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Archive for the ‘Anthropologie’ Category

Notre culture de consommation s’est développée avec la « modernité marchande ». Elle repose sur une prolifération des images et la « construction d’un manque à penser » selon la « logique d’auto-engendrement du capital », ainsi que le rappelle Anthony Galluzo dans sa très érudite histoire d’une clinquante société marchande parvenue à tombeau ouvert face à ses impasses.

 

La « consommation » semble consubstantielle à notre être même – un « déjà là » qui aurait force d’évidence. Anthony Galluzo rappelle  que notre culture de consommation est le « produit très récent d’une marchandisation fulgurante qui a imprimé dans nos vies ses gestes, ses symboles et ses normes  ». Consommerions-nous frénétiquement contre l’évidence même de notre mort à venir ?

Pour en arriver à cette conversion généralisée à la consommation jusqu’à la dernière trouvaille marketing de « l’illimité » qui fait tourner le monde dans la roue d’un « numérique »  si peu « écoresponsable », il a d’abord fallu bouleverser notre rapport à l’espace. Cela s’est fait par l’accélération des transports et de la vitesse de circulation des marchandises. Au présumé commencement de notre société marchande, celles-ci circulaient par convois, en chariot ou chargées sur des bêtes de somme.

Puis l’espèce humaine repousse les limites de la vélocité naturelle en s’affranchissant de la locomotion animale. Les communautés humaines, jusqu’alors sédentaires et insulaires, se mettent en mouvement de plus en plus vite – et en réseau…

En maîtrisant l’art des moteurs indépendants de toute force musculaire ou naturelle, notre espèce étend son emprise sur la planète. Ainsi, la locomotive à vapeur, « premier mode transport massif des marchandises », abolit les distances, ouvrant la voie au transport routier et aérien.

Le « marché » se constitue sur de nouvelles infrastructures assurant la circulation accélérée des hommes et des marchandises : « Les nouvelles technologies de transport (train, automobile, avion), d’information et de communication (presse de masse, télégraphe, téléphone, radio), se superposent pour accroître le désenclavement spatial des populations et faire advenir de nouvelles mentalités, davantage compatibles avec la consommation ».

 

Le bouleversement de l’ordre productif

 

Désormais, les hommes ne travaillent « plus directement à leur survie, mais se consacrent à la vente du produit de leur travail, vente qui leur permet de subvenir à leurs besoins sur le marché ».

Cet « avènement de la mobilité marchande bouleverse le travail et accroît sa division ». En moins de deux siècles, le consommateur s’éloigne du processus productif passant par la culture et  la transformation concrète des aliments : « Il développe une tendance à percevoir l’aliment tel un phénomène en soi. »

 

Un nouveau modèle économique s’impose : « Donéravant, la subsistance sera assurée via de vastes réseaux d’interdépendance, caractérisés par une nette séparation entre la production et la consommation. Dans ce système automate, les hommes produisent des choses dont ils n’ont pas besoin pour obtenir l’argent qui leur permettra de s’acheter des biens qu’ils n’ont pas produit. Conséquemment, les choses qu’ils manipulent leur sont de plus en plus étrangères ». Ces « choses » sont même affublées d’une « marque » destinée à rassurer et fidéliser les nouvelles générations de consommateurs.

Dès la fin du XIXe siècle, les « marques » apparues (Coca Cola, Heinz, Kellogg’s, etc.) conquièrent les imaginaires : elles  trouvent dans l’image et la massification de l’imprimé de quoi assurer leur omniprésence.  C’est ainsi que « les marchands conquièrent le pouvoir d’immiscer leurs marchandises dans les rêveries des populations »…

Celles-ci désormais ne partagent « plus exclusivement la terre qu’elles habitent et les mots qu’elles s’échangent en face à face, mais aussi ce qu’elles lisent et voient » : « L’imprimé est le socle d’une recomposition sociale, où les hommes se confondent en une communauté de lecteurs et de spectateurs. »

Ainsi, « l’histoire de la société de consommation peut être comprise comme celle de la multiplication et de la mise à proximité des images ». Un imaginaire de la consommation se développe et croît par « l’accélération de la circulation des images à travers l’espace et le temps ».

Les générations d’hommes et de femmes nées dans les années 1880 à 1910 sont les premières à « grandir dans une société de marché, où les images abondent, dans les catalogues, la presse et le cinéma, et où la marchandise se donne à voir partout dans les villes ».

La scénographie des grands magasins acclimate les populations à cette omniprésence marchande. Du magasin au magazine, le pas est allègrement franchi vers une « participation symbolique et rêvée à la vie des riches »…

Mais voilà : si « le paysage social des magazines construit le mirage d’une classe universelle » communiant dans de troubles fantasmes consommatoires, ce « vécu par procuration » jeté en pâture aux masses ne les assure pas pour autant d’une communauté de destin avec ceux dont ils envient le « style de vie » …

 

La « fonction d’objet-signe » des femmes

 

Les balbutiements de cet esprit de consommation naissant s’incarnent particulièrement dans le corps des femmes, en pleine transformation lors de la période 1910-1930 : « Habillée comme une fée sans âge et sans nom, la femme est soumise aux mêmes transformations esthétiques que les objets qui composent l’intérieur bourgeois. Son corps n’appartient plus au domaine de la réalité vécue mais plutôt à celui de la relation avec les objets. Il est fétichisé, possédé, idéalisé, manipulé et contrôlé. »

La flapper, nouveau stéréotype de la « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente », incarne dans l’équation de la machine à rêves hollywoodienne cet esprit de consommation, avec les actrices Colleen Moore (1900-1988) et Clara Bow (1903-1965), ainsi promues porteuses de « l’empreinte du marché sur le corps des femmes »…

Libérées de leurs entraves passées ( le corset, les jupes longues et épaisses, les cheveux longs et lourds), les femmes s’affranchissent aussi de leur carcan communautaire et donnent, en électrons libres électrisant les images fixes des magazines ou mobiles du grand écran, le ton de cette nouvelle « normalisation du désir ».

La jeunesse devient un imaginaire, qui peut être « colporté et cultivé par la marchandise » – la jeunesse perpétuelle s’impose à une société en proie à ce mouvement d’illimitation vers le « toujours plus », avec cette « tension du désir » sans cesse réinvestie sur de nouveaux objets. Il faut que ça tourne à toute allure et pour le plus grand « profit » de quelques uns qui imposent sempiternellement de nouveaux idéaux de beauté – autant de nouveaux jeux de contraintes…

 

 

Les audaces de la danse

 

Alors que les représentations de l’homme comme « être de plaisir et de désir pulullent dans l’univers médiatique naissant », Anthony Galluzo observe dans l’évolution de la danse le précipité chimique de ce « passage d’une mentalité de production à une mentalité de consommation » : « D’abord activités à fonction utilitaire jusqu’au XIXe siècle, la danse et le chant rythmaient le travail, imprimaient une cadence pour donner du coeur à l’ouvrage » – elles faisaient « oeuvre commune » dans les communautés paysannes.

Puis « la marchandisation des loisirs reconfigure la danse et renverse son collectivisme » ainsi que son fonctionnalisme. Alors qu’elles étaient à forme collective (rondes, branles ou caroles) et faciles à apprendre, les danses ne portent plus les danseurs dans cette oeuvre d’union et s’atomisent en des figures plus fragmentées (bourrées, jabadaos, rigaudons, etc.). Puis se diffusent les danses de couples surnommées « ventre-à-ventre » (valse…) permettant aux jeunes hommes et femmes de s’enfermer en de longs tête-à-tête. La jeunesse fait sécession, les jeunes dansent entre eux, ce qui change l’esprit même des danses  : « Alors qu’autrefois la musique était produite par la communauté elle-même, elle est désormais déléguée à des musiciens rémunérés : la possibilité de danser est désormais un service à payer et le lieu de la danse se divise entre producteurs et consommateurs. Par ses mutations, la danse perd sa dimension fonctionnelle : elle ne vise plus rituellement à protéger, à encourager ou à fertiliser ; elle devient plaisir ensoi, spectacle, distraction, une activité autotélique et hédoniste »…

Devenues mode d’expression personnel, les nouvelles danses « jazz » et autres reposent sur l’improvisation selon un « répertoire prédéfini de gestes, en fonction de l’attitude du partenaire et du rythme de la musique » – elles deviennent « compétitives » alors que la « rigidité des enchaînements assurait la pleine égalité des partenaires » dans l’austérité de l’ancien  ordre communautaire…

 

Lobbycratie

 

Par la prolifération des médias de masse, les « grandes entreprises coalisées », détentrices d’un capital financier conséquent, martèlent leurs messages et s’imposent dans « l’expérience involontaire de l’entièreté de la population ». Il suffit de ce martèlement pour qu’un message « intègre l’esprit du temps, pour qu’il aille de soi ». Ainsi, le capital financier se convertit en capital symbolique permettant de « bâtir, par des investissements communicationnels, une assise idéologique ». Après un savant détour par les analyses d’Edward Bernays (1891-1995), Gustave Le Bon (1841-1931), Gabriel Tarde (1843-1904) ou Thorstein Veblen (1857-1929), Anthony Galluzo constate qu’en tant que « puissance institutionnelle pérenne, la grande entreprise est devenue indissociable de l’économie » – jusqu’à basculer « dans l’impensé ».

