Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for mai 2019

« On aura tout tenu

Dans les mains rapprochées »

Eugène Guillevic

 

 

 

 

 

L’autre jour tu avais pris par erreur

le train qui remontait le temps

Il s’est arrêté  juste à la station où tu étais plus vieux

Plus vieux encore que la vie

Privée de récit comme de crédit

Tout avait brûlé sans flammes

Tu t’es retrouvé sous le froid de la lame

Alors tu as voulu faire

marche arrière

Comme s’il y avait un retour

Comme si on pouvait inverser le sens du voyage

Jusqu’à l’enfance du monde

 

Faut-il prendre le quai des arrivées

Ou celui des départs pour se rencontrer ?

 

Un beau jour tu es monté dans l’autobus qui remontait le temps

Il s’est arrêté juste là où tu étais déjà veuf

De quelqu’un qui n’est jamais venu

Ou orphelin de quelqu’un toujours à venir – tu ne savais plus…

Plus vieux que la vie dans le vent glacé du commencement

Ou du renoncement

Va savoir sans te mettre en jeu

Tu as voulu repartir dans l’autre sens

Vers quelqu’un à nommer

Dans un monde meilleur qui tournerait à l’envers

De tes craintes de n’être jamais là

Où tu serais attendu

Quand l’heure a sonné

De changer de boutique ou de désert

Ou de tituber de ton épuisement

à ton écoulement

 

il aurait suffi d’oser

avant que tout ne soit effacé…

 

Cela fait si longtemps

Que tu n’as plus jamais pris le train ni l’autobus

Vers l’enfance d’un monde

Promis à sa pleine floraison

Là où s’allumerait la première lumière

D’une fête originelle

Dont chaque visage chaque sourire

Serait si jeune si éclairé

et habité

De tout ce qu’il te resterait à vivre

De tout ce qu’il te resterait à aimer

Si la grâce t’en était donnée

 

 

Tu t’es attendu au bout du quai

Pour être emporté loin de toi à jamais…

Publicités

Read Full Post »

Philippe Van Parijs plaide depuis plus de trois décennies pour le versement d’un revenu de base inconditionnel à chacun, au nom de l’égalité des droits et en vertu de son appartenance à l’humanité. Il réitère avec le politologue Yannick Vanderborght ce plaidoyer pour l’instauration d’une sécurité économique de base, garante de l’exercice d’une liberté essentielle : celle, pour chacun, d’oeuvrer à la « réalisation de ses projets de vie »… Et si le revenu de base constituait un vrai récit alternatif ? Celui qui, en réponse au récit dominant , « affectera positivement le capital humain d’une société »?

 

Il arrive, lorsque le brouillard s’épaissit en nuages de cendres par temps de basses eaux, que l’on s’éclaire avec de vieilles idées du passé – histoire de tenter d’entrevoir à nouveau une lueur d’avenir…

Alors que montent les eaux de la « mondialisation », de la grande « transformation digitale » et de « l’intelligence artificielle » qui rompent les digues  et emportent les « emplois », la vieille idée d’un revenu d’existence versé inconditionnellement à tout membre d’une communauté politique, du berceau au tombeau, refait surface à la manière d’une planche de salut.

Certes, l’emploi salariant semble encore la situation de référence dans une « société de statut » en voie de dislocation. Mais la « croissance » économique (« carbonée » ou « décarbonée »…) inlassablement présentée comme le remède par excellence contre le chômage n’est pas au rendez-vous. Et les « évolutions » du droit du travail vers une « société sans statuts » ni cotisations sociales vouée à l’autoexploitation sans limite ni protection de chacun mettent justement en débat le « droit au revenu » hors emploi…

Alors que le « plein emploi » quitte nos sociétés désindustrialisées et « uberisées », le revenu de base pourrait être appelé à devenir l’un des « piliers centraux d’une société libre, dans laquelle la liberté réelle de s’épanouir, par le travail et en dehors du travail, sera équitablement distribuée ».

