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Archive for juillet 2019

La rencontre d’une jeune héritière américaine et de la reine des courtisanes de la Belle Epoque, alors « meilleur article d’exportation de la France », constitue l’un des plus brûlants romans d’amour célébré en son temps. L’édition de 172 lettres inédites de la correspondance amoureuse de Liane de Pougy (1869-1950) et Nathalie Clifford Barney (1876-1972), établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, fait revivre  « l’ivresse solaire de deux pionnières », à leur manière, de la libération des femmes dans une société que l’on ne disait pas encore « hétéronormative ».

 

Cela se passait au temps du trot, des beaux équipages hippomobiles amenant de belles dames au Bois, en une époque que l’on disait si Belle, juste avant la Grande Guerre… C’est là, au Bois de Boulogne, que Nathalie Clifford Barney, une blonde et intrépide Américaine de vingt-trois très tendres printemps, entrevoit, alanguie dans sa victoria en cet hiver 1899, la Belle d’entre toutes les belles – celle dont la « sveltesse angélique » et la diaphane apparence la brûlent vif au coeur. Incontestablement, Nathalie voyait la « plus belle femme du siècle», l’objet de « désirs universels » qui faisait chavirer toutes les têtes couronnées des deux hémisphères, celle qui incarnait en sa personne « les Etats-Unis de l’Europe galante » – elle entrait dans l’histoire de la courtisane de haut vol Liane de Pougy, alors dans la splendeur rayonnnante de sa trentième année, et dans l’histoire de la littérature.

La jeune Américaine fait le siège de l’hôtel particulier de la Belle, sis au 13 rue de la Néva (8e), lui envoie des poèmes accompagnés d’un déluge de lys et de ces mots insistants : « D’une étrangère qui ne voudrait ne plus l’être pour vous ».

Enfin, la reine du Tout-Paris lui accorde rendez-vous le 14 février 1899, jour de Mardi Gras. Nathalie commande un fort seyant costume  de page en velours vert amande à la maison Landolf, se présente à son idole en messagère de l’amour envoyée par Sappho « pour servir sa divine beauté » – et tombe sous son emprise…

La suite, c’est une « histoire de baignoires » – celle où Liane « trempait comme une rose » ou celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet. Nathalie a obtenu sans doute bien plus qu’elle n’espérait de sa « fleur-soeur » et se retrouve de surcroît couchée sur papier dans Idylle saphique, le roman que Liane tira de leur histoire si peu commune – il est vrai que la Belle d’entre toutes les belles ne se « réduisait pas à un physique », à en juger l’esprit « vif et assuré » de ses lettres comme de ses livres…

 

« Quelle prostitution pour une fleur ! »

 

Après un mois d’une liaison sans nuages parcourue par « le frisson du Beau » et moult « joies d’âmes », rappelle dans sa préface Olivier Wagner, le conservateur du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France qui a sorti cette correspondance inédite d’un long silence, « Nathalie connut encore la grande angoisse de ne pouvoir apercevoir son amante que dans des moments volés, devant aussitôt céder la place à une plus solvable clientèle »…

Ce qui les rapproche, c’est leur détestation de l’Homme – de la bête velue voire ventrue, « l’être le plus laid de la terre » mais si prompt à imposer son désir, comme l’exprime Nathalie qui souhaite avec Liane une vie qui ne serait pas « une suite de devoirs envers la bête pour la bête »… Car, c’est bien connu, « l’homme descend du singe et la femme des anges »…  Mais cette bête-là en haut-de-forme est un aliment complet pour Liane dont le quart d’heure est évalué à 120 000 francs or, bien sonnants et trébuchants – au moins ces animaux dorés sur tranche ont-ils le bon goût de convoiter cette beauté sur laquelle ils sont si peu assurés de leur empire…

Dès l’été 1899, Nathalie reproche à son ensorceleuse : « Tu peux pourtant te payer le luxe d’aimer les gens pour ce qu’ils sont, en dehors de ce qu’ils peuvent te donner. Tu ne vois pas cela et voilà pourquoi j’en veux tant à ta vie qui met tout dans une balance de fausses valeurs. »

Elle reproche aussi à celle dont la « lassitude ne connaît pas la résistance » de se sentir  « obligée de lui faire de la peine afin de faire plaisir aux autres » : « Tu vas encore livrer mon culte, ton fragile corps aux impies »… Et Nathalie soupire encore : « J’ai tant envie de te tenir tout près et de me pâmer d’extase en regardant la longue étendue frêle de ton corps, souple et replié, serpentin et exaspérant. Et la douceur de ton regard me donne envie de pleurer ! Lilly adorée, ta beauté me change en bête fauve et en apôtre. Je suis  divisée entre le désir de mordre et de me prosterner ! »

La belle Lilly, aguerrie par une décennie de haute courtisanerie, répond à son « rayon de lune », à sa « suave fleur de lin » : « Tu sais très bien que si j’avais de quoi vivre et pour toujours jamais un homme ne m’aurait touchée. Ta clarté n’est pas assez brillante ni sûre, Moonbeam, pour me guider en ligne droite ».

