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Archive for the ‘Anthropologie’ Category

Le « néolibéralisme » fait couler de plus en plus d’encre, en gros nuages chargés de perplexité, de résignation et de désespérance . Mais y a-t-il vraiment une « pensée néolibérale » ? Le philosophe Grégoire Chamayou exhume les racines de cet « art de gouverner » qui assure l’emprise de l’hyperclasse dominante.

 

« Moins d’Etat et de dépense publique, moins de fiscalité, moins de régulation et de services publics pour plus de liberté » : qui n’aurait pas encore entendu voire intériorisé ces injonctions assénées en mantras depuis quatre décennies ? Ce discours insistant accompagne un apparent « rétrécissement du champ d’intervention de l’Etat » et une régression vers l’insécurité sociale au nom d’une présumée « liberté d’entreprendre ». Serait-ce là une fatalité gravée dans le marbre – celui que l’on pose comme une dalle sur le malheur des peuples ? Voire une donnée naturelle de la condition humaine?

Le chercheur Grégoire Chamayou (CNRS Corphi ENS Lyon) a mené une enquête tant historique que philosophique jusqu’aux racines de cet « art de gouverner » communément appelé le « néolibéralisme ». C’est ainsi qu’il est remonté à la République de Weimar et au IIIe Reich, avec le juriste constitutionnaliste Carl Schmitt (1888-1985) qui a servi l’un et l’autre régime et théorisé le «libéralisme autoritaire ». La formule est du juriste antifasciste Hermann Heller (1891-1933) qui, réagissant au discours de Schmitt devant les patrons allemands en 1932, dénonçait cette nouvelle catégorie politique (« un Etat fort pour une économie saine ») allant de pair avec le « démantèlement autoritaire de la politique sociale ».

 

Un Etat « fort contre les faibles, faible avec les forts »…

 

Ce « libéralisme »-là suppose un Etat fort contre les faibles, c’est-à-dire contre les « revendications démocratiques de redistribution sociale » (Wolfgang Streeck) et les exigences éthique des consommateurs, mais faible avec les forts, c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir économique.

Grand lecteur de Carl Schmitt, le théoricien néolibéral Friederich Hayek (1899-1992) avouait avec délectation, lors de la dictature (1973-1990) du général Pinochet au Chili, préférer un « dictateur libéral » à un « gouvernement démocratique sans libéralisme ».

Durant les années 70, les classes dirigeantes, confrontées à la contestation du « capital » et à l’activisme des mouvements tant sociaux qu’écologistes, s’inquiètent avec le néoconservateur Samuel Huntington (1927-2008) d’un « déferlement démocratique » susceptible de rendre la société « ingouvernable ». Ils façonnnent alors les outils de gouvernement pour « détrôner la politique » – c’est par cette formule, constate Grégoire Chamayou, que s’énonce la stratégie du néolibéralisme en tant que « pouvoir destituant ».

Pour les « élites » plongées dans une ambiance de « fin de règne » compte tenu d’un contexte de plein-emploi induisant un rapport de force favorable aux travailleurs, les politiques keynésiennes adoptées depuis l’après-guerre ont « créé plus de problèmes qu’elles n’en ont résolus », notamment en ce qu’elles ont amené trop de gens à se faire une idée exagérée de leurs droits, à accorder trop d’importance à l’égalité »…

Répudiant « l’orthodoxie keynésienne » en vigueur et les harmonisations de l’Etat-providence, elles entament alors une « réorientation néolibérale de la gouvernance d’entreprise, son réalignement drastique sur le profit actionnarial »  avec des « impacts sociaux et environnementaux massifs », tout en s’adonnant à des « tactiques capillaires de neutralisation de la politique »…

Les cours de Michel Foucault (1926-1984) sur La Naissance de la biopolitique ont analysé partiellement ce processus de « gouvernementalisation de l’Etat » et de « dissolution des anciens cadres de souveraineté dans les formes du marché » . Depuis, les populations occidentales, attachées au système de protection sociale construit dans l’après-guerre, ont bien senti comme un « changement de cap » et  d’ambiance… Elles se désespèrent d’attendre les premières gouttes d’un hypothétique « ruissellement des richesses » promis et se retrouvent dans un état de sidération peu propice à affronter l’insoutenable suite des événements : « tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court »…

Pour offrir une vue panoramique de ce qui est en cours, le philosophe est parti par « le haut », c’est-à-dire du point de vue des dirigeants économiques – et il a fait un tour dans l’arrière-cuisine où s’est élaboré l’indigeste brouet servi à deux générations déjà… Il a analysé la « littérature grise » de la prose managériale, non destinée à la publication, et les zones grises des discours de ceux qui font commerce d’économisme ainsi que les compte-rendus des assemblées générales ou les récits de casseurs sociaux. Dirigeants et intellectuels conservateurs étaient unanimes dans ces psychédéliques seventies : « il va falloir intervenir »… En puisant dans un corpus disparate, Grégoire Chamayou livre aussi les tâtonnements d’une technique (plus que d’une « pensée »…) qui se cherche au travers des conflits nés d’une « inflation des revendications » et finit par s’imposer en dépolitisant voire en déréalisant l’entreprise réduite à une fiction juridique : « si le néolibéralisme a remporté des victoires, c’est moins en tant qu’idéologie qu’en tant que technologie politique »…

Chamayou explique la « séduction » de cette « technologie » empirique par sa « double promesse d’autonomie individuelle et d’autorégulation sociale » dont on sait qu’elle est précisément demeurée lettre morte dans le grand cimetière des promesses trahies .

 

 

Casse sociale et dommages collatéraux

 

Aujourd’hui, « la lutte des classes se prolonge par une lutte des taxes » – et par une vague de colère jaune… Les caves et décavés surtaxés se rebiffent et demandent des comptes : qui contribue réellement aux recettes fiscales indispensables pour « faire société » ? à quelle hauteur ? à quoi est affectée « la dépense publique » ?

Autant de questions qui mettent aux prises des « intérêts sociaux divergents »… Ceux opportunément placés « du bon côté du manche » considèrent la « dépense publique » comme une abstraction qu’il faut réduire en peau de chagrin comptable, en affectant d’ignorer qu’elle représente des besoins véritables pour de « vrais gens ». C’est-à-dire pour  tous ceux qui, peinant à survivre sans filet de protection sociale, réalisent enfin qu’ils font les frais d’une « technique » élaborée juste pour justifier la prédation de quelques uns sur les ressources indispensables à tous …

« L’extravagante promesse de l’économie dominante », remarque  le sociologue John Bellamy Foster, est de « prétendre sauver la planète par l’expansion de ce même capitalisme qui est en train de la détruire » : le serpent s’est d’ores et déjà mordu la queue jusqu’à la tête et la boucle est bel et bien bouclée…

Alors que l’on « marche pour le climat », les dommages environnementaux infligés par les intérêts de quelques uns sont incalculables, générant des « effets de raréfaction » – et fournissant par là « les conditions objectives d’un nouveau cycle de marchandisation, d’une conversion marchande de l’ancienne richesse en nouvelle valeur, dans un schéma où hier comme aujourd’hui, l’extension de l’appropriation privée a pour précondition la destruction de la richesse publique ».

