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Archive for décembre 2019

« L’audace a du génie »

Goethe

 

 

Danseuse-chorégraphe internationale et danse-thérapeute, Fabienne Courmont enseigne une véritable danse de transmutation « où l’énergie de vie accomplit son oeuvre » comme en une « lente descente consciente, une méditation en mouvement jusqu’au coeur de la cellule »… Elle invite à entrer dans le corps d’un texte à la fois didactique et pratique pour s’approprier le pouvoir poétique de la danse, envisagée comme « outil de transformation et d’évolution »…

 

 

L’histoire aurait-elle commencé avec la danse de joie du roi David rapportant dans sa ville les Rouleaux de la Loi ? L’autre histoire eut son moment californien – elle commence avec Isadora Duncan (1877-1927) qui libéra la danse et la condition féminine conformément à sa devise : « sans limites ! »…

Dès la fin de l’école, dans ces années 1880 de l’industrialisation de son pays, la petite Isadora courait vers la plage près de chez elle, dans le San Francisco d’avant le séisme. C’est de la contemplation des vagues que lui était venue la première idée de la danse : elle s’efforçait de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme… Puis elle crée, dans le premier quart du si court Xxe siècle, des écoles de danse à Berlin, Paris et Moscou – et ouvre un horizon aux générations à venir…

La danse de Fabienne Courmont est l’écho de celle d’Isadora et de l’antique tradition en Grèce des danses sacrées exécutées par un choeur de jeunes femmes liées à un temple. Ce n’est pas étonnant : elle en a appris les codes auprès de Jean-Pierre Merle, le petit-fils de Raymond Duncan (1874-1966), le frère d’Isadora qui créa une « gymnastique naturelle ». Celle-ci ne signifie pas seulement exercice musculaire mais « exercice humain, auquel prennent part en même temps le corps et l’âme, les muscles et l’intelligence » pour « gagner la vie même, pour devenir véritablement un être humain, pour réaliser un idéal qui vaille la peine d’être vécu » – et, assure-t-elle, devenir une « puissance transformatrice » exerçant son « action salutaire » sur le cours des choses et l’ordre d’un monde sous haute tension…

 

 

La « technique ou la vie »…

 

 

Tournant le dos aux procédures d’emprise et au savoir d’école de la danse classique, Fabienne Courmont saisit « la flamme ardente » qui animait Isadora – une flamme sacrée qui la conduit au Japon à la découverte du Butô et en Inde (Madras, Pondichéry et Auroville) « à la source de la danse sacrée ».

La danse, art de l’impermanence, est « inséparable de la spiritualité ». Ce tour du monde de la danse, entamé en 1984,  lui donne un fil conducteur et la conforte dans son intuition : la vraie danse vient de l’intérieur. Elle se défait du « carcan de la technique » pour vivre l’évidence même : « Le Bûto est au-delà de la technique, une pensée philosophique. Ce n’est pas un style mais un état d’être, une danse-état où le corps affranchi de toute forme, pensée ou croyance imposées de l’extérieur peut exprimer sans entrave sans propre émanation. »

Le Butô lui fait « toucher la profondeur du mouvement intérieur et la descente dans la conscience cellulaire » – et entrer en résonance avec cette immensité qui veut à se dire à travers nous. Elle cherche à trouver l’élévation et « l’envol de l’être » dans la danse derviche puis rejoint un temps un groupe de thérapeutes qui créent près de Genève le Centre de Recherche et de partage de la vie holistique (1987).

