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Archive for the ‘Anthropologie’ Category

Devenu sorcier du vivant voire bio-technicien, l’humain a engagé une partie de dés bien incertaine en bafouant les règles d’un jeu dont il ne maîtrise pas l’issue. En captant l’énergie du charbon, du pétrole puis de l’uranium, il a ouvert une boîte de Pandore sans fond et créé un système socioéconomique qui livre une guerre totale au vivant… Le journaliste Laurent Testot fait le récit environnemental et multiforme de cette épopée prédatrice guère assurée de sa happy end…

 

 

L’humain est un « hyperprédateur devenu par effraction roi de la Terre », un «  singe tueur dès sa conception» voilà environ six millions d’années, appartenant à « l’espèce invasive ultime » qui a altéré son milieu naturel « au-delà de ce qui était concevable » sans pour autant parvenir à s’affranchir de son influence…

Laurent Testot rappelle que l’humain ne descend pas du singe, il a été « un singe parmi d’autres, qui a évolué en même temps que les chimpanzés, bonobos et gorilles » – et, au fil des millénaires, il s’est « façonné pour la guerre », ravageant les niches qui l’ont accueilli… Mais l’important n’est pas de savoir si l’homme descend du singe mais jusqu’où il peut descendre encore – et quand il touchera le fond de ses abîmes pour amorcer une éventuelle remontée…

C’est par une « convulsion climatique majeure » qu’il accomplit la première des révolutions qui l’ont fait tel que nous le connaissons : « le développement de la savane a probablement exercé une pression environnementale favorisant toujours plus la bipédie »…

« Animal à la vitalité dopée par la culture » il doit son emprise sur son environnement à « un sens exacerbé de la coopération, optimisant la coopération entre humains ».

Car enfin, rappelle souligne Laurent Testot, « l’exceptionnalité humaine réside non pas en un ensemble de capacités exceptionnelles mais dans la dynamique que notre espèce a su créer en exploitant son milieu et en dopant ses compétences » : le voilà désormais au sommet de la chaîne alimentaire, sans autre prédateur que son semblable et sans autre limite à son expansion que celle de la planète… Jamais, constate le journaliste, « l’humanité n’a produit autant de richesses qu’aujourd’hui et elles n’ont jamais été autant accaparées par une minorité »… L’actuelle « dynamique de privatisation » et de concentration de richesses sonnerait-elle le glas de cette salutaire coopération qui a assuré la survie voire la prolifération de l’espèce invasive ?

 

Vers l’autonomie énergétique

 

Avec la révolution néolithique, « l’âge des producteurs », notre espèce « impose à son monde un triple processus de domestication : des plantes, des animaux et enfin des humains en sociétés hiérarchisées » – non sans avoir coupé des branches antérieures à sapiens de « l’arbre de l’humanité »…

La « civilisation » née alors d’un « pacte avec le blé » connaît un effondrement systémique à la fin de l’âge du Bronze, qui « ébranla l’ensemble des sociétés d’Eurasie, de la Chine des Han à l’empire romain d’Occident, à partir du IIIe siècle de notre ère ».

Mais l’environnement, à lui tout seul, ne suffit pas à détruire une société : « c’est davantage celle-ci, par les choix qu’elle opère dans l’adversité, qui détermine son destin »…

A quatre reprises dans son histoire, l’humain a « réussi à capter plus d’énergie solaire » – celle que les plantes emmagasinent par la photosynthèse : « D’abord, avec le feu, brûlant des végétaux pour cuire et se chauffer. Ensuite, avec la Révolution agricole, qui lui permet de concentrer l’apport solaire des plantes sous forme de nourriture. Une troisième fois, avec la Révolution industrielle, qui libère l’énergie végétale fossile du charbon, puis du gaz et du pétrole. La quatrième phase de cet exploit consiste à reproduire la source même de la puissance solaire : c’est la maîtrise de l’énergie nucléaire. »

Désormais autonome en énergie après avoir libéré le pouvoir des fossiles, charbon puis pétrole et gaz, « ces condensés de puissance thermique stockés depuis des centaines de millions d’années dans les entrailles de la Terre », l’humain est désormais « maître du temps et de la distance » – et n’en finit pas de vouloir s’illimiter…

Mais voilà : il s’est dépossédé des moyens de contrôle des technologies qu’il a créées : « Le capitalisme se nourrit de la technocratie. Les deux ont pour point commun de favoriser l’opacité, sous prétexte d’efficience. Leur complexité leur permet de tenir à distance tout jugement moral. Les affaires sont les affaires. »

Avec l’entrée en Modernité, la pensée se sécularise et l’humanisme accompagne la montée en puissance de la technologie : « c’est probablement l’idéologie qu’il fallait aux hommes pour concevoir un monde de machines, pour imaginer toujours plus de nouveaux moyens de produire de l’énergie. L’humanisme désacralise le Monde. Né en Chrétienté, il ouvre la porte à la sortie de la religion. »

Désormais victime de son succès, l’humanisme libéral a « propulsé la Science aux commandes du Monde, or celle-ci ne répond jamais aux interrogations ultimes de l’humanité »…

Cet humanisme-là a fait de la technologie une « magie totale, à laquelle on prête à raison toutes les capacités autrefois réservées aux dieux : transformer la nuit en jour, voler dans les airs à la vitesse du vent, parler en abolissant les distances, prolonger la vie… »

Mais « l’économie anéantit la nature » comme l’économisme anesthésie toute conscience et tue toute possibilité d’un avenir souhaitable. Quels choix fera l’espèce dominante à l’orée d’un collapse annoncé ?

 

« Notre économie est en guerre contre la vie sur Terre »…

 

Pendant les années 1815-1818, entre la bataille de Waterloo, le Congrès de Vienne, l’éruption du volcan Tambora et la parution du Frankenstein de Mary Shelley, le « passage de relais entre la nature et l’humanité » est acté avec la première révolution industrielle.

A partir de 1818, « l’humanité dans son ensemble devient l’agent géologique moteur de la nouvelle ère » – et, depuis, le génie énergétique ne peut plus être remis dans sa lampe d’Aladin…

Même l’agriculture est devenue « une machine de mort » : «  Car depuis la fin du XIXe siècle, l’humanité a appris à livrer des guerres totales. Et son premier adversaire, de facto, se trouve être la nature. »

Tout le reste est bien connu depuis : dérèglement climatique, pollution de l’air, des sols et des eaux – pendant que s’accélère le rythme de destruction des espèces et qu’un écosystème numérique se superpose aux précédents voire les étouffe : « La production numérique ne s’est pas substituée à la production industrielle, elle s’y est ajoutée. La pollution n’a fait que s’accroître. Les rejets de l’industrie, dopés par les processus d’obsolescence programmée qui obèrent délibérément la durée de vie des biens commercialisés ont explosé. Et les réseaux informatiques, qui auraient pu, s’ils avaient été conçus différemment, évoluer vers des économies décarbonées organisées autour d’une distribution d’énergie propre, sont désormais un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. La mise en avant des réseaux sociaux, où tout un chacun peut diffuser des documents au poids numérique important (…) a entraîné la nécessité, pour les opérateurs de cet univers (…) de constituer de colossales bases de données à des fins de stockage et d’analyse de masse. Or accumuler et traiter des volumes potentiellement illimités d’une information pléthorique en croissance exponentielle implique à terme un coût faramineux en métaux, composants électroniques et surtout énergie.»

Si la société d’hier s’articulait autour des ateliers, des champs, de l’usine et de la mine, celle des réseaux qui est la nôtre se construit autour de l’invasion des écrans et nous mène à tombeau ouvert vers « l’homme-machine et l’artificialisation du monde » sur fond de destruction accélérée de notre environnement planétaire où prospèrent perturbateurs endocriniens, pesticides, plastiques et solvants en tous genres…

L’homo sapiens a créé pas moins de 126 millions de molécules nouvelles dont « des milliers se sont déjà répandues dans toutes les sphères de la planète » – de quoi altérer son système immunitaire en sus des extinctions de biodiversité générées par la fragmentation massive des écosystèmes.

Le « moteur de la compétition ne brûle qu’un carburant : le conflit » – et il s’emballe en poussant les feux d’une conflictualité planétaire suicidaire.

Comment arrêter la machine infernale à broyer le vivant et réconcilier l’expansion humaine avec les écosystèmes ? En limitant l’accaparement des terres arables par des fonds spéculatifs ? En sanctionnant les comportements prédateurs et l’évasion fiscale ? En taxant les transactions financières ? En résorbant les inégalités ? En instaurant une économie symbiotique et une écologie véritablement empathique ? Tout peut compter – pour peu qu’il existe une réelle volonté d’assembler les pièces d’un puzzle essentiel…

Il faudrait pour le moins consentir à une rupture paradigmatique avec la logique mortifère d’une économie conçue comme une « science de la guerre totale » pour maximiser les profits de quelques multinationales et « marginaliser les intérêts de l’Etat, prié de se mettre au service de cette annexion »…

Si notre bulle de confort actuelle repose sur une surexploitation insoutenable du vivant, il faudrait qu’un maximum de consciences éclairées s’intéresse au pilotage de la machine folle et en reprenne les commandes avant qu’une « minorité prétendant représenter ses intérêts » ne l’envoie « vers un crash définitif »… Les écrans de nos asservissements aux chimères de la « postmodernité » pourront-ils retarder davantage la confrontation avec la réalité – et le crash ?

Laurent Testot, Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 492 p., 22,50 €

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Emmanuel Todd propose d’éclairer le temps présent par une complexe mais stimulante analyse anthropologique de l’histoire, balayant large une centaine de millénaires, depuis l’émergence de l’homo sapiens jusqu’au désarroi de l’homo americanus – et au grand bond en arrière d’une « civilisation » qui se dissout en « éléments de langage » et en convulsives « involutions »…

 

Le grand désordre du monde inspire nombre de chercheurs qui n’hésitent pas à « revisiter » cent mille ans d’histoire humaine pour mieux nous faire voir « ce qui nous attend demain »… Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd avait, dès 1976, anticipé la fin de l’empire soviétique après avoir analysé la hausse du taux de mortalité infantile russe. Se fiant au même indicateur, il constate le rétablissement russe en cours avec une société retrouvant son équilibre et constituant un « pôle de résistance au déclin » qui mine l’Union européenne : « Cette nation a retrouvé la paix civile, la sécurité et, très certainement, des rapports humains qui deviennent plus fiables et doux. »

S’agissant du dit déclin européen, il prend la mesure, dès l’introduction, du rapport au réel de ce « petit cap de l’Asie » : « L’Europe, désormais pilotée par l’Allemagne, se transforme en un immense système hiérarchique, plus fanatique encore que les Etats-Unis, de la globalisation économique. »

On le sait au moins depuis le philosophe Charles Sanders Peirce, le réel n’est pas « ce qu’il nous arrive d’en penser » mais ce qui demeure irréductible à « ce que nous pouvons en penser »… Si les Etats-Unis fixaient le sens de l’histoire depuis 1945 pour l’ensemble du monde développé, constate-t-il, « l’idéologie de la globalisation », reposant sur une « hypothèse de l’homogénéité » est « impossible à réaliser et « menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs »…

Mais quelles « valeurs » ? Là commence le « vrai mystère » pour l’historien du présent, avec ce « refus multidimensionnel de la réalité du monde par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études » – des gens de son monde avec lequel il a pris de la distance pour faire son diagnostic d’une « fracture sociale » approfondie en une génération : « Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. »

Après avoir montré que ces « démocraties libérales » peuvent se transformer en « autocraties inégalitaires » lorsque « certains fonds anthropologiques imposent leurs valeurs », Emmanuel Todd s’interroge sur la trajectoire de l’éducation qui « constitue la réalité de la mondialisation » avec cette « stratification éducative nouvelle » qui brise « l’unité de corps des citoyens » et ce « nouveau subconscient inégalitaire qui a pulvérisé les idéologies et les restes de religion issus de l’âge de l’instruction primaire ».

 

La marche à l’inégalité et vers la servitude

 

Le penseur de la « fracture sociale » constate que, depuis les années 1980, « la libération des revenus des plus riches échappe à la pesanteur de toute rationalité technique ou économique » – et ce, « en vertu d’un environnement idéologique inégalitaire » menant à la « dissolution du subconscient égalitaire » et à la destruction de « l’homogénéité éducative qui portait le sentiment égalitaire et la démocratie »…

Ainsi, « une ploutocratie de très hauts revenus s’est épanouie dans une société qui avait globalement cessé de croire en l’idéal d’une égalité régulée par l’Etat »…

L’auteur de L’Illusion économique rappelle : « Bien loin d’être émancipé par la technique, l’homme du monde le plus avancé repasse donc sous le joug. Insécurité de l’emploi, baisse du niveau de vie, allant parfois jusqu’à celle de l’espérance de vie : notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. »

Pour paraphraser Hilary Putnam, la croyance en quelque chose comme la justice sociale ou l’intelligence serait-elle l’équivalent d’une croyance en l’existence de fantômes ? L’expert des structures familiales produit force données statistiques, cartes, chiffres et tableaux pour rappeler le sous-jacent : « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

Si les concepts changent le monde, le chercheur, s’en tenant à une « neutralité wébérienne stricte », ne propose pas de solutions pour « surmonter le mouvement contradictoire de l’histoire, tiraillée entre universel éducatif et divergence anthropologique ». Si son rôle est d’éclairer les hommes sur « les forces qui les meuvent », avancer une solution reviendrait à énoncer une nouvelle idéologie dont l’espèce n’a pas été avare dans sa marche aux servitudes… D’articulations en réticulations, Emmanuel Todd va jusqu’à voir des « forces invisibles de nature anthropologique à l’œuvre dans des sociétés avancées mises sous tension – dont les « caractères nationaux » et « l’esprit des peuples ».

Prenant acte du Brexit, de la poussée du Front national ou de l’élection de Donald Trump dans trois pays fondateurs de la démocratie, il déplore l’abandon d’un univers commun de sens : « Partout (…), l’éducation supérieure a brisé l’homogénéité culturelle des démocraties libérales et créé des « mondes d’en haut » attachés aux valeurs d’ouverture, et des mondes « d’en bas » qui revendiquent le droit d’une nation à contrôler ses frontières et à considérer l’intérêt de ses citoyens comme prioritaire. »

Comment alors concilier « les valeurs des gens d’en bas et celles des gens d’en haut, la sécurité des peuples et l’ouverture au monde » ? Bien du chemin reste à faire en bien peu de temps quand l’avenir des nations est hypothéqué jusqu’à un point de rupture jamais atteint auparavant : « Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner sans peuple, la dénonciation du populisme est absurde.(…) L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, ne saurait mener qu’à la désagrégation sociale. »

En France, « l’aspiration « populiste » à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée » – et inlassablement reconduite, de scrutin en scrutin. Le « processus de décomposition national » y est d’autant plus avancé que le pays a « renoncé à son autonomie monétaire », son exécutif n’ayant plus « la capacité de décider d’une politique économique indépendante ».

Ainsi, la France, « si elle a toujours des classes privilégiées, n’a plus de classe dirigeante, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien d’essentiel à diriger » si ce n’est la dérive d’un hallucinant déni de réalité droit vers l’iceberg…

En somme, bien peu de certitudes et de possibilités vraiment écrites de vie sociale en bonne intelligence au sein de nations finissantes aux infrastructures éviscérées et aux institutions irresponsables dont le fonds anthropologique est menacé jusque dans ses racines constitutives…

Emmanuel Todd, Où en sommes nous ?, Seuil, 490 p., 25 €

 

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L’historien allemand Jürgen Osterhammel propose une histoire globale d’un XIXe siècle de révolutions économiques, politiques et sociales dont il est impossible de faire le deuil quand bien même la « rupture » serait consommée avec lui : la mémoire d’une période de « mise en réseau » comme il n’y en a jamais eu auparavant a plus d’avenir que jamais…

 

 

Au XIXe siècle, constate Jürgen Osterhammel, « l’Europe faisait l’histoire » bien plus que pendant les époques antérieures – voire l’époque ultérieure où nous nous complaisons à nous ronger d’incertitude en dépréciant notre avenir commun : « Jamais l’Europe n’a disposé d’un tel excès de puissance d’innovation et d’initiative, ni d’autant d’arrogance et de volonté de domination »…

Mais la mémoire vivante de ce « monde d’hier », de ce long XIXe siècle si confiant dans le futur et le progrès sans limites, qui a tant marqué la conscience contemporaine, a  sombré corps et âmes. Et ce, bien « au-delà des limites des mémoires personnelles au plus tard depuis que la tortue Harriet a quitté ce bas monde en juin 2006 dans un zoo australien, une tortue dont le jeune naturaliste Charles Darwin avait fait la connaissance en 1835 dans les îles Galapagos »…

