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Archive for the ‘Art de vivre’ Category

« L’audace a du génie »

Goethe

 

 

Danseuse-chorégraphe internationale et danse-thérapeute, Fabienne Courmont enseigne une véritable danse de transmutation « où l’énergie de vie accomplit son oeuvre » comme en une « lente descente consciente, une méditation en mouvement jusqu’au coeur de la cellule »… Elle invite à entrer dans le corps d’un texte à la fois didactique et pratique pour s’approprier le pouvoir poétique de la danse, envisagée comme « outil de transformation et d’évolution »…

 

 

L’histoire aurait-elle commencé avec la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? L’autre histoire eut son moment californien – elle commence avec Isadora Duncan (1877-1927) qui libéra la danse et la condition féminine conformément à sa devise : « sans limites ! »…

Dès la fin de l’école, dans ces années 1880 de l’industrialisation de son pays, la petite Isadora courait vers la plage près de chez elle, dans le San Francisco d’avant le séisme. C’est de la contemplation des vagues que lui était venue la première idée de la danse : elle s’efforçait de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme… Puis elle crée, dans le premier quart du si court Xxe siècle, des écoles de danse à Berlin, Paris et Moscou – et ouvre un horizon aux générations à venir…

La danse de Fabienne Courmont est l’écho de celle d’Isadora et de l’antique tradition en Grèce des danses sacrées exécutées par un choeur de jeunes femmes liées à un temple. Ce n’est pas étonnant : elle en a appris les codes auprès de Jean-Pierre Merle, le petit-fils de Raymond Duncan (1874-1966), le frère d’Isadora qui créa une « gymnastique naturelle ». Celle-ci ne signifie pas seulement exercice musculaire mais « exercice humain, auquel prennent part en même temps le corps et l’âme, les muscles et l’intelligence » pour « gagner la vie même, pour devenir véritablement un être humain, pour réaliser un idéal qui vaille la peine d’être vécu » – et, assure-t-elle, devenir une « puissance transformatrice » exerçant son « action salutaire » sur le cours des choses et l’ordre d’un monde sous haute tension…

 

 

La « technique ou la vie »…

 

 

Tournant le dos aux procédures d’emprise et au savoir d’école de la danse classique, Fabienne Courmont saisit « la flamme ardente » qui animait Isadora – une flamme sacrée qui la conduit au Japon à la découverte du Butô et en Inde (Madras, Pondichéry et Auroville) « à la source de la danse sacrée ».

La danse, art de l’impermanence, est « inséparable de la spiritualité ». Ce tour du monde de la danse, entamé en 1984,  lui donne un fil conducteur et la conforte dans son intuition : la vraie danse vient de l’intérieur. Elle se défait du « carcan de la technique » pour vivre l’évidence même : « Le Bûto est au-delà de la technique, une pensée philosophique. Ce n’est pas un style mais un état d’être, une danse-état où le corps affranchi de toute forme, pensée ou croyance imposées de l’extérieur peut exprimer sans entrave sans propre émanation. »

Le Butô lui fait « toucher la profondeur du mouvement intérieur et la descente dans la conscience cellulaire » – et entrer en résonance avec cette immensité qui veut à se dire à travers nous. Elle cherche à trouver l’élévation et « l’envol de l’être » dans la danse derviche puis rejoint un temps un groupe de thérapeutes qui créent près de Genève le Centre de Recherche et de partage de la vie holistique (1987).

Mais l’appel de la danse l’emmène toujours plus loin – jusqu’à l’ouverture enfin de ce « canal de lumière » à la faveur d’un embrasement au seuil d’une grotte. La voilà consacrée « au service de la source de lumière et d’amour » à travers son art. Ainsi grandit-elle dans l’abandon à son « Maître intérieur » et danse-t-elle un chemin d’initiation et de plénitude, attisant un « feu alchimique » à chaque pas : « La danse, en nous mettant en contact avec le mouvement même de la vie, nous permet de vivre ce processus de création-destruction permanente (…) Tout l’art de la danse est de permettre la métamorphose entre force de la destruction et force de création, amenant la personne à vivre une alchimie interne dans son corps »…

Elle crée la « Danse de l’Etre » et en donne les clés en sept principes dans un livre dont la limpidité didactique s’accompagne de pratiques accessibles. Le premier de ces principes ? « Tout est énergie ». La pratique du Taï-Chi lui fit percevoir les « mouvements ondulatoires de l’énergie » dans son environnement et en elle – ces mouvements de vague qui n’en font plus qu’un, jusqu’à devenir la vague : « Baser une méthode de danse sur ce principe d’énergie nous ramène au vivant. « La technique ou la vie » disait Kazuo Obno, mon maître de Butô. En effet, si nous mettons notre attention sur la technique, nous entrons dans une danse mécanique, alors que si nous centrons notre attention sur l’énergie, nous laissons la vie se manifester à travers nous et le mouvement d’énergie devient forme. »

Le paradoxe n’est qu’apparent : « C’est dans l’extrême lenteur que la conscience se déplace extrêmement rapide comme la lumière. »

 

 

« L’Art est une blessure transformée en lumière »

 

 

La pierre philosophale de sa danse ? Cet état de conscience à atteindre : « l’union consciente avec l’Esprit »… Sa clé de voûte ? Le processus thérapeutique des 4 A (Accueillir, Accepter, Alchimiser, Aimer) reçu du Dalaï Lama : « Les quatre nobles vérités qui sont la quintessence de l’enseignement du Bouddha pour accéder à l’éveil sont : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Le processus des 4A associé  à la danse est un outil magnifique qui relie le corps à l’esprit et utilise le pouvoir transformateur de l’amour inconditionnel afin de sublimer nos émotions et d’activer le potentiel d’auto-harmonisation de chacun. »

Suffirait-il de « nous laisser surprendre par l’intelligence instinctive de notre corps » pour laisser la vie oeuvrer en nous sans entraves et l’univers danser en nous ?

Voilà une génération, le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony (1) rappelait : « La danse est un pouvoir poétique sur le manque-à-être ; mais le pouvoir qu’elle donne disparaît dès qu’on jouit de trop la maîtriser. »

C’est dans cet « entre-deux » délicat voire cet entre-deux-corps que s’accomplit cette reliance non seulement à d’autres corps dansants mais à cette immensité transformatrice qui cherche à prendre corps à travers d’insaissisables mises en lumière où tout ce qui est se cherche dans un être-au-monde sans cesse renouvelé : « L’enseignement même de la danse doit aider les personnes à développer en elles l’essence même du mouvement de la vie et l’élan créateur en intégrant les phases de destruction et de chaos. C’est en transformant nos blessures en lumière que nous touchons à la transcendance. »

Serait-ce là l’en-jeu pour pallier au manque de ce qui ne fait plus corps entre nous – la société ? Suffirait alors de « se laisser être » pour de vrai dans cet état dansant et libérateur permettant de retrouver une parole perdue ? Une parole qui justement ne pourrait être dite que par un corps rendu éloquent puisque accueillant cette poussée vitale hors de ses limites – ce miracle du vrai advenant dans l’épreuve du corps désentravé en pure onde d’être. Un corps fait acte de vie et de foi, en somme.

 

  • Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 1995

 

Fabienne Courmont, La Danse de l’Etre – dans la lumière d’Isadora Duncan, 230 p., 17,50 €

 

 

 

 

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Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

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Avec le projet « Cacao for Good », la Maison Thierry Mulhaupt convie  à un délectable projet d’agroforesterie responsable et équitable en Colombie. Le cacao durable sauvera-t-il la planète ?

 

En près de trois décennies, la très renommée Maison Thierry Mulhaupt (25 salariés) a renouvelé l’honorable métier de pâtissier-chocolatier en lui ouvrant plus d’une voie imprévue et résolument pionnière. Créateur d’une véritable chocolaterie d’art et essai et pionnier dans l’âme, Thierry Mulhaupt vient d’acquérir une plantation de 10 hectares dans la région de Quindio sur le piémont de la Cordillère des Andes, en Colombie (1100 m d’altitude). Une voie vers un nouveau « modèle économique » – celui de l’autonomie du créateur en producteur maître de ses ressources ? Et une  « marque » de chocolaterie d’art et d’avenir qui s’étend sur une planète que l’on sait dans un sacré pétrin ?

La Casa Rivera Del Cacao, bordée de trois rivières et d’une forêt de bambou, abrite une faune et une flore d’exception ainsi qu’une plantation de platanos (bananes plantain). Thierry Mulhaupt propose de la transformer en une cacaoyère  conjuguant « bonheur écologique, alimentation saine et responsabilité sociale et environnementale ». Le voyage gustatif, de la fève à la tablette, prolonge des lignes d’horizon au coeur des grands enjeux planétaires liés à la perte des biodiversités. Ainsi, les fondus de chocolat pourront participer à un projet d’agroforesterie accompagné d’un volet éducatif et social en parrainant un cacaoyer en Colombie – par une prévente de tablettes de chocolat en primeur d’une durée de cinq ans pour un montant de 300 €. En contribuant à faire grandir un cacaoyer à l’ombre des bananiers, dans la région du café, ils participeront de surcroît au projet de formation d’une jeune fille se destinant à la profession de prothésiste dentaire et d’un jeune homme désireux d’intégrer la police : « 1600 cacaoyers ont été plantés en avril, 6000 sont prévus d’ici novembre » annonce l’heureux planteur.

En passeur d’enthousiames qui fait école comme en artiste averti, Thierry Mulhaupt se renouvelle par sa capacité à se réinventer sans se renier tant au gré de son imaginaire que des réalités d’un monde doux amer. La réalité du moment, c’est le souci environnemental en sus du souci esthétique qui le taraude dans ses créations virtuoses, faites d’émotion et d’improvisation autant que de technique – avec ce « coup d’avance » en plus qui entend préserver les terres de demain par la façon de créer et de produire aujourd’hui…tout en faisant du chocolat comme autrefois dans cette harmonie convergente du beau et du bon. Ce « chocolat que vous ne trouverez nulle part ailleurs » ne participe-t-il pas du bien commun planétaire ?

 

« L’Elysée, sinon rien ! »

 

Dès sa naissance, il tombe dans la farine… Ses parents ne faisaient pas seulement du bon pain mais également le meilleur kugelhopf du canton – on venait de loin pour se fournir chez les Mulhaupt à Merxheim (68)… D’emblée, le jeune Thierry sait ce qu’il veut devenir : « Pâtissier plutôt que boulanger ! »

En 1980, il remporte le concours du meilleur apprenti d’Alsace et celui du meilleur  apprenti de France l’année suivante, tout en décrochant haut la main (tout de même…) son CAP de boulanger – histoire de « mieux toucher aux pâtes »…

En 1981, il « monte à Paris » pour faire ses premieres armes chez Malitourne et se retrouve à « gérer tout seul la production »  – son patron s’était brûlé gravement au bras… Le soir, il suit les cours de l’Ecole des Beaux Arts de la Ville de Paris puis chez un artiste peintre afin de maîtriser l’équilibre des volumes et des proportions – et l’art de lancer un geste qui ordonne le monde…  Déjà, il pressent que la forme donnée à une création influe le palais comme l’esthétique modifie le goût…

Son patron a ses entrées à l’Elysée et invite son jeune collaborateur à « s’y voir déjà »… Mais les élections du 10 mai 1981 amènent un changement de locataire au Palais – et de fournisseur… L’employeur compatissant lui propose une « compensation » dans un ministère. « C’est l’Elysée ou rien ! » rétorque le jeune Alsacien qui manifeste une « certaine idée » d’une noblesse de métier qu’il va porter haut – il ne connaît que les pentes ascendantes et déjà les révolutions de palais qu’il va susciter lui-même…

Un temps posé chez Dalloyau (mars 1982 – novembre 1983), il réalise, sous la direction de Pascal Niau, les « pièces de sucre les plus folles des années 80 » comme des citrouilles en taille réelle…

