoir analysé cette frénésie (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna, propose d’y remédier en développant un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion de « résonance » – une métaphore musicale pour désigner un mode relationnel  : « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde. »

D’évidence, « le sujet » et le monde n’existent pas séparément, ainsi que le rappelle le philosophe : « ils se constituent l’un l’autre dans et par leur interrelation ». La qualité de notre vie découle de la qualité de notre relation au monde – et de notre capacité de résonance.

 

La capacité de résonance

 

Cette qualité d’appropriation du monde passe d’abord par l’évitement des expériences d’aliénation plutôt que par le ralentissement ou la décélération. Ces dernières ne pourraient-elles pas faire imploser un système qui ne trouve plus sa stabilité que dans sa dynamique, c’est-à-dire dans « l’augmentation nécessaire de son énergie cinétique » pour se conserver ? Nos vies seraient-elles meilleures si notre quotidien ralentissait ? Si ambulances, corbillards, camions de pompiers, connexions et taxis allaient moins vite ?  Epicure ne faisait-il pas déjà de l’évitement de la souffrance le premier commandement  de sa morale ?

Le terme de  « résonance » désigne une relation au monde qui n’est pas aliénée : elle se produit lorsque les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… L’amour comme l’expérience esthétique ou la musique permettent à des « sujets humains d’être chez soi dans l’Autre » et de « nouer une pure relation de résonance »….

Un « autre type d’être-dans-le-monde est possible » : l’homme n’est-il pas un « être capable de résonance » ? N’est-ce pas cette capacité de résonance qui a assuré son développement comme animal social ? Les communautés sociales ne sont-elles pas des « communautés de résonance parce qu’elles habitent les mêmes espaces de résonance » en tant que « communautés de narration disposant d’un répertoire d’histoire commun » ?

Si nous aspirons tous à la rassurante fiction d’un « monde qui nous porte, nous nourrisse, nous réchauffe et nous soit accueillant »,  suffirait-il de mettre de la « résonance » dans nos vies comme la réclame d’antan invitait à mettre un tigre dans son moteur ?

Si une « vie réussie se laisse proprement définir comme un rapport résonant au monde », le philosophe et le sociologue s’aventurent sur d’autres terres : n’y aurait-il pas risque de captation par le business du « développement personnel » ? La « société moderne tardive » n’a-t-elle pas « fortement tendance » à « réifier la résonance en transformant les capacités d’empathie et d’enthousiasme en ressources productives et le désir de résonance en désir d’objet commercialisable » ?

 

La « catastrophe de résonance »…

 

Notre hypermodernité capitaliste, axée sur la compétition et l’accroissement, tient la nature comme une ressource à surexploiter : elle lui dénie la qualité de « sphère de résonance ».  De même, elle instille la peur, ce « tueur de résonance » qui empêche le sujet de s’ouvrir et de vibrer, entravant son élan vital vers le monde…

De surcroît, toutes nos relations au monde passent par le filtre numérisé des écrans dans un espace social dont les rapports sont pétrifiés et réifiés. La logique d’accélération et d’accroissement est aux commandes d’une sphère digitale qui n’offre qu’un ersatz d’axe de résonance sur un mode addictif, générateur d’aliénation. Si l’interconnexion des gadgets électroniques accélère l’accès « au savoir et aux personnes », les usagers desdits gadgets ont de plus en plus l’impression que le monde ainsi mis en réseau leur échappe… Les individus se vivent comme aliénés et piégés, face à une machine techno-économique infernale tournant à son seul profit, dans des rapports économiques et politiques ne tolérant pas d’alternatives : « Le monde sociopolitique ne répond plus : il dicte ses directives structurelles et ses lignes d’action sous la forme de contraintes objectives qu’incarnent les politiques du TINA ou du « ça suffit ». De tels rapports tendent à produire leur propre chambre d’écho sous la forme d’ondes de résonance vides. »

Une « résonance d’indignation » en retour semble s’amplifier en vague de refus fluorescente dans une société fracturée et de plus en plus éloignée de ceux qui la font tourner…

Le philosophe propose de « remodeler notre cartographie cognitive et évaluative », de modifier notre relation individuelle et collective au monde  par un « critère de recherche et d’évaluation de la qualité de vie autre que celui de l’accroissement ». Pour lui, « l’expérience résonante se conçoit comme une triade, un accord de trois notes où convergent momentanément  des mouvements du corps, de l’esprit et du monde dont il est fait l’expérience ».

