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Archive for avril 2019

Les belles machines à rêver font leur retour. La seconde édition du Salon Auto-Moto Classic accueille du 26 au 28 avril au Parc des Expositions de Strasbourg-Wacken plus de 500 véhicules mis en scène et répartis sur 3 halls et 2500 m2. Trois marques notamment sont à l’honneur : Citroën et Bentley pour leur  centenaire et Bugatti qui souffle ses 110 bougies. Créée peu avant les deux précédentes, la marque Delage, d’ores et déjà entrée dans la légende, (re)prend date pour faire son grand retour dans la course en tête…

 

 

L’automobile a longtemps été « l’Objet-Roi » qui pilote la croissance d’une industrie française bien portante, la belle « machine à rêver » qui donne le frisson de ce qu’il reste d’aventure dans une civilisation bien balisée.

La France a connu plus de 400 marques automobiles, certaines plus prestigieuses que d’autres, dont  le souvenir s’est perdu.

Celui de Bugatti rayonne toujours tout en haut de l’affiche grâce aux Enthousiastes Bugatti (EBA, fondés voilà 40 ans déjà…) et au club Bugatti France (basé à Paris) qui exposent plus de 40 modèles pour cette seconde édition d’un Salon qui a conquis plus de 21 000 visiteurs l’année précédente et a été consacré au TOP 4 des manifestations du secteur. La maison de Molsheim Bugatti SAS expose au hall 7 les trois derniers modèles d’exception de son usine à rêves : les Veyron, Divo et Chiron.

« Et parce que Bugatti n’est pas uniquement de l’automobile, des meubles de Carlo Bugatti, le père d’Ettore, et des sculptures de Rembrandt, son frère, sont exposés » annoncent Gérard Burck et Daniel Lapp, respectivement président et chargé de communication des Enthousiastes Bugatti.

Pour le centenaire de Citroën vaillamment affiché au compteur, le club des Chevrons d’Alsace Lorraine met en scène sur plus de 1200 m2 près de 40 modèles iconiques qui ont assuré la renommée de la marque dont la CX Tissier (10 m de long avec 4 roues à l’arrière), le bus Belphégor, une Traction familiale de 8 places sans oublier la réplique exacte d’une voiture de Sébastien Loeb, le parrain de cette seconde édition…

Bien évidemment, la très populaire 2 CV est à l’honneur sous toutes ses coutures – un stand est dédié aux Deux-Pattes de course, dont l’une court actuellement sur le 24h 2 CV de Spa-Francorchamps.

 

Il était une fois Delage

 

Delage survit aussi dans la mémoire collective comme « haute expression de l’élégance française » entre les deux guerres grâce à la passion de quelques inconditionnels.

Créée en 1956 et longtemps présidée par Patrick Delâge, l’arrière-petit-fils du constructeur, l’association « Les Amis de Delage » tient toute sa place au Salon Auto-Moto Classic. Elle regroupe les fidèles de la marque, anciens clients ou passionnés de belles mécaniques afin de perpétuer le souvenir de Louis Delage (1874-1947) et de sa prestigieuse production automobile. La marque Salmson accueillera également le public sur son stand.

Reine Dudragne fait vivre la marque dans le « Grand Est » – et bien au-delà : « Le Salon, c’est l’une des meilleures manières de transmettre le patrimoine industriel français et aussi de recenser des voitures encore existantes… Nous voulons associer les jeunes à la préservation de cette marque, qui demeure synonyme d’excellence, de prestige et d’aristocratie, en leur transmettant le goût de la conservation de ce patrimoine roulant. »

Reine Dudragne ne fait pas seulement rayonner la marque Delage, de rallyes en salons mais la défend aussi : « Si notre activité consiste à mettre la marque en valeur, à recenser et maintenir les voitures Delage en état, nous avons eu à la protéger aussi grâce à un dépôt à l’INPI suite à un procès en déchéance de marque…»

A ce jour, 1500 voitures Delage sont recensées dans le monde – beaucoup le sont en Grande Bretagne, en Australie et aux Etats-Unis. Louis Delage en a produit 32 000 sous son nom et 10 000 encore en concession Delahaye.