En 1982, il remporte à Barcelone le concours du meilleur jeune pâtissier du monde. En novembre de cette mémorable année, il participe au 400e anniversaire de la Tour d’Argent en signant une pièce artistique que les convives pourront entrevoir juste cinq minutes en salle – l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et l’animateur Jacques Martin « en étaient »…

Il poursuit sa marche triomphale vers l’excellence étoilée de consécrations (Prix Louis Berthelot 1984 pour une pièce artistique en sucre représentant un facteur revenu de la Grande Guerre, médaille d’or aux Olympiades de gastronomie à Francfort, Meilleur Pâtissier de France pour le Champérard millésimé 1996, Marianne du Meilleur Kugelhopf 1998, Artisan Chocolatier de l’année pour le Pudlowski millésimé 2002, etc.)  et puis… rentre  « au pays ». Quand on pratique la langue-mère de l’excellence, il n’y a que des retours à bonne source…

 

Vers une traçabilité optimale

 

« Chez lui », il se marie avec  Corinne (1986) et réalise chez Christmann (Guebwiller), où il a toute latitude, le gâteau Guanara et bien d’autres suavités aux formes élégantes ou exotiques que les Alsaciens découvrent, outre son interprétation résolument contemporaine du traditionnel gâteau Forêt Noire… Mais l’entrepreneur s’impatiente sous la blouse du créateur.  Pour Noël 1990, le jeune couple s’installe dans la très passante rue du Marché aux Poissons à Strasbourg. Mais la Guerre du Golfe est déclenchée un mois après, l’incertitude gagne les rues les plus marchandes qui se vident… Un oeuf peint dans un acte de foi attire les regards dans sa vitrine – et l’image fait le tour du monde, bien avant les « réseaux sociaux » – il représente La Femme à l’ombrelle de Manet, fait 80 cm de haut et pèse 15 kg…

Les Mulhaupt ont les honneurs du guide Pudlowski – et Jean-Pierre Coffe salue « la finesse, la précision et l’élégance » de son travail… Dès les premières semaines, des rencontres d’exception se nouent comme celle de ce comte à l’élégance discrète venu lui demander de réaliser un gâteau pour accompagner un Château-Yquem 1937 : « Je lui avais suggéré de savourer ce vin sans accompagnement qui pourrait en altérer le goût. Mais il a insisté et m’a fait visiter sa cave : il y avait aussi un Château-Yquem 1893 ! Alors, je lui ai réalisé un gâteau au chocolat au lait soyeux, dont les tons et les arômes se mariaient à la robe brun foncé et aux notes terreuses de son Château-Yquem… »

Chaque gâteau n’a-t-il pas sa part de légende – et d’enfance ? Cette commande huppée en appelle bien d’autres qui font du premier établissement Mulhaupt une destination gourmandise des plus incontournables.

Depuis son laboratoire de Mundolsheim, Thierry Mulhaupt se lance dans la transformation des fèves et la réalisation de sa propre pâte de cacao afin d’assurer à ses clients une traçabilité optimale pour ses chocolats de haute précision. Pour ses quarante ans de métier, il s’offre le luxe suprême d’aller chercher son chocolat là où il se trouve – et négocie le grand virage vers la torréfaction intégrée dans les process de fabrication.

Dans une Alsace terre de chocolat qui concentre nombre de chocolateries industrielles, il fait le pari de torréfier lui-même ses fèves de cacao sélectionnées avec un importateur néerlandais et de réorganiser ses flux en se dotant des machines appropriées, « chinées » en Inde, au Pays-Bas et en Allemagne de l’Est (ex-RDA). Ainsi sortent de son atelier des variétés de tablettes provenant de treize chocolats « pure origine », sélectionnés au Brésil, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Papouasie ou à Haïti…

En remontant la filière cacao à sa source, une enseigne chocolatière alsacienne  aux créations haut de gamme trace sa propre mappa mundi et prend la barre pour la préservation de la biosphère.

La saga Mulhaupt s’écrit désormais dans la dynamique « bean to bar » (de la fève à la tablette) – celle des grands chocolatiers torréfacteurs qui travaillent leurs fèves brutes jusqu’à la tablette finale. L’alchimiste des saveurs exquises lance ses « grands crus » dont la dégustation évoque le vocabulaire du vin avec ses accords et ses notes bien frappés – le vin partage avec le chocolat une indéniable complexité aromatique : « Avec le même ingrédient de base, du raisin, on peut faire du Château-Yquem ou du Kiravi » rappelle celui qui insuffle à ses créations cette joie de l’accomplissement dans la précision habitée du geste élargi aux dimensions du monde.  Un monde constitué d’une communauté de consciences vibrantes où l’on ne saurait plus « cueillir une fleur sans déranger une étoile ».

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Comment survivre dans un monde en voie de prédation et de privatisation accélérées? Une centaine d’intellectuels et créatifs, précaires ou non,  proposent une manière de « manuel de survie » à tous ceux qui rêveraient de réconcilier justice sociale et sauvegarde de la planète dans un contexte de pillage des biens communs et de pénuries annoncées. Une boîte à outils pour revitaliser la vieille notion de « démocratie » et prendre soin de l’inestimable…

 

Pour « changer la vie », il faudrait déjà être riche… ne serait-ce que d’idées, pour commencer à prendre en mains les changements que l’on voudrait voir advenir quand l’horizon est barré comme une grande falaise noire… La Fondation Copernic rassemble, en un anti-manuel pour le moins « atypique » mais remarquablement bien conçu, le travail et les énergies d’une centaine d’auteurs et autres chercheurs de sens.

Sous-titrée « pour des savoirs résistants », cette somme de synthèses (en économie, sociologie et en « science politique »…) précise son intention de faire fonction de « salon des refusés » comme de « kit intellectuel de survie » afin d’exposer les « connaissances balayées par les bien-pensants » – ces partisans du « grand bond en arrière » qui s’emploient à imposer à tous les autres les lieux communs qui les fondent et assurent leur position comme leur domination…

Non, la planète n’est pas qu’une réserve à exploiter sans limites dans une fuite en avant financière et technologique. Non, la « valeur travail » ne donne pas seule le « droit de vivre » – surtout lorsqu’elle rend malade et tue, à l’heure où un quart des grandes entreprises françaises liquident leur « bureau » et vendent leurs locaux pour louer des flex-offices (Hélène d’Arnicelli, cadre administratif)… Oui, l’accroissement et l’accélération de la masse monétaire appauvrit tous les « individus productifs » au seul profit de « quelques uns » – et le transfert de richesses permanent nourrit la crise permanente… L’Etat sert qui ? Le « capitalisme » peut-il être « écologique » ?

Si la doxa « libérale » actuelle y est remise en cause, ce livre-atelier ne se complaît pas dans la contestation mais propose, au-delà d’un état des lieux des idées disponibles et d’un partage des connaissances, de précieux leviers d’action. Qu’il s’agisse de monnaie, de fiscalité (en particulier « écologique »…), de « dette publique », de « travail », du business de la santé, du fake du « trou de la Sécu » ou des « emplois vacants » voire… des « gilets jaunes », cet atelier des possibles permet de se forger des  convictions. Il révèle l’aspect « subversif » des sciences sociales permettant de démonter un spongiforme corpus d’idées reçues : non, l’ordre des choses n’est pas donné une fois pour toutes, les hiérarchies ne sont pas « naturelles » ou de « droit divin » et peuvent être renversées (des chefs, pourquoi faire ?), les humains ne sont pas des « variables d’ajustement » ou de la « chair à profits », le « marché » ne sait pas « gérer » l’humain ou la nature et il faudra bien rompre avec un productivisme frénétique, etc.

 

Cette étrange insensibilité aux « signes de vie »…

 

Philippe Légé (économiste, université de Picardie) rappelle que « la finance masque temporairement les déséquilibres liées à la montée des inégalités » mais « crée nécessairement des droits en excès sur la richesse future », rendant « l’économie plus instable et les crises plus fréquentes » – surtout lorsqu’elle s’attache à démanteler la protection sociale mise en place à la Libération.

Esther Jeffers (économiste, université de Picardie) et Dominique Plihon (économiste université de Paris-XII) s’attachent à expliquer la monnaie qui crée des « relations sociales et d’appartenance à une société fondée sur des valeurs communes ». Mais voilà : « l’euro, lancé pour compléter le marché unique européen, sans véritable projet social, n’est pas une monnaie à part entière ». Mieux – ou pire : « C’est aussi pour cette raison que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas soumise au contrôle démocratique des élus et poursuit des objectifs qui ne correspondent pas à l’intérêt général »… De fait, trois conditions sont requises pour que la monnaie redevienne une « institution au service de la société »: « la confiance, la garantie souveraine vis-à-vis du système de paiement et une relation étroite avec le système productif pour qu’elle soit favorable au pouvoir d’achat présent ou futur »…

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinson (sociologues, CNRS) s’attachent à une oligarchie prédatrice qui se sert de l’Etat : « La forme instituée de l’Etat, constitué en sage représentant des intérêts de tous les citoyens, permet de masquer l’antagonisme des rapports entre les classes sociales qui le traverse de part en part. A la Libération, le Conseil national de la Résistance (CNR) avait pu imposer, après la collaboration de nombreux patrons avec le pouvoir de Vichy, un Etat-providence qui fait la part belle aux services publics et à la défense de l’intérêt général. Mais, avec la financiarisation et la mondialisation du système capitaliste, le dépeçage de l’Etat par les membres de l’oligarchie est devenu systématique. La fraude fiscale des plus riches représente 100 milliards d’euros, qui manquent chaque année dans les recettes fiscales de Bercy (selon le rapport publié en septembre 2018 par la Fédération Solidaires Finances). Ce chiffre est à mettre en regard du déficit de l’Etat, estimé à 80 milliards d’euros pour 2018. »

Qui se souvient de l’instauration d’un « droit à l’erreur » permettant aux plus aisés de bénéficier d’une « politique d’accompagnement, en toute amitié » ?

Pourquoi si peu de révoltes ? se demandent Julie Le Mazier (politiste, CESSP, Paris-I) et Igor Martinache (sociologue, Paris-Diderot) : « Bien des gens auraient plus intérêt à se révolter qu’à préserver l’ordre social, économique et politique existant. Pourtant, la domination se perpétue sous l’effet de multiples contraintes, et de mécanismes par lesquels elle se rend légitime.  (…) Protester, ça s’apprend. Mais contrairement à beaucoup d’autres activités, cela s’apprend vite, en faisant. »

Mais sera-t-on jamais assez révolté contre la destruction d’une planète vitrifiée en déchetterie ni confinable ni recyclable ?

L’Union européenne fait-elle le bonheur ? interrogent Noëlle Burgi (politiste, université Paris-I) et Pierre Khalfa (économiste). Construite depuis 1986 autour de l’Acte unique sur la « concurrence entre systèmes sociaux et fiscaux », elle a fait le choix de s’appuyer sur les divergences entre Etats afin de « promouvoir une politique de dumping social et fiscal ». Ainsi, « dangereusement insensible à la vraie vie comme aux signes pointant ses dysfonctionnements alarmants, elle sait et nous savons qu’elle doit se réformer en profondeur pour le bien de tous, d’abord pour les populations, ensuite pour sa propre survie »…

 

 

Justice sociale et écologique

 

Marie-Anne Dujarien (sociologue, université de Paris) livre un rappel « utile » à propos de ce qui « travaille » un  corps social  mis à mal : « Le travail est une étrange clé de voûte de notre société car cette catégorie de pensée mêle trois significations : l’action, la production et l’emploi. Or ces trois dimensions, toutes vitales, sont en contradiction dans le capitalisme. Aussi, parler de « travail » sans déplier le mot permet de cacher les tensions à l’oeuvre entre ces trois dimensions ; il est alors plus difficile de penser les transformations profondes et urgentes du travail qu’il nous faut envisager pour faire face aux actuels enjeux de sens, d’écologie et de solidarité. »

Tout comme justice sociale et écologique sont indissociables, transition énergétique et alimentaire doivent aller de pair, compte tenu des « effets délétères du système productiviste agricole sur l’environnement, les bénéfices énormes des industries agroalimentaires au détriment des autres acteurs de la chaîne alimentaire » (Dominique Paturel, INRA, Willy Pelletier (sociologue, université de Picardie) et Arnaud Muyssen (médecin, addictologue, CHR de Lille).

Bref, un autre « modèle économique » s’impose. Tout au bout de la chaîne alimentaire et de la « révolution numérique », quelle est cette « ressource surabondante » prise dans les filets de « la globalisation » dont l’exploitation est assurée de… ne jamais cesser? La réponse se consumait dans la surchauffe des « marchés » et nous regardions ailleurs…

 

Fondation Copernic (sous la direction de), Manuel indocile des sciences sociales – pour des savoirs résistants, La Découverte, 1056 p., 25€

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L’intrusion massive du numérique dans nos existences n’amène pas que des avancées présumées bienfaisantes… Des spécialistes posent la question des usages numériques en termes de santé publique et interrogent l’apprentissage « par  le numérique » dans un contexte de technofrénésie débridée.

 

L’exposition des enfants aux écrans commence à inquiéter certains parents et spécialistes jusqu’alors catalogués comme « alarmistes digitaux » : faut-il s’affoler de la place envahissante qu’occupent smartphones, tablettes et autres gadgets de destruction massive de l’environnement comme des capacités humaines dans notre quotidien sursaturé d’imageries et d’injonctions « digitales » ?

Les « activités numériques » ne colonisent-elles pas une part croissante de nos existences au détriment de nos capacités élémentaires, de notre santé – et de la « vraie vie » ?

Docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’INSERM, Michel Desmurget livre la première synthèse de l’ensemble des études scientifiques internationales sur les effets réels de cette submersion des écrans. Dans le prologue de son « livre noir du numérique », il cite les conclusions du journaliste Guillaume Erner dans le Huffington Post : « Livrez vos enfants aux écrans, les fabricants d’écrans continueront de livrer leurs enfants aux livres »…

 

« Le numérique » comme le plastique, « c’est fantastique »…

 

L’heure n’est plus aux inconséquents verbiages de fumeux bateleurs d’estrades cathodiques ou « numériques » et autres « lobbyistes déloyaux » à la « trompeuse neutralité » dont la seule fonction serait d’anesthésier les masses consuméristes sommées de s’abîmer dans une « orgie d’écrans récréatifs ». Car cette orgie-là « ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée » et génére une « hypotrophie de la matière grise au niveau de l’hippocampe ».

De nombreuses études ont associé cette hypotrophie au développement de pathologies neuropsychiatriques lourdes dont la maladie d’Alzheimer, la dépression ou la schizophrénie, pour les plus connues… Sans parler de cette « déréalisation » induite par l’addiction aux jeux video qui pousse à des « passages à l’acte » dévastateurs…

Par ailleurs, l’assignation devant écrans en position assise prolongée engendre « au niveau musculaire des troubles métaboliques importants dont l’accumulation se révèle dangereuse à long terme ». Il y a un lien évident entre surconsommation d’écrans et « affaissement des capacités physiques ». Sans parler des contenus dits « à risques » qui saturent « l’espace numérique » ni du « grand remplacement » de l’humain par les convertisseurs énergétiques – et des flux d’énergie dictant les flux de capitaux fictifs désastibilisant la planète… Déraison et dévastation numériques balaieront-elles le devenir des peuples ?

 

L’enseignant qualifié, une espèce menacée ?

 

C’est bien connu : « les écrans nuisent au sommeil » – leur lumière bleue neutralise la sécrétion de mélatonine… Et l’addiction aux écrans nuit gravement à la santé. Car les dérèglements du sommeil engendrent « certaines perturbations biochimiques favorables à l’apparition de démences dégénératives ».

Ainsi, le smartphone est le « graal des suceurs de cerveaux, l’ultime cheval de Troie de notre décérébration ». Car « plus ses applications deviennent « intelligentes, plus elles se substituent à notre réflexion et plus elles nous permettent de devenir idiots »… Plus leur consommation augmente, plus les résultats scolaires chutent : « Plus nous abandonnons à la machine une part importante de nos activités cognitives et moins nos neurones trouvent matière à se structurer, s’organiser et se câbler ».

Est-il vraiment pertinent d’abandonner à la médiation numérique l’enseignement des « savoirs non digitaux » (français, mathématiques,  histoire, langues étrangères, etc.) ?

Une irrepressible technofrénésie érige « le numérique » en « ultime graal éducatif », sommant la pédagogie de « s’adapter » à « l’outil numérique » : ne serait-ce pas plutôt l’inverse qui s’imposerait dans un monde qui tournerait sur son axe ? Des études montrent « au mieux l’inaptitude et au pire la nocivité pédagogique des politiques de numérisation du système scolaire ».

Alors, pourquoi une « telle ardeur » à vouloir digitaliser le dit système scolaire ?

Pour Michel Desmurgent, « il n’existe qu’une seule explication rationelle à cette absurdité » et elle est « d’ordre économique : en substituant, de manière plus ou moins partielle, le numérique à l’humain il est possible, à terme, d’envisager une belle réduction des coûts d’enseignement »… Notamment avec des enseignants peu qualifiés devenus « médiateurs » d’un « savoir » délivré par des logiciels pré-installés… Car enfin, « dans les faits, le numérique est avant tout un moyen de résorber l’ampleur des dépenses éducatives » – et il « projete l’enseignant qualifié sur la longue liste des espèces menacées »… Tout ça parce qu’un bon professeur « coûte trop cher » ? Peut-on mourir de… « l’économie numérique » ?