Plus près encore du règne humain, il ne subsiste plus aucun témoin des funérailles de la reine Victoria (1819-1901) ou de la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, avec ses camps de « reconcentration »… De même, l’écho des dernières confidences chuchotées dans le salon parnassien très « fin de siècle » du poète flambeur José Maria de Heredia (1842-1905) négociant le mariage de ses filles avec leurs multiples prétendants s’est évanoui à tout jamais…

Mais jamais un siècle n’a autant réfléchi sur lui-même et n’a laissé autant de traces documentaires : s’il est celui de la « globalisation » (c’est-à-dire de la formation de réseaux couvrant le monde entier) accélérée, il a aussi été celui de la conscience de la dite globalisation ne serait-ce que parce qu’il a tenté de comprendre son propre présent et nous a légué une mémoire aussi encombrée qu’encombrante de sa réflexion sur lui-même dans le miroir des médias qu’il a inventés en activant un véritable âge d’or de la culture typographique…

Archiviste de lui-même, il a fait du « progrès » sa représentation fondatrice : « Le XIXe siècle a (…) porté à un niveau sans précédent la confiance dans le futur, la conscience du nouveau, la croyance dans le progrès technique et moral et partant du caractère obsolète de ce qui est ancien. Dans le même temps, le XIXe siècle a été la grande époque de l’historicisme qui imite, reconstitue artificiellement et patrimonialise… »

Cette croyance dans le progrès a gouverné notre histoire depuis les Lumières – peut-être le véritable début du XIXe siècle dont l’héritage pèse encore sur notre époque sans avenir dessiné qui donne dans la frénésie commémorative de son passé, faute d’un projet porteur, d’une voie ouverte vers l’avant…

 

Un siècle « en marche »… jusqu’à aujourd’hui…

 

Si le XIXe siècle a ouvert le champ des possibles, quand a-t-il commencé au juste et quand a-t-il fini ? Comment en fixer les limites ? D’un point de vue européen, aurait-il commencé au lendemain de la Révolution française ou avec le début de « l’ère des combustibles fossiles » vers 1820, avec ses « effets de croissance significatifs », et se serait-il achevé dans le fracas de la Grande Guerre, dès août 1914 ? Ou en 1918, quand il était devenu évident que le « monde d’avant » n’était plus, quand le décor de la « Belle Epoque » était tombé – et la rupture consommée entre « le présent d’alors » et le temps d’avant Quatorze ? Mais, au fond, cette notion de « siècle » est-elle vraiment opérationnelle ?

Indéniablement, il y a eu changement d’ère et de régime énergétique lorsqu’apparaît la « possibilité technique de substituer au travail musculaire de l’homme et de l’animal, à la tourbe et au bois, l’énergie stockée sous forme fossile (le charbon) comme force motrice dans le processus de production pour l’ensemble de l’économie ».

Puis l’ère des combustibles fossiles qui commence dans la troisième décennie du XIXe siècle, rappelle Jürgen Ostenhammel, « ne correspond pas seulement à la multiplication inouïe de la production des marchandises, mais aussi à une époque de mise en réseau, de vitesse, d’intégration nationale et de facilitation du contrôle impérial ».

Si l’utilisation des combustibles fossiles à partir de 1820 était une « tendance innovante dans l’emploi de l’énergie », elle a pris à partir de 1890 des « dimensions mondiales également au plan quantitatif ». Depuis, nous vivons dans le cadre technique que le XIXe siècle nous a légué – qu’il s’agisse de l’invention de la lampe à incandescence (1876), de la mitrailleuse (1884), de l’automobile (1885-86), du cinématographe (1895), des transmissions radio (1895) ou de la radiographie médicale (1895).

Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Constance et lauréat en 2010 du Prix Gottfried Leibniz, Jürgen Osterhammel emmène ses lecteurs faire le tour de la planète pour saisir ce siècle de la domination européenne s’incorporant la réalité du monde et en dégage des caractéristiques essentielles.

D’abord, le XIXe siècle est un « temps de progrès asymétrique de l’efficience ». L’historien fait ce constat dans trois domaines. D’abord, dans la productivité du travail humain qui « augmente à un point très supérieur à ce qui se passait dans les processus de croissance économique des époques antérieures » grâce à l’introduction et la diffusion du mode de production industriel et la « mise en exploitation de nouvelles réserves de terres sur des frontiers sur tous les continents ».

Second « vecteur de progrès asymétrique de l’efficience », « l’augmentation de la capacité de tuer du combattant individuel »…

Troisième « secteur de progrès », le « contrôle croissant des appareils d’Etat sur la population de leur propre société »…

On le sait, le XIXe siècle avait d’autres caractéristiques comme l’augmentation de la mobilité avec son cortège d’innovations techniques « accélérant toutes les formes de circulation ». Ou la « réalisation progressive de l’état de droit par l’abolition des discriminations particulières et l’émancipation des groupes discriminés » : les idées d’égalité progressent quand bien même  le principe d’égalité se heurte aux nouvelles hiérarchisations…

Qui se souvient d’un fait marquant de la mondialisation qui s’est joué au XIXe siècle ? En 1884 s’est tenue à Washington la conférence internationale du méridien qui a adopté le temps de référence mondial que nous utilisons toujours, fondée sur une division du monde en 24 fuseaux horaires et sur un méridien de référence – Greenwich…

