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Archive for novembre 2017

Les Français sont-ils bien dans leur assiette ? Alors que leur gastronomie est inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco, le « modèle agricole » hexagonal se révèle incapable de préserver tant l’emploi que la santé publique et d’assurer un revenu décent à nombre de producteurs exposés de surcroît aux « produits phytosanitaires » – terrible oxymore… Le végétarisme, le bio et la lutte contre le gaspillage peuvent-ils nourrir la planète ? Le dernier dossier d’Alternatives économiques, « Manger autrement – vers une alimentation durable », propose un état des lieux de la question alimentaire. Et interroge le lien entre alimentation et civilisation.

 

Qui depuis Hippocrate (« que ton aliment soit ta seule médecine »…) nierait que l’alimentation et la santé sont étroitement liés ? En ces temps de nourriture industrialisée et de marchandisation du vivant, nos pathologies tant individuelles que sociales peuvent-elles s’expliquer par notre exposition à des polluants aussi joyeusement variés que les perturbateurs endocriniens, pesticides, nanoparticules et autres substances étrangères, susceptibles de modifier notre système hormonal  et généreusement dispensées par les multinationales de l’agroalimentaire? Mais pourquoi tant de diablerie « phytosanitaire » partout ?

Si notre Terre, perturbée par les mutations climatiques et la surexploitation de ses ressources, ne tourne plus rond,  quelque chose non plus « ne tourne pas rond dans nos assiettes » constate Naïri Nahapétian dans le dossier d’Alternatives économiques réalisé à l’occasion du festival Alimenterre pour rappeler : « L’alimentation est un enjeu transversal, à la fois économique, social, sanitaire et environnemental, qui pose des questions de solidarité et de coopération internationale. »

 

Reconquérir la saveur de l’existence ?

 

Sous-alimentation au Sud et obésité au Nord seraient-elles les deux faces d’un modèle alimentaire aussi absurde qu’insoutenable ? La « mondialisation » a diffusé une vaste gamme d’aliments industriels transformés, dont l’excès de calories vides s’accompagne de carences nutritionnelles – et suscité une insécurité alimentaire croissante…

Dans ses Mémoires d’espoir (Plon, 1971), le général de Gaulle constatait : « N’étaient les aléas que comportent les intempéries, l’agriculture n’est plus que la mise en œuvre d’un appareillage automatique et motorisé en vue de productions étroitement normalisées »…

Catherine André rappelle qu’un « nombre croissant de producteurs et de cuisiniers s’engagent dans la reconquête du plaisir de manger », indissociable de « la nécessité de repenser nos modes de production et de consommation ». L’arrivée de la nouvelle génération d’agriculteurs sonnera-t-il le glas d’une production standardisée et sans saveur ?

Lorsque « cinq grands groupes semenciers s’accaparent aujourd’hui le vivant », comment rebâtir de nouvelles pratiques pour « manger juste » ? L’enseignement agricole sera-t-il le vecteur privilégié de transformation des pratiques actuelles des exploitants ? Et la restauration collective sera-t-elle à la hauteur des enjeux environnementaux, sociaux, économiques et territoriaux à honorer ?

Pour Bleuenn Le Sauze, le scénario Afterres 2050 pourrait permettre à l’agriculture de mieux nous nourrir, de préserver notre santé et notre environnement et de fournir de l’énergie en rapprochant bassins de production et de consommation tout en divisant les émissions de gaz à effet de serre par deux.

Du Nord au Sud, des initiatives essaiment pour donner à tous accès à des produits de qualité, frais et variés et remédier à la précarité alimentaire et rompre le cercle vicieux de la mauvaise nutrition générant l’accroissement des dépenses de santé ainsi que le rappelle Anne Dhoquois : « En 2016, selon une étude du ministère de la Santé, les crédits de l’Etat dédiés à l’aide alimentaire s’élevaient à près de 34,7 millions d’euros. Une enveloppe qui finance notamment les banques alimentaires, premier réseau d’aide alimentaire en France, qui distribue chaque année, via ses 5 400 associations et centres communaux d’action sociale (CCAS) partenaires, 212 millions de repas à 2 millions de personnes démunies. »

Sans oublier les circuits courts comme les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) ou l’association « Vers un réseau d’achat en commun » (Vrac)… Et les alternatives mises sur pied par des consommateurs décidés à devenir leurs propres vendeurs comme Supercoop à Bordeaux.

