Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for septembre 2017

Voilà un demi-siècle, une étudiante entrait dans la plus exigeante des aventures littéraires, dédiée à un absolu d’enfance et d’amour : « Par mon ventre ouvert tu es entré dans mon enfance »… Entre l’été 1961 et l’été 1967, Mireille Sorgue (1944-1967) a écrit à son amant des lettres qui constituent un document unique dans l’histoire de la littérature.

 

 

 

 

Qui ne connaît pas L’Amant, Prix Goncourt 1984 et inusable best-seller de Marguerite Duras (1914-1996) ? Seize ans avant ce phénomène d’édition paraissait en toute discrétion L’Amant d’une toute jeune fille qui, de bonne heure, pressentait ne jamais atteindre l’âge de trente ans… Sa discrète auteure avait pris la parole pour dire sa jouissance d’être avec son amant – elle avait commencé par une lettre et n’avait plus cessé de parler, de missive en missive – et de célébrer l’amour, de célébrer le corps de l’Amant :

«Ses fesses sont la fraîcheur même. Je les sépare avec délicatesse comme un beau fruit et comme il m’ouvre, avec le même amour curieux de ses secrets, je veux l’ouvrir. Je l’envie de pouvoir entrer loin en moi quand je n’ai, pour le connaître, que ce qu’il veut bien mettre en moi de lui, le goût de sa langue et sa véhémence qui fuse au plus fort de la querelle. »

 

Il a suffi de leur amour se mirant en ces pages ardentes, toutes de vertige et de révélation – et voilà l’Amante projetée par la force de l’écriture au plus vif au plus haut d’elle, en ces fulgurances qui soulèvent de terre et font frôler un abîme de joie – ou de perdition…

Son poème « Tendresse » se terminait ainsi :

Je crois que la mort seule peut me finir mon enfance

Je crois que la mort m’éternisera dans l’enfance

 

 

La mémoire du verbe : « j’écris pour mieux t’aimer »…

 

Un soir de printemps de l’année 1963, une jeune fille amoureuse de dix-neuf ans conçoit le projet d’un « grand poème » pour honorer son Amant, ainsi qu’elle l’écrit le jour de Pâques dans sa correspondance : « Demain, je veux écrire un grand poème indélébile, à ta jouissance seule, miroir de sorcière où chacun reconnaisse l’autre au centre du soleil (…) Il m’est égal de mourir toute. Et ce n’est pas tant pour me survivre que pour vivre que je veux écrire. J’écrirai comme on fait l’amour. »

Mireille est née Pacchioni le 19 mars 1944 à Castres, au foyer de parents instituteurs n’exerçant pas au même lieu… Son père Francis était une figure de la Résistance locale, engagée dans les FFI avant d’intégrer l’Education nationale.

En juin 1959, Mireille est reçue à quinze ans au concours de l’Ecole normale d’Albi. En juin 1961, elle remporte le premier prix de dissertation au Concours général. Remarquée par un inspecteur de l’Education nationale qui écrit sous le nom de François Solesmes, elle entame avec lui une correspondance passionnée – puis une liaison… Elle écrit aussi à un polytechnicien érudit et octogénaire, Victor Piquet, tout en suivant à la faculté de lettres de Toulouse les cours du poète occitan René Nelli (1906-1982) sur le fin’amors et l’érotique des troubadours.

Reçue première au concours d’élève-professeur à l’IPES en 1963, elle travaille à un mémoire sur la poétesse Louise Labé (1524-1566) tout en se jetant à corps perdu dans ce qui va devenir son œuvre unique, si dévorante… Pendant ses « grandes vacances » en Provence et à Agde, durant l’été 1965, elle écrit Célébration de la Main et envoie le texte – plutôt des « notes de feu prises sur le vif » – à Robert Morel (1922-1990), qui publie une collection intitulée Célébrations. Quoique gagné par l’urgence de ce cri étiré en fervente méditation, l’éditeur lui demande de « compléter »… Mireille écrit à l’Amant le 7 juin 1966 : « Aide-moi, je t’en prie, à sortir de moi : écrire n’y suffit pas, écrire ne me délivre pas assez de moi, de ma « charge d’humanité » – de ma « charge d’éternité »…

En juillet 1967, Mireille Pacchioni est reçue au Capes – un horizon se rapproche… Sa liaison et son talent se fécondent mutuellement dans cette obsession magnifique – mais sa correspondance révèle ses fragilités, sa prose trahit la proximité de la mort dans l’au-delà du chant… Surmenée mais en proie aux plus hautes exigences, elle projette de préparer l’agrégation de lettres et de travailler sur la correspondance de Lou Andrea Salomé (1860-1937).