Mais l’appel de la danse l’emmène toujours plus loin – jusqu’à l’ouverture enfin de ce « canal de lumière » à la faveur d’un embrasement au seuil d’une grotte. La voilà consacrée « au service de la source de lumière et d’amour » à travers son art. Ainsi grandit-elle dans l’abandon à son « Maître intérieur » et danse-t-elle un chemin d’initiation et de plénitude, attisant un « feu alchimique » à chaque pas : « La danse, en nous mettant en contact avec le mouvement même de la vie, nous permet de vivre ce processus de création-destruction permanente (…) Tout l’art de la danse est de permettre la métamorphose entre force de la destruction et force de création, amenant la personne à vivre une alchimie interne dans son corps »…

Elle crée la « Danse de l’Etre » et en donne les clés en sept principes dans un livre dont la limpidité didactique s’accompagne de pratiques accessibles. Le premier de ces principes ? « Tout est énergie ». La pratique du Taï-Chi lui fit percevoir les « mouvements ondulatoires de l’énergie » dans son environnement et en elle – ces mouvements de vague qui n’en font plus qu’un, jusqu’à devenir la vague : « Baser une méthode de danse sur ce principe d’énergie nous ramène au vivant. « La technique ou la vie » disait Kazuo Obno, mon maître de Butô. En effet, si nous mettons notre attention sur la technique, nous entrons dans une danse mécanique, alors que si nous centrons notre attention sur l’énergie, nous laissons la vie se manifester à travers nous et le mouvement d’énergie devient forme. »

Le paradoxe n’est qu’apparent : « C’est dans l’extrême lenteur que la conscience se déplace extrêmement rapide comme la lumière. »

 

 

« L’Art est une blessure transformée en lumière »

 

 

La pierre philosophale de sa danse ? Cet état de conscience à atteindre : « l’union consciente avec l’Esprit »… Sa clé de voûte ? Le processus thérapeutique des 4 A (Accueillir, Accepter, Alchimiser, Aimer) reçu du Dalaï Lama : « Les quatre nobles vérités qui sont la quintessence de l’enseignement du Bouddha pour accéder à l’éveil sont : « Il y a la souffrance. Il y a l’origine de la souffrance. Il y a la cessation de la souffrance. Il y a la voie qui mène à la cessation de la souffrance ». Le processus des 4A associé  à la danse est un outil magnifique qui relie le corps à l’esprit et utilise le pouvoir transformateur de l’amour inconditionnel afin de sublimer nos émotions et d’activer le potentiel d’auto-harmonisation de chacun. »

Suffirait-il de « nous laisser surprendre par l’intelligence instinctive de notre corps » pour laisser la vie oeuvrer en nous sans entraves et l’univers danser en nous ?

Voilà une génération, le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony (1) rappelait : « La danse est un pouvoir poétique sur le manque-à-être ; mais le pouvoir qu’elle donne disparaît dès qu’on jouit de trop la maîtriser. »

C’est dans cet « entre-deux » délicat voire cet entre-deux-corps que s’accomplit cette reliance non seulement à d’autres corps dansants mais à cette immensité transformatrice qui cherche à prendre corps à travers d’insaissisables mises en lumière où tout ce qui est se cherche dans un être-au-monde sans cesse renouvelé : « L’enseignement même de la danse doit aider les personnes à développer en elles l’essence même du mouvement de la vie et l’élan créateur en intégrant les phases de destruction et de chaos. C’est en transformant nos blessures en lumière que nous touchons à la transcendance. »

Serait-ce là l’en-jeu pour pallier au manque de ce qui ne fait plus corps entre nous – la société ? Suffirait alors de « se laisser être » pour de vrai dans cet état dansant et libérateur permettant de retrouver une parole perdue ? Une parole qui justement ne pourrait être dite que par un corps rendu éloquent puisque accueillant cette poussée vitale hors de ses limites – ce miracle du vrai advenant dans l’épreuve du corps désentravé en pure onde d’être. Un corps fait acte de vie et de foi, en somme.

 

  • Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 1995

 

Fabienne Courmont, La Danse de l’Etre – dans la lumière d’Isadora Duncan, 230 p., 17,50 €

 

 

 

 

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Est-il possible de vivre hors cadre, sans argent, sans travail, sans police – ou sans institutions ? Le « vivre sans » suppose un mouvement collectif de désappartenance cohérent et la capacité de penser « à la hauteur de la catastrophe » en cours  tout comme celle de se mobiliser en masse pour une autre forme de vie en commun souhaitable et soutenable, ainsi que le rappelle le philosophe Frédéric Lordon dans un livre d’entretiens avec Félix Boggio Ewanjé-Epée.