Si la mobilisation des consommateurs permet de remporter certaines batailles et de porter certains sujets sur la place publique, le fort lobbying de l’industrie agroalimentaire continue à peser comme une pierre sur l’estomac des consommateurs. « Au final, peut-on parler de lobbying citoyen ? » interroge Bénédicte Weiss. Et peut-on éviter les OGM dont la question de leurs conséquences sur la santé humaine ne fait toujours pas consensus ?

Les scandales alimentaires en série qui font couler tant d’encre mettent en lumière la nécessité de renforcer encore et toujours la surveillance d’une filière alimentaire mondialisée qui inspire de plus en plus de défiance. Sans oublier le vin français qui peine à décrocher des pesticides – des viticulteurs en font les frais en première ligne… Cela changera-t-il vraiment lorsque les professionnels de la filière rencontreront des problèmes conséquents à l’export ?

S’il faut réduire sa consommation de produits carnés pour d’évidentes raisons de mauvais rendement énergétique, les insectes sont-ils une alternative ? Bien moins gourmands en eau et en sol que l’élevage conventionnel, ils ne permettent pas pour autant de bâtir un « système durable », selon Eva Mignot : « Comme pour la viande ou le poisson, la production d’insectes pourrait ne bénéficier qu’à un petit nombre d’individus (…) Surtout, comme le rappelle le Programme alimentaire mondial (PAM), nous produisons bien assez pour nourrir les sept milliards d’humains de la planète et la Terre est capable d’en alimenter plus de 12 milliards. C’est une combinaison de plusieurs facteurs et d’acteurs économiques qui freine l’accès des plus pauvres à la nourriture. »

Retour au « réel » – qui n’est pas le même pour tous… Pour l’heure, toute prise de conscience ou mise en garde se heurte encore à des intérêts puissants qui se sont allègrement affranchis de tous « repères éthiques »… Et toute tentative de changement de pratique se heurte au mur d’argent de cette « fabrique du diable » dénoncée par le Dr Dominique Belpomme.

Tant que la « présomption d’innocence » bénéficiera aux multinationales de l’agroalimentaire et que persistera le déni des « pouvoirs publics » se refusant à aborder les problèmes de santé autrement que sous l’angle financier, la « confiance » citoyenne s’érodera sous l’inexorable déversement de toxiques sur notre planète ainsi que sur la non moins inexorable dégradation du contexte social et de notre milieu de vie en résultant… L’humanité ne s’est-elle pas éveillée à la conscience d’elle-même en domestiquant sa subsistance ? Au-delà de la valeur de ce que nous mettons dans notre assiette, c’est la relation nourricière entre notre espèce et sa planète qui est interpellée alors que l’industrie nous mitonne le « meilleur des mondes nutritifs » – jusqu’à nous transférer l’insoutenable charge individuelle et sociale de pathologies souvent invalidantes ou fatales. La qualité de notre alimentation participe d’une approche préventive contre ce qui est baptisé « cancer » – et représente la première cause de mortalité dans nos sociétés gavées de produits dénaturés voire ultratransformés sans égard pour notre santé.

Manger Autrement – Vers une alimentation durable, Les Dossiers d’Alternatives économiques n°11, 98 p., 9,50 €

 

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Figure flamboyante du mouvement bolchevique, Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (1872-1952) a été la première femme ministre de l’Histoire contemporaine. Elle a œuvré à l’émancipation des femmes et à leur intégration dans la société socialiste…

 

Les femmes ont-elles écrit le premier acte de la révolution russe ? Dans les premières semaines de l’année 1917, elles ont pris la place des hommes dans les usines. Pendant que leurs maris, fils et frères sont livrés à la barbarie guerrière, elles peinent à nourrir leurs jeunes enfants. Ainsi survient le 23 février 1917 dans la Russie impériale la journée internationale des femmes socialistes – celles des travailleuses du textile de Petrograd, vite accompagnées par les ouvriers. L’appel à la révolution monte dans le pays, sur des cris comme : « Du pain ! », « A bas la guerre ! ».

Qui peut imaginer un instant qu’une révolution va balayer l’empire tsariste ? Celle de Février vient de commencer dans la première ville ouvrière du pays.