Si une « vie bonne » est une vie riche en expériences de résonance et dotée d’ « axes de résonance », il resterait à s’y stabiliser. Harmut Rosa distingue trois « axes de résonance » : un axe horizontal (les relations sociales, amicales, amoureuses voire les expériences politiques), un axe vertical (les relations transcendantes avec un idéal ou un absolu, l’art la religion ou la nature) et un axe diagonal (les relations au monde matériel, aux objets et au travail). Une société humaine se fonde sur ces trois dimensions permettant aux individus d’élaborer leurs propres résonances dans les oasis de résonance qu’ils peuvent se ménager…

Mais dans notre « modernité tardive », l’art et la culture ont perdu la fonction d’axe de résonance alors même qu’ils semblent avoir repris « la fonction anciennement dévolue à la religion ».

Certes, les temples de l’art et autres espaces culturels,  « dévolus à des expériences ritualisées de résonance », peuvent susciter l’étincelle d’un rapport esthétique au monde voire « l’intuition furtive d’un être-au-monde résonant ». Mais, dans notre « modernité tardive » ne (re)connaissant que « les relations d’échange fétichisées », ces expériences s’avèrent finalement « simulatrices de résonance ».

 

Un « monde meilleur » est-il possible ?

 

La « généralisation de la mise à disposition marchande » se heurte fatalement aux limites de cette logique d’accélération de la « valorisation du capital » – des « limites à la fois psychiques, politiques et planétaires ».

Les politiques dites « néolibérales » menées actuellement pour « activer » davantage jeunes et vieux, chômeurs et handicapés sommés d’augmenter leur « capacité compétitive » calcine toute perspective d’avenir commun dans un système qui ignore la marche arrière tout comme la « crise d’épuisement » suscitée par ce « jeu de l’accroissement » : « Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu’ils étendent leur accès instrumental à celui-ci. Leur efficacité personnelle n’est pas vécue comme un moyen d’accéder au monde sur le mode d’une sensibilité résonante, mais comme une domination réifiante. »

La « modernité littéraire », de La Nausée (1938) de Sartre à Sérotonine de Houellebecq, ne révèlerait-elle pas ce « trouble de la relation au monde » ? Le  « système capitaliste » résulterait-il d’un « rapport faux au monde »?

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous parlerait. Comme elle multiplie les injonctions contradictoires à des « producteurs » pris au piège d’une « société de concurrence effrénée ». Leur vie est devenue objet de contrôle permanent – et leurs données personnelles exploitables à merci. Ce qui complique pour le moins le surgissement de « véritables expériences de résonance »… Surtout chez les « inutiles » de cette société d’accroissement… L’instauration d’un revenu d’existence contribuerait-il à la « pacification de l’existence » ? Permettrait-elle d’extraire des « relations de résonance horizontales, diagonales voire verticales des zones marchandisées » et de réorienter les « énergies motivationnelles »?

Le livre de Harmut Rosa laisse entrevoir « la possibilité d’une autre relation au monde » et d’y œuvrer en cessant de « disposer d’autrui » : s’il suffisait de prendre le temps de l’entendre et de lui répondre ? Encore une « révolution » qui commencerait par soi ?

Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 540 p., 28 €

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Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

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Les propriétés de la mécanique quantique annoncent des applications techniques « révolutionnaires » dont la création d’ordinateurs au potentiel vertigineux…

 

« L’intuition quantique » expliquera-t-elle le monde ? La « subtilité de l’indétermination quantique » nous en donnera-t-elle la maîtrise ?

