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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

Une avocate alsacienne livre un guide de « l’éco-développement personnel durable » et met sa belle énergie tant articulatoire que persuasive au service d’une saine philosophie de l’agir : « Prendre soin de soi pour prendre soin de la planète ». Avec elle, « l’écologie » ne se laisse pas dénaturer en éco-tartufferie « punitive » mais se vit en mode jubilatoire…

 

Flora Hebrige (c’est le quasi anagramme de son  nom d’état-civil) est une guerrière des temps postmodernes, toute en douceur et persuasion, qui pense loin donc « global » sans se priver d’agir « local », sur son terrain de vie alsacien, au plus près et au plus fort de cette indicible trépidation qui scande notre aventure vitale, du berceau au tombeau.

Avocate au barreau de Colmar exerçant depuis 2004, elle œuvre dans le domaine du droit immobilier et ne se prive pas davantage de défendre des causes qui ne sont perdues que lorsqu’on les déserte. La première d’entre elles est celle de la santé publique : ne s’agit-il pas d’habiter notre demeure terrestre de la façon la plus saine et la plus poétique possible afin de lui faire honneur?

Youtubeuse très suivie, elle a mis en ligne sur sa chaîne « écolo-thérapie » une vidéo sur les « Gilets jaunes », intitulée « Merci pour le positif » où elle décrypte le choix de la diffusion d’images de violence par les médias : « Il ne faut pas se laisser diviser sur des manipulations, mais se retrouver sur ce qui nous relie et voir le positif à l’oeuvre. Il y a de plus en plus de tension autour de cette notion d’écologie alors qu’elle nous devrait nous fédérer : nous sommes bel et bien embarqués sur le même bateau. Le conflit vient toujours d’un manque d’information et de savoir véritables… »

Et si chacun répétait son rôle positif jusqu’à ce que se créent les comportements adaptés et les situations désirées ?

 

Linky, le compteur « intelligent » qui fait chanter…

 

Alors que se propage dans tout l’Hexagone l’onde de choc suscitée par l’installation à marche forcée (30 000 poses par jour) du compteur Linky dit « intelligent » depuis la loi dite de « transition énergétique » du 18 août 2015 (l’expression fait fureur depuis – et voir jaune fluo, jusqu’à enfler une vague de refus de la couleur dudit compteur « communicant »…), elle fait une vidéo intitulée « Enedis me rassure ». Elle-même avait subi l’installation dudit compteur dans des conditions pour le moins malignes, en dépit de son refus dûment notifié :

« J’avais écrit deux lettres recommandées avec accusé de réception à l’opérateur ex-ERDF rebaptisé Enedis pour leur signifier mon refus de me faire installer ce compteur « communicant » et radiatif  à obsolescence programmée alors que mon bon vieux compteur électrique, installé à l’extérieur de ma maison, fonctionnait très bien et sans effets « potentiellement cancérigènes » : il avait été conçu pour durer soixante ans au moins sans nécessiter l’érection d’une armée d’antennes-relais supplémentaires… Bien sûr, j’ai invoqué le problème de l’électro-sensibilité, qui se répand comme une épidémie, proportionnellement à la pose de ces compteurs, d’antennes-relais et à la prolifération d’objets connectés. En guise de réponse, j’ai reçu deux lettres stéréotypées disant en substance : « Rassurez-vous, nous  sommes assurés »… La filiale d’EDF m’avait donné une période approximative d’installation par un sous-traitant désigné comme « société partenaire » (Agiscom) :  j’ai donc pris mes dispositions pour me libérer afin de confirmer de vive voix aux installateurs mon refus déjà notifié par voie épistolaire. Seulement, ils n’étaient pas venus pendant la semaine prévue, mais  en notre absence, au mépris du refus déjà signifié. »

En réponse à ce mépris cavalièrement manifesté par un opérateur oublieux de ceux qui le font vivre (et qu’il est censé « servir »…), elle a poussé la chansonnette et mis en ligne une vidéo « virale » narrant cette mésaventure, « Enedis me fait chanter », suivie par plus de 2500 « followers » à ce jour. Leur nombre pourrait bien croître à mesure que s’étend la fronde suscitée par la si invasive avancée du compteur « intelligent » dans des foyers guère demandeurs de cette « modernisation » imposée par d’autres intérêts que celui du consommateur comme de l’ayant-droit à une vie digne, saine et décente… Et la vague jaune du mécontentement pourrait bien converger avec une autre, plus audible encore, en un océan de fureur et de couleurs qui emporte les digues d’une lobbycratie en folie – ainsi rêvent les idéalistes pour qui « un autre monde est possible »…

 

Le chant du monde

 

Chacun cherche sa voie et trouve sa voix, se découvrant parfois en corps à cordes, vibrant et accordant ses résonances avec l’univers qui lui parle. Ainsi Flora interprète à sa manière la partition diffuse dans l’univers comme la plainte des sans-voix ou des sans-dents : « J’aurais aimé un métier en rapport avec la nature et les animaux. Je me sens bien en forêt et quand je chante, mais je n’ai pas trouvé de métier qui convienne dans ces domaines. Alors, en attendant de telles opportunités, j’ai fait des études de droit car je ne supporte pas l’injustice. Et je chante depuis l’âge de quatorze ans. J’ai chanté dix années au sein du chœur de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg avec le plus charmant des ténors, Patrick Labiche, qui m’a recommandée à mon professeur de chant, Louis Bronner. »

Quand il y a une vocation, il y a une voix – ainsi Flora donne la sienne aux causes qui l’appellent, prenant sa part de colibri de la plainte du monde et faisant entendre entre les notes toute la musique de ce qui pourrait être…

En 2013, elle fonde avec son mari Frédéric le groupe musical Spica (www.spica-art.com) : « Nous l’avons baptisé du nom de l’étoile double de la constellation de la Vierge. »

Un premier album a suivi, baptisé Eden – une musique d’inspiration celtique, avec des chants traditionnels irlandais et anglais et la Terre comme source d’inspiration. Chacun n’a-t-il pas son instrument de musique dans la gorge ? « Maître Hebrige » en fait aussi un instrument de justice et de pédagogie innovante. On imagine aisément la justice donnant de la voix en instance de préservation de la planète…

Elle publie un premier roman auto-édité par crowdfunding, Le Rêve et la balance, narrant les aventures d’une jeune avocate idéaliste … Et enfin ce guide pratique, agrémenté de photos de chats, pour aider à honorer la vie comme un miracle à préserver, en bonne intelligence avec l’esprit de l’univers :

