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Archive for the ‘Anthropologie’ Category

 

 

 

Faut-il vraiment avoir très peur du moment où « l’idée même d’humanité » s’évanouira dans un monde sans lendemain ?

Alors que les nations reprennent des couleurs à la faveur de vagues de refus du pire, « l’espèce non inhumaine » n’en poursuit pas moins sa marche au désastre. La fin de notre mode de vie hyperconsumériste et gadgetovore semble aussi inéluctable que l’approche du « mur de la fin de l’histoire » – et, bien sûr, l’échéance de notre propre mort, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

Chaque jour se joue l’avènement du pire plus que certain ou du meilleur encore possible, envers et contre tout. Car il est désormais impossible de l’ignorer : le « développement économique et matériel » exponentiel de nos sociétés thermo-industrielle « devient inexorablement un problème pour l’environnement sinon pour la vie biologique ».

Le philosophe Pierre-Henri Castel invite à considérer ce moment crucial où « le fonctionnement même de la civilisation voire les moyens de sa prospérité pacifique semblent conspirer à sa propre autodestruction » tout comme il invite à considérer dans son inéluctabilité l’effondrement en cours. Plus l’on s’approche de ce commencement de la fin, plus l’idée même d’ « humanité » s’effondre avec l’armature sociale « car les gens n’auraient peu à peu plus rien à considérer que leur mort en tant qu’individus pris un par un »… Le philosophe et psychanalyste, également historien des sciences, invite moins à penser la fin des temps que ces temps de la fin où les monstres font leur apparition au grand jour, dans la lumière crue de tous les vivants en sursis : autant en tirer d’ores et déjà quelques conséquences utiles avant l’irréparable, histoire de préserver ce qui peut l’être encore de nos « capacités à jouir, à agir et à créer face à la malfaisance avérée » de ceux qui n’hésitent pas à précipiter cette fin…

 

Le pouvoir émancipateur des temps de la fin

 

Pour Pierre-Henri Castel, les hommes qui verront l’effondrement pourraient bien être les témoins voire les victimes ou les « agents d’un déchaînement sauvage d’égoïsme, de méchanceté et d’avilissement de la raison aux intérêts cyniquement techniques et froids de la survie (temporaire) de ceux qui en auront encore quelques moyens au détriment de ceux qu’on en aura dépouillés »…

Car enfin, en cas de collapse, qu’attendre alors d’institutions politiques « dysfonctionnelles nées de la pénurie et de l’insécurité » ?

Et s’il fallait alors avoir peur, « très peur des temps d’avant la fin des temps », dès le « commencement réel du processus d’annihilation », c’est-à-dire dès la prise de conscience de son inéluctabilité aujourd’hui même ? Il ne s’agit plus de se laisser bercer dans le vague-à-l’âme d’une inquiétude diffuse, mais de considérer une certitude pour le moins assurée, compte tenu de l’épuisement d’une planète mise à mal et à sac par une technolâtrie hallucinée.

Car ces hommes de la fin des temps « reculeront de moins en moins devant le crime de masse comme moyen pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles » avant de donner libre cours à une véritable « ivresse extatique de destruction » en roue libre.

Comme nous le rappelle Pierre-Henri Castel, il s’agit là de « malfaisance délibérée, de jouissance recherchée à faire le mal et tout particulièrement un mal dont les effets s’étendent largement au-delà du rayon d’action limité de l’individu malfaisant qui l’a initié ».

Car «  plus la fin sera certaine, donc proche, plus la dernière jouissance qui nous restera sera la jouissance du Mal » – celle prise à se nuire mutuellement dans une conscience d’émancipation « qui n’a pas besoin d’un futur »… Se savoir vivre sans lendemain donc sans contraintes ni entraves, ça décomplexe…

Il y a ceux qui savent d’ores et déjà, avec tout ce que cela implique quant à la « préservation de leur mode de vie, de leurs privilèges, de l’ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose » – et qui ne se projettent plus du tout dans un avenir commun avec tous les autres qui constituent « l’humanité » : ils se sont même empressés de faire le deuil allègre de leurs « frères humains » tout comme ils se sont affranchis, avec une « féroce vitalité », de toute solidarité envers eux… Autant, pour ces initiés, jouir maintenant ou jamais « de façon paisiblement destructrice des ultimes beautés du monde » – avant que l’on ne mette fin à leur monde… Et précipiter ces temps de « l’appropriation effrénée, de la consommation gloutonne, car les voluptés qu’on peut encore en tirer ont de moins en moins d’avenir »…

 

Le grand soulagement…

 

Si la fin des temps nous est promise et si les temps de la fin se précisent dans le clair-obscur où grouillent les monstres en embuscade, le déni de réalité n’est plus tenable, compte tenu de la raréfaction voire de l’évaporation de « ressources capitales pour la survie de l’humanité ».

Pierre-Henri Castel nous enjoint de prendre la mesure de « la malice de ceux dont l’avantage consiste à jouer au jeu de la fin de l’humanité dans un horizon historique avec un coup d’avance » sur ceux qui persistent à se croire encore « paisibles petits rentiers de l’histoire ». Car enfin, « rien ne garantit que l’option que choisiraient les plus puissants et les mieux informés ne serait pas, justement, la pure malfaisance » en s’assurant de leurs « droits à l’exploitation terminale » comme de leur prise. Pourquoi s’encombrer encore de questions d’assurance-vie ou d’assurance-décès, pourquoi se soucier d’une place en maison de retraite voire de concession perpétuelle au cimetière ? La grande simplification à venir pourrait bien avoir quelque chose de « réjouissant » pour l’auteur qui prend soin de préciser, par une citation de Freud ouvrant son bref mais incisif « essai sur la fin des temps », qu’il s’agit là d’une « spéculation » que rien n’interdit de prendre au sérieux, lors de cette marche à l’abîme dont chaque station s’avère livrée à une « prédation sans borne »…