Une fois « l’ancienne richesse publique niée et intégrée à la production marchande », ceux qui en ont « tiré profit » n’ont bien évidemment ( ?) pas le moindre « intérêt » à « revenir à des états d’abondance hors marché ». Les profiteurs de la rareté organisée ont plutôt intérêt à ce que celle-ci se perpétue voire s’exacerbe, à l’instar d’une firme qui, vendant de l’eau en bouteille, « aurait plutôt objectivement intérêt  à ce que disparaissent les fontaines publiques »…

Ce qui, on s’en doute, n’est guère compatible avec une « politique de réhabilitation et d’extension des biens publics environnementaux  »…

Le livre de Grégoire Chamayou se veut comme un outil de connaissance pour désactiver cet « art de gouverner » opérant depuis quatre décennies et qui semble en bonne voie d’évacuer l’humain et ses besoins vitaux  de son équation. Infléchira-t-il pour autant cette équation d’une « postmodernité » faisant d’ores et déjà le deuil de tout avenir ?

 

 

Grégoire Chamayou, La société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 330 p., 20 €

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Nos « sociétés avancées » du XXIe siècle souhaitent-elles vraiment « être administrées en fonction du  projet politique » des multinationales? Et tout particulièrement celles de « l’industrie numérique », de l’agro-business, des biotechnologies ou du pétrole ? La journaliste Stéphane Horel, collaboratrice au Monde, explore de longue date l’impact du lobbying et des conflits d’intérêts sur les décisions politiques. Elle fait le constat implacable d’une manipulation de la science à des fins lucratives au détriment de la santé publique, de la vie des citoyens ainsi que de la démocratie.

 

Aujourd’hui, les dangers de l’amiante, des  pesticides, du tabac, de l’alcool ou des perturbateurs endocriniens semblent bien documentés et ne plus faire plus l’ombre d’un doute. Du moins, pour qui veut bien « s’informer »… Ou ne pas céder aux manipulations des marchands de doute…

S’agissant du tabac, il a fallu des décennies d’une bataille d’informations et de rapports plus ou moins « indépendants » pour en arriver à une conclusion aussi implacable qu’irréfutable : « Fumer tue »… Du moins ceux qui auraient succombé à leur addiction tabagique, comme dirait un Monsieur de La Palice de notre temps…

Mais le doute bénéficie toujours à d’autres « acteurs » de la vie économique qui usent de stratégies pernicieuses afin de continuer à diffuser leurs produits toxiques « voire parfois mortels » en bloquant toute vélléité de réglementation à leur sujet.

Ainsi des perturbateurs endocriniens. Stéphane Horel leur a consacré un livre, Intoxication (La Découverte, 2015), récompensé par le prix Louise Weiss du journalisme européen.

Des études continuent à être réalisées sur le Bisphénol A (BPA) ou sur d’autres nuisances qui interfèrent avec le système hormonal. Mais nombre de ces « études », subventionnées par l’industrie chimique, ne « trouvent » pas d’effets sur la santé de ces produits, en dépit de l’accumulation de faits bien établis et de preuves évidentes…

Bref, la recherche trouve parfois ce qu’elle veut – ou ce qu’ « on » lui suggère de « trouver »… Ainsi se fabrique, de déformations de preuves scientifiques en fabrique de mensonges, une « industrie du doute » au profit des marchands de nuisances dont la dynamique d’illimitation emporte toutes les digues de la décence commune et de la santé publique…

 

L’industrie du doute

 

Dès l’introduction de son nouveau livre, Stéphane Horel dresse ce constat glaçant et sans appel : « Depuis des décennies, dans le seul but de maintenir sur le marché des produits parfois mortels, des firmes sont engagées dans une entreprise de destruction de la connaissance et de l’intelligence collective. Elles font commerce de la science, créent le conflit d’intérêts, disséminent leur propagande : la mise en oeuvre de ces stratégies pernicieuses est au coeur d’une gigantesque manufacture du doute. Devenue rouage essentiel de l’économie de marché et du monde moderne, la manipulation de la science a progressivement redessiné jusqu’aux contours de la démocratie. »

Mais qu’est-ce que « la science », au juste, si ce n’est un « processus de construction de la connaissance et de production du savoir » ?

Ainsi, la psychanalyse, « conçue pour comprendre et soulager la souffrance des êtres », a été « hybridée avec la propagande dans le but de vendre » tout et n’importe quoi aux « consommateurs » dont on « malmène l’humanité ».

La faute à Edward Bernays (1891-1995), ce « profiteur de la psychanalyse » ? Neveu de Freud, le publiciste austro-américain avait inventé la propagande institutionnelle et l’industrie des relations publiques au service des industriels du tabac pour… convertir les femmes aux fumeux « plaisirs » de la cigarette durant les Années folles – en faisant passer la vessie goudronnée de cette addiction tabagique pour la lanterne folle d’une lumineuse manifestation de liberté…

Le langage est vidé de son sens par l’artifice des « renominations ». Ainsi, les pesticides et autres produits avec leur suffixe « cide » (venu du latin « tuer ») sont rebaptisés en « produits phytosanitaires » et infestent la chaîne alimentaire… Stéphane Horel avait reçu, avec Stéphane Foucart, le European Press Prize de l’investigation pour la série sur les Monsanto Papers – mais les pesticides « renommés » n’en poursuivent pas moins leur oeuvre mortifère dans nos écosystèmes…

Il n’y a pas que la malbouffe (junk food) ou les poisons industriels qui abîment le corps : il y a aussi la « malinformation » qui gangrène l’esprit. Comme celle fabriquée par les lobbyies qui passent commande de « recherches » dites « scientifiques » aboutissant aux « résultats » exigés par les industriels. Ou celle de ces « experts juges et parties » qui conditionnent pour des décennies les politiques de santé publique sans que cela ne trouble un seul « responsable politique »…

Cette manufacture du doute, cette fabrique de controverses, cette « science de diversion » achetée au prix de son reniement (junk science) gangrènent aussi nos démocraties.

 

Détournement de richesse publique

 

Serait-ce là le « prix à payer » juste pour une illusion de confort dans un système de fraude et d’irresponsabilité généralisées ? Stéphane Horel en rappelle le coût caché :  « Nous ne pourrions nous permettre l’opulence de la société de consommation si le coût astronomique de cette destruction de la connaissance était compris dans le prix des biens que nous achetons. Les dégâts qu’elle engendre sont le plus souvent à la charge de la collectivité, c’est-à-dire nous, individus, par le biais de nos cotisations sociales ou des atteintes à notre santé. »

Mais qui va payer le « juste prix » de ce gâchis et de cette dévastation planétaire ? Qui « responsabiliser » à cet effet ? La journaliste laisse entrevoir une piste de réflexion : « Les responsables de ce désastre ne sont des sociétés « anonymes » que d’un point de vue juridique. Les sociétés engagées dans cette destruction de l’intelligence collective et de la connaissance scientifique possèdent des noms, des logos et des adresses. »

Mais que fait l’Europe ? La Commission européenne ferait-elle le choix de s’appuyer sur des études financées par les industriels ? Stéphane Horel interroge le fonctionnement d’une machine qui semble rouler au-dessus des moyens et des intérêts de citoyens tenus à l’écart des décisions : « Qu’est-ce donc que ce système politique où interrogations et critiques provoquent l’inverse de ce qu’elles devraient dans un débat démocratique ? (…) Embarqués dans une opération de repli hostile, les responsables européens se sont retournés contre le public (…)

L’appareil administratif de l’Union européenne n’est-il qu’une gigantesque machine à traiter les besoins des acteurs économiques, un ustensile dont la vocation serait d’infuser leurs desiderata ? »

Le sentiment de confiscation démocratique éprouvés par les peuples européens se traduit par une désertion des urnes… Faudrait-il interroger aussi la nature du « projet européen » ?