Après avoir été essayeur chez Peugeot, l’ingénieur des Arts et Métiers Louis Delage s’installe à son compte en 1905 pour fabriquer des pièces détachées. L’année suivante, il produit sa première voiture, équipée du moteur de Dion. Puis il dessine lui-même tous les éléments des véhicules qui porteraient son nom. Il s’investit très tôt dans la course automobile et remporte en 1911 la Coupe de l’Auto, courue à Boulogne sur 620 km, avant de triompher à Indianapolis en 1914. Privilégiant la compétition et la production de véhicules de luxe, il remporte en 1925 deux Grands Prix. Deux ans plus tard, la société des automobiles Delage est sacrée championne du monde des constructeurs avec son modèle 15 S 8.

Mais la Grande Dépression des années 30 est fatale à nombre de constructeurs automobiles. En 1935, Louis Delage vend une licence de fabrication à Delahaye qui continue à produire des Delage sur sites communs jusqu’en 1954.

Depuis, son oeuvre revit à chaque tour de roue de ses automobiles qui ont traversé le temps jusqu’à notre ère de « transformation digitale » – et dans les projets qu’elle inspire : « Louis Delage disait : « Faire une seule chose  mais bien la faire ». Notre ambition est de respecter ce credo. Ainsi, nous positionnons des jeunes en patrimoine automobile dans notre pays – et espérons le faire bien… ».

 

Le projet Delage

 

Actuellement, Reine Dudragne s’investit dans l’un des objectifs majeurs de l’association :

«  Nous nous sommes lancé un défi technologique et industriel : la restauration ou la reconstruction de certains modèles mythiques et plus particulièrement la Delage V12 Labourdette, la dernière voiture de course produite par Louis Delage. Alors que sa société avait été absorbée par Delahaye, Louis Delage a demandé à Albert Lory de concevoir le moteur d’une nouvelle voiture exceptionnelle : une formule « Sport » pour courir au Grand Prix de l’ACF de 1937. Elle a été accidentée aux essais du Grand Prix à Montlhéry puis réparée et présentée au Salon de l’Auto sur le stand du carrossier Labourdette. Depuis, elle a été à nouveau accidentée et démantelée… Les notes de l’ingénieur Albert Lory sont mises à la disposition des acteurs du projet par son fils Jean. C’est dire que nous avons besoin de sponsors. Cette reconstruction se fait en partenariat notamment avec les Arts et Métiers de Champagne Ardennes et avec Auto Classique Touraine, entreprise du patrimoine vivant (EPV), pour la carrosserie. »

L’ambition ultime, c’est de reprendre le fil d’or de l’histoire du sport automobile en confrontant sur l’autodrome de Linas-Monthéry la Delage V12 reconstruire à ses rivales mythiques d’avant-guerre : Delahaye, Lagonda, Auto Union et autres Mercedes…

Mais comment une jeune femme du métier de la mode et donc familière d’ élégances plus vaporeuses, en vient-elle aux raffinements de l’art du moteur et de la tôle ouvragée ?

En général, la passion se transmet par l’héritage familial ou par les liens du mariage – en l’occurence avec un jeune architecte aventureux et passionné de belles mécaniques d’antan : « Daniel avait une Simca 5 quand je l’avais connu. Il était féru de chevaux et a fait le trajet de Strasbourg à Paris en cheval : du bord de la route, en Champagne, il voit une carcasse qui sert de poulailler. C’est une Citroën C4 de 1929  qu’il négocie aussitôt pour cinquante francs. C’était en 1966 et nous avons fait le rallye Paris-Nice l’année suivante avec ce véhicule reconstruit. Après, nous avons acheté une Renault JM de 1913 avec un capot alligator et vitesses à l’extérieur… Nous nous sommes retrouvés à Paris en proie aux « événements » de mai 1968, en plein rationnement d’essence. Nous sommes rentrés en trois semaines. En 1969, nous avons acheté notre première Delage, une D4, puis un torpédo DI Sport en 1976. Les aléas de la vie nous ont séparés mais en 2007 une nouvelle Delage DI nous emmène en Tunisie jusqu’à Tataouine. Nous avons été aussi au nord de la Finlande, en Corse, en Grèce, en Espagne et au Maroc avec nos Delage. Depuis, j’ai fait la promesse de continuer l’oeuvre de Daniel, et Delage est comme ma seconde famille…»

