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Archive for octobre 2019

 

 

Les jours de la « société marchande » sont-ils vraiment comptés ? Pour avoir questionné le « travail » et l’insuffisance systémique de revenus qu’il assure face au poids mort du « capital fictif » qui ne produit pas, Robert Kurz en était convaincu.

 

Le philosophe allemand Robert Kurz (1943-2012) a été jeté au monde non pour y « faire carrière » ou s’y faire une « place au soleil » mais pour  balancer ses pavés – dont L’Effondrement de la modernisation (1991) et Le Livre noir du capitalisme (1999) – contre  la vitrine de ce qui est censé « faire société ».

Mais pourquoi diable, se demandait-il, les hommes se sacrifient-ils à des abstractions comme « le travail » ou « l’argent » ? Surtout dans une « société du travail » qui n’a plus ni « travail » (vraiment payé…) ni « argent » à leur offrir? Ne faudrait-il pas commencer par se libérer du « travail », au lieu de s’imaginer en dépendre, puisque celui-ci, non seulement ne permet plus de vivre mais ne donne plus sens à l’existence – et, parfois, tue ?

Toute sa vie, Robert Kurz a recensé les impasses de la « pensée de gauche » comme du marxisme traditionnel qui prétendaient « offrir une alternative au système économique dominant ». Le « travail » lui paraissait une « valeur » si abstraite qu’il n’y a jamais touché. Mais il a beaucoup écrit sur la question- enfin sur le processus « capitaliste de destruction du monde ». S’il n’a pas consenti à une « carrière » universitaire, il a été chauffeur de taxi ou travailleur de nuit en imprimerie pour mener à bien sa grande affaire jusqu’à sa mort prématurée, due à une erreur médicale : la critique de l’économie politique.

Les éditions l’échappée éditent « la substance du capital » publiée sous forme d’un article en deux parties dans les deux premiers numéros de la revue Exit ! (2004 et 2005). Pour le philosophe de Nuremberg, le travail n’est rien d’autre que la « substance du capital » – enfin, « le côté abstrait du travail », sans contenu, qui « donne sa valeur aux marchandises ». Dans sa préface, Ansel Jappe rappelle : « La valeur prend une forme visible dans l’argent. Le fait, facilement observable, que la production ne sert pas essentiellement à satisfaire les besoins humains mais à augmenter la quantité de valeur investie – ce qui crée le profit – n’est pas dû d’abord à « l’avidité » de la classe dominante, mais à la logique de la valeur médiatisée par la concurrence sur les marchés ».

 

L’avenir a-t-il besoin de nous ?

 

En son temps, Karl Marx (1818-1883) annonçait « l’effondrement du capitalisme » sous le poids de ses inconséquences et de ses contradictions. Quelques « crises », krachs, dépressions et guerres plus tard, il serait vain de s’illusionner davantage sur la fin de « l’horreur économique » par le seul effondrement du taux de profit : « Les êtres humains pourraient en principe s’émanciper sans attendre que le capitalisme s’effondre ». Car enfin, cet effondrement-là tant annoncé « n’a rien d’une incontournable condition préalable à l’émancipation ». Mais le sursis qui perdure peut « constituer un environnement social propice au penser et à l’agir émancipateurs si jamais la transformation émancipatrice tarde trop et donne au capitalisme l’occasion d’un plein développement de ses contradictions internes ».

En d’autres termes, le « capitalisme » a atteint ses « limites absolues » et suit une pente descendante que plus aucun artifice ni « innovation » ne lui permettront de remonter – les licornes ne font plus fantasmer… Et pourtant, il faut continuer à « faire comme si » la substitution du « capital fictif » (le crédit) à « l’économie réelle » pouvait distribuer de vrais revenus pour assurer un débouché à la production de biens et services : peut-on emprunter à son avenir ? D’ailleurs, l’avenir a-t-il besoin de nous ?