« Ce livre m’a été inspiré en créant moi-même mes produits de soin et d’entretien, à base de bicarbonate de soude, de vinaigre blanc et d’huiles essentielles. Je donne des ateliers et des conférences intitulés « Eco-Logique » pour apprendre aux gens à ne pas se contenter de passer des « produits tout faits » aux « recettes toutes faites ». La notion de bon sens y est très appréciée. Il s’agit de changer nos habitudes de consommation vers plus de simplicité, de liberté et de qualité en travaillant sur nos croyances, en conscience et réflexion. L’insatisfaction est le moteur  de l’action. Elle nous fait changer d’habitudes. Nous sommes conditionnés par nos croyances et il est si difficile de nous informer quand nous sommes justement abreuvés d’informations.  Le doute nous aide à être dans une démarche d’ouverture. »

Alors, « l’écologie punitive » et férocement taxatoire sert-elle vraiment la cause qu’elle prétend défendre ou en trahit-elle les enjeux vitaux au profit d’intérêts plus inavouables? Pas question de se résigner à une planète vitrifiée en non-lieu où les causes perdues seraient retournées à leurs promesses trahies après la destruction de toute intelligence collective : « Il n’y a pas de culpabilité à avoir ni d’effort démesuré à faire quand on entre dans un cadre de vie et d’écologie véritables. Il s’agit de faire des choix de vie en conscience en restant dans la bienveillance. Quand on prend vraiment soin de soi, on rejoint la défense de l’environnement et on prend soin de la planète. »

Celle qui aime chanter, écrire et plaider cite la fable du Loup d’amour : « Nous avons deux loups en nous, un vorace plein de haine et un autre empli d’amour. Le loup qui gagne, c’est celui que tu nourris…»

Société fracturée cherche dirigeants bienveillants… Dans l’ordre admis des choses, la personne humaine et le monde à (sur)exploiter, ça fait deux. Dans un ordre de bienveillance, ça peut faire trois : l’humain, le monde et une conscience, bien plus vaste, qui s’émerveillerait d’être là, en harmonie avec son écosystème planétaire, et oeuvrerait  à s’en montrer digne, comme la petite note bleue et allègre d’un chant universel…

 

Epilogue disjoncté

 

Mais dans les mauvais comptes d’Enedis, une fausse note s’est invitée au foyer de Me Flora :  peu de temps après la pose « frauduleuse » du compteur « intelligent » dont elle ne voulait pas et à deux jours de Noël, elle se faisait cambrioler… Ce sont là des « choses qui arrivent » dans le monde survolté de Linky où des gadgets se mettent en branle à quatre heures du matin et où des maisons partent en fumée. Quand elles ne sont pas « visitées » avant…

Dès la pose des premiers Linky, des hackers avaient démontré comment ils avaient piraté l’un de ces compteurs si « intelligents »… Pour sa part, la CNIL avait démontré que Linky s’avère un « mouchard » dans les deux sens : par la captation de ses flux, « on » peut savoir avec précision si le logement ainsi équipé est  vide ou occupé, combien de personnes y sont présentes et même ce qu’elles sont en train d’y faire…   On imagine sans peine le parti que des bandes organisées ou des « officines » en tous genres pourraient en tirer : « Big Brother en a rêvé, Linky l’a fait »… On imagine sans peine l’épidémie de maladies des ondes, de cancers et de cambriolages à venir dans le pire des mondes possible…

Combien de nos concitoyens prendront à l’insu de leur plein gré le risque de vivre en bonne « intelligence » avec ce monde-là, si frénétiquement « communicant » et si dangereusement « intelligent »?

 

Le Phénix disjoncté…

 

Flora Hebrige, Ecolo-thérapie – Prendre soin de soi, en prenant soin de la Planète, sans prise de tête, ça va de soi !,

I.D. l’Edition, 88 p., 14 €

 

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Les « sujets humains » redoutent le « silence glacé des espaces infinis » tout comme le mutisme de leur monde marchandisé à outrance et verrouillé par un totalitarisme marchand exacerbé. Le philosophe Harmut Rosa leur propose un remède à cette relation « muette » avec l’univers en jetant les bases d’une sociologie de la « vie bonne ». Et s’il suffisait d’ « entrer en résonance » ?

 

Tout va de plus en plus vite dans nos vies et le temps nous file entre les doigts avec cette accélération des rythmes de la vie. Nos repères s’effondrent à l’heure de la globalisation, plus rien n’est stable,  et le temps nous est plus que jamais compté : non seulement il fuit comme au travers d’une passoire mais il  nous fuit derrière nos barreaux invisibles de prisonniers de l’immédiat, piégés dans une implacable  contrainte d’accroissement et d’innovation sans but ni fin. Cette logique d’accélération qui a pris les commandes d’un train fou entraîne pour le moins une aliénation ainsi qu’une « relation déréglée » au monde…

Après avoir analysé cette frénésie (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna, propose d’y remédier en développant un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion de « résonance » – une métaphore musicale pour désigner un mode relationnel  : « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde. »

D’évidence, « le sujet » et le monde n’existent pas séparément, ainsi que le rappelle le philosophe : « ils se constituent l’un l’autre dans et par leur interrelation ». La qualité de notre vie découle de la qualité de notre relation au monde – et de notre capacité de résonance.

 

La capacité de résonance

 

Cette qualité d’appropriation du monde passe d’abord par l’évitement des expériences d’aliénation plutôt que par le ralentissement ou la décélération. Ces dernières ne pourraient-elles pas faire imploser un système qui ne trouve plus sa stabilité que dans sa dynamique, c’est-à-dire dans « l’augmentation nécessaire de son énergie cinétique » pour se conserver ? Nos vies seraient-elles meilleures si notre quotidien ralentissait ? Si ambulances, corbillards, camions de pompiers, connexions et taxis allaient moins vite ?  Epicure ne faisait-il pas déjà de l’évitement de la souffrance le premier commandement  de sa morale ?

Le terme de  « résonance » désigne une relation au monde qui n’est pas aliénée : elle se produit lorsque les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… L’amour comme l’expérience esthétique ou la musique permettent à des « sujets humains d’être chez soi dans l’Autre » et de « nouer une pure relation de résonance »….

Un « autre type d’être-dans-le-monde est possible » : l’homme n’est-il pas un « être capable de résonance » ? N’est-ce pas cette capacité de résonance qui a assuré son développement comme animal social ? Les communautés sociales ne sont-elles pas des « communautés de résonance parce qu’elles habitent les mêmes espaces de résonance » en tant que « communautés de narration disposant d’un répertoire d’histoire commun » ?

Si nous aspirons tous à la rassurante fiction d’un « monde qui nous porte, nous nourrisse, nous réchauffe et nous soit accueillant »,  suffirait-il de mettre de la « résonance » dans nos vies comme la réclame d’antan invitait à mettre un tigre dans son moteur ?

Si une « vie réussie se laisse proprement définir comme un rapport résonant au monde », le philosophe et le sociologue s’aventurent sur d’autres terres : n’y aurait-il pas risque de captation par le business du « développement personnel » ? La « société moderne tardive » n’a-t-elle pas « fortement tendance » à « réifier la résonance en transformant les capacités d’empathie et d’enthousiasme en ressources productives et le désir de résonance en désir d’objet commercialisable » ?

 

La « catastrophe de résonance »…

 

Notre hypermodernité capitaliste, axée sur la compétition et l’accroissement, tient la nature comme une ressource à surexploiter : elle lui dénie la qualité de « sphère de résonance ».  De même, elle instille la peur, ce « tueur de résonance » qui empêche le sujet de s’ouvrir et de vibrer, entravant son élan vital vers le monde…

De surcroît, toutes nos relations au monde passent par le filtre numérisé des écrans dans un espace social dont les rapports sont pétrifiés et réifiés. La logique d’accélération et d’accroissement est aux commandes d’une sphère digitale qui n’offre qu’un ersatz d’axe de résonance sur un mode addictif, générateur d’aliénation. Si l’interconnexion des gadgets électroniques accélère l’accès « au savoir et aux personnes », les usagers desdits gadgets ont de plus en plus l’impression que le monde ainsi mis en réseau leur échappe… Les individus se vivent comme aliénés et piégés, face à une machine techno-économique infernale tournant à son seul profit, dans des rapports économiques et politiques ne tolérant pas d’alternatives : « Le monde sociopolitique ne répond plus : il dicte ses directives structurelles et ses lignes d’action sous la forme de contraintes objectives qu’incarnent les politiques du TINA ou du « ça suffit ». De tels rapports tendent à produire leur propre chambre d’écho sous la forme d’ondes de résonance vides. »

Une « résonance d’indignation » en retour semble s’amplifier en vague de refus fluorescente dans une société fracturée et de plus en plus éloignée de ceux qui la font tourner…

Le philosophe propose de « remodeler notre cartographie cognitive et évaluative », de modifier notre relation individuelle et collective au monde  par un « critère de recherche et d’évaluation de la qualité de vie autre que celui de l’accroissement ». Pour lui, « l’expérience résonante se conçoit comme une triade, un accord de trois notes où convergent momentanément  des mouvements du corps, de l’esprit et du monde dont il est fait l’expérience ».

Si une « vie bonne » est une vie riche en expériences de résonance et dotée d’ « axes de résonance », il resterait à s’y stabiliser. Harmut Rosa distingue trois « axes de résonance » : un axe horizontal (les relations sociales, amicales, amoureuses voire les expériences politiques), un axe vertical (les relations transcendantes avec un idéal ou un absolu, l’art la religion ou la nature) et un axe diagonal (les relations au monde matériel, aux objets et au travail). Une société humaine se fonde sur ces trois dimensions permettant aux individus d’élaborer leurs propres résonances dans les oasis de résonance qu’ils peuvent se ménager…

Mais dans notre « modernité tardive », l’art et la culture ont perdu la fonction d’axe de résonance alors même qu’ils semblent avoir repris « la fonction anciennement dévolue à la religion ».

Certes, les temples de l’art et autres espaces culturels,  « dévolus à des expériences ritualisées de résonance », peuvent susciter l’étincelle d’un rapport esthétique au monde voire « l’intuition furtive d’un être-au-monde résonant ». Mais, dans notre « modernité tardive » ne (re)connaissant que « les relations d’échange fétichisées », ces expériences s’avèrent finalement « simulatrices de résonance ».

 

Un « monde meilleur » est-il possible ?

 

La « généralisation de la mise à disposition marchande » se heurte fatalement aux limites de cette logique d’accélération de la « valorisation du capital » – des « limites à la fois psychiques, politiques et planétaires ».

Les politiques dites « néolibérales » menées actuellement pour « activer » davantage jeunes et vieux, chômeurs et handicapés sommés d’augmenter leur « capacité compétitive » calcine toute perspective d’avenir commun dans un système qui ignore la marche arrière tout comme la « crise d’épuisement » suscitée par ce « jeu de l’accroissement » : « Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu’ils étendent leur accès instrumental à celui-ci. Leur efficacité personnelle n’est pas vécue comme un moyen d’accéder au monde sur le mode d’une sensibilité résonante, mais comme une domination réifiante. »

La « modernité littéraire », de La Nausée (1938) de Sartre à Sérotonine de Houellebecq, ne révèlerait-elle pas ce « trouble de la relation au monde » ? Le  « système capitaliste » résulterait-il d’un « rapport faux au monde »?

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous parlerait. Comme elle multiplie les injonctions contradictoires à des « producteurs » pris au piège d’une « société de concurrence effrénée ». Leur vie est devenue objet de contrôle permanent – et leurs données personnelles exploitables à merci. Ce qui complique pour le moins le surgissement de « véritables expériences de résonance »… Surtout chez les « inutiles » de cette société d’accroissement… L’instauration d’un revenu d’existence contribuerait-il à la « pacification de l’existence » ? Permettrait-elle d’extraire des « relations de résonance horizontales, diagonales voire verticales des zones marchandisées » et de réorienter les « énergies motivationnelles »?

Le livre de Harmut Rosa laisse entrevoir « la possibilité d’une autre relation au monde » et d’y œuvrer en cessant de « disposer d’autrui » : s’il suffisait de prendre le temps de l’entendre et de lui répondre ? Encore une « révolution » qui commencerait par soi ?

Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 540 p., 28 €

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Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

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Les propriétés de la mécanique quantique annoncent des applications techniques « révolutionnaires » dont la création d’ordinateurs au potentiel vertigineux…

 

« L’intuition quantique » expliquera-t-elle le monde ? La « subtilité de l’indétermination quantique » nous en donnera-t-elle la maîtrise ?

Depuis l’invention du télégraphe de Chiappe (1791), l’espèce émergente de l’homo quanticus du XXIe siècle est mitraillée de myriades d’informations lui parvenant à la vitesse de la lumière par le canal de micromachines, « héritiers en ligne directe de cette part de la physique que l’on a appelée « mécanique quantique »…

Jusqu’alors domaine réservé des chercheurs et théoriciens, la « physique quantique », qui règne sur le monde des atomes et particules pour explorer les constituants ultimes de l’univers, investit un monde technologique et industriel ultraconcurrentiel.

De quoi s’agit-il ? Le mot « quantum » désigne la plus petite unité qui puisse être assimilée à une particule. Au début du XXe siècle, Einstein et Max Planck avaient démontré la nature quantique de la lumière, à la fois onde et particule. Ainsi, un photon est un quantum de lumière car il ne peut être divisé en de plus infimes particules. A quel « endroit » les photons se transforment-ils en ondes lumineuses ? Les conclusions de la physique quantique seraient de nature à susciter nombre d’interrogations quant aux rapports du corps et de l’esprit : à quel point précis la pensée se transforme-t-elle en particules et dicte-t-elle sa réalité au corps ? L’étude de guérisons dites « miraculeuses » permettrait à la médecine de faire un… saut de conscience quantique dans la connaissance du « corps pensant » de l’homme… Notre organisme n’est-il pas tout à la fois immuable et en perpétuelle transformation ?

 

La seconde « révolution quantique »

 

En 1984, le journaliste Sven Ortoli et l’ingénieur Jean-Pierre Pharabod chantaient le corps quantique avec Le Cantique des quantiques qui reçut un fort bon accueil (85 000 exemplaires vendus et une demi douzaine de traductions). Depuis, la « seconde révolution quantique » promet une puissance de calcul prodigieusement démultipliée par l’ordinateur quantique… d’ici quelques décennies tout de même…

La théorie des quanta des années 60 a ouvert a voie à des applications techniques « révolutionnaires » – ainsi en matière de cryptographie grâce aux étranges propriétés des particules : à la plus grande surprise des équipes de recherche du monde entier, la Chine propulsée « laboratoire du monde » a réalisé la première vidéo-conférence par cryptage quantique entre deux continents… L’ « intelligence artificielle » pourrait bien être la grande gagnante du calcul quantique – et l’humain sommé de s’y adapter…

Pour les deux auteurs, « nous chevauchons deux mondes totalement différents » : « Dans le premier, les horloges font tic tac et messages ou messagers parcourent les chemins à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière. Dans le second, l’espace et le temps semblent ignorés, comme dans le monde d’Alice et de la Reine-Rouge. Univers différents mais mutuellement indispensables (…) Sans doute est-il difficile de concevoir le lien qui pourrait exister entre les particules et nous. Sûrement sommes-nous très loin de comprendre le passage entre les deux mondes. »

L’avenir sera-t-il quantique, ainsi que cela est de plus en plus claironné avec une désarmante assurance ? Indéniablement, une application assurant des télécommunications inviolables confère un avantage stratégique majeur – et devrait susciter d’utiles débats pour penser l’éthique des données.

Plus fondamentalement peut-être, la connaissance de la « mécanique quantique » de l’organisme pourrait bien permettre un accès à cette réalité qui nous constitue, jusqu’à la maîtrise de cette impulsion d’intelligence vitale qui structure l’univers et répare les corps : suffirait-il de trouver la « bonne fréquence » ? La vague et l’océan ne participent-ils pas de la même réalité ? C’est lorsque la vague retombe qu’elle renoue avec sa source dans l’océan… La connaissance d’une « réalité quantique » permettrait-elle d’élargir la conscience vers une vie plus riche ? Nous permettrait-elle de remodeler notre « réalité » hors des limites convenues jusqu’alors puisque l’infini serait à la portée de notre intelligence, artificielle ou non inhumaine ?

Pour l’heure, l’humain est voué à s’accommoder de son enracinement, de sa nature ainsi que de la gravité avant de pouvoir s’en affranchir vers un futur à l’avenir aussi incertain que son « salut »…

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Métaphysique quantique – les nouveaux mystères de l’espace et du temps, La Découverte/Poche, 142 p., 8 €

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L’Automobile Club Association (ACA), née en avril 1900, résulte sous sa forme actuelle de la fusion de plus de 20 clubs régionaux.

 

La Belle Epoque est celle d’une cohabitation de plus en plus précaire entre « la plus noble conquête de l’homme », le cheval, et « la plus noble machine de l’homme » : les vapeurs de pétrole des premiers véhicules automobiles en circulation commencent à se mêler à l’odeur du crottin de cheval. En 1900, les avenues de l’Europe se partagent entre attelages hippomobiles et automobilistes. Et ces derniers se partagent entre inconditionnels de la voiture à vapeur, partisans du moteur à explosion et adeptes de l’électromobile…

L’automobilité naissance suscite une nouvelle socialité, avec la constitution de l’Automobile-Club de France en novembre 1895 dans l’hôtel particulier du comte de Dion (1856-1946).

L’ « Automobile Club von Elsass-Lothringen », « association française de défense des automobilistes », est fondé le 8 avril 1900 à Strasbourg. Présidé par le brasseur Max Schutzenberger (domicilié au 13, rue Goethe), il compte parmi ses membres deux « dames-pilotes », Clémence Hirtzlin, « rentière » demeurant Villa Clémencia au 72 de l’Allée de la Robertsau à Strasbourg et la comtesse Sophie Mélanie de Pourtalès (1836-1914). Fort d’une quarantaine de membres, il est domicilié à l’Hôtel de la Maison Rouge (téléphone n°122).

 

L’auto entre dans les mœurs des nations industrielles

 

Le 22 juillet 1900, le Club organise une course sur l’itinéraire Strasbourg-Kehl-Kappel-Rhinau-Strasbourg, remportée par le baron de Turckheim sur sa De Dietrich – à une vitesse de pointe de 59,9 km à l’heure.

Sa première « exposition d’automobiles » dans le jardin du Baechehiesel réunit notamment les automobiles Bergmann, De Dietrich, Benz, Ducommun, Delahaye, Peugeot ou Jeanperrin frères.

En 1902, sous la présidence de Léon Schlumberger (1855-1929), la création d’un bulletin de liaison, Das Automobil, permet d’informer les membres des réglementations les concernant – dont l’obligation d’immatriculer « les voitures sans chevaux ». Les heureux propriétaires d’automobiles se doivent de satisfaire à certaines épreuves attestant de leur maîtrise du véhicule comme de leur intégrité physique – le droit de conduire ne doit pas valoir « permis d’écraser ». Le permis de conduire est introduit en Alsace et l’Automobile-Club fait passer l’épreuve aux candidats et leur délivre le précieux document.

En 1905, le Club publie les premiers panneaux de signalisation routière : l’expansion de l’automobilité doit être accompagnée et régulée.

Après la Grande Guerre, Léon Schlumberger le rebaptise « l’Automobile Club d’Alsace Lorraine » – avant de limiter sa sphère d’influence à l’Alsace : le 8 avril 1921, l’Automobile Club de France reconnaît l’A.C.A. comme la seule association représentative des automobilistes en Alsace, revenue à la France.

Pour répondre à une demande croissante, le nombre de garages croît en Alsace, du garage Renault situé Place de l’Homme de Fer au très réputé « atelier » (en fait une véritable usine) d’Alfred Ungerer (1861-1933) qui assure toutes réparations au 16 rue de la Broque à Strasbourg (1). Le garage Kroelly représente alors Hotchkiss, Panhard et Peugeot dans son « salon de l’auto permanent ».

Le bulletin du Club devenu L’Alsace Automobile relaie volontiers les informations des constructeurs. Ainsi, la 10 CV Mathis a parcouru 30 000 km sur route pendant 30 jours consécutifs en cette année 1925 – ses pièces plombées sont contrôlées chaque jour par le bureau technique de l’Automobile Club de France et l’Automobile Club d’Alsace.

 

 

Automobilisme, vitesse et tourisme

 

 

Le Dr Camille Simonin, professeur agrégé de la Faculté de Médecine de Strasbourg, dépose en 1931 au Congrès de la médecine légale à Paris un rapport sur L’Auto homicide qui attire l’attention sur le nombre grandissant de vies perdues : « Le nombre d’infortunés qui décèdent par la faute de l’automobile s’élève à 72,8 par milliard de voyageurs-kilomètres » – soit 3 000 automobilistes morts par an. »

Dès ses débuts pétaradants, l’automobile est considérée comme un engin de mort – un décret du 31 décembre 1922 institue le code de la Route.

L’A.C.A. est sur tous les fronts : lancement du premier diplôme de « chauffeur méritant », d’une souscription pour la construction d’une nouvelle route Uffholz-Ballon de Guebwiller par le Vieil Armand et de nouvelles commissions, publications d’itinéraires de découverte de l’Alsace puis d’un guide de l’automobiliste alsacien – tout en demeurant le seul club habilité à délivrer les permis de conduire.

Depuis le départ de Léon Schlumberger en 1926, ses présidents se succèdent (MM. Hanhart, Charles de Lapre, Fernand Herrenschmidt) jusqu’à la désignation d’Emile Henry (l’un des dirigeants des Dernières Nouvelles d’Alsace) qui engage en 1939 l’acquisition de son immeuble au 5 de l’Avenue de la Paix. A la veille de la seconde guerre mondiale, l’A.C.A. compte 5000 membres. Au retour des Allemands, son immeuble est réquisitionné – et pillé.

En 1945, le président Paul Ernest Koenig et le directeur Raymond Bongrand relèvent le Club, restaurent son immeuble, font revenir ses membres en leur assurant la reprise des services.

Deux ans plus tard, l’A.C.A. organise le « Circuit automobile international de vitesse de Strasbourg » qui rassemble depuis la place de l’Etoile, sur une boucle de 3 460 km, les plus prestigieux des coureurs de l’époque : Wimille (sur Simca Gordini), Villoresi (sur Maserati), Rosier (sur Talbot), etc.

Depuis ses origines, le Club a assuré l’heureuse synergie entre l’automobilisme et cette autre industrie naissante, le tourisme, en préservant et valorisant les paysages d’une Alsace tour à tour perle du Reich puis de l’Hexagone.

Fortement engagé dans la promotion du tourisme régional, le Club participe, le 30 mai 1953, à l’inauguration de la route du vin à Marlenheim. Deux ans plus tard, il offre à la gendarmerie deux camionnettes pour l’assistance des automobilistes en détresse.

Lorsque Me Louis Bollecker succède, en 1964, au président Koenig, l’A.C.A. compte 31 000 membres. La sécurité des automobilistes est alors en question, suite au succès du livre de Ralph Nader (Ces voitures qui tuent, Flammarion, 1965).

Avec 1 394 539 adhérents au 31 juillet 2018, l’ACA est le premier Automobile Club de France. Son président, Didier Bollecker, rappelle son engagement pour « une mobilité accessible, durable et sûre pour tous » à l’orée d’une « troisième révolution des transports » annoncée avec la « voiture autonome ». Jusqu’alors, l’automobile ne nous a conduit que là où nous voulions aller, comme en un parfait prolongement de notre situation ontologique. Désormais, l’homo mobilis se trouve confronté aux nouveaux défis cristallisés sur une icône automobile qui l’emmène vers un inconnu toujours plus techno et plus « vert » – toujours plus loin…

  • Il s’agit du grand-père du célèbre artiste Tomi Ungerer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le dernier livre du polytechnicien Marc Halévy déterre les racines des « Lumières » et met au jour la part d’ombre d’une idéologie devenue un astre noir dans un univers dont elles nous ont isolé. Autopsie d’un cadavre dans le placard qui continue de dévorer le vivant et de changer les entrailles de la Terre en lignes de crédit…

 

 

Marc Halévy, spécialiste des sciences de la complexité, invite notre espèce invasive et captive entre les murs d’une « Dette » insoutenable à en finir avec ses chimères. Celles d’une « Modernité » s’effritant comme sable, se réclamant des « Lumières », avec ses hiérarchies sociétales en porte-à-faux et désormais en voie de liquidation, dans une société livrée à une hétéronomie dévorante : « la norme, toutes les normes, toutes les lois, toutes les règles sont dans les mains de quelques-uns qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit, en échange des illusions sécuritaires ».