Une fille issue de l’aristocratie, Alexandra Kollontaï, y avait créé à la faveur des événements de 1905 la première Journée de la Femme avant de s’exiler, poursuivie par la police tsariste…

La nouvelle de la Révolution en cours la surprend en Norvège. Rentrée au pays, « la Jaurès en jupons » devient la première femme de l’Histoire contemporaine à siéger dans un exécutif gouvernemental…

 

Amour-camaraderie et émancipation des femmes

 

Alexandra est la fille unique du général de l’armée tsariste Mikhaël Domontovitch (1830-1902) – sa mère est une riche héritière finlandaise. Elle reçoit une éducation raffinée et polyglotte mais coupe vite ses racines sociales pour s’engager dans la lutte révolutionnaire.

A dix-sept ans, elle refuse un « beau mariage » arrangé et épouse trois ans plus tard Vladimir Kollontaï (1869-1947), un modeste ingénieur qui lui laissera son nom – et un fils, Mikhaël (1894- ?). Mais pour l’impétueuse jeune épouse, l’institution matrimoniale et l’obligation de fidélité relèvent de la « captivité amoureuse » : elle quitte l’un et l’autre pour devenir « révolutionnaire professionnelle » à temps plein…

Elle étudie l’économie politique à l’Université de Zurich où elle fréquente les penseurs sociaux-démocrates dont Maslov et Chliapnikov, guère insensibles à ses charmes – et se lie avec Lénine (1870-1924)…

Elle adhère au marxisme en 1898 – et aux thèses d’August Bebel (1840-1913) sur la famille. Pour elle, l’émancipation des femmes est inséparable de celle de la classe ouvrière : sa « Femme nouvelle » doit être déchargée des tâches domestiques et autant que possible de celles de reproduction de l’espèce… C’est ce qu’elle expose dans Les bases sociales de la question féminine publié en 1909 afin de préparer son intervention au premier Congrès féminin panrusse.

Elle participe à nombre de congrès internationaux où elle intervient aux côtés de l’Allemande Klara Zetkin (1857-1933), de Rosa Luxembourg (1871-1919) ou d’Inès Armand (1874-1920) et gagne en reconnaissance.

Rejetant la « morale bourgeoise », elle prône « l’amour-camaraderie » et « l’amour-jeu », affranchis de toute jalousie – et, bien entendu, applique ses propres principes : elle vit une relation passionnée avec Pavel Dybenko (1889-1938), un marin à la barbe fournie de dix-sept ans son cadet.

En novembre 1917, elle devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (l’équivalent du ministère de la Santé) et mène ses réformes tambour battant, obtenant pour les femmes le droit de vote et d’être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l’accès à l’éducation, l’égalité des salaires avec les hommes et les congés de maternité.

Mais elle abandonne son portefeuille en mars 1918 pour rejoindre son amant en Ukraine – ou, peut-être, tirer les conséquences de la perte de son leadership au Kremlin : sa liberté de mœurs crispe les dignitaires du nouveau régime comme « la presse » qui ne l’épargne guère…

Cette année-là, elle écrit dans son essai, La Femme nouvelle : « La classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, d’une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits dans la collectivité »…

Se considérant toujours comme la « Femme n°1 » du pouvoir, elle fonde encore le Jetnodel, section féminine du Parti ainsi que son organe de presse, La Communiste… Mais c’est Inès Armand, la « maîtresse » de Lénine, qui est nommée en 1919 responsable auprès du Comité central de la question des femmes…

Staline la fait nommer « ministre plénipotentiaire » en Norvège en 1923 – elle devient la première femme ambassadrice et un des piliers de la politique extérieure de l’Union soviétique. Grâce à son « exil », elle échappe aux purges staliniennes – le maître du Kremlin n’apprécie guère ses tenues « outrageusement parisiennes » pas plus que son féminisme devenu encombrant…

Entretemps, le parti bolchévique avait perdu les figures de proue du mouvement des femmes. Alexandra Kollontaï s’adapte au stalinisme et aux reculs de la condition féminine… Après la Norvège et le Mexique, elle demeure longtemps en poste en Suède (1930-1945) – où elle œuvre aux armistices entre l’Union soviétique et la Finlande (1940) puis avec la Roumanie (1944). Cette activité diplomatique lui vaut d’être proposée pour le Prix Nobel de la Paix en 1946.

Elle s’éteint le 9 mars 1952 des suites d’une faiblesse du cœur qu’elle soignait à la digitaline, après avoir fait corps avec ses convictions intimes et ses accommodements avec la réalité sociale. Et sans avoir vu émerger ni « la nouvelle société » ni « la Femme nouvelle »…

 

 

 

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