Serait-il réaliste d’exiger une « repolitsation, urgente et nécessaire, de ces questions », sachant que « le pire cauchemar de ces industriels de la dissimulation et du cancer, c’est en fait la démocratie » ?

Si le « crime de destruction de la connaissance » n’existe pas, est-ce à dire que l’impunité est assurée pour ceux qui captent à leur profit la science et la production de connaissance ?

Pour Stéphane Horel, il ne s’agit rien moins que d’une captation de la démocratie : « Nos sociétés ont mis des siècles à développer des processus raffinés de production et de contrôle des connaissances. En se les appropriant, les industriels sont parvenus à implanter l’ignorance au coeur de la décision collective en quelques décennies seulement. »

Le « curseur de l’intérêt général semble déréglé » dans nos « démocraties avancées » dont le jeu politique faussé n’assure plus des gouvernements véritablement représentatifs.

Si le « totalitarisme marchand » n’est pas une fiction et si la frénésie accaparatrice de quelques uns n’est pas seulement une hypothèse « complotiste », la démocratie ne relèverait-elle pas, alors, d’un mythe non avenu et non opérant puisque le « mirage des urnes » s’avère impuissant à constituer un frein à la plus corrosive des corruptions ?

Jacques Maritain appelait « démocratisme » ce « mythe religieux » d’une démocratie incantatoire et fétichisée dont les infortunes ne pourraient cesser qu’avec l’abolition de la domination de l’homme par l’homme et de la recherche de « profit » à tout prix…

Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo (1802-1885) rappellait : « Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie il faut l’action ; la vive force achève ce que l’idée a ébauché ». Quelle arme de reconstruction et de repolitisation massive pourrait contrer ces armes de destruction massive qui empoisonnent l’air, l’eau, la nourriture et le « doux commerce » des hommes dont elles dévastent la planète  ?

La santé actuelle et à venir de « l’espèce non inhumaine » est consubstancielle à notre capacité à répondre aux exigences fondamentales et vitales d’une démocratie authentique dans un état de « réalité » où la dite « réalité » serait de plus en plus optionnelle.

Stéphane Horel, Lobbytomie, La Découverte, 368 p., 21,50 €

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Les « sujets humains » redoutent le « silence glacé des espaces infinis » tout comme le mutisme de leur monde marchandisé à outrance et verrouillé par un totalitarisme marchand exacerbé. Le philosophe Harmut Rosa leur propose un remède à cette relation « muette » avec l’univers en jetant les bases d’une sociologie de la « vie bonne ». Et s’il suffisait d’ « entrer en résonance » ?

 

Tout va de plus en plus vite dans nos vies et le temps nous file entre les doigts avec cette accélération des rythmes de la vie. Nos repères s’effondrent à l’heure de la globalisation, plus rien n’est stable,  et le temps nous est plus que jamais compté : non seulement il fuit comme au travers d’une passoire mais il  nous fuit derrière nos barreaux invisibles de prisonniers de l’immédiat, piégés dans une implacable  contrainte d’accroissement et d’innovation sans but ni fin. Cette logique d’accélération qui a pris les commandes d’un train fou entraîne pour le moins une aliénation ainsi qu’une « relation déréglée » au monde…

Après avoir analysé cette frénésie (Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna, propose d’y remédier en développant un meilleur rapport à soi, aux autres et à l’environnement par la notion de « résonance » – une métaphore musicale pour désigner un mode relationnel  : « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde. »

D’évidence, « le sujet » et le monde n’existent pas séparément, ainsi que le rappelle le philosophe : « ils se constituent l’un l’autre dans et par leur interrelation ». La qualité de notre vie découle de la qualité de notre relation au monde – et de notre capacité de résonance.

 

La capacité de résonance

 

Cette qualité d’appropriation du monde passe d’abord par l’évitement des expériences d’aliénation plutôt que par le ralentissement ou la décélération. Ces dernières ne pourraient-elles pas faire imploser un système qui ne trouve plus sa stabilité que dans sa dynamique, c’est-à-dire dans « l’augmentation nécessaire de son énergie cinétique » pour se conserver ? Nos vies seraient-elles meilleures si notre quotidien ralentissait ? Si ambulances, corbillards, camions de pompiers, connexions et taxis allaient moins vite ?  Epicure ne faisait-il pas déjà de l’évitement de la souffrance le premier commandement  de sa morale ?

Le terme de  « résonance » désigne une relation au monde qui n’est pas aliénée : elle se produit lorsque les choses,  les lieux, les idées et les personnes que nous rencontrons nous touchent, nous transportent au-dessus de nous-mêmes – et lorsque nous avons la capacité de leur répondre en laissant résonner cette « corde vibrante » qui nous relie au monde… L’amour comme l’expérience esthétique ou la musique permettent à des « sujets humains d’être chez soi dans l’Autre » et de « nouer une pure relation de résonance »….

Un « autre type d’être-dans-le-monde est possible » : l’homme n’est-il pas un « être capable de résonance » ? N’est-ce pas cette capacité de résonance qui a assuré son développement comme animal social ? Les communautés sociales ne sont-elles pas des « communautés de résonance parce qu’elles habitent les mêmes espaces de résonance » en tant que « communautés de narration disposant d’un répertoire d’histoire commun » ?

Si nous aspirons tous à la rassurante fiction d’un « monde qui nous porte, nous nourrisse, nous réchauffe et nous soit accueillant »,  suffirait-il de mettre de la « résonance » dans nos vies comme la réclame d’antan invitait à mettre un tigre dans son moteur ?

Si une « vie réussie se laisse proprement définir comme un rapport résonant au monde », le philosophe et le sociologue s’aventurent sur d’autres terres : n’y aurait-il pas risque de captation par le business du « développement personnel » ? La « société moderne tardive » n’a-t-elle pas « fortement tendance » à « réifier la résonance en transformant les capacités d’empathie et d’enthousiasme en ressources productives et le désir de résonance en désir d’objet commercialisable » ?

