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Archive for janvier 2020

Si l’homme n’est pas « fondamentalement technologique mais politique », les technologies du numérique le façonnent en « homme sans qualités » par divers procédés de brouillage du « rapport à soi, aux autres et à son propre environnement »… Alors que le « solutionnisme technologique » prétend se substituer au contact avec les autres et résoudre des questions sociales majeures en multipliant les « plateformes en ligne », comment échapper aux dérives de cette emprise totalisante et au « mal-être algorithmique » ?

 

Comment avons-nous pu en arriver ? Nous serions-nous fait dérober notre réalité la plus fondamentale en nous laissant imposer une « numérisation » à marche forcée?

L’informatisation, forme actuelle de l’industrialisation, nous a fait entrer dans un nouveau machinisme, celui des « machines numériques en réseau » et nous a imposé cet « objet technique total » qui fonde notre système technique actuel : l’ordinateur.

Mais, d’un système technique à l’autre,  que nous apportent réellement cette nouvelle délégation machinique et les présumées « avancées du numérique » en termes de réel « progrès humain » ?

Elles  n’auraient sans doute d’intérêt que si elles convergeaient avec les aspirations d’humanité les plus fondamentales. Mais si l’histoire technique de l’Occident est celle de la machination, celle-ci n’a pas précisément été prévue pour combler ces aspirations-là…

Diana Filipova nous rappelle que cette histoire, suivie d’une  automatisation des existences et d’une délégation de l’exercice du pouvoir de la sphère publique aux sphères technique et économique, se solde par l’instauration d’un d’un « technopouvoir totalisant » séparant l’homme de son milieu naturel et étendant ses métastases à tout le vivant…

Le développement des « technologies de l’informatique » a permis le « grand bond en arrière » d’une politique de préservation des intérêts dominants présentée comme une « vaste entreprise de modernisation ». Celle-ci pratique l’évitement de toute contestation sur le terrain de la délibération en les dépolitisant et fait échapper l’exercice du pouvoir à tout contrôle en orientant les « potentiels élans subversifs des masses vers des formes plus compatibles avec son projet de gouvernement par la concurrence »…

Dans son essai dense et riche en références, elle démontre que si « éthique » et « numérique » (du latin numerus, « relatif au nombre ») forment une rime bien riche, ces deux mondes sont incompatibles, compte tenu de la propension du technopouvoir à imprimer dans la société des « lois » qui n’en sont pas mais qui dressent les individus les uns contre les autres… La vieille logique de guerre, perpétuée par d’autres moyens ?

Le « numérique » aurait-il d’ores et déjà gobé « l’éthique » derrière nos écrans lisses, si « muets sur l’impact environnemental des serveurs » – jusqu’à faire oublier que ces technologies ont été mises au service de la guerre ?

Il n’est plus permis de l’ignorer : notre système technique et industriel extractif dévaste notre environnement et nos corps.  Pour Diana Filipova, tout cela était pourtant parfaitement connu et perçu par ceux qui furent contemporains des premières révolutions industrielles : « C’est que les techniques fournissaient déjà des formes d’exercice du pouvoir et d’organisation sociale qui s’avéraient fort utiles dans des sociétés libérales en développement galopant, des sociétés en quête de modes de gouvernement qui ne réduisaient pas au bâton. Les techniques organisées en système rendaient ainsi disponibles des technologies de gouvernement que d’autres sources de gouvernement de pouvoir – économique, politique, social avaient dès lors le loisir de s’accaparer au nom de leurs intérêts propres. »

Le choix de la machine à vapeur, l’objet technique total du premier système technique industriel, et sa généralisation comme « modèle phare de la mise en mouvement du monde » s’est fait contre toutes les autres possibilités – sans la moindre « délibération rationnelle », alors que le système hydraulique fonctionnait bien mieux…

Ainsi, les sociétés du XIXe siècle se peuplent de machines et de mines », deviennent des « cages de fer » – et l’environnement est réduit à un réservoir de ressources où puiser et gaspiller à volonté. Les contemporains des premières machines ont vu « les conditions de l’existence quotidienne » dégradées et la « violence de cette action sur les êtres, la société et le monde est alors éprouvée de façon aïgue »…

