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Archive for novembre 2018

De la Bugatti 57SC Atlantic à l’Aston Martin Valkyrie, l’objet automobile a suscité un irrépressible désir de vie plus belle, plus trépidante, plus vaste. Ces belles machines à rêver tiennent-elles encore la route alors que les pays les plus motorisés connaissent une inversion de tendance en faveur des transports en commun ?

 

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique » constatait Roland Barthes (1915-1980) dans Mythologies (1957).

Tout est dit sur cette capacité d’envoûtement que l’objet automobile exerce sur l’humain bien avant que la révolution industrielle et les progrès de la fabrication en série ne le mettent à la portée de tous au nom de la « motorisation heureuse » des masses. Ce fut tout particulièrement Henry Ford (1863-1947) qui « mit le monde sur quatre roues » avec son modèle T (1908-1927) fabriqué à partir de pièces standardisées, ainsi que le rappelle le journaliste américain Larry Edsall.

Spécialisé dans l’automobile et auteur notamment de Concept Car (2003), Larry Edsall a travaillé pour AutoWeek Magazine, suivi les plus importantes manifestations de sport automobile et essayé sur toutes les routes du monde les véhicules les plus divers, des bijoux de haute technologie aux prototypes. Il emmène ses lecteurs à bord de cinquante modèles entrés dans la légende, des modèles populaires comme la Coccinelle de Volkswagen ou la 2 CV de Citroën jusqu’à la Bugatti Atlantic 57S/SC ou la Veyron.

 

Des calèches aux berlines aérodynamiques

 

Il y eut d’abord le temps des pionniers (1886-1930), ouvert lorsque Karl Benz (1844-1929) installe un moteur à deux temps à essence dans un tricycle, salué comme le premier véhicule automobile au monde avec tous les organes nécessaires à son bon fonctionnement : un volant d’inertie, une transmission à chaîne, un différentiel. Le brevet qu’il dépose le 29 janvier de cette année 1886 est considéré comme l’acte de naissance de l’automobile…

Mais bien avant, le poète grec Homère évoquait dans l’Illiade des tricycles aux « roues vivantes » roulant par elles-mêmes autour de « demeures sacrées ».

Le savant mathématicien britannique Roger Bacon (1214-1294) conçut le principe d’un véhicule autopropulsé, deux siècles avant que Leonard de Vinci (1452-1519) ne dessine des véhicules roulants et volants… Dès 1801, des moteurs à vapeur actionnent des voitures routières construites par le Britannique Richard Trevitchik (1771-1833). Un siècle plus tard, la Locomobile était encore l’automobile américaine la plus vendue.

Mais Benz « fut le premier à produire des automobiles en quantité notable avec plus de mille véhicules à quatre roues vendus en 1898 » – il est considéré avec Daimler comme « l’inventeur de l’automobile ».

Et puis Ford vint et appliqua les méthodes de production de masse à l’automobile dès son Quadricycle (1896) avant de disposer des capitaux pour lancer son modèle T pour motoriser les masses : « Peinte systématiquement en noir parce cette laque séchait plus rapidement que les autres, le Model T tomba un jour des chaînes d’assemblage à la cadence de mille véhicules par jour. A l’époque, ce fut un événement qui offrait un singulier contraste avec la production en Europe où mécaniciens et carrossiers fabriquaient encore une voiture complète à la fois. »

En France, André Citroën (1878-1935), qui a beaucoup appris de Ford, produit à partir de 1919 avec sa 10 CV le premier véhicule complètement équipé et vendu en masse à un prix « populaire », avant de lancer en 1934 sa révolutionnaire Traction Avant, produite jusqu’en 1957 à 750 000 exemplaires.

Et puis « le style » fit son apparition avec William Durant (1861-1947) et Alfred Sloan (1875-1966) à la tête de General Motors : GM « mit sur pied le premier studio de style de l’industrie automobile intitulé Art and Color Section » et embaucha Harley J. Earl (1893-1969) qui avait déjà dessiné des carrosseries à l’unité pour des vedettes d’Hollywood. Premier designer de l’histoire automobile, il conçoit en 1927 la voiture La Salle « considérée comme le premier type automobile construit en grande série qui ait été entièrement dessiné avec soin et non pas simplement conçu sur le plan mécanique ».