Le biographe des deux belles, Jean Chalon (dépositaire du legs de Nathalie Barney), souligne que Liane incarnait trois femmes à la fois : la courtisane, l’artiste (elle se produisait aux Folies-Bergères ou à l’Olympia) et la romancière.

Toutes deux appartenaient, rappelle Olivier Wagner, aux « cercles d’une aristocratie de l’argent dont les privilèges, loin d’être symboliques, les plaçaient très à part des autres femmes de leur temps » – pour leurs contemporaines, elles étaient des Olympiennes dont les portraits, voire les moindres pensées, faits et gestes étaient imprimés dans les gazettes.

Nathalie est la fille d’Albert Clifford Barney (1850-1902), héritier d’une entreprise familiale qui manufacture des wagons de chemins de fer, et d’Alice Pike (1857-1931), héritière d’une distillerie de whisky qui cultive ses talents d’artiste peintre. Selon les critères de calculs retenus, la fortune de la caste industrielle des Barney oscille entre 85 millions et 4 milliards de dollars – à la fin de sa longue vie aventureuse qui n’aura jamais été soumise à la « misérable loi de la nécessité », Nathalie dit n’avoir touché qu’aux intérêts de sa fortune, pas au capital… Elle n’en disposera qu’à la mort de son père, alors que s’achève la phase passionnée de sa liaison avec Liane qu’elle n’aura pu arracher à la courtisanerie. La relation (« je suis marquée tienne éternellement »…) se prolonge en tendre amitié propice encore à de « voluptueux engourdissements ». Elle  forge Nathalie en Amazone qui à son tour fait chavirer le Tout-Paris – elle tient dans l’entre-deux-guerres un salon très couru… Toujours, elle écrit à Liane, lui citant Shopenhauer : « On ne paie jamais trop cher pour l’expérience »…

 

La favorite des princes de ce monde …

 

La belle Liane naît Anne-Marie Chassaigne le 2 juillet 1869 à La Flèche au foyer de Pierre Chassaigne (1812-1891), ancien officier de cavalerie, et d’Aimée-Marie-Gabrielle Lopez.

La famille a quatre enfants et vit pauvrement sur la maigre pension (300 francs) du père qui apparaît à la petite Anne-Marie comme un « vieillard misanthrope » dont « la barbe piquait » et dont l’odeur de pipe la suffoquait. Dans ses mémoires, Mes cahiers bleus, elle écrit : « J’étais ardente et toujours attirée par les femmes, craintive et dégoûtée près des hommes ». A l’âge de sept ans, elle veut quitter sa famille pour l’écuyère  Annette Secchi, aperçue au cirque Bazola.

Au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, elle apprend « la bonne tenue » qui fera d’elle la favorite des princes de ce monde… Ses parents se hâtent de marier celle dont la jeune beauté fait tourner toutes les têtes : le 15 juillet 1886, elle épouse à dix-sept ans l’enseigne de vaisseau Armand Pourpe (1862-1892).

Sa nuit de noces et son accouchement sont un cauchemar – elle donne naissance, le 18 mai 1887, à un garçon prénommé Marc, qu’elle abandonne après une incartade qui lui vaut deux balles conjugales dans les fesses… Divorcée à vingt ans, elle gagne la capitale du monde, célébrée pour son plus bel article en vitrine : la Parisienne…

Accueillie au 34 rue de Chazelles chez la courtisane Valtesse de la Bigne (1848-1910) qui eut Napoléon III comme « client »,  elle devient Liane de Pougy – une allusion à sa sveltesse inaccoutumée de  cygne perdu  parmi les poules et autres dindes d’élevage – et à un château de l’Aube. Sur 80 000 « filles publiques », une quarantaine d’hétaïres souvent à particule, croqueuses de diamants, tiennent alors le haut du pavé. Sa protectrice l’initie à la haute galanterie :  bonnes fortunes et grands noms se bousculent au portillon – si Liane en  fait sa spécialité et fait payer l’homme très cher, elle « réserve ses soupirs les plus sincères aux dames » selon Jean Chalon.