 

Le coût caché du numérique

 

La  « révolution numérique » a un coût qu’il devient impossible de dissimuler. Du seul point de vue environnemental, le surcoût de notre surinvestissement dans la technosphère et l’hypercomplexité est si astronomique qu’il devrait mobiliser illico les « alarmistes climatiques » : le péril écologique est d’abord numérique…

Mais le devenir des digital natives n’est pas intégré par la déraison chiffrée qui mène notre « civilisation » à sa perte. Cette génération d’ores et déjà sacrifiée par la submersion « numérique » pourrait-il miser encore sur une chance de s’élever à son « humanité » ? L’usage immodéré des « technologies numériques » dégrade considérablement notre capacité d’attention – réduite désormais à celle…d’un poisson rouge tournant en rond dans son aquarium.

S’agissant de la conduite automobile, « l’incroyable capacité des notifications et usages mobiles à kidnapper l’attention » des « ordinateurs de bord » comme des smartphone et autres gadgets à écrans augmente « massivement le risque d’accident »…

Une  humanité annoncée « augmentée » serait-elle en train de se réduire à… celle des machines qu’elle obstine à fabriquer en détruisant sa planète ?

Notre « dévorante frénésie numérique » nous précipite bel et bien dans le mur. Celui du réel qui ne cède pas, lui, aux dénis ou aux injonctions de ce tsunami « numérique »… Alors que notre demeure terrestre brûle et que la vie disparaît à bas bruit, pouvons-nous consentir béatement à notre « dématérialisation » et à notre volatilisation dans « le virtuel » ?

Quand bien même la seule vérité qui nous constituerait est celle de notre fin promise, pouvons-nous consentir à mourir avant terme et avant tout accomplissement au seul « profit » de « l’industrie numérique » ?

 

Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital – Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 430 p., 20 €

 

 

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Le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature universelle, fait l’objet de nombreuses exégèses, interprétations et traductions. Jean-Yves Leloup en propose une traduction commentée qui  révèle tant les abîmes que les pics ontologiques de ce chef d’oeuvre de la littérature hébraïque ancienne.

 

Le Cantique des cantiques, long poème de cent dix-sept versets composé voilà plus de deux millénaires, est sans doute l’un des textes les plus traduits, les plus commentés – et les plus inspirants.

De célèbres couples artistiques comme Alain Baschung et Chloé Mons en ont fait une « histoire d’amour et de musique » à eux, l’enregistrant ensemble en studio et le portant sur scène (2001). Irène Papas l’avait récité sur l’album Rapsodies de Vangelis (1986) et Rodolphe Burger l’avait mis en musique pour une lecture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (2016).

Ce « chant des chants » célébrant le désir mutuel et l’union de deux amoureux, a sans doute été écrit vers 450 avant l’ère chrétienne. Certains l’attribuent au roi Salomon, d’autres à un compilateur inconnu – voire à une femme…  Docteur en théologie, philosophie et psychologie, Jean-Yves Leloup en propose à la fois sa vibrante traduction et son  commentaire à l’érudition ondoyante :

«  Il est de Salomon ou « pour Salomon », d’après les analyses stylistiques (présence de termes perses, grecs et araméens) qui règna en Israël de 968 à 928 (…) Le mot shalom à l’origine du mot Shlomo (Salomon), l’homme en paix, veut dire « l’homme entier ». Nous ne sommes pas en paix tant que nous ne sommes pas entiers ; être spirituel sans être charnel, être charnel sans être spirituel, être une moitié de soi-même. Le Cantique des cantiques est peut-être une invitation à reconcilier ces contraires ou à découvrir qu’en YHWH/Dieu ou dans l’amour, ils n’ont jamais été opposés et c’est de cette intégration, shalom/paix, que l’archétype du sage, Salomon, témoigne. Le chant des chants, la révélation de l’essence de l’être, n’est donné qu’à l’être humain accompli qui, en réalisant « la coïncidence des opposés, s’approche de la Sagesse et de la paix. »

Les exégèses du Cantique des cantiques se succèdent au fil des siècles, qu’elles soient chrétiennes, juives ou profanes. Les interprétations vont d’une lecture littérale d’un poème érotique à la proclamation de l’union de l’âme avec la divinité ou du peuple d’Israël avec son  Dieu.

Au XIIe siècle, le mystique franciscain Jacopone de Todi déplorait que « les hommes n’aiment pas assez l’amour ». De quel « amour » s’agit-il ?

Si le Cantique des cantiques parle d’amour, cette « expérience fondamentalement positive de l’être humain » (Edgar Morin), il ne s’agit certes pas de nos amours transitoires qui naissent et meurent entre étrangers intimes voués à leur effacement… Mais peut-être de l’Amour où se ressourcer – celui qui accomplit son Grand Oeuvre à travers nous comme un appel à la transformation qui nous délivre de nos limites pour s’étendre et se prolonger « droit au coeur du monde »…

 

Le Secret des secrets

 

D’évidence, le Cantique ne prétend pas dire « ce qu’est l’amour » ni délivrer un savoir amoureux alors que l’inadéquation fondamentale s’avère la condition humaine même. Au carrefour des traditions babyloniennes, égyptiennes, proche-orientales et syriennes, il propose une aventure (« l’aventure de toute vie humaine avec ses rencontres » et ses rendez-vous manqués, aussi) et un chemin, vécus comme « une traversée des distances et des abîmes qui différencient un toi et un moi ».

Jean-Yves Leloup invite à le lire « comme un paysage avec ses alternances de pics et de vallées ou comme un corps que l’on ne caresse pas de la même façon de la tête aux pieds » : « Le Cantique des cantiques, plus que tout autre texte ou « corps scriptuaire », est un « texte à caresser » – il invite à devenir voyant, parfaitement éveillé, dans cet état de disponibilité et de veille émerveillée au sein d’un univers intelligent où il ne s’agirait plus d’être étrangers les uns aux autres mais pleinement conscients d’être engagés dans un même devenir.