En 1938, il réalise la première « voiture de rêve », la Buick Y-Job, « désignée comme les avions militaires encore au stade expérimental » – un « concept-car », équipé d’une capote et de vitres à commande électrique, permettant d’évaluer « le potentiel de l’esthétique dans le domaine automobile ».

Aux « charrettes hippomobiles » avec un moteur et des organes de transmission greffés » succèdent des berlines aux formes fluides et somptueuses. Ainsi se clôt définitivement l’ère de la voiture à cheval… Ainsi se créent des légendes comme celle de Bugatti (1881-1947) dont les réalisations révèlent une « association poussée de la beauté et de la fonctionnalité » mais aussi celle de Errett Lobban « EL » Cord (1894-1974) qui avait gagné et perdu trois fortunes avant d’avoir atteint l’âge de 21 ans et qui réalisa « la plus séduisante et la plus belle automobile jamais conçue » – du moins en Amérique : la Cord 810 (1935-1937).

L’homme aurait-il inventé les dieux pour se modeler à leur image et puis aurait-il inventé l’automobile pour se transporter comme eux, en majesté – et s’illimiter tant dans le raffinement que la performance ?

Si la publicité automobile a encore de beaux jours devant elle, une étude du constructeur japonais Nissan indique que les « transports en commun », couplés avec Internet, ont de plus en plus le vent en poupe – surtout auprès des jeunes. La tendance s’inverse mais le bel objet automobile suscite une inoxydable nostalgie – celle du bon vieux temps où son image était associée à la liberté, au luxe, au raffinement et à la volupté de se transporter comme dans un rêve d’apesanteur.

Larry Edsall, 100 ans d’automobile, Glénat, 192 p., 29,99 €

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Voilà deux ans, le « prince de la dépression » nous quittait. Pessimiste lumineux et poète zen visionnaire, Leonard Cohen laisse une œuvre majeure célébrant les « noces métaphysiques du rock et de la littérature ». Il inspire une nouvelle biographie signée Sylvie Simmons, qui vient d’être traduite en français…

 

« Comment construire une œuvre qui touche le coeur des hommes? » se demandait Leonard. Jamais sans doute, il ne serait devenu cette rock star planétaire adulée si son amie Judy Collins ne l’avait poussé ce 22 février 1967 sur cette scène du Village Theatre à New York pour interpréter lui-même une des chansons qu’il lui avait écrite : Suzanne

C’est ainsi qu’un poète timide et tétanisé mais déjà reconnu est né chanteur bien « trop vieux », à l’âge christique de 33 ans, en ces psychédéliques sixties, si jeunistes – et c’est ainsi qu’est née une légende, d’une « déroute absolue »…

Ses ancêtres avaient « construit des synagogues, fondé des journaux au Canada, financé ou présidé un grand nombre de sociétés philanthropiques ». Leonard Cohen est « né costumé » dans une famille juive distinguée de Montreal mais ses rêves l’emmènent plus loin que l’entreprise familiale de confection haut de gamme, la Freedman Company, « réputée pour ses vêtements chics ».

A quinze ans, il achète une guitare espagnole et apprend à en jouer dans le manuel de Roy Smeck (1900-1994) datant de 1928.

Au camp de vacances du Soleil de Sainte-Marguerite où il est moniteur durant l’été 1950, il apprend une chanson, The Partisan– avec laquelle il envoûtera, vingt ans plus tard, le public du festival de l’île de Wight..

Près des courts de tennis du parc Murray à Westmount, il rencontre un jeune guitariste espagnol qui a juste le temps de lui donner trois leçons – et manque leur quatrième rendez-vous : il s’est suicidé.

Soixante ans plus tard, en face d’un parterre de personnalités réunies pour lui attribuer le Prix Prince des Asturies, Leonard Cohen rend hommage à ce jeune mort anonyme : « Ces six cordes et ce jeu de guitare sont la base de toutes mes chansons et de ma musique »

En soixante ans de création depuis Let Us Compare Mythologies (1956), le premier de ses neuf recueils de poésie, suivi de deux romans et de quatorze albums, le songwriter à la « voix de violoncelle usé » n’a « jamais été déloyal envers son génie » selon son ancien professeur et ami Irving Layton (1912-2006).