La question qu’il nous pose est pour le moins pressante : y aurait-il encore un « quelconque Bien » ou une « représentation collective » à opposer à ce Mal qui vient ? Celui qui s’exacerbera dans un monde sans assise ni appui ? L’espèce prédatrice ne fera même plus « monde » puisque rien ne pourra plus supporter cette notion – pas davantage que celle d’humanité, après l’effondrement de la fragile idée que nous avions de nous-mêmes comme de celle d’un « gouvernement de soi ». La belle planète bleue, ravagée par d’insoutenables prédations, retournera alors à son état originel de corps céleste puisque cette espèce-là qu’elle aura nourri et porté aura abdiqué sa chance d’en faire précisément un « monde » habitable, spirituel et unique et d’y incarner la plus haute expression de la vie…

Aurions-nous d’ores et déjà consenti à cette tentation du pire sous les cendres d’un avenir irrémédiablement consumé ? Si certains livres ouvrent au néant, ils n’en dispensent pas moins assez de lumière pour en conjurer la tentation tant qu’un humble rai de conscience pourra y féconder un infime filet de vie, dans le miroir tendu entre les lignes de front jusqu’à la falaise.

Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient, Cerf, 128 p., 12 €

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Le chercheur militant Benoît Borrits entend contribuer à « refermer définitivement l’impasse de la propriété collective » pour lui substituer une « économie des communs dans laquelle tout individu trouvera sa place dans la délibération »… Pour cela, il invite à penser un « cadre d’appropriation sociale véritable, c’est-à-dire sans propriétaire des moyens de production ».

 

Au lendemain des journées d’insurrection de juin 1848, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) constatait : « Je ne dois pas dissimuler que, hors de la propriété ou de la communauté, personne n’a conçu de société possible : cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la propriété. »

Rejetant la communauté tout autant que la propriété dont il prônait le dépassement, Proudhon a cherché à rebâtir la société sur une base alternative – et à promouvoir une « Banque du peuple ».

Pour sa part, Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion, s’attache à un impensé du mouvement ouvrier, à savoir « l’appropriation collective des moyens de production » comme pierre angulaire de la construction d’une « société postcapitaliste ». Dans son essai préfacé par Pierre Dardot, il invite à rompre avec cette notion de propriété, qu’elle soit privée ou collective.

Car cette dernière, « quelle que soit l’échelle, celle d’un pays ou celle d’une coopérative, reste privée pour les personnes extérieures à cette propriété : la propriété est excluante par nature ».

Ainsi, le « socialisme » réalisé dans l’Union soviétique n’était jamais que « celui d’une économie de propriété collective réalisée par un Etat tout-puissant ».

Pour le chercheur militant et son préfacier, « l’organisation sociale de la production de l’avenir post-capitaliste doit se proposer d’aller au-delà de la propriété comme telle, au lieu de viser la substitution de la propriété « collective » ou « commune », sans parler de la propriété d’Etat, à la propriété privée ».

Entre « l’économie de marché » et l’étatisme, il y a bel et bien une « troisième voie » fondée sur la « constitution d’autogouvernement à partir du bas » et Pierre Dardot invite en préface à remettre en question la « logique propriétaire sous toutes ses formes » : « Tant qu’on n’en aura pas fini avec la propriété productive en tant que telle, la démocratie sociale et politique ne sera qu’un vain mot ».

 

Une « propriété » si peu habitable…

 

Au vu de l’échec de tous les courants se réclamant de la « transformation sociale », y aurait-il vraiment impossibilité à penser la dite alternative à la propriété privée « en dehors du cadre même de la propriété » ?

Les « forces de transformation sociale » seraient-elles condamnées à se retrancher toujours derrière ce concept de « propriété sociale » définie comme propriété de « tous et de chacun » ? Ou à se satisfaire de la chimère d’un « marché », de surcroît en version « libre et non faussée » sans pouvoir se doter d’un « outil de socialisation des revenus monétaires issus de la production » ?

Par nature, l’exercice d’un « droit de propriété » apparaît, compte tenu de l’épuisement des ressources terrestres, comme une illusion de moins en moins habitable puisque privant le reste de l’espèce d’une jouissance que le présumé « propriétaire » peinerait à assumer pleinement par temps de troubles.

En 1839, le jeune Edouard Laboulay (1811-1883), alors fondeur de caractères, constatait dans son Histoire du droit de propriété foncière en Occident : « La détention du sol est un fait que la force seule fait respecter, jusqu’à ce que la société prenne en main et consacre la cause du détenteur ; alors, sous l’emprise de cette garantie sociale, le fait devient un droit »…

L’accaparement privatif, fût-il sanctuarisé par le droit, ne constituerait-il pas une dilapidation permanente d’un « bien commun » en voie de raréfaction accélérée – aussi peu assuré fût-il de sa permanence ? D’ailleurs, le « découvreur » d’un trésor dans son jardin peut-il s’en prétendre l’unique « propriétaire » ? Qui se targuerait d’être l’absolu « propriétaire » du sous-sol de ses arpents de « propriété » sur Terre, avec le droit d’en user et d’en mésuser à sa guise alors que d’autres urgences se précisent?

Et s’il n’y avait, en vérité, non pas une propriété exclusivement « privée » voire « absolue » dont la jouissance n’est fatalement qu’abusive et transitoire, mais des « biens communs » que l’humanité serait amenée à se partager ?

Pour la « nouvelle économie du partage » souhaitée par l’auteur, l’alternative n’oppose pas une forme de propriété à une autre, mais « le commun à la propriété sous toutes ses formes ».