L’on ne devrait guère s’étonner que, dans nos sociétés actuelles qui « fétichisent l’innovation » (Jean-Baptise Fressoz),  les technologies du numérique constituent une « puissance qui aliène plutôt qu’elle ne libère, sépare plutôt qu’elle ne rassemble, manipule plutôt qu’elle n’accroît notre pouvoir d’agir » – ni qu’elles soient politiques en ce qu’elles « échappent constamment à la volonté démocratique »…

Chef d’entreprise, responsable éditoriale de l’agence de stratégie Stroïka, après deux ans passés à Bercy et deux autres à Microsoft, Diana Filipova situe son essai, sous-titré « dépolitiser pour mieux régner », au « croisement entre l’analyse du développement des technologies et la montée en puissance du néolibéralisme comme mode de gouvernement et idéologie dominante ».

Forgeant le terme de « technopouvoir » en référence au « biopouvoir » de Michel Foucault (1926-1984) et de préférence à « technoscience » elle montre comment « la technique », fallacieusement présentée comme « neutre », a pris le pouvoir dans nos sociétés au moyen d’ « objets de pouvoir » qui s’imposent à tous – et nous activent…

 

Ecce Homo oeconomicus

 

« Au fondement des sociétés libérales se trouve un mouvement parfaitement illibéral : la réalisation dans le monde concret d’un idéal anthropologique crée de toutes pièces » – faute d’accepter l’homme tel qu’il est, dans son imprévisibilité : c’est l’homo oeconomicus, mû par son seul intérêt personnel et l’appât du gain – c’est le « sujet à gouverner idéal », si prévisible, car « gouverner, c’est prévoir »…

Ce type anthropologique est un « projet politique concomittant à l’expansion des sociétés libérales et du régime qu’elles ont choisi comme moteur de leur développement : le capitalisme »…

C’est le début du « capitalisme de surveillance dans son projet d’anticipation et de programmation de nos comportements et passions »…

Au fil du XIXe siècle, toute une story-telling protechnicienne accompagne son avènement – Jacques Ellul (1912-1994) constate que « le sacré est transféré à la technique »… Avec le mode d’organisation qui va avec – celui du gouvernement des hommes les incitant à « maximiser leur production de valeur tout en minimisant le coût direct et indirect de leur contrôle ».

C’est dans l’entre-deux-guerres que « prend forme la mise au service les unes des autres des sphères politique, économique et technologique ». Ainsi, «les techniques font désormais système, et ce système produit des technologies de pouvoir qui viennent nourrir le répertoire d’action  des champs politique et économique ». Le système techno-économique n’est plus subordonné à des fins politiques « forgées au sein même de la société » mais il s’autonomise et « impose ses propres fins » : croissance économique, efficacité, emploi.

Depuis, le seul horizon de l’humanité se réduit à un « calcul d’optimisation permanent » et à la « calculabilité » de la moindre singularité.

 

Extension du domaine du calcul

 

Soumis au « double gouvernement de l’économie et de la technique », l’homme est réduit à un « pur calcul de moyens en vue de fins : sa raison est limitée à sa seule portion instrumentale »…

Aujourd’hui, s’il lui est encore loisible de se passer de télévision, il ne lui est en revanche plus possible de vivre sans recours au « numérique » invasif qui a « investi toutes les sphères de nos vies, des services publics aux espaces les plus intimes ».

Ce système technique industriel anécologique a été imposé par une « rhétorique de la nécessité » – c’est le tristement célèbre TINA (« there is no alternative ») de feu Thatcher. Et son écosystème s’inscrit dans un « système total dont il est difficile de changer un pan sans mettre en branle le tout »…

La « révolution numérique » ira-t-elle jusqu’à « numériser » notre pensée sur le modèle de la mécanisation qui a caractérisé les deux premières révolutions industrielles ? L’actuelle « reconfiguration anthropologique » du vieil homo oeconomicus en « homme sans qualités » comme nouveau « sujet à gouverner » ne remet pas en cause le « calcul d’optimisation permanent » largement intégré dans les logiques computationnelles des technologies du numérique. Mais la « fiction de son absolue liberté » est préservée, quand bien même il n’aurait plus d’autre consistance que celle de ses données et d’une carcasse abandonnée, livrées à une surveillance généralisée via les « algorithmes de prédicition » et de moins en moins contrôlable…