 

Les feux de la rampe pour le « prince des poètes »

 

En septembre 1960, un jeune poète déjà remarqué achète sur l’île grecque d’Hydra (dont il avait entendu parler par le jeune héritier Jacob Rotschild rencontré lors d’une fête à Londres) une maison à deux étages avec les 1500 dollars légués par sa grand-mère. Il y écrit ses deux romans et y rencontre la blonde Scandinave Marianne Ihlen (1935-2016) – sa muse célébrée dans Son Long Marianne, chanson figurant sur son premier album, paru le 26 décembre 1967, l’année de leur séparation.

Son amie Judy Collins avait popularisé l’un de ses poèmes, Suzanne, et le pousse sur scène afin qu’il interprète lui-même ses créations – jusqu’alors, il n’avait fait que des lectures publiques de ses poèmes. Leonard aurait préféré que ses chansons fassent leur chemin sans être encombrées par sa présence : « Vous ne pouvez pas vous donner de l’importance et bien écrire » dit-il à un journaliste… Ce 22 février 1967, il quitte la scène du Village Theatre (New York) au milieu de la chanson, Judy le fait remonter et chante Suzanne avec lui – et c’est ainsi que Leonard est devenu grand… Le disque a suivi, baptisé en toute simplicité Songs of Leonard Cohen : cette « pleine mesure de beauté » permet à l’écrivain-né au visage de « torturé professionnel » de troquer dix ans de succès d’estime pour une success story planétaire et ininterrompue pendant un demi-siècle. C’est par la littérature qu’il est venu à la musique dont il demeure la caution poétique incontestée – quand bien même il aurait échappé au prix Nobel de littérature…

A l’âge biblique de 33 ans, ce peseur de mots jeté dans la chanson (et la fosse aux lions…) se retrouve confronté aux machinations de l’industrie du disque : pour une signature donnée en toute candeur, il peinera à retrouver les droits de ses premiers chefs d’œuvre… Comme il le dit à Richard Goldstein du Village Voice en 1967 : « C’est l’âge où tu comprends enfin que l’univers ne va pas se plier à tes ordres »

En dépit de ses succès, ce prodigieux éveilleur de complexités qui disait juste « essayer de garder son équilibre entre les stations debout et couchée » cultivait la distance avec le « milieu » – pas question de mener une vie d’ « artiste asservi et d’homme encagé ». Depuis 1976, il se retirait souvent, entre studios et tournées, dans le monastère zen de son ami Rôshi (1907-2014) sur le mont Baldy (Californie) – avant d’y prendre pension de 1993 à 1999.

C’est là que le magazine Les Inrocktuptibles le retrouve en 1995 – et le révèle en « guerrier de la spiritualité » voire comme « l’un des derniers grands mystiques de notre époque » …

Mais il lui fallut revenir sur scène : sa « manager » l’avait grugé de près de dix millions de dollars et il fallait payer les impôts… Son malheur patrimonial a fait le bonheur de tous ses inconditionnels dont le cercle de ferveur n’allait pas finir de s’agrandir jusqu’aux trois ultimes et poignants chefs d’œuvre (Old Ideas, Popular Problems, You Want it darker)… Son fils Adam porte et produit son ultime opus, car Leonard souffre d’un tassement des vertèbres et d’un cancer. Journaliste musicale réputée, Sylvie Simmons a écrit les biographies de Serge Gainsbourg, Neil Young et Johnny Cash. Accédant aux archives et carnet d’adresses de son « sujet », elle a achevé cette biographie de référence, la plus complète à ce jour, en 2012– et l’a enrichi d’une postface après le décès de Leonard le 7 novembre 2016.

En 2008, Lou Reed observait : « Nous ne savons pas la chance que nous avons d’être en vie en même temps que Leonard Cohen ». La biographie de Sylvie Simmons nous rappelle la portée de cette évidence – quand bien même les poètes ne meurent jamais et ne partent pas comme des voleurs avec la clé des chants après nous avoir ouvert l’immensité du chant des possibles…

Si certains le qualifiaient de « prince de la dépression », des milliers de groupies émerveillées depuis 1968 sont venues lui avouer en coulisse, après ses concerts : « Je voulais me suicider, mais j’ai mis un de vos disques : vous m’avez sauvé la vie au dernier moment« …

Sylvie Simmons, I’m your man – La vie de Leonard Cohen, L’Echappée, 516 p., 24 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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