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Archive for juin 2017

Si la vie est la somme de nos rencontres et si la quantité de ces dernières est nécessairement limitée, la journaliste Emily Witt est bien résolue à en manquer le moins possible. Elle s’est lancée dans un reportage-exploration du mystère qui fait désirer…

 

 

Dans notre société « postmoderne » qui fonde les « relations interpersonnelles » sur l’exacerbation de « l’état amoureux » ou des sens, la peur de la solitude se propage comme le feu parmi tous ceux qui semblent avoir fait vœu d’intensité plutôt que de continuité vitale ou de stabilité. Après un demi-siècle de « révolution sexuelle » , la pierre d’angle du couple d’aujourd’hui semble davantage la sincérité que la fidélité : un amour nécessaire et une multitude d’amours contingentes, histoire de ne se priver d’aucun possