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Archive for mai 2018

La fuite en avant de « l’âge présentiste », c’est-à-dire cette « affirmation d’un présent sans présence » marqué par une « dynamique de crise structurelle », détruit tout l’environnement naturel ainsi que les « formes de vie non conformes à la valorisation du capital ». Ainsi se trouvent multipliées les vies sans perspective dans un imaginaire d’effondrement civilisationnel. Comment, dans l’actuelle transition systémique, se donner le temps de vivre pour de vrai, « restaurer une véritable forme de confiance dans l’avenir » et « rouvrir l’horizon des possibles face à la fatalité présentiste » ?

 

 

 

La Terre est ronde comme une pièce de monnaie qui roule dans l’indéterminé. Et le monde est plat comme un écran. Il n’est plus sous nos pieds : où désormais le chercher ailleurs que sur les écrans de notre consentement à l’aplatissement  qui diffusent à profusion les images d’une clinquante prospérité nous arrivant bien plus vite que la dite prospérité elle-même ? C’est un monde « numériquement amplifié » qui technologise le vivant à mort et laisse miroiter à la surface de ses écrans non plus des lendemains qui chantent mais « l’éclat factice d’un présent perpétuel qui obnubile champ d’expérience et horizon d’attente » comme le rappelle Jérôme Baschet…

L’historien, qui a enseigné à l’Université autonome de Chiapas (Mexique), se retrouve consterné face au « champ de ruines, sans espoir de reconstruction, laissé par l’épuisement de la modernité et la fin proclamée des « grands récits » d’émancipation » : « Le temps semble constituer, dans le monde moderne, la dimension principale par laquelle s’impose l’oppression, parce que, sur la base du salariat et du calcul du temps de travail, se sont développés des conséquences multiples pour des êtres de plus en plus pressés et stressés, soumis à cette « tyrannie des horloges » et à cette compulsion de connaître l’heure qu’il est. »

 

Prisonniers de l’immédiat

 

Tout bipède pensant et dépensant connaît, au travail comme « dans la vie », cette dictature d’une fausse urgence perpétuelle amplifiée par les écrans – tout comme cette fallacieuse prospérité qui risque de ne jamais devenir réalité… Selon sa sensibilité, il peut éprouver ce « devenir-écran du rapport au monde et à autrui » comme il peut éprouver le fatalisme d’un « état de fait » décrété comme « le fin mot de l’histoire » – « there is no alternative »…Cette histoire-là recule et régresse au lieu d’avancer…

Avec l’accélération générale des rythmes de vie (fastfood, speed dating, zapping, etc.), notre horloge interne s’emballe jusqu’à l’hémorragie – temps de crise et crise du temps se fondent dans un effondrement des repères qui emporte les digues :

« L’immédiateté du présentisme n’est pas celle de l’instant présent mais celle du « coup d’après », vécu comme un déjà-présent ».

C’est le coup d’après du joueur de casino qui compte toujours « se refaire » en faisant payer ses pertes de jeu « aux autres » dans une société qui dissocie le temps social du temps naturel et promeut le jetable dans un incessant renouvellement des produits, des normes et des modes.

Passé et futur sont insidieusement dépréciés au profit de la domination d’un présent perpétuel fondée sur l’oubli du premier et la négation du second : « Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être, pour ces professionnels de l’oubli, rien de plus qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de « l’ici et le maintenant » néolibéral. »

Pour l’historien, il s’agit de « rétablir, dans le même mouvement, mémoire du passé et possibilité du futur » et de « rejeter la tyrannie de l’aujourd’hui ». Cela suppose une « conscience historique, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas la répétition du présent. »

Dans ce monde plat comme un écran et hypervolatile où les flux financiers sont déconnectés des flux de production, « l’uniformisation marchande mine sournoisement la spécificité des lieux, les possibilités techniques de mobilité et de communication font parfois oublier la spatialité comme dimension intrinsèque de l’existence humaine ».

Dans un monde aussi désorienté et désoccidenté, usines et bureaux se sont déplacés depuis les « pays avancés » vers des régions à main d’œuvre bon marché : « On pourrait dire que la délocalisation est en passe de devenir une caractéristique générale du monde contemporain, dans la mesure où, de plus en plus, le paramètre spatial perd son caractère déterminant et où la relation au lieu propre cesse d’être un trait fondamental de l’expérience humaine »…

L’historien engagé se refère à l’expérience zapatiste qui articule « le local (l’autonomie) et le particulier (la revendication ethnique) avec l’universel (le souci de l’humanité) et, si l’on y tient, le national (s’agissant d’une culture aussi patriote que celle du Mexique) ».

Le zapatisme a pris pour emblème l’escargot  (« lentement, mais j’avance ») et revendique la « mémoire vive d’un passé dont l’énergie anime la lutte présente ».

Pour Jérôme Baschet, il se caractérise par le « constant souci d’entrelacer l’intranational (notamment les revendications des peuples indiens), le national et l’international, dans une articulation étroite qui implique de repenser le sens de chacune de ces perspectives et interdit de considérer le zapatisme comme une lutte identitaire ».

Cet exemple susciterait-il des vocations pour une « insurrection éthique contre la destruction généralisée des formes de vie » ?

Pour la première fois de son histoire, l’espèce humaine est devenue non seulement « une force biologique modifiant son environnement direct mais aussi une force d’échelle géologique capable de modifier les processus physiques essentiels de la Terre, de manière radicale et à l’échelle globale »…

 

 

 

Après le capitalisme…

 

Nous en sommes arrivé là, en cette période de cupidité effrénée où s’exacerbent les inégalités dont la perception croissante pourrait bien faire mourir « le capitalisme » : la crise structurelle, « caractérisée par une suraccumulation tendancielle et une insuffisante production de valeur qui n’ont pu être compensés que par l’amplification du capital fictif » nous mène au bord du gouffre.

L’économie  « sous tutelle de la sphère financière », devenue dépendante de « l’anticipation de production de valeur future qui caractérise le capital investi sous forme de crédit » et déconnectée du social, consomme purement et simplement notre peu d’avenir :

« Le présent de l’économie globale ne se maintient donc que par cette anticipation. Dans le monde présentiste, le présent vit sous perfusion du futur (…) La vie présente s’inscrit alors entre un geste passé et ce qu’il a préempté d’un futur désormais lourd d’obligations. »

Pour Jérôme Baschet, « sortir du présentisme ne semble envisageable que comme dimension d’une dynamique de sortie du capitalisme en se défaisant de l’immédiatisme présentiste ». Sortir du capitalisme n’est-ce pas aussi sortir de la crise écologique ?

Ceux qui ressentent « l’hégémonie du temps quantitatif et abstrait, constitutif de la société de la marchandise » sauront-ils s’affranchir de leur asservissement pour restaurer une disponibilité vitale et habiter un temps qualitatif ?

D’ores et déjà, des résistances s’affirment par des changements de vie tournant le dos aux exigences de « réussite professionnelle lourde d’injonctions temporalisées » ou des ralentissements face à la « logique accélérative du monde de la marchandise ». De plus en plus de consciences rompent avec la logique de domination, si destructrice des conditions nécessaires à l’épanouissement humain …

Ces « nouveaux résistants » sauront-ils « cultiver le souci de se concerter et l’art de tirer parti de ce qui déconcerte » ? Et pèseront-ils assez pour « défaire

l’ état de fait existant » et réinventer une relation bien moins conflictuelle avec la Terre ?

L’historien voit là un « combat pour l’histoire et contre l’Economie devenue monde » et dans « l’inacceptation de l’inacceptable » la « source première de l’énergie » qui ferait advenir un monde désirable à partir de la « construction d’espaces libérés » – des territoires zapatistes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par bien d’autres brèches dans le mur contre lequel se fracasse la flèche du temps…

L’escargot est en chemin vers un monde où il n’y aurait plus seulement des « gens » mais aussi des hommes pour de bon, pour de vrai – mais ce temps-là sera conté dans une autre histoire, peut-être…

Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent – temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 320 p., 21 €

 

 

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