 

Serait-il vraiment plus facile « d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme » ?  La Bête nous tiendrait-elle à ce point par le corps et les émotions ? Combien de présumés humains seraient-ils disposés à renoncer à leur confort illusoire pour vivre une vie plus simple et plus frugale, sans faux besoins ni addictions ? Comment penser une alternative « à partir des catégories politiques dont nous héritons » ?  Voire se défaire du « fait institutionnel » ?

Pour le philosophe insurgé, « le point de départ est l’imaginaire » – au-delà de la contestation et de la protestation, « une  politique de transformation » , cela « marche à l’imaginaire »…

Si « le spectacle du capitalisme n’est plus qu’une gigantesque obscénité » et si son fonctionnement se solde par un empoisonnement généralisé à tous les étages du « vivre ensemble », alors le « dégoût éthique » qu’il suscite pourrait bien être un « puissant embrayeur de l’imaginaire contemporain de l’émancipation ».

Cela suppose que les « décrocheurs » qui voudraient « vivre sans » prennent la mesure de leurs véritables intérêts : « être gouverné par l’intérêt est ne pas être à la hauteur de sa propre humanité ».  Etre juste contrarié dans ses petits intérêts de jouissance personnelle ne suffit pas à s’élever à son humanité en puissance…

Mais la forme la plus élémentaire de l’intérêt n’est-elle pas liée à la nécessité de la persévérance dans notre être ?

Seulement, la persistance de cet être-là est menacée et mise à mal par une « force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal de nos institutions » – une force régressive et répressive fort commodément baptisée « néolibéralisme »…

 

Le fait institutionnel

 

Le philosophe rappelle que la politique n’est que « l’interminable histoire des lignes de fuite qui réusissent ou qui foirent – qui foirent d’avoir réussi ».  Une révolution réussie ne donne nullement l’assurance de lendemains meilleurs, si l’on en juge les expériences passées : « Et tout est toujours à recommencer, indéfiniment : fuir ailleurs, dans un nouvel espace lisse… et puis le voir se re-strier. Et devoir fuir à nouveau »…

Lordon rappelle qu’une institution peut être définie comme « tout effet, toute manifestation de la multitude ». Ainsi, « la coutume de se serrer la main droite plutôt que la gauche, par exemple, est une institution »…

Le concept de l’institution n’est donné par aucun « objet institutionnel particulier » mais par « l’affect commun – par tout effet de la puissance de la multitude ». Inutile de chercher l’institutionnel dans le bâtiment, le béton – dans le dur qui dure : il est consubstanciel à toute organisation collective vouée à sa déconcertante durée,, infiniment révocable…

Voilà cette « puissance de la multitude » graduellement privée de ses « anciens points d’investissement » par la si peu résistible avancée du « néolibéralisme » qui semble avoir investi jusqu’à nos émotions : s’en trouvera-t-elle de nouveaux ?

Cette multitude en puissance pourrait-elle créer de « nouveaux regroupements de fait, d’autres systèmes cohérents de partis pris » s’institutionnalisant par exemple en partis de la vie bonne et en institutions justes  ? Peut-on « destituer » pour ré-instituer vers des structures passeuses de justice sociale, vraiment conformes aux voeux et « intérêts » bien compris de tous ?

 

La multitude fait-elle loi ?

