Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Anthropologie’ Category

Penseur majeur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) se représentait le « Progrès » sous la forme d’un bulldozer dévastant les paysages dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »… Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

 

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige…

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géogagraphie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974…

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins…)  a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

 

Une dynamique d’expansion illimitée

 

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers. »

 

 

En danger de « Progrès »

 

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (…) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. »

Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses  (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés…) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable. Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »…

Voilà cette humanité si longtemps «  en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir…

Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun…), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

 

 

 

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €

Publicités

Read Full Post »

Les frontières, c’est ce qui exclut et ce qui rassemble.  Ce qui divise les opinions, aussi… Le temps est-il venu de leur abolition ? L’évolution planétaire semble plaider pour leur réaffirmation dans un monde « globalisé » et hyperconnecté où, étrangement, se multiplient filtres, murs et barrières au sein d’une humanité atomisée, entre individus « hors sol », guère remis de la faillite des vastes aspirations collectives d’antan …

 

Dans le « nouveau monde » où toutes les digues ont été rompues, les frontières n’ont pas « bonne presse ». Elles séparent, dit-on, les territoires, les individus, les espaces et les communautés. Vu du « Marché » (ou de Sirius…), elles constituraient même un frein à l’expansion incontrôlée des flux ou la « libre circulation » des capitaux, des hommes et des marchandises, dans l’ordre qui vous plaira…

De fait, elles manifestent une réalité à double face : sur quelque territoire qu’on les trace, elles représentent ce qui à la fois rassemble, protège – et ce qui exclut. Aujourd’hui, où commence « l’extérieur » ?

De même que l’idée de « nation », portée par un désir puissant d’unité et d’identité commune voire de destin commun, est protectrice pour ceux qu’elle inclut – tant qu’elle n’est pas instrumentalisée par certains intérêts… D’un côté, le tracé d’une frontière est une ligne qui affranchit et étend le domaine de la liberté et de l’autre, elle constitue une barrière ou un mur contre lesquels on se heurte – ou, du moins, un filtre…

Souvent, les frontières d’aujourd’hui reposent sur d’anciennes lignes de front… Alors que s’accélère la décomposition de certaines nations aux peuples déracinés puisque sans passé ni mémoire et que se défait un tissu civilisationnel millénaire, voilà que le lien entre frontières et religion se refait… Voilà que remontent, entre « terre d’accueil » et terre d’écueil, des constantes anthropologiques comme le besoin de racines géographiques et historiques, de valeurs qui s’incarneraient dans une histoire et un monde communs, forcément communs…

 

Déclin des territoires ou retour des frontières ?

 

Les frontières ne dessinent pas seulement les contours d’une « nation » mais, au sens large, différencient le bien du mal, le bon du mauvais, l’utile du futile, le beau du laid – voire, bientôt, l’homme de la machine…

Longtemps, « pour vivre en paix, il fallait d’abord avoir des frontières solides, des frontières ouvrant et fermant les portes au gré des intérêts économiques, politiques et militaires » rappelle François Dubet, directeur scientifique de la Fondation pour les sciences sociales et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) : « Les Français le savent bien : une société est d’abord une société nationale.  A l’intérieur des frontières, se conjuguaient et se renforçaient mutuellement un Etat souverain, une culture nationale avec sa langue et sa mémoire, et une économie nationale. »

Depuis une génération, les populations ont le sentiment d’un effacement des frontières et d’une dislocation des sociétés – « mondialisation » oblige… Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, on claironnait même leur fin. Mais les Allemands se sont réunifiés, les Coréens se rapprochent… Dans les pays malades d’êtres fracturés par divers enfermements ethnicistes ou confessionnels, des mouvements dits « populistes » se font entendre pour exiger le retour des frontières. Face à l’empire du vide, le « nationalisme », le « souverainisme » et le « protectionnisme » reviennent sur toutes les lèvres. Que veulent-ils nommer ? La thématique d’un « retour des frontières » heurte de front le « rêve d’un monde ouvert ». L’effet de choc induit par la « crise migratoire » avive la crainte d’un accroissement du chômage et des dépenses sociales aux dépens des « nationaux »… Les opinions, tétanisées par les attentats, la montée d’une insécurité croissante au quotidien et la crainte de la contagion terroriste, aspirent à un ordre du monde fondé tout à la fois sur davantage de sécurité et de liberté.

La notion d’ « identité nationale » est à géométrie aussi variable que le rapport à « l’Autre » : « Selon les mots de Simmel, la vie sociale est faite de « portes » et de « ponts », de fermetures et de liens qui ne sont pas seulement des relations, mais aussi des modes de constitution des appartenances et des imaginaires sociaux. En ce sens, les frontières débordent les seuls Etats, elles relient autant qu’elles séparent, elles créent des identités autant qu’elles en procèdent. Alors que Daech se présente comme un prophétisme révolutionnaire ayant vocation à faire advenir une communauté universelle placée sous l’autorité de Dieu, l’Etat islamique propage un imaginaire territorial délimité par des frontières (…) La réalisation de cet imaginaire utopique et le rejet de l’Etat-nation moderne doivent s’accompagner d’une stratégie de déterritorialisation dans laquelle s’est engagé l’Etat islamique depuis 2014. »

Mais un « retour des frontières » dans leurs formes anciennes semble peu probable pour autant – tout comme le retour d’identités monolithiques : si le désir de frontières « procède d’une volonté de reprendre la main sur des mutations économiques, culturelles et politiques » semblant échapper à tout contrôle, il n’annonce pas pour autant le retour des « sociétés nationales homogènes, fermées et protégées par leurs douanes »…

 

L’envers du paradis…

 

Isabelle Bruno, chargée de recherches au CNRS, rappelle que la plage, lieu de villégiature paradisiaque est aussi celui des inégalités : c’est un « espace politique, conflictuel, façonné par des rapports de force et des enjeux de pouvoir » – voire un « champ de bataille où l’on se bat pour imposer une certaine définition de la propriété et du commun, de la liberté et de l’égalité d’accès, de la justice sociale et environnementale ».

En somme, elle reproduit « l’ordre social dominant », révélant des « crispations qui se jouent ailleurs, autour du corps du corps des femmes et des valeurs qui encadrent son exposition » (Elsa Devienne) : « On ne fait bouger les lignes dans le sable qu’en changeant les rapports politiques dans la cité »…

Ainsi, les plages donnent à voir le « retour des frontières sous une forme inaperçue » : celle de « l’accès différentiel aux espaces naturels en principe ouverts mais en fait investis par des désirs d’appropriation qui les délimitent, les enclosent ou les compartimentent, non sans susciter des résistances en faveur de leur usage commun ».

Bref, « le social, voilà la frontière »… Et le corps de la femme, en marqueur de nouvelles lignes de front…  L’ultime ?  Alors que les discours prônent le « multilatéralisme », l’heure est à la fermeture et à l’entre-soi. Closing times… De quoi veut-on exclure au juste ? A chacun ses quotas d’indignations sélectives…

Alors que s’exacerbaient des « tensions » sans-frontiéristes, Régis Debray écrivait : « La frontière n’est pas du tout la fermeture angoissante. La frontière est une marque de modestie. Je ne suis pas partout chez moi. Il y a une ligne au-delà de laquelle il y a d’autres personnes que je reconnais comme autres. »

Ainsi la frontière permettrait-elle, en pleine déliaison, de renouer avec ce qui s’appelle « la rencontre ». Faut-il déchirer le voile jeté sur l’essentiel pour retisser du lien, pour recoudre les déchirures d’un tissu civilisationnel et d’un ordre symbolique – et  tisser ce qui reste possible d’un avenir ?

 

François Dubet (sous la direction de), Politiques des frontières, La Découverte, 276 p., 23 €

Read Full Post »

Et s’il était temps de nous préparer à l’après-salariat et à l’après-monnaie comme à l’après-pétrole ?

 

Dans un monde livré au totalitarisme marchand, où tout s’achète et se vend, serait-il possible tout de même d’avoir « quelque chose » en échange de… rien ? Par exemple, un revenu pour avoir juste le « droit de vivre », même sans avoir à travailler pour « mériter » ce droit ?

Alors que la page du plein emploi et du salariat semble se tourner, suite aux délocalisations et autres « lois Travail », la vieille idée d’un revenu universel versé inconditionnellement à chacun juste pour garantir son « droit à l’existence » revient en force dans une société fracturée – et en grande souffrance.

Cette idée d’un revenu d’existence, versé sans condition ni contrepartie, de la naissance à la mort, a rejailli de la boite à belles promesses électorales, forcément finançables avec « l’argent des autres », lors de la dernière présidentielle en France…

Elle quitte graduellement le domaine des grands principes pour refaire « débat », en parfait marqueur de nos grandes interrogations contemporaines,dans un monde d’incertitudes croissantes dont les aiguilles s’affolent – et tournent, aux yeux désormais désillés du plus grand nombre, dans un sens contraire aux plus élémentaires des aspirations humaines…

 

 

 

Vers un nouveau « pacte social » ?

 

Le revenu universel sera-t-il le prochain « modèle économique » de l’humanité ? Celui qui assurerait une « organisation plus intelligente des richesses » et redessinerait les contours d’une société plus juste et plus vivable, enfin ?

« Si l’homme est dénué des moyens d’existence, son droit à la vie devient un leurre » rappelait l’ancien ministre Jacques Duboin (1878-1976). Pendant la Grande Dépression de l’entre-deux-guerres, celui qui était alors député de Haute-Savoie plaidait pour l’instauration d’un « revenu social assuré à tous de la naissance à la mort» – il avait l’oreille des décideurs d’alors mais n’a pas été écouté.

Conçu comme une « prestation universelle qui traduit une reconnaissance comme membre de la communauté », ce revenu permet d’accéder à un travail choisi plutôt que subi : plutôt que de demander à une personne de chercher un travail de plus en plus introuvable pour un hypothétique salaire qui donne de moins en moins accès à l’essentiel, ne vaudrait-il pas mieux désormais lui accorder un revenu afin qu’elle puisse enfin… se mettre à travailler ? Simplement, le travail ne serait plus une obligation de survie préalable puisqu’il n’échappe à personne qu’il en faut de moins en moins pour produire toujours plus dans une société qui s’éloigne à grande vitesse de ceux qui la font tourner…

Cette utopie réaliste conjuguerait efficacité et équité. Précisément, elle nous ferait passer d’une société de « précarité subie » à une société de « mobilité choisie » et d’une « société de l’argent » à une « société des talents ».

 

Vers la désargence

 

Comme la transition énergétique, une telle économie suppose toute une préparation, compte tenu de l’inflammable accumulation d’ « avoirs financiers » et d’ « actifs sous gestion », en quête de « rendement » – et en bonne voie de volatilisation…

Paul Ariès imaginait de verser une partie du revenu universel en monnaie nationale, une autre en monnaie locale et une dernière sous forme de droits d’accès aux biens communs afin d’étendre la sphère de la gratuité. Car le droit de vivre décemment passe bien évidemment par le libre accès aux biens et services publics. Et par la gratuité du bon usage de ces services publics « face au renchérissement du mésusage individuel et collectif ».

Pourquoi ne pas aller plus loin dans cette extension de la sphère de la gratuité ? Pourquoi focaliser l’attribution d’un revenu universel garanti sur un versement monétaire ? Si « l’argent est un problème » pour tellement d’humains à qui il manque cruellement, pourquoi continuer à poser la question du bien-être social en termes monétaires ? Pourquoi ne pas sortir de l’échange marchand et envisager une définition plus large du revenu universel ? Pourquoi ne pas aller vers une définition d’un revenu qui ne serait pas que monétaire mais inclurait l’accès gratuit à des biens et services considérés comme relevant d’un « marché » ? Pourquoi ne pas accéder enfin à une société de la désargence pour en finir avec une abstraction fondamentale qui sépare chacun de sa réalité ?

En effet, si le signe monétaire donne accès aux « produits et services »… lorsqu’on en a, il en interdit l’accès lorsqu’on en manque… « L’argent » créé ex nihilo sans son répondant métallique (or et argent physiques) a cessé donc de fonctionner comme lien social et moyen d’accès aux utilités réelles : quand il « manque » alors qu’il ne vaut même plus le métal ni le papier qui lui servaient de support, il est à la source de tous les maux qui affligent la société – et son « manque » les exacerbe de façon exponentielle à mesure que sa « création » nécessite des « connexions » énergivores pour le « miner » en fumeuses « crypto-devises » basées sur… rien mais aggravant nos problèmes énergétiques et environnementaux… Aussi longtemps que l’ « on » pourra l’accaparer, l’accumuler, le thésauriser et spéculer sur la rareté organisée des biens vitaux et sur des différentiels de prix, « l’argent » ne sert qu’à générer des « profits » mal acquis. Il s’affranchit de toute utilité pour n’être qu’un fétiche vide consacrant l’accumulation de « richesses » comme l’unique sens de la vie sur Terre… Une économie soumise à l’obligation de réaliser des profits monétaires les « fera toujours passer avant la justice sociale, l’intérêt national ou environnemental » constatait Jean-Paul Lambert dans sa revue Prosper.

Si « l’argent » est « le problème » et pas la solution facilitant les relations humaines, pourquoi ne pas… en « faire l’économie » ? Pourquoi ne pas se désenvoûter du totem-argent érigé en absurde « fin en soi » contraignant à travailler toujours plus pour gagner… toujours moins puisqu’il n’est même plus possible, en ces temps d’obsolescence accélérée de l’homme, de transformer plus de travail humain en « argent » ?

Il s’agit bien d’inventer la société post-salariale comme celle  de la désargence et de la bienveillance – plutôt que de la surveillance généralisée, de la stigmatisation des « assistés » et de domination. Celle qui permettrait à chacun de devenir créateur de richesse sociale, même hors emploi, en lui donnant un véritable permis de conduire sa vie selon ses besoins véritables et ses possibilités.

L’universalité d’un revenu d’existence garanti prendrait tout son sens par un accès garanti à l’essentiel (dont il ne serait plus possible d’organiser la pénurie… ) et une libération des énergies permettant une bien meilleure distribution des rôles – et des talents libérés de toute contrainte liée à la « fin en soi » économique.

L’urgence est bien là, dans une société reconfigurée par « le numérique », où l’ « on » s’active en coulisses à supprimer « l’argent » en espèces (pièces et billets) – après avoir manipulé les taux d’intérêt à la baisse jusqu’à aboutir à l’abyssale inanité des taux d’intérêt négatifs. L’urgence est de se rappeler que la monnaie n’est rien moins qu’un bien partagé par une collectivité politique et sociale : « la faire disparaître dans son expression « manuelle » est un acte politique de désagrégation sociale » (Didier Marteau, Le Monde du 3 mars 2016).

Une « société sans cash » alliée pour le pire à des taux d’intérêt négatifs spoliant l’épargnant et usant à son encontre d’une forme insidieuse de « répression monétaire » est dénuée de toute pertinence économique – sauf pour certains « intérêts » bien placés dont l’enjeu politique est d’évacuer de leur équation ce fichu « facteur humain » que leurs algorithmes n’intègrent pas… Alors, autant faire aussi l’économie de cette « société sans cash » dévoreuse de vies, d’énergie et de réalité pour aller directement à la « société sans argent » qui ne se fonderait plus sur l’usage de « l’argent » comme instrument de pouvoir et de mesure consacrant les inégalités.

Les malheurs du monde ne sont pas dus à des catastrophes naturelles mais à cet espèce d’envoûtement qui nous sépare de notre réalité vitale tout en détruisant notre socle vital commun.

Dans une « société démocratique et inclusive », il devrait être possible de « débattre » d’une autre vie possible au-delà de « l’argent ». Comme il devrait être possible d’envisager la fin de cette fiction considérant l’humain comme un « animal monétaire » toujours prêt à « se vendre » pour… trois fois rien désormais. Il ne devrait pas être interdit d’envisager la fin d’un « ordre » fondé sur « l’argent » qui « donne à la nécessité d’opérer des profits monétaires l’initiative réelle des lois »…

Ce serait comme envisager l’abolition de la peine de mort économique et sociale dans un monde où il ne serait plus possible de faire mourir les gens de pauvreté…

La démonétisation de l’économie empêcherait enfin « l’argent » de jouer contre les hommes sur une planète surexploitée et dévastée par nos errements prédateurs. Seule une économie de désargence permettrait de réorienter « la politique » vers un « bien commun » qui ne serait pas à la merci de « grands argentiers » aux « intérêts » diamétralement opposés…

Un « monde meilleur » sera techniquement possible quand l’impossibilité de réaliser des « profits » monétaires dans une civilisation a-monétaire suscitera une véritable révolution anthropologique : si le malheur des hommes leur vient de cet « argent » dont ils n’auront jamais assez et qui leur « manquera » toujours, seule une économie de désargence induirait mécaniquement la fin de l’obsolescence programmée, du gaspillage, de la surproduction de gadgets aussi inutiles que nuisibles voire la fin de toute conflictualité avec celle du dogme de la « compétition » et de la « concurrence ».

Sa mise en oeuvre pourrait enfin veiller (et même bien-veiller…) à la préservation d’une « intelligence publique et délibérative » concernant l’orientation de notre société – et à la meilleure façon de « faire société » sans spoliation des uns au « profit » des autres.

Jusqu’alors subsistait encore, tant bien que mal, dans notre « économie de marché », quelque chose que l’on pouvait tenir dans l’absolu pour « hors de prix ». Mais le formatage de « l’homme économique » en machine à « réussir » et éliminer son semblable (pour  devenir « inclus » ou « milliardaire » ?) a graduellement supplanté et évacué la figure humaine. Mais la vraie vie des « vrais gens » n’a rien d’un jeu vidéo ou d’un jeu de guerre. Alors que la « troisième révolution industrielle » a sensiblement réduit la part productive immédiate de l’homme et dévalorisé sa force de travail, alors toutes ces vies « inutiles » ou « inemployables » pourraient bien être rendues à l’essentiel – si des « intérêts contraires » n’entravent pas ce retour au réel… Il n’est pas de société réellement « humaine » qui puisse s’accommoder d’un nombre croissant d’exclus – pas plus qu’elle ne saurait perdurer en mettant « hors jeu » un nombre croissant de ses membres plus ou moins « actifs »..

En finir avec « la Dette » perpétuelle qui ruine le monde suppose d’en finir avec la maladie de « l’argent » qui n’est jamais là où il devrait être et avec certaines fictions mortifères qui perdent de leur empire sur les consciences comme sur le cours des choses. Si elle était bien posée, la question du sens de l’existence ne distinguerait pas seulement ceux qui « ont de l’argent » et ceux qui n’en ont pas. Elle distinguerait tout d’abord pourquoi existe « le sujet » qui se la pose vraiment et pour quoi il existe.

Nous y voilà arrivés, au bord de la falaise de cette Dette qu’aucune Providence ne pourra plus garantir – ni aucun trou noir ne pourra absorber. Son gonflement, jour après jour, questionne, à un souffle de son éclatement, notre capacité et notre désir véritable d’un avenir commun.

 

 

Pour en savoir plus

 

Jacques Duboin, La Grande Relève des Hommes par la Machine,

éditions nouvelles, 1932

La Grande Relève, mensuel de réflexion socio-économique

Prosper, revue à périodicité aléatoire

Gabriel Charmes, Le Revenu universel – vers un nouveau pacte social ?, éditions Transition, 2019

Read Full Post »

L’automobile est considérée comme un incomparable outil de mobilité et de liberté. Encore peu analysée par la sociologie, elle s’avère  un « objet social total » – et un « objet éminemment politique », qu’elle soit « conduite à droite ou à gauche »… Alors que les « externalités négatives » de l’automobilité semblent désormais perçues comme insoutenables, deux chercheurs présentent une vue panoramique d’un siècle de réflexions sociologiques au sujet d’une culture automobile qui n’en finit pas de nous coloniser jusque dans ses ultimes avatars.

 

L’aventure humaine est marquée, tout au long de quelques centaines de milliers d’années de bipédie, par l’aspiration à dépasser les limites de sa vélocité naturelle. Si le premier moteur de l’humain est l’impératif de survie, le désir d’illimitation a pris le relais notamment par « l’idée d’un véhicule dont la mobilité serait indépendante de la force animale ou humaine ». L’usage d’un tel véhicule permettrait à son possesseur de faire des apparitions en majesté, à l’instar des dieux. Ainsi est né le « char de triomphe » des souverains, ouvrant la voie aux « automobiles d’exception », de Bugatti à Rolls Royce – et ainsi l’homme a-t-il accompli sa « conquête de l’ubiquité ».

L’automobile investit non seulement nos villes et nos campagnes, mais aussi nos déserts et nos montagnes sur tous les continents : « En 2017, son parc s’élève à environ 32,4 millions d’unités en France et 1,3 milliard à l’échelle mondiale » constatent les sociologues Yoann Demoli et Pierre Lannoy à l’heure d’une « mobilité dite durable » dans tous les discours.

Mais déjà, des « velléités de renoncement à la voiture » se font entendre, quoiqu’encore timidement, puisque « plus symboliques et programmatiques qu’effectives et statistiquement significatives » – écologisme oblige… Le moment approcherait-il où le « droit à la mobilité » mène l’avenir au fond de l’impasse ?

 

 

L’implantation d’un système automobile

 

 

« On croit fabriquer une automobile, on fabrique une société » constatait Bernard Charbonneau (1910-1996).

Dès 1915, le sociologue Robert Ezra Park (1864-1944) suggérait que la diffusion de l’automobile constituait une des causes du changement social et urbain. Et son confrère Vilfredo Pareto (1848-1923) déplorait dans son Traité de sociologie générale (1916) cette diffusion « grâce à la protection du dieu Progrès » – sans oublier l’intérêt des fabricants, hôteliers et autres heureux bénéficiaires…

Si l’automobile est d’abord un « engin de loisir » et l’automobilisme un « sport » exclusivement aristocratique, un « système de l’automobilité » se constitue au fil du Xxe siècle pour aboutir à une motorisation de masse et à la perpétuation du fait automobile dans notre après-guerre qui produit une nouvelle civilisation. Devenu irréversible, ce système automobile s’est constitué aussi grâce à un « imaginaire de soutien activement mis en scène par les groupes sociaux dominants, dont les élites industrielles et politiques ».

Ainsi, le cinéma a pris sa part dans la diffusion du désir et de l’imaginaire automobiles en « l’inscrivant dans l’ordre de l’évidence pratique » – de L’Homme à l’Hispano à Un Amour de Coccinelle, l’automobilisme se fait irrépressible et se démocratise : « La motorisation des sociétés apparaît donc bien comme une construction culturelle, industrielle et politique. Les multiples profits associés au développement de l’automobile ne se limitent pas à ceux qui peuvent être saisis par une comptabilité marchande ou une rationalité utilitaire (…). L’attractivité de l’automobile ne s’est pas imposée d’elle-même, mais a été établie et nourrie au travers de différents processus sociaux de promotion, d’ajustement et de stabilisation – les critiques les plus radicaux diront d’imposition – d’un « régime automobile » aujourd’hui très profondément ancré dans le fonctionnement social. »

La machine automobile, devenue colonne vertébrale de la seconde « révolution industrielle », a remodelé la topographie d’une planète gagnée par une culture de la locomotion individuelle ignorante de ses limites. La civilisation de l’automobile n’en finit pas de s’étendre pour répondre aux présumés besoins de « mobilité » et de « liberté » voire d’illimitation des humains.

Durant les « trente glorieuses » et la motorisation de masse, « l’autoroute mène davantage sur la route du travail que sur la route des loisirs ». Mais voilà que le travail humain devient de moins en moins indispensable à la « production de richesses », dans un contexte de raréfaction des ressources où se lézarde un édifice social fondé sur la propriété et le salariat…

Les alternatives au moteur thermique tiennent-elles la route pour autant ? La voiture électrique ne semble pas réaliser la « rupture promise » ni prendre le relais de la reine des années d’énergie peu chère, de l’icône des années de « croissance » révolue : son cycle de vie s’avère tout aussi polluant, pour le moins, qu’un véhicule thermique, avec un cortège d’autres dommages collatéraux dans nos pays de l’atome … Certains observateurs « y voient la manifestation d’un nouveau capitalisme urbain exploitant les infrastructures et les mobilités, reposant sur le partenariat public-privé qui diffuse les principes de gestion marchande, prônant une consommation collaborative prétendument plus respectable et transformant le principe du développement durable en un marché de l’expertise et de l’innovation »… Non seulement, l’auto électrique ne sauvera pas le climat (tout au plus, elle donnera de l’air à la filière nucléaire…), mais elle mène l’espèce dans une impasse environnementale sans marche arrière possible…

 

L’hommeauto

 

L’homme et l’auto sont devenus indissociables. Pour combien de temps encore ? L’automobilisme suppose que « l’individu fasse corps avec la machine, constituant une « unité véhiculaire » simultanément technique (« cette histoire ») et humaine (« que je conduis »). Autrement dit, l’automobile requiert et fabrique un individu particulier, aux niveaux à la fois pratique et symbolique. »

Bref, « la diffusion de l’automobilisme s’est constituée comme un support d’individualisation, produisant une certaine manière d’être une personne. »

Mais le renchérissement du pétrole « bouleversera les configurations énergétiques, économiques et géopolitiques »… Le sort de l’homme et de l’auto sont si intimement liés qu’il est devenu difficile de penser l’avenir de l’espèce humaine sans se préoccuper de celui de l’industrie automobile : « L’automobile n’exige pas seulement des dépenses de la part des ménages, mais également la construction, le développement et l’entretien d’un réseau routier, élément indispensable du système automobile. »

Mais avant d’avoir atteint le fond du baril ou du trou noir nucléaire, l’homo mobilis du XXIe siècle semble vouloir piloter son destin en prenant son temps – sans perdre pour autant en vitesse et en ubiquité… Si la belle machine à rêver n’est pas encore enterrée comme outil de mobilité et donc de liberté, le nouveau monde électrique censé affranchir l’espèce humaine de son addiction au pétrole la fait sombrer dans d’autres dépendances encore plus dangereuses – notamment aux métaux rares – tout en déplaçant le problème des émissions carbone. La production d’automobiles, thermiques ou électriques, est de moins en moins soutenable d’un point de vue environnemental. Nul ne peut plus ignorer le coût écologique de l’objet culte qui tracte un mode de vie appelé à de douloureuses remises en cause. L’heure n’est-elle pas venue de « replacer la charrue derrière les boeufs » en se rappelant fort opportunément que le seul véhicule « propre à 100% » s’appelle… un vélo ? Dans ses versions originelles, bien sûr – pas électrique…

Yoann Demoli et Pierre Lannoy, Sociologie de l’automobile, La Découverte, 128 p., 10 €

 

Read Full Post »

L’omniprésence d’un discours hégémonique sur un retard qui serait toujours à rattraper interpelle Barbara Stiegler, une philosophe politique venue des sciences du vivant.

 

Qui est en retard, qui est en avance, et sur quoi donc, pour quoi faire ? Qui décide du retard des uns et de l’avance prise par « les autres » sur de présumés « retardataires » condamnés à voir passer l’arrière-train d’un « progrès » jamais assuré ? Et qui décide du sort de ceux qui seraient « en retard » ? La « question sociale » se trancherait-elle ainsi sur une ligne de crête à l’arête aussi friable ?

Tout n’en finit pas de s’accélérer et de s’affoler dans notre « postmodernité » déboussolée, des aiguilles des chronomètres à la lumière sautillante des écrans irradiant et crachant leurs injonctions paradoxales. D’où vient que le temps semble toujours manquer aux habitants survoltés de la belle planète bleue alors que sa rotation se poursuit imperturbablement à vitesse constante ? Le temps de faire quoi, d’ailleurs ? De s’a-dap-ter. Mais à quoi donc ? A la marche du « progrès » ou à sa fatalité ? De s’adapter à la course à la mondialisation ? De s’adapter à l’environnement techno-économique de cette « mondialisation » dévoreuse d’énergie et de vies, aux errances ou à la guidance des « marchés » ? S’a-dap-ter… avant qu’il ne soit « trop tard » ? « Ne pas s’adapter, c’est mourir » dit-on non sans insistance… C’est bien en termes biologiques que « la question » est posée – et c’est ainsi que meurent les nations… Malheur aux « retardataires » – ou aux « inadaptés », aux « réfractaires » et autres « enracinés » qui mettraient la Méga Machine « en retard »…

 

Un impératif et un énoncé politique

 

Barbara Stiegler, professeur de philosophie politique à l’université de Bordeaux et spécialiste de Nietzsche (1844-1900), part de cette interrogation pour établir la généalogie d’un impératif des plus catégoriques qui régit les existences comme le fonctionnement de nos démocraties dites « libérales » : « D’où vient ce sentiment diffus de plus en plus  oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter pour évoluer ? »

S’adapter, évoluer, muter… Qui n’a jamais intériorisé cette injonction obsédante, dont l’énoncé politique est asséné comme un mantra depuis que l’économisme tient lieu de religion ?

Interrogeant les discours sur le vivant, Barbara Stiegler constate cette « colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l’évolution ». Car les injonctions contemporaines à s’adapter en permanence sont hantées par la théorie de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882).

Le biologiste décrivait une « logique adaptative, lente et graduelle » du vivant à son environnement. Mais cette logique-là ne serait plus « en phase » avec les accélérations techniques et scientifiques de la « révolution industrielle ». Celles-ci sont « en rupture » totale avec nos biorythmes ainsi qu’avec le rythme d’adaptation de la société – et avec l’attachement bien connu des « masses » à la stabilité de l’état social…

Pour établir sa généalogie d’une injonction, Barbara Stiegler remonte le temps jusqu’au « grand débat » américain opposant en 1927 le philosophe et pédagogue John Dewey (1859-1952) au  journaliste Walter Lippmann (1889-1974), promoteur du « néolibéralisme » – et plonge dans un humus des plus féconds. Ces deux penseurs du « libéralisme » débattaient alors sur la manière de refonder une démocratie interpellée par la « révolution industrielle » – et Barbara Stiegler interroge leur propre lecture de Darwin pour démontrer cette innervation du discours dominant par le biologique.

L’éditorialiste en vogue Lippmann préconisait un « gouvernement des experts qui définit d’en haut des processus automatisés d’optimisation » dans une « Grande Société » industrialisée et mondialisée à laquelle il fallait « adapter les  masses », forcément « réfractaires » ou rétives. Comment ? Par une action politique repensée comme une « intervention artificielle, continue et invasive sur l’espèce humaine »… En d’autres termes, Lippmann requiert une intervention accrue de l’Etat pour « adapter » la société « d’en haut » par des transformations du droit, de l’éducation et de la protection sociale. Loin de se cantonner à ses fonctions régaliennes, l’Etat doit « construire artificiellement le marché et assurer en permanence son arbitrage »…

Dewey plaide pour les initiatives venues d’ « en bas », de manière concertée et coopérative : il compte sur l’émancipation des individus et la participation active des publics à même de formuler des solutions les concernant. Aux réformes menées « d’en haut » par une alliance entre une « élite d’experts et de leaders », Dewey oppose « la voie de la transformation sociale par l’intelligence collective ». Avant l’heure, il formule la « première grande critique philosophique du néolibéralisme »…

Michel Foucault (1926-1984) avait établi que « l’un des points de rupture principaux » entre le libéralisme classique, celui du « laisser-faire » qui comptait sur la « libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses », et le « nouveau libéralisme » (celui de Lippmann) passait par « le retour invasif de l’Etat dans toutes les sphères de la vie sociale ».

