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Archive for juillet 2017

 

 

 

 

 

« La mystique appelle la mécanique »

Henri Bergson

 

 

 

L’industrie serait-elle un « produit dérivé » du christianisme ? Le philosophe Pierre Musso interroge la construction de la « structure fiduciaire industrialiste » de l’Occident et ses métamorphoses à travers un « immense montage fictionnel » menant du « monde-horloge » du monastère au « monde-machine » de la manufacture et au monde automatisé de l’usine…

 

Longtemps, l’activité de l’espèce humaine est cantonnée à sa sphère biologique. Puis elle a apprend à utiliser les forces de la nature notamment avec le moulin à eau et le moulin à vent, avec les révolutions agronomiques et industrielles du XVIIe au XIXe siècle. Elle accroît et diversifie ses sources d’énergie avec la machine à vapeur, le charbon, le pétrole et le nucléaire. Du Moyen Age aux Lumières, un « idéal de régularité et de perfection mécaniques » investit les activités humaines. Les recherches de Sadi Carnot (1788-1824) font entrer l’humanité dans son âge thermodynamique et ouvrent l’ère de la « mobilité » de masse.

Emporté par une confiance sans borne à l’égard de la technique, le XIXe siècle positiviste accélère le mouvement des hommes avec l’invention du chemin de fer et du roulement à billes qui mène à celle de la bicyclette puis du tricycle, du quadricycle à moteur – et à l’accélération d’une urbanisation reconfigurée pour les transports. Mais où mène ce mouvement perpétuel d’une machinerie qui s’emballe ?

Le scénario fondateur

 

A l’heure de la « désindustrialisation » mondialisée, le philosophe Pierre Musso interroge l’origine de ce « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident – et « la matrice de la pensée industrialiste qui a servi à l’architecture dogmatique de l’Occident ». Le scénario fondateur de l’industrie a été « usiné » dès le Moyen Age, à la charnière des XI-XIIe siècles, lorsque les franchises urbaines permettent à la production et au commerce de « se soustraite à la prédation de l’ordre seigneurial ».

« L’industrie » naît dans le recueillement du monastère, ce « centre de civilisation du Haut Moyen Age », ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » – c’est « à l’intérieur de la matrice chrétienne » que s’élabore une « forme de foi industrialiste accomplie dans le travail et la technique par le monachisme des bénédictins, des franciscains et des sisterciens ». Ora et labora : combinant prière et travail en un « assemblage techno-mythique », une « première révolution industrielle » émerge au XIIIe siècle – lorsque le procédé de foulage devient mécanique, avec des marteaux en bois actionnés par des moulins à eau…

Les voies d’une « rationalité calculatrice » s’ouvrent avec des traités techniques de comptabilité et de gestion, la notion moderne de contrat se développe par la grâce d’une foi en un « Garant universel de la parole donnée » – et l’invention de l’horloge au XIIIe siècle marque une « accélération essentielle pour la mise en œuvre de la religion industrielle occidentale »… Désormais, la pendule synchronise les activités humaines. « Technique de référence pour l’esprit industriel », l’horloge offre « une image du monde et une image pour comprendre le monde : le créateur lui-même devient horloger et régulateur à la fin du XIVe siècle ».

La vision du monde industrialiste se développe au XVIe siècle dans la semi-pénombre des manufactures combinant « transformation de la Nature » et « science moderne », à l’ère de la « mathématisation du monde », alors que l’Occident entre dans un « univers de la précision ». Cet imaginaire mécanique se poursuit dans la fumée des usines et enfin dans « l’entreprise » associant mythe du « progrès » et « économie industrielle ». Les mots d’ordre de cette religion industrielle associant l’idée de « progrès » au modèle mécaniste de l’horloge sont : « transformer le monde », « dominer la Nature », etc.

Les décennies 1750-1850 sont une période charnière marquant l’accomplissement de la modernité, lorsque la religion scientiste et industrialiste se réalise dans la « grande industrie » mécanisée et concentrée : « L’Usine institutionnalise la religion industrielle, elle en devient la cathédrale »…

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso développe avec une érudition saisissante et une iconographie remarquablement bien adaptée une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive : « L’industrie est d’abord une cosmologie, un cadre fiduciaire construit à l’intérieur du christianisme occidental. Elle est mythe, rite et institution ; à ce titre, elle a des intercesseurs (industriels, entrepreneurs), un dogme et un culte fixés par Saint-Simon et ses disciples, une esthétique et un corpus de textes qui dictent des normes de conduite (« science des organisations » et management). »

Depuis Saint-Simon, cet « architecte industrialiste », et son disciple Auguste Comte (1798-1857), il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » – « l’unique mesure de la rationalité technoscientifique érigée en mythe » – avec la « théâtralisation usinière » qui va avec, jusqu’à la « surrationalisation managériale et cybernétique qui en est l’aboutissement »…

La société en pilotage automatique ?