En un demi-siècle, elle a acquis cinq Delage – dont l’une remise aux bons soins diligents de leur fils – et confectionne les splendides tenues qui vont avec ces rutilantes élégances carrossées d’antan. Ainsi se relient en bonne intelligence, à l’heure de la digitalisation de nos conduites (forcément ultraconnectées…), les savoir-faire d’un art de vivre qui n’abdique rien de son irréductible humanité créatrice.

 

Une fête nationale pour le patrimoine roulant

 

Dimanche 28 avril, la Fédération française des Véhicules d’époque (FFVE) organise pour la troisième année consécutive la Journée nationale des Véhicules d’époque, en partenariat avec Strasbourg Evénements : le cortège des oldies but goldies finit sa course vaillante, entre nostalgie et futur radieux, sur le parking du Salon vers 11h30.

Pari gagnant dès sa première édition, Auto-Moto Classic attend cette année 26 000 visiteurs au fil de ces trois jours qui proposent un véritable rendez-vous pour la filière et une place de marché – une boutique de pièces détachées y est disponible…

Actuellement, 800 000 véhicules d’époque sont répertoriés dans l’hexagone. La voiture ancienne génère un chiffre d’affaires s’élevant entre 3 et 4 milliards d’euros – plus que jamais, elle a beaucoup d’avenir à revendre…

 

Salon Auto-Moto Classic

Du vendredi 26 avril au dimanche 28 avril 2019 de 10h à 19h

Au Parc des Expositions – Strasbourg Wacken

Entrée : 12 €

Paru dans Les Affiches-Moniteur

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Penseur majeur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) se représentait le « Progrès » sous la forme d’un bulldozer dévastant les paysages dans une société en « devenir accéléré incapable de prévoir son avenir »… Les éditions de L’échappée publient un florilège de ses articles militants parus dans la presse écologiste entre 1973 et 1996.

 

L’année 1970 a été proclamée « année de la conservation de la nature » par le Conseil de l’Europe. Mais la France était sous anesthésie pompidolienne en mode addictif, tant consumériste que productiviste – religion du « progrès » oblige…

Bernard Charbonneau a soixante ans et une poignée de livres encore confidentiels derrière lui – dont L’Hommauto (Denoël, 1967). Professeur agrégé d’histoire-géogagraphie au lycée de Bayonne, il se sent un peu moins seul et voit là le « feu vert » pour la naissance du mouvement écologique en France.

L’année suivante, l’Environnement a enfin son ministre, Pierre Poujade qui se retrouve à la tête d’un Ministère de l’impossible – c’est le titre de son livre-bilan paru chez Calmann-Lévy en 1975 – et plus précisément d’un « ministère délégué à la Protection de la Nature et de l’ Environnement » dans les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, du 7 janvier 1971 au 1er mars 1974…

Si la prise de conscience et la réhabilitation écologiques ont progressé et bénéficié à certains écosystèmes vitaux (forêts, fonds marins, tourbières, etc.), la véritable « écologie politique » garantie sans lobbysme (fût-il badigonné en un « vert » fluorescent qui abuse de moins en moins…)  a-t-elle gagné droit de cité pour autant ?

 

Une dynamique d’expansion illimitée

 

Dès son « premier grand livre » (Teilhard de Chardin prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963), Bernard Charbonneau mettait en garde contre la dynamique d’expansion illimitée de la « civilisation » industrielle : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un Etat mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. »

Pourfendeur de l’agrochimie (« quel profit tirons-nous du système agrochimique sinon d’être gavés d’une quantité sans cesse accrue du plastique ? ») dans la presse écologiste (La Gueule ouverte, Combat Nature), il doute fort de la capacité de remise en cause de ce totalitarisme industriel : comment cette société qui détruit la nature pourrait-elle la « protéger », si ce n’est en « l’intégrant comme une variable de plus à administrer » ?

Dans son avant-propos à la réédition des articles de Bernard Charbonneau, Pierre Thiesset constate : « Quand l’espace vient à manquer, le voici recensé, rationnée ; des panneaux d’interdictions sont plantés au bord de quelques réserves naturelles noyées dans la banlieue totale. Le système du développement exponentiel conduit au chaos,mais le chaos risque de consolider le système : quand l’expansion atteint ses limites, il y a un risque de gestion scientifique du « vaisseau spatial Terre » et d’un contrôle social accru pour assurer la survie de ses passagers. »

 

 

En danger de « Progrès »

 

Vous avez dit « contrôle » ? En mai 1989, Charbonneau écrivait dans son article-fleuve « Informatisation et liberté » pour Combat Nature : « La défense contre le déluge des données suppose la renaissance de l’esprit de liberté. Mais ce réveil est de toute autre nature que la volonté de puissance matérielle et rationnelle qui préside au progrès automatique des sciences et techniques (…) A côté des ressources naturelles, pourquoi pas des réserves humaines laissées au silence et à l’ignorance, interdites à l’informatique ? Sinon cette espèce pourrait à son tour se perdre. »

Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), Charbonneau a mis en garde sans relâche, depuis le dernier avant-guerre jusqu’aux « trente glorieuses  (et au-delà, jusqu’au seuil de la grande « transformation digitale » de nos sociétés…) contre cette « rationalité économique divinisée » et cette « ruée incontrôlée du soi-disant progrès » dont le prix « financier, écologique et humain » est insoutenable. Il ne se solde pas seulement par une « production illimitée de l’inutile » mais aussi par le tissage d’une toile où « sera prise un jour la moindre bribe d’espace-temps et de liberté »…

Voilà cette humanité si longtemps «  en danger de Progrès » arrivée désormais au bord extrême de la falaise d’une Dette écologique impayable qu’aucune Providence n’est plus en mesure de garantir…

Les médias en surchauffe autour de la thématique de l’économie « zéro carbone » et les « marches pour le climat » ou autres très progressistes « grévistes du climat » vont-ils « sauver le monde » de tous les vivants avant qu’il soit irrémédiablement passé par « pertes et profits » ?

Si l’aveuglement volontaire ou le déni de réalité rageur ne sauvent de rien (surtout pas de ce rien qui dévore « le monde » de moins en moins commun…), la peur, dont la graine a été plantée en bonne terre encore habitable par certains précurseurs éclairés comme Bernard Charbonneau, le pourra-t-elle ?

 

 

 

Bernard Charbonneau, Le Totalitarisme industriel, éditions L’Echappée, collection « Le pas de côté », 272 p., 20 €

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L’âge d’or de l’humanité était-il celui où… l’or ne régnait pas ? Depuis l’abandon du standard or, l’espèce est entrée dans une ère d’incertitude et d’instabilité – celle d’une économie de reconnaissances de dettes impayables… Le Jardin des Livres réédite deux documents qui éclairent ce changement d’ère…

 

Cette année-là, la France s’ennuyait encore – et suspendait son souffle lors de l’enlèvement du petit Emmanuel Maillart à Versailles alors que le monde « négociait » son Grand Tournant au Moyen Orient… La Grèce changeait de régime avec les colonels et une toute jeune femme, Farah, était couronnée « shahbanou » – impératrice – du fabuleux royaume de Cyrus. Le 26 octobre 1967, dans la grande salle du palais étincelant de mosaïques, de miroirs et de lustres, le Shah posait sur sa tête délicate la couronne des Pahlevi, sertie de 3380 diamants, 368 perles, 5 émeraudes et 2 saphirs – elle avait été commandée au bijoutier parisien Arpels, venu s’enfermer tout un mois avec ses meilleurs artisans dans la chambre forte de la Banque centrale d’Iran pour les choisir à sa guise…

L’or, les diamants et autres raffinements qui embellissent la vie étaient la grande affaire de Pierre Travers, un numismate avisé qui avait pignon sur rue au 17, avenue Victor-Hugo à Paris – il disposait de surcroît d’un bureau officiel à la Bourse de Paris, le numéro 330.