Avec la mécanisation puis l’automatisation induites par la « révolution industrielle », l’adaptation entre les vivants et leur milieu a « laissé place à un conflit insoluble entre l’espèce humaine et son environnement : l’homme-citoyen de la Grande Société se découvre complètement débordé par son nouvel environnement ».

Pour les néolibéraux, il-n’y-a-pas-d’alternative : « L’environnement politique qu’impose la révolution industrielle,  perpétuellement changeant, complexe et imprédictible, destitue définitivement le peuple de sa souveraineté et, avec lui, la validité du modèle démocratique ».

Ainsi a été engendrée une « grande machine de pouvoir destinée à fabriquer, à une échelle industrielle, le consentement des populations » formatées pour se jeter dans le chaudron d’une compétition généralisée pour ne pas se retrouver acculées en flagrant délit de « retard » d’un train, d’une guerre ou d’un horizon toujours plus éloigné voire rabaissé…

Dans Energie et équité, Ivan Illich (1926-2002) rappelait : « Au-delà d’un certain point, personne ne peut gagner du temps sans en faire perdre à un autre »… A cet égard, tout est-il déjà perdu ? Les écosystèmes ne sont-ils pas un modèle parfait de « système économique » ? Ils fonctionnent avec une source unique d’énergie gratuite qu’aucun « intérêt particulier » ne peut (encore…) s’approprier, serait-ce par un « coup d’avance » sur ceux qui accuseraient un retard perpétuel dans la course à un mirage de « profit » à bord d’un Titanic sans issue ni canots de sauvetage  : le soleil dont la couleur, étrangement, s’est répandue dans les rues et sur les ronds-points en plein hiver, en réaction à une taxe prétendument verte. Entre verdissement de la fiscalité, fièvre jaune, stylos rouges  et colère noire, le choc des couleurs réchauffe un climat social où chacun tente d’installer ses petites affaires pour le temps non extensible qui lui est imparti – nul n’étant assuré de garder une avance forcément révocable pour une destination commune des plus imprécises.

Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 336 p., 22 €

Read Full Post »

Qui, en ces temps d’effondrement civilisationnel, pourrait garder encore une foi inébranlable dans le « Progrès »? Le progrès technique n’assure pas un  progrès social « significatif et durable », on dirait… Un groupe international de chercheurs en sciences sociales propose, dans un livre-manifeste dicté par l’urgence, une vision fondée sur une « nouvelle manière de penser et de réformer nos principaux piliers institutionnels ».

 

 

La musique triste et funèbre est désormais bien connue : le « progrès », avec ses légions de technologies invasives, se fait sans « les peuples » voire contre eux dans un démantèlement sans précédent de toutes les protections sociales – alors qu’il est pour le moins entendu que toute le monde ne demande qu’à être « protégé », compte tenu des risques encourus en « économie de marché » allègrement dérégulée…

Aussi il règne désormais un climat de scepticisme voire de résignation cynique à l’égard de l’idée même de « progrès » comme le rappellent en préambule de leur manifeste les chercheurs oeuvrant au sein du Panel international sur le Progrès social (PIPS) : « Les acquis sociaux et démocratiques peuvent être balayés en une élection et remplacés par des politiques autoritaires et destructrices sur le plan social et environnemental »…

Progrès technique et progrès social sont-ils vraiment compatibles ? Alors que la « prise de conscience d’un destin partagé entre les humains » devrait déboucher sur une coopération intelligente et une qualité de rapports sociaux adéquate, que constate-t-on ?  Un rétrécissement de « l’intérêt général » au profit de l’illimitation et de la frénésie d’accumulation infinie de quelques uns qui excluent toute forme de partage des richesses, aussi infime fût-elle, avec tous leurs autres « frères humains »…

Or, il ne saurait y avoir de futur sans équité, rappellent les auteurs :  « Le secret d’un meilleur futur est de combiner les progrès réalisés sur trois fronts, à savoir l’équité, la durabilité et la liberté. »

 

Le prix des rentes

 

En attendant l’encore hypothétique bouclier social d’un revenu universel ou de toute autre allocation de ressources plus équitable, la « garantie inconditionnelle de la subsistance et des services de base offerte par l’Etat » libère quelque peu de l’angoisse des lendemains qui déchantent – et de l’étau de la précarité ordinaire.

Mais, déplorant une charge fiscale pesant principalement sur le travail, les chercheurs suggèrent d’améliorer l’économie en « imposant un prix aux externalités et aux rentes ».

Car les rentes sont des « revenus qui ne rémunèrent pas une contribution productive mais seulement la détention de ressources rares ou d’une position d’exclusivité sur un marché ». Aussi, « réduire la valeur nette de la détention de ce genre d’actifs par les taxes contribuerait à décourager la pratique d’activités inefficaces de recherche de rentes »…

Quel modèle d’Etat-providence serait à même d’assurer une gestion rigoureuse des externalités tant environnementales que sociales – et de contenir la si peu résistible extension du domaine du « profit » à toutes les ressources indispensables à la survie de l’espèce ? Car la perspective d’une mise en coupe réglée de tous les biens indispensables à tous (eau, énergie, ressources agricoles, espèces vivantes, etc.) par des « groupes financiers internationaux » ne semble pas rencontrer d’opposition déterminée…

Si un « marché dynamique est nécessaire », il doit être « bien encadré par l’Etat et la société civile pour limiter les conséquences de ses défaillances et pour préserver l’autonomie des individus ».