L’« idéal humaniste » nourri de la pensée d’une dizaine de philosophes du XVIIIe siècle, a accouché d’une « inhumanité barbare sous prétexte de tolérance et de compassion ». Car ces « Lumières » ont « instillé, dans la culture et l’idéologie françaises des concepts propres à la pensée anglo-saxonne » qui, aujourd’hui encore, façonnent la vision du monde britannique et américaine ». Mais elles ne « correspondent en rien à notre culture paysanne et hébraïco-héllénique » sur laquelle « on » a greffé un système fondé sur l’économisme, la gabegie et l’idéologisme, avec son cortège de pensées magiques et de statistiques montant jusqu’au ciel des improbabilités – dont il faudra bien faire le deuil…

 

 

De la société de l’argent à la société des talents

 

Le promoteur de la « révolution noétique » rappelle à certaines évidences dont celle de renouer avec le réel en cessant de « se laisser méduser par des pseudo-savoirs » et de se résigner à la « confiscation des autonomies personnelles ».

Car enfin, « au service de quoi l’économie doit-elle être ? ». D’elle-même, en se prétendant « autonome et autoréférentielle » ?

Voilà lancée la « machine infernale de la croissance pour la croissance et, donc, de l’économie pour l’économie » dévoreuse de ressources : « L’argent est le nerf de la guerre militaire, mais ce sont les ressources naturelles qui sont le nerf de la croissance économique. Nous commençons, de nos jours, à la vivre douloureusement. Moins il y a de ressources disponibles par être humain vivant, plus l’appauvrissement individuel et global est assuré. »

Inutile d’attendre un chimérique « miracle technologique » d’une machinerie devenue monstrueuse jusqu’à l’absurde pour stopper l’inéluctable raréfaction des ressources : « pour produire, il faut détruire beaucoup plus que l’on ne produit et, pour produire énormément, il faut tout détruire et finir par crever »…

L’on en déduira sans peine que l’économie doit être considérée comme un moyen et non plus comme une fin en soi, et donc « cesser de n’être qu’au service d’elle-même » – n’en déplaise aux « marchands d’endettement » et autres pourvoyeurs de « grands projets » aussi ruineux qu’inutiles voire nuisibles et écocidaires… D’autant plus que la « contradiction fondamentale entre croissance du PIB et survie de l’humanité » est insoluble : l’humanité n’a d’avenir sur Terre qu’en négociant le virage d’une frugalité sereine et d’une respiritualisation de ses relations avec la nature – hors de toute marchandisation, de tout mercantilisme et de tout réductionnisme mécaniciste d’une prétendue « science économique » réduisant la réalité à de chimériques « indicateurs quantitatifs macro-économiques »…

Alors que « nous quittons à toute vitesse les sociétés de l’argent pour entrer dans les sociétés du talent », il s’agit de se consacrer exclusivement à l’essentiel dans un monde en création perpétuelle : où l’homme trouverait-il de sens à son existence qu’au service de ce qui le dépasse ?

 

Le Réel et l’Idéal

 

Les « Lumières » ont éradiqué la Tradition, qui est une « inscription dans la durée », au nom du Progrès, tuant ainsi « l’âme des peuples au nom de l’universalisme, de l’égalitarisme et de l’humanisme ». Elles ont appelé « justice » ce qui était « l’ordre sociétal organisé selon leurs vues et leurs vœux ». Elles ont remplacé la Loi (« le paradigme réel, la culture mémorielle, la tradition profonde et le savoir-vivre coutumier ») par les lois « au nom de la raison et de l’égalité, d’un humanisme et d’un universalisme artificiels et irréalistes ». La faute au juridisme de Montesquieu ? Au mathématisme jusqu’au suicide de Condorcet ? La faute à Voltaire ou à Rousseau ?

Prétendre fonder « l’homme idéal » formaté pour une « société idéale » n’est-ce pas faire le lit de tous les totalitarismes ? La « religion républicaine » est devenue un « dogme inexorable et incontestable, soutenu, envers et contre tout, avec un absolu déni de réalité, malgré les incontestables échecs de toutes les démagogies et les inéluctables incuries de toutes les bureaucraties, par une bien-pensance stupide et haineuse, aujourd’hui incarnée par les partis politiques, la presse et les médias »…

Le réel, aussi désenchanté et dévitalisé fût-il, ne peut entrer dans le moule étriqué d’un idéal – surtout pas de mathématicité, pas plus qu’on ne saurait décréter une analogie arbitraire entre le fonctionnement mécanique d’un ordinateur et le travail organique du cerveau… Alors, à quoi bon créer un moule parfait alors que la pâte humaine ne l’est pas ? Pourquoi prétendre faire rentrer de force cette pâte tout juste perfectible dans le moule d’une idéologie voire d’une idolâtrie au final mortifères ?

Les penseurs des Lumières ont généré toute une « filiation intellectuelle » qui a choisi la « mathématisation du Réel » mais en omettant « les simplifications, approximations, uniformisations et idéalisations que cette mathématisation suppose et impose »…

Car enfin « réduire la complexité d’un monde à la simplicité d’une équation est un acte esthétique, mais non un acte scientifique ».

Pour réduire voire abolir la distance qui nous sépare de la réalité, Marc Halévy propose de passer d’une économie des prix (celle des comptabilités artificielles) à une économie de la valeur – celle des « utilités réelles » – et de « sortir du monde sociétal et citoyen pour entrer dans le monde communautaire et commensal ». L’homo detritus imbu de sa dispendieuse humanitude peut-il envisager de sortir de sa « prison de verre, de béton et d’acier », de s’arracher à sa « vie artificielle et déconnectée du Grand Tout » pour vivre enfin des vérités essentielles ? Peut-il s’affranchir de son existence factice pour renouer avec sa réalité intérieure ?

Le processus semble enclenché vers une conscience collective – ou du moins vers la transformation des « collectivités mécaniques et sociétaires en collectivités organiques et communautaires ».

Cette évolution sociétale passe par le dépérissement puis la disparition de l’Etat-Loi : « La société civile n’est plus que le sujet de l’Etat qui l’assujettit. L’homme n’existe plus ; il ne reste que le citoyen, qui est censé ne pas ignorer les lois et qui obligé de leur obéir. Et qui est l’Etat ? Outre les politiciens professionnels qui y brillent, il est les fonctionnaires qui y fonctionnent – et qui y fonctionnent pour y pérenniser leur fonctionnement, pour s’auto-reproduire et s’auto-proliférer »…

 

 

« Reprendre sa vie en main »

 

 

Pour Marc Halévy, le monde qui vient est « celui de toutes les intelligences » alors que se précise la guerre entre « société » et « communautés ». Ces intelligences-là se mettront en reliance et au service du devenir du monde sur le mode d’une bienveillante vigilance : « L’homme n’a de valeur et de sens qu’en acceptant et en assumant son destin : faire émerger l’Esprit de la Vie, comme l’algue bleue fit émerger la Vie de la Matière (…) L’homme doit devenir le servant de ce qui le dépasse comme l’abeille, l’iris, la mésange ou le frêne servent l’élan vital qui les habite »…

Marc Halévy voit s’ouvrir une « ère noétique » dont participent, en pionniers, « les Créatifs culturels » éveillés à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers eux : « Il n’y a pas d’objectifs futurs à atteindre ; le chemin de la vie n’a aucune destination ; il n’y a rien à « réussir ». Juste viser l’harmonie permanente, source unique de la joie de vivre. »

Pour accéder à une sagesse collective, il faut au préalable se désintoxiquer d’un état de bêtise collective et d’une « zombification normalisée » en réconciliant l’être et le faire, en dépassant l’antagonisme jusqu’alors envisagé comme seule dynamique sociale – lorsque « l’intériorité de chacun » aura repris le pas sur « l’extériorité de tous qui est, en fait, le monde de personne ».

« Reprendre sa propre vie en main » suppose de « ne plus laisser l’artificialité et la facticité extérieures polluer la vie intérieure », d’en finir avec des « mythes vides », des « idéaux puérils » ou des « mensonges manipulatoires qui n’ont pour but que d’amener le troupeau au sacrifice de lui-même » pour adhérer à un véritable projet commun susceptible de fonder une « communauté de vie » sur un territoire de vie habitable. C’est « renoncer au désir de pouvoir et de domination pour que jaillisse la volonté de puissance et d’accomplissement »…

Alors que s’éteint le soleil agonisant des « Lumières » et d’une « Modernité » qui n’avait de projet qu’elle-même avec sa prétention à s’instituer comme commencement absolu, sa combustion crache encore des nuées ardentes d’illusions, de mirages et de fantômes qui n’en finissent pas de nous aveugler, de nous hanter et de nous diviser comme en une descente sans fond emportant l’urbanité des villes comme la paix des campagnes.

Comme l’écrit Bernard Vergely dans sa préface, « nous avons un congé à donner à l’homme de pouvoir afin d’aller vers l’homme de lumière ». En renouant les fils de savoirs forcément incertains, le livre de Marc Halévy fait aller vers plus de jour, dissipant les ombres et les mystifications d’un monde de fraude et d’inversion. Il donne assez de lumière pour éclairer le cheminement d’une conscience habitée par le désir de savoir – et, peut-être, de faire sa part d’éclaireur pour remettre le monde sur ses pieds en se mettant au service de l’œuvre susceptible de s’accomplir à travers lui.

 

 

 

Marc Halévy, Les mensonges des Lumières, éditions du Cerf, 368 p., 18 €

 

 

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Aux vendanges de l’amour, la cuvée épouse, millésime après millésime, la falsification des gestes et du verbe en une ère d’insécurité ontologique montante… Dans le sillage du tsunami médiatique de MeeToo précipitant le crépuscule du mâle, le philosophe et sociologue Raphaël Liogier propose son explication de sexes dans un ouvrage de circonstance invitant à se dégager du nœud retenant bien en deçà de l’amour…

 

Que s’est-il passé depuis le néolithique ? L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans la naissance du capitalisme – et de la capitalisation du corps des femmes par un pouvoir mâle qui leur fait toujours tant d’ombre…

Justement, depuis, en quel temps vivons-nous vraiment ? Un jeune philosophe, Raphaël Liogier, constate que « la soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations »…

En tant qu’homme « européen, citadin, occidental, nanti, blanc, hétérosexuel, bref a priori non discriminé », le philosophe engage sa parole pour évoquer ce monde qu’il partage avec les femmes – ce monde dont il leur aurait été interdit de jouir et où, décidément, il manquera « toujours quelque chose » à la pleine satisfaction et à la jouissance partagée par l’un et l’autre … Comment retrouver une communauté de destin dans le vacillement des identités sexuelles, à l’heure de la mainmise biopolitique sur les gestes de l’amour ?

 

De la femme capital(e) à la femme absolue

 

Depuis les temps les plus reculés, les hommes sans qualités vivent « sur le dos des femmes » – un « véritable détournement de la richesse » … La présumée « angoisse masculine face au pouvoir reproducteur de la femme » et à la « surpuissance de la femme libre »(cet « envers du sentiment d’impuissance masculine ») se prolongerait depuis des millénaires en « mâlitude culturellement construite »… Raphaël Liogier n’en doute pas : « La virilité dominatrice est née du sentiment d’impuissance des hommes face au fantasme d’une force débordante des femmes »… Et la « vision capitalistique » du corps de la femme perdurerait jusque dans une bien biodégradable « littérature moderne » tenant du mode d’emploi et de gestion adapté à l’ère de la célérité ayant perdu patience et de la téléprésence au monde…

Rien ne semble avoir changé depuis les contes d’antan – ceux à ne surtout pas grandir : « La fable de la Belle au bois dormant va à l’essentiel. Elle donne une image de la femme fragile, délicate, passive qui s’endort dans l’attente de son prince charmant sans même le savoir. Pendant cent ans. Autant dire une éternité moins une étreinte. Tout comme Blanche-Neige ou Cendrillon, la Belle au bois dormant n’a de valeur que celle que l’homme lui confère royalement. L’amour du prince est volontaire. L’amour de la pauvrette, de la souillon, ou de la délicate qui se pique avec un fuseau, est, à l’inverse, toute réceptivité. (…) Le mythe de Cendrillon et celui de Blanche-Neige en reste cependant au niveau social, suggérant que la future princesse n’était qu’un capital exploitable avant sa rencontre avec l’homme qui jette sur elle son dévolu. »

Un prince sinon rien – pourvu qu’il en ait le plumage, le ramage et l’image… Le philosophe explorateur des mutations de l’identité humaine rappelle le mythe de Lilith dans la Genèse, la « vraie femme originelle et entière », qui « se voulait l’égale de l’homme et en fut damnée pour l’éternité » – « l’ancêtre des sorcières du Moyen Age et des hystériques du XIXe siècle » – coupable, forcément coupable, depuis nos origines de plus en plus reculées jusqu’à l’actuelle mise au pas économique ne laissant plus rien subsister de ce qui pourrait être « hors de prix » … Depuis, tourne le moulin de nos cœurs en un manège désenchanté en des temps où le consommateur pressé veut être servi sur le champ et dévorer les fruits non défendus de l’amour sans pépins avant même d’en avoir planté la petite graine…

 

La guerre des sexes est-elle déclarée ?