 

La « catastrophe de résonance »…

 

Notre hypermodernité capitaliste, axée sur la compétition et l’accroissement, tient la nature comme une ressource à surexploiter : elle lui dénie la qualité de « sphère de résonance ».  De même, elle instille la peur, ce « tueur de résonance » qui empêche le sujet de s’ouvrir et de vibrer, entravant son élan vital vers le monde…

De surcroît, toutes nos relations au monde passent par le filtre numérisé des écrans dans un espace social dont les rapports sont pétrifiés et réifiés. La logique d’accélération et d’accroissement est aux commandes d’une sphère digitale qui n’offre qu’un ersatz d’axe de résonance sur un mode addictif, générateur d’aliénation. Si l’interconnexion des gadgets électroniques accélère l’accès « au savoir et aux personnes », les usagers desdits gadgets ont de plus en plus l’impression que le monde ainsi mis en réseau leur échappe… Les individus se vivent comme aliénés et piégés, face à une machine techno-économique infernale tournant à son seul profit, dans des rapports économiques et politiques ne tolérant pas d’alternatives : « Le monde sociopolitique ne répond plus : il dicte ses directives structurelles et ses lignes d’action sous la forme de contraintes objectives qu’incarnent les politiques du TINA ou du « ça suffit ». De tels rapports tendent à produire leur propre chambre d’écho sous la forme d’ondes de résonance vides. »

Une « résonance d’indignation » en retour semble s’amplifier en vague de refus fluorescente dans une société fracturée et de plus en plus éloignée de ceux qui la font tourner…

Le philosophe propose de « remodeler notre cartographie cognitive et évaluative », de modifier notre relation individuelle et collective au monde  par un « critère de recherche et d’évaluation de la qualité de vie autre que celui de l’accroissement ». Pour lui, « l’expérience résonante se conçoit comme une triade, un accord de trois notes où convergent momentanément  des mouvements du corps, de l’esprit et du monde dont il est fait l’expérience ».

Si une « vie bonne » est une vie riche en expériences de résonance et dotée d’ « axes de résonance », il resterait à s’y stabiliser. Harmut Rosa distingue trois « axes de résonance » : un axe horizontal (les relations sociales, amicales, amoureuses voire les expériences politiques), un axe vertical (les relations transcendantes avec un idéal ou un absolu, l’art la religion ou la nature) et un axe diagonal (les relations au monde matériel, aux objets et au travail). Une société humaine se fonde sur ces trois dimensions permettant aux individus d’élaborer leurs propres résonances dans les oasis de résonance qu’ils peuvent se ménager…

Mais dans notre « modernité tardive », l’art et la culture ont perdu la fonction d’axe de résonance alors même qu’ils semblent avoir repris « la fonction anciennement dévolue à la religion ».

Certes, les temples de l’art et autres espaces culturels,  « dévolus à des expériences ritualisées de résonance », peuvent susciter l’étincelle d’un rapport esthétique au monde voire « l’intuition furtive d’un être-au-monde résonant ». Mais, dans notre « modernité tardive » ne (re)connaissant que « les relations d’échange fétichisées », ces expériences s’avèrent finalement « simulatrices de résonance ».

 

Un « monde meilleur » est-il possible ?

 

La « généralisation de la mise à disposition marchande » se heurte fatalement aux limites de cette logique d’accélération de la « valorisation du capital » – des « limites à la fois psychiques, politiques et planétaires ».

Les politiques dites « néolibérales » menées actuellement pour « activer » davantage jeunes et vieux, chômeurs et handicapés sommés d’augmenter leur « capacité compétitive » calcine toute perspective d’avenir commun dans un système qui ignore la marche arrière tout comme la « crise d’épuisement » suscitée par ce « jeu de l’accroissement » : « Les sujets de la modernité tardive perdent le monde comme vis-à-vis parlant et répondant à mesure qu’ils étendent leur accès instrumental à celui-ci. Leur efficacité personnelle n’est pas vécue comme un moyen d’accéder au monde sur le mode d’une sensibilité résonante, mais comme une domination réifiante. »

La « modernité littéraire », de La Nausée (1938) de Sartre à Sérotonine de Houellebecq, ne révèlerait-elle pas ce « trouble de la relation au monde » ? Le  « système capitaliste » résulterait-il d’un « rapport faux au monde »?

Notre « modernité d’accroissement » a multiplié les promesses d’étendre notre accès à un monde qui nous parlerait. Comme elle multiplie les injonctions contradictoires à des « producteurs » pris au piège d’une « société de concurrence effrénée ». Leur vie est devenue objet de contrôle permanent – et leurs données personnelles exploitables à merci. Ce qui complique pour le moins le surgissement de « véritables expériences de résonance »… Surtout chez les « inutiles » de cette société d’accroissement… L’instauration d’un revenu d’existence contribuerait-il à la « pacification de l’existence » ? Permettrait-elle d’extraire des « relations de résonance horizontales, diagonales voire verticales des zones marchandisées » et de réorienter les « énergies motivationnelles »?

Le livre de Harmut Rosa laisse entrevoir « la possibilité d’une autre relation au monde » et d’y œuvrer en cessant de « disposer d’autrui » : s’il suffisait de prendre le temps de l’entendre et de lui répondre ? Encore une « révolution » qui commencerait par soi ?

Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 540 p., 28 €

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Un spectre hante notre planète dévastée par les prédations d’une « hyperpuissance monétaire et financière aux mains d’une élite supranationale », dissimulée derrière des sociétés-écrans, qui fait « sauter les verrous des acquis nationaux » : celui du retour de l’esclavage.

 

Il était une fois un « marché global de la dette » estimé à 230 000 milliards soit le triple du PIB mondial. Et, « à côté », il y avait une dette abyssale de « 1,2 quadrillion de produits dérivés » dans les « circuits de haute finance internationale ». Soit une « véritable arme de destruction massive du système financier global ». Qui pourrait rembourser l’une et l’autre ? Elles sont bien au-delà des « capacités contributives » des peuples qui, d’ailleurs, ignorent être garants des risques pris à leur insu par les spéculations absconses de la « haute finance ».

Cela faisait quatre décennies que l’humain, transformé en une « ressource comme les autres », n’était plus au centre d’un monde façonné par des « normes techno-financières » permettant à une infime minorité de s’enrichir « de manière accélérée » aux dépens des masses ignorantes. Comment ? En se constituant en « hyperpuissance » détentrice de « créances gigantesques envers l’humanité » – en « superentité financière planétaire » dans une époque de complète déréalisation qui ne savait plus créer de véritables richesses – juste en prélever…

C’est l’hyperpuissance d’une oligarchie financière qui a pris en otage tant les individus que les Etats par « l’explosion de la dette », par les émissions de créances, le siphonage des épargnes et des acquisitions intensives de biens communs et de ressources.

Ainsi s’est opéré le plus grand transfert de biens de l’histoire humaine dans un « espace mondialisé libéré des barrières et des contraintes nationales » : nous quittons bel et bien le monde des Etats-nations pour un « Système-monde structuré autour de flux d’activités et des flux informationnels mondiaux », porté par des « outils technologiques ultra-puissants » et une « ingénierie financière d’une efficacité redoutable » – c’est la « globalisation »…

Mais… « l’opinion publique », qu’en « pense-t-elle » ? Cela fait longtemps qu’elle est modelée et formatée par l’action de « cercles d’influence disséminés à travers le monde » – et anesthésiée par un techno-consumérisme effréné voire complètement annihilée par une technolâtrie tournant à l’addiction et à la techno-zombification.