Lorsqu’une politique de régression, présentée comme une « nécessité économique » voire comme le seul moyen pour une « start-up nation »  de « garder son rang dans la mondialisation », lézarde le socle commun et sape l’armature sociale tout comme l’édifice de « la Dette », l’heure semble venue d’un autre récit et d’une nouvelle fondation sur laquelle les membres d’une communauté pourraient (re)construire une vie digne et décente voire se projeter à nouveau vers un avenir habitable…

Van Parijs et Vanderbogt rappellent l’impérieuse nécessité non pas d’un simple « filet de sécurité » mais  d’un vrai « plancher sur lequel tous peuvent se tenir debout »»…

Ce revenu de base ne constituerait en rien une « décincitation au travail », mais, bien au contraire, une opportunité donnée à chacun de pouvoir enfin travailler selon ses aptitudes et compétences, ses choix et possibilités : « Un revenu de base est là pour faciliter la recherche, par tous, de ce que nous aimons faire et que nous faisons bien, via l’emploi rémunéré ou non »…

 

 

Le revenu de base, une préhistoire…

 

 

Dans son Utopie (1516), Thomas More (1478-1535) interpellait ses contemporains  : « Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d’abord et de périr après ? »

Dix ans plus tard, Jean-Louis Vivès (1492-1540) plaide dans De subventione pauperum  pour un dispositif d’assistance publique et un embryon d’Etat-providence – une « disponibilité au travail » est requise en contrepartie…

Des dispositifs municipaux d’aide aux démunis se mettent en place au XVIe siècle et les Poor Laws (1597-1601) sont promulguées dans l’Angleterre élisabéthaine.

En juin 1793, Robespierre (1758-1794) fait adopter par l’Assemblée constituante une loi sociale affirmant avec force le « droit d’exister » pour chacun – et la nécessaire question des moyens d’existence : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu ». Mais la chute de Robespierre volatilise cette avancée majeure en pur principe repris par Kant (1724-1804) dans sa Métaphysique des moeurs (1797) et Fichte (1762-1814) dans son Etat commercial fermé (1800).

Le quaker Thomas Paine (1737-1809), inspirateur des mouvements révolutionnaires américains et français, rappelle dans son opuscule La Justice agraire en 1796 : « Liberté, égalité, fraternité ne peuvent se réaliser, associées, si inconditionnellement, le minimum de ressources n’est pas garanti à chaque citoyen ». Il propose alors le versement d’une dotation de base de 15 livres sterling à chaque citoyen ayant atteint l’âge de 21 ans « à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés ».

L’année suivante, le pédagogue Thomas Spence (1750-1814) propose dans son pamphlet The Rights of Infants (1797) un revenu dont le financement repose sur la valeur des terrains et immeubles.

Les magistrats de Speenhamland, une bourgade du comté de Berkshire, établissent en 1795 un « dispositif d’allocation en espèces sous conditions de ressources » mais les « élites industrieuses » de la première « révolution industrielle » en cours obtiennent l’abrogation du « droit de vivre » institué par la « loi de Speenhamland » du 6 mai 1795.

Dans la jeune Allemagne victorieuse devenue une grande puissance économique et industrielle, le chancelier Otto von Bismarck (1815-1898) met sur pied, entre 1883 et 1889, « le premier système général d’assurance obligatoire pour les travailleurs, couvrant la maladie, l’invalidité et la retraite, avec une implication active des employeurs et des organisations syndicales dans sa gestion » – reconnaissant ainsi la protection sociale comme l’une des « missions centrales  des Etats modernes ».

Mais à l’heure de la « mondialisation », ceux-ci se retrouvent réduits à des fonctions d’administration de flux, de maintien de l’ordre et de « gestion de la pauvreté » – évacuant  toute question liée à la justice fiscale et sociale… L’Union européenne peut-elle espérer « regagner sa légitimité » auprès de ses « citoyens »… en diminuant leur protection sociale « au nom de la compétitivité » ? Ou bien la notion de « citoyenneté européenne » prendrait-elle du corps avec le versement d’un eurodividende financé par la TVA ?

 

 

Vers une « société de justice » ?

 

 

Rappellant les voies à emprunter pour une société de justice voire d’une démocratie réelle de construction commune et d’émancipation,Van Parijs et Vanderboght soulignent qu’un revenu de base ne servirait pas seulement à « soulager la misère », mais aussi à libérer tous lesmembres d’une communauté : « Ce n’est pas simplement une façon de rendre la vie sur terre tolérable pour les indigents, mais un élement clé d’une société transformée, d’un monde dans lequel nous pouvons nous projeter ».