 

La lucidité analytique ne va pas sans un certain idéalisme quant à la mobilisation de cette « souveraineté onto-anthropologique » de la multitude – durable, de surcroît : « L’imperium c’est la souveraineté fondamentale du tout sur ses parties, ce par quoi le tout fait autorité, et ceci avant même qu’il soit question d’une organisation interne particulière. L’organisation interne – l’appareillage institutionnel – n’a pas en elle-même les moyens de puissance de ses prétentions normatives. Ces moyens, elle les emprunte nécessairement en dernière analyse au collectif même comme force. La puissance par laquelle les normes normalisent, par laquelle les institutions tiennent leurs sujets, c’est celle de la multitude même – imperium. »

Nécéssité peut-elle faire loi ? Une révolution de palais lessivant certains occupants au profit d’autres fait-elle le bonheur durable d’une communauté nationale ? C’est toute la « malédiction des institutions formelles en tant qu’elles sont des cristallisations de la force du collectif » : elles sont objet d’une « tentation permanente » – celle de la capture par « les groupes particuliers qui veulent soumettre la puissance de la multitude à leurs intérêts propres »…

Serait-ce d’abord une affaire de vision accumulée depuis des siècles ? Il s’agirait alors d’accomoder cette vision séculaire à cette évidence sous nos yeux comme La Lettre volée d’Edgar Poe  : « Nous vivons l’Etat comme une puissance séparée, extérieure et supérieure à nous, alors qu’en dernière analyse l’Etat (le principe de l’Etat) c’est nous – lui n’est qu’un pouvoir. Il est le constitué et nous sommes le constituant (…)  et c’est ça le vrai drame : nous sommes en dernière analyse les auteurs de notre propre aliénation »…

Pourquoi « s’obstiner à parler de désastre climatique et chercher une solution au désastre dans le capitalisme » ?  La contradiction est flagrante : confier, une fois encore, aux responsables et bénéficiaires de la dévastation contemporaine le soin de trouver une « solution », la leur, fût-elle ultime, n’est-ce pas, une fois encore, (re)légitimer le renard en gardien du poulailler ? Lordon l’admet : « il faudra une secousse de magnitude historique pour changer l’état des choses »…

L’histoire des idées est riche en propositions dont celle du « salaire à vie » de Bernard Friot qui permettrait de mettre fin au « chantage à la subsistance », de lever enfin toute menace sur la survie pour accéder à une société plus conforme aux voeux de la multitude : «  c’est la rémunération inconditionnielle de tous, attachée non pas à quelque contribution assignable mais à la personne même, ontologiquement reconnue comme contributrice, indépendamment de toute contribution particulière. Car « être à la société », n’est-ce pas comme « être au monde »  et, « en soi apporter à la société » ?

Si la vision a guidé les concepteurs du moteur à explosion, pourquoi ne guiderait-elle pas les architectes d’un nouvel ordre social vers ce « salaire à vie » ? Mais les passions semblent aller ailleurs que vers « l’abolition de la propriété privée lucrative » préconisée par Friot  et il ne faut pas sous-estimer « les capacités d’accommodation dystopiques » du capitalisme avec sa charge d’organisation sociale accumulée.

La pente est bien longue à remonter, compte tenu de la « division du travail » en vigueur et de notre servitude consentie : « La reddition au marché de tâches à la découpe de plus en plus fine nous transforme en incapables. Et c’est bien le but de la manoeuvre : que nous ne soyons plus capables de rien, pour qu’en aucun cas de besoin nous n’ayons plus que la ressource de recourir à un prestataire marchand »…

La preuve par l’industrie automobile : « L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité »… Le temps d’un jeune énarque et député nommé Jacques Chirac réparant lui-même (pour la galerie…) sa Peugeot 403 est bel et bien révolu…

 

Le problème avec l’argent

 

« L’argent », fût-il de plus en plus « dématérialisé », serait-il devenu notre corps et notre sang voire notre respiration même ?