Benoît Borritz défend la « nécessité de donner corps à la notion d’un commun productif, un commun qui se serait définitivement débarrassé du carcan de la propriété et dans lequel travailleurs et usagers, du simple fait de leur participation et non d’une quelconque qualité de propriétaire, même coopératif, seraient appelés à délibérer pour le gérer conformément à leurs attentes ».

Cette économie des communs suppose la conscience d’avoir des ressources à partager, à gérer ensemble et à préserver collectivement par une communauté politique éclairée sur les enjeux vitaux. Au préalable, elle suppose l’exercice d’une « citoyenneté » réelle voire éclairée et non pas purement incantatoire…

 

Vers une utopie réaliste ?

 

Après un panorama historique des mouvements socialistes et communistes, Benoît Borrits fait le bilan des expériences « révolutionnaires » (et tout particulièrement de l’autogestion yougoslave) ainsi que du mouvement coopératif pour pointer les limites de « l’appropriation collective ». Selon lui, le mouvement coopératif ne remet pas en cause le « fondement du capital » puisque « la part sociale coopérative reste un titre de propriété privée ».

Dans un monde où le travail humain n’est plus une nécessité, le revenu de base pourrait-il constituer un nouveau pilier de la protection sociale ? Benoît Borrits rappelle qu’il en existe deux approches : « La première d’orientation libérale, voit dans le revenu de base un filet de sécurité pour les exclus du système économique qui permettrait de conserver un minimum de cohésion dans la société. (…) La seconde consiste à établir un lien avec l’objectif marxien d’abolition du salariat. »

Cette seconde approche « peut être vue et interprétée comme un premier mode de répartition égalitaire de la production en fonction des besoins non du travail de chacun ».

Le salaire à vie de Bernard Friot réaliserait une « socialisation à 100% du revenu disponible ». Et pose la question de la « copropriété d’usage »… L’un et l’autre pourraient bien contribuer positivement à l’efficacité sociale et au revenu national. Pourquoi ne pas partir des cotisations sociales et du financement des actifs des entreprises par endettement?

La société est-elle prête à organiser une économie sur le principe du commun plutôt que sur celui de la propriété ?

L’outil pour cette transformation pourrait-il être un « fonds socialisé d’investissements » susceptible de nous faire renouer avec « ce que les expériences du XXe nous ont légué de meilleur » ? Pourquoi s’interdire de recréer la richesse collective dilapidée en privatisations prédatrices, faute de continuer à générer des volumes de « croissance » factice ? Cette richesse-là, c’est bien connu, ne se crée pas par le haut mais « par en bas ».

 

Benoît Borrits, Au-delà de la propriété – Pour une économie des communs, La Découverte, 248 p., 19 €

 

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La prédisposition de notre espèce au pillage est-elle compatible avec la surcharge démographique qu’elle fait peser sur un environnement dégradé ? l’anthropologue Paul Jorion rappelle dans son nouveau livre la course engagée entre, d’une part, la destruction de nos conditions de vie et d’autre part, la recherche de planètes à coloniser voire notre remplacement par nos machines.

 

Notre espèce invasive et colonisatrice aurait-elle d’ores et déjà fait le deuil de sa planète natale comme d’elle-même ? Alors « ingénieur financier » à Countrywide Financial (2005-2007), Paul Jorion avait une vue imprenable sur l’emballement de la machine infernale à concentrer les richesses et à broyer les vies.

Ayant vu tout se défaire notre belle mondialisation occidentale au nom d’une folle « maximisation des profits » qui a précipité sa chute pour la protection de quelques intérêts particuliers, il a beaucoup réfléchi à la destinée d’une espèce jadis laborieuse acharnée tant à la destruction accélérée de ses propres conditions de vie qu’à son remplacement par un ersatz technologique : « L’homme n’a que la Terre à sa disposition. Le choix qui s’offre alors à lui est soit de périr en dépassant la capacité de charge de sa planète vis-à-vis de lui-même, soit de voir sa population considérablement réduite en raison de la concurrence qui fait désormais rage entre ses représentants qui se disputent des ressources devenues rares, soit d’envoyer une partie de sa population coloniser d’autres planètes, soulageant ainsi la capacité de l’environnement à entretenir la fraction qui demeurera sur la Terre. »

Spécialiste de la formation des prix, il a rappelé la liquidation des fondamentaux par un « secteur financier accro au profit sans limite » qui ponctionne la richesse créée et se verse des dividendes sans qu’il n’y ait de bénéfices pendant les banques centrales créent de la monnaie sans que cela corresponde le moins du monde à une véritable création de richesse.

La « nouvelle dynamique sur le marché de l’emploi » fait précisément disparaître les emplois du fait d’un développement technologique exponentiel qui nous fait consommer chaque année «  l’équivalent de 1,6 planète en termes de ressources ». Et, alors que les traders se retrouvent supplantés par des programmes d’optimisation d’achats/vente, voilà que le « transhumanisme » prétend remplacer « la base carbone de l’humain par une base silicium » voire entériner « l’autodomestication humaine »…

En 2008  les Etats ont dû se porter au secours du secteur financier pour régler les pertes spéculatives dues aux paris perdus entre financiers et voilà que ça recommence avec une masse accrue de promesses financières et de paris spéculatifs émis dans le monde… Après avoir vécu depuis sept décennies sur le postulat de la « croissance » (comprendre « destruction de la planète »…) et nous être laissé phagocyter par une sphère financière à son seul service, l’urgence exigerait de déconnecter sans tarder nos jeux spéculatifs de l’économie réelle (la gestion de la maison commune…), afin de ne pas précipiter « l’arrêt de mort » de l’espèce. Mais quel « décideur » ou « responsable » manifeste ce sens de l’urgence ?