 

« L’usine » (le terme apparaît en 1732) remplace le temple, l’industrie prend la place de la religion et devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée depuis le XIIe siècle « dans le sein chrétien d’Occident comme la combinaison d’une foi dans un grand mystère, celui de l’Incarnation, et d’une rationalité de l’efficacité fonctionnelle et pratique »…

Ainsi, la « transformation usinière est comme la transmutation alchimique et la transsubstantiation christique » : « elle manie le mystère qui modifie et crée des objets »…

Depuis la règle bénédictine, la « merveilleuse machine » se serait-elle retournée en machination avec la règle managériale recomposant la « forme usinière » de la religion industrielle en organisation automatisée ? La « violence de la société industrielle » se serait-elle « installée dans l’esprit des hommes » comme le redoutaient Marx au XIXe siècle ou Adorno après la mise à mort industrielle de l’humain dans les camps de concentration ?

Alors que la carte du monde se redessine au profit de mégalopoles ultraconnectées devenues les points névralgiques de l’économie mondiale « en marche » vers une autre forme de « gouvernance » sans frontières, Pierre Musso interroge sur la gestion de « l’homme numérique » émergent par la « seule mesure de la quantification technoscientifique » : « Peut-on gouverner les hommes avec une seule mesure, celle des nombres et des normes managériales d’efficacité et d’efficience, voire mettre la société en pilotage automatique grâce à des modèles, des algorithmes, des supercalculateurs et des robots ? »

Car nous y voilà : le « gouvernement idéal de l’humanité s’est réduit à son administration gestionnaire », « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance » et une « nouvelle organisation puissante, l’Entreprise-Corporation tend à imposer sa vision du monde et sa normativité managériale » – non sans dommages collatéraux lorsque les attentes d’expansion infinie se font chimériques dans une biosphère surexploitée par sa technosphère. Peut-on écarter le risque de « production » d’une humanité surnuméraire vouée à une possible « destruction calculée » ? L’industrie est-elle encore l’avenir de l’humanité ? De quoi a vraiment besoin celle du XXIe siècle ? Quelle autre religion reprendra le rôle structurant qu’elle a joué (notamment durant les « Trente Glorieuses ») pour former la colonne vertébrale d’un « faire ensemble » face aux nécessités d’une société dont la mystification se délite ?

Pierre Musso, La Religion industrielle, Fayard « Poids et Mesure du Monde », 792 p., 28 €

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Pionnière de la chanson moderne, Damia (1889-1978), surnommée « la Tragédienne incomparable », a inspiré bien d’autres dames en noir comme Edith Piaf ou Barbara.

 

 

Il était un mythe, une voix et une foi inébranlable… La toute première sans doute des « dames en noir » de l’histoire de la chanson française était surtout une « dame de fer » dont la haute stature a dominé l’histoire de son siècle… Née Louise-Marie Damien le 5 décembre 1889 à Paris (13e) d’un père agent de police à la main plutôt lourde, elle ne faisait pas mystère de son âge et ne manquait jamais de rappeler qu’elle avait le même que la tour Eiffel – cet autre haut lieu de résonance d’un tragique qui cherchait à se dire…

 

La « Tragédienne de la chanson »

 

Enfant, Louise-Marie passe ses vacances dans la ferme vosgienne de ses grands-parents maternels à Darney. Mais la vie est rythme, vibration irrésistible ressentie à travers son jeune corps à cordes en quête d’accords – elle est aimantée vers la rencontre tant avec son image en devenir qu’avec son reflet sonore dans la capitale de tous les possibles… A quinze ans, elle fugue et décroche une figuration au théâtre du Châtelet. L’acteur Max Dearly (1874-1943) lui fait faire ses premiers pas de « danseuse professionnelle », notamment en valse chaloupée, et lui transfuse les rudiments de ce qui fera sa réputation de « diseuse » et de « tragédienne ».