Mais la puissance de feu de ces « groupes financiers internationaux » semble désormais dépasser celle des Etats. Et une lutte sans merci en vue de l’appropriation de toutes les richesses du monde se poursuit ouvert en une implacable compétition de vanités et de vacuités qui creuse la tombe des espèces comme des générations…

Une « mondialisation » responsable,  solidaire et « bien encadrée » par un Etat préservant quelque souveraineté est-elle encore possible dans un système concurrentiel soumis à une perpétuelle obligation de « croissance » et de « profit », alors que la « tendance » forte est au démantèlement de tous les services publics et de toutes les solidarités ?

 

L’orientation du changement technologique

 

Le progrès technique et la mondialisation offriraient-ils comme seule perspective un horizon qui n’en finit pas de s’abaisser, dans une accélération asourdissante, une surveillance généralisée, et une marchandisation de plus en plus invasive ? Voire « la transformation des êtres humains » dans une société dont la complexification a achevé de brouiller la notion d’ « intérêt général » et de « bien commun » et d’abolir toute limite?

La direction et la forme que  prennent la technique et la globalisation peuvent-ils encore être « réorientés vers les besoins humains et servir plutôt que miner le progrès social » ?

Certes,   il semble aller de soi que le potentiel des nouvelles technologies devrait être mis « au service de buts autres que l’augmentation du profit des grandes entreprises ». Comme il semble aller de soi que les institutions politiques qui « subissent aujourd’hui la pression excessive des intérêts privés » devraient pouvoir être « réformées pour mieux placer les citoyens au centre d’un processus sain de délibération »…

L’évidence, c’est que la capacité des Etats-nations à soutenir une pression concurentielle accrue tout en mettant en place une régulation environnementale n’en finit pas de décliner dans le monde interconnecté de la « globalisation » désenchantée. Ce monde-là n’est guère capable d’une « réponse institutionnelle » appropriée à la marée noire montante des dysfonctionnements, des inégalités – et des tragédies…

La concentration du capital et des informations  entre les mains de grosses entreprises dites GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) exacerbe les inquiétudes  quant à la viabilité d’une « société dominée » par des intérêts parfaitement étrangers à ceux des populations. Mais l’appât du gain n’est-il pas considéré comme toujours plus motivant que la perspective de contribuer au « bien commun » ?

Anthony Atkinson estimait : « L’orientation du changement technologique doit être une préoccupation explicite des décideurs publics : ils doivent encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. »

Pour l’heure, l’effet de l’accélération technologique a été « d’augmenter la taille et d’étendre l’envergure géographique des unités politiques, organisationnelles et culturelles ». Cette « évolution vers des échelles d’opération plus grandes et leur extension spatiale a trouvé ses limites naturelles : la taille de la Terre »… Ce qui se traduit par une instabilité géopolitique certaine, compte tenu de la propension des « classes dominantes » à développer des moyens pour « tenir les autres à distance » de ce qui assurerait leur survie.

La montée en puissance de la finance comme « acteur dominant voire comme culture hégémonique » fait partie du problème à résoudre, comme le sait désormais tout « épargnant » informé et soucieux de ses « placements de bon père de famille ». Personne ne conteste plus que la dite finance  doit être remise à sa place « au service du développement économique et de la prospérité humaine » : mais par quelle volonté politique qui se manifesterait, juste avant le point de rupture où « tout » s’effondrerait définitivement ?

 

L’information et la politique comme biens publics

 

Le mal du monde qui vient peut-il être jugulé par le contrôle de l’information et de la politique envisagés comme biens publics ?

Sachant que  « le meilleur service que l’on peut rendre à la démocratie est de lui donner un environnement social sain sous la forme d’une société juste », alors cette « société idéale » ne devrait-elle pas prendre soin de l’information comme d’un bien public inestimable ? Mais comment fournir « un accès gratuit à une information de qualité » ?

Pour l’heure, chacun doit faire l’effort de « s’informer de façon responsable » – et donc de « contribuer à la survie financière du journalisme professionnel »… Car enfin, « rester simplement relativement bien informé est aujourd’hui un acte de militantisme »…

Certes, le manifeste (rédigé sous la direction de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton) ne fait pas l’économie d’une séquence aussi convenue que colibriesque  (« soyons-le-changement-que-nous-voulons-voir-dans-le-monde ») désormais de rigueur dans tout ouvrage se voulant porteur de solutions.

Mais ni la douloureuse perte des illusions ni l’âpreté des conflits en cours dans l’actuelle phase d’effondrement ne saurait justifier une démission pour le moins cynique qui ne laisserait aucune issue.

Se donner des objectifs raisonnablement visionnaires ne suffit certes pas toujours à lever une « puissance transformatrice ». L’exercice préserve néanmoins d’une débâcle morale assurée. Notamment  par ce changement de perspective susceptible de nous faire renouer avec un réel où se traceraient encore les plus concrets des chemins d’émancipation, par ce mouvement « venant du bas » qui pourrait s’appeler encore : « intelligence collective »… L’ampleur de la menace « anthropique » que fait peser sur la vie terrestre l’absurde frénésie d’accaparation de quelques uns exige l’abandon de certains fétiches dérisoires (capital, concurrence, croissance, profit, valeur, etc.) afin de rétablir autant que faire se peut ce qui est à la base de nos sociétés aux boussoles brisées.

 

 

Marc Fleurbaey (sous la direction de), Manifeste pour le progrès social, collection « Cahiers libres », La Découverte, 288 p., 16 €

Read Full Post »

Entre la capitale française et argentine se tisse une histoire dont l’en-jeu remonte à plus d’un siècle déjà. Partie de cette capacité expressive originelle par le mouvement, elle mène l’humain à un incessant travail de dressage des corps en mode célébration selon un ordre grammairien de savoirs s’emboîtant les uns dans les autres, comme le rappelle le danseur et sociologue Christophe Apprill dans son élégant essai sur l’esprit du tango.