Le « smartphone » pris en mains « sans réel apprentissage » et en parfaite méconnaissance de l’infrastructure matérielle qu’il nécessite (ses composantes comme l’organisation du réseau) atteste, par « l’invisibilisation de l’infrastructure », de ce « fétichisme de la marchandise » comme de « l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur »…

Aujourd’hui comme hier, les marchands « alimentent continuement le monde matériel et idéel » en capitalisant sur des ressorts sociaux et cognitifs qui caractérisent l’humain : « le besoin de sécurité, l’estime de soi, le sentiment de puissance, la tendance à se regrouper, à s’identifier, à discriminer et surtout, fondamentalement, la propension à manipuler des objets et à leur attribuer des significations »…

Actuellement, « le rapprochement entre l’homme et la marchandise atteint son paroxysme, de telle sorte que la nouvelle étape du processus de marchandisation, l’implacable horizon, semble être la fusion homme-marchandise » avec, au bout de la chaîne, le cyborg appareillé d’objets-prothèse en « figure ultime du consommateur ».

La massification du smartphone, cette « greffe nous reliant au réseau global, plaçant  le monde à portée de main et l’achat au bout du pouce » et la gadgetophilie galopante dénaturant les demeures humaines en « espaces de consommation » laissent augurer du « monde d’après ». Jusqu’à l’épuisement des ressources non renouvelables assurant l’infinie succession des marchandises dont le tapis roulant emporte l’espèce présumée humaine droit dans le mur d’une marchandisation globale ultra-technophile sans finalité ni avenir… Est-il temps encore de se délivrer du vide qui fait tourner le monde à sa perte ?

 

Anthony Galluzzo, La Fabrique du consommateur – Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 264 p., 19 €

 

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Régis Debray decrypte l’actuelle « angoisse écologique » et lance l’alerte contre un intégrisme écologiste qui badigeonne notre peu d’avenir commun d’une bien incertaine teinte vert-de-gris de petits matins pas très nets…

 

L’homo sapiens présumé ou décrété oeconomicus (97% de la biomasse des vertébrés terrestres, avec son bétail) a inventé le paradigme linéaire d’une croissance infinie basée sur le pillage systématique de ressources limitées sur une planète surexploitée, manifestement plus « intelligente » que lui – mais dévorée par la « globalisation » marchandisée. Pour l’instant, il a réussi à précipiter l’effondrement des « populations non humaines » au profit exclusif de son espèce – enfin, d’une infime fraction « hors sol » de la dite espèce, menacée à son tour d’extinction par un implacable engrenage des accélérations…

Est-ce en quittant l’histoire que le bipède postmoderne et bientôt « amélioré » voire postnumérique  se redécouvrirait soudainement « zoologique » à l’heure du naufrage d’un Titanic  dérivant sur un cloaque de plastique  rissolé aux métaux lourds  ?

Voilà, constate Régis Debray, une « espèce animale en sursis, qui se demande si elle mérite encore d’avoir un futur », locataire d’une planète dont « elle se prenait pour le propriétaire » et désormais acculée « en squatter insolvable, menacé d’expulsion ».

Quitterions-nous les chantiers et l’artificialisation des sols pour « embrasser les arbres » ou pour nous y nicher en cabane suspendue le temps d’un « ressourcement »,  selon de nouveau « concepts » d’hôtellerie étoilée de plein air  ? Mais, avant d’en arriver là, que de neurones consumés « pour rendre l’air irrespirable, faire fondre les glaciers, polluer les océans, assécher les lacs et désertifier jusqu’à l’Andalousie »… Qu’avons-nous fait de la « beauté native des choses », de « ce qui nous a faits » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « piloter » en douceur la « transition » d’une sociéte thermo-industrielle en fin de cycle à une société agro-pastorale que l’on rêverait forcément harmonieuse et redistributrice ?

Voilà la « climatologie » érigée en « science faisant autorité ». Renouant avec de vieux discours éculés sur la fin des temps, elle nous promet tout à la fois détresse climatique, horreur écologique et sociale, effondrement des civilisations  et  du système Terre – ainsi que force tournées de verts vides pour mieux en remplir d’autres, sans fond…

 

« Prime au primitif »…

 

Le vert « n’est pas toujours tendre » à l’ère de la troisième révolution industrielle, celle du microprocesseur – et la défense de la planète (ou du « climat »…) s’annonce féroce, compte tenu du fondamentalisme des khmers verts s’arrogeant le droit de décréter des « normes » applicables à tous leurs « frères humains ». Au Xxe siècle, rappelle le philosophe, l’Esprit  a atteint « sa vitesse de libération avec les aéroplanes, la machine-outil, le bébé-éprouvette, les aliments ultra-transformés, les transgenres et le désormais classique « on ne naît pas femme, on le devient ». Il n’en doit pas moins, après avoir épuisé tous les mirages de l’ingénierie, rebrancher d’urgence sa prise de terre et limiter l’emprise d’une technosphère s’arrogeant de surcroît le monopole de « l’écologie » – ou du green washing

Régis Debray constate, « à l’heure du dématérialisé et de virtuel », ce « pacte d’alliance entre le tout-bio et le tout-techno, le néon et le bougeoir, la « machine à habiter » et la fermette poutres apparentes, le techno global et l’élu local »… Ainsi, « notre besoin d’incarnation augmente au fur et à mesure que progresse la robotique » – et « la tour de verre appelle la hutte en bois »…

C’est désormais le « retour au terroir des déterritorialisés » : « La perte d’appartenance fait appel d’air et le civilisé à prothèse se coiffe d’un chapeau de paille : l’urbain appareillé réclame sa ration de rusticité, de pépiements sous sa fenêtre et d’écureils dans les squares, de pistes cyclables et de cabanes sous le canopée (…). Au postindustriel déboussolé, il faut un minimum syndical de sauvagerie et on peut comprendre sa préférence pour les jeunes loups, les vieux ours et les crocodiles en rade, plutôt que pour les animaux d’élevage, le gavage des oies et le poulet en batterie. On ne saurait lui en tenir rigueur, c’est l’effet inconscient d’un thermostat caché en chacun d’entre nous. Nous bénéficions tous, à notre insu, d’un principe de constance qui rééquilibre une déstabilisation machinique par une contre-poussée naturaliste, avec une prime au primitif.»

Au commencement des temps, quelle force fit basculer le monde du côté de la matière afin qu’il y aie « quelque chose plutôt que rien » ? Et laquelle désormais s’active à le transformer en antimonde irrespirable et inhabitable, à l’instar d’une proche planète rouge qu’il s’agirait de « conquérir » ?

Tout serait-il parti de cette alliance entre un vieux rêve d’alchimiste, une techno-science sans conscience et un turbo-capitalisme sans morale ? « Le vieil alchimiste a transplanté ses cornues dans la Silicon Valley pour transmuter non le plomb en or mais notre chair en bits et octets, quitte à tuer le vivant pour tuer la mort. Le Grand Oeuvre se cherche dans l’IA (intelligence artificielle) »

Mais des fondamentaux résistent à la déstabilisation machinique et à la silicolonisation du monde, « à savoir le câblage nerveux et la charpente ostéo-musculaire de l’internaute, qui restent ceux du chasseur de mammouths »…

A la lisière de l’ombre verte qui recouvre un monde globalisé nous privant de terre habitable, le philosophe rappelle qu’un être « ne peut croître ni prospérer sans un certain périmètre de vie ». Or,  « le mammifère par moment raisonnable mais foncièrement maisonnable que nous sommes, ne peut survivre sans feu ni lieu ». Précisément, ne serait-il pas, après avoir eu la peau des autres espèces animales, en train d’attenter à sa demeure terrestre et de succomber à sa propre folie prédatrice ?

Rendant grâce à « la finitude qui interdit de nous rêver inoxydables » en mode transhumaniste, il repense avec bonheur et délectation  toute la complexité des dynamiques environnementales et sociales – rien moins que la riche et débordante matière du monde en son basculement, dans un format qui renoue avec les grands « tracts de la NRF » d’entre les deux guerres. Notre futur sans avenir pourrait bien se réécrire là, entre « vague verte » et lames de fond.

Régis Debray, Le siècle vert – un changement de civilisation, Gallimard, collection « Tracts », 64 p., 4,90 €

 

 

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Y aurait-il comme des «  formes de résurgence paradoxales de logiques féodales dans les mutations du capitalisme contemporain » ? L’économiste Cédric Durand invite à considérer la « captation prédatrice » des nouvelles technologies comme la recomposition d’anciennes servitudes en mode « technoféodalisme ». L’économie politique du « digital » relèverait-elle d’une logique de rente » ?

 

La « révolution numérique » est un « phénomène humain global » qui impacte tous les secteurs d’activité et toutes les facettes de la condition humaine jusqu’à susciter un insoutenable sentiment de basculement dans une matricialité fictionnelle… Où nous mène cette étrange « force de propulsion technologique » ? Pour l’économiste Cédric Durand (Université Sorbonne Paris-Nord et Université de Genève), la « digitalisation du monde » donne une « nouvelle actualité »… au féodalisme. Elle se traduit par le retour des monopoles, des dépendances aux plateformes et par ce brouillage insidieux tant entre l’économique et le politique qu’entre « fiction » et « réalité ». L’exubérance du capital « dématérialisé » et défiscalisé ne s’exempterait-elle pas de toutes les obligations de « garantie des droits » jadis promis voire consentis aux citoyens ? Le capital fictif assis sur l’infrastructure d’une technologie désormais automotrice ne spécule-t-il pas contre l’espèce présumée humaine et son écosystème selon sa mécanique folle de type « mouvement perpétuel » ? La digitalisation à marche forcée du monde se solderait-elle par une régression sans précédent  « délaissant la production au profit de la seule prédation » ?

C’est bien de cela dont il s’agit : «  Plus une société est développée sur le plan économique, plus elle offre de prise à la prédation »… C’est sur cette prémisse que le maître de conférences invite à considérer « l’hypothèse techno-féodale » détruisant les vestiges ultimes de la « société de production » qui caractérisait « l’ère moderne ».

Notre société techno-marchande fonctionne tout à la fois comme une machine infernale, une machination et une hallucination collective sous emprise. Celle d’un dispositif totalisant faisant du vivant la proie d’une expérimentation illimitée – avant de le vouer à sa déréalisation et son effacement : « La dépendance généralisée aux propriétaires de Das Digital est l’horizon de l’économie numérique, le devenir cannibale du libéralisme à l’âge des algorithmes ». Tout comme  le seul « horizon idéologique des politiques économiques » est désormais, depuis le tournant du millénaire, de « stimuler cette force de propulsion technologique du capitalisme ». Voire de la désentraver de toute considération éthique…

La référence au cannibalisme traduit aussi l’appropriation et la marchandisation des corps afin d’en tirer profit en faisant fi de tout « consentement éclairé ». Elle interroge jusqu’à la pratique médicale  qui traite l’humain comme un objet voire un réservoir d’organes – la voie est ouverte vers un sous-prolétariat de l’homme-objet voire homme-rebut…

« L’esprit start-up » tant claironné par un insistant discours médiatique serait-il « le faux nez » de cette prédation sans bornes exercée par des « monopoles privés » ? « Le destin d’une start-up n’est-il pas d’échouer neuf fois sur dix ? » interroge d’emblée Cédric Durand qui précise : « C’est son principe même : lancer une entreprise innovante implique d’accepter un taux d’échec élevé pour un retour sur investissement potentiellement gigantesque. Si de tels risques peuvent être pris par des entrepreneurs individuels bien dotés, des grandes fortunes, des grandes firmes via des filiales ou des Etats via des programmes spéciaux, ce serait en revanche pure folie économique que d’engager un pays tout entier sur cette voie. »

 

Le cyberespace,  nouvel Eldorado

 

Tout aurait commencé dans la Silicon Valley, cette région de San Francisco où se seraient assemblées « les particules élémentaires du noyau doctrinaire qui a permis à un nouveau concensus de se propager sur toute la planète »…

Selon la story telling en cours, de jeunes bricoleurs de possibles s’y seraient donnés de nouveaux jouets  adaptés à leur façon d’être au monde en transposant la mécanique du jeu à toute la vie…

Cette systématique formelle du jeu transposée dans nos vies marque une rupture dans notre posture physique et mentale  pour mener à l’actuelle génération de têtes baissées – voire génération vautrée : « un homme, un clavier, un écran »…

Ces gamers ont provoqué une nouvelle ruée vers l’or sur cette terre promise aux money makers

Sur cette ligne de faill(it)e universelle, entre la Silicon Valley et Wall Street, ces orpailleurs high tech rêvaient-ils déjà de reconfigurer l’espèce présumée humaine pour la rendre « conforme au profit » ? Est-ainsi qu’aurait émergé une technodystopie de fraude généralisée qui permet aux uns de tricher pour rafler la mise en jouant sempiternellement leur coup d’avance sur tous les autres?

Avec l’apparition du Web (1993), l’Homo connecticus ne connaît plus de frein à sa prolifération placée sous le signe de l’exponentiel et se fond dans un tramage numérique jusqu’à la consumation du dernier « productif » voire de l’ultime « inactif »…

Dès l’origine, la jouabilité et la calculabilité semblent consubstancielles  au « numérique ». Le jeu et le calcul auraient-ils pris là les commandes d’une « réalité » modélisable jusqu’à l’escamotage final de l’humain ?

Le « vrai » a bel et bien été escamoté par un leurre technologique assis sur toute une infrastructure captatrice de données (serveurs, câbles transocéaniques, mégawatts d’électricité, etc.) qui se révèle dévoreuse inassouvie des ressources énergétiques de la planète…

Depuis l’apparition d’Amazon (1993), du « mobile » (1995), de Google (1998), de l’iPhone (2007) et l’expansion du « capitalisme de plateformes », les humains se voient sommés de consentir à leur mise en données et leur « dématérialisation » – avant leur effacement d’un réseau dont la face polluante et prédatrice n’est jamais interrogée…

Ainsi se sont créé d’immenses concentrations de pouvoir « hors sol »  (les GAFAM) et s’est instauré cette « gouvernance par les nombres » annoncée par de vieilles « logiques comptables ».

Cette « numérisation » globale engagée à marche forcée sans consultation des populations ni étude d’impact génère une dévastation environnementale et sociale  actée par le concept de « disruption », totalement assumé « puisqu’il s’agit de renverser les règles établies au nom de l’innovation » :

« De Google jusqu’à Uber, en passant par Facebook, les entreprises de la Silicon Valley ne sont pas privées d’agir hors de tout cadre légal, voire contre les règles existantes, pour imposer leurs innovations par le fait accompli »… Les nouvelles « invasions barbares » ne sont-elles pas « numériques » ?

 

La ruée vers l’or du XXIe siècle

 

Mis en données, l’homme découplé de la nature est devenu quantifiable – et quantité négligeable d’ores et déjà passée par pertes et profits dans l’équation des propriétaires de Das Digital. Leur logique de puissance a détruit les logiques d’échanges antérieures à mesure que se déploie le réseau dense de la surveillance et de traçage, au nom de leur « sécurité » puis de leur « santé »,  de populations ultraconnectées produisant toujours plus de données numériques au quotidien. Le processus de transformation de ce magma de données en « or informationnel » est-il en de bonnes mains bien intentionnées ?

« Les données relèvent du domaine de la représentation, elles expriment un point de vue nécessairement partiel et ne font sens qu’en lien avec une connaissance préalablement constituée. Elles ne sont pas innocentes. Elles contiennent de la théorie, cristallisée dans les algorithmes qui les organisent, sachant que la recherche de régularité qui les gouverne présuppose la construction d’hypothèses. »

Cédric Durant rappelle que Jean-Luc Godard laissait entrevoir dans son film Alphaville  (1965) une société gouvernée par les algorithmes – « une société technique comme celle des termites ou des fourmis où les gens sont devenus esclaves des probabilités »…

Pour Cédric Durand, « la tentative de réduire les existences aux probabilités porte en elle le risque de dessaisir les individus et les communautés de la maîtrise de leurs devenir ».

Il insiste sur ce qui est central dans cette économie du numérique, « le prédictible ». L’horizon du « capitalisme de la surveillance » et de la captation serait-il désormais de « piloter la prédictibilité des comportements » ?

Ainsi s’est mise en place, selon la sociologue américaine Shoshana Zuboff,  « l’infrastructure d’un Big Other qui puise sans limite dans notre expérience sociale des ressources qu’il réagence lui-même, et nous retourne sous forme d’injonctions comportementales de telle manière que notre autonomie s’en trouve radicalement réduite »…

Le capitalisme numérique permet à « ceux qui contrôlent les intangibles une capacité sans pareille de s’approprier la valeur sans véritablement s’engager dans la production ». Cette appropriation de données et de valeur déconnectée de tout engagement productif voire de tout sens de respect de l’humain et de la planète déclencherait-elle des fantasmes d’omnipotence et d’omniscience ?  « Ce qui prend alors le pas, c’est une relation de capture. Dans cette configuration, l’investissement n’est plus orienté vers le développement des forces de production mais des forces de prédation »…

Ainsi, l’essor du numérique « nourrit une gigantesque économie de rente, non pas parce que l’information serait la nouvelle source de valeur mais parce que le contrôle de l’information et de la connaissance, c’est-à-dire la monopolisation intellectuelle, est devenu le plus puissant moyen de capter de la valeur ».

La référence au féodalisme renvoie au « caractère rentier, c’est-à-dire non productif, du dispositif de captation de valeur ».

Par cette captation, « l’individu dans son travail puis dans toutes les phases de sa vie se trouve tendanciellement exproprié de sa propre existence »…

Jürgen Habermas n’avait-il pas déjà souligné que « le développement capitaliste tend à saper les structures politiques qui l’ont historiquement accompagné et à éroder leur potentiel démocratique » ?