Manifestement, il asservit au lieu de servir les intérêts de l’espèce présumée humaine : « La violence de l’argent, c’est notre violence, la violence de notre désir, désir acquisitif, pronateur. De ce désir violent, l’argent n’est qu’une mise en forme. Ce qui signifierait que l’argent ôté… resterait la violence désirante. Sans forme. Donc encore plus violente. »

Mais la désargence semble devoir attendre des jours plus inspirés voire une spiritualisation de l’espèce invasive et prédatrice : «  On devrait donc y regarder à deux fois avant de « supprimer l’argent », en tout cas sans réforme préalable de notre régime de désir – car aucune donnée anthropologique n’interdit de concevoir des régimes de désir autres, décentrés de l’acquisition de biens matériels, engagés dans d’autres poursuites ».

Si nos contemporains achètent de l’émotion et du confort en masse, ressentent-ils pour autant le besoin d’acheter du sens voire de la validation de nouvelles institutions et de nouveaux pouvoirs orientés vers la justice sociale?

Si la température monte pour tout le monde, son élévation n’est pas encore assez sensible pour certaines catégories privilégiées et fort éloignées de celles des soutiers qui font tourner les turbines de leur confort en salle des machines :

« La bourgeoisie urbaine et cultivée n’aura vu le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des classes ouvrières ; la mondialisation libérale ne lui sera devenue suspecte qu’au moment où il se sera agi « de la planète »…

Mais « l’affect climatique » pourrait-il devenir un « réel opérateur de déplacement », pèsera-t-il assez « dans la balance affective qui pour l’heure soutient le capitalisme ? »

Aucun petit livre vert, rouge ou bleu ne donne le mode d’emploi pour subsituer l’équité sociale à la distribution de la parole et une société véritablement écologique à un système prédateur, ultra-inégalitaire et juste attaché à un dérisoire objectif de « neutralité carbone ».

Si  la sortie du « capitalocène » et du capitulisme semble l’issue la plus improbable à l’impasse écologique, la désaffection envers le « capitalisme vert » n’en constitue pas moins un levier d’action possible pour peu que la mobilisation écologique réintègre le champ de la justice sociale. Pourquoi continuer à faire croître les « profits » du green washing jusqu’à l’abîme qui les absorbera? Pourquoi ne pas mettre fin sans délai à l’écrasement des plus fragiles – des précaires et des dépossédés?  Et tenter enfin le nécessaire point de rencontre entre éthique, équité, économie, écologie et politique?

Frédéric Lordon, Vivre sans ? – Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 304 p., 14 €

Première version parue dans les Affiches d’Alsace-Lorraine

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Cela commence à se savoir : les  technologies numériques  « nuisent gravement à la santé, à l’éducation et à la société dans son ensemble » – c’est la piqûre de rappel du  Dr Manfred Spitzer. Comment peut-on encore fermer les yeux sur les « effets pathogènes » des « médias numériques » qui  agissent comme des « accélérateurs de feu » ? L’état de nos systèmes de santé traduira-t-il bientôt les effets dévastateurs du joug numérique qui pèse sur nos existences ?

 

D’où nous vient cette croyance, somme toute infondée, que « notre bien-être et notre mal-être dépendent directement de la maîtrise des nouvelles technologies » quand bien même nous en ressentons au fond de nous leur force d’oppression ?

Et d’où vient que l’addiction aux « réseaux sociaux » soit considérée comme une « chance » et non comme un risque majeur pour notre équilibre et notre santé comme pour notre environnement ?

Neurologue et psychiatre à Ulm, Manfred Spitzer s’élève contre ce persistant déni de réalité et met en garde tant contre une altération continue de nos neurones et de notre système immunitaire que contre une « perte de contrôle fondamentale » de nos vies désormais placées sous la surveillance de ces technologies :

«  Les technologies numériques ne nuisent pas seulement à la santé physique et psychique ainsi qu’à l’éducation de la personne : elles ont aussi des répercussions très fortement négatives sur la société ».