Après avoir libéré le « transport des hommes, des biens et des nouvelles des limites du moteur biologique » et câblé le monde jusqu’à une dimension de « réseau », le XIXe siècle a fait accéder les sociétés à un univers d’énergie illimitée et à une « rationalité économique calculatrice » gagnant des « sphères d’interaction » de plus en plus larges – jusqu’à notre peu d’avenir désindustrialisé et désinvesti…
La saisissante somme holistique de Jürgen Osterhammel ne se veut bien évidemment pas la recherche d’un temps perdu – ou la chronique d’un temps retrouvé : elle fait vivre aussi, dans notre époque de régression et de rétraction mentale reniant jusqu’à son propre futur, la généalogie d’un certain « progrès ». En somme la version laïcisée d’une espérance collective mise en actes et en mouvement qui probablement fonda l’Occident – et une continuité orientée dont la flèche s’est brisée contre nos renconcements, comme pour nous ramener au temps d’avant le XIXe siècle, celui de l’éternel retour des fatalités et la si peu résistible montée des inégalités auxquelles l’on serait sommé de se résigner.

Jürgen Osterhammel, La transformation du monde au XIXe siècle, éditions nouveau monde, collection « Opus Magnum », 1250 p., 34 €

 

 

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En pleine frénésie du corps, du « balance ton porc » et en pleine exacerbation de « l’état amoureux » comme de la guerre des sexes, l’Homo sexualis est en réinvention perpétuelle dans la mêlée de plus en plus confuse de l’internationale des vivants…

 

Il n’est sans doute pas d’expérience plus humaine, plus commune et plus ineffable que celle de « l’amour » palpitant au cœur de chaque existence. Du moins de celles de ces existences qui font vœu d’intensité et ne demandent qu’à s’éveiller à de nouvelles possibilités écrites à fleur de peau – au renouvellement d’un « monde toujours neuf toujours beau toujours enchanté »…

Mais voilà : les deux pôles du monde n’arrivent plus à s’aimanter dans nos sociétés verrouillées en mode tout-à-l’ego – alors que le plus insignifiant des invertébrés du règne animal trouve à s’accoupler en toute simplicité…

Pourquoi autant de jeunes femmes vivent-elles dans le dénuement de cette solitude originelle – « ce fond ultime de la condition humaine » (Octavio Paz) ? Qu’ont-elles donc à refuser leur salle de bains ou leur « confiance » au sexe dit « fort » – mais à le traquer partout sur « la Toile », au moyen d’ « applications » sur « smartphones » ou sur « réseaux sociaux » – souvent, pour le rejeter après usage ? Leur conquête de l’autonomie se paierait-elle au prix d’une grande solitude dans cette culture de sex shop à ciel ouvert où tout s’achète et se vend au libre-service de ces métropoles regorgeant d’opportunités et d’options sexuelles prêtes à l’emploi ?

D’ailleurs pourquoi 95% des êtres vivants se reproduisent-ils par accouplement ? Se reproduire et mourir ?

A l’évidence, chacun a besoin encore, à l’heure des bébés-éprouvettes, d’une relation avec quelqu’un, de l’autre pôle du monde ou non, pour se construire, le temps d’une relation vécue comme privilégiée… Et jamais, il n’y a eu autant d’opportunités de rencontres, comme le constate Bénédicte Ann, love coach de son état… Mais cela facilite-t-il les choses pour autant entre célibertins ? On le sait, « l’univers de la rencontre est de plus en plus impitoyable, les pires aspects de la société de consommation l’ont pénétré : abondance et massification de l’offre, comportements pulsionnels, ère des produits jetables, quête à tout prix d’un bonheur dionysiaque »…

Organisatrice des Cafés de l’amour qu’elle anime dans les grandes villes francophones, Bénédicte Ann rappelle de ne plus se fier au hasard et « d’agir en stratège » – au risque de considérer son « objet » comme un serpent froid trop prompt à se dérober dans les failles et les interstices de l’ego système… L’amour mode d’emploi, c’est consommé – froid comme une vengeance de stratège en chambre… Mais après tout, il s’agit de travailler à l’amélioration de sa relation au monde ou d’œuvrer à guérir du sentiment de séparation en augmentant son « niveau de conscience » ( ?) pour devenir une « personnalité claire, construite », sachant d’où elle vient et ce qu’elle veut …

«  Tirer le numéro gagnant », serait-ce là l’infini à la portée de tous les mammifères sexués, de tous les singes nus et transis au seuil de l’ineffable et de l’inestimable ?

Cela est-il jouable en demeurant ancré dans son centre de gravité, en mode « recul par rapport à la société de consommation » ? Et en jouant au mieux des « bonnes techniques » voire de sa solitude originelle ? Comme l’on jouerait d’une note de fond ou d’une couleur de base pour trouver l’harmonie la plus juste dans des communions possibles ?

 

L’œuvre de l’amour…

 

Depuis l’aléatoire moléculérisation de la vie, quelle équation fondamentale est à l’œuvre dans le savoir des corps mis en états d’amour ? Qu’est-ce qui fait couple dans l’écoulement de notre hypermodernité liquide qui ne reconnaît plus ni le prochain ni le semblable – mais juste des « objets de « jouissance » ? Et qu’est-ce qui fait œuvre dans le désir éperdu de faire corps avec l’Autre ?

A l’ère de la marchandisation générale de l’existence, la gamme d’expériences auxquelles on attribue le nom d’ « amour » n’en finit pas de s’élargir jusqu’à l’impensable – mais y a-t-il « en amour » un être assez achevé ?