« Avec la poussée techno-féodale, la logique de l’écrasement avance au grand galop » estime Cédric Durand qui pointe un impensé dans cette logique de domination : « Pourtant, plus elle se rapproche, moins elle semble devoir aboutir. Les secteurs les plus en pointe dans la fusion des logiques économiques et algorithmique butent sur le mur de la déréalisation. »

La rente numérique des uns fait-elle le malheur du plus grand nombre? L’auteur inspiré de ce bréviaire d’antibéatitude technolâtre rappelle que « les résistances à la déréalisation des individus forment un obstacle très sérieux à ce projet ». Encore faudrait-il qu’un saut de conscience permette d’éviter à temps de heurter le mur de cet impensé-là.

Le jeu, ne serait-ce pas aussi… l’imprévisible, ce qui ne sert pas nécessairement certains intérêts incompatibles avec le « bien commun »? Ne pourrait-il pas précisément y avoir… du  jeu, c’est-à-dire du défaut de serrage dans les boulons de la machination et de la conscience humaine résiduelle dans ses rouages ? Une conscience qui, en attendant un nouveau « contrat social » sur les données, ne se résignerait pas au pire et serait bien déterminée à ne jamais abdiquer la moindre nanoparcelle de « consentement éclairé »…

Cédric Durand, Techno-féodalisme, La Découverte, 256 p., 18 €

 

 

 

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Au cours des multiples « crises » économiques qui ont dévasté l’Occident, il a été admis que « l’or est le pilier de l’univers monétaire ». Alors que le système financier global menace d’emporter une fois encore la sécurité des populations, l’éclat inaltérable du métal jaune n’indiquerait-il pas la voie vers un « environnement monétaire stable » voire celle d’un retour à une économie saine et l’horizon d’une « civilisation » digne d’elle-même ?

 

 

Jusqu’alors, la « monnaie » est une notion sur laquelle tout le monde pouvait s’entendre, du moins aussi longtemps qu’elle correspondait à un poids donné en métal précieux et représentait la richesse déjà créée.

Mais voilà : depuis 1971, avec l’abandon de la convertibilité-or, elle est une entité virtuelle créée par les banques centrales – et la représentation d’une « dette » qui ne pourra plus être payée… Si elle semble toujours constituer l’épine dorsale de la société et la mesure de toute chose, sa création débridée ne correspond plus à aucune réalité économique et terrestre : sa pléthorique représentation papier et numérique pourrait bien se révéler comme l’équivalent de promesses de paiement qui ne pourront plus jamais être tenues lors de la « grande réinitialisation » maintes fois annoncée dans l’effondrement des grands récits de transformation sociale…

Nul doute que les surinvestissements « consentis » sans l’accord des peuples dans l’hypercomplexité,  couplés à l’empilement des fraudes et aux rendements décroissants, ne constituent le catalyseur de base de cet effondrement – celui du château de cartes de la globalisation numérique… N’avons-nous pas déjà trop « emprunté à l’avenir » et fait du déni notre « réalité » même ?

L’universitaire Mark Skousen rappelle les avantages d’un « retour à l’or » ne serait-ce qu’en vertu des trois « propriétés uniques » du métal jaune. Premièrement, il constitue un « numéraire stable pour le système monétaire mondial ». Deuxièmement, il a une « capacité extraordinaire à maintenir son pouvoir d’achat à travers l’histoire » (c’est la « constante or »). Enfin, il « jouit d’une capacité curieuse à prédire la future inflation ».

 

Expansion monétaire et ruée vers l’or

 

Mark Sousken a achevé sa thèse de doctorat sur l’étalon-or en 1977. Après une brève carrière d’analyste économique à la CIA et des activités de consultant, il a enseigné (Columbia University, Yale) et conseillé nombre de grandes entreprises américaines dont IBM. Dans son ouvrage écrit bien avant l’apparition des taux négatifs qui sapent les fondations des banques et des assureurs ainsi que les fondements anthropologiques de nos sociétés, il démontre « l’absolu bien-fondé du standard or » et plaide pour que le métal jaune redevienne « la base absolue » d’un système monétaire assaini susceptible d’inspirer « confiance ».

Le philosophe politique et économique David Hume (1711-1776) considérait en son temps que la « banque la plus désirable est celle qui gardait dans son coffre tout l’argent et ne participait  à aucune activité de prêt » – c’est le système de réserve de 100%. Il imputait à la banque de réserve fractionnaire  crises du crédit,  pertes de change et sorties d’espèces.

Le système monétaire mondial a commencé par une « monnaie-marchandise élaborée au fil des siècles dans le marché ». Puis, les métaux précieux (or et argent) deviennent la « principale monnaie-marchandise universelle » sous forme de lingots ou de pièces de monnaie. Graduellement, les jetons, billets papier ou dépôts bancaires ont été introduits dans le système monétaire : « Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que ces quasi-sommes d’argent soient émises en quantités largement supérieure au métal qu’elles représentaient »… C’est ainsi que des « éléments fiduciaires » ont été introduits dans le système monétaire…

Il est généralement admis que  « le coût d’un étalon-monnaie fudiciaire pur, non garanti par l’espèce, est négligeable du point de vue des dépenses liées à l’impression des billets de cours légal du gouvernement ».

Mais les coûts d’opportunité d’une augmentation incontrôlée d’une « monnaie fiat » sont exorbitants par rapport à l’étalon-or, si on considère une comparaison attribuée à Alan Greenspan : « Autoriser l’Etat à créer de la monnaie-papier, c’est comme mettre un sou dans la boîte à fusibles. Les coûts en ressources du sou peuvent être plus faibles que les coûts en ressources du fusible, mais les coûts totaux, qui prennent en considération la probabilité d’un incendie ravageur, sont incontestablement plus élevés »…

La « confiance » dans « l’argent » hors sol ayant perdu tout arrimage tant avec son répondant métallique qu’avec les réelles capacités productives et contributives des nations  est attaquée à la racine dans une économie en mort clinique où plus rien ne pourra être tenu pour acquis – à commencer par le « confort » et le « pouvoir d’achat » prodigués jusqu’alors par une présumée corne d’abondance techno-industrielle.

Le retour à un standard or fera-t-il fonction de boussole voire d’extincteur dans l’incendie qui gagne la salle des machines ? Constitue-t-il encore une réponse à la hauteur des enjeux ? Prendra-t-il en compte l’aspiration de la totalité des ressources de l’espèce présumée humaine, sacrifiées aux ultimes opportunités de gains à très court terme dopées aux sempiternels écarts spéculatifs ?

Quel âge d’or jette-t-il son éclat (ou son ombre…) sur le chaos numérique exponentiel  qui nous a détachés de notre biosphère et emmenés si loin de notre réalité même ? Si loin dans l’impensé,  jusque dans les limbes d’une économie zombie et les convulsions d’un gâchis universel?

L’injection de « globules d’or » dans la circulation sanguine monétaire rétablira-t-elle à temps un principe de responsabilité allègrement zappé – et notre immunité globale ?

 

Pr Mark Skousen, Une économie au pur standard or, Le Jardin des Livres, 280 p., 24 €

 

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C’est le casse du siècle – et la raison des plus forts… Depuis quatre décennies, les peuples et les Etats sont broyés par un engrenage fou qui dévaste leur écosystème et anéantit toute perspective d’avenir commun… Jean-Luc Gréau approfondit sa critique d’une « expérience néolibérale » définie comme une forme d’accumulation sans finalité, aux coûts sociaux et environnementaux hallucinants, sous le contrôle d’une bureaucratie financière qui a pris le pouvoir à la faveur de la crise de l’économie keynesienne.

 

Quel est ce déni d’avenir qui s’insinue dans un modèle socio-économique en perdition où l’on se tue à… tenter de survivre ? Qu’est-ce donc qu’une  société qui ne reconnaît plus d’autre « valeur » que la survie ? Voilà le rageur et provocateur « No future !» d’antan vécu désormais en constat clinique et résigné : « On n’en sortira jamais ! ». Chaque existence, réduite à la condition de « ressource productive » à obsolescence accélérée ou de « variable d’ajustement », éprouve ce sentiment diffus de précarité et de violence sociale au seuil d’une tragédie sans cesse rejouée au quotidien, celle  du terrifiant mépris de l’homme pour l’homme. Ce mépris abyssal est affublé d’un nom par une abondante production éditoriale : le « néolibéralisme », une « expérience » engagée dans les années 1980 qui inscrit l’espèce présumée humaine  dans un « nouveau schéma de prédation par le biais d’une compétition mondiale qui inclut le coût du travail, au sens le plus large, dans l’énoncé du problème de la concurrence »…

 

Une bifurcation anthropologique

 

Le « néolibéralisme » peut être saisi tout à la fois comme un art de gouverner fondé  sur la « création de valeur » pour l’actionnaire  et un monstre anthropologique qui fait couler beaucoup d’encre et de sang – à défaut de faire « ruisseler » les richesses du haut vers le bas…

Cette « expérience » a fait basculer le centre de gravité de l’économie-monde. La « financiarisation » est devenue le passage obligé de l’économie et de la vie publique : « c’est à partir d’une position d’extériorité à la sphère productive que les financiers se sont dotés du levier qui leur a permis d’ébranler la planète ».

Aux  fondamentaux d’une finalité humaine mise à mal s’opposent les impératifs de l’accumulation de capital comptable dans les bilans des « grands agents financiers » selon ce modèle de « gouvernance » qui traduit l’ensemble des activités productives marchandes et non marchandes en valeurs financières.