Ceci n’est pas une fiction spéculative, mais l’état du monde tel que l’économiste Liliane Held-Khawam, active dans le conseil en stratégie d’entreprise, nous le révèle dans un livre choc, d’urgence et d’alerte qui pose la question de la « résurgence de l’asservissement et de l’esclavage de l’humanité » par la Dette perpétuelle.

 

« Nouveau monde » et ancien régime…

 

C’est le « nouveau monde » qui s’est déployé depuis quatre décennies à l’insu des « vrais gens » tout occupés à « gagner leur vie » juste pour « consommer » ou « s’en sortir », au fil d’une succession de bulles et de « mesures de gouvernance  inconstitutionnelles » jusqu’en « crises » à répétition, crash, krachs et guerres.

De fait, ce nouveau monde « piloté par des représentants de la haute finance internationale », c’est « l’ancien régime » en pire. Il a été mis en place à la faveur d’une « corporatisation » de l’administration des Etats et de l’espace public. Ainsi, la gouvernance nationale est canalisée vers une «  gouvernance unique mondiale centrée sur la technologie qui permet de piloter et de contrôler un système dense de réseaux informationnels »…

C’est une « dynamique d’enrichissement accéléré » et d’hyperconcentration pour les uns, proprement incalculable, et d’appauvrissement non moins vertigineux pour les autres qui exige de « se débarrasser du concept d’Etat nation et du concept de souveraineté du peuple qui lui est associé » tout comme il exige le « phagocytage de l’outil de production économique, source d’impôts, d’emplois » et donc la vampirisation des finances locales, le sabordage des bases constitutives des Etats de droit et la « flexibilisation du statut de salarié » jusqu’à « la suppression pure et simple du salariat ».

C’est bien là que « les élus » amènent les populations – « vers les exigences perverties d’un marché faussé et déshumanisé » qui considère l’individu juste comme une « ressource productive, créatrice de valeur ajoutée » – et vers cette « supra-gouvernance mondiale, centrée sur un espace marchand planétaire, mettant un terme aux frontières territoriales classiques et aux législations nationales ».

Les individus vraiment productifs, c’est connu, ne peuvent se délocaliser comme des multinationales ou des spéculateurs hors sol – ils sont juste bons à être taxés à la place des « protégés », privilégiés et « autres » évadés fiscaux de ce « nouveau monde » sans frontières sans foi ni loi…

 

Vers un « seigneuriage politique mondial » ?

 

Liliane Held-Khawam rappelle que l’appropriation de la création monétaire d’un pays « peut aisément permettre à n’importe qui de coloniser le monde sans armes » puisque « la création de monnaie de crédit par le crédit est le moteur de l’enrichissement illimité des uns et l’étranglement de l’humanité ».

S’agissant de l’apparente complexité de ce privilège régalien de la création monétaire, l’entrepreneuse libano-suisse qui milite depuis 1989 pour une réhumanisation de l’économie explique en toute simplicité : « La monnaie bancaire est l’histoire d’une monnaie sans valeur que le débiteur va rendre consistante en engageant ses biens, son salaire ou sa production. »

En d’autres termes, la monnaie d’aujourd’hui n’est qu’un nombre imprimé sur un billet, pressé sur une pièce de métal – et, de plus en plus, représenté par des bits sur un écran d’ordinateur, c’est-à-dire le dérivé d’une réalité désormais sans répondant, à l’instar de ces « produits dérivés » en circulation qui creusent une dette abyssale et engagent la « vraie vie » des « vrais gens » pour des générations… La création monétaire n’est rien moins qu’un instrument de pouvoir, tout comme le contrôle de la technologie, de l’énergie et de l’information : « Cette hyperpuissance monétaire et financière acquise par l’élite de la haute finance internationale constitue une confiscation de notre bien commun qu’est l’argent et ne

peut que déboucher sur un seigneuriage politique mondial ».

Pour en prendre la mesure, il suffit de considérer que l’ensemble de l’épargne et de l’endettement est détenu et financiarisé par la « supra-entité financière privée » tout comme l’ensemble des ressources et des activités de l’humanité devenues objet de haute spéculation.

Système institutionnel de dette et de crédit, la monnaie est un « bien commun » menacé par une « méga alliance regroupant des gouvernements, des entreprises et des fondations globales ».

Le but actuel le plus « brûlant » de cette coalition d’intérêts convergents ? Supprimer le cash (l’argent liquide) afin de s’assurer un contrôle absolu sur chaque existence dont plus rien ne doit lui échapper : « Supprimer le cash revient à exclure tout risque de « bank run », et de défiance envers les établissements bancaires. Sa suppression revient à leur accorder carte blanche. Pire que cela encore, il leur serait possible de virer par un simple clic tout individu qui ne devait plus convenir au système, à l’exemple d’un interdit bancaire ! Toute personne consciente du danger d’une société sans cash devrait utiliser au maximum les numéraires pour exercer un contre-pouvoir. »

En 2016, l’Oxfam indiquait que « 1% des plus riches détenaient autant de possessions que 99% du reste de la population planétaire » et que « les avoirs des 62 personnes les plus riches correspondaient à ceux des 50% des personnes les plus démunies de la planète ».

Quel James Bond au service du « Bien commun » pourrait encore combattre « le Chiffre » qui domine le monde et passe l’existence des masses laborieuses par pertes et profits après les avoir passé au laminoir de la « création de valeur » ?

Liliane Held Khawam tient un blog (1) comme on tient une ligne de front au cours de cette guerre menée par un système de prédation sans précédent qui transforme la planète « privatisée à un niveau global » en lignes de crédit. Elle n’en entend pas moins éveiller les consciences à une nouvelle réalité de possibilités. Celles-ci restent à écrire pour chaque sept milliardième d’humanité dont la vie pourrait bien être décrétée « sans valeur économique » et vidée de tout avenir, ne serait-ce que par l’acceptation de la grande spoliation en cours. Qui ne dit mot et persiste à s’ignorer en objet de prédation consent à l’exercice illimité de cette violence désormais ordinaire faite à tous. S’il y a des armes de destruction massive de l’intelligence et du patrimoine des peuples, il y a aussi des armes d’intelligence massive disponibles comme se resaisir – avant que tout ne soit « consommé »…

  1. Lilianeheldkhawam.com

Liliane Held-Khawam, Dépossession, éditions Réorganisation du Monde, 208 p.

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Les intérêts de l’industrie numérique dictent le rythme de notre époque et font danser nos existences sur leur tempo – la « doxa de l’inéluctable »… L’espèce humaine se serait-elle dotée, par sa soumission à ces intérêts-là, d’un « organe de dessaisissement d’elle-même, de son droit à décider, en conscience et responsabilité, des choix qui la regardent » ? Le philosophe Eric Sadin appelle à cultiver une « éthique de la responsabilité soucieuse de défendre le droit à l’autodétermination de chacun et de celui de la société toute entière ». Un enjeu « à portée civilisationnelle »…

 

Voilà une génération apparaissait une espèce nouvelle, l’Homo connecticus, qui ne connaît plus de frein à sa prolifération placée sous le signe de l’exponentiel.

