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Archive for novembre 2019

Quel est le « projet d’humanité » derrière la « grande transformation digitale » en cours ? Le célèbre écrivain et musicologue italien Alessandro Baricco rappelle que la « révolution numérique » a pris naissance dans l’univers des jeux vidéo. Il invite à considérer l’essor des « nouvelles technologies » d’abord comme une « révolution mentale » voire une « revendication collective ». Elles auraient débouché voilà quatre décennies sur une véritable « insurrection numérique »… Contre quoi au juste et pour quoi faire ?

 

La « transformation digitale » du monde et sa prolifération de technologies invasives laisseraient-elle encore une place à l’humain?

Pour Antonio Barrico, cette « numérisation » globale engagée sans consultation ni aucune étude d’impact génère une « nouvelle idée d’humanité »… Elle formate un monde « dans lequel on distingue de moins en moins la main du potier » selon l’expression de Walter Benjamin (1892-1940).

Le monde actuel en voie de liquidation serait-il sous l’emprise perpétuelle du Jeu et de gamers qui l’engageraient dans une partie de dupes sans fin ?  Une partie où ils joueraient la vie de leurs congénères sur un coup de dés abolissant le hasard pour imposer leurs règles et leur « projet » ?

 

Jeu de guerre

 

Le jeu, ce n’est pas que du divertissement… Mais quand cesse-t-on d’avoir l’âge de jouer ? Ceux qui ont connu le « monde d’avant » le numérique se rappellent d’autres jouets et  d’autres interactions entre humains  avant le grand chavirement des structures et des frontières mentales.

Quelque chose s’est passé – qui passe par des  « outils » désormais obligatoires à défaut d’être familiers à l’ensemble de l’espèce humaine : « Nous avons rendu le monde modifiable, stockable, reproductible et transférable par les marchines que nous avons inventées : elles le font très rapidement, sans erreur et à moindre coût. Personne ne s’en est aperçu : un jour quelqu’un a stocké numériquement un fragment du monde et ce fragment nous a fait basculer pour toujours dans l’ère numérique. »

On dirait bien qu’une « certaine révolution mentale »   s’est donné de nouveaux jouets « adaptés à sa façon d’être au monde »… Au prix d’une nouvelle servitude volontaire ?

Sur la côte ouest américaine, durant les psychédéliques seventies, des bricoleurs de possibles « avaient en tête un monde à fuir ». Celui qui a conduit à Auschwitz ou au cauchemar climatisé ? Tout ça pour créer un autre monde de cauchemar ?

Parce qu’ils trouvaient inutile de changer les mentalités des hommes, ils auraient donc changé les outils que les hommes avaient entre leurs mains pour changer leur vie : « ils n’étaient pas en train de construire une théorie sur le monde, ils instauraient une pratique de celui-ci »…

Cette mutation a commencé avec la « séquence baby-foot, flipper et le jeu vidéo  Space Invaders » , créé en 1978 par l’ingénieur Tomohiro Nishikado – ce dernier  « marque une rupture dans notre posture physique et mentale » pour nous mener à l’actuelle génération de têtes baissées : « un homme, un clavier, un écran »…

Ainsi, « d’une certaine manière, les jeux vidéo étaient le texte déjà prêt dans lequel les pères de la révolution numérique ont lu ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pourraient faire »…

Mais quelle humanité est-elle capable, durant les « Trente Glorieuses », de jouer sur des écrans – et d’y trouver du plaisir voire un en-jeu conséquent ? N’avaient-ils alors rien de mieux à faire alors que leur demeure terrestre brûlait déjà ? Mais une partie de la jeunesse de ce temps-là jouait à un drôle jeu de guerre consistant à éliminer des « aliens »… de leur écran…

Pour Baricco, cette « insurrection numérique » a son pionnier, l’écrivain Steward Brand. Créateur du Whole Earth Catalog (le Catalogue des Ressources),  Brand  la théorisa comme « processus de libération et de révolte collective » – il s’agissait alors de « redistribuer les pouvoirs »…

Mais depuis la fondation d’Amazon (1993), de Google (1998), la création de l’iPhone (2007) et d’Uber, le monde s’est dissout dans sa « virtualisation ».  Ses habitants sont sommés de consentir à leur « dématérialisation » – ou à leur uberisation avant leur effacement…

Loin de « redistribuer le pouvoir », le « Game » a juste redistribué des possibles en mal d’actualisation pour tous. Il a créé d’immenses concentrations de pouvoir (les GAFAM, etc.) et instauré le « gouvernement par les nombres ». L’envahissement de l’espace public par les algorithmes captant tous les processus productifs voire décisionnels distille un sentiment d’impuissance voire de peur face au no future annoncé par une « uberisation » du « marché de l’emploi » et de tous les aspects de l’existence…

De l’écume de cette « insurrection numérique » a jailli un arsenal de gadgets de destruction massive dont l’envoûtement addictif commence à interpeller nombre d’experts : « C’est comme si la capacité technique avait pris le dessus sur la substance des choses. Comme si les outils numériques avaient fini par installer de puissants moteurs à l’intérieur de corps pas assez solides pour les supporter, les contrôler, les utiliser vraiment. »

En vulgarisateur amusé de ce tour de passe-passe que constitue « la virtualisation du monde », Alessandro Baricco en convient :  « Si quelqu’un espérait que l’insurrection numérique produirait un monde d’égaux, dans lequel chacun serait le créateur de son propre système de valeurs, qu’il se fasse une raison : toutes les révolutions donnent naissance à des élites et attendent d’elles de savoir ce qu’elles ont fabriqué. »

Cette présumée « insurrection numérique » aurait-elle généré un surcoût et des externalités négatives, notamment en termes d’environnement, de santé publique et de perte de contrôle, de plus en plus difficiles à escamoter ?

L’essai de Baricco fait l’économie d’une analyse de ces externalités-là et des enjeux cruciaux qui se précisent dans un monde voué à la reprogrammation permanente dont la complexité n’a rien d’un jeu d’enfants plus ou moins attardés : il arrive un moment où l’on joue sa peau – et elle ne se paie pas qu’en pixels… Il arrive un moment de vérité où l’on réalise que l’on n’a plus que sa peau à jouer – et elle ne vaut plus assez cher, elle ne vaudra jamais assez cher… Voilà peu, il était encore grand temps de se demander où mènait ce jeu et s’il en valait vraiment la chandelle. Mais voilà :  ce temps-là a déjà été joué, dépensé – et perdu.

Alessandro Baricco, The Game, Gallimard,  378 p., 22 €

 

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Avec le projet « Cacao for Good », la Maison Thierry Mulhaupt convie  à un délectable projet d’agroforesterie responsable et équitable en Colombie. Le cacao durable sauvera-t-il la planète ?

 

En près de trois décennies, la très renommée Maison Thierry Mulhaupt (25 salariés) a renouvelé l’honorable métier de pâtissier-chocolatier en lui ouvrant plus d’une voie imprévue et résolument pionnière. Créateur d’une véritable chocolaterie d’art et essai et pionnier dans l’âme, Thierry Mulhaupt vient d’acquérir une plantation de 10 hectares dans la région de Quindio sur le piémont de la Cordillère des Andes, en Colombie (1100 m d’altitude). Une voie vers un nouveau « modèle économique » – celui de l’autonomie du créateur en producteur maître de ses ressources ? Et une  « marque » de chocolaterie d’art et d’avenir qui s’étend sur une planète que l’on sait dans un sacré pétrin ?

La Casa Rivera Del Cacao, bordée de trois rivières et d’une forêt de bambou, abrite une faune et une flore d’exception ainsi qu’une plantation de platanos (bananes plantain). Thierry Mulhaupt propose de la transformer en une cacaoyère  conjuguant « bonheur écologique, alimentation saine et responsabilité sociale et environnementale ». Le voyage gustatif, de la fève à la tablette, prolonge des lignes d’horizon au coeur des grands enjeux planétaires liés à la perte des biodiversités. Ainsi, les fondus de chocolat pourront participer à un projet d’agroforesterie accompagné d’un volet éducatif et social en parrainant un cacaoyer en Colombie – par une prévente de tablettes de chocolat en primeur d’une durée de cinq ans pour un montant de 300 €. En contribuant à faire grandir un cacaoyer à l’ombre des bananiers, dans la région du café, ils participeront de surcroît au projet de formation d’une jeune fille se destinant à la profession de prothésiste dentaire et d’un jeune homme désireux d’intégrer la police : « 1600 cacaoyers ont été plantés en avril, 6000 sont prévus d’ici novembre » annonce l’heureux planteur.

En passeur d’enthousiames qui fait école comme en artiste averti, Thierry Mulhaupt se renouvelle par sa capacité à se réinventer sans se renier tant au gré de son imaginaire que des réalités d’un monde doux amer. La réalité du moment, c’est le souci environnemental en sus du souci esthétique qui le taraude dans ses créations virtuoses, faites d’émotion et d’improvisation autant que de technique – avec ce « coup d’avance » en plus qui entend préserver les terres de demain par la façon de créer et de produire aujourd’hui…tout en faisant du chocolat comme autrefois dans cette harmonie convergente du beau et du bon. Ce « chocolat que vous ne trouverez nulle part ailleurs » ne participe-t-il pas du bien commun planétaire ?

 

« L’Elysée, sinon rien ! »

 

Dès sa naissance, il tombe dans la farine… Ses parents ne faisaient pas seulement du bon pain mais également le meilleur kugelhopf du canton – on venait de loin pour se fournir chez les Mulhaupt à Merxheim (68)… D’emblée, le jeune Thierry sait ce qu’il veut devenir : « Pâtissier plutôt que boulanger ! »

En 1980, il remporte le concours du meilleur apprenti d’Alsace et celui du meilleur  apprenti de France l’année suivante, tout en décrochant haut la main (tout de même…) son CAP de boulanger – histoire de « mieux toucher aux pâtes »…

En 1981, il « monte à Paris » pour faire ses premieres armes chez Malitourne et se retrouve à « gérer tout seul la production »  – son patron s’était brûlé gravement au bras… Le soir, il suit les cours de l’Ecole des Beaux Arts de la Ville de Paris puis chez un artiste peintre afin de maîtriser l’équilibre des volumes et des proportions – et l’art de lancer un geste qui ordonne le monde…  Déjà, il pressent que la forme donnée à une création influe le palais comme l’esthétique modifie le goût…

Son patron a ses entrées à l’Elysée et invite son jeune collaborateur à « s’y voir déjà »… Mais les élections du 10 mai 1981 amènent un changement de locataire au Palais – et de fournisseur… L’employeur compatissant lui propose une « compensation » dans un ministère. « C’est l’Elysée ou rien ! » rétorque le jeune Alsacien qui manifeste une « certaine idée » d’une noblesse de métier qu’il va porter haut – il ne connaît que les pentes ascendantes et déjà les révolutions de palais qu’il va susciter lui-même…

Un temps posé chez Dalloyau (mars 1982 – novembre 1983), il réalise, sous la direction de Pascal Niau, les « pièces de sucre les plus folles des années 80 » comme des citrouilles en taille réelle…

En 1982, il remporte à Barcelone le concours du meilleur jeune pâtissier du monde. En novembre de cette mémorable année, il participe au 400e anniversaire de la Tour d’Argent en signant une pièce artistique que les convives pourront entrevoir juste cinq minutes en salle – l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et l’animateur Jacques Martin « en étaient »…

Il poursuit sa marche triomphale vers l’excellence étoilée de consécrations (Prix Louis Berthelot 1984 pour une pièce artistique en sucre représentant un facteur revenu de la Grande Guerre, médaille d’or aux Olympiades de gastronomie à Francfort, Meilleur Pâtissier de France pour le Champérard millésimé 1996, Marianne du Meilleur Kugelhopf 1998, Artisan Chocolatier de l’année pour le Pudlowski millésimé 2002, etc.)  et puis… rentre  « au pays ». Quand on pratique la langue-mère de l’excellence, il n’y a que des retours à bonne source…

 

Vers une traçabilité optimale

 