En Chine, le fatalisme n’est pas une option de civilisation : pas de dogmatisme stérile ni de prévalence de l’individuel sur le collectif. Mais du pragmatisme adaptant des recettes d’ailleurs et accommodées à un fonds de sagesse millénaire. Mao Tsé-Toung (1893-1976) avait importé le marxisme-léninisme et le président Xi Ping réalise la synthèse de ce qu’il est impossible de tenter avec ses axes clés combinant néo-maoïsme « moral et égalitariste » et néo-confucianisme, « facteur d’ordre et d’harmonie dans la relation entre la masse des citoyens aspirant aux libertés individuelles et les institutions assurant un ordre global ».

La Bourse de Pékin est menacée ? Le Parti décide l’interdiction de la vente à découvert, la suspension de la cotation de nombre de sociétés et en appelle au sens civique des intervenants tout en enquêtant sur les enrichissements spectaculaires.

Après avoir brossé le panorama de ce que l’humanité a pu comprendre de son destin, Paul Jorion en appelle à la détermination de tous ceux dont la foi en un avenir habitable s’accompagnerait de bonnes pratiques – le salut exige autant de croyants que de pratiquants.

Paul Jorion, Défense et illustration du genre humain, Fayard, 380 p., 20 €

 

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Le philosophe Jacques Rancière livre le contenu de conférences données en ex-Yougoslavie et ouvre la profondeur d’un espace de pensée mêlant esthétique et philosophie politique. Ce qui  se joue dans les révolutions politiques et esthétiques modernes, serait-ce le tissage d’un fil commun exprimant un « potentiel de vie commune » ?

 

 

Faut-il faire son deuil des grandes espérances collectives d’antan et des promesses de justice ? Faut-il vraiment prendre la fin proclamée des « grands récits » pour parole d’évangile et se résigner à l’insoutenable? Celui d’une « globalisation » exigeant de « nécessaires adaptations » aux « flux et reflux du marché » ?

Dans son nouveau livre, Jacques Rancière brasse la riche matière de notre rapport au temps, c’est-à-dire à un présent « déclaré absolu », d’un « présentisme » qui piège chacun dans l’immédiat, l’emballement des horloges et les fausses urgences. Il analyse les diktats de la « postmodernité » de notre spongiforme société « postindustrielle » proclamant la « fin des grands récits » tout en avançant insidieusement son propre récit régressif émaillé d’ « éléments de langage » (« réforme », « crise », « globalisation, etc.) aussi anesthésiants que dissolvants de toute forme de solidarité et de communauté de destin.

 

Un certain « sens de la réalité »…

 

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « récit » ? Et une fiction ? Le philosophe rappelle que celle-ci est d’abord une « structure de rationalité » : « Elle est la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des événements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal. La fiction est requise partout où il faut produire un certain sens de réalité. »

Le cadre est fixé depuis La Poétique d’Aristote qui a « mis en place en Occident les principes de la rationalité fictionnelle » et construit un « modèle d’intelligibilité de l’action humaine ».

Au fond, qu’est-ce qui constitue notre seule vraie richesse sur Terre ? Assurément, le temps de vie encore devant nous. La grande question est celle de notre rapport au temps – celui qui fuit les uns et dont les autres disposent à leur guise, s’étant « juste donné la peine de naître » pour devenir rentier du temps des autres… Y aurait-il juste ces « deux manières d’être dans le temps » ? Et une inégalité fondamentale entre ces « deux manières d’être dans le temps » – et de le dire, ou pas ? Alors que les uns sont piégés dans « le temps du quotidien » et les contraintes du « travail exploité », les autres « maîtrisent le temps des fins ». Tous les récits d’émancipation  rencontrent « le problème fondamental du temps comme forme de vie ». Ainsi, le temps n’est pas simplement la ligne tendue entre un passé et un futur », il est « aussi et d’abord un milieu de vie, une forme de partage du sensible, de distribution des humains en deux formes de vie séparées : la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l’ont pas ».

Là serait « la ligne de séparation la plus profonde » entre humains jetés au monde : il y aurait ceux jetés du bon ou du mauvais côté de ce « partage des formes de vie ». Voilà pourquoi « l’émancipation est d’abord une reconquête du temps, une autre manière de l’habiter », de « tenir un corps et un esprit en mouvement » dans un monde en délitement hanté de présumées réalités fugitives et d’apparences transitoires.

Ce que l’on appelle la « globalisation » requiert la « mise en concordance » de deux temps : « le temps rationnel du processus global de la production et de la distribution capitaliste de la richesse et le temps empirique des individus habitués à la temporalité des choses qui arrivent « les unes après les autres » – par exemple le temps de la paie après celui du travail et celui de la retraite après les années de travail ».

 

La « nécessité historique »

 

Voilà qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de ce qui fait société est revu au nom de la « nécessité historique » pour rationaliser la domination, encore et toujours : « La condition de la prospérité à venir, c’était la liquidation de ces héritages d’un passé dépassé qui s’appelaient code du travail, lois de défense de l’emploi, sécurité sociale, systèmes de retraite, services publics ou autres. Ceux qui bloqueraient la voie du futur étaient ces ouvriers qui se cramponnaient à ces vestiges du passé. Pour châtier ce péché contre la nouvelle justice du temps, il fallait d’abord le renommer. Les conquêtes sociales du passé furent rebaptisées « privilèges » et la guerre fut engagée contre ces privilégiés égoïstes qui défendaient leurs avantage acquis et leurs intérêts à court terme contre l’avenir de la communauté. »

Ce qui est appelé fort opportunément « crise » n’est que « l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier » – l’autre nom de cette « nécessité historique nommée globalisation qui commande la destruction de toutes les entraves au triomphe du libre marché ».

C’est ce qui creuse non moins opportunément l’écart entre les ignorants (pour qui « la crise » signifie baisse de salaire, perte d’emploi ou d’acquis sociaux et précarité généralisée) piégés dans l’infortune d’une « servitude renouvelée », tentant en vain de reconquérir le temps qui leur est refusé, et les initiés qui vivent la bonne fortune d’une liberté sans freins comparable à celle d’un renard dans un poulailler – ou d’un « maître des horloges » assuré de canaliser l’écoulement du temps à son seul profit.