Qu’est-ce qui préoccupe cette « espèce non inhumaine » dans une société ultraconnectée dont tous les fils et filaments se touchent jusqu’au faux contact voire au court-circuit ?

Rien moins que la « propriété » de ses « données personnelles » – et la peur de « n’être rien » voire de se retrouver « déconnecté »…

Mais apparemment, pas celle de s’être laissé transformer en algorithme et d’avoir produit des milliards d’informations exploitées par des opérateurs de « l’industrie numérique » pour qui la vie privée n’est plus une « norme sociale ».

Ni d’avoir laissé à des «  systèmes computationnels », modélisés sur le cerveau humain, le pouvoir d’ « expertiser le réel » et d’ « énoncer la vérité »… Il y aurait de quoi avoir peur, pourtant, de ce nouvel ordre des choses induit par la « main invisible automatisée », à l’ère de la « substitution logicielle » dans laquelle nous serions entrés, ainsi que le déplore Eric Sadin : « Aucun autre motif que le respect de la vie privée ne les préoccupe. Rien d’autre ne les mobilise, ni la marchandisation intégrale de la vie induite par les velléités prédatrices sans limite des géants de l’économie du numérique et la floraison ininterrompue de start-up, ni l’extrême rationalisation des sociétés soutenues par « l’innovation disruptive », ni le recul de la faculté de jugement entraîné par l’implantation de systèmes particulièrement sur les lieux de travail, non, rien de tout cela ne fait l’objet d’investigations et de rapports concernés. »

Mais à qui donc appartiennent nos big data ? Qu’est-ce qui se cache vraiment derrière nos navigations sur les « réseaux sociaux » et ces sempiternelles injonctions à nous adapter perpétuellement à la cadence des flux ondulatoires supposés assurer « à chaque instant la meilleure marche des choses » ?

Ce qui se joue dans des expressions emblématiques comme la « transformation digitale » c’est le laminage de nos existences par des « protocoles de guidage automatisé » prétendant aligner les « performances des personnes sur celles des systèmes ». Ceux-ci privent « les individus et les sociétés de leur droit d’évaluer les phénomènes et de témoigner ou non de leur assentiment » – bref, de « décider librement du cours de leurs destins » face à une si peu résistible expansion technolibérale.

Partout, les algorithmes se substituent à l’humain selon les diktats d’un « ordonnancement logistico-managérial » s’assurant de la quasi-totalité de « nos opérations cognitives et matérielles ». Et le seul souci de cet humain menacé d’éradication et d’ores et déjà frappé d’obsolescence, c’est celui de sa « petite liberté personnelle », à l’image de ces associations de « défense d’un Internet libre »…

 

 

Une « administration indéfiniment maximisée des choses »

 

 

En vrai penseur de la numérisation du monde, Eric Sadin prend acte de ce statut anthropologique inédit qui voit « la figure humaine se soumettre aux équations de ses propres artefacts, dans l’objectif prioritaire de répondre à des intérêts privés et d’instaurer une organisation de la société en fonction de critères principalement utilitaristes ».

Après avoir rappelé que la « volonté historique de rationalisation » qui taraude les organisations humaines a atteint un seuil critique avec la soumission des « scientifiques et ingénieurs à la doxa techno-économique », il souligne que « l’obsession étriquée de la seule « liberté personnelle » n’est pas à la hauteur de l’enjeu, à ce tournant décisif de l’histoire de la civilisation – elle ne fait que le jeu d’un « guidage toujours robotisé des affaires humaines » et d’une « systématique promise à s’appliquer à tous les pans de l’activité humaine »…

L’expression d’« intelligence artificielle » relève d’un abus de langage caractérisé « laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires »… Il ne s’agit en vérité que d’un « mode de rationalité fondé sur des schémas restrictifs et visant à satisfaire toute sorte d’intérêts » – rien moins qu’une vision du monde transcrite dans une « énonciation robotisée de la vérité » fondée sur une puissance de calcul orchestrant la « mise au ban de l’humain ».

Tout aussi abusif est le terme de « voiture autonome » car le véhicule, « piloté par l’industrie de la donnée et de l’intelligence artificielle », est conçu pour, en vérité, piloter son « conducteur »…

 

Vérité instituée et guidage algorithmique des conduites

 

Comment se fait-il que cet enjeu vital ne suscite guère de mobilisation pour préserver de l’éradication ce qui nous fonde? Aurions-nous d’ores et déjà consent à être dépossédés de notre « faculté à composer librement avec le réel » au profit de « logiques autoritaires d’un genre inédit » et d’une systématique s’appliquant à toute notre vie à partir de machineries régulatrices et ordonnatrices ?

Refusant le discours de l’inéluctable et l’utilitarisme généralisé assénés par une techno-idéologie prétendant imposer un « ordre unilatéral et infondé des choses », le philosophe appelle non seulement à manifester notre désaccord face à cette vaste entreprise de confiscation par l’industrie des données et à réaffirmer nos exigences fondamentales mais aussi à faire émerger des contre imaginaires et des contre discours témoignant de la « nature irréductible de l’expérience humaine » laquelle ne saurait se réduire à une « schématisation univoque et définitive ». Cela suppose une « simultanéité d’opérations menées partout où elles doivent l’être », contre une « puissante coalition qui est en train d’organiser un effondrement civilisationnel »…

En d’autres termes, il s’agit bien là de l’une des luttes politiques de notre temps, avec l’avènement de l’interconnexion globale et de la « contractualisation généralisée » : comment mettre fin à ce « bannissement de l’essence de nous-mêmes » et renouer avec une réalité humaine fondée sur d’autres aspirations ?

Cette réalité échappe à la mise en concurrence des individus, à « l’interchangeabilité continue des êtres », à la « prise en charge » de l’intégralité des existences et à la « contrôlocratie » insidieusement mise en place, faisant fonction de fantasme de « civilisation »…

Après avoir montré à quel point nos principes, les fondements de notre humanité et de notre société sont en voie d’éradication, Eric Sadin invite à reprendre pied dans un « monde commun fondé sur l’axiome cardinal consistant à ne léser personne » par une véritable éthique de l’action : plus on compte nous déposséder de notre pouvoir d’agir, plus chacun doit « se montrer agissant », que ce soit en refusant tout capteur ou objet connecté générant des données exploitables ou en initiant d’autres façons d’ « être en commun ».

Dans le sillage des « Lettres à un jeune poète » de Rilke revisitées par Colum McCann à l’ère de la captation automatique des données personnelles, le livre-manifeste d’Eric Sadin rappelle que nos existences sont loin d’être déjà écrites par certains intérêts en « plateformes » et que d’autres possibles peuvent jaillir de la confrontation « plein les yeux » avec le réel. Briser le miroir de la servitude volontaire, lever les yeux de l’écran pour conjurer la mise sous écrou du vivant pendant qu’il en est encore temps ?

