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Archive for mai 2020

T’as  le masque qui te tombe dans les yeux

Soudain le monde est si vieux !

Il te glisse entre les mains

Comme s’il n’y avait plus de demain…

 

(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’incertitude des temps…)

 

 

 

Kafka, la Machinerie et la Machination

 

Ecrire, cela changerait-il encore la vie? Marie José Mondzain propose de s’en remettre à la puissance fictionnelle d’une écriture qui nous ferait saisir une cohérence dans la machination en cours. Comme celle de Franz Kafka  (1883-1924) : le reclus de Prague a saisi en son temps la déshumanisation d’un monde sans charité ni espérance. La philosophe d’aujourd’hui nous convie à une lecture résolument politique de l’oeuvre émancipatrice de cet « éclaireur » d’autrefois et en appelle à une « métamorphose du regard » de nature à « ouvrir le champ de tous les possibles ».

 

Les formes produisent-elles encore du sens?  Finalement, écrire, ne serait-ce pas aussi tenter de rendre un ordre à un monde sans cesse désorienté par les jeux du réel et de la fiction?  Ne serait-ce pas chercher une cohérence dans un monde orienté par de piètres « narrations » qui ne laissent aucune place à l’espérance et à la grâce de vivre?

Il y a les écrivains qui écrivent pour rien – et à personne. Et puis il y a les livres qui ne nous sont pas adressés mais qui n’en disent pas moins quelque chose de notre réalité – ils peuvent même nous brûler les yeux… Comme les récits de Kafka (L’Amérique, La Colonie pénitentiaire) :  pourraient-ils élargir notre conscience tant personnelle que collective après avoir ouvert une avenue dans leur temps? L’adjectif « kafkaïen », entré dans le langage courant, désigne ces machineries administratives qui tournent à vide jusqu’à l’absurde et broient l’humain… pour rien !

Pour Marie José Mondzain, Kafka ne doit pas être tenu pour l’auteur d’une dystopie de plus mais celui qui, par l’acte d’écrire, « ouvre une brèche vivante dans le paysage du désastre et de la cruauté ».

La philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la « genèse iconocratique du capitalisme », avance sa définition de ce qui fait la force inaltérable d’une écriture :  « Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel vers une « zone » d’indétermination ».

Dans cette « zone »-là, à inventer chaque jour, se déploie « le champ imaginaire de tous les possibles »  et « se tissent les liens où la possibilité de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat »… Etait-ce là l’intention constituée de Kafka dans l’exploration de notre réalité existentielle qu’il pressentait déjà avant la Grande Guerre ?

Ainsi, La Colonie pénitentiaire (nouvelle écrite en octobre 1914 mais publiée en 1919) indique « la possibilité d’un saut, d’un arrachement à la fois lucide et fragile à l’engloutissement ». Et « la hauteur de ce saut produit un regard » posé comme sur la face cachée de notre réalité : « Ce saut appartient au corps qui défie la gravité et échappe un instant à la chute. C’est ici l’art du danseur et celui du joueur. C’est peut-être là l’essence de tout art que de n’être que l’art du saut. L’écriture de Kafka appartient à cette danse, à ce saut qui permet cet écart, cette possiblité d’être étranger au coeur de l’espace où l’on va constituer sa possiblité d’agir, d’être l’agent de son propre mouvement. »

Kafka, rivé quotidiennement à son bureau d’une compagnie d’assurances le jour et à sa table d’écriture la nuit, se contentait-il de se réfugier dans son imaginaire ou aspirait-il à exercer, par la force visionnaire de son écriture,  une véritable « domination » en vue d’une transformation de la vie collective ? Sa lectrice passionnée propose une lecture politique de ses fables pour briser la force hypnotique du cauchemar qui s’instille dans nos esprits et s’installe dans nos vies avec notre consentement – ou notre résignation…

 

La « décolonisation de l’imaginaire »

 

Marie José Mondzain en appelle à la « décolonisation de l’imaginaire » par des gestes qui « peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ».