On le sait : la fidélité ne fait plus recette dans une « société liquide » en mal d’amour qui pousse ses membres en quête perpétuelle d’intensité à multiplier ces « expériences d’amour » dans l’indéfini comme dans l’indéterminable …

Le sexe vécu dans l’instantanéité comme dans la jetabilité sans culpabilité aliène autant qu’il libère. Journaliste indépendante spécialisée dans les questions du travail et de la santé (Le Monde, Rue89, Radio France, France Télévisions, avotresante.net), Elsa Fayner a passé une année en immersion chez les patients en découverte d’eux-mêmes de la sexologue Romy Steiner (un pseudonyme…) pour comprendre ce qui fonde les couples, les cimente – ou les sauve quand ils vacillent : « La relation a besoin d’abord d’un mythe fondateur, que les deux partenaires se racontent comme tels et qui les unit : ils sont ces deux inconnus qui se sont rencontrés par hasard dans la rue, ou lors de ce fameux dîner qui n’aurait pas dû avoir lieu, ils sont « la Belle et la Bête », le prof et son élève, ceux qui ont rompu avec leur famille, etc. Plusieurs éléments sont nécessaires à la nouvelle entité pour poursuivre : d’autres mythes tout au long de leur vie, et des rituels. »

Des fantasmes aux « chemins d’excitation » pris par les uns et les autres pour ne pas s’accommoder des baisses d’intensité du réel, aucun partenaire ne semble s’accorder la reconnaissance qu’il cherche dans le désir de l’autre pour se rassurer…

Serait-ce en allant à la rencontre de sa présumée « beauté intérieure » que l’on pourra reconnaître celle des autres ?

Du policier réfractaire aux caresses à la pianiste vierge, Elsa Fayner livre à travers huit histoires vécues une explication des sexes pour une fête des corps éphémères – où l’on ne saurait entrer qu’avec beaucoup de cœur à l’ouvrage…

 

L’amour à l’œuvre….

 

Des « polyamoureux » pour qui la rédemption par la quantité congédie le spectre du manque comme de l’insécurité (sans s’interdire l’approche hautement qualitative …) jusqu’au couple fusionnel, il s’agit toujours de la force d’attraction comme principe d’organisation.

L’obsédante quête de l’âme sœur révèle la crudité du vrai crevant l’écran d’une fabrique des images survoltée. C’est l’amour à l’œuvre, comme un pas de côté, hors des rangs de la normalisation marchande des corps condamnés à la « performance » comme à la « transparence »…

C’est la danse vitale des flamants roses – ceux qui ne disposent pas de pattes ni de ruses ou de « moyens de pressions sociales » pour forcer l’accouplement, comme le constaterait tout ornithologue avisé – et parfaitement étranger aux mœurs prédatrices de quelques nababs de la fabrique du rêve hollywoodienne…

Est-ce pour cela que les passereaux développent leur art inégalé du chant comme les flamants roses, les paons, les tétras-lyres et autres oiseaux de paradis déploient les splendeurs de leur art chorégraphique dans le grand concert des vivants ?

Quoi de plus naturel en somme que de faire vivre l’amour entre mortels, aux antipodes des prédations de toute nature – sans se complaire à être boucher, chasseur, proie ou bourreau ?

Dans La fin du surmâle (Calmann-Levy, 1973), l’anthropologue Elaine Morgan (1920-2013) prophétisait : « Il se peut fort bien que pour l’Homo sapiens de l’avenir, les manifestations extrêmes des comportements de domination et d’agressivité soient désavantageuses en matière d’évolution ; et s’il en était ainsi, l’homme s’en débarrassera peu à peu de la même façon que jadis il s’est débarrassé de son pelage »…

Claude Lévi-Strauss (1908-2009) n’affirmait-il pas que la collision des sexes fut le premier terrain de rencontre de la nature et de la culture ? Voire l’origine de la culture, faute d’être celle du monde ou du vide entre les mondes ?

 

Bénédicte Ann, C’est décidé, j’arrête d’être célib !, Albin Michel, 190 p., 14,50 €

Elsa Fayner, Sexo thérapies, Seuil, 238 p., 18 €

 

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Adaptant une « archéologie des medias » pensée aux Etats-Unis, le philosophe Yves Citton invite à prendre la mesure de l’emprise du système médiarchique à l’ère de la grande accélération. Ainsi que de toutes les implications socio-environnementales de la « matérialité paradoxale » de ces «nouveaux media censés assurer le triomphe de l’immatériel ». Alors qu’ils monétisent nos existences ,  maximisent les « profitabilités financières  à nos dépens communs » et colonisent notre avenir …

 

Voilà un peu plus d’un an, l’on vit le « temps de cerveau disponible » d’une nation occupé par un humble bout de tissu féminin qu’une « caste politico-médiatique » agitait en brûlant enjeu de société aux yeux médusés d’une population confrontée à des urgences autrement plus vitales… On vit tout ce qu’un pays compte comme présumée « intelligence collective » jeter de l’huile sur le feu pour alimenter un feuilleton de pure folie médiatique enjoignant de se « positionner » contre ledit tissu… Le voile ou le nombril ? Le choc des incultures avant le choc des civilisations ? Est-ce ainsi que l’on déchire une vieille trame civilisationnelle ?

C’est ce que le philosophe Yves Citton considère comme un cas d’envoûtement médiatique dont il invite à « repérer les effets architecturaux de voûte résonnante » – là où l’on ne pourrait voir pour le moins qu’un décalage ou une désynchronisation patente : « Ce qui circule autour de nous a besoin de passer en nous pour prendre sens et faire matière »…

Dans un essai d’une haute exigence au confluent de tous les champs de connaissance, Yves Citton redessine la déroutante cartographie d’une « médiarchie » saisie en « milieu de conditionnements croisés » dont la globalisation numérique semble l’ultime aboutissement à l’ère de toutes les aberrations tant environnementales que sociales – et de toutes les dilapidations…

Le terme « médiarchie » désigne « le pouvoir qu’exercent les médias en tant que milieux » tel que l’anthropologue Edward Sapir (1884-1939) l’avait déjà formulé en 1929 : « Nous voyons, nous entendons, nous éprouvons certaines expériences très largement en fonction des habitudes langagières de notre communauté, qui nous prédispose à certains choix d’interprétation ».