Ainsi, rappelle Jean-Luc Gréau, voilà un « actionnariat prédateur, érigé sur une propriété fictive » désormais « installé en position prééminente dans le nouveau monde économique ». L’auteur du Capitalisme malade de sa finance (1998) précise que « ces grands actionnaires du marché n’exercent qu’un seul des attributs de la propriété, l’abusus », et ce « dans le déni des contraintes et responsabilités liées à la propriété »…

Car enfin, le « saut néolibéral s’est effectué par une remise en question de deux des créations maîtresses de l’Occident à partir des Temps modernes : l’Etat-nation en Europe continentale et la propriété nominative dans l’espace anglais et américain »… Ce qui compte, c’est moins la propriété effective d’un « argent » bien réel que la maîtrise de la gestion des flux d’investissements stratégiques…

Ce mode de « gouvernance » est fort simple à appréhender : « Tandis que les entreprises sont tenues par les actionnaires de marché, les Etats sont tenus par les banques (…) La corporation bancaire a poussé ses avantages de deux manières, en interdisant aux Etats de faire appel à l’épargne publique, les rendant ainsi entièrement dépendants de son bon vouloir et en leur interdisant d’encadrer leurs pratiques par une réglementation déterminée. De là procède cette impunité sans précédent dans l’Histoire à la faveur de laquelle les banques ont pu développer leurs innovations toxiques. »

Au nombre de ces « innovations » qu’une phynance créative a allègrement transformé en « armes de destruction massive », les épargnants auront certainement identifié les produits dérivés, la « titrisation » ou les stock-options – autant de termes désormais familiers depuis les « événements de crédit » de 2008…

Justement, interroge Jean-Luc Gréau, « si la crise de 2008 n’était pas un accident ?  Si elle était l’infarctus financier qui révélait la nécrose du tissu économique et social sous l’effet de la globalisation ? »

Depuis, épargnants et productifs comme « sans emploi » se sont accoutumés à vivre dans une condition de « crise pérenne » voire de pérenne urgence après avoir sacrifié leurs libertés et leur sécurité à la « création de valeur sur les marchés financiers » – en attendant d’y sacrifier leurs avoirs… Le dits marchés « disposent d’un pouvoir de destruction massive des Etats et de leurs économies » jamais vue dans l’histoire des « civilisations ».

Techniquement, ça marche comment ? Par l’expansion du crédit, soutenu par la création monétaire – le crédit illimité « mène le train financier de l’expérience néolibérale ». Cette expansion s’appuie sur les ressources, « sans limite assignées, d’un système né de la symbiose des banques commerciales et centrales qui bouleverse l’énoncé du problème financier ». Ainsi, la création monétaire par le crédit « couvre les impasses budgétaires » mais elle n’a rien d’une manne universelle profitable à tous… La science n’a-t-elle pas amplement prouvé qu’il est impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages ? Ce tsunami de monnaie crédit ainsi octroyée se soldera-t-il par une prise en gage des biens de tous ?

Ensuite, « la baisse inouïe des taux d’intérêt détruit le rendement qui pourrait être proposé aux épargnants ». Ceux-ci se retrouvent laminés en combustibles bon marché pour faire tenir encore (un peu, si peu…) ce système fou, destructeur de tous les acquis et de tous les fondamentaux.

Si « le capital » produisait vraiment, constate Jean-Luc Gréau, « son action tendrait à satisfaire  les besoins humains au lieu de viser aveuglément à s’accumuler jour après jour »…

Or, le système s’est éloigné de tout intérêt collectif comme de toute rationalité individuelle – il est parfaitement étranger à toute logique de préservation d’un patrimoine commun à l’humanité. Pour en juger rien qu’un peu, il suffirait de considérer la « rémunération en-dehors du marché du travail des oligarques de l’ère néolibérale  en rupture du lien avec l’utilité économique »…

L’ « expérience néolibérale » constituerait-elle une « rétrogradation vers le régime de la prédation » dont nous étions précisément sortis « dans le contexte du capitalisme inscrit dans l’espace politique de l’Etat-nation » ?

La faute à la « globalisation » ? Précisément, « la trajectoire européenne épouse celle de la globalisation » et « l’Europe institutionnelle prend à contre-pied l’Europe historique »…

Le moyen d’en sortir ? Pour l’auteur, « la priorité des priorités consiste à couper les ailes de la bureaucratie financière qui a pris en otage les Etats et les entreprises » – et de démanteler l’euro… « Secouer le joug » apparaît comme le premier devoir humain fondamental.

La récente redéfinition accélérée de la vie en société sur la bande d’arrêt d’urgence a mis en lumière « l’utilité commune » des « héros » ultraflexibles du travail « ubérisé ». Donnera-t-elle le coup d’arrêt à une mondialisation néolibérale captatrice des ressources collectives ? Aura-t-elle suscité une libération des énergies et des imaginaires propice à l’éclosion d’une véritable « sécurité humaine » et aux véritables « besoins sociaux » qui vont avec ?

Pour l’auteur de La Trahison des économistes (2008), l’actuelle tentative proclamée de « rapprocher la production de la demande, objectivement fondée du double point de vue économique et écologique, met en question l’ensemble de l’expérience néolibérale et fait tomber de leur piédestaux les économistes, les politiques et les journalistes qui l’ont voulue et protégée »… Pour l’heure, cette sphère-là met en scène la transplantation de nouvelles populations dans des sociétés nationales aux capacités de charge mises à rude épreuve, ouvrant ainsi un « nouveau chapitre de l’expérience néolibérale » dont Jean-Luc Gréau nous invite à considérer le mécanisme global derrière les sociétés-écrans… Pour quels bénéficiaires finaux ou quelle espèce « postmoderne » fonctionne cette mécanique-là ? Dans le « nouveau monde » jailli des décombres des Etats-nation, sera-t-il possible encore de préférer les ressources d’une intelligence humaine théoriquement sans limites aux mirages d’une expansion de crédit illimité dévoreuse d’avenir ?

 

Paru dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Jean-Luc Gréau, Le Secret néolibéral, Gallimard, 156 p., 15 €

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Serions-nous prisonniers de nos « compensations symboliques inconscientes » (CSI) voire habités par un « monstre » qui se chargerait de leur mise en oeuvre au détriment de notre santé ? Un neurologue, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, rappelle qu’on ne peut prétendre soigner les maux du corps sans se mettre à l’écoute des manifestations de l’esprit – et des souffrances silencieuses qui nous taraudent.

 

Chacun d’entre nous ne participerait-il pas plus ou moins activement et consciemment tant à sa bonne santé qu’à ses maladies ? Ainsi, un glioblastome (cancer primitif du cerveau) peut-il survenir suite à un besoin de reconnaissance tardivement comblé ? Le neurologue Pierre-Jean Thomas-Lamotte a observé des cas de tumeurs gliales de natures différentes se développant au moment où « le sujet vient enfin de vivre une reconnaissance très attendue après une longue période d’humiliation ».

Ainsi, ce serait au moment où « tout s’arrange » enfin que surviendrait la maladie, par un « bug du cerveau stratégique » ? Sous ce terme, le praticien désigne « l’ensemble des structures fonctionnelles, cérébrales qui, à chaque instant, régulent l’équilibre psychosomatique du sujet, l’état de santé ou de maladie ».

Après des « dizaines de milliers d’heures d’écoute » de patients, le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte en conclut que la maladie n’est pas un « dysfonctionnement survenant par hasard ou à cause de facteurs de risques » mais une « Compensation symbolique Inconsciente automatique d’une souffrance intime et d’une culpabilité gardée secrète, inavouée et refoulée ». La compensation (du latin compensare : contrebalancer, faire un contrepoids) surviendrait alors « comme une nécessité » pour tenter de retrouver un équilibre. La maladie serait une manifestation symbolique et une métaphore.

Par ce mécanisme de la compensation symbolique, le cerveau nous détournerait « de la douleur morale vécue dans la réalité vers une douleur physique, équivalent symbolique d’un fort contact souhaité »…

Toute notre vie serait-elle tissée de la « succession d’une multitude de compensations » ?

Le neurologue propose des outils pour décrypter « le langage symbolique utilisé par les inconscients pour dire la souffrance, pour dire nos maux et pour les compenser ». Car les souffrances tues peuvent se réveiller à l’instar d’un volcan et se traduire par des pathologies plus ou moins graves…

Le 15 octobre 2011, le CRIDOMH (Centre de Recherce indépendant de l’Origine des Misères humaines) est créé à Lyon afin de favoriser une mise en commun des résultats de recherches portant sur des milliers de patients « écoutés » et « susciter l’émergence de nouvelles pratiques ». Le Jardin des Livres publie les premiers travaux du Dr Thomas-Lamotte, initialement éditées dans le cadre des « Cahiers du CRIDOMH, sur cette relation de cause à effet entre souffrances refoulées et maladies en une inextricable et intolérable intimité.

 

Le passé compensé

 

L’être humain n’aurait que rarement l’occasion d’exercer son présumé libre arbitre et de s’affirmer en sujet pleinement responsable : sans le savoir, « il vit en permanence au passé compensé » : « Chaque instant du présent s’organise en fonction et autour des événements décevants du passé ».