« Chez lui », il se marie avec  Corinne (1986) et réalise chez Christmann (Guebwiller), où il a toute latitude, le gâteau Guanara et bien d’autres suavités aux formes élégantes ou exotiques que les Alsaciens découvrent, outre son interprétation résolument contemporaine du traditionnel gâteau Forêt Noire… Mais l’entrepreneur s’impatiente sous la blouse du créateur.  Pour Noël 1990, le jeune couple s’installe dans la très passante rue du Marché aux Poissons à Strasbourg. Mais la Guerre du Golfe est déclenchée un mois après, l’incertitude gagne les rues les plus marchandes qui se vident… Un oeuf peint dans un acte de foi attire les regards dans sa vitrine – et l’image fait le tour du monde, bien avant les « réseaux sociaux » – il représente La Femme à l’ombrelle de Manet, fait 80 cm de haut et pèse 15 kg…

Les Mulhaupt ont les honneurs du guide Pudlowski – et Jean-Pierre Coffe salue « la finesse, la précision et l’élégance » de son travail… Dès les premières semaines, des rencontres d’exception se nouent comme celle de ce comte à l’élégance discrète venu lui demander de réaliser un gâteau pour accompagner un Château-Yquem 1937 : « Je lui avais suggéré de savourer ce vin sans accompagnement qui pourrait en altérer le goût. Mais il a insisté et m’a fait visiter sa cave : il y avait aussi un Château-Yquem 1893 ! Alors, je lui ai réalisé un gâteau au chocolat au lait soyeux, dont les tons et les arômes se mariaient à la robe brun foncé et aux notes terreuses de son Château-Yquem… »

Chaque gâteau n’a-t-il pas sa part de légende – et d’enfance ? Cette commande huppée en appelle bien d’autres qui font du premier établissement Mulhaupt une destination gourmandise des plus incontournables.

Depuis son laboratoire de Mundolsheim, Thierry Mulhaupt se lance dans la transformation des fèves et la réalisation de sa propre pâte de cacao afin d’assurer à ses clients une traçabilité optimale pour ses chocolats de haute précision. Pour ses quarante ans de métier, il s’offre le luxe suprême d’aller chercher son chocolat là où il se trouve – et négocie le grand virage vers la torréfaction intégrée dans les process de fabrication.

Dans une Alsace terre de chocolat qui concentre nombre de chocolateries industrielles, il fait le pari de torréfier lui-même ses fèves de cacao sélectionnées avec un importateur néerlandais et de réorganiser ses flux en se dotant des machines appropriées, « chinées » en Inde, au Pays-Bas et en Allemagne de l’Est (ex-RDA). Ainsi sortent de son atelier des variétés de tablettes provenant de treize chocolats « pure origine », sélectionnés au Brésil, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Papouasie ou à Haïti…

En remontant la filière cacao à sa source, une enseigne chocolatière alsacienne  aux créations haut de gamme trace sa propre mappa mundi et prend la barre pour la préservation de la biosphère.

La saga Mulhaupt s’écrit désormais dans la dynamique « bean to bar » (de la fève à la tablette) – celle des grands chocolatiers torréfacteurs qui travaillent leurs fèves brutes jusqu’à la tablette finale. L’alchimiste des saveurs exquises lance ses « grands crus » dont la dégustation évoque le vocabulaire du vin avec ses accords et ses notes bien frappés – le vin partage avec le chocolat une indéniable complexité aromatique : « Avec le même ingrédient de base, du raisin, on peut faire du Château-Yquem ou du Kiravi » rappelle celui qui insuffle à ses créations cette joie de l’accomplissement dans la précision habitée du geste élargi aux dimensions du monde.  Un monde constitué d’une communauté de consciences vibrantes où l’on ne saurait plus « cueillir une fleur sans déranger une étoile ».

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Comment survivre dans un monde en voie de prédation et de privatisation accélérées? Une centaine d’intellectuels et créatifs, précaires ou non,  proposent une manière de « manuel de survie » à tous ceux qui rêveraient de réconcilier justice sociale et sauvegarde de la planète dans un contexte de pillage des biens communs et de pénuries annoncées. Une boîte à outils pour revitaliser la vieille notion de « démocratie » et prendre soin de l’inestimable…

 

Pour « changer la vie », il faudrait déjà être riche… ne serait-ce que d’idées, pour commencer à prendre en mains les changements que l’on voudrait voir advenir quand l’horizon est barré comme une grande falaise noire… La Fondation Copernic rassemble, en un anti-manuel pour le moins « atypique » mais remarquablement bien conçu, le travail et les énergies d’une centaine d’auteurs et autres chercheurs de sens.

Sous-titrée « pour des savoirs résistants », cette somme de synthèses (en économie, sociologie et en « science politique »…) précise son intention de faire fonction de « salon des refusés » comme de « kit intellectuel de survie » afin d’exposer les « connaissances balayées par les bien-pensants » – ces partisans du « grand bond en arrière » qui s’emploient à imposer à tous les autres les lieux communs qui les fondent et assurent leur position comme leur domination…

Non, la planète n’est pas qu’une réserve à exploiter sans limites dans une fuite en avant financière et technologique. Non, la « valeur travail » ne donne pas seule le « droit de vivre » – surtout lorsqu’elle rend malade et tue, à l’heure où un quart des grandes entreprises françaises liquident leur « bureau » et vendent leurs locaux pour louer des flex-offices (Hélène d’Arnicelli, cadre administratif)… Oui, l’accroissement et l’accélération de la masse monétaire appauvrit tous les « individus productifs » au seul profit de « quelques uns » – et le transfert de richesses permanent nourrit la crise permanente… L’Etat sert qui ? Le « capitalisme » peut-il être « écologique » ?

Si la doxa « libérale » actuelle y est remise en cause, ce livre-atelier ne se complaît pas dans la contestation mais propose, au-delà d’un état des lieux des idées disponibles et d’un partage des connaissances, de précieux leviers d’action. Qu’il s’agisse de monnaie, de fiscalité (en particulier « écologique »…), de « dette publique », de « travail », du business de la santé, du fake du « trou de la Sécu » ou des « emplois vacants » voire… des « gilets jaunes », cet atelier des possibles permet de se forger des  convictions. Il révèle l’aspect « subversif » des sciences sociales permettant de démonter un spongiforme corpus d’idées reçues : non, l’ordre des choses n’est pas donné une fois pour toutes, les hiérarchies ne sont pas « naturelles » ou de « droit divin » et peuvent être renversées (des chefs, pourquoi faire ?), les humains ne sont pas des « variables d’ajustement » ou de la « chair à profits », le « marché » ne sait pas « gérer » l’humain ou la nature et il faudra bien rompre avec un productivisme frénétique, etc.

 

Cette étrange insensibilité aux « signes de vie »…

 

Philippe Légé (économiste, université de Picardie) rappelle que « la finance masque temporairement les déséquilibres liées à la montée des inégalités » mais « crée nécessairement des droits en excès sur la richesse future », rendant « l’économie plus instable et les crises plus fréquentes » – surtout lorsqu’elle s’attache à démanteler la protection sociale mise en place à la Libération.

Esther Jeffers (économiste, université de Picardie) et Dominique Plihon (économiste université de Paris-XII) s’attachent à expliquer la monnaie qui crée des « relations sociales et d’appartenance à une société fondée sur des valeurs communes ». Mais voilà : « l’euro, lancé pour compléter le marché unique européen, sans véritable projet social, n’est pas une monnaie à part entière ». Mieux – ou pire : « C’est aussi pour cette raison que la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas soumise au contrôle démocratique des élus et poursuit des objectifs qui ne correspondent pas à l’intérêt général »… De fait, trois conditions sont requises pour que la monnaie redevienne une « institution au service de la société »: « la confiance, la garantie souveraine vis-à-vis du système de paiement et une relation étroite avec le système productif pour qu’elle soit favorable au pouvoir d’achat présent ou futur »…

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinson (sociologues, CNRS) s’attachent à une oligarchie prédatrice qui se sert de l’Etat : « La forme instituée de l’Etat, constitué en sage représentant des intérêts de tous les citoyens, permet de masquer l’antagonisme des rapports entre les classes sociales qui le traverse de part en part. A la Libération, le Conseil national de la Résistance (CNR) avait pu imposer, après la collaboration de nombreux patrons avec le pouvoir de Vichy, un Etat-providence qui fait la part belle aux services publics et à la défense de l’intérêt général. Mais, avec la financiarisation et la mondialisation du système capitaliste, le dépeçage de l’Etat par les membres de l’oligarchie est devenu systématique. La fraude fiscale des plus riches représente 100 milliards d’euros, qui manquent chaque année dans les recettes fiscales de Bercy (selon le rapport publié en septembre 2018 par la Fédération Solidaires Finances). Ce chiffre est à mettre en regard du déficit de l’Etat, estimé à 80 milliards d’euros pour 2018. »

Qui se souvient de l’instauration d’un « droit à l’erreur » permettant aux plus aisés de bénéficier d’une « politique d’accompagnement, en toute amitié » ?