Face à cette coexistence de temporalités différentes dans nos cités marchandes, le philosophe rappelle que la « théorie des grands récits perdus masque cette tension non résolue entre deux manières de raconter le temps » et que la lutte contre ce partage du temps est au cœur des révolutions politiques et esthétiques modernes.

Comment « recréer un espace et un temps communs », une « forme de vie commune » ? Quelles « expériences de production, d’échange, de circulation de l’information, de transmission des savoirs et de dispensation des soins » pourraient tisser des réseaux de solidarité en une « forme de vie commune affranchie de la hiérarchie des temps et des capacités » ? L’art, la danse, la poésie, le cinéma pourraient-ils « construire un nouveau sens commun, un nouveau tissu sensible » pour réajuster l’ordre des choses vers l’avènement d’un monde commun moins veule, allégé des mauvaises fables qui le plombent ?

« Il est plus tard que tu ne crois » déclarent péremptoirement certains cadrans solaires provençaux. A l’heure où la capacité de raconter des histoires ou le désir de fiction désertent le champ des arts et de la « création contemporaine », rien n’arrête pour autant la détermination d’humains cheminant de concert dans la durée en présences vouées à s’y affirmer ou s’y défaire. La flèche du temps se briserait-elle contre la « fable contrariée » de l’organisation volontariste de nos vies et de nos sociétés ? Ceux qui luttent juste pour reconquérir le temps qui leur est refusé cautionneraient-ils même par inadvertance ou ignorance le récit lancinant de l’éternel retour, celui des fatalités, des inégalités et des iniquités auxquelles l’on se résigne bien trop aisément, faute d’une véritable nécessité narrative d’un tout autre ordre ? Quelle puissance d’interpellation pourrait-elle encore élargir le champ de conscience d’une espèce qui pourtant cultive le pouvoir de se réinventer ?

 

Jacques Rancière, Les temps modernes – Art, temps, politique, La Fabrique, 158 p, 13 €

 

 

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Les propriétés de la mécanique quantique annoncent des applications techniques « révolutionnaires » dont la création d’ordinateurs au potentiel vertigineux…

 

« L’intuition quantique » expliquera-t-elle le monde ? La « subtilité de l’indétermination quantique » nous en donnera-t-elle la maîtrise ?

Depuis l’invention du télégraphe de Chiappe (1791), l’espèce émergente de l’homo quanticus du XXIe siècle est mitraillée de myriades d’informations lui parvenant à la vitesse de la lumière par le canal de micromachines, « héritiers en ligne directe de cette part de la physique que l’on a appelée « mécanique quantique »…

Jusqu’alors domaine réservé des chercheurs et théoriciens, la « physique quantique », qui règne sur le monde des atomes et particules pour explorer les constituants ultimes de l’univers, investit un monde technologique et industriel ultraconcurrentiel.

De quoi s’agit-il ? Le mot « quantum » désigne la plus petite unité qui puisse être assimilée à une particule. Au début du XXe siècle, Einstein et Max Planck avaient démontré la nature quantique de la lumière, à la fois onde et particule. Ainsi, un photon est un quantum de lumière car il ne peut être divisé en de plus infimes particules. A quel « endroit » les photons se transforment-ils en ondes lumineuses ? Les conclusions de la physique quantique seraient de nature à susciter nombre d’interrogations quant aux rapports du corps et de l’esprit : à quel point précis la pensée se transforme-t-elle en particules et dicte-t-elle sa réalité au corps ? L’étude de guérisons dites « miraculeuses » permettrait à la médecine de faire un… saut de conscience quantique dans la connaissance du « corps pensant » de l’homme… Notre organisme n’est-il pas tout à la fois immuable et en perpétuelle transformation ?

 

La seconde « révolution quantique »

 

En 1984, le journaliste Sven Ortoli et l’ingénieur Jean-Pierre Pharabod chantaient le corps quantique avec Le Cantique des quantiques qui reçut un fort bon accueil (85 000 exemplaires vendus et une demi douzaine de traductions). Depuis, la « seconde révolution quantique » promet une puissance de calcul prodigieusement démultipliée par l’ordinateur quantique… d’ici quelques décennies tout de même…

La théorie des quanta des années 60 a ouvert a voie à des applications techniques « révolutionnaires » – ainsi en matière de cryptographie grâce aux étranges propriétés des particules : à la plus grande surprise des équipes de recherche du monde entier, la Chine propulsée « laboratoire du monde » a réalisé la première vidéo-conférence par cryptage quantique entre deux continents… L’ « intelligence artificielle » pourrait bien être la grande gagnante du calcul quantique – et l’humain sommé de s’y adapter…

Pour les deux auteurs, « nous chevauchons deux mondes totalement différents » : « Dans le premier, les horloges font tic tac et messages ou messagers parcourent les chemins à une vitesse inférieure ou égale à celle de la lumière. Dans le second, l’espace et le temps semblent ignorés, comme dans le monde d’Alice et de la Reine-Rouge. Univers différents mais mutuellement indispensables (…) Sans doute est-il difficile de concevoir le lien qui pourrait exister entre les particules et nous. Sûrement sommes-nous très loin de comprendre le passage entre les deux mondes. »

L’avenir sera-t-il quantique, ainsi que cela est de plus en plus claironné avec une désarmante assurance ? Indéniablement, une application assurant des télécommunications inviolables confère un avantage stratégique majeur – et devrait susciter d’utiles débats pour penser l’éthique des données.