Le concept de « colonialisme » excède son ancrage historique et territorial sous la férule de « l’impérialisme capitaliste » et dans la centrifugeuse de l’économie globalisée :  « la grande machine capitaliste mondialisée poursuit sa colonisation planétaire pour faire fonctionner l’appareil rationalisé de ses profits » au nom d’un « libéralisme qui ne cesse de broyer toutes les libertés et les dignités ».

Alors, Kafka, une lecture plus que jamais d’actualité en un siècle de dépossession des hommes au travail et de capitulisme ? « Le XXIe siècle est un âge amoureux des murs et qui se veut sans frontières, un âge où l’empire des servitudes et des haines excède amplement les territoires coloniaux quand au même moment ces territoires désormais indépendants perpétuent les moeurs et les usages de ceux qui les avaient soumis. On peut parler d’une mondialisation des opérations colonialistes ».

Mondzain pointe cette « extension de la négritude, excédant les territoires coloniaux » : c’est bien l’humanité toute entière qui est « en excès pour le capitalisme lui-même » et qui se retrouve expulsée de ses territoires de vie…

Cette colonisation-là, encore bien trop impensée, « opère par des gestes d’invasion et d’enfermement » : « Plus un pouvoir s’étend, plus il réduit la place de tout ce qui préexiste à son extension, jusqu’à l’anéantir.L’invasion rélle a besoin d’une expulsion symbolique qui impose un imaginaire clôturé. L’excès du possible est frappé d’impossibilité au plus profond des affects par la voie des conversions imposées »…

La machinerie de ce système-là « ne donne aucun dehors » pour la simple raison qu’il n’existe « aucune machine qui exercerait une bonne domination » : « toutes les machines de domination transforment les hommes en machin, en machiniste, en machine et finalement en cadavre » – comme la machine à torture de La Colonie pénitentiaire qui tue son officier serveur… L’homme n’a plus d’autre utilité assignée et révocable qu’au service de la machine – jusqu’à consommation décrétée de son inutilité, précisément à cause de sa confiance aveugle dans la justification et la bonne marche de cette machinerie-là…

L’axiome est bien connu des manipulateurs de symboles – et remarquablement mis en pratique  sur une dynamique destructrice de mise au rebut d’une part sans cesse croissante de l’humanité : « Faire voir, c’est faire croire et faire croire, c’est faire obéir »…

Jusqu’alors, le dispositif globalisé des asservissements s’avère d’une diabolique simplicité : « Pour assurer les profits il fallait conquérir les âmes, négocier de façon rusée l’économie des échanges c’est-à-dire confisquer l’imaginaire collectif en usant d’instruments propres à capturer le désir lui-même. Pour confisquer les biens il a fallu confisquer les âmes et pour cela confisquer la parole en s’adressant directement aux affects ».

Qu’en penseraient les fourmis ouvrières, « influenceuses » et autres tâcherons du clic tenus de  vendre pour trois fois rien leur « travail externalisé » ultime à ce capitalisme high tech de « plateformes » ? Ainsi se posent les termes de leur aliénation : « La machine veut bien aujourd’hui nous faire croire à ce nouvel homme-flux, numérique, synthétique, artificiel, devenu matière électronique et serviteur de sa machine qui donne l’illusion de la disparition bien réelle d’une humanité en chair et en os grâce à sa totale transformation en prothèse »…

Si le « capitalisme des plateformes occulte délibérement l’élément humain dont il ne peut se passer », c’est que « nous sommes tous concernés et atteints sans exception par ce devenir de Nègre de fond» évoqué par Kafka.

Aussi, la philosophe invite à faire de notre puissance fictionnelle « la faculté politique par excellence » : « Imaginer c’est fragiliser le réel, se réapproprier sa plasticité et faire entrer dans les mots, les images et les gestes la catégorie du possible et la force des indéterminations ».

Pour Mondzain, « la résistance au pire désigne le refus de ce qui nous consomme et nous consume au présent, là même où se déploient toutes les stratégies meurtrières, celles qui prétendent nous faire vivre en nous réduisant à survivre ». Au commerce des choses, elle oppose le « commerce des regards et des signes »…

Ainsi, par une attention avivée aux êtres comme aux choses, « la puissance poétique » serait « seule capable de rendre audibles les notes à la fois tendres, intempestives et s’il le faut dissonantes qui témoignent de la présence de tous les possibles au coeur du réel ».