A cet égard, les « avancées de l’intelligence artificielle » en disent long : « En comparant sans cesse l’IA avec notre intelligence, il s’agit moins d’envisager l’avènement prochaine d’une machine dotée d’une conscience que de labourer le terrain pour une dégradation progressive de l’intelligence humaine au rang d’une intelligence mécanique »…

 

Dévastation à tous les étages

 

S’agissant de la prétendue « dématérialisation » imposée à marche forcée, Diana Filipova rappelle qu’il n’y a rien de plus matériel et énergivore que le prétendu « immatériel » de la connectivité universelle – celle-ci organise l’invisibilité de ce qu’elle fait en vrai :

« L’infrastructure derrière les technologies de l’information n’a rien d’immatériel : elle s’inscrit dans un système technique, économique et industriel qui se constitue au tournant du XIXe siècle dans les mines de charbon et d’acier, au moment même où la machine à vapeur détrône, pour des raisons pas forcement rationnelles, les circuits hydrauliques. Sans ce système industriel enchevêtré au développement du capitalisme et l’extraction des ressources, l’informatique moderne n’existerait pas, pas plus que la finance, les routes, les voitures, les trotinettes électriques et les buildings de la Défense. »

Depuis le soulèvement des « luddites » (1811-1812) contre les métiers à tisser, la techno-critique, associée à une contestation de l’ordre dominant et confrontée à une « totalisation toxique », se retrouve bien désarmée face à cette invisibilisation organisée de la dévastation tant écologique que sociale et cet « enfouissement des causes et des effets dans la coque opaque d’un système-objet » – le smartphone…

Ce système total dérobe « à la connaissance de tous les intentions, structures et règles du jeu » inhérents à son fonctionnement. Le tout couplé à la « production d’idéologies qui consolident l’illusion de la nécessité » et à une offensive portée contre le langage, « notre dernier foyer de résistance » ainsi dévoyé de ses fonctions fondamentales – « dire le monde, dire la vérité ».

Ainsi, face à la montée des préoccupations écologiques, la notion de « transition énergétique » a été forgée pour les désamorcer : « Depuis que l’écologie est entrée dans l’agenda politique, l’extraction s’est plutôt accélérée : la consommation de matière depuis 1990 représente un tiers de tout ce qui a été extrait depuis 1900. Le secret de la « transition écologique », c’est qu’elle n’existe pas… »

Si « l’âge de l’utopie numérique semble bien à son crépuscule », il n’en faut pas moins continuer à extraire des ressources pour forger les chaînes de nos addictions dans une surenchère d’ « innovations » sans fin et un « état du monde qui érode les moyens de contrôle démocratique les plus élémentaires »…

Y aurait-il « renoncement à la capacité des hommes à exercer ensemble une puissance collective contraire à ces phénomènes » ? Comme le foie d’un malade atteint de fibrose est enserré dans une cage fibreuse, le corps social est piégé dans cette « cage de fer » machinique et étouffe… Pour Diana Filipova, la délivrance passe par la constitution d’une « véritable communauté technocritique » au niveau local, par des dissidences au sein de l’appareil technonumérique et le rétablissement d’un  « état de friction et de conflictualité » que nos sociétés technolibérales s’emploient à évacuer. L’infernale machine à sous, à surveiller et à punir peut-elle être grippée par un nouvel imaginaire ?

Pour la cofondatrice de la plateforme Ouishare et du mouvement Place Publique, c’est « un droit auquel nous ne devons jamais renoncer » – celui d’imaginer d’autres « modèles sociaux » plus désirables… Cet imaginaire se cultive en réinvestissant la « responsabilité de vivre » dans les insterstices voire en suscitant des bifurcations jusqu’au « coeur de la confrontation », en espérant que ses effets libérateurs et le retournement se produiront avant « l’extraction de valeur » ultime par la destruction de toutes les ressources terrestres disponibles…

Diana Filipova, Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Les Liens qui libèrent, 288 p., 21€

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Henri de Toulouse-Lautrec fait son retour à l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais (du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020) et de la parution de livres-hommages, dont celui d’Alain Vircondelet aux éditions du Signe.

 

La courbe de l’art 1900 se confondait, dit-on, avec une chute de reins. Celle notamment des « petites femmes » familières à Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec (1864-1901), le rejeton noceur d’une des plus vieilles familles de la noblesse française.