Peu après le couronnement de l’impératrice Farah, Pierre Travers posa pourtant par un matin gris de novembre, en dépit de sa connaissance encyclopédique du marché de l’or, le fatidique panneau « fermé pour 48h » sur la porte de ses bureaux de la société « De Litra ». Puis il sauta dans sa Rolls Royce Silver Shadow, fonça à Orly pour sauter dans un avion en partance vers le Paraguay – et ne plus jamais réapparaître…

Son histoire nourrit l’interminable chronique des systèmes Ponzi tournant forcément mal… Dénoncé auprès des « autorités compétentes » pour n’avoir pu rendre des lingots d’or à certains clients, il avait emmené dans ses valises 50 millions de dollars de liquidités et des Bons du Trésor au porteur ainsi que des pièces d’or –en ce temps-là que les digitale natives ne peuvent connaître, il n’y avait pas de fouilles dans les aéroports…

Mais il a du se résoudre à renoncer à son luxueux appartement rue Ingres, à ses investissements immobiliers sur la Côte d’Azur, à son yacht dans le port de Cannes, à ses tableaux de maîtres ainsi qu’ à bien des choses qui sécurisent autant qu’elles embellissent la vie d’un esthète prévoyant comme lui… Son problème ? Il avait créé une banque. Mais, faute d’ « agrément », elle présentait l’inconvénient d’être… illégale. L’activité déclarée de la société « De Litra » était le commerce de métaux précieux. En fait, ses 5000 clients avaient bien signé des ordres d’achat d’or en confiant les sommes à cet effet – mais cet or restait en dépôt au siège de la société… Travers ne convertissait en métaux précieux qu’une partie des sommes encaissées et versait un intérêt de 9 % à ses mandants. C’était là une opération bancaire qui lui valut des poursuites pour « concurrence illégale » aux établissements de crédit –  son « trafic financier » s’élevait à 25 milliards de francs, selon Le Parisien qui en fit sa Une…

Pour Pierre Jovanovic, ce « futurologue financier » a « annoncé le système financier actuel : une escroquerie globale en bande organisée des banques, avec la bénédiction de la Banque de France et celle de la Banque centrale Européenne ».

Déjà, son forfait d’il y a un demi-siècle transmettait une leçon aussi capitale que lapidaire : « il est totalement idiot, et même purement suicidaire, de confier son or ou autres biens précieux en gardiennage à une société privée »…

Ce que l’avocat des clients spoliés exprimait ainsi à l’ORTF, la chaîne de télévision unique de l’époque : « M. Travers opère comme une banque et il a fait le raisonnement suivant : « les gens ont déposé de l’argent ou de l’or chez moi ne vont pas tous se présenter le même jour à mes guichets pour réclamer la somme en or qui est à eux, et qu’ils ont déposée chez moi. J’ai donc par conséquent un volant de sécurité extrêmement important : je peux disposer d’une partie des dépôts qui sont chez moi et faire des opérations et c’est avec ces fonds qu’il a fait ses opérations. Il a investi les capitaux de ses clients. »

Le terme « Litra » désigne une mesure grecque antique utilisée pour l’argent métal – une unité valait 0,2 drachme. Pierre Travers connaissait parfaitement bien son affaire et laisse un ouvrage, Le Marché des Monnaies d’or de 1900 à nos jours, publié au nom de sa société et réédité par Le Jardin des Livres. Il rappellait le mécanisme de la production et le marché international de l’or de la Belle Epoque à la Guerre froide, et observait, en parfait orfèvre, que « la couverture métallique des émissions fiduciaires et scripturales est tombée de 46 % en 1939 à 20 % en 1949 ». Par conséquent, il en appelait à un accroissement de l’extraction d’or « par rapport aux stocks monétaires existants »…