A la différence des dispositifs existants, ce revenu combine deux inconditionnalités : « Il est inconditionnel au sens où il est universel, non soumis à un test de ressources. Les riches y ont droit au même titre que les pauvres. Et il est inconditionnel au sens où il n’est assorti d’aucune obligation et qu’il nest pas soumis à une exigence de disponibilité à l’emploi. Les chômeurs volontaires n’y ont pas moins droit que les chômeurs involontaires. »

En Alaska comme au Brésil ou en Finlande, le revenu universel a fait l’objet d’expérimentations mesurées qui laissent difficilement augurer de son universalité et de son inconditionnalité. Mais il s’agit bien, que ce soit « par la voie royale ou la porte dérobée », d’aider les individus à « tenir debout et accomplir des projets » porteurs de sens – non d’une incitation à se reposer sur « les autres »…

La « mondialisation » oblige bel et bien à « adhérer à une conception globale de la justice sociale », bien au-delà de l’affaissement de nos Etats-providence aux tuyauteries percées et d’un « monde du travail » sinistré en champs de mines ultraflexibilisées…

Parce qu’elle « constitue une vision d’un monde meilleur », cette utopie « de liberté réelle pour tous », « guidée par une conception crédible d’un futur désirable » et portée par des rêveurs éveillés, conscients du nécessaire dépassement du statu quo, pourrait bien faire basculer une société disloquée dans un avenir soutenable par la force d’une « irréversible évidence » et d’un esprit de « service mutuel ».

 

Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, Le revenu de base inconditionnel – Une proposition radicale, La Découverte, 588 p., 26 €

 

 

Read Full Post »

Dans son nouveau livre phare, Serge Audier analyse en historien des idées politiques l’occasion manquée par la gauche pour un véritable « progrès » écologique et social en raison de sa fascination pour le culte de la production et de la croissance l’acculant à toutes les compromissions. Il en résulte une durable et double « logique d’exclusion des populations et d’extraction prédatrice des ressources ». La vie pourrait-elle désormais être détruite sur une planète surexploitée « bien avant que le capitalisme s’étouffe de ses contradictions et de ses impasses » ? Un civisme véritablement « écologique » et « social » voire un « éco-républicanisme conflictuel » et solidariste permettront-ils de réinscrire « durablement » la société dans « une relation non prédatrice vis-à-vis à la fois des êtres humains et du milieu naturel » ?

 

Le capitalisme, qui a tant apporté en termes de « progrès productifs » et de confort, est-il « structurellement destructeur de l’environnement comme de la société » ?

Le philosophe Serge Audier rappelle ses « externalisations » de coûts énormes sur la société et l’environnement et estime légitime de parler de « capitalocène » (plutôt que d’anthropocène »…) pour désigner la phase actuelle « sans précédent de destruction écologique massive et de transformation humaine du globe » qui  va jusqu’à brouiller les frontières entre le « naturel » et « l’artificiel ». L’économie politique que nous subissons est irrémédiablement déconnectée de la nature et ignorante des exigences biologiques de régénération de celle-ci : « le capitalisme est radicalement contre-nature et contre la nature, insoucieux du long terme »…

Son logiciel prédateur semble l’emporter avec son « impératif de jouissance et de performance » sur toute considération d’équité alors même que s’achève sa phase redistributrice et démocratique. C’est l’histoire d’une défaite idéologique et politique que retrace la nouvelle somme érudite et historique de Serge Audier – après La Société écologique et ses ennemis (La Découverte, 2017) qui, déjà, montrait comment une hégémonie industrialiste et productiviste a occulté le souci écologique.

Le concept de productivisme « compris comme la quête illimitée de la production maximale », ne constitue pas seulement un symptôme : il aide à déchiffrer une dimension essentielle de l’industrialisme, indissociable « non seulement du capitalisme, mais aussi de l’histoire même du communisme, du socialisme et d’une très large partie de la gauche ».