Depuis l’invention du télégraphe de Chiappe (1791), l’espèce émergente de l’homo quanticus du XXIe siècle est mitraillée de myriades d’informations lui parvenant à la vitesse de la lumière par le canal de micromachines, « héritiers en ligne directe de cette part de la physique que l’on a appelée « mécanique quantique »…

Jusqu’alors domaine réservé des chercheurs et théoriciens, la « physique quantique », qui règne sur le monde des atomes et particules pour explorer les constituants ultimes de l’univers, investit un monde technologique et industriel ultraconcurrentiel.

De quoi s’agit-il ? Le mot « quantum » désigne la plus petite unité qui puisse être assimilée à une particule. Au début du XXe siècle, Einstein et Max Planck avaient démontré la nature quantique de la lumière, à la fois onde et particule. Ainsi, un photon est un quantum de lumière car il ne peut être divisé en de plus infimes particules. A quel « endroit » les photons se transforment-ils en ondes lumineuses ? Les conclusions de la physique quantique seraient de nature à susciter nombre d’interrogations quant aux rapports du corps et de l’esprit : à quel point précis la pensée se transforme-t-elle en particules et dicte-t-elle sa réalité au corps ? L’étude de guérisons dites « miraculeuses » permettrait à la médecine de faire un… saut de conscience quantique dans la connaissance du « corps pensant » de l’homme… Notre organisme n’est-il pas tout à la fois immuable et en perpétuelle transformation ?

 

La seconde « révolution quantique »

 

En 1984, le journaliste Sven Ortoli et l’ingénieur Jean-Pierre Pharabod chantaient le corps quantique avec Le Cantique des quantiques qui reçut un fort bon accueil (85 000 exemplaires vendus et une demi douzaine de traductions). Depuis, la « seconde révolution quantique » promet une puissance de calcul prodigieusement démultipliée par l’ordinateur quantique… d’ici quelques décennies tout de même…

La théorie des quanta des années 60 a ouvert a voie à des applications techniques « révolutionnaires » – ainsi en matière de cryptographie grâce aux étranges propriétés des particules : à la plus grande surprise des équipes de recherche du monde entier, la Chine propulsée « laboratoire du monde » a réalisé la première vidéo-conférence par cryptage quantique entre deux continents… L’ « intelligence artificielle » pourrait bien être la grande gagnante du calcul quantique – et l’humain sommé de s’y adapter…

Pour les deux auteurs, « nous chevauchons deux mondes totalement différents » : « Dans le premier, les horloges font tic tac et messages ou messagers parcourent les chemins à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière. Dans le second, l’espace et le temps semblent ignorés, comme dans le monde d’Alice et de la Reine-Rouge. Univers différents mais mutuellement indispensables (…) Sans doute est-il difficile de concevoir le lien qui pourrait exister entre les particules et nous. Sûrement sommes-nous très loin de comprendre le passage entre les deux mondes. »

L’avenir sera-t-il quantique, ainsi que cela est de plus en plus claironné avec une désarmante assurance ? Indéniablement, une application assurant des télécommunications inviolables confère un avantage stratégique majeur – et devrait susciter d’utiles débats pour penser l’éthique des données.

Plus fondamentalement peut-être, la connaissance de la « mécanique quantique » de l’organisme pourrait bien permettre un accès à cette réalité qui nous constitue, jusqu’à la maîtrise de cette impulsion d’intelligence vitale qui structure l’univers et répare les corps : suffirait-il de trouver la « bonne fréquence » ? La vague et l’océan ne participent-ils pas de la même réalité ? C’est lorsque la vague retombe qu’elle renoue avec sa source dans l’océan… La connaissance d’une « réalité quantique » permettrait-elle d’élargir la conscience vers une vie plus riche ? Nous permettrait-elle de remodeler notre « réalité » hors des limites convenues jusqu’alors puisque l’infini serait à la portée de notre intelligence, artificielle ou non inhumaine ?

Pour l’heure, l’humain est voué à s’accommoder de son enracinement, de sa nature ainsi que de la gravité avant de pouvoir s’en affranchir vers un futur à l’avenir aussi incertain que son « salut »…

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Métaphysique quantique – les nouveaux mystères de l’espace et du temps, La Découverte/Poche, 142 p., 8 €

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