Toulouse-Lautrec a vingt ans quand s’ouvre son époque, avec la publication de A Rebours, le maître livre de Joris Karl Huysmans (1848-1907) qui, en 1884, « disrupte » l’esthétique naturaliste. Du Moulin Rouge où se produit Louise Weber dite La Goulue (1866-1929) au Mirliton de son ami Aristide Bruant (1851-1925), Henri boîte et titube d’un cabaret à l’autre – avant de se refugier, au petit matin, dans l’une des innombrables maisons closes de la capitale, avec une préférence pour la « Maison de la rue des Moulins »…

 

« Je suis un fin de race »…

 

S’il porte un nom prestigieux, la nature l’a doté d’une silhouette contrefaite de « nabot hirsute » – il fait à peine 1,52 m au dessus du niveau de la mer, avec ses jambes trop courtes pour un torse bombé… Toute sa (brève) vie, il est le « Petit Bijou » de sa mère, Adèle Tapié de Céleyran. A 22 ans, il s’évade de son Sud-Ouest natal vers Paris et la Butte Montmartre. Le héraut national, Victor Hugo (1802-1885), a rendu l’âme l’année d’avant, Gustave Eiffel (1832-1923) construit sa tour de fer et Henri s’installe dans une maison mitoyenne de l’atelier d’Edgar Degas (1834-1917). Il puise son inspiration dans le foisonnement de la vie noctambule, si étincelante, de la ville-lumière – elle est pour lui, constate Alain Vircondelet, un « véritable laboratoire expérimental qui lui permet, tout en se sentant en confiance auprès d’amis et d’êtres eux-mêmes fragilisés par leurs statuts, leurs disgrâces, leurs milieux, d’aller au plus près de la nature humaine suivant en cela les leçons de Balzac et Zola ».

La belle Suzanne Valadon (1865-1938), à peine plus grande que lui (1,54m), est son modèle et sa maîtresse. Mais un Toulouse-Lautrec peut-il épouser une roturière et « bâtarde » ? Il se gorge d’absinthe coupée de cognac, mène grand train et réalise l’affiche du Moulin Rouge, ce qui lui assure quelque notoriété. Ses toiles déconcertent – il a tendance à forcer le trait vers la caricature et ses fêtes n’ont pas les couleurs de l’insouciance… Tandis que les Impressionnistes se heurtent aux figuratifs les plus irréductibles, Gustave Moreau (1826-1898) et Auguste Renoir (1841-1919) représentent la femme tentatrice d’une civilisation-femme. Henri de Toulouse-Lautrec la livre tel qu’il l’observe en son abandon, jusqu’aux bourrelets en amortisseurs de désolation…

Terrassé par une ultime crise de delirium tremens et miné par la tuberculose, il rend l’âme, dans sa 37e année, au château familial de Malromé le 15 juillet 1901 : « C’est bougrement dur de mourir » aurait-il balbutié.

Une grande signature de la biographie et de l’histoire de l’art, Alain Vircondelet, fait revivre la figure non seulement du visionnaire Toulouse-Lautrec mais aussi l’esprit de son temps – celui du Paris bohème qu’il  arpentait, cartographié en 22 lieux-culte, du Cirque Medrano ou du Divan Japonais au Rat Mort…

Par sa proximité avec les acteurs obscurs de la nuit parisienne en sa Belle Epoque, Toulouse-Lautrec a touché, constate Alain Vircondelet, à une « vérité humaine rarement atteinte en peinture ». La vérité d’une capitale du monde « Fin de siècle », dont un aristocrate « fin de race » a saisi le bouillonnement au moment même où tout finissait, où tout se mélangeait – et où tout commençait à naître dans une société verrouillée…

 

Paru dans les Affiches-Moniteur

 

Alain Vircondelet, Dans les pas de Toulouse-Lautrec, éditions du Signe, 199 p., 25 €

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Un séminaire interdisciplinaire, « Ethique et droits de l’homme », initia à l’Université de Strasbourg ( durant les deux années académiques 2016-2017 et 2017-2018), bien avant l’occupation des ronds-points, une réflexion sur les formes contemporaines de citoyenneté et les modalités de notre « être ensemble ». L’ouvrage issu de ce séminaire tire aussi d’utiles leçons du mouvement des « gilets jaunes »…

 

Depuis une décennie, la colère des peuples manifeste dans le monde une force de mobilisation inédite qui ne désarme plus. Né d’un sentiment d’appauvrissement et de dépossession dans un contexte d’accroissement des richesses et des inégalités, ce mouvement de mécontentement manifeste aussi une évidence : aussi imparfaite (ou perfectible…) soit-elle, la nature humaine souffrirait-elle davantage de « cautionner un système radicalement inégalitaire et injuste » ?