 

 

 

Cyberdépendance, cybercriminalité et technostress

 

Qui prend au sérieux les effets de cette insomnie numérique qui pourtant se font sentir de façon de plus en plus aïgue chez les utilisateurs compulsifs de gadgets numériques comme chez tous ceux qui sont juste « obligés » de s’en servir pour leur travail ou même pour des démarches au quotidien ? Pourtant, le manque de sommeil nuit au système immunitaire, accroissant les risques d’infections et de cancers – sans parler du surpoids et du diabète suscités par une (mauvaise) position assise prolongée devant nos ordinateurs. La fatigue en résultant, accumulée durant la journée, peut mener à des endormissements au volant comme en bien d’autres circonstances. La lumière bleue des écrans inhibe la production de mélatonine,  détraquant l’horloge biologique, cela commence à se savoir : « les  effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac » avance le Dr Spitzer en se basant sur des données qui devraient faire autorité – si elles étaient diffusées par ailleurs

Les acheteurs de ces gadgets savent-ils vraiment ce qu’ils font en leur confiant toutes leurs données personnelles ? Qui songerait à confier ses secrets les plus intimes à un « ennemi » (en l’occurence tapi dans l’apparente neutralité d’une « technologie » si familière…) qui travaille contre vous ?

Nul ne peut plus l’ignorer : « La tendance actuelle est à la criminalité sur les réseaux sociaux consultés avec un smartphone. Un utilisateur sur six en a déjà fait l’amère expérience : il a alors vu son profil – c’est-à-dire son identité – usurpé par autrui. Et quatre utilisateurs sur dix ont été victimes d’attaques criminelles. »

Pour le praticien, « Internet est, de loin, le plus grand « quartier rouge » du monde » – celui où s’exercent les activités les plus sordides et où s’exacerbent les forces les plus obscures comme les malveillances les plus impunies…

 

Vers une société dénuée d’empathie ?

 

De plus, les derniers gadgets de destruction massive de l’environnement et de l’entendement en vogue depuis douze ans, dits smartphones, « empêchent tout sentiment de satisfaction existentielle et toute capacité d’empathie » souligne le praticien. Qui voudrait vivre dans une société de l’angoisse, dénuée de la moindre empathie envers ses membres, surtout ceux considérés comme « inutiles » ou n’arrivant pas à se conformer au modèle imposé de la « compétitivité » ou du « buzz » permanent ? Qui n’aimerait pas plutôt vivre dans une société privilégiant la coopération sur la « compétition » ?

Si les « réseaux sociaux » donnent l’illusion d’assouvir notre besoin de communauté, ils le font à la manière de ces substances addictives prodigeant leurs calories vides et leurs toxines, attisant sans cesse de nouveaux « besoins » forcément inassouvis.

Les surcoûts économiques, énergétiques et sociaux des dommages numériques sont-ils seulement intégrés – et provisionnés ? La vérité est qu’elle est impayable – 15% de la pollution mondiale vient d’Internet qui dépasse allègrement les transports aériens ou routiers et les usines…

Les livres de Manfred Spitzer (dont Digitale Demenz, Droemer Verlag, 2012)  ne passent pas inaperçus dans son pays : non seulement ils sont méticuleusement éreintés dans les médias (quand ils ne peuvent plus être ostracisés…) mais il s’est retrouvé mainte fois… diffamé à titre personnel – ce serait là plutôt de bon augure quant à la pertinence de ses données, compte tenu du système de fraude et d’inversion où suffoque et s’éteint une « majorité silencieuse »… Mais ses ouvrages d’alerte n’ent font pas moins leur chemin et remplacent avantageusement les magazines mainstream d’abrutissement et d’avilissement dans les salles d’attente de nombre de cabinets médicaux outre-Rhin.