Face à la machinerie en branle de sa « digitalisation » décrétée et à la machination de sa mise au rebut, il est certes bon de rappeler que « l’humanité dans sa dignité et sa liberté ne peut être qu’une coproduction de l’imaginaire collectif ». Pour peu que notre espèce manifeste encore une capacité à se reconnecter à son être même et à cet imaginaire collectif qu’elle s’est laissé coloniser voire confisquer…

C’est bel et bien en terme de création que la philosophe incite à  « envisager une transformation révolutionnaire de la vie collective » tout comme Kafka voyait dans la littérature une planche de salut dans un océan de douleur – un moyen de retournement plutôt qu’une compensation symbolique :

« Le logos c’est la littérature c’est-à-dire  le saut scriptuaire qui mène des ténèbres à la lumière, de la cruauté au rire par la voie créatrice de la langue et du jeu. Kafka aime ce jeu qui est sa vie et se sent heureux quand le jeu se fait lumière et regard éclairé sur un réel qui ne lui résiste plus dès lors qu’il opère un saut fictionnel »…

Ainsi, après avoir « bien nommé » le mal et démonté sa mécanique infernale, l’écriture fictionnelle construit la possibilité de cette zone où « les opérations imageantes décolonisent l’imaginaire, où l’on cesse d’occuper sa propre place et de coïncider avec soi-même ».

Faut-il en arriver à « être étranger à soi-même »  pour emprunter « la voie qui conduit à tout autre »  et opérer ce « mouvement de conversion qui offre la possibilité de penser et d’agir » ? En somme, tout n’est pas que littérature : écrire, c’est vivre aussi ou tenter de « changer la  vie » envers et contre tout voire d’assurer son salut en jouant avec la part d’ombre de l’existence – celle d’un asservissement et d’une dépossession sans fin que l' »on » prétend infliger à l’espèce présumée humaine…

 

(Première version parue dans Les Affiches d’Alsace-Lorraine)

 

Marie José Mondzain, K. Comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, La Découverte, 248 p., 14 €

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(Journal à parution très aléatoire, compte tenu de l’impermanence des choses… )

 

 

 

 

 

 

 

 

Le visage démasqué d’un futur sans avenir?

L’important n’est pas de prédire mais de guérir…

Que le Malin existe ou non

Pourquoi lui laisser le dernier mot?

Dès que tu libères ton chant

Il a fait son temps…

 

Le Diable existe-t-il ? Une jeune femme bien de son temps de basses eaux l’a rencontré et noué avec lui une relation – forcément infernale et sans issue… Sauf pour une captive du genre évasive… 

 

« Le diable pose sa queue partout » déplorait ETA Hoffmann en son temps. Et il gît dans les détails, comme chacun sait… Alors, voilà une histoire bien d’aujourd’hui. Dans un monde « postmoderne » en pleine dislocation, entre attentats, émeutes, canicules et pluies diluviennes, une jeune chercheuse en anthropologie « écartée de la voie académique « rencontre… le Malin lui-même… Vraiment?

Pourtant, constate-t-elle, « il ne manquait pas d’âmes bien plus noires que la mienne à séduire »… Mais en vérité, ne composons-nous pas, par notre veule passivité face au malheur du monde, « le gros de ses troupes » ? D’évidence, il a l’embarras du choix – et toute l’étendue du champ des possibles pour se distraire de sa nuisible éternité…

Il lui suffit de rester à l’écoute de nos bassesses ordinaires – et d’y répondre : « Le Diable connaît le secret des coeurs ; éternel prétendant à l’empire du monde, il le hante sans relâche et entend ceux qui sont prêts à l’accueillir »…

Donc, notre jeune « chercheuse » au Musée des Civilisations (section Afrique) est une de ces âmes perdues, archiprête à cette rencontre-là, qui se fait le plus le plus simplement du monde, lors d’une soirée chez un ami : « j’étais hypnotisée par ma propre destruction »…