Elle est remarquée par Robert Hollard dit Roberty, le mari de la jeune chanteuse « réaliste » Fréhel (1891-1951). Il lui donne des cours de chant, lui fait découvrir « où ça vibre » pour mieux utiliser ses cavités de résonance – et quitte sa « régulière » pour elle…

A partir de 1908, Louise-Marie se produit sur la scène des cafés-concerts comme la Pépinière-Opéra, le Petit-Casino ou l’Alhambra. Felix Mayol (1872-1941) lui offre la vedette d’un de ses spectacles de Caf’conc – elle est lancée enfin et s’adonne à l’ivresse de participer à l’immensité…

Pendant la Grande Guerre, elle chante sur le front pour raffermir le moral des troupes. Après guerre, elle fréquente le Temple de l’Amitié de Nathalie Clifford-Barney (1876-1972), où elle rencontre la danseuse Loïe Fuller (1862-1928) – et part en tournée avec sa troupe… La « Fée Electricité » l’initie aux subtilités des éclairages et de la mise en scène : Damia vient de naître à la scène.

Elle accède à la renommée par des chansons à succès comme Hantise (1926), La Rue de la Joie (1927) ou La Mauvaise prière (1932). Les Goélands (1929), sa chanson-fétiche signée Lucien Boyer (1876-1942), lui permet de donner toute sa mesure de tragédienne à ce qui la soulève… Sombre dimanche est interdite de diffusion au public au printemps 1936 : la rumeur prête à la chanson des effets suicidogènes… Il est vrai que la mine défaite de Damia, les yeux levés au ciel, la pose en « icône endeuillée » d’un siècle décidément tragique. « On » dit de surcroît que nombre de ses chansons « se terminent par un coup de couteau »…

Le cinéma ajoute à sa résonance de torche oscillante sur un champ de ruines annoncé : elle tourne notamment dans Napoléon (1927) d’Abel Gance (1889-1981), Tu m’oublieras (1930) de Henri Diamant-Berger (1895-1972), La Tête d’un homme (1932) de Julien Duvivier (1896-1967) ou Les Perles de la couronne (1937) de Sacha Guitry (1885-1957). Ce dernier prétend être à l’origine de son personnage : il lui avait suggéré de remplacer le décor de fond de scène par un rideau noir et d’adopter une robe-fourreau noire en guise d’emblème – sa « marque de fabrique »…

Assurément, Damia provoque une « rupture » avec les usages scéniques de l’entre-deux-guerres par une esthétique adaptée de l’expressionisme alors en vogue au cinéma et de la « rénovation dramatique » de Jacques Copeau (1879-1949) au théâtre. Chantant sans micro, elle utilise la lumière pour sculpter sa silhouette et sa gestuelle – elle avait été à bonne école chez Loïe Fuller.

Mais ses adjuvants réguliers sont l’alcool, la cocaïne et l’opium – une addiction qu’elle partage avec nombre d’autres créateurs comme Jean Cocteau (1889-1963).

Ses rencontres au sommet avec des créatrices comme la décoratrice et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) se révèlent assurément fécondantes. Celle-ci crée pour elle une chaise, « La Sirène », et partage un temps sa vie.

Sa « carrière » s’achève sur scène en 1956, après une tournée triomphale au Japon (1953) et une autre à l’Olympia (1954) où elle révèle, en première partie de son spectacle, un jeune débutant mort de trac nommé Jacques Brel (1929-1978)…

Dès l’après-guerre, la « tragédienne lyrique » s’était effacée devant d’autres jeunes « dames en noir » comme Edith Piaf (1915-1963) ou Juliette Gréco. En 1956, les plus nostalgiques de ses admirateurs la reconnaissent encore en chanteuse mendiante dans le remake de Notre-Dame-de-Paris, tourné par Jean Delannoy (1908-2008), entre la plantureuse Gina Lollobrigida en Esmeralda et Anthony Quinn (1915-2001) en Quasimodo. Elle a encore les honneurs du prix de l’Académie Charles Cros (1964) mais, en dépit de sa verdeur, le pas n’est plus aussi assuré. Elle s’éteint le 13 janvier 1978 dans sa résidence de La Celle-Saint-Cloud, des suites d’une chute dans le métro parisien (tentative de suicide ?) – une note de conscience du chant universel s’est éteinte mais le tragique du monde s’acharne à se dire par d’autres grandes voix…

 

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