 

Qu’est-ce qui advient en quelques pas de tango ? Qu’est-ce qui se joue en cette élégante et si éloquente pratique de l’enlacement, rhétoriquement fixé, de deux corps sexués ? Pour Christophe Apprill, c’est la « circulation d’un désir commun d’être ensemble » et l’entrée dans le mouvement à deux, c’est-à-dire dans un état de danse – si l’envie vient aux partenaires d’en danser plus de trois : « Etre debout, dans les bras de l’autre sexe, participe du sentiment d’exister. Une rupture charnelle avec la solitude et le repli sur soi (…) Etre reconnu par le regard de l’autre, se lever et danser, il n’y a plus qu’à faire le tour de la piste, c’est une géographie très balisée, toujours identique, une pérégrination tranquille, un cheminement attendu. Aucune raison de se perdre. Tout est possible dans ce cadre où rien d’autre n’est possible ; voici venir les possibles de la danse : l’oubli de soi, la sensualité réveillée, la fusion brève mais intense, le transport non pas amoureux mais d’une projection amoureuse »…

La tango est entré dans sa vie au théâtre du Châtelet en 1983 lors du Festival d’automne de Paris – c’était alors la fin de la dictature militaire en Argentine et il revenait d’une « traversée du Sahara en Peugeot 404 »… C’est ainsi que danser devint pour lui une « façon de tenir debout » – et Paris une caisse de résonance de cette musique des Européens du bout du monde …

Pour Christophe Apprill, cofondateur de l’association Tango de soie, l’apprentissage de la danse lui permit de « renouveler par son corps et celui des autres » le sentiment de son existence – et d’ « éprouver l’étendue de ses solitudes ».

Cette année-là, il découvrit un rythme, un rituel, un genre musical à part entière (comme le jazz ?), un langage et un mystère bien au-delà d’une « danse chaloupée sur un parquet ciré ».

Il reçut tout cela comme une invitation à un grand voyage – celui que l’on fait d’abord jusqu’au bout de soi… « Toute rencontre forfuite est un rendez-vous » disait Jorge Luis Borges (1899-1986).

 

La meilleure façon de marcher ?

 

Les tous premiers tangueros étaient-ils, à la fin du XIXe siècle, des couples d’hommes et de déracinés, d’immigrés célibataires échoués dans les ports et faubourgs de Buenos Aires et dansant leur solitude en mélangeant leurs mémoires européennes avec les sons du cru? Graduellement, le tango passe des bouges improbables aux élégances des salons et des casinos, devenant une musique à la fois savante et populaire exhalant le malheur délicieux de souffrir et ressassant des thématiques obsessionnelles : l’exil, la séparation, le temps qui passe, la solitude, l’inguérissable blessure de vivre, la mère, l’amour de Buenos Aires voire l’alcool…

Serait-ce là une « expression plurielle que l’on ne saurait réduire à la danse » ? Comme l’écrivait le même Borges, de « diablerie orgiaque, il est devenu une façon de marcher » – sur les rives du Rio de la Plata comme du Rhin ou de la Seine…

Juste marcher ? Juste un homme et une femme qui marchent ensemble le temps d’une « danse enlacée » – ou de plusieurs ? C’est tout un art – et un savoir fondateur qui se cultive sur un pas de deux pour construire le corps dansant, comme le souligne Christophe Apprill :  « Si le tango s’organise finalement autour d’une simple marche en face à face, certains danseurs aiment préciser qu’ « il faut dix ans pour apprendre à marcher ». Dans cette marche se loge en effet une partie de l’accordage des tonicités nécessaire pour réaliser les figures les plus complexes. Afin d’avoir accès aux multiples façons de marcher (emboîtée/déboîtée, marche simple/marche croisée), un pas de base codifié s’est imposé : la salida permet de « s’échapper » en ouvrant dans la marche des brèches où vont se développer des figures : giro (tour), mordida, cunita, barrida, saccada, voleo, gancho, colgada, volcada… La liste n’est pas si longue ; en revanche, leur agencement avec une manière d’entrer et de sortir ouvre un grand nombre de possibilités qui ne s’épanouissent dans l’improvisation qu’à condition que les partenaires aient établi une connexion équilibrée entre leurs tonicités. »

En tango, l’homme et la femme sont tenus de se saisir de leur « rôle », « distribué la plupart du temps selon une logique sexuée » jusqu’à ce que le manque-à-être prenne corps pour la danse – les deux pôles du monde n’en finissent pas de se chercher : la femme est « sensiblement plus à l’écoute tandis que l’homme est davantage sollicité pour initier des prises de direction et d’espace »…

Ainsi, c’est dans ce « va-et-vient dialogique où la proposition et l’écoute alternent qu’un accordage – seul garant d’une qualité de danse – devient possible » – et c’est ainsi que l’on entre dans une poésie dansée, par la grâce d’une subtile « télépathie corporelle » qui requiert volontiers des dispositions divinatoires…

S’agissant de la poésie, René Char (1907-1988) écrivait : « Les mots qui vont surgir savent déjà de nous tout ce que nous ignorons d’eux »… En tango aussi, la partenaire décrypte d’avance les « ordres » de son « cavalier », bien avant qu’il ne sache lui-même quelle « position » il va « imposer » dans ce vertige de l’absolue incertitude. Serait-ce là juste le partage d’un manque-à-être originel se mettant en évi-danse comme on se met en lumière ?

 

La musique du monde avant le tango

 

Mais voilà, « le tango serait trop simple s’il suffisait de s’accorder en maniant des éléments de vocabulaire, une technique et une posture »… L’équilibre est bien délicat à trouver dans la maîtrise d’une discipline corporelle qui a ses règles,  ses techniques et ses savoir-faire …

Après être entré dans le mouvement, « les pratiquants sont confrontés à une exigence esthétique et sensorielle : comment être en musique ? »

Car « apprendre à danser et entrer dans la danse tango suppose l’adhésion à un impératif, mais représente également un idéal : danser en musique est une exigence constitutive de l’expérience banale du danseur de bal »… L’humain, ça s’institue à travers ce qui s’articule…

On l’aura compris, « la connaissance de la structure des tangos rend de précieux services pour l’interpréter en dansant » – et maintenir cette séduction joueuse qui jamais ne froisse l’implacable élégance du tango…

« Aujourd’hui, tu vas entrer dans mon passé » promettait le poète Enrique Cadicamo (1900-1999) en un vers résumant sans doute l’esprit du tango entre nostalgie, présence à soi et à l’autre sur l’arête de l’instant ainsi que projection vers un avenir aux cages grandes ouvertes d’où s’échapperaient tant d’oiseaux tristes et d’âmes en devenir appelées à se dire l’Univers…

Christophe Apprill, Les audaces du tango – Petites variations sur la danse et la sensualité, Transboréal, collection « Petite philosophie du voyage », 96 p., 8 €

 

Read Full Post »

Older Posts »