« L’in-dignation s’exprime devant l’in-dignité d’une condition imposée par un pouvoir abusif et esquisse un chemin pour recouvrer la dignité bafouée » souligne Frédéric Rognon. Le philosophe (Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg) rappelle l’engagement de Jacques Ellul (1912-1994) notamment dans « l’organisation de résistances locales contre les projets de développement » (de « bétonnage » pour lui…) décidés « en haut lieu ». On doit à ce précurseur de l’écologie politique la paternité de formules qui ont fait leur chemin depuis deux générations : « On ne peut poursuivre un développement infini à l’intérieur d’un monde fini » ou « Penser globalement, agir localement »…

Juriste, philosophe et sociologue, Ellul enseigna à l’Institut des sciences politiques de Bordeaux. Il prônait une « éthique de non-puissance » et pratiquait un « engagement dégagé ». S’agissant de l’abstraction fondamentale, l’argent, il le voyait comme une « puissance spirituelle » à désarmer en le retournant contre lui-même et  en faisant entrer la gratuité dans le monde de la finance : « L’argent est fait pour quatre usages : acheter, vendre, épargner, investir. Mais il y a un cinquième usage possible pour lequel l’argent n’est absolument pas fait : pour être donné. Le don est donc le levier qui permet de désamorcer la puissance de l’argent. »

Au lendemain des « événements » de Mai-68, il publiait Autopsie de la révolution pour rappeler : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, est l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique »…

Frédéric Rognon fait revivre aussi la figure méconnue du théologien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), l’initiateur de la notion de « courage civique ». Dès le 1er février 1933, ce jeune pasteur mit en garde ses auditeurs lors d’une émission religieuse à la radio  contre le glissement du Führer (le « conducteur ») au Verführer (« le séducteur »). Ce jeu de mots fut son premier acte de résistance au IIIe Reich et il scella son sort.

Le philosophe Michael Foessel (Ecole polytechnique) en convient volontiers : « Un citoyen qui ne se scandaliserait de rien renoncerait à une dimension centrale de la citoyenneté : demeurer sensible à ce que l’on voit. Sans irrascibilité, il n’y aurait jamais de révolte. L’intolérable demeurerait dans les choses, mais il aurait disparu des âmes. »

Pourquoi s’accoutumer à l’insoutenable ? Si la résignation ne sauve de rien, la colère ressentie face à l’iniquité ferait-elle fonction de canari dans la mine ?  « Alors que l’apathie place tous les événements sous le signe de la nécessité, la colère repère un désordre sous l’ordre apparent des choses »

Alors, les simulacres ne tiennent plus : « Dans la colère, l’ordre établi perd l’évidence que lui confèrent nos habitudes de se soumettre à lui : d’être subitement intolérable, il devient contingent. »

Pour le conseiller à la direction de la revue Esprit, la colère rappelle que « le rapport que nous entretenons avec les normes est essentiellement conflictuel ». Elle accompagne « l’indétermination démocratique »…

Justement, l’économiste Alain Degrémont (Institut du Travail, Université de Strasbourg) avertit que le « rapport au travail a été bouleversé sous l’influence hégémonique du marché, et la remise en cause du « compromis social » qui a suivi la Seconde Guerre mondiale n’est pas qu’une simple péripétie de l’histoire économique : elle pourrait bien déstabiliser un des fondements d’une société démocratique ».

Lytta Basset (professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel) rappelle la « part de feu, symbole de cette saninte colère ou colère de vie » qui ne devrait laisser personne indifférent. Serait-elle la manifestation d’une foi en l’humanité de celui à qui elle est adressée et en sa « capacité de cheminer » ?

Que demande le peuple ? Des pains, des jeux et un « grand récit » mobilisateur ? Ou alors simplement s’épanouir dans un « système institutionnel équitable de coopération entre des citoyens libres et égaux » ? Analysant La désobéissance civile chez Rawls, la philosophe et juriste Musa Nabirire (GRESOPP, Université de Strasbourg) rappelle que « la liberté individuelle reste le marqueur des démocraties libérales » –  l’apport de John Rawls (1921-2002) a été de « juridiciser le droit à la désobéissance civile comme droit fondamental » et de « l’inscrire dans l’agenda des réformes à mener pour faire évoluer les systèmes de droit des démocraties libérales afin d’aiguiser davantage leur sens de la justice ».