En son temps, Carlos Suarès (1892-1976)  traduisait à sa manière ce « Chant des chants » en « résidu des résidus », invoquant les lumières de l’alchimie : « il s’agit de ce qui reste quand tout a été passé par le feu, ce qui reste quand il ne reste plus rien. « Quintessence des quintessences », le Chir ha Chirim nous conduit vers le « secret des secrets », l’essence de notre essence »…

Bien évidemment, « l’Amour est le « secret des secrets » – « c’est YHWH/Dieu lui-même, amour en hébreu se dit Ahava, aleph he het he, dont la valeur numérique est 13 » – il conduit vers le mystère de notre être et une connaissance intérieure, tournée vers l’autre comme vers une autre réalité qui tisse dans la trame du temps fini comme un motif d’absolu et d’éternité…

 

Comme un pommier

Entre les arbres

Tel est mon Bien-Aimé

Parmi les hommes

A son ombre

En désir je me suis assise

Son fruit est doux à mon palais

(Chant II)

 

Tout dépendrait-il de la façon de « croquer la pomme » sans séparer la sexualité de la connaissance ? « Consommer ou communier », là est toute la question : « Ce qu’on appelle la chute, c’est la chute d’un état de communion  dans un état de consommation. Ce que l’on appelle le paradis est un état de communion ; on communie à la Présence de l’Etre à travers tous les êtres respectés et aimés comme théophanies, comme manifestations visibles de l’Invisible »…

Serait-il possible de vivre « comme si l’Infini n’existait pas, comme s’il n’était pas le fond et le sens même » de notre existence ? Comment, dans un monde factice, à réalité plus qu’optionnelle, sursaturé de « réponses » comme de « solutions » non sollicitées, vivre dans son évidence ce mystère-là ?

Au fond, ne sommes-nous pas « ce que nous cherchons » ? S’agit-il de voir la Vie ou « seulement » les apparences éphémères qui la manifestent ? Parfois, « il arrive au regard éclairé par l’amour de « voir » cette Vie invisible dans le visible, et d’être émerveillé par la splendeur de son apparition »… Suffit-il d’emprunter ce « chemin d’amour partagé » pour l’accomplir jusque dans son ultime pas de côté – celui qui consiste à « desserrer son étreinte » et à « rendre à l’autre sa liberté » ?

L’amour vrai ne résiste-t-il pas à tous les changements d’apparences, de formes voire de « vérités » ? Si on peut vivre sans « pourquoi », peut-on vivre sans « pour qui » ni « sans Toi » dans un désentravement de la sphère privée et des illusions de la « possession » ?

Le fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations ainsi que du Collège international des thérapeutes souligne : « Le Cantique nous révèle que l’amour, c’est la grâce de vivre pour quelqu’un, et c’est pour cela qui donne sens et saveur à notre vie, c’est une relation sans cesse à entretenir, oui, entre-tenir, tenir ensemble, à ce qui est « centre » (…) Les sages taoïstes disaient déjà que la terre ne vit pas pour elle-même, elle vit pour le ciel, de même ne vit pas pour lui-même, il vit pour la terre. La terre est tournée vers le ciel, le ciel est tourné vers la terre et l’être de l’homme se tient au milieu, il est leur rencontre (…) L’Etre en soi et pour soi, c’est « l’être-pour-la-mort » : l’être pour l’autre, l’être pour l’amour et par l’amour, c’est l’être pour la Vie qui ne meurt pas, la Vie éternelle. Il n’y a pas que l’amour qui ne meurt pas ; ce que l’on a donné, nul ne peut nous le prendre. Une vie donnée, la mort ne peut nous la prendre, peut-être n’avons-nous le choix qu’entre une vie donnée et une vie perdue. »

La raison d’être de l’homme est-elle de « faire, de produire et d’accumuler avoirs, savoirs et pouvoirs » ? Jean-Yves Leloup rappelle sa « mission » – celle qui consiste à « être de plus en plus proche de Celui qui est l’Etre même » et de « faire un avec Lui » dans la conscience d’une communauté de destin avec ses semblables et de ce qui se manifeste à chaque rencontre.

Jean Giraudoux (1882-1944), auteur d’une pièce sur le « même t’aime » (1938), écrivait : « Les seules constellations qu’on voit du ciel sous les feux des couples humains ». Tous ces foyers et ces buissons ardents d’humanité convergeront-ils vers une « civilisation de l’intensité » enfin faite pour l’homme ? Une civilisation numineuse capable d’éclairer la grande nuit du monde ouverte sur la perpétuelle invention des possibles dans l’ici et le maintenant de la rencontre ?

Jean-Yves Leloup, Le Cantique des cantiques – la sagesse de l’amour, Albin Michel, 300 p.

 

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Les frontières, c’est ce qui exclut et ce qui rassemble.  Ce qui divise les opinions, aussi… Le temps est-il venu de leur abolition ? L’évolution planétaire semble plaider pour leur réaffirmation dans un monde « globalisé » et hyperconnecté où, étrangement, se multiplient filtres, murs et barrières au sein d’une humanité atomisée, entre individus « hors sol », guère remis de la faillite des vastes aspirations collectives d’antan …

 

Dans le « nouveau monde » où toutes les digues ont été rompues, les frontières n’ont pas « bonne presse ». Elles séparent, dit-on, les territoires, les individus, les espaces et les communautés. Vu du « Marché » (ou de Sirius…), elles constituraient même un frein à l’expansion incontrôlée des flux ou la « libre circulation » des capitaux, des hommes et des marchandises, dans l’ordre qui vous plaira…

De fait, elles manifestent une réalité à double face : sur quelque territoire qu’on les trace, elles représentent ce qui à la fois rassemble, protège – et ce qui exclut. Aujourd’hui, où commence « l’extérieur » ?