Plus fondamentalement peut-être, la connaissance de la « mécanique quantique » de l’organisme pourrait bien permettre un accès à cette réalité qui nous constitue, jusqu’à la maîtrise de cette impulsion d’intelligence vitale qui structure l’univers et répare les corps : suffirait-il de trouver la « bonne fréquence » ? La vague et l’océan ne participent-ils pas de la même réalité ? C’est lorsque la vague retombe qu’elle renoue avec sa source dans l’océan… La connaissance d’une « réalité quantique » permettrait-elle d’élargir la conscience vers une vie plus riche ? Nous permettrait-elle de remodeler notre « réalité » hors des limites convenues jusqu’alors puisque l’infini serait à la portée de notre intelligence, artificielle ou non inhumaine ?

Pour l’heure, l’humain est voué à s’accommoder de son enracinement, de sa nature ainsi que de la gravité avant de pouvoir s’en affranchir vers un futur à l’avenir aussi incertain que son « salut »…

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Métaphysique quantique – les nouveaux mystères de l’espace et du temps, La Découverte/Poche, 142 p., 8 €

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Et si, en économie, plusieurs avenirs étaient possibles ? S’il suffisait de choisir le plus désirable d’entre eux, c’est-à-dire le plus respectueux de l’intelligence et de la nature humaines ?  Thomas Porcher autopsie le cadavre d’un « discours dominant » précisément dévoreur d’avenir dans un contexte de surendettement et de numérisation à haut risque…

 

 

L’économie n’est pas une « science capable d’établir des vérités objectives », mais une affaire éminemment politique lorsque les grandes certitudes proclamées de la « pensée économique » impactent la vie quotidienne des populations sans tenir compte le moins du monde des incertitudes qui les taraudent. Membre du collectif des Economistes atterrés, Thomas Porcher s’indigne : « Le plus révoltant est lorsque les économistes se trompent ou lorsqu’ils contribuent à créer les conditions de la crise, ils ne paient jamais le coût de leur erreur. La crise des subprimes a détruit des vies parce que certaines personnes pensaient avoir la science infuse. »

Fustigeant cette « petite élite politique, médiatique et intellectuelle, bien à l’abri de ce qu’elle prétend nécessaire d’infliger au reste de la population », il déplore que « ceux qui veulent réduire la dépense publique ou la sphère de l’Etat social se soucient plus d’offrir des pans entiers de la sphère publique au secteur privé que de la condition humaine »…

C’est tout le problème de la démocratie représentative – surtout lorsque les électeurs persistent à voter « pour ceux qui entendent nous priver de ce qui devrait être normal dans la sixième puissance mondiale : travailler dignement, se loger, se soigner, manger convenablement, pouvoir partir en vacances, vivre dans un environnement sain et, enfin, toucher une pension de retraite décente »…

 

Le « poids de la dette »…

 

Au nom de quoi faudrait-il se laisser déposséder de tout ce qui fait la qualité d’une vie digne et décente dans une « Europe qui protège » ? Au nom de la Dette ? Mais « si l’augmentation de la dette était un véritable problème qui mettait l’ensemble des Français en danger, alors pourquoi les gouvernements successifs ont-ils baissé de 130 milliards d’euros les impôts entre 2000 et 2010 ? Pourquoi la Commission européenne, si prompte à inciter les pays à appliquer des mesures d’austérité, ne condamne-t-elle pas les paradis fiscaux en Europe (permettant à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an d’échapper au budget français) ? »

Les discours prétendant imposer des politiques d’austérité « au nom du remboursement de la dette oublient de préciser que le patrimoine des administrations publiques françaises (immobilier et participations financières dans des entreprises) est supérieur au montant de la dette publique (…) En additionnant tous les patrimoines, les Français possèdent plus de 12 000 milliards d’euros, soit six fois plus que leur dette publique. (…) En réalité, le vrai problème n’est pas le montant de la dette, et sur ce point les marchés financiers l’ont bien compris puisqu’ils nous offrent des taux d’intérêt extrêmement faibles, c’est plutôt la distribution extrêmement inégale de ce patrimoine en France, et les mécanismes et politiques publiques à mettre en place pour que ce « gâteau » soit plus équitablement réparti entre Français. (…) Comme pour un ménage, le montant d’une dette sans prendre en compte le patrimoine ne signifie rien ».

Thomas Porcher invite à se poser constamment la question : « lorsqu’on vous présente une réforme économique, à qui profite-t-elle ? »

Car « l’économie n’est pas figée, c’est une succession de modes de régulation définis par des rapports de force à un moment précis ».

 

La seule question qui vaille…

 

Après trente années de dumping social et fiscal aux dépens des peuples, la seule question qui vaille est escamotée du « débat public » par une « orthodoxie néolibérale » qui ébranle les assises de nos sociétés  – celle de « la qualité de la protection sociale pour les individus ».

Le « contrat social » serait-il rompu ? Car enfin, « comparer uniquement les niveaux de dépenses publiques par pays, pointer que nous sommes au-dessus de la moyenne européenne, sans comparer les services rendus à l’individu, à savoir son taux de couverture sociale, son niveau de retraite, le coût de l’éducation, de la santé en dit long sur la place de l’humain dans nos sociétés »…

Si la création de richesse et sa répartition constituent la base de l’économie, comment justifier que cette mission sociale n’est plus honorée, juste « pour préserver les profits de court terme de quelques-uns » ?

Thomas Porcher rappelle qu’en économie, « libre-échange ne signifie que l’interdiction de protection : interdiction pour un Etat de protéger sa production, ses emplois, ses habitants, ses normes de consommation, sa sécurité, sa culture ».