Pourquoi si peu de révoltes ? se demandent Julie Le Mazier (politiste, CESSP, Paris-I) et Igor Martinache (sociologue, Paris-Diderot) : « Bien des gens auraient plus intérêt à se révolter qu’à préserver l’ordre social, économique et politique existant. Pourtant, la domination se perpétue sous l’effet de multiples contraintes, et de mécanismes par lesquels elle se rend légitime.  (…) Protester, ça s’apprend. Mais contrairement à beaucoup d’autres activités, cela s’apprend vite, en faisant. »

Mais sera-t-on jamais assez révolté contre la destruction d’une planète vitrifiée en déchetterie ni confinable ni recyclable ?

L’Union européenne fait-elle le bonheur ? interrogent Noëlle Burgi (politiste, université Paris-I) et Pierre Khalfa (économiste). Construite depuis 1986 autour de l’Acte unique sur la « concurrence entre systèmes sociaux et fiscaux », elle a fait le choix de s’appuyer sur les divergences entre Etats afin de « promouvoir une politique de dumping social et fiscal ». Ainsi, « dangereusement insensible à la vraie vie comme aux signes pointant ses dysfonctionnements alarmants, elle sait et nous savons qu’elle doit se réformer en profondeur pour le bien de tous, d’abord pour les populations, ensuite pour sa propre survie »…

 

 

Justice sociale et écologique

 

Marie-Anne Dujarien (sociologue, université de Paris) livre un rappel « utile » à propos de ce qui « travaille » un  corps social  mis à mal : « Le travail est une étrange clé de voûte de notre société car cette catégorie de pensée mêle trois significations : l’action, la production et l’emploi. Or ces trois dimensions, toutes vitales, sont en contradiction dans le capitalisme. Aussi, parler de « travail » sans déplier le mot permet de cacher les tensions à l’oeuvre entre ces trois dimensions ; il est alors plus difficile de penser les transformations profondes et urgentes du travail qu’il nous faut envisager pour faire face aux actuels enjeux de sens, d’écologie et de solidarité. »

Tout comme justice sociale et écologique sont indissociables, transition énergétique et alimentaire doivent aller de pair, compte tenu des « effets délétères du système productiviste agricole sur l’environnement, les bénéfices énormes des industries agroalimentaires au détriment des autres acteurs de la chaîne alimentaire » (Dominique Paturel, INRA, Willy Pelletier (sociologue, université de Picardie) et Arnaud Muyssen (médecin, addictologue, CHR de Lille).

Bref, un autre « modèle économique » s’impose. Tout au bout de la chaîne alimentaire et de la « révolution numérique », quelle est cette « ressource surabondante » prise dans les filets de « la globalisation » dont l’exploitation est assurée de… ne jamais cesser? La réponse se consumait dans la surchauffe des « marchés » et nous regardions ailleurs…

 

Fondation Copernic (sous la direction de), Manuel indocile des sciences sociales – pour des savoirs résistants, La Découverte, 1056 p., 25€

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Le nucléaire peut-il encore être considéré comme une « énergie de transition » crédible ? « La Parisienne Libérée » l’envisage comme un cadavre qui ne peut plus sortir de son cercueil qu’en… s’exportant… « L’atome est loin d’être assuré tous risques » rappelle-t-elle en vigie soucieuse de déchirer le hurlant « silence nucléaire » autour d’une industrie confrontée à une perte généralisée de compétences dont les failles ouvrent un gouffre sous nos pas…

 

Le terme « nucléaire » est-il encore synonyme de « sécurité nationale » ou d’ « indépendance  nationale » ? Jadis proclamé « énergie d’avenir », le nucléaire se retrouve « au coeur » des plus brûlantes interrogations sur l’avenir de nos sociétés thermo-industrielles confrontées tant au prix du pétrole qu’à son épuisement – et à la fin de vie de ses centrales.