Or, tout individu sait qu’il ne peut endurer « les blessures de l’âme » ou le « manque de satisfactions : « Ce qu’il ne sait pas, c’est que ces situations de souffrance intime doivent impérativement être racontées, avouées à un tiers pour apporter un soulagement définitif à la tension psychique créée. L’être humain doit se décharger de ses fardeaux en conscience, en les nommant. »

Pour le Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, la « confidence de nos souffrances peut influencer et même changer le cours des choses ».  Décrypter et verbaliser nos maux permettrait d’en finir avec cette accumulation de souffrances qui sature l’air du temps : « depuis qu’il existe, l’homme pollue abondamment l’univers en y déversant sa culpabilité ».

La CSI n’est pas un « retraitement efficace de cette culpabilité mais un leurre qui la recycle sous une autre forme pour mieux la propager dans l’espace et dans le temps ».

Le praticien se livre à un véritable travail de détective, rassemblant les différents indices symboliques pour aider le patient à dénouer ses culpabilités et confier une souffrance inexprimée afin de favoriser une guérison de lésions traumatiques se fixant sur tel ou tel organe d’élection – notamment ceux servant à l’échange, au passage et à l’ouverture sur l’extérieur. Dans tous les cas, souligne-t-il, « il s’agit de retrouver ce que le sujet n’a jamais dit à personne » afin de lui permettre de redevenir seul pilote et « auteur » de sa santé – une « santé triomphante » si possible… C’est aussi le rappel d’une évidence pressentie par les pionniers de la médecine psychosomatique : la réalité humaine est faite d’une substance indissociablement corporelle et psychique.

 

Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, Comment notre inconscient nous rend malades lorsqu’on se ment à soi-même, 246 p., 24 €

La compensation symbolique – comprendre les hasards de la vie, Le Jardin des livres, 320 p., 25 €

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La bonne vieille roue millénaire peut-elle être considérée comme un « marqueur de la notion de progrès »? Raphaël Meltz l’analyse dans ce sens-là – et comme symbole aussi d’une « fuite en avant d’un monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». Ainsi, il emmène ses lecteurs dans une véritable histoire des civilisations. Avec un éclairage érudit et particulier sur celles qui ont préféré – ou su s’en passer…

 

 

Au commencement de son aventure vitale, l’homme expérimente la bipédie, apprend à manipuler le feu et à fabriquer des « outils de pierre standardisés ». Puis il repousse les limites de sa vélocité et étend sa mobilité en découvrant le mouvement rotatif.

Une intuition motrice lui fait inventer la roue quelques centaines de milliers d’années après l’invention de ses premiers outils, vers le quatrième millénaire avant notre ère, quelque part en Mésopotamie. Mais d’autres pistes privilégient le territoire de l’actuelle Pologne, ou encore de la Slovénie voire de l’Ukraine : « il semble possible qu’en différents endroits, autour de – 3500, on ait l’idée d’utiliser le mouvement circulaire comme mouvement translatif »…

La roue aurait donc connu trois centres d’émergence et d’invention simultanés, de Sumer au nord de la mer Noire… En ce temps-là l’homme construit les premières cités et mesure ses échanges commerciaux avec un « système pictographique » – c’est « la naissance de l’écriture au début limitée à de simples pièces comptables »…

« La roue est une notion politique, rappelle Raphaël Meltz : c’est un objet qui n’est pas inné dans une société donnée, et un objet dont l’acquis entraîne une série de conséquences  qui vont transformer en profondeur ladite société »…

La roue est la pièce maîtresse et la mère de toutes les technologies à venir  pour peu qu’elle soit combinée à autre chose – ou à d’autres roues : d’abord, elle permet à l’homme de faire passer les charges lourdes de ses épaules à un système par roulement. S’il roule et traîne ses charges, il les fait aussi traîner par plus fort que lui et fait transporter ce qu’il ne peut transporter avant de se faire transporter lui-même…

Le traineau permet de faire tirer de lourdes charges par des bêtes de somme. Du roulement des charges au rouleau, l’homme arrive à la roue véhiculaire puis aux machines de transport  – et à la route, d’abord sur les pistes des bêtes. Ces pistes s’élargissent en routes avec l’avancée des échanges marchands. D’abord, il y a la route de l’ambre qui traverse l’Europe à l’âge du bronze. Et puis il y a la route de la soie par laquelle les Chinois vendent leurs tissus aux Persans. Justement, les Perses de l’époque sassanide ne connaissaient-ils pas l’usage de la roue… pour finalement y renoncer ?

 

Des mondes sans roue

 

Lorsque les conquistadors découvrent l’Amérique des Aztèques, il trouvent un continent sans roue – « personne n’utilisait le mouvement rotatif ». Ils sont subjugués par une civilisation à l’agriculture et l’urbanisme évolués dont le génie s’exhale tout particulièrement dans la magnifique cité de Tenochtitlan. Si leur production agricole est abondante, les Aztèques n’ont ni char de guerre ni chariot ni charrette ni même brouette – « rien qui utilise une roue pour avancer »…

Mais la roue ne leur « manquait » pas pour « cultiver de quoi nourrir l’immense population de la vallée de Mexico »…

Et pourtant, les archéologues ont découvert des jouets d’enfants mexicains montés sur roulettes en parfaite « représentation miniature et fonctionnelle d’un véhicule à roues ». Raphaël Meltz souligne « l’un des plus grands mystères de l’histoire de l’humanité » : « comment peut-on jouer à faire rouler un véhicule sans jamais faire rouler un véhicule » ? La civilisation précolombienne aurait-elle refusé la roue et les jouets à roulettes auraient-ils été des « objets rituels » ?

L’écrivain avance son hypothèse : « les peuples précolombiens (en l’occurence les Aztèques) ont choisi de ne pas utiliser la roue parce qu’ils ne voulaient pas du développement technologique qu’elle incarnait »…

Ainsi, les peuples de ce continent auraient refusé d’être pris dans la roue du « progrès » perpétuel pour la simple raison que leur économie réelle ne se serait pas accommodée de la  fuite en avant et des surenchères qu’ils anticipaient ?

Ils avaient même anticipé l’invasion espagnole à venir,  en voyant un présage dans le ciel – une « empreinte entre vert et rouge, ronde comme une roue de charrette »… Le signe des malheurs à venir avait bien la forme d’une  roue – des malheurs dont les embouteillages et engorgements inextricables de la Mexico actuelle, « entièrement centrée sur la roue automobile », constituent la manifestation ultime… En somme, « l’ensemble des Indiens d’Amérique, des Tupi-Guarani aux Aztèques, n’avaient pas besoin de roue pour vivre » – « ils n’en manquaient pas : ils n’en avaient pas besoin »…

Servi par une vertigineuse érudition, Raphaël Meltz fait saisir  ce « glissement d’un monde sans roue à un monde avec roue » – et  tout ce que cela implique en termes d’enjeux civilisationnels…

Le refus de la roue traduirait-il le refus de « l’accumulation de marchandises » et d’une « connaissance cumulative qui risquait d’entraîner la société dans la spirale d’une croissance qui n’avait plus de valeur morale » comme l’analyse Alain Gras ?

Les exemples d’autres civilisations sans roue sur la plus grande partie des terres émergées d’alors, autour de 1500 de notre ère, montrent qu’elle n’est pas une « nécessité pour qu’une société harmonieuse se développe »…

 

Des civilisations « clouées à la roue »…

 

Longtemps, l’homme avait vécu « selon la nature », se mouvant dans un domaine défini par sa vélocité pédestre, les rythmes de son corps puis la traction animale.

L’art militaire suscite au quinzième siècle les premières tentatives d’applications d’une transmission mécanique au mouvement des roues d’un chariot d’assaut.

Ainsi, l’innovation militaire a fait tourner les roues d’un « progrès », redouté par les civilisations précolombiennes, qui embrasera la planète à partir du mouvement rotatif.

Longtemps art mondain réservé aux privilégiés, le voyage (par voie maritime ou terrestre) se généralise. D’abord, il s’embourgeoise au XIXe siècle puis se « démocratise » durant les Trente Glorieuses avec la motorisation de masse qui promeut la voiture comme objet de désir – une « maladie infantile » déplorée par d’éminents penseurs.

La mobilité sans effort devient un idéal d’émancipation pour tous voire une fin en soi avant de peser désormais comme une injonction qui aliène, entrave et lamine ceux qui désormais la subissent. Le sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) avait déjà identifié le temps des déplacements comme du temps contraint dont l’étirement dévore le temps des loisirs… Devoir « se bouger » (pour chercher à… « s’en sortir » ?), avec le sentiment de toujours « manquer de temps », n’empêcherait-il pas d’avancer dans sa vie ? Ivan Illich (1926-2002) déplorait cette énergie « brûlée en une immense danse d’imploration pour se concilier les bienfaits de l’accélération mangeuse-de-temps »…

Longtemps « confiné » dans une proximité piétonne de son domicile, l’humain s’est arraché à son ancrage naturel et au rythme sensible de ses déplacements pour « accéder au  monde » par ses extensions motorisées – avant de découvrir que ce qui faisait monde a été laminé aux dimensions d’un non-lieu consumériste, individualiste et globalisé, hypernormé et … hypermobile suspendu dans l’apesanteur d’une bulle d’irresponsabilité toujours à un doigt de son éclatement. Rouler pour perdre sa vie à… « gagner du temps » aussitôt reperdu en déplacements ? Se déplacer ou se faire déplacer au cours d’une vie réduite à une petite « affaire » de trajets dans un monde en fuite perpétuelle ? Mais fuir sera-t-il encore possible dans ce monde réduit à l’état de décharge ?

Le « dogme du progrès technologique » ne consiste-t-il pas à « délester l’homme de sa capacité à transporter son propre poids avec sa propre énergie » ? Mais que s’agit-il de fuir si vite pour… se précipiter vers sa propre destruction ?

« Abolir les distances est le fantasme ultime d’une société lancée dans son emballement technologique » souligne Raphaël Meltz qui pointe le même paradoxe avec l’addiction aux technologies numériques : « alors qu’elles sont censées être plus rapides et efficaces que les pratiques qu’elles ont remplacées (lettres, queues aux guichets des services publics, etc.), nous éprouvons néanmoins le sentiment permanent de manquer de temps dans nos journées ultraconnectées ». Accablé d’injonctions à « se bouger » et se transporter dans le monde réel, l’individu postmoderne est assigné de surcroît aux fausses nécessités du « transport numérique », « de la course vers toujours plus de clics, de messages, de like, de pouces levés »  dans ce mouvement affolé et perpétuel d’une roue du hamster décentrée sortant le vivant de son axe…

Pour l’écrivain, « le salut ne peut venir que du vélo » – la roue de bicyclette qui emmènerait vers une toute autre direction et un autre modèle de civilisation. Elle pourrait même envisagée comme solution pour « refaire de Mexico une ville aussi harmonieuse que l’était Tenochtitlan »…

Si le mouvement de la révolution industrielle perpétuelle est en train de se passer de la roue avec les transports à sustentation magnétique, ne serait-ce pas le moment de redécouvrir cette autre roue véhiculaire – histoire de renouer avec un rythme sensible de déplacement perdu de vue avec la civilisation automobile ? Le vélo, seul mode de « transport mécanisé » et écologique, n’incarne-t-il pas l’idée d’un « mouvement permanent pour ne pas tomber », à l’image d’une société occidentale « incapable jamais  de renoncer à aller toujours de l’avant » ? Une idée et un mode de locomotion compatibles, somme toute,  avec le capitalisme pour lequel il ne saurait y avoir de « salut dans l’arrêt » ni d’ « équilibre au repos » : ne s’agit-il pas de toujours « avancer pour demeurer » ?

Avancer, certes, mais à un rythme soutenable… Exit la fausse solution hypernuisible de la voiture électrique : « comme si ne plus émettre de CO2 était le seul enjeu, comme si utiliser de l’énergie nucléaire était la solution : plutôt que de détruire le climat, choisissons de souiller nos sous-sols, rivières et océans pour les cent mille ans à venir »…

Les stimulantes réflexions de Raphaël Meltz susciteront-elles un mouvement de conscience semblable à un grand changement de marée dans nos valeurs, de nature à remettre l’automobile à sa place (de plus en plus marginale…) et notre avenir commun sur ses pieds ?

 

(Journal à périodicité très aléatoire, compte tenu de la grande incertitude des temps…)

 

Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

 

Raphaël Meltz, Histoire politique de la roue, La Librairie Vuibert, 283 p., 23,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’impermanence des choses… )

 

 

 

 

 

 

 

 

Le visage démasqué d’un futur sans avenir?

L’important n’est pas de prédire mais de guérir…

Que le Malin existe ou non

Pourquoi lui laisser le dernier mot?

Dès que tu libères ton chant

Il a fait son temps…

 

Le Diable existe-t-il ? Une jeune femme bien de son temps de basses eaux l’a rencontré et noué avec lui une relation – forcément infernale et sans issue… Sauf pour une captive du genre évasive… 

 

« Le diable pose sa queue partout » déplorait ETA Hoffmann en son temps. Et il gît dans les détails, comme chacun sait… Alors, voilà une histoire bien d’aujourd’hui. Dans un monde « postmoderne » en pleine dislocation, entre attentats, émeutes, canicules et pluies diluviennes, une jeune chercheuse en anthropologie « écartée de la voie académique « rencontre… le Malin lui-même… Vraiment?

Pourtant, constate-t-elle, « il ne manquait pas d’âmes bien plus noires que la mienne à séduire »… Mais en vérité, ne composons-nous pas, par notre veule passivité face au malheur du monde, « le gros de ses troupes » ? D’évidence, il a l’embarras du choix – et toute l’étendue du champ des possibles pour se distraire de sa nuisible éternité…

Il lui suffit de rester à l’écoute de nos bassesses ordinaires – et d’y répondre : « Le Diable connaît le secret des coeurs ; éternel prétendant à l’empire du monde, il le hante sans relâche et entend ceux qui sont prêts à l’accueillir »…

Donc, notre jeune « chercheuse » au Musée des Civilisations (section Afrique) est une de ces âmes perdues, archiprête à cette rencontre-là, qui se fait le plus le plus simplement du monde, lors d’une soirée chez un ami : « j’étais hypnotisée par ma propre destruction »…

Le Diable a juste la tête de son voisin de palier et il lui donne une telle impression de proximité – « il  y a en lui quelque chose d’insinuant, de dérangeant, qui suscite à la fois attirance et répulsion »…

Mais… à quoi ça ressemble, le Prince de ce monde ? Il présente un « physique anguleux et un visage brutal », avec des « cheveux aile de corbeau mêlés de quelques fils blancs et une bouche d’une sensualité presque obscène pour un homme »… Une vraie « gueule d’amour », quoi…

Il se dit « consultant » – un mot-clé en vogue dans un monde d’abyssale vacuité dont le premier mal est de tout vouloir tout de suite, d’un clic et pour rien –  l’abondance gratuite, « l’argent magique » et tout ce qui va avec … Justement, « on aurait dit que tout ici-bas lui appartenait »…

Dont notre narratrice. Pourtant, elle avait tout pour être heureuse :  Paul, un mari presque « idéal » dont l’attachement se nourrit de leurs aventures sans conséquence  et une fille, Violette, promise encore à un bel avenir dans la matrice de fraude généralisée prétendant « faire société». Mais la machine à hologrammes aux images joliment irisées commence à se gripper… Pendant que l’anti-héroïne file ce maléfique « amour » ( ?), le mâl(e)heur du monde n’en finit pas de s’approfondir entre humains déracinés et dénaturés, jetés hors de nos écrans plats pour s’échouer sur nos trottoirs et frapper à nos portes : « Fuyant leurs pays dévastés, les populations sinistrées se mirent à déferler chez nous (…) Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous les détraqués, les malades et les délinquants sortaient de l’ombre et passaient à l’acte, dans des bouffées d’agressivité délirante. Il fallut s’habituer à l’idée que le danger était partout, la vie fragile et la mort omniprésente. »

Comme disait un humoriste du siècle passé, « dans le fond c’est pas plus mal que si c’était pire »… La société s’enfonce dans le chaos et tout  échappe à notre narratrice dans sa lente descente aux enfers – dont sa fille Violette… Elle tente de se déprendre, risque la déliaison – en vain : « J’ai beau ne plus aller chez lui, cela ne change rien. Alors je comprends qu’il a gagné. Sa victoire, c’est d’avoir pénétré mon âme. Maintenant, il habite en moi. Ses pensées pensent à travers moi. Je vois le monde par ses yeux. »

Qui avait-elle rencontré réellement ? Un homme de proie élémentaire, un prédateur sexuel ou un pervers narcissique de plus, un de ces sociopathes manipulateurs qui sont légion en ces temps de basses eaux et de tout-à-l’ego ?  Ou alors… celui dont la suprême habilité jusqu’à ce jour aurait été de faire croire qu’il n’existait pas ?

L’intrusion de celui que personne ne voit jamais venir mais qui se cache de moins en moins n’est pas sans conséquence sur ce qui reste de vie à notre anti-héroïne : la voilà incorporée à son corps défendant  ( ?) dans « l’immense armée de ses esclaves » – plus « besoin de collier ni de laisse » pour perpétuer ses basses oeuvres… Ainsi notre pauvre monde va-t-il à tombeau ouvert, de l’un à l’autre d’entre nous, à sa perte annoncée.

Cette fable « postmoderne »  scelle une évidence constatée à loisir par l’auteure, Emmanuelle Pol, dans l’effondrement de sa ville de Bruxelles meurtrie par les attentats et abandonnée à ses fossoyeurs. Là, dans nos mégapoles ultraconnectées, se consomment, avec l’exode massif des âmes et consciences vers le « virtuel », notre dénaturation et notre malédiction. Là se consume, à force de compromissions avec le pire, la fin de notre avenir… Mais tout est-il vraiment joué de nos lendemains sans avenir? Le passage des ombres peut-il effacer la lumière neuve du jour qui se lève pour tout ce qui vit et enrayer la ronde des saisons sur Terre?