 

Le dogme industrialiste

 

L’invention de James Watt (1736-1819) à la source de l’essor de l’industrie mondiale, la machine à vapeur, a été saluée en son temps comme la réalisation de « l’antique fable de Promothée »…

En 1817, le comte de Saint-Simon (1760-1825)  lance la publication de L’Industrie sous le slogan : « Tout pour l’industrie, tout par elle ». Ainsi, constate Audier, la politique devient « la science de la production et l’Etat lui-même a vocation à se transformer en une grande forme d’industrie » – autant dire que la politique est dissoute dans « l’utopie libérale du marché »…

Un  imaginaire culturel et politique hante les « esprits éclairés » : celui de la domination industrielle et technique, d’une exploitation systématique de la planète…

Le saint-simonien Edouard Charton (1807-1890) joue un rôle décisif dans le « culte du progrès » avec le lancement du Magasin pittoresque en 1833, de L’Illustration en 1843 et du Tour du Monde en 1860. Ces périodiques grand public prolongent le programme saint-simonien de « domination scientifique et technique du globe pour le bien de l’humanité »…

Chez Marx (1818-1883) aussi, l’on trouve cette foi dans « l’activité transformatrice prométhéenne de l’homme » et la « domination démiurgique de la nature »…

Au début du XXe siècle, la société de consommation mondiale est en germe à Detroit, avec la conception de la Ford T (1908) qui donne le coup d’envoi d’une production exponentielle et de l’automobilité de masse. En juillet 1916, le président Woodrow Wilson (1856-1924) y fait un discours devant le premier congrès mondial des « vendeurs » annonçant une  société de consommation mondiale.

Le « grand récit progressiste » ne s’éteint nullement par le « gigantesque carnage humain et environnemental » de la Grande Guerre :  l’industrie de guerre s’avère un « puissant vecteur d’industrialisation et de croissance, au point qu’on a pu parler de « keynésianisme militaire » comme une des causes de l’anthropocène ».

La guerre, observe le médecin Agostino Gemelli (1878-1959), est l’occasion d’une « nouvelle logique d’incorporation de l’individu dans un mécanisme collectif, à la fois militaire et industriel » – le  soldat « cesse d’être un homme » pour devenir « la partie d’un tout »…  Le parallèle s’établit entre le soldat-masse et l’ouvrier-masse du capitalisme en évolution vers le taylorisme – désormais « le système devra primer » souligne Taylor (1856-1915) et la chaîne de montage est le pont qui réunit le producteur et le consommateur…

 

L’ouverture du procès de la « croissance »

 

La question de la soutenabilité de cette économie a été posée de bonne heure par une « gauche » dont la conscience écologique ne réduisait pas le « progrès » à une fuite en avant productiviste et sans finalité humaine.

Ainsi, le « présocialiste » Charles Fourrier (1772-1837), l’un des fondateurs de l’économie coopérative, a anticipé dès 1823 dans Sommaire du Traité de l’association domestique agricole ou Attraction  industrielle un « risque majeur pour la planète », du à la « logique dévastatrice du capitalisme industriel ».

La défense de l’environnement a été vivace dans les milieux « progressistes » du XIXe siècle mais elle a été marginalisée par des  « courants » convertis à cet aveuglement productiviste menant à ce « mode de vie mutilant fondé sur l’obsession de l’augmentation de la production et de la consommation » qui transforme les êtres humains en « machines à produire et à consommer ».

Ce glissement des « forces de progrès » vers une « économie de la croissance » constitue la matrice de dépendance à la frénésie productiviste et consumériste – elle fait le lit de notre impuissance actuelle face au « péril écologique ».

Dans l’entre-deux-guerres, le philosophe d’origine russe naturalisé français Nicolas Berdiaff (1874-1948) estime que « l’âge de la technique » se caractérise par le passage de toute l’existence humaine « de l’organique à l’organisation » – et par le passage du monde naturel à un « nouveau monde d’artificialisation généralisée » qui a perdu « le sens de la terre ».  Critiquant le stalinisme, Berdiaff voyait dans le totalitarisme communiste « le miroir grossissant de l’Occident » plus que son antithèse politique…

Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) mettent alors en garde contre un « développement exponentiel », cette « dynamique aussi absurde que destructrice de l’humanité et de la nature ».

Aux Etats-Unis, l’urbaniste Lewis Mumford (1895-1990) accompagne les orientations environnementales du New Deal du président Roosevelt (1882-1945). Il prône la sortie de la civilisation du gaspillage et de l’accumulation des déchets ainsi que l’instauration d’une société du partage abolissant « la captation des richesses, des ressources et des sols par une minorité d’intérêts privés ».

Pendant les « trente glorieuses », Ivan Illich (1926-2002) montre que les « machines bureaucratiques et technocratiques » structurent le modèle socio-économique, politique et culturel dominant, depuis l’armée jusqu’à l’enseignement en passant par la médecine, dépossédant ainsi les individus et les communautés de leurs « capacités d’initiative et de leur créativité, donc de leur auto-émancipation ».

Depuis l’alerte lancée par le Club de Rome en 1972, il n’est plus permis d’ignorer que notre mode de vie insoutenable pour l’environnement est « sans avenir à l’échelle de la planète ».

André Gorz (1923-2007)  souligne que « seul un dépassement du capitalisme serait à la hauteur du défi ».

Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994) montre que les « modèles dominants de l’économie (en particulier libéraux) reposent sur des hypothèses scientifiques fausses, porteuses de conséquences sociales et surtout écologiques catastrophiques ». Il préconise  une bio-économie orientée vers « la sage gestion des ressources et le contrôle rationnel de la technologie, dans le respect de la biosphère et des générations à venir ».

Serge Audier appelle de ses voeux une « société écologique » qui  intègrerait « dans son fonctionnement, au nombre de ses objectifs et de ses valeurs cardinales, en plus de la liberté, de l’égalité et de la solidarité sociale, l’impératif d’un respect de la « nature » et de la biodiversité sur le très long terme ».

Car la question écologique requiert un « nouvel imaginaire moral et politique articulant les défis démocratiques, sociaux et environnementaux » comme il requiert un véritable engagement de tous ceux qui se sentent dépossédés du sens de leur vie et de leur présence dans un tel « monde » où l’on suffoque tant de la corruption de l’atmosphère que de celle des consciences.

 

Un déni de réalité persistant

 

Pourtant, le déni de réalité s’exacerbe avec la « contre-révolution dite néo-libérale » dont le dogmatisme « free market » mène à une   nouvelle phase d’accumulation et précipite le monde vers l’abîme en détruisant nombre de contraintes économiques, sociales et environnementales pour exercer son emprise sur une société de marchandisation généralisée et déshumanisée…

La « mondialisation capitaliste » légitime de façon pseudo-scientifique une « surexploitation irresponsable des ressources » et aggrave les dégâts environnementaux jusqu’à la sixième extinction des espèces en jouant d’une économie « immatérielle » aux infrastructures très matérielles, bien plus énergivores et polluantes encore que celles du trafic aérien.

Serge Audier montre que « l’entrée du virtuel dans la vie quotidienne » avive gravement « l’obsession consumériste addictive » et évacue irrémédiablement « l’enjeu écologique et la question de la responsibilité civique vis-à-vis du milieu naturel et des générations futures ».

Pour lui,  « les racines de la crise écologique mondiale, à gauche, se trouvaient au coeur même de la pensée socio-économique qui a structuré une part de son imaginaire, depuis l’industrialisme saint-simonien jusqu’au marxisme » – et la phase terminale d’info-dominance, d’uberisation et de déréalisation actuelles.

Si les dernières stratégies d’un capitalisme fallacieusement reverdi ne semblent abuser que de bonnes âmes environnementalistes toujours prêtes à marcher « pour le climat » mais jamais à sacrifier leurs chères mobilités ( vols intérieurs, charters, bateaux de croisière, yachts, voitures électriques, etc.) ou leurs niches fiscales à la vertu écologique, force est de constater que le génie de « ce système productif » en « révolution permanente » est de trouver sans cesse des sources inédites de profits dans de nouvelles technologies aussi « disruptives » qu’aussitôt addictives , dans les menaces et catastrophes écologiques qu’il provoque, ainsi que dans la raréfaction de la biodiversité (et de l’intelligence de la vie…) qu’il suscite…

Si la « satisfaction des besoins artificiels de quelques uns » se fait « aux dépens des besoins fondamentaux de tous », comment remédier aux conséquences mortifères de l’illimitation et de l’accaparement prédateur de ces « quelques-uns » qui s’affranchissent de toute solidarité envers leurs semblables ?

En dotant les enfants gâtés de l’aliénation consumériste d’un « imaginaire alternatif » afin de leur assigner d’autres « finalités collectives et individuelles » – comme un changement de « paradigme » ou de « système » ?