Nous sommes en médiarchie « en ce sens que notre attention au réel comme nos capacités d’agir sur lui passent aujourd’hui majoritairement par l’intermédiaire d’appareillages techniques qui conditionnent ce que nous sentons, pensons, exprimons et faisons »…

 

Derrière le fond d’écran…

 

La magie factice de nos clinquants écrans, petits et grands, comme la puissance de calcul de notre appareillage de computation reposent sur le pillage de terres rares extraites dans des conditions sociopolitiques tragiques – à en juger la conflictualité meurtrière pour le contrôle de ces ressources : « Tout cela afin de construire des appareils « intelligents » que des pratiques commerciales injustifiables condamnent à une obsolescence programmée en termes de mois (…) Du point de vue géologique, le développement et la large diffusion des media électroniques se présentent donc comme une « vaste immolation et involution des cavités minérales de la planète », selon des modalités de circulation qui conduisent aujourd’hui des « minéraux originellement extraits du Congo à se retrouver en Californie via la Chine avant d’être démantelés à la main et brûlés ou enfouis (…) dans des lieux de décharge pas loin du site originel d’extraction »…

Ainsi,  la géologie des media proposée par Yves Citton « réinscrit l’absurde précipitation d’un tel circuit de consommation de surface dans les millions d’années qu’il a fallu aux processus naturels, en amont, pour accumuler, dans les strates profondes de l’écorce terrestre, ces précieuses réserves d’éléments rares que nous dilapidons en quelques décennies »…

Et que dire des contaminations plus profondes (au plomb, cadmium, mercure, baryum, à l’arsenic, etc.) dans les corps comme dans les terres, les eaux et… les consciences ? Et de l’hallucinante quantité d’énergie nécessaire au fonctionnement de notre infrastructure numérique – jusqu’aux transactions en crypto monnaies annoncées comme inéluctables ?

Le philosophe invite à voir les mines et décharges d’Afrique « derrière le fond d’écran » de nos gadgets de destruction massive de l’intelligence du monde comme son archéologie des medias nous aide à « entendre les basses continues qui scandent souterrainement notre attention à l’actualité, à repérer la persistance de media zombies sous la surface brillante des dernières innovations, à questionner les divers modes protégés verrouillant les applications qui organisent des pans croissants de nos existences »…

Bref, il nous montre ce que les medias font de nous c’est-à-dire des « zombies, des morts-vivants, des somnambules hallucinés qui rêvent éveillés au sein d’une bulle coupée de la « réalité »… Chaque consommateur de radio et de télévision ne serait-il pas devenu un « travailleur à domicile non rémunéré qui contribue à la production de l’homme de masse » ?

 

 

Exponentiellement vôtre…

 

L’emprise de la médiarchie aurait-elle commencé dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’essor de la presse périodique ? Son explosion « fut rendue possible à la fois par l’élévation du taux d’alphabétisation, par certaines innovations techniques dans l’impression des images et par un réseau télégraphique permettant aux informations de circuler avec une vitesse inédite auparavant » – le câblage du monde a commencé…

La « dynamique de circulation qui structure le fonctionnement des medias » est liée étroitement à la circulation de l’électricité – « l’autre face du processus » qui intensifie « l’électrisation de nos vies intérieures »…

Cela s’est fait en quatre phases : la première (1840-1880) dominée par la technologie du télégraphe, la seconde (1880-1920) correspondant à l’émergence de la communication sans fil et aux pratiques de radio amateurs, la troisième caractérisée par la mutation du medium radiophonique et la quatrième (1960-2000) correspondant à la « colonisation télévisuelle des ménages » – jusqu’à l’actuelle trajectoire de surabondance numérique, de dictature de l’urgence et de gouvernementalité algorithmique… Ce stade ultime de l’économie de consommation et de destruction, fait « de la paupérisation potentielle d’anciens bénéficiaires du colonialisme, désormais soumis à une surexploitation sauvage à l’intérieur même de leurs pays riches »…

Les médias suscitent suspicion voire rejet… Aussi, leur critique est un exercice universitaire obligé pour le philosophe, enseignant à Paris-VIII, qui prône une « éducation aux media c’est-à-dire aux « moyens » par l’intermédiation desquels nous pouvons construire notre accès à certaines vérités »… Elle constituerait « le cœur de ce que nous devons apprendre les uns des autres, pour décloisonner nos curiosités et aiguiser nos capacités de recherche »…

Pour, en somme, mieux habiter notre médiarchie numérisée dont le « pouvoir le plus sournois » tient sans doute à la « projection de solutions abstraites (mathématisées) indifférentes à la taille des relations concrètes » – et rendre notre planète à nouveau hospitalière…

Le philosophe familier de l’économie de l’attention suggère comme « condition de survie collective » de « zombifier » à notre tour la médiarchie qui fait monter la température de notre bain civilisationnel c’est-à-dire de « continuer à la décoloniser » – en nous affranchissant de la colonisation culturelle, publicitaire et mentale qu’elle orchestre… Il s’agit de « prendre soin de nos media et de nos médiations comme de nos environnements » et de préserver nos possibilités créatives face à un système « écocidaire » dont la folie exponentielle « conduit à détruire les milieux »… Et, pourquoi pas, d’imaginer « des médias de masse dont la visée soit davantage de stimuler les esprits que de les occuper » – histoire de conjurer ou différer l’embrasement final ?