Une Yulka Radziejowska subjuguée, « ex-baronne de Rothviller », la tient pour un « objet d’art » et l’introduit dans la noblesse d’Europe centrale. La cote de la beauté professionnelle, devenue stratosphérique, force le cercle très fermé des Quarante. « La presse » se fait l’écho servile de ses exploits de « grande horizontale de marque » – elle est notamment « Notre Dame du Gil Blas » (1) qui emplit ses Potins de Cythère de ses frasques…

Le librettiste Henri Meilhac (1830-1897) lui verse 80 000 francs-or rien que pour contempler son corps nu et l’introduit aux Folies-Bergères où elle présente un numéro de magie rose en collant noir avec des lapins blancs, fort applaudi par le prince de Galles…

En 1894, lors d’une tournée en Russie, elle joue la fée Urgèle dans Le Baiser de Bainville et Sylvie dans Le Passant de Coppée, prenant langue avec les grands-ducs, fort prodigues en diamants et fourrures, qui s’empresseront de la retrouver dans son hôtel particulier à Paris, fréquenté notamment par le banquier Bischofheim, le neveu du maréchal Mac-Mahon dont elle gobe la fortune,  Lord Carnavon (1866-1923) – et bien d’autres dont on ne donne que les initiales…

En 1893, elle décline une offre de mariage du maradjah de Kapurtala mais

épouse, le 18 mai 1910, le jeune prince Georges Ghyka (1884-

1945), neveu de la reine Nathalie de Serbie – et de 15 ans son cadet.

 

En lisant distraitement Le Gaulois, elle apprend que Marc, son fils oublié,

devenu aviateur, est mort au champ d’honneur le 2 décembre 1914…

 

A la mort de son princier mais décevant époux en avril 1945, l’ancienne « reine d’amour de l’Europe » se retire au couvent  à Lausanne, se rappelant toujours Nathalie « l’inconstante qui sait être si fidèle malgré ses infidélités » – le roman d’amour qu’elles se sont écrit à quatre mains tient toujours au coeur comme au corps…

 

Devenue soeur Anne-Marie de la Pénitence, elle rend l’âme le soir de Noël 1950 à l’hôtel Carlton de Lausanne – parfois, elle soupirait : « Nathalie aura été mon plus grand péché ! ».

Cette dernière tire sa révérence vingt-deux ans plus tard, le 1er février 1972, après avoir fait chavirer encore en son troisième âge inassouvi bien des belles fortunées, parallèlement à sa liaison au long cours avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970).

Ses biens sont mis aux enchères le même jour que le grand lit Louis XV de Liane lors d’une mémorable collision mobilière dans les salons de l’hôtel Drouot – il arrive que des objets si riches de souvenirs et si chargés d’Histoire manifestent aussi leur âme…

 

Nathalie Clifford Barney & Liane de Pougy, Correspondance amoureuse, édition établie et annotée par Suzette Robichon et Olivier Wagner, Gallimard, 360 p., 24 €

 

 

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Vertige peauésie

« Nos restes sont plus vrais que notre présence »

Georges Perros

 

Roses rouges cause toujours

Toute une vie pour s’exhaler en amour

Contre – tout contre le gris larmoyant du jour

Toucher l’abîme sans parachute doré

Pour ceux qui s’y seraient voués

Ou redécouvrir l’étonnement d’être là

Pour ceux qui ne s’y feraient pas

D’impasses en coups bas

Toute une vie jouée à cartes truquées

pour être amour – rien qu’amour soustrait à la buée des noyés…

 

 

rose bleue faites vos jeux

pourvu qu’il y ait des heureux

  • Et plein de partageux…

si l’amour se pose par ciel bas

là où on ne l’attend pas

Alors finis ta fin de vie

en remontant du puits

vertige Peauésie

ainsi s’écrit

ce qui veut être dit

entre caresse et cri

bénie soit sa mélodie

 

rose noire saute du mouroir

amour fait long feu en son admiroir

comme péausie il s’écrit contre le noir

dans le mouvement  liant le joui à l’infini

bonjouir à toi c’est bien ici

la joie tarit le cri

c’est là tout ton savoir

pour traverser sans déchoir

le vide qui t’efface du miroir

vertige Peauésie pour la vie

terre retournée sans oubli

par le Verbe joui où le rien s’abolit…

 

 

Publié in Complément d’enquête, Ponte Vecchio éditions, 2018

 

 

 

 

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