Quand le « capitalisme » ne peut plus réaliser ses « profits » que par une « simulation » c’est-à-dire par la spéculation, « l’argent » n’est plus qu’une « anticipation de profits futurs espérés » basée sur la « confiance » d’ « acteurs économiques »  trop nombreux à toucher sans produire…  Autant dire que la prolongation artificielle d’une « société du travail » sans plein emploi et de « consommation » sans vrais revenus ne résistera pas à un prochain « événement de crédit »…

On peut toujours rêver du « Grand Soir » mais tant que la « société humaine n’aura pas pris conscience de sa nature d’ « association d’individus libres » pour mener une réflexion collective sur les conditions et les conséquences de son agir social et décider librement, consciemment, de la réalisation de ses possibilités, les systèmes d’engrenages continueront  à se durcir en schémas d’action aveugles, en la matrice d’une « nature seconde » qui  s’autonomise face aux individus et leur apparaît comme une « chose là dehors »…

Anselm Jappe éclaire la pensée de Kurz dans un brillant exercice de haute fidélité  rappelant  « la fin de la politique » : « Dans une société basée sur le fétichisme de la marchandise, le pôle politique n’a pas d’autonomie face au pôle économique »… Les individus de notre postmodernité désenchantée n’ont-ils pas intériorisé les « contraintes capitalistes » jusqu’à les trouver « naturelles » ?

S’il est évident que la technosphère tue la biosphère, pourquoi ce matraquage d’éco-alarmisme et ces invocations à la « morale » écologique tout en poursuivant à marche forcée « l’extension de l’espace-temps gestionnaire et de sa logique réductionniste à tous les domaines de la vie » – et la techno-zombification de l’espèce ? Pourquoi consentir à la transformation de la biosphère et de la « civilisation » en un désert livré à une « intelligence artificielle » dominant un monde « réduit à ses propriétés physico-chimiques » ?

Pour Kurz, « l’anticivilisation capitaliste  se montre fascinée par la planète Mars au point d’en faire la cible privilégiée de ses expéditions spatiales ». Car la planète rouge « représente exactement le désert physique en quoi le travail abstrait et son espace-temps s’apprêtent à changer la Terre ». Il a vécu juste assez longtemps pour voir la prolifération des étendues de terres mortes et d’eaux mortes et écrire sa part d’un récit d’émancipation, au-delà de l’universelle difficulté d’être en vie et du choix de la gagner, sa vie – ou pas.

 

Paru dans les Affiches-Moniteur, 18 octobre 2019

Robert Kurz, La Substance du capital, éditions l’échappée, collection « versus », 288 p., 19 €

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L’intrusion massive du numérique dans nos existences n’amène pas que des avancées présumées bienfaisantes… Des spécialistes posent la question des usages numériques en termes de santé publique et interrogent l’apprentissage « par  le numérique » dans un contexte de technofrénésie débridée.

 

L’exposition des enfants aux écrans commence à inquiéter certains parents et spécialistes jusqu’alors catalogués comme « alarmistes digitaux » : faut-il s’affoler de la place envahissante qu’occupent smartphones, tablettes et autres gadgets de destruction massive de l’environnement comme des capacités humaines dans notre quotidien sursaturé d’imageries et d’injonctions « digitales » ?

Les « activités numériques » ne colonisent-elles pas une part croissante de nos existences au détriment de nos capacités élémentaires, de notre santé – et de la « vraie vie » ?

Docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’INSERM, Michel Desmurget livre la première synthèse de l’ensemble des études scientifiques internationales sur les effets réels de cette submersion des écrans. Dans le prologue de son « livre noir du numérique », il cite les conclusions du journaliste Guillaume Erner dans le Huffington Post : « Livrez vos enfants aux écrans, les fabricants d’écrans continueront de livrer leurs enfants aux livres »…

 

« Le numérique » comme le plastique, « c’est fantastique »…

 

L’heure n’est plus aux inconséquents verbiages de fumeux bateleurs d’estrades cathodiques ou « numériques » et autres « lobbyistes déloyaux » à la « trompeuse neutralité » dont la seule fonction serait d’anesthésier les masses consuméristes sommées de s’abîmer dans une « orgie d’écrans récréatifs ». Car cette orgie-là « ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée » et génére une « hypotrophie de la matière grise au niveau de l’hippocampe ».