Le contexte politique général en Europe cesse d’être favorable à une industrie nucléaire dont les coûts exceptionnels comme les risques tout aussi exceptionnels explosent : depuis les catastrophes de Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), les populations sous haute tension s’inquiètent  des risques d’une politique décidée en leur nom mais contre leurs intérêts et ceux des générations à venir… Celle-ci n’a fait que déplacer, sans la résoudre, la mortifère contradiction d’une dynamique fondée sur une croissance économique et démographique sans limites sur une planète en ébullition dont les ressources énergétiques utilisables sont en voie d’évaporation.

 

Sortir d’un jeu truqué ?

 

« La Parisienne Libérée », chroniqueuse dont les émissions (sur Mediapart, Arrêt sur images, Basta !, youtube, etc.) documentent les risques liées à l’usage de l’énergie nucléaire, donne une vue vertigineuse sur  l’immense étendue d’une irresponsabilité organisée entre Etats et industriels autour du (sur)coût d’un « accident majeur » (pourtant inhérent au « cycle d’exploitation » d’une centrale) qui incombe aux seules populations concernées. Sans oublier « l’entreprise de déréalisation du danger et de légitimation » de cette « irresponsabilité publique » que permet le maniement d’ outils bien commodes comme le chiffrage et les représentations graphiques.

Le danger nucléaire, un « risque négligeable » ? C’est là un « argument d’autorité drapé dans des courbes scientifiques »…

Car enfin, « l’industrie nucléaire nous sert des histoires de jeux de dés censés retomber toujours du bon côté, dans le but d’obtenir sinon notre assentiment, du moins notre silence résigné ».

Mais alors, comment sortir d’une « partie de cartes » dont le lobby de l’atome fixe toutes les règles et dont notre seule certitude est « d’en sortir perdants » ?

Peut-être bien en refusant les approches statistiques, les argumentations chiffrées et en considérerant « une fois pour toutes que le nucléaire n’est pas un risque » : c’est « un danger, une menace permanente, d’essence militaire, lourde et parfaitement refusable, indépendamment de tout seuil ou quantification »…

 

 Le nucléaire, comment ça marche ?

 

« La Parisienne Libérée » démythifie le « génie technologique » autoproclamé et invite à admettre une évidence : « l’atome ne produit pas d’électricité ».

Car « le feu nucléaire se contente de chauffer de l’eau, l’eau chaude se contente de faire tourner des turbines qui produisent de l’électricité, et puis c’est tout »…

Ainsi, une centrale nucléaire « n’est fondamentalement rien d’autre qu’une bouilloire géante reliée à un gros moulin » qui génère en réalité « de l’électricité à eau bouillie »… Mieux – si on peut dire : « un réacteur nucléaire perd les deux tiers de l’énergie qu’il produit, qui se dissipe sous forme de chaleur »…

Ces dégagements de chaleur dévastent les écosystèmes alors qu’ils pourraient « chauffer l’ensemble des bâtiments de France » – et que « EDF se permet de nous sermonner sur le thème de l’efficacité énergétique, culpabilisant les particuliers qui habitent des logements mal isolés »…

La filière électronucléaire  se veut « acteur majeur » d’une « transition énergétique » dont elle tente de capter les budgets alors sa part ne peut plus être davantage occultée dans l’érosion accélérée de la biosphère dans un contexte de prédation globalisée, à l’orée de ce qui s’annonce comme un cycle long d’énergie chère voire hors de prix…

Depuis le lendemain de la guerre, elle avive ce  vieux projet démiurgique de l’invention d’une forme d’énergie inépuisable.  Mais en thermodynamique, il n’y a jamais de miracle. Les mythes fondateurs de l’électronucléaire (une humanité parvenue à l’âge de l’abondance, la domination d’une nature surexploitée définitivement acquise, l’indépendance énergétique assurée, etc.) font long feu avec l’impossible démantèlement des centrales et les contradictions du chimérique concept de « transition énergétique » lancé en tentative ultime de fuite en avant pour prolonger une logique d’accumulation du « capital » et de prédation indéfinies.