Une somme de réflexions stimulantes pour nourrir un imaginaire égalitaire en quête de « récit alternatif » – et une matière en fusion pour peut-être faire surgir un autre « réel » parmi « les possibles qui n’ont pu advenir » (Walter Benjamin), au coeur nucléaire de cette inadaptation structurelle de l’humain à l’insoutenable en cours…

 

paru dans Hebdoscope

 

Frédéric Rognon (sous la direction de), Colère, indignation, engagement – Formes contemporaines de citoyenneté, Presses universitaires de Strasbourg, 286 p., 24 €

 

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L’homme est-il un être de nature qui oublie sa réalité fondamentale pour se rêver une âme immortelle ? Ou un être dénaturé rêvant d’un monde « surnaturel » ? Un neurobiologiste entend libérer l’humanité du « mirage de l’immatérialité » et invite à faire l’économie de l’hypothèse de l’âme volatile pour comprendre le fait humain.

 

 

C ’est une évidence de plus en plus hurlante :  l’animal vertical se prenant pour Dieu (ou le diable…) se heurte à une nouvelle frontière écologique et sa façon d’habiter sa demeure terrestre est devenue nuisible à ses propres intérêts – ceux que l’on croyait pourtant si bien compris avec les services qui vont avec…

Le médecin, biologiste et chercheur Pier Vincenzo Piazza ajoute sa voix au concert des éco-alarmistes pour s’inquiéter du sort du présumé humain fasciné par l’abîme : « Pour qu’un parasite se porte bien, il ne doit pas consommer la totalité de son hôte. S’il est trop vorace, il risque de se retrouver dans une situation où il n’y a plus d’hôte et sa survie est en danger. C’est le cas de l’homme qui est en train de consommer toute la biosphère. »

Constatant l’impasse dans laquelle s’est engouffrée l’espèce, avec des ressources terrestres insuffisantes pour un nombre d’humains croissant de façon exponentielle et accélérant vers leur numérisation forcée, Piazza interroge : « Qui sont ces êtres qui pratiquent la destruction systématique de leur planète, sans laquelle ils ne peuvent plus vivre ? Qui dépensent plus d’argent pour développer des avions de combat que pour trouver de nouvelles sources d’énergie ou des thérapies pour de vieilles maladies ? »

Mais son propos ne concerne pas que « l’urgence écologique » menaçant une espèce obsédée par la croissance techno-économique et l’innovation permanentes… Spécialiste des addictions, directeur de recherche Inserm et d’une entreprise de biotechnologie, il entend refonder la psychiatrie et propose une lecture inédite du fait humain en remontant à… la naissance de l’univers :  « A partir du moment de son apparition voilà quinze milliards d’années, l’univers est né d’une singularité qui a modifié un état précédent. Dès lors il n’a pas arrêté de se disperser et de se désordonner, en d’autres termes d’augmenter son entropie. La naissance de l’univers est donc aussi la naissance de l’entropie. »

Pour le chercheur, « l’accélération de l’entropie » (comprise comme « mesure du désordre ou de la dissipation d’énergie »)  est le sens même de la vie.

Ainsi, l’animal vertical s’est organisé voilà 15 000 ans environ afin de faire face à sa dépendance à l’air, à l’eau et à la nourriture qu’il ne pouvait contrôler.  L’invention de l’agriculture et de l’élevage lui auraient permis d’inverser sa révolution évolutive à l’environnement : «  Tout naturellement, il s’est adapté à la disponibilité de ces ressources dans l’espace et dans le temps, ou dit autrement à leur niveau d’entropie. »

La période appelée « anthropocène » aurait-elle commencé là ? Elle aurait débouché sur « l’environnement hyperstable des temps modernes auquel certains de nos systèmes biologiques sont inadaptés ». Mais il n’y a pas de miracle en termes d’énergie : « « plus on utilise une source énergétique, plus on dissipe la matière à partir de laquelle on l’extrait et donc plus on génère du désordre »…

L’univers aurait-il évolué vers le cerveau humain juste pour prendre conscience de lui-même, comme le suggérait Pierre Teihard de Chardin (1881-1955), ou pour… produire de l’identité à travers autant d’incarnations individualisées que d’humains sur Terre – et créer de l’entropie ?