De nombreuses études ont associé cette hypotrophie au développement de pathologies neuropsychiatriques lourdes dont la maladie d’Alzheimer, la dépression ou la schizophrénie, pour les plus connues… Sans parler de cette « déréalisation » induite par l’addiction aux jeux video qui pousse à des « passages à l’acte » dévastateurs…

Par ailleurs, l’assignation devant écrans en position assise prolongée engendre « au niveau musculaire des troubles métaboliques importants dont l’accumulation se révèle dangereuse à long terme ». Il y a un lien évident entre surconsommation d’écrans et « affaissement des capacités physiques ». Sans parler des contenus dits « à risques » qui saturent « l’espace numérique » ni du « grand remplacement » de l’humain par les convertisseurs énergétiques – et des flux d’énergie dictant les flux de capitaux fictifs désastibilisant la planète… Déraison et dévastation numériques balaieront-elles le devenir des peuples ?

 

L’enseignant qualifié, une espèce menacée ?

 

C’est bien connu : « les écrans nuisent au sommeil » – leur lumière bleue neutralise la sécrétion de mélatonine… Et l’addiction aux écrans nuit gravement à la santé. Car les dérèglements du sommeil engendrent « certaines perturbations biochimiques favorables à l’apparition de démences dégénératives ».

Ainsi, le smartphone est le « graal des suceurs de cerveaux, l’ultime cheval de Troie de notre décérébration ». Car « plus ses applications deviennent « intelligentes, plus elles se substituent à notre réflexion et plus elles nous permettent de devenir idiots »… Plus leur consommation augmente, plus les résultats scolaires chutent : « Plus nous abandonnons à la machine une part importante de nos activités cognitives et moins nos neurones trouvent matière à se structurer, s’organiser et se câbler ».

Est-il vraiment pertinent d’abandonner à la médiation numérique l’enseignement des « savoirs non digitaux » (français, mathématiques,  histoire, langues étrangères, etc.) ?

Une irrepressible technofrénésie érige « le numérique » en « ultime graal éducatif », sommant la pédagogie de « s’adapter » à « l’outil numérique » : ne serait-ce pas plutôt l’inverse qui s’imposerait dans un monde qui tournerait sur son axe ? Des études montrent « au mieux l’inaptitude et au pire la nocivité pédagogique des politiques de numérisation du système scolaire ».

Alors, pourquoi une « telle ardeur » à vouloir digitaliser le dit système scolaire ?

Pour Michel Desmurgent, « il n’existe qu’une seule explication rationelle à cette absurdité » et elle est « d’ordre économique : en substituant, de manière plus ou moins partielle, le numérique à l’humain il est possible, à terme, d’envisager une belle réduction des coûts d’enseignement »… Notamment avec des enseignants peu qualifiés devenus « médiateurs » d’un « savoir » délivré par des logiciels pré-installés… Car enfin, « dans les faits, le numérique est avant tout un moyen de résorber l’ampleur des dépenses éducatives » – et il « projete l’enseignant qualifié sur la longue liste des espèces menacées »… Tout ça parce qu’un bon professeur « coûte trop cher » ? Peut-on mourir de… « l’économie numérique » ?

 

Le coût caché du numérique

 

La  « révolution numérique » a un coût qu’il devient impossible de dissimuler. Du seul point de vue environnemental, le surcoût de notre surinvestissement dans la technosphère et l’hypercomplexité est si astronomique qu’il devrait mobiliser illico les « alarmistes climatiques » : le péril écologique est d’abord numérique…

Mais le devenir des digital natives n’est pas intégré par la déraison chiffrée qui mène notre « civilisation » à sa perte. Cette génération d’ores et déjà sacrifiée par la submersion « numérique » pourrait-il miser encore sur une chance de s’élever à son « humanité » ? L’usage immodéré des « technologies numériques » dégrade considérablement notre capacité d’attention – réduite désormais à celle…d’un poisson rouge tournant en rond dans son aquarium.

S’agissant de la conduite automobile, « l’incroyable capacité des notifications et usages mobiles à kidnapper l’attention » des « ordinateurs de bord » comme des smartphone et autres gadgets à écrans augmente « massivement le risque d’accident »…

Une  humanité annoncée « augmentée » serait-elle en train de se réduire à… celle des machines qu’elle obstine à fabriquer en détruisant sa planète ?