L’ultime argument invoqué par l’industrie nucléaire, « l’énergie décarbonée », ne tient pas la route face à la perspective d’un désastre cataclysmique dans un cycle de stagnation des rendements énergétiques qui devrait l’exclure d’une nouvelle donne planétaire.

Le problème n’est pas de « produire plus » mais de consommer et de gaspiller moins, au terme d’une logique de ponction sur les ressources les plus accessibles au moindre coût : toute civilisation n’est-elle pas d’abord, depuis le néolithique, un système de récupération et d’usage des énergies ? Ivan Illich (1926-2002) ne disait-il pas que « l’exercice de la démocratie est indissociable d’une technique à basse consommation d’énergie » ? Des alternatives d’utilisation rationnelle de convertisseurs énergétiques végétaux et animaux et de toutes formes d’énergie renouvelable ne sont-elles pas proposées par des filières de bioconversion ?

Il ne s’agit plus de sauver le « dogme nucléaire français » dans la déraison d’une « économie » en état de guerre totale contre la vie sur Terre menée par des hommes plus étrangers à leurs semblables qu’aux présumés habitants d’une lointaine exoplanète . Mais de préserver ce qui peut l’être encore des possibilités de vie du plus destructeur mode de gaspillage énergétique jamais produit par une société.

Pour « La Parisienne Libérée », « ce qui finit aujourd’hui, bien au-delà de la chute chaotique d’une industrie, c’est le nucléaire en nous ». Le charme de la fée électricité est bel et bien rompu, une fois ses tours de magie éventés.

Il nous reste le cauchemar nucléaire, avec son grand silence tombal, ses failles et ses mythes persistants (dont celui du « non rejet dans l’environnement »…), ses retards perpétuels (la mise en service de l’EPR de Flamanville) comme ses impossibles démantèlements et confinements. Car « toutes les sociétés ne sont pas égales devant ce mythe » du confinement et des « pratiques industrielles qui le nourrissent » – aussi longtemps que l’on consentira à appeler « accidents » des « éparpillements toxiques » qui font partie du cycle « normal » d’exploitation des centrales : « Les matières nucléaires s’échappent peu à peu de toutes les enceintes que les scientifiques et les bétonneurs ont conçues pour elles » – quelles épaisseurs de sable, de béton, de métal ou de déni pourraient vraiment les retenir ?

Conclusion implacable de la journaliste citoyenne et praticienne de l’art des possibles : « Puisque les Etats nucléaires n’ont pas pu, ni voulu tenir captives leurs productions guerrières, n’ont pas réalisé industriellement les mondes clos dont ils se vantaient d’avoir la maîtrise technologique, c’est désormais directement à nous que s’applique l’injonction du confinement »…

Le pire est plus que certain au bout de ces pratiques consistant à « dévorer nos ressources collectives puis à répandre dessus des produits toxiques pour être sûr que cela ne soit plus jamais d’aucune utilité à personne ». Ainsi, il ne restera plus aux clients captifs des « offres » irrésistibles à venir qu’à « acheter, un jour de grande soif, la bouteille d’eau contaminée qu’ « ils » nous vendront à prix d’or »…

On peut toujours rêver d’une grande soif de spiritualité et de la mise en oeuvre d’une énergie spirituelle supposée guider la dilapidation d’énergie mécanique  en cours. Il en faudra, ne serait que pour faire l’économie, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, d’une énergivore « transformation digitale» de nos sociétés présumées humaines ainsi que du Grand Bond numérique  prétendant « dématérialiser » les hommes dans un contexte dévastateur de « grand remplacement » de l’humain par des convertisseurs énergétiques et des flux d’énergie.

Car il n’y aura pas de rentiers de l’atome – pas plus que de possibilité de vie réduite à sa contribution pixelisée au big data dans une telle évaporation d’énergie, de compétences et d’intelligence vitale… Quels « citoyens » éclairés par les enjeux de « digitalisation illimitée » du vivant  se rendront, tant que les turbines tourneront encore, au poste de pilotage d’un « nouveau monde » productif avant le crash mettant un terme à 200 000 ans de « transition énergétique » ?

 

Paru dans les Affiches-Moniteur du 8 novembre 2019

 

 

La Parisienne Libérée, Le nucléaire, c’est fini, La fabrique, 232 p., 13 €

 

 

 

 

 

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