Yves Citton, Médiarchie, collection « la couleur des idées », Seuil, 410 p., 23 €

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Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Serions-nous tous « en migration vers des territoires à redécouvrir ou à réoccuper »? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre postmodernité et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L’avènement de la démocratie planétaire ou « la Fin de l’Histoire » ? Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de la métaphore exténuée du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique «  Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants. Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » – pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » – mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent… Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » – tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il  va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas. De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ?

Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »… Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »… Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ? Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains… Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ? Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

 

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €

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Alors que se précise le commencement de la fin de chimériques aventures comme celle d’une « monnaie commune », adossée à rien et greffée à des sociétés ayant des économies différentes, un chercheur d’avenirs nous convie à respiritualiser notre existence. Face à une « incertitude généralisée et durable », le polytechnicien Marc Halévy nous rappelle de « servir notre destin » dans un monde dont les aiguilles tournent dans un sens résolument contraire aux plus élémentaires de nos aspirations.

 

 

Un spécialiste de la complexité convie notre espèce prise dans la mutation numérique de son écosystème à faire sa « révolution spirituelle ». C’est-à-dire à « se consacrer exclusivement à l’essentiel » puisqu’en vérité, nous ne valons que par cet essentiel-là…

Il s’agit bien d’œuvrer ici et maintenant à se forger une vie en se reliant à Soi et non à ce « moi » illusoire qui est « un obstacle artificiel » à ce processus d’accomplissement cosmique. Celui qui nous fait passer de la potentialité à la réalité…

 

Accomplir tout l’accomplissable…

 

Mais comment s’affranchir de cette illusion d’un « je » permanent, du leurre de cet ego hypertrophié « pour que vive enfin la vie en soi » ? Cette vie placée « sous le signe de l’absolu, de l’éternel, de l’invariant, du transcendant » perpétuerait cette intention d’accomplissement à l’œuvre dans l’univers et réaliserait la seule morale qui vaille, ainsi formulée par le philosophe : « accomplis tout l’accomplissable, ici et maintenant, au service de la Vie afin que jaillisse ta joie de vivre »…

Après tout, nous ne sommes que la somme de tous nos actes, ni plus ni moins… Et nous ne sommes là pour accomplir notre vocation profonde, car « tout homme qui, consciemment, délibérément, constamment, accomplit sa vocation d’homme vit dans la joie permanente ».

Faire œuvre de joie passe par l’exercice d’un métier « artisanal » et libre nous permettant d’assumer notre autonomie – donc de ne pas dépendre d’un « statut » dans une quelconque machinerie sociale vouée à s’achever par un « plan social » ou un collapse. L’important est de demeurer dans l’axe de nos potentialités traduites en actes par la grâce de cette joie armée et bienveillante…

Car « l’homme devient ce qu’il fait » – plus précisément « ce qui se fait à travers lui » en se mettant « au service absolu et intégral de l’œuvre impersonnelle qui passe par lui ».

Ainsi, le jeu de la vie consiste à accorder ses potentialités intérieures avec les opportunités du dehors, à repousser toujours plus loin ses limites pour grandir en vivant « chaque instant avec virtuosité » : se dépasser pour s’atteindre ?

Ce programme de dépassement permettrait d’atteindre l’universel voire le cosmique et de rompre avec une conception comptable et étriquée de la vie.

Celle-ci devient alors une  affaire d’intuition et d’improvisation permanente, de coups de cœur et d’élans sans entrave, d’adaptations faisant le lit de belles surprises possibles… pour celui qui demeure bien conscient qu’il n’est que « la manière dont il magnifie la réalisation de ce qui se passe à travers lui et qui est universel »…

 

Le devenir du monde

 

Car « venir au monde, c’est naître comme devenir singulier et unique au sein et au service du devenir du monde »…

La joie dans l’accomplissement « de soi et de son monde » suppose « l’engagement total de soi, en liberté, en volonté et en responsabilité » en mettant au travail notre « capacité de reliance » car « toute personne est à la fois affirmation de soi et reliance au monde ».

La joie naît de l’action pour les autres, selon son talent, en bâtissant un palais intérieur assez accueillant pour les recevoir – et les aider à construire le leur…

L’image taoïste de la vague et de l’océan donne davantage une idée de l’infini contenu dans chaque vie que le spectacle de l’abyssale dilapidation de l’être en cours dans nos sociétés du tout-à-l’ego : « La vague n’existe réellement qu’en tant que manifestation de l’océan qui lui donne sa raison d’exister »…

Chacun d’entre nous vit, « à la fois, une vie intérieure précieuse et une vie communautaire utile » – autant le faire sur le mode d’un « perpétuel qui-vive, calme et souriant, bienveillant » en se laissant porter et féconder par cet infini qui donne voix à ce qui s’impatiente de s’accomplir par nous…

Le reste, c’est tout ce qui est écrit dans les livres qu’on oublie, aussitôt refermés – enfin, ceux qui divertissent, nous volent notre attention ou nous dérobent le réel…

Les livres du promoteur de la « révolution noétique » nous éveillent à ce qui nous fonde et à cet univers de possibilités qui s’écrit à travers nous – à la véritable richesse qui s’impatiente de se créer par nous…

Si les aiguilles du monde s’affolent vers le rien, il y a des paroles d’éveil pour nous rappeler de les régler dans le sens de l’intelligence de la vie ainsi que de notre vocation à la servir.

 

Marc Halévy, Une spiritualité pour notre siècle, Oxus, 176 p., 15 €

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