Notre « dévorante frénésie numérique » nous précipite bel et bien dans le mur. Celui du réel qui ne cède pas, lui, aux dénis ou aux injonctions de ce tsunami « numérique »… Alors que notre demeure terrestre brûle et que la vie disparaît à bas bruit, pouvons-nous consentir béatement à notre « dématérialisation » et à notre volatilisation dans « le virtuel » ?

Quand bien même la seule vérité qui nous constituerait est celle de notre fin promise, pouvons-nous consentir à mourir avant terme et avant tout accomplissement au seul « profit » de « l’industrie numérique » ?

 

Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital – Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 430 p., 20 €

 

 

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Quel avenir laisse à l’espèce présumée humaine l’hégémonie d’un mode de pensée technologique et économique sur la vie, les reins et le coeur de chacun ?

 

Le système immunitaire de notre corps social aurait-il été désactivé par l’exponentielle excroissance d’un organisme étranger se développant dans ses tissus en parasite ? Cet alien prospère en corps étranger qui siphonne toutes les ressources vitales de son hôte. Dans un livre publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1992, le pédagogue et critique des médias Neil Postman (1931-2003) observait cette mutation à l’oeuvre dans les tissus nécrosés d’une postmodernité dérégulée, désindustralisée et désenchantée : le « développement incontrôlé de la technique détruit les sources vitales de notre humanité » et crée une « culture dépourvue de fondement moral » au seul bénéfice d’un nouveau clergé d’ « experts » qui contrôle tous les rouages de ce nouvel « ordre des choses » et en dicte les rituels.

 

Une « technocratie totalitaire »

 

Est-il possible encore de penser l’avenir d’un monde commun hors de la pensée économique et technique dominantes ? Ou faudrait-il rendre les armes et les âmes au monopole de la technique ?

Le livre de Postman est paru voilà une génération, bien avant la croissance exponentielle d’Internet et des « réseaux sociaux », l’addiction hébétée des digital natives à leurs écrans, les bonnes fortunes non moins exponentielles des dealers du « numérique » – et la virtualisation du monde… Le célèbre théoricien et critique américain des médias analysait la fascination de ses contemporains pour une technologie déjà invasive devenue  cette «  grande force qui façonne nos imaginaires comme nos expériences du monde et des autres » jusqu’à la dissolution de tous les fondamentaux.

En son temps, Postman faisait ce constat clinique : l’espèce présumée humaine est entrée dans l’ère de la Technopoly qui se substitue aux stades culturels antérieurs. D’abord, il y eut les « civilisations de l’outil » apparues avec homo habilis. Puis les « technocraties » apparues avec l’invention de la machine à vapeur par James Watt (1765) et la parution de La Richesse des nations  (1776) d’Adam Smith – l’Homo oeconomicus prend le pas sur la « nature humaine » dans la civilisation thermo-industrielle…

Préfacier de la première édition en français de l’ouvrage, l’historien François Jarrigue  rappelle que la Technopoly est d’abord une « technocratie totalitaire qui, loin de rompre avec les logiques de l’ancien monde industriel, les exacerbe et les pousse à son terme ».

Dans la phase de technocratie qui s’épanouit dans l’Amérique du XIXe siècle, la technique « s’émancipe de la morale ». Car « la technocratie n’a qu’une seule préoccupation : inventer des machines »… Après tout, « que ces machines transforment la vie des gens est considéré comme une évidence et le fait que ces mêmes gens soient parfois traités comme des machines est considéré comme la condition nécessaire et malheureuse du développement technique ». Fort logiquement, « le développement technique échappe à la maîtrise du politique et du culturel » et précipite l’humanité dans l’ère de la Technopoly, celle de la « soumission de toute forme de culture à la souveraineté des machines et de la technique ».

Postman définit la Technopoly comme une société qui « ne dispose plus d’aucun moyen de défense contre l’excès d’information ».