La « crise » de 2008 proviendrait-elle plutôt d’un « excès de dette privée », exacerbé par des dérives financières mises en place pour dissimuler l’octroi de prêts à des catégories insolvables ? Pour l’économiste atterré, il y « clairement une forme de géométrie variable : quand il s’agit de baisser la fiscalité des plus riches alors la dette est un problème secondaire ; par contre, lorsqu’il est question d’investir dans le service public ou la transition énergétique, elle en devient un »…

Mais voilà : « Les investissements publics pour rénover et remettre sur pied notre service public ont été interdits par les traités européens (…) La Commission européenne a volontairement organisé la dérégulation de l’économie en n’imposant pas de socle social et fiscal commun aux différents pays de l’Union, laissant s’installer la concurrence entre vingt-huit modèles sociaux. Les résultats sont là, présentes dans notre vie de tous les jours : les retards réguliers des trains et TER à cause d’un manque d’investissement ; les temps d’attente aux urgences ; le manque de personnel dans les hôpitaux, écoles et universités les obligeant à recruter des emplois précaires ; le manque de matériel dont se plaignent les pompiers, la police, le corps médical et l’Education nationale. Tous ces choix politiques n’ont fait qu’affaiblir le secteur public, alimentant par la même, le rejet primaire de la part de l’usager. »

 

Alors que la digitalisation accélérée de nos sociétés transforme chaque être humain en une série d’informations exploitables à merci, le socle de notre vie en commun est plus ébranlé que jamais.  « L’espèce non inhumaine » est-elle capable encore d’un devoir élémentaire de responsabilité envers elle-même ?

 

 

Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 232 p., 18 €

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Au moins un million de personnes se suicident chaque année dans le monde, soit une toutes les 40 secondes, selon une étude de la revue The Lancet – 800 000 selon l’OMS qui ne tient pas compte des « suicides assistés ». L’universalité et l’impensable de l’acte volontaire consistant à décider de sa mort dans un monde qui échappe à notre appréhension interpelle et ébranle : qu’est-ce qui donne « envie » de quitter cette vie? Et le « droit » de le faire?

 

 

La question du suicide a fait l’objet d’un colloque international et interdisciplinaire à Strasbourg (17-18 novembre) dont les Actes viennent de paraître avec les contributions de dix-huit chercheurs, sous la direction de  Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg sous le titre Penser le suicide. 

L’humain, ce vivant mortel jeté au monde indépendamment de sa volonté, se reconnait volontiers le « pouvoir » de s’en retirer par une « libre décision » d’anéantissement que l’on pourrait réduire à une dérisoire protestation contre un ordre des choses contrariant. Face à une vie « offerte » comme un « beau risque à courir », le non-être s’imposerait-il quand le risque n’en vaut plus la peine ? Faute de pouvoir exprimer leur vouloir-vivre ou ce qui les empêche d’accéder à une « vie bonne », un million de mortels s’arrachent chaque année à la douleur d’être et à l’injonction de faire : « Le dégoût de la vie est le seul motif qui nous fait la quitter » constataient deux jeunes officiers répondant au beau nom d’Humain qui, le jour de Noël 1773, se retirèrent d’un commun accord de la « scène universelle » sans permission.

 

La vie, « bien suprême » ?

 

David Le Breton, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, souligne la fonction de soutien de l’imaginaire suicidaire qui parfois permet d’endurer la vie : « Le suicide est rarement une recherche de la mort, il vise d’abord à mettre fin à une souffrance. A défaut de trouver une solution pour s’extirper d’une impuissance, et fort du sentiment que la situation est irréversible, la mort paraît la seule issue pour mettre un terme à une insupportable tension. La décision du suicide traduit le moment où le temps se fige pour l’individu, elle marque la conviction que le présent ne sera plus que la répétition inlassable et douloureuse de l’instant. La vie n’est pas nécessairement pour tous « le bien suprême » (…) Le suicide n’est pas toujours une impulsion, il est parfois une décision étalée dans le temps, et d’abord une représentation, un apprivoisement intérieur de la volonté de disparaitre. L’imagination du suicide possède une forte ambivalence, elle est pour les uns, à leur insu, une forme radicale de prévention, une manière de reprendre le contrôle d’une vie qui échappe. En pensant sans cesse qu’ils peuvent mourir à leur gré, ils en repoussent la tentation, et au fil du temps le maniement de l’idée de leur mort volontaire leur fait franchir la zone de turbulence où ils se perdaient. »

Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie à la Faculté de psychologie de l’Université de Strasbourg, rappelle la portée de cette liberté irréductible qui se manifeste comme une possibilité de renoncer à sa vie à tout moment : « Le suicide est une issue en réserve pour certains. Cette possibilité, étrangement, les rassure face à l’adversité de la vie. »

Ce que confirme la pratique de Michèle Zeisser, médecin anesthésiste aux hôpitaux universitaires de Strasbourg : « Porter une attention particulière à l’expression de la souffrance face à une demande de mort anticipée peut conduire à une reprise du cours de la vie chez une personne dépressive, ou à une nouvelle interrogation sur le sens de la vie ou de ce qui reste à vivre. »

Avant d’envisager de « n’être plus rien », ne vaudrait-il pas mieux s’assurer de la possibilité envers et contre tout d’une vie d’accomplissements, au-delà de la question d’une « naissance non choisie et impossible à choisir »? Pour ceux qui auraient raté leur entrée, y aurait-il une possibilité de « rattrapage à la sortie » ?

Daniel Frey rappelle que l’on doit à Camus d’avoir fait de la question du suicide « l’unique problème philosophique digne de ce nom » dans son Mythe de Sisyphe : « Vivre n’est pas contradictoire avec vouloir mourir ; précisément parce qu’elle se sent et sait vivre, la conscience veut parfois, face aux souffrances de tous ordres qu’inflige l’existence, penser à la possibilité de mettre un terme à celle-ci en mettant fin à celle-là (…) Le suicide est pour Camus la tentation de la pensée qui a reconnu l’absurdité totale de l’existence, c’est-à-dire l’absence totale de toute justification de et dans l’existence, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance (…) On pourrait noter que si la question du sens de la vie devrait, si elle est bien posée, distinguer pourquoi existe le sujet qui se la pose et pour quoi il existe. »

 

Une humanité trahie…

 

Le « monde du travail » semble entré en deuil avec l’accélération sociale qui fait dudit « travail » une entreprise de démolition humaine, à en juger les suicides en série dans certains secteurs « productifs ». Le mémorable slogan « travailler plus pour gagner plus » signifierait-il en vérité « travailler plus pour vivre plus mal et mourir plus vite » ?