Le philosophe estime utile de rappeler que le « bien commun » n’est pas « un donné se satisfaisant de postures et de simagrées bon marché de « marcheurs pour le climat », il est le produit d’une réflexion et d’une délibération commune » – d’un engagement… Sa définition constitue un « enjeu de luttes entre groupes antagonistes, entre significations imaginaires sociales, entre idéaux d’une « bonne vie ».

L’urgence écologique suppose aussi un « éco-républicanisme conflictuel » concevant l’homme comme un citoyen éco-vigilant, capable de mobilisation pour plus d’équité et de partage planétaire, plus que comme un « producteur » et un consommateur compulsif de gadgets de plus en plus nuisibles. La « crise écologique » serait-elle aussi civique ? Serait-elle aussi une crise de la conscience humaine au sein d’une post-humanité déracinée par la « digitalisation » illimitée du vivant et sa « mise en données » ?

Serge Audier, L’âge productiviste – hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 970 p., 29 €

 

 

Read Full Post »

Le Vicomte Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) a été « l’ambassadeur des lettres russes en France » et le précurseur qui a lancé le « train franco-russe » à la fin du XIXe siècle. Une jeune universitaire russe, Anna Gichkina, lui consacre une thèse de littérature comparée (Université Paris-Sorbonne) et constate : « Emportant en France les lettres russes, Vogüé emporta la Russie ».

 

 

« Le monde officiel est noir » écrit le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé dans son journal en ce mois de janvier 1877. Le jeune châtelain de Gourdan (Ardèche) est en partance pour son poste de troisième secrétaire à l’ambassade de France à Saint-Petersbourg, dans un pays dont l’imaginaire occidental associe l’immensité au grand froid et aux ténèbres…

Les six années qu’il passe en Russie  décident de sa vocation : « importateur de la littérature russe », il oeuvre à cette alliance franco-russe qui aboutit aux accords de 1891. En 1878, il épouse dans la chapelle du Palais d’Hiver, en présence du Tsar et de « toute la pompe de la Cour », Alexandra Annenkova, la jeune soeur du fondateur du chemin de fer transcapien, le général Michel Annenkov (1835-1899) – et se ressource fréquemment dans la propriété de sa belle-famille, sise au village de Bobrovo en Ukraine, où il pose la première pierre de son oeuvre avec Nouvelles orientales (1880).

Familier de la cour du Tsar, il est confronté, avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881, à cette longue tradition du meurtre politique, déjà analysée par Alexis de Tocqueville (1804-1858), révélatrice de ce que Hélène Carrère d’Encausse appelle Le Malheur russe (1).

Son Roman russe paraît en 1886, la même année que le manifeste symboliste et suscite une vague de « russomanie » qui sert admirablement la stratégie d’une politique internationale française soucieuse de se ménager un allié face à l’hégémonie allemande – le « Barbare » d’alors, c’était le Prussien, dans le climat d’hostilité mortifère régnant entre la France et l’Allemagne…

Anna Gichkina analyse la portée de cet événement littéraire qui prépare le terrain pour l’alliance franco-russe : « Ce livre, une des oeuvres les plus influentes de la critique littéraire du XIXe siècle, marque une date importante dans l’histoire littéraire, spirituelle, culturelle et politique de la France. C’est dans cette perspective que E.-M. De Vogüé bénéficie de cette renommée d’ambassadeur de la littérature et de l’âme russes en France ainsi que d’être un passeur ayant beaucoup non seulement au développement des relations culturelles, intellectuelles et politiques franco-russes. »

La France de « l’après-guerre » (celle de 1870) a « des besoins spirituels nouveaux » constate Anna Gichkina : « Vogüé trouve cette fraîcheur spirituelle en Russie, pays souffrant et retardataire, mais pays neuf et puissant. C’est dans la littérature russe que Vogüé voit l’avenir de sa littérature nationale. Il y trouve cet idéal chrétien que la littérature de son pays a perdu depuis la laïcisation de la société. »