Le Diable a juste la tête de son voisin de palier et il lui donne une telle impression de proximité – « il  y a en lui quelque chose d’insinuant, de dérangeant, qui suscite à la fois attirance et répulsion »…

Mais… à quoi ça ressemble, le Prince de ce monde ? Il présente un « physique anguleux et un visage brutal », avec des « cheveux aile de corbeau mêlés de quelques fils blancs et une bouche d’une sensualité presque obscène pour un homme »… Une vraie « gueule d’amour », quoi…

Il se dit « consultant » – un mot-clé en vogue dans un monde d’abyssale vacuité dont le premier mal est de tout vouloir tout de suite, d’un clic et pour rien –  l’abondance gratuite, « l’argent magique » et tout ce qui va avec … Justement, « on aurait dit que tout ici-bas lui appartenait »…

Dont notre narratrice. Pourtant, elle avait tout pour être heureuse :  Paul, un mari presque « idéal » dont l’attachement se nourrit de leurs aventures sans conséquence  et une fille, Violette, promise encore à un bel avenir dans la matrice de fraude généralisée prétendant « faire société». Mais la machine à hologrammes aux images joliment irisées commence à se gripper… Pendant que l’anti-héroïne file ce maléfique « amour » ( ?), le mâl(e)heur du monde n’en finit pas de s’approfondir entre humains déracinés et dénaturés, jetés hors de nos écrans plats pour s’échouer sur nos trottoirs et frapper à nos portes : « Fuyant leurs pays dévastés, les populations sinistrées se mirent à déferler chez nous (…) Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous les détraqués, les malades et les délinquants sortaient de l’ombre et passaient à l’acte, dans des bouffées d’agressivité délirante. Il fallut s’habituer à l’idée que le danger était partout, la vie fragile et la mort omniprésente. »

Comme disait un humoriste du siècle passé, « dans le fond c’est pas plus mal que si c’était pire »… La société s’enfonce dans le chaos et tout  échappe à notre narratrice dans sa lente descente aux enfers – dont sa fille Violette… Elle tente de se déprendre, risque la déliaison – en vain : « J’ai beau ne plus aller chez lui, cela ne change rien. Alors je comprends qu’il a gagné. Sa victoire, c’est d’avoir pénétré mon âme. Maintenant, il habite en moi. Ses pensées pensent à travers moi. Je vois le monde par ses yeux. »

Qui avait-elle rencontré réellement ? Un homme de proie élémentaire, un prédateur sexuel ou un pervers narcissique de plus, un de ces sociopathes manipulateurs qui sont légion en ces temps de basses eaux et de tout-à-l’ego ?  Ou alors… celui dont la suprême habilité jusqu’à ce jour aurait été de faire croire qu’il n’existait pas ?

L’intrusion de celui que personne ne voit jamais venir mais qui se cache de moins en moins n’est pas sans conséquence sur ce qui reste de vie à notre anti-héroïne : la voilà incorporée à son corps défendant  ( ?) dans « l’immense armée de ses esclaves » – plus « besoin de collier ni de laisse » pour perpétuer ses basses oeuvres… Ainsi notre pauvre monde va-t-il à tombeau ouvert, de l’un à l’autre d’entre nous, à sa perte annoncée.

Cette fable « postmoderne »  scelle une évidence constatée à loisir par l’auteure, Emmanuelle Pol, dans l’effondrement de sa ville de Bruxelles meurtrie par les attentats et abandonnée à ses fossoyeurs. Là, dans nos mégapoles ultraconnectées, se consomment, avec l’exode massif des âmes et consciences vers le « virtuel », notre dénaturation et notre malédiction. Là se consume, à force de compromissions avec le pire, la fin de notre avenir… Mais tout est-il vraiment joué de nos lendemains sans avenir? Le passage des ombres peut-il effacer la lumière neuve du jour qui se lève pour tout ce qui vit et enrayer la ronde des saisons sur Terre?

 

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

 

Emmanuelle Pol, Le Prince de ce monde, Finitude, 192 p., 17 €

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