De même que l’idée de « nation », portée par un désir puissant d’unité et d’identité commune voire de destin commun, est protectrice pour ceux qu’elle inclut – tant qu’elle n’est pas instrumentalisée par certains intérêts… D’un côté, le tracé d’une frontière est une ligne qui affranchit et étend le domaine de la liberté et de l’autre, elle constitue une barrière ou un mur contre lesquels on se heurte – ou, du moins, un filtre…

Souvent, les frontières d’aujourd’hui reposent sur d’anciennes lignes de front… Alors que s’accélère la décomposition de certaines nations aux peuples déracinés puisque sans passé ni mémoire et que se défait un tissu civilisationnel millénaire, voilà que le lien entre frontières et religion se refait… Voilà que remontent, entre « terre d’accueil » et terre d’écueil, des constantes anthropologiques comme le besoin de racines géographiques et historiques, de valeurs qui s’incarneraient dans une histoire et un monde communs, forcément communs…

 

Déclin des territoires ou retour des frontières ?

 

Les frontières ne dessinent pas seulement les contours d’une « nation » mais, au sens large, différencient le bien du mal, le bon du mauvais, l’utile du futile, le beau du laid – voire, bientôt, l’homme de la machine…

Longtemps, « pour vivre en paix, il fallait d’abord avoir des frontières solides, des frontières ouvrant et fermant les portes au gré des intérêts économiques, politiques et militaires » rappelle François Dubet, directeur scientifique de la Fondation pour les sciences sociales et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) : « Les Français le savent bien : une société est d’abord une société nationale.  A l’intérieur des frontières, se conjuguaient et se renforçaient mutuellement un Etat souverain, une culture nationale avec sa langue et sa mémoire, et une économie nationale. »

Depuis une génération, les populations ont le sentiment d’un effacement des frontières et d’une dislocation des sociétés – « mondialisation » oblige… Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, on claironnait même leur fin. Mais les Allemands se sont réunifiés, les Coréens se rapprochent… Dans les pays malades d’êtres fracturés par divers enfermements ethnicistes ou confessionnels, des mouvements dits « populistes » se font entendre pour exiger le retour des frontières. Face à l’empire du vide, le « nationalisme », le « souverainisme » et le « protectionnisme » reviennent sur toutes les lèvres. Que veulent-ils nommer ? La thématique d’un « retour des frontières » heurte de front le « rêve d’un monde ouvert ». L’effet de choc induit par la « crise migratoire » avive la crainte d’un accroissement du chômage et des dépenses sociales aux dépens des « nationaux »… Les opinions, tétanisées par les attentats, la montée d’une insécurité croissante au quotidien et la crainte de la contagion terroriste, aspirent à un ordre du monde fondé tout à la fois sur davantage de sécurité et de liberté.

La notion d’ « identité nationale » est à géométrie aussi variable que le rapport à « l’Autre » : « Selon les mots de Simmel, la vie sociale est faite de « portes » et de « ponts », de fermetures et de liens qui ne sont pas seulement des relations, mais aussi des modes de constitution des appartenances et des imaginaires sociaux. En ce sens, les frontières débordent les seuls Etats, elles relient autant qu’elles séparent, elles créent des identités autant qu’elles en procèdent. Alors que Daech se présente comme un prophétisme révolutionnaire ayant vocation à faire advenir une communauté universelle placée sous l’autorité de Dieu, l’Etat islamique propage un imaginaire territorial délimité par des frontières (…) La réalisation de cet imaginaire utopique et le rejet de l’Etat-nation moderne doivent s’accompagner d’une stratégie de déterritorialisation dans laquelle s’est engagé l’Etat islamique depuis 2014. »

Mais un « retour des frontières » dans leurs formes anciennes semble peu probable pour autant – tout comme le retour d’identités monolithiques : si le désir de frontières « procède d’une volonté de reprendre la main sur des mutations économiques, culturelles et politiques » semblant échapper à tout contrôle, il n’annonce pas pour autant le retour des « sociétés nationales homogènes, fermées et protégées par leurs douanes »…

 

L’envers du paradis…

 

Isabelle Bruno, chargée de recherches au CNRS, rappelle que la plage, lieu de villégiature paradisiaque est aussi celui des inégalités : c’est un « espace politique, conflictuel, façonné par des rapports de force et des enjeux de pouvoir » – voire un « champ de bataille où l’on se bat pour imposer une certaine définition de la propriété et du commun, de la liberté et de l’égalité d’accès, de la justice sociale et environnementale ».

En somme, elle reproduit « l’ordre social dominant », révélant des « crispations qui se jouent ailleurs, autour du corps du corps des femmes et des valeurs qui encadrent son exposition » (Elsa Devienne) : « On ne fait bouger les lignes dans le sable qu’en changeant les rapports politiques dans la cité »…

Ainsi, les plages donnent à voir le « retour des frontières sous une forme inaperçue » : celle de « l’accès différentiel aux espaces naturels en principe ouverts mais en fait investis par des désirs d’appropriation qui les délimitent, les enclosent ou les compartimentent, non sans susciter des résistances en faveur de leur usage commun ».

Bref, « le social, voilà la frontière »… Et le corps de la femme, en marqueur de nouvelles lignes de front…  L’ultime ?  Alors que les discours prônent le « multilatéralisme », l’heure est à la fermeture et à l’entre-soi. Closing times… De quoi veut-on exclure au juste ? A chacun ses quotas d’indignations sélectives…

Alors que s’exacerbaient des « tensions » sans-frontiéristes, Régis Debray écrivait : « La frontière n’est pas du tout la fermeture angoissante. La frontière est une marque de modestie. Je ne suis pas partout chez moi. Il y a une ligne au-delà de laquelle il y a d’autres personnes que je reconnais comme autres. »

Ainsi la frontière permettrait-elle, en pleine déliaison, de renouer avec ce qui s’appelle « la rencontre ». Faut-il déchirer le voile jeté sur l’essentiel pour retisser du lien, pour recoudre les déchirures d’un tissu civilisationnel et d’un ordre symbolique – et  tisser ce qui reste possible d’un avenir ?

 

François Dubet (sous la direction de), Politiques des frontières, La Découverte, 276 p., 23 €

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