Collaborateur régulier de la Revue des Deux Mondes qui diffuse sa « propagande de la cordialité russe », le vicomte de Vogüé est véritablement l’architecte de l’union franco-russe scellée par la visite du Tsar en 1893 : « Le Roman russe est un exemple représentatif de la contribution à l’amitié des deux pays. Etant porte-parole de la politique générale, Vogüé arrive plus facilement à conquérir son public que s’il marchait dans le sens opposé aux projets d’Etat. L’esprit monarchique de la nation française la dispose déjà en faveur d’une alliance avec le Tsar. Pour rendre l’alliance franco-russe possible, Vogüé travaille avec acharnement sur l’image de la Russie en France afin de la rendre non seulement positive, mais également passionnante. »

Son Roman russe consacre l’Empire russe comme « contrepoids potentiel dans le conflit avec les Prussiens » et lui ouvre les portes de l’Académie française le 22 novembre 1888 – à tout juste quarante ans. Entretemps, le train franco-russe a pris de la vitesse et la « slavophilie » a gagné les intellectuels français. Renonçant aux charmes discrets de l’influence, le vicomte avait quitté la carrière diplomatique pour contribuer autrement au redressement de son pays, d’abord comme député de l’Ardèche (1883-1898) – et par une oeuvre littéraire abondante (22 livres) quoique bien oubliée aujourd’hui, qui fait de lui l’un des « représentants les plus marquants du mouvement néo-catholique ».

Mais la « grande lueur à l’Est » qu’il a allumée refuse de s’éteindre dans un paysage mondial dont l’inflammable complexité ne désarme pas, entre contradictions systémiques et instabilité chronique.

 

Le rôle de la Russie dans le « destin français »…

 

Anna Gichkina est née à Arkhangelsk, une région grande comme trois fois la France – « où se trouve l’Archipel du Goulag »… Après des études de civilisation française et de linguistique en Russie postsoviétique, elle arrive en 2005 dans une famille d’accueil de la vallée du Florival : « J’ai commencé par enseigner le russe. L’Europe faisait alors rêver, il y avait alors une promesse de progrès humain qui n’a pas été tenue alors que la Russie était europhile… Mes parents rêvaient pour moi d’une vie en France. Je voulais juste avoir un diplôme européen en plus de mes diplômes russes et puis rentrer… Finalement, mon rôle est de porter la Russie aux Français, c’est sans doute le plus honorable des destins… »

Elle reprend des études de littérature comparée qu’elle finance en travaillant notamment à la filature de Mulhouse. Une rencontre change sa vie, celle de ce vicomte français d’autrefois, issu d’une des plus vieilles familles de France, attachée au terroir du Vivarais et de l’Ardèche – jusqu’alors, elle ignorait l’existence de ce grand « passeur de Russie ». Sa directrice de thèse à la Sorbonne, Sophie Basch, lui a fait découvrir la figure occultée de ce « patriote russophile » : « Mme Basch avait ce sujet en tête sur Eugène-Melchior de Vogüé, le passeur de la littérature russe, et cherchait quelqu’un de bilingue qui avait cette double culture pour le porter. Interpellée par sa façon de comprendre la Russie, je me suis totalement retrouvée dans l’engagement de ce vicomte déchiré entre la politique et la littérature, je me suis mise dans sa peau. Toute sa vie, son action et son oeuvre correspondaient à ma façon de penser. Avant lui, il y a eu bien d’autres « passeurs de Russie » comme Custine ou Gautier. Mais c’étaient des Français qui parlaient de la Russie, qui donnaient leurs impressions de voyage sur la Russie… Eugène Melchior de Voguë a vécu six ans en Russie, a épousé une femme russe, a fréquenté la cour du Tsar : c’était un homme de synthèse dont le sens de la mesure se prolongeait par son action diplomatique. Il avait à la fois la raison et le coeur pour comprendre l’âme russe, pour comprendre la Russie dans sa profondeur et la faire comprendre. Avant de juger la Russie, il faut connaître son histoire, sa mentalité, l’âme et le coeur de son peuple. »