 

L’onde de choc de « l’affaire Weinstein » comblerait-elle enfin les « attentes » et l’emballement médiatique suscitera-t-il enfin un mouvement global vers un vrai commencement d’un absolu compagnonnage entre les deux pôles du monde ?

MeToo constitue-t-il vraiment un « mouvement historique majeur » qui irait à « la racine des choses » ? La question est fondamentale – et la dérobade toujours de mise : qu’est-ce qu’une femme dans le regard des hommes du XXIe siècle ?

Avant que le producteur Harvey Wenstein ne tombe de si haut à force d’avoir abusé de sa supposée  « supériorité » ( ?) sociale de mâle dominant, ne vit-on pas un « féminisme » pourtant volontiers victimaire et non moins vindicatif refusant de voir des atteintes caractérisées et massives à l’intégrité des femmes lors de la tristement célèbre nuit du 31 décembre 2016 à Cologne ?

Après 35 000 ans de névrose collective, de révolution pornolithique et d’omerta, voilà enfin la « chasse aux porcs » ouverte sans permis ni sommation – la peur change enfin de camp et la justice fera le tri entre vrais prédateurs piégés et tir aux pigeons collatéraux… L’intelligence du cœur attendra son heure quand le déferlement cèdera la place au discernement …

La sororité reste toujours à construire, à en juger la tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier dernier. Signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve) revendiquant pour les hommes le « droit d’importuner » comme une licence pour un « droit de cuissage » soft au nom de la « séduction », elle confond « l’insistance importune et le vrai flirt » : « Dans le premier cas, on ne respecte pas le consentement d’autrui ; dans le second, on le cherche au contraire : mieux, on se plaît à l’obtenir. C’est tout l’attrait du vrai jeu de séduction. »

Mais la « séduction » insistante n’est-elle pas négation de l’altérité ? N’est-ce pas ce qui précisément empêche d’entrer dans une relation d’équilibre ? Si le harcèlement consiste en avances non désirées, comment déclarer sa flamme à une femme, fût-ce au nom de la « liberté de séduire », sans être intrusif et la mettre « mal à l’aise »?

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale majeure quand bien même les relations entre individus fluctueraient sur le mode de la flexibiité, de la jetabilité ou de l’interchangeabilité…

Longtemps, rappelle le philosophe, la femme, considérée comme une propriété, une bonne fortune un bien fongible dont on jouit sans lui consentir le droit à la jouissance, s’est couchée de bonne heure : « Un capital ne jouit pas : il est objet de jouissance. (…) L’homme offre son statut. La femme offre son corps. Comme tout capital, la femme est évaluable. Sa beauté, ses formes, son teint, son éducation raffinée lui donnent du prix. Ce qui est rare est évidemment plus cher. D’où l’importance de la virginité. Le corps féminin apparaît comme un bien fongible, corruptible « à l’usage ». Jamais pénétré, il est considéré comme absolument neuf. Si la virginité n’est plus le prérequis social qu’il a été, le fantasme de la virginité paraît loin d’être révolu, alors que des milliers de jeunes filles mettent aujourd’hui à prix leur première relation sexuelle sur Internet, avec des montants allant jusqu’à des millions de dollars.»

Le « cœur du problème », c’est le regard dégradant des hommes sur le corps des femmes qui réclament la souveraineté sur leur corps – un « regard toujours néolithique » insiste le philosophe : « Tant que la reconnaissance peine et entière de leur souveraineté corporelle ne sera pas acquise, les femmes ne seront pas concrètement les égales des hommes. (…) La question n’est pas d’éliminer la séduction, mais de sortir de l’idée diffuse que les femmes ne savent pas totalement ce qu’elles veulent. »

Le « cœur du problème », c’est cette « excision préventive opérée sur le corps et la conscience des femmes » – jusqu’à l’ultime ruse de la raison économique qui recycle l’appel à la liberté en injonctions à consommer « tout, tout de suite », transformant le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile dont la femme se retrouverait encore la dinde plus ou moins consentante là où les actrices du X sont érigées en nouvelles Mariannes cathodiques… Pourtant, le mythe de Romeo et Juliette ou de l’amour salvateur n’ont pas pris une ride – et demeurent le bon filon d’une industrie culturelle qui en universalisent le fantasme…

Longtemps, les femmes jouaient sur les marges qui leur sont laissées comme elles se jouent des hommes empêtrés dans leur présumée domination : « Pourquoi est-ce « gratuit pour les filles » dans certaines boîtes de nuit ? Nullement par respect de leur personne, mais parce que leur présence garantit l’attractivité du lieu. Si les hommes voient encore communément les femmes comme des paquets cadeaux qu’ils se disputent, les femmes ont intériorisé le jeu. Elles perçoivent leur corps comme un objet de jouissance à négocier. »

Aujourd’hui, « dans les couples contemporains, les deux partenaires savent l’un comme l’autre qu’ils peuvent facilement assouvir ailleurs leur désir sexuel » – libre aux femmes de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée…

Pour « l’homme moderne », vivre l’amour au temps des écrans et d’un turbocapitalisme dont les deux mamelles seraient malbaise et malbouffe, c’est « ne plus utiliser le corps des femmes pour se rassurer » – sans consentir pour autant à sa dévirilisation. C’est «  grandir vers elles au lieu de chercher à se grandir à travers elles » en se libérant de son atavique « mâle peur ». C’est «  vivre avec elles l’interdépendance sans dépendance » et se « différencier sans se discriminer »… C’est « chercher la réciprocité » – avec leur aide… Comme disait Annie Leclerc, ce serait épouser enfin l’humain là où il se fabrique, non plus là où il s’empêche…

Ainsi, aimer serait consacré acte vraiment libéré dans le respect d’une « nouvelle féminité indépendante de l’impérium viril » et une « virilité transvaluée » privilégiant la « maîtrise de soi dans le respect de la transcendance de l’autre », mettant en jeu une physiologie au-delà du consommable et du falsifiable, plus proche de la vision de Rimbaud : « Oh, nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »…

Raphaël Liogier, Descente au cœur du mâle, Les Liens qui libèrent, 144 p., 12,50 €

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