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Emmanuelle Pol, Le Prince de ce monde, Finitude, 192 p., 17 €

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L’incertitude amoureuse s’avive en une ère d’insécurité ontologique montante qui dissout les liens et suscite une « épidémie de solitude » alors que la vie intime et les sentiments sont l’objet d’une marchandisation sans précédent… La sociologue Eva Illouz analyse à travers la sexualisation généralisée des relations humaines les multiples formes du « désamour « contemporain et cette « nouvelle culture du non-amour » lorsque les « relations hétérosexuelles s’organisent dans le cadre d’un « marché ». Ainsi,  le « capitalisme consumériste » et « scopique » (visuel) surexploite la subjectivité des femmes alors même qu’il semble leur donner « plus d’autonomie » et programme l’obsolescence des corps féminins après avoir hypersexualisé leur image…

 

Que se passe-t-il  dans notre postmodernité exténuée à force d’être ultraconnectée? La différence des sexes est inscrite dans une espèce humaine en principe vouée à sa reproduction selon l’ordre des générations  – ne serait-ce que parce qu’une moitié de l’humanité aurait vocation à « donner la vie »…  La pensée symbolique de cette différence n’aurait-elle pas l’universelle simplicité de « dispositifs » où s’emboîteraient milieux biologique, naturel et social régis par une opposition binaire de si longue durée?

Mais voilà : l’anomie fait rage au temps des « applis » de rencontre et d’une sexualisation exacerbée des relations humaines devenue source de » désarroi existentiel ».  La « liberté sexuelle » aurait-elle dissous les sentiments dans le « sexe sans lendemain » et une « socialité négative »? C’est désormais, constate Eva Ilouz, une « incertitude généralisée, chronique et structurelle qui préside à la formation des relations sexuelles et amoureuses » lorsque la « culture consumériste » devient la « pulsion inconsciente structurant la sexualité » et la libido un produit à consommer.

Le nouveau livre de la sociologue décrit « comment le capitalisme a détourné la liberté sexuelle pour se l’approprier » et violé la sphère intime de chacun : « L’amour produit une certitude lorsqu’il s’organise dans des formes sociales qui intègrent dans l’interaction un avenir plausible. En l’absence d’une structure sociale productrice d’une certitude, il ne peut créer de certitude.  Par ailleurs, la disparition de la cour amoureuse – avec ses structures culturelles et émotionnelles – est due à ce qu’il est convenu d’appeler la liberté sexuelle, qui s’est développée dans un appareil institutionnel complexe. »

Que reste-t-il  à « libérer » encore, après les corps, les « logiciels » ou les profits sans limites? Faudrait-il à présent envisager de libérer les imaginaires de leur colonisation et les humains de leur obsolescence  d’ « agents économiques et sexuels » plus ou moins « compétititifs » », livrés aux incertitudes et aux turbulences d’un « marché » hypervolatil toujours prompt à les dévaluer?

La sociologue pointe le paradoxe fondamental  de notre postmodernité technoconsumériste qui marchandise le corps, « lieu d’accomplissement de l’existence sociale »,  en « objet de mesure, de classement et de commensuration » dans cette nouvelle économie de l’attractivité visuelle mobilisant tous les égos hypertrophiés, rivés à leurs écrans pour y tisser des relations plus ou moins intéressées avec d’autres aliéné(e)s de cette fuite en avant : « alors que le féminisme a gagné en force et en légitimité, les femmes se sont trouvé assignées de nouveau, à travers le corps sexuel, à des rapports de domination économique »…

De la révolution néolithique à la « révolution sexuelle », les femmes seraient-elles une fois encore les grandes perdantes d’un système qui fait mine de les « autonomiser » tout en marchandisant leur image dans une culture masculine de prérogative et de prédation ?

 

 

L’effondrement de la certitude

 

 

L’anthropologue Marshall Sahlins voyait advenir voilà 35 000 ans  la naissance du capitalisme  et la genèse  de la capitalisation du corps des femmes  par un pouvoir mâle oppresseur…

Plus près de nous, au début du Xxe siècle, des industries prospères s’emparent des vulnérabilités innées de l’un et l’autre sexe. Ainsi, les industries de l’image (cinéma et publicité) « se sont mises à produire des images de corps sexuellement attirants afin de susciter du désir », attisant une consommation visuelle inassouvie. Dans notre « société de l’image », la « sexualité est devenue une composante visible de l’identité », une « « performance visuelle incarnée dans des objets de consommation visibles plutôt que par des pensées et des désirs ».

Désormais,  la sexualité et la culture consumériste sont des « pratiques concomitantes et imbriquées l’une dans l’autre, à travers des objets culturels » pourvoyeurs d’ « ambiances sexuelles »…

Eva Illouz rappelle que les médias ont joué un « rôle crucial dans la promotion de la sexualité, en recyclant une version partielle ou déformée du discours féministe, où l’égalité et la liberté sexuelle étaient synonymes de pouvoir d’achat et de sexualité affichée ».

La série américaine Sex and the City (1998-2004) « illustre cette équation post-féministe du « girl power » à travers une sexualité libre et médiatisée par le marché », en offrant le spectacle du « pouvoir économique accru des femmes, de leur intrépidité sexuelle et de leur forte intégration dans les industries de la beauté, de la mode, des cosmétiques, du sport et des loisirs ».

Si les femmes sont  libres de s’aligner sur le présumé « modèle masculin » et de battre les hommes sur leur propre terrain dans un contexte de compétitivité effrénée, la reconnaissance pleine et entière de leur souveraineté corporelle n’est pas acquise pour autant – du moins auss i longtemps que  la sexualité est « à ce point indissociable de l’écononomie », marchandisant la féminité en  injonction de « performance visuelle dans un marché contrôlé par les hommes » : « La valorisation économique du corps féminin est due à sa transformation en une unité visuelle cessible »…

Le « cœur du problème », c’est cette ruse de la raison économique qui  marchandise le corps humain en objet de plaisir séparé de son sujet dans une farce mercantile surjouée dont chacun(e) aime à s’ignorer la dinde consentante, interchangeable et aussi dévaluable que négociable. Alors même que le mythe de Romeo et Juliette demeure le bon filon persistant d’une industrie culturelle si prodigue en injonctions contradictoires, voilà la  sexualité et l’intimité devenues au quotidien   « l’arène où se déploie le moi économique » – pas de répit pour les battants et les battus de cette incertaine course à l’échalote. Ainsi, elles ne pourraient plus jouer le rôle de « dernier refuge des valeurs humaines » voire de réponse ultime au problème fondamental de l’existence humaine jetée au monde…

 

« Les applis de rencontre, c’est l’économie de marché appliquée au sexe »

 

La preuve est faite par les technologies de l’Internet où se consomment les « affinités électives  entre le sexe sans engagement et la consommation ». Qu’elle soit la part la plus authentique de nous-même réprimée par une histoire religieuse ou familiale tourmentée ou une affaire d’ « experts », la sexualité est devenue la « courroie de transmission de la technologie et de la consommation ». Plateformes, réseaux sociaux et autres sites de rencontres « institutionnalisent la marchandisation des corps et des rencontres sexuelles » sur le mode d’une liquidation universelle…

Dans une société « liquide » où l’on évalue la « valeur » de chacun, le jeu de la rencontre entre egos et égaux est celui de « l’évaluation » qui fait entrer dans un moment de reconnaissance sociale crucial : « L’incertitude ontologique est la résultante de trois processus – la valorisation, l’évaluation et la dévaluation,  étroitement liées  à l’intensification et à la dissolution de la subjectivité dans la culture capitaliste »…

Ainsi, le corps visualisé et transformé en marchandise, façonné par des objets de consommation,  est  « converti en actif » sous forme d’ image « destinée à être vendue par le biais des industries de l’image ». La sexualité est « évaluée comme une forme de compétence »  et « diffusée dans les médias à travers une économie de la réputation »… Une « compétence » d’automate ?

Si les hommes semblent avoir perdu leurs territoires voire leurs repères (si ce n’est leur « identité »…), il n’en demeure pas moins qu’au sommet de la chaîne alimentaire, une minorité d’hommes de proie (en proie à leur « mâle peur » ?) ayant accumulé un fort capital social, ainsi que l’ont révélé de récents mouvements comme MeToo,  cherchent toujours à « se grandir » ( ?)  à travers l’exploitation et la domination des femmes dans la « logique d’accroissement » de cette culture de prédation au lieu de se grandir vers elles.  Plutôt que de vivre une interdépendance sans dépendance  et cultiver la réciprocité, l’un et l’autre sexe, pourtant grands orphelins de l’absolu, n’en finissent pas de s’empêcher dans leur humanité au seul profit d’un « réel » à très faible intensité … L’intelligence du cœur attendra des temps meilleurs – lorsque la marchandisation de la vie intime et sociale ne fera plus recette ou lorsque le risque d’aimer se vivra hors marché, en âme et conscience, comme la rencontre vraie de deux forces appelées à se féconder et se renouveller dans un nuancier infini… De quoi se donner un peu de certitude à vivre, enfin, de singularité s’alliant à une autre singularité.

Eva Illouz, La Fin de l’amour, Seuil, 416 p., 22,90 €

 

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