Elle soutient sa thèse (Le Roman russe d’Emile-Melchior de Vogüé dans l’histoire intellectuelle, spirituelle,  politique et culturelle de la France, 2014) et crée en 2017 son Cercle du Bon Sens, un groupe de travail franco-russe d’inspiration chrétienne (2). Son objet ? Oeuvrer à une cohérence de long terme pour défendre « cette nécessité d’amitié » entre la France et une Russie désormais gardienne d’une tradition civilisationnelle dans un monde bel et bien revenu d’une « globalisation » qui dérobe le sol sous les pas de ses habitants : « Strasbourg, la ville des institutions européennes, est le lieu idéal pour parler et faire parler de la Russie. J’avais une proposition de poste dans mon pays mais je suis restée en Alsace. Il s’agit d’échanger, de débattre et d’avancer ensemble. Ce qui  structure l’âme de la Russie, c’est cette façon mystique de voir les choses : le coeur de l’être  humain ne doit pas être négligé, les aspirations humaines ne doivent pas être niées par le totalitarisme marchand. La « démocratie » avance dans le monde au son du canon… Comme disait Eugène Melchior de Voguë, il faut procéder avec sagesse. L’Histoire est riche en effets de groupe et en rebondissements imprévisibles. Il faut penser en cohérence avec l’environnement et vivre en bonne intelligence avec notre univers. L’appellation « cercle du bon sens » procède de cette invitation à échanger de ces signes d’intelligence de la vie, d’embrasser les situations de la façon la plus holistique et la plus bienveillante possible. J’essaie d’aller dans une direction professionnelle en invitant de vrais spécialistes dont l’expertise éclaire la désinformation sur la Russie. »

 

Les rencontres du Cercle du Bon Sens ont lieu généralement une fois par mois au restaurant Mandala à Strasbourg.  Anna Gichkina a été choisie parmi les auteurs représentatifs de la Russie d’aujourd’hui au pavillon russe du Salon du Livre de Paris, en mars dernier : «  Leonid Kadyshev, le directeur du Centre spirituel et culturel russe de Paris a présenté mon livre au salon. J’ai été à la fois touchée, honorée et surprise par cette attention de la diplomatie russe. Une traduction en russe est en cours, à l’initiative de l’Institut de Traduction de Moscou… ».

Son action a été récompensée par un diplôme d’amitié franco-russe : « Tout le monde connaît la phrase de Dostoevski : « la beauté un jour sauvera le monde ». Il s’agit bien de porter cette beauté qui manque si cruellement aujourd’hui. Ce sont les pays en dehors du globalisme et des discours droitsdelhommistes qui détiennent cette sensibilité aux vérités essentielles et peuvent transmettre le véritable humanisme, celui qui ne dénature pas l’homme mais le remet sur la voie vers l’essentiel. »

Le 23 avril dernier, le Cercle du Bon Sens a invité Gilles Martinage pour une conférence sur « La Division Normandie-Niémen ».

Lorsqu’elle a organisé avec la maison de la presse Richard une « signature » dans sa vallée du Florival, plus de 80 personnes ont afflué à L’Hôtel de l’Ange – où elle anime aussi des Noëls et des soirées russes… Lors de la présentation de son livre au Centre spirituel et culturel russe, quai Branly à Paris, plus de 200 personnes ont apprécié l’actualité du message d’Eugène-Melchior de Vogüé dans le contexte géopolitique actuel.

Son prochain opus, Quelle voie pour l’Europe ?, présentant un florilège de ses articles (parus sur les sites Antipresse, Méthode ou en revues « numériques »), est « sous presse » aux lyonnaises éditions La Nouvelle Marge.

Alors qu’un « nouveau monde » cherche à se définir, l’Occident n’aurait-il pas tout intérêt à avoir la Russie à ses côtés plutôt qu’à se laisser entraîner dans un conflit aux « dommages collatéraux » incalculables contre elle ? Alors que montent de partout des désirs d’avenir, de réappropriation démocratique et sociale et d’épanouissement de véritables capacités humaines, ne suffirait-il pas de simplement préserver les intérêts des citoyens des pays européens, à leur écoute, sans rejouer une crise de la portée de celle des missiles de Cuba (1962), juste pour éprouver la clarté d’une évidence pour le moins aveuglante ?

  • Hélène Carrère d’Encausse, Le Malheur russe, Fayard, 1988
  • Inspiré par la philosophie du penseur russe naturalisé français Nicolas Berdiaeff (1874-1948), considéré comme l’un des pères d’une critique pré-écologique de la modernité libérale

 

Anna Gichkina, Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France, avec une préface de Luc Fraisse et une postface d’Henri de Grossouvre, L’Harmattan, 400 p., 39 €

Read Full Post »