Eric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Echappée, 304 p., 18 €

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Faut-il vraiment avoir très peur du moment où « l’idée même d’humanité » s’évanouira dans un monde sans lendemain ?

Alors que les nations reprennent des couleurs à la faveur de vagues de refus du pire, « l’espèce non inhumaine » n’en poursuit pas moins sa marche au désastre. La fin de notre mode de vie hyperconsumériste et gadgetovore semble aussi inéluctable que l’approche du « mur de la fin de l’histoire » – et, bien sûr, l’échéance de notre propre mort, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

Chaque jour se joue l’avènement du pire plus que certain ou du meilleur encore possible, envers et contre tout. Car il est désormais impossible de l’ignorer : le « développement économique et matériel » exponentiel de nos sociétés thermo-industrielle « devient inexorablement un problème pour l’environnement sinon pour la vie biologique ».

Le philosophe Pierre-Henri Castel invite à considérer ce moment crucial où « le fonctionnement même de la civilisation voire les moyens de sa prospérité pacifique semblent conspirer à sa propre autodestruction » tout comme il invite à considérer dans son inéluctabilité l’effondrement en cours. Plus l’on s’approche de ce commencement de la fin, plus l’idée même d’ « humanité » s’effondre avec l’armature sociale « car les gens n’auraient peu à peu plus rien à considérer que leur mort en tant qu’individus pris un par un »… Le philosophe et psychanalyste, également historien des sciences, invite moins à penser la fin des temps que ces temps de la fin où les monstres font leur apparition au grand jour, dans la lumière crue de tous les vivants en sursis : autant en tirer d’ores et déjà quelques conséquences utiles avant l’irréparable, histoire de préserver ce qui peut l’être encore de nos « capacités à jouir, à agir et à créer face à la malfaisance avérée » de ceux qui n’hésitent pas à précipiter cette fin…

 

Le pouvoir émancipateur des temps de la fin

 

Pour Pierre-Henri Castel, les hommes qui verront l’effondrement pourraient bien être les témoins voire les victimes ou les « agents d’un déchaînement sauvage d’égoïsme, de méchanceté et d’avilissement de la raison aux intérêts cyniquement techniques et froids de la survie (temporaire) de ceux qui en auront encore quelques moyens au détriment de ceux qu’on en aura dépouillés »…

Car enfin, en cas de collapse, qu’attendre alors d’institutions politiques « dysfonctionnelles nées de la pénurie et de l’insécurité » ?

Et s’il fallait alors avoir peur, « très peur des temps d’avant la fin des temps », dès le « commencement réel du processus d’annihilation », c’est-à-dire dès la prise de conscience de son inéluctabilité aujourd’hui même ? Il ne s’agit plus de se laisser bercer dans le vague-à-l’âme d’une inquiétude diffuse, mais de considérer une certitude pour le moins assurée, compte tenu de l’épuisement d’une planète mise à mal et à sac par une technolâtrie hallucinée.

Car ces hommes de la fin des temps « reculeront de moins en moins devant le crime de masse comme moyen pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles » avant de donner libre cours à une véritable « ivresse extatique de destruction » en roue libre.

Comme nous le rappelle Pierre-Henri Castel, il s’agit là de « malfaisance délibérée, de jouissance recherchée à faire le mal et tout particulièrement un mal dont les effets s’étendent largement au-delà du rayon d’action limité de l’individu malfaisant qui l’a initié ».

Car «  plus la fin sera certaine, donc proche, plus la dernière jouissance qui nous restera sera la jouissance du Mal » – celle prise à se nuire mutuellement dans une conscience d’émancipation « qui n’a pas besoin d’un futur »… Se savoir vivre sans lendemain donc sans contraintes ni entraves, ça décomplexe…

Il y a ceux qui savent d’ores et déjà, avec tout ce que cela implique quant à la « préservation de leur mode de vie, de leurs privilèges, de l’ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose » – et qui ne se projettent plus du tout dans un avenir commun avec tous les autres qui constituent « l’humanité » : ils se sont même empressés de faire le deuil allègre de leurs « frères humains » tout comme ils se sont affranchis, avec une « féroce vitalité », de toute solidarité envers eux… Autant, pour ces initiés, jouir maintenant ou jamais « de façon paisiblement destructrice des ultimes beautés du monde » – avant que l’on ne mette fin à leur monde… Et précipiter ces temps de « l’appropriation effrénée, de la consommation gloutonne, car les voluptés qu’on peut encore en tirer ont de moins en moins d’avenir »…

 

Le grand soulagement…

 

Si la fin des temps nous est promise et si les temps de la fin se précisent dans le clair-obscur où grouillent les monstres en embuscade, le déni de réalité n’est plus tenable, compte tenu de la raréfaction voire de l’évaporation de « ressources capitales pour la survie de l’humanité ».

Pierre-Henri Castel nous enjoint de prendre la mesure de « la malice de ceux dont l’avantage consiste à jouer au jeu de la fin de l’humanité dans un horizon historique avec un coup d’avance » sur ceux qui persistent à se croire encore « paisibles petits rentiers de l’histoire ». Car enfin, « rien ne garantit que l’option que choisiraient les plus puissants et les mieux informés ne serait pas, justement, la pure malfaisance » en s’assurant de leurs « droits à l’exploitation terminale » comme de leur prise. Pourquoi s’encombrer encore de questions d’assurance-vie ou d’assurance-décès, pourquoi se soucier d’une place en maison de retraite voire de concession perpétuelle au cimetière ? La grande simplification à venir pourrait bien avoir quelque chose de « réjouissant » pour l’auteur qui prend soin de préciser, par une citation de Freud ouvrant son bref mais incisif « essai sur la fin des temps », qu’il s’agit là d’une « spéculation » que rien n’interdit de prendre au sérieux, lors de cette marche à l’abîme dont chaque station s’avère livrée à une « prédation sans borne »…

La question qu’il nous pose est pour le moins pressante : y aurait-il encore un « quelconque Bien » ou une « représentation collective » à opposer à ce Mal qui vient ? Celui qui s’exacerbera dans un monde sans assise ni appui ? L’espèce prédatrice ne fera même plus « monde » puisque rien ne pourra plus supporter cette notion – pas davantage que celle d’humanité, après l’effondrement de la fragile idée que nous avions de nous-mêmes comme de celle d’un « gouvernement de soi ». La belle planète bleue, ravagée par d’insoutenables prédations, retournera alors à son état originel de corps céleste puisque cette espèce-là qu’elle aura nourri et porté aura abdiqué sa chance d’en faire précisément un « monde » habitable, spirituel et unique et d’y incarner la plus haute expression de la vie…

Aurions-nous d’ores et déjà consenti à cette tentation du pire sous les cendres d’un avenir irrémédiablement consumé ? Si certains livres ouvrent au néant, ils n’en dispensent pas moins assez de lumière pour en conjurer la tentation tant qu’un humble rai de conscience pourra y féconder un infime filet de vie, dans le miroir tendu entre les lignes de front jusqu’à la falaise.

Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient, Cerf, 128 p., 12 €

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Le chercheur militant Benoît Borrits entend contribuer à « refermer définitivement l’impasse de la propriété collective » pour lui substituer une « économie des communs dans laquelle tout individu trouvera sa place dans la délibération »… Pour cela, il invite à penser un « cadre d’appropriation sociale véritable, c’est-à-dire sans propriétaire des moyens de production ».

 

Au lendemain des journées d’insurrection de juin 1848, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) constatait : « Je ne dois pas dissimuler que, hors de la propriété ou de la communauté, personne n’a conçu de société possible : cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la propriété. »

Rejetant la communauté tout autant que la propriété dont il prônait le dépassement, Proudhon a cherché à rebâtir la société sur une base alternative – et à promouvoir une « Banque du peuple ».

Pour sa part, Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion, s’attache à un impensé du mouvement ouvrier, à savoir « l’appropriation collective des moyens de production » comme pierre angulaire de la construction d’une « société postcapitaliste ». Dans son essai préfacé par Pierre Dardot, il invite à rompre avec cette notion de propriété, qu’elle soit privée ou collective.

Car cette dernière, « quelle que soit l’échelle, celle d’un pays ou celle d’une coopérative, reste privée pour les personnes extérieures à cette propriété : la propriété est excluante par nature ».

Ainsi, le « socialisme » réalisé dans l’Union soviétique n’était jamais que « celui d’une économie de propriété collective réalisée par un Etat tout-puissant ».

Pour le chercheur militant et son préfacier, « l’organisation sociale de la production de l’avenir post-capitaliste doit se proposer d’aller au-delà de la propriété comme telle, au lieu de viser la substitution de la propriété « collective » ou « commune », sans parler de la propriété d’Etat, à la propriété privée ».

Entre « l’économie de marché » et l’étatisme, il y a bel et bien une « troisième voie » fondée sur la « constitution d’autogouvernement à partir du bas » et Pierre Dardot invite en préface à remettre en question la « logique propriétaire sous toutes ses formes » : « Tant qu’on n’en aura pas fini avec la propriété productive en tant que telle, la démocratie sociale et politique ne sera qu’un vain mot ».

 

Une « propriété » si peu habitable…

 

Au vu de l’échec de tous les courants se réclamant de la « transformation sociale », y aurait-il vraiment impossibilité à penser la dite alternative à la propriété privée « en dehors du cadre même de la propriété » ?

Les « forces de transformation sociale » seraient-elles condamnées à se retrancher toujours derrière ce concept de « propriété sociale » définie comme propriété de « tous et de chacun » ? Ou à se satisfaire de la chimère d’un « marché », de surcroît en version « libre et non faussée » sans pouvoir se doter d’un « outil de socialisation des revenus monétaires issus de la production » ?

Par nature, l’exercice d’un « droit de propriété » apparaît, compte tenu de l’épuisement des ressources terrestres, comme une illusion de moins en moins habitable puisque privant le reste de l’espèce d’une jouissance que le présumé « propriétaire » peinerait à assumer pleinement par temps de troubles.

En 1839, le jeune Edouard Laboulay (1811-1883), alors fondeur de caractères, constatait dans son Histoire du droit de propriété foncière en Occident : « La détention du sol est un fait que la force seule fait respecter, jusqu’à ce que la société prenne en main et consacre la cause du détenteur ; alors, sous l’emprise de cette garantie sociale, le fait devient un droit »…

L’accaparement privatif, fût-il sanctuarisé par le droit, ne constituerait-il pas une dilapidation permanente d’un « bien commun » en voie de raréfaction accélérée – aussi peu assuré fût-il de sa permanence ? D’ailleurs, le « découvreur » d’un trésor dans son jardin peut-il s’en prétendre l’unique « propriétaire » ? Qui se targuerait d’être l’absolu « propriétaire » du sous-sol de ses arpents de « propriété » sur Terre, avec le droit d’en user et d’en mésuser à sa guise alors que d’autres urgences se précisent?

Et s’il n’y avait, en vérité, non pas une propriété exclusivement « privée » voire « absolue » dont la jouissance n’est fatalement qu’abusive et transitoire, mais des « biens communs » que l’humanité serait amenée à se partager ?

Pour la « nouvelle économie du partage » souhaitée par l’auteur, l’alternative n’oppose pas une forme de propriété à une autre, mais « le commun à la propriété sous toutes ses formes ».

Benoît Borritz défend la « nécessité de donner corps à la notion d’un commun productif, un commun qui se serait définitivement débarrassé du carcan de la propriété et dans lequel travailleurs et usagers, du simple fait de leur participation et non d’une quelconque qualité de propriétaire, même coopératif, seraient appelés à délibérer pour le gérer conformément à leurs attentes ».

Cette économie des communs suppose la conscience d’avoir des ressources à partager, à gérer ensemble et à préserver collectivement par une communauté politique éclairée sur les enjeux vitaux. Au préalable, elle suppose l’exercice d’une « citoyenneté » réelle voire éclairée et non pas purement incantatoire…

 

Vers une utopie réaliste ?

 

Après un panorama historique des mouvements socialistes et communistes, Benoît Borrits fait le bilan des expériences « révolutionnaires » (et tout particulièrement de l’autogestion yougoslave) ainsi que du mouvement coopératif pour pointer les limites de « l’appropriation collective ». Selon lui, le mouvement coopératif ne remet pas en cause le « fondement du capital » puisque « la part sociale coopérative reste un titre de propriété privée ».

Dans un monde où le travail humain n’est plus une nécessité, le revenu de base pourrait-il constituer un nouveau pilier de la protection sociale ? Benoît Borrits rappelle qu’il en existe deux approches : « La première d’orientation libérale, voit dans le revenu de base un filet de sécurité pour les exclus du système économique qui permettrait de conserver un minimum de cohésion dans la société. (…) La seconde consiste à établir un lien avec l’objectif marxien d’abolition du salariat. »

Cette seconde approche « peut être vue et interprétée comme un premier mode de répartition égalitaire de la production en fonction des besoins non du travail de chacun ».

Le salaire à vie de Bernard Friot réaliserait une « socialisation à 100% du revenu disponible ». Et pose la question de la « copropriété d’usage »… L’un et l’autre pourraient bien contribuer positivement à l’efficacité sociale et au revenu national. Pourquoi ne pas partir des cotisations sociales et du financement des actifs des entreprises par endettement?

La société est-elle prête à organiser une économie sur le principe du commun plutôt que sur celui de la propriété ?

L’outil pour cette transformation pourrait-il être un « fonds socialisé d’investissements » susceptible de nous faire renouer avec « ce que les expériences du XXe nous ont légué de meilleur » ? Pourquoi s’interdire de recréer la richesse collective dilapidée en privatisations prédatrices, faute de continuer à générer des volumes de « croissance » factice ? Cette richesse-là, c’est bien connu, ne se crée pas par le haut mais « par en bas ».

 

Benoît Borrits, Au-delà de la propriété – Pour une économie des communs, La Découverte, 248 p., 19 €

 

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