Qui n’a pas entendu le sophisme : « Lorsque c’est gratuit, ne cherchez pas plus loin : le produit c’est vous ! ». Explication encore plus limpide formulée par le praticien de santé mentale : « Internet et ses « bienfaits » ne sont aucunément gratuits ! Nous en payons le prix fort, avec une baisse de notre durée de vie et une détérioration de nos conditions d’existence ; ce faisant, nous contribuons à enrichir plus encore les multinationales les plus prospères de la planète »…

Car enfin l’industrie qui nous dicte notre nouvelle existence numérique « rêvée » est la plus riche de la planète – aussi son lobby est-il le plus puissant financièrement et le plus persuasif pour nous vendre au prix fort nos addictions imposées, toujours plus « innovantes, connectées et éco-responsables » à ce qu’on nous dit…

Tout spécialiste en matière de santé publique prend à coeur la santé des jeunes générations livrées à de tels dommages (atteintes au développement organique, psychique, intellectuel et social, sexualisation exacerbée du quotidien, perte de fonctions exécutives, etc.) et donc la question de l’école. Or, il y a péril en la demeure, compte tenu de l’acharnement à équiper tous les établissements scolaires, depuis la maternelle, d’ « outils connectés » ou autres « compagnons d’apprentissage » électroniques – et ce, à grands frais tant économiques qu’écologiques vampirisant et excédant les capacités contributives des productifs qui font (encore…) tourner la société : « les investissements visant à généraliser l’utilisation des technologies numériques dans le domaine de l’éducation représente un gaspillage de moyens financiers. Rogner sur les postes des enseignants et dans le même temps, dépenser des millions pour ces nouvelles technologies est irresponsable et absolument nuisible à l’éducation des enfants. On ne peut et on ne doit pas abandonner à des multinationales, uniquement mues par la recherche du profit, l’éducation des nouvelles générations – qui est au fondement de notre culture, de notre économie et de la société dans son ensemble. »

Il n’est plus possible de l’ignorer, comme le rappelle Manfred Spitzer – et ce n’est pas un « fait alternatif » : les multimillionnaires, promoteurs de la « silicolonisation » du monde depuis leur vallée californienne, se gardent bien d’ « outiller » ( ?!) leurs enfants en gadgets « connectés » et autres « compagnons numériques » qu’ils vendent pourtant à toute la planète ; bien au contraire, ils inscrivent leur progéniture dans des écoles parfaitement exemptes d’écrans et d’ondes electromagnétiques… Alors, pourquoi cette frénésie à transformer la jeunesse en « chair à tablettes » comme jadis en  « chair à canons » et à polluer la planète entière de cette hallucinante quantité de « déchets invisibles » générée par des « connexions » de plus en plus contre-productives (2600 milliards de mails envoyés dans le monde en une année) ? Pour quels « profits » faudrait-il ajouter encore et toujours des écrans aux écrans alors qu’ « en même temps », il est de plus en plus clairement recommandé aux parents de limiter l’exposition de leurs enfants aux gadgets numériques ? Réponse convenue : « on est dans l’ère du numérique, il faut s’a-dap-ter»… S’adapter au pire des mondes et en sortir plus vite ?

Est-il possible encore , dans un tel monde bientôt à court d’univers alternatifs de capacités de stockage de nos milliards de données sans cesse émises dans le « virtuel », d’ « interdire le pire » comme l’on interdirait les drogues dures et la pédopornographie ? Comment faire comprendre que « le progrès » ne passe pas par toujours plus de technologie et de complexité crétinisante, prédatrice de temps et d’énergie comme de moyens de subsistance ?

Pour le praticien, les dommages induits par le numérique (dont la perte d’empathie…) ne laissent présager « rien de très bon » à l’échelle planétaire… Notre demeure terrestre brûle et nous regardons vaciller dans la petite lumière bleuâtre notre effacement programmé comme s’il s’agissait d’un spectacle qui ne nous concernerait plus… Pourquoi ne pas éteindre les écrans, avant d’être éteints par eux? Pourquoi ne pas les éteindre pour renouer enfin avec le réel – et rallumer les étoiles ?

 

Une première version de cette recension est parue dans les Affiches-Moniteur

 

Manfred Spitzer, Les Ravages des écrans – les pathologies à l’ère numérique, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 400 p., 22 €

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