Car en Technopoly, « le lien entre l’information et les aspirations humaines a été rompu ». Une telle société est impuissante à réguler ce déchaînement d’informations  déconnectées de tout sens ou finalité qui ne s’adressent à personne en particulier dans une hypervolatilité qui ne bénéficie qu’aux joueurs du « coup d’avance »… Il en résulte une excroissance bureaucratique pour  coordonner les innombrables bureaucraties additionnelles et surnuméraires qui soumettent toutes les sphères de la société au lieu d’être à son service. Le clergé de la Technopoly ne parle pas de valeurs comme la « droiture », la « bonté » ou la « clémence ». Mais il assène les mots d’ordre d’ « efficacité », de « compétitivité », de « rentabilité » ou de « performance » – les nouveaux mantras d’une religion nouvelle : « La bureaucratie, l’expertise et les outils techniques sont devenus les principaux moyens grâce auxquels la Technopoly prétend contrôler l’information et apporter de l’ordre et de la cohérence ».

Dans sa dystopie, Le Meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley (1894-1963) considère l’émergence de l’empire d’Henry Ford (1863-1947) comme « le moment décisif du passage d’une technocratie à une Technopoly ». Huxley mesurait le temps en référence au constructeur automobile : « Avant Ford » (BF pour Before Ford) et « Après Ford » (AF pour After Ford). Mais chaque historien proposera ses propres références – et Postman distille ses repères comme autant de signes révélateurs de l’apparition de la Technopoly, avec l’application des principes du « management scientifique » de Frederick W. Taylor (1856-1915)  dès 1910 non seulement à l’entreprise mais aussi à l’armée, à la justice, à l’éducation, l’Eglise et la famille…

 

La machination

 

La technique hégémonique n’a cure des recommandations d’Hippocrate, soucieux avant tout de ne « pas nuire »… Désormais, la pratique médicale et les patients se retrouvent « totalement dépendants des données générées par les machines » : l’information provenant d’un patient a « moins de valeur que celle produite par une machine » tout comme le jugement du médecin, aussi expérimenté fût-il, a « moins de valeur que les calculs d’un appareil »…

Puisque la technique « en elle-même tend à fonctionner indépendamment du système qu’elle sert », elle devient « autonome, à la manière du robot qui n’obéit plus à son maître » – ou à celle d’un marteau sans maître écrasant le vivant sans état d’âme

Quelle place reste-t-il à l’humain dans toute cette machinerie ? Quel espace lui concède encore cette machination ?  « Dans une culture où la machine, avec ses opérations impersonnelles et répétables à l’infini, est une métaphore du contrôle, considérée comme l’instrument du progrès, la subjectivité devient foncièrement inacceptable »…

Après avoir dissous toute forme d’autorité morale, « le récit de la Technopoly prend la forme d’un dogme qui prône un progrès sans limites, des droits sans responsabilités et des technologies  sans conséquence ». C’est bien connu : on ne s’oppose pas à la « marche du progrès » – quand bien même elle s’emballerait à tombeau ouvert vers l’abîme… Mais il n’y a plus ni pilotes, ni responsables ni coupables du crash final…

Bien évidemment, Neil Postman proposait sans illusions un « retour aux fondamentaux, dans un sens très éloigné de celui des technocrates – et allant à l’encontre de l’esprit de la Technopoly ». Jusqu’à nouvel ordre, rêver était encore permis…

Une génération après, le paysage technologique s’est complexifié jusqu’à la congestion, tant des organismes assignés devant écrans que du corps social. Dans un monde sans boussole, une technolâtrie dominatrice et sans conscience détruit le socle vital d’une espèce décérébrée dont elle assèche les sources vitales.

La limite semble bel et bien atteinte  – celle au-delà de laquelle le ticket pour « la réalité » n’est plus valable… Mais justement la Technopoly et l’espace numérique ne connaissent pas de limites à leur expansion… L’herbe les fleurs et la possibilité d’une vie vraiment « intelligente » repousseront-elles après le reflux du tsunami numérique?

 

Les Affiches-Moniteur n°79 du 1er octobre 2019

Neil Postman, Technopoly – Comment la technologie détruit la culture, éditions l’échappée, collection « pour en finir avec », 224 p., 18 €

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