Ergothérapeute, psychologue du travail et médiatrice, Florence Bègue rappelle la « forte résonance symbolique du travail avec l’identité personnelle » sous le règne d’une « pensée opératoire » qui prive chaque salarié de « l’exercice de l’intelligence, de la vie, du travail vivant » : « Le caractère obsessionnel de la pensée opératoire est mortifère. La logique obsessionnelle se retrouve bien dans l’obsession de la trace, du contrôle du reporting, puis du contrôle du contrôle (…) La référence n’est plus le travail bien fait mais la tenue des indicateurs quantitatifs déterminés par la hiérarchie. Autrement dit, le « bien travailler » signifie atteindre, voire améliorer les indicateurs statistiques ! Traqué par les référentiels et les procédures, le salarié doit en permanence donner la preuve de ce qu’il fait (la traçabilité). Il est toujours en situation d’être pris en défaut (…) Sentiment d’absurdité et perte de sens prédominent (quand le travail devient essentiellement orienté vers la production de traces aux dépens de sa finalité). (…) Le suicide est toujours une rupture avec la société. La solitude, l’isolement, le désespoir se nourrissent du fait qu’on désespère d’un travail qui se défait sous nos yeux, de la société, d’une humanité trahie. »

Les vagues de suicides devraient servir d’alerte majeure dans un « meilleur des mondes » érigeant « le bonheur » comme un « critère essentiel de la valeur comparée des sociétés ». François Galichet, professeur émérite de philosophie de l’Université de Strasbourg invite à considérer la sortie de la vie comme une « composante fondamentale du pacte social » : « Assurer cette sortie dans les meilleures conditions possibles constitue une obligation pour les sociétés démocratiques (…) Il incombe à une société démocratique et républicaine de rendre aussi doux, heureux et libre que possible le congé que ses membres prennent d’elle – comme il lui incombe de rendre doux, heureux et libre l’accueil qu’elle fait aux nouveaux arrivants en son sein. »

Quel horizon peut donner encore une société de précarité et de paupérisation instituées qui tient comme une valeur absolue  cette « dynamique économique » qui investit chaque instant de la vie, de la naissance à la mort?

Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, Pascal Hintermeyer analyse Les paradoxes de l’euthanasie volontaire  dans nos sociétés médicalisées hantées par un esprit managérial misant sur les technologies de l’augmentation : « L’affirmation de l’autonomie personnelle s’exalte jusqu’à cette extrémité où elle se transforme en prérogative de se supprimer. L’individu revendique un droit fondamental sur sa propre existence qui se prolonge négativement en un droit à cesser d’exister. (…) La médicalisation est parvenue à accroître l’espérance de vie et à différer considérablement son terme. La critique paradoxale de la médicalisation, à l’œuvre dans la promotion de l’euthanasie volontaire, raccourcit l’échéance, ce qui est une autre façon de prendre l’initiative. La nécessité de mourir est ainsi ramenée à une maîtrise, ou à une illusion de maîtrise, sur le moment, des circonstances et des conditions de l’ultime événement de l’existence. »

Professeure d’éthique et théologie morale, Marie-Jo Thiel reformule l’invitation à recevoir la vie et à accueillir la mort  : « La vie ne fait pas devenir tout-puissant. La recevoir, c’est donc consentir aussi à accueillir la mort, la finitude, la fragilité, cette porosité ontologique qu’est la vulnérabilité. Non seulement au moment de mourir, mais chaque jour de l’existence pour en faire une instance de créativité et de vie débordante. »

Alors que certains pays proposent aux personnes âgées le suicide médicalement assisté (SMA) tout en fermant nombre d’établissements d’accueil de ces personnes âgées « responsabilisées » pour vivre de manière « autonome » à la maison, elle met en garde quant au détournement de cette illusoire notion d’ « autonomie »: « Mais aujourd’hui, n’a-t-on pas l’impression que la figure tutélaire de l’Etat, de la technoscience combinée à l’économie des GAFAM, s’appuie sur cette autonomie pour mieux la détourner, en la figeant dans l’activisme managérial d’une consommation individualiste éperdue, sans plus se soucier de la communication perdue, des relations distendues ? »

Jean-Daniel Causse, professeur au département de psychanalyse de l’Université de Montpellier, rappelle que « dans un temps où rien n’échappe à la logique marchande, il importe de soutenir la dignité de ce qui n’appartient pas à l’utile, qui n’est l’instrument de rien » et invite à considérer l’acte de suicide comme pensable en tant qu’ « effort tragique d’instaurer ou de restaurer une existence soustraite à toute exigence de justification » – n’entrant dans « aucun critère d’utilité et d’efficacité », il « n’a pas d’autre raison que d’attester que la vie doit être saluée là où elle est sans raison ».

Au chevet de cet enjeu de santé publique, savoirs de connaissance et savoirs de spiritualité interrogent lors de ce colloque ce qui pourrait faire consolation et société en terre commune d’angoisse – lorsque le sujet présumé souverain en éprouve les impasses et les impensés, quelles que soient son identité, ses propriétés et ses « capabilités » à actualiser dans le laminoir postmoderne. Si l’avenir promis à tous est celui d’une liquidation universelle, est-il bien utile d’en devancer l’échéance ?

Frédéric Rognon (sous la direction de), Penser le suicide, Presses universitaires de Strasbourg, 252 p., 23€

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