Le 15 août, elle prend le train de nuit Paris-Toulouse. Des voyageurs remarquent une jeune fille en pleurs et tentent de la réconforter. Rien n’y fait : Mireille ouvre la porte du train et de l’insoutenable entre Caussade et Montauban. Son livre paraît l’année suivante à partir de morceaux trouvés dans ses papiers d’étudiante – les « événements » d’alors ne sont pas propices à la littérature, sauf pour Belle du Seigneur, d’un grand amoureux d’un autre temps, Albert Cohen (1895-1981), consacré par un tardif Grand Prix de l’Académie française.

Prix Hermès à titre posthume, L’Amant est réédité par l’écrivain Henri Bonnier, alors directeur littéraire des éditions Albin Michel, un an après celui de Duras. Depuis 1994, une place de Toulouse porte le nom de Mireille Sorgue, désormais saisie dans la pleine jeunesse d’une vie à bout de forces sous les ébranlements majeurs de sa « charge d’éternité » – pure présence neuve « n’ayant pour tout passé qu’un matin renouvelé »…

 

Mireille Sorgue, L’Amant, Albin Michel, 1985

Publicités

Read Full Post »

Première grande poétesse de l’Histoire, Sapphô est probablement, depuis vingt-six siècles, à la source de la littérature de l’Occident et de l’Orient méditerranéen.

 

Dans un épigramme funéraire, Platon la nommait « Dixième Muse » mais les neuf Livres de sa poésie sont perdus – il ne subsiste dans son intégralité que son Hymne à Aphrodite. Strabon dit d’elle : « Sapphô, femme admirable, car, dans toute la mémoire de cette époque nous n’en connaissons une qui puisse de quelque manière lui être comparée quant à la poésie ».

D’elle, on connaît des représentations sur des pièces de monnaie, des médailles, des vases, des amphores, des peintures dont celle d’une villa de Pompéi, en statues – ou sur le stuc principal de l’abside d’une basilique souterraine de néo-pythagoriciens découverte à Rome en 1917.

Sa représentation la plus ancienne est conservée au Musée national de Varsovie, un kalpis datant d’environ 510 avant notre ère. Sur le vase de Vari, conservé au Musée national archéologique d’Athènes, elle est représentée assise et lisant ses poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu’elle tient en main, on peut lire le titre, Paroles ailées, et l’incipit : «J’écris mes vers avec de l’air ».

 

Thiase saphique et éducation à la liberté

 

Sapphô serait née à Mytilène sur l’île de Lesbos en 612 (ou 630 selon les sources) avant J.-C., sous la 42e olympiade – ce qui en fait une contemporaine du poète Alcée de Lesbos. Sa naissance aristocratique la destine à la direction d’un thiase, un centre éducatif à caractère religieux. Elle aurait été mariée vers l’âge de treize ans à un riche marchand de l’île d’Andros nommé Cercala, sorti de sa vie après lui avoir donné une fille, Cléïs.

Epouse et mère, elle s’exile en Sicile vers 596 avant J.-C. – une statue du sculpteur Silanion à Syracuse attesterait de son séjour.

Ses poèmes rendent grâce à la beauté des  filles de Lesbos – celles « dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom »… Il n’en faut pas plus pour établir une renommée – voire devenir une référence : connue pour être « la lesbienne », c’est-à-dire, par antonomase, « la personne la plus célèbre de Lesbos », elle devient une icône de l’homosexualité féminine, par la grâce notamment de la poétesse Renée Vivien (1877-1909), qui, à la Belle Epoque, se vivait comme sa réincarnation…

Son groupe de jeunes filles, appelé « moisopolon oikia » (« maison des Muses »), constitue un chœur lyrique placé sous la protection d’Aphrodite. Sa poésie, tournée vers les femmes raffinées de Lesbos, épouse leur respiration de la vie, ainsi que le rappelle Aurore Guillemette, fondatrice des éditions Belladone, qui publie l’intégralité de ses poèmes : « Sapphô célébra celles qui réclamaient la présence des Grâces, des Muses et d’Aphrodite. Son œuvre fut pendant toute l’Antiquité un symbole de perfection littéraire avant d’être l’emblématique victime d’un procès permanent que la morale réserve toujours au génie humain. »

Selon Claude Calame, l’éducation musicale et poétique dispensée en thiase saphique aux jeunes filles aurait pour fonction de « leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage » – ce qui ferait des relations de Sapphô avec ses élèves une « forme rituelle d’initiation sexuelle », pratique « répandue dans les milieux aristocratiques de la Grèce archaïque »…

L’historienne Marie-Josèphe Bonnet rappelle que le statut des femmes grecques pouvait alors se résumer en ces termes : « Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de nos intérieurs »…

Pour Aurore Guillemette, « dans cette institution exclusivement féminine, on cultivait et développait son Eros par la recherche de la beauté, aussi bien du corps que de l’esprit ». Ainsi s’instaurait entre femmes la philia, « ce sentiment à mi-chemin entre ce que nous nommons amour et amitié, jusque là réservé aux hommes », impliquant « deux êtres semblables qui s’aimaient en dehors des codes établis et qui n’obéissaient qu’à la nature et aux dieux » – à Aphrodite en l’occurrence…

Institution aristocratique dédié à l’acquisition des savoirs et à l’éducation aux arts pour donner le goût de l’émotion esthétique et de sa transmission conformément au culte d’Aphrodite, le thiase est aussi, par l’enseignement de Sapphô, un lieu de « véritable initiation à la liberté »…

Dès le IIe siècle, les Pères de l’Eglise ouvrent le procès de Sapphô, qualifiée d’érotomane dépravée. Ses Livres sont brûlés et il n’en que des fragments sur papyri. La date ainsi que les circonstances exactes de sa mort demeurent inconnue, quoiqu’on puisse estimer une datation autour de 580 avant notre ère.

Sur le stuc de la basilique romaine, on peut voir la Dixième Muse sauter du haut de la falaise de l’île blanche de Leucade : suicide ou acte de foi pour confier son âme à Apollon et son corps à l’écume d’Aphrodite? Des récits imputent ce saut à un suicide par dépit pour un certain Phaon – en fait, une figure du demi-dieu Phaéton. Il pourrait s’agir plus vraisemblablement d’un saut rituel pratiqué chez les pythagoriciens : ainsi, la poétesse de l’amour en aura célébré la flamme – sans avoir inventé pour autant le « mal d’amour » et le traitement contre son inflammation…

 

Sources

 

Aurore Guillemette et Aurélien Clause, Sapphô – La Dixième Muse, édition bilingue, texte intégral, éditions Belladone, collection de L’Olifant, 2017

Read Full Post »

La femme de lettres et ouvrière coloriste Flora Tristan (1803-1844) a été la pionnière d’un socialisme féministe soucieux des dégâts environnementaux dus à la logique dévastatrice du capitalisme industriel…

 

La franco-péruvienne Fiora Tristan, qui aimait se définir comme une « aristocrate déchue, femme socialiste et ouvrière féministe », fut une figure majeure de l’émancipation des femmes – la toute première à concilier leur cause avec l’affranchissement des travailleurs exploités : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme ; elle est la prolétaire du prolétaire même »…

Mais elle s’est attribué l’invention des « droits de la femme » en omettant de citer Olympe de Gouges (1748-1793) – qu’elle ne connaissait pas, peut-être – comme elle a prétendu descendre de l’empereur Monctezuma II (1466-1520) ou être née des amours de sa mère, Anne-Pierre, avec le… révolutionnaire Simon Bolivar (1783-1830). Sa vie conjugale fut un martyre, sa condition de travailleuse un calvaire mais cette familière des abîmes a ouvert à ses contemporains des horizons émancipateurs et influencé Friederich Engels (1820-1895) qui lui rendra un hommage appuyé dans La Sainte Famille (1844).