« Le sens de l’univers pourrait  être celui de produire de plus en plus d’identité en séparant les choses. On pourrait donc considérer l’entropie comme une mesure de l’identité. Pour cette raison, l’entropie ne peut pas diminuer puisque le sens de notre univers est l’augmentation de l’identité et donc de l’entropie. »

Ainsi, la vie serait un « catalyseur d’identités », un état de la matière qui agirait comme un « catalyseur d’entropie » et en « accélère la production » : « C’est un état qui aide l’univers à aller vers son accomplissement, celui de se disperser pour créer le plus d’identités et donc d’entropie possible. »

 

 

Homo exostaticus ou homo endostaticus ?

 

Mais « l’homme moderne » (ou postmoderne…) a-t-il vraiment conscience de ce qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il pourrait devenir demain dans l’ordre de l’univers ?

Depuis la « révolution cognitive d’il y a 50 000 ans », le voilà confiné dans une « société consumériste » fondée sur une manifeste « dimension hédonique exostatique » – et abandonné à ses démons.

Piazza avance les concepts d’ « exostasie » (la recherche du plaisir) et d’ « endostasie » (la propension à faire des réserves en prévision des pénuries, susceptibles de se transformer en graisse ou addiction) orchestrant le jeu d’alternance entre les « pensées conservatrice et progressiste » : « L’exostasie pousse à rechercher d’autres sources de plaisir et élargir le champ des possibles jusqu’à proposer de nouveaux outils, de nouvelles structures sociales qui permettent un équilibre endostatique meilleur ou plus stable. L’endostasie prend alors la relève en cristallisant ce nouveau modèle de société que la pensée conservatrice va maintenir. »

Ainsi, l’homo endostaticus « recherche exclusivement le bonheur de l’équilibre et sera farouchement conservateur et spiritualiste » alors que l’homo exostaticus « explore sans cesse de nouvelles stimulations pouvant lui donner du plaisir » – « ce qui en fera un progressiste matérialiste »…

L’être humain oscillerait-il entre le « bonheur de l’équilibre » et le « plaisir de l’excès » ? Notre cerveau préhistorique aurait-il besoin de ces deux extrêmes ? Pour Piazza, « le bonheur est la sensation hédonique qui résulte de l’activité du système endostatique, alors que le plaisir est généré par le système exostatique ».

Le spécialiste des addictions  met en garde contre la nourriture dénaturée « mise au point pour stimuler de façon artificielle le système exostatique » et préconise de « contrôler de très près le sucre, le sel et les graisses, les trois additifs alimentaires qui stimulent le plus le système  exostatique » – trois « bombes exostatiques », donc…

Mais son propos, on s’en doute, n’est pas diététique. Il s’attache au mystère de la nature humaine, à ce qui fait que notre espèce défie toute explication rationnelle et manifeste une telle fascination pour sa perte… Pourquoi cet acharnement suicidaire à s’artificialiser et se « numériser » l’existence, à se rendre la planète inhabitable – et à dévaler la pente vers l’abîme ?

Suffirait-il de « soigner » la toxicomanie (un « cancer psychosocial »), les addictions et les démons au lieu de les combattre ? Suffirait-il de « ne plus réduire l’esprit à la matière mais d’utiliser la matière pour expliquer l’esprit » – et expliquer ainsi l’aventure humaine ? Piazza rappelle la part du biologique dans le devenir humain et décrète « juste obsolète » la notion d’âme qui a accompagné l’humanité depuis des millénaires : « Personne ne l’a jamais vue et elle n’est plus nécessaire ».

Mais il fait aussi l’économie de la dimension symbolique de l’animal vertical (animale symbolicum) affamé d’illimitation – et du pouvoir de l’efficacité symbolique à manifester, le temps d’une incarnation aussi fugace fût-elle, d’un esprit à l’oeuvre dans l’univers. Un univers vécu comme champ d’expérience et d’exercice de cette  irrépressible illimitation.

Pier Vincenzo Piazza, Homo biologicus – Comment la biologie explique la nature humaine, Albin Michel, 416 p., 22,90 €

 

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