Ce n’est pas seulement chez les Grecs que l’on a changé de régime, ce n’est pas seulement une jeune impératrice que les Perses ont couronnée cette année-là : les populations de la planète toute entière consacraient sans le savoir un nouvel « ordre du monde » leur faisant porter une charge d’endettement insoutenable, lorsque la phynance s’est affranchi de toute réalité économique, dans une logique folle d’extension perpétuelle du domaine de son seul « profit »…

 

Pierre Jovanovic (dossier de présentation de), Le Scandale De Litra – grand annonciateur de l’explosion des banques, Le Jardin des Livres, 224 p., 21€

 

 

L’abandon du standard or

 

Deux éminents juristes, les Prs Achille Mestre (1874-1960) et son jeune confrère Emile James (1899-1992), se sont fait « économistes » pour publier dans en mars 1926 De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère 1914-1939,  un ouvrage traitant de l’abandon de la convertibilité en pièces d’or des billets de banque que possédaient les Français : en août 1914, il fallait bien financer « l’effort de guerre »…

La guerre finie en 1918, l’Etat français se garda bien de revenir au standard or direct – dilapidant ainsi le capital de solidarité nationale jusqu’alors constitué par ce viol d’une « garantie juridique donnée aux Français d’échanger à vue leurs billets de banque en papier contre de l’or »… Ainsi commença la grande spoliation des épargnants français – l’Ancien Régime avait bien abusé du seigneuriage mais « c’était sans commune mesure »…

Réédité par Le Jardin des Livres et actualisé avec un dossier de présentation du Pr Olivier Pichon, son enseignement s’ajuste à la nouvelle réalité européenne : si « l’Europe est une civilisation, elle n’est pas une nation et la péréquation n’y fonctionne que parcimonieusement, l’oligarchie bruxelloise s’en est servie essentiellement pour « acheter » de nouvelles candidatures à l’Union européenne. »

Après « l’expérience de Law » avec ses billets de banque (1720) et les assignats de la Révolution, les Français entraient à nouveau dans une « économie inversée » : « alors qu’en temps de paix, l’objectif premier est de faire des profits, en temps de guerre l’objectif est de produire le matériel nécessaire pour que la guerre puisse être gagnée » – et « l’Etat devient un acteur majeur de l’économie »… Ainsi, « l’emprunt a largement permis de financer la guerre » – et les Etats se retrouvèrent « à un niveau inédit d’endettement »… Durant l’été 1926, Raymond Poincaré (1860-1934) crée un gouvernement d’Union nationale : « C’est bien une sorte de cabinet de guerre que Poincaré a voulu constituer, une guerre pour sauver  le franc »…

Analyse d’Oliver Pichon : « Dans cette affaire Poincaré n’a été que l’exécutant d’une décision imposée par la Grande Guerre. La férocité des combats et leur prolongement ne purent être payés qu’en papier monnaie et la fameuse affiche (« ils donnent leur sang donnez votre or ») laissa bientôt place au sang contre de la monnaie de singe en si grande quantité que la seule contrepartie ne fut plus que le marbre des tombeaux, et, 10 ans après la fin de la guerre, l’enterrement du franc germinal. »

La raréfaction de l’or due aux dépenses de guerre avait persuadé certains débiteurs que la clause-or était inéxécutable, leur permettant de s’exonérer de leur dette en monnaie papier. Ce n’était pas le point de vue de ces deux  juristes durant l’entre-deux-guerres : savaient-ils alors qu’ils menaient un combat déjà « d’arrière-garde » ? Depuis, les nations brassent des dettes abyssales – elles n’ont plus de monnaie qui soit capable de représenter une richesse réelle… Elles n’en sont pas moins mitraillées de « représentations » papier ou digitales supposées représenter « la richesse » mais qui ne produisent plus que de la pauvreté et survendent un « avenir » qui n’arrivera plus jamais…

Olivier Pichon (dossier de présentation de), Prs Mestre & James, De l’or à la monnaie papier : le changement d’ère, Le Jardin des Livres, 224 p., 21 €

 

 

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