 

Aux sources de l’écologie, du féminisme et du socialisme

 

Flora naît le 7 mars 1803 à Paris des œuvres d’un noble péruvien, Mariano de Tristan y Moscoso, qui meurt sans avoir « régularisé » sa situation alors qu’elle a cinq ans, plongeant la famille dans la misère. Pour y échapper, elle épouse à dix-sept ans, le 3 février 1821 à la mairie de Paris XIe, le graveur en taille-douce André Chazel (1796-1860) chez qui elle fait son apprentissage. Le couple, mal assorti, a trois enfants dont une fille, Aline, avec qui elle s’enfuit du domicile conjugal en 1825. Aline sera la mère de Paul Gauguin (1848-1903) mais son statut de grand-mère d’un grand peintre n’a pas préservé la mémoire de Flora d’une si prévisible amnésie collective…

Flora fréquente les mouvements féministes inspirés par les idées du comte de Saint-Simon (1760-1825) qui s’exprimaient dans La Femme libre, une revue fondée en 1832 par Désirée Véret (1810-1891) et Marie-Reine Guindorf (1812-1837). La publication changera souvent de nom, devenant successivement L’Apostolat des femmes, La Femme nouvelle, La Femme affranchie ou La Tribune des femmes.

En 1833, Flora se rend au Pérou pour faire plus ample connaissance avec sa famille paternelle. Son oncle, Pio de Tristan y Moscoso, lui dénie l’héritage familial mais consent à lui verser une pension. Elle relate ce voyage dans un récit autobiographique, Pérégrinations d’une paria (1838), qui esquisse une critique sociale – et lui vaut la suppression de sa pension…

Elle rend visite à Charles Fourier (1772-1837) en 1835, partage avec lui sa conscience de l’irréversibilité des dégâts environnementaux causés par l’industrie et lui écrit après leur rencontre : « Chaque jour, je me pénètre davantage de la sublimité de votre doctrine ».

Lors d’une dispute conjugale le 10 septembre 1838, Chazel perfore d’un coup de pistolet le poumon gauche de son épouse, qui obtient la séparation mais non le divorce – de fait, ils étaient déjà séparés… Dès lors, elle se battra pour la cause des femmes, cette « moitié du genre humain qui a reçu mission de porter l’amour et la paix au cœur des sociétés » – et militera pour leur droit au divorce.

Après avoir investi le Parlement de Westminster déguisée en homme, elle publie Promenades dans Londres (1839), dédicacé à « la classe ouvrière ». Elle y rend hommage à la publiciste anglaise Mary Wollstonccraft (1759-1797), auteur de La Défense des droits de la femme (1792) et y dénonce les dégâts du capitalisme anglais ainsi que l’exploitation de vingt-quatre millions d’ouvriers par les aristocrates de cette « nécropole du monde », s’inquiétant de l’avènement d’une nouvelle « civilisation » urbaine inhumaine et irrespectueuse de la nature.

Peu de penseurs présocialistes manifestent alors une telle sensibilité à ces problèmes nouveaux suscités par la « modernité industrielle » et le gigantisme urbain.

Après la publication d’un « roman social », Méphis ou le prolétaire (1839), elle mène son combat politique en lançant à la Chambre des députés une pétition contre la peine de mort et fait un « tour de France » des ateliers.

En 1843, elle publie L’Union ouvrière, cinq ans avant Le Manifeste du Parti communiste de Marx (1818-1883). Adressé aux ouvriers rencontrés au cours de son périple, elle prône l’union ouvrière et entame un cycle de conférences pour en hâter la constitution. Epuisée par sa tournée nationale, elle est emportée par la fièvre thyphoïde le 14 novembre 1844 au domicile d’Elisa Lemonnier (1805-1865) à Bordeaux.

L’Emancipation de la femme ou le testament de la paria est publié en 1846 à titre posthume par les soins de l’abbé Alphonse-Louis Constant alias Eliphas Lévi (1810-1875), un prêtre défroqué devenu « mage occultiste » et adepte d’une forme de catholicisme social inspiré de Lammenais (1782-1854). Il se dit qu’il aurait été l’auteur de cet ouvrage où était placée en épigraphe cette phrase de Fourier : « L’extension des privilèges de la femme est le principe général de tous les progrès sociaux. »

 

 

Read Full Post »