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Archive for septembre 2019

En fabulant sur la « fin du monde », les fictions postapocalyptiques nous parlent-elles de notre présent sans espoir afin de nous faire entrevoir des brèches et des possibles dans la « catastrophe civilisationnelle » en cours ?  La destruction imaginaire de notre monde ne serait-elle pas plutôt celle du « mode d’existence qu’il implique » ? Ne s’agirait-il pas plutôt de sortir d’une postmodernité dévastatrice afin de réinventer un nouveau commencement « malgré tout » ?

 

 

Est-il concevable qu’une « société » tue ses propres enfants – voire toute forme d’avenir sur Terre ? Les fictions de fin du monde n’ont pas attendu la controverse entre partisans de la thèse du « réchauffement climatique » et « climatoseptiques » ni la catastrophe de Fukushima pour alerter sur ce qui menace les populations. Dès le commencement de la Révolution industrielle, rappelle Jean-Paul Engélibert, l’universelle fabrique de fictions s’est mise en branle avec Le Dernier Homme (1805) de Jean-Baptiste Cousin de Grainville (1746-1805) qui mettait en scène des Jardiniers attendant le Déluge.

D’emblée, l’industrialisation a suscité la défiance de esprits avertis qui, à l’instar de Charles Fourrier (1772-1837), s’inquiétaient de la dégradation de l’environnement, déjà observable dès le Premier Empire.

En éclairant d’une lumière crue « l’évidence d’un monde qui court à sa perte », les fictions postapocalyptiques dissipent tout faux espoir et réarment les consciences pour imaginer d’autres mondes possibles : « La littérature ne doit pas consoler. Au contraire, elle doit nier l’idée de salut, refuser le désir de consolation : elle doit affirmer l’énergie du désespoir. C’est là sa force, au moins pour la raison que c’est à cette condition qu’elle ne conduira pas au renoncement. Survivre à la fin du monde suppose que les rêves ne soient pas consolateurs. La fiction ne doit entretenir aucun espoir, c’est ainsi qu’elle donnera au rêveur l’énergie de survivre, ou du moins qu’elle ne la lui retirera pas. »

 

« Regarder l’histoire depuis l’après »…

 

Pour le philosophe Jean-Luc Nancy, la « menace globale et persistante de l’anéantissement de l’humanité résulte de l’interconnexion qui absorbe toutes les sphères de l’existence des hommes, et avec eux de l’ensemble des existants ». Cette intrication exacerbée entre « le capitalisme et le développement technique ne laisse aucune marge aux êtres vivants pris dans la connexion d’une équivalence et d’une interchangeabilité illimitée des forces, des produits, des agents ou acteurs, des sens ou valeurs ».

Professseur de littérature comparée à l’université Bordeaux-Montaigne, Jean-Paul Engélibert rappelle à propos de Fukushima qu’il n’y a « pas de catastrophes naturelles mais seulement une catastrophe civilisationnelle qui se propage à toute occasion et qui est justement l’intrication des techniques et de la nature, l’interdépendance, sous le régime de la technique et du capital, de toutes les dimensions de l’existant ».

Si on ne peut pas se préserver de cette « catastrophe civilisationnelle » avec les moyens de cette même civilisation devenus notre mode d’existence, autant en sortir par un saut dans l’imaginaire : « Regarder l’histoire depuis l’après, c’est prendre acte des ruines, nier l’idée de progrès et dire les restes. C’est se donner le lieu d’où réveiller les morts et, peut-être, commencer à reconstruire. »

Les fictions postapocalyptiques, de Margaret Atwood à Antonio Saramago, permettent une « critique radicale » du système qui précipite notre fin : « C’est une représentation de notre présent qui se situe fictivement dans l’avenir pour le déjouer : nous placer dans le temps de la fin pour nous mettre en position d’imaginer comment prévenir la fin des temps »…

Elles créent une « véritable conscience tragique : fabuler la fin du monde n’est synonyme ni de l’espérer ni de désespérer de l’éviter, mais peut signifier tenter de la conjurer et ainsi rouvrir le temps ».

Imaginer la fin des temps, ne serait-ce pas aussi rendre son sens à l’expression « faire de la politique » – celui qui consisterait à « lutter pour faire advenir un monde qui mérite d’être vécu » ?

Contre le « grand récit du progrès », les fictions de fin du monde « mobilisent le mythe de la destruction universelle » et oeuvrent à la « restauration d’un sacré quand la modernité a soumis toutes les sphères de l’existence au calcul et à rationalité économique » … La roue (dentée…) du progrès fait dévaler les espèces à tombeau ouvert sur la pente de leur effacement mais la catastrophe ne mène-t-elle pas aussi à l’utopie ?

 

Une utopie de l’après ?

 

Pour nombre de ces fictions de fin du monde installées dans notre « anthropocène », la destruction absolue rend possible « l’utopie du commun ». Ne nous prouvent-elles pas amplement, comme l’écrit Margaret Atwood, que jusqu’alors nous avions mis en oeuvre de « bien meilleures idées pour faire de la terre un enfer plutôt qu’un paradis » ? Les récits d’un monde néoféodal « où les riches s’isolent derrière de hautes murailles des territoires ravagés » sont monnaie courante depuis deux siècles. Elles nous parlent bien d’un « pire des mondes » réduit à sa machinerie et livré à la prédation sans borne d’exploiteurs/pollueurs dont les crimes contre l’environnement (« le climat »…) demeurent impunis alors que le droit le plus élémentaire d’habiter notre  commune demeure terrestre est interdit aux dépossédés : « La dystopie de l’hypermodernité est encore une façon de représenter l’apocalypse »…

Une société vivable se doit de penser son rapport à la technique et à ce qui la détermine fondamentalement – elle se doit de préserver la possibilité d’une vie de l’esprit et de respect du vivant contre la pression d’un présent sans présence véritable à soi et aux autres.

Ne s’agirait-il pas, finalement, de faire advenir l’inestimable d’un paradis possible pour la communauté des espèces en portant notre attention, pendant qu’il en est encore temps, à ce qui seul est susceptible de résister à l’apocalypse annoncée plutôt que d’avoir à imaginer ce qui lui succéderait ? Et si le délai qui nous sépare de la fin promise n’était pas une avenue ouverte à la capacité de prédation illimitée de quelques uns, toujours prompts à jouer « le coup d’avance » sur une scène de catastrophe investie en scène de crime aux indices effacés, mais une opportunité offerte à des « stratégies intersticielles » de transformation pour le meilleur plutôt que pour le pire ? Ce serait le ressort non pas d’une « littérature engagée » mais simplement engageante et fertilisante…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde – la puissance critique des fictions de l’apocalypse, La Découverte, 240 p., 20 €

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Et s’il suffisait d’une mélodie entraînante et de mots simples qui mobilisent pour faire advenir « les beaux jours »? Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »…

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur  joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine.

Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit  dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans…

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »… Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut  pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC.

Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire…

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands… Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

 

 

En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ».

De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance.

Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe.

Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier…

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française.

En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ». Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure.

Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire  dont il n’est pas l’auteur… Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français. Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc.

Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence… Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Celle qu’écrivent toujours les plus déterminés…

 

Publié dans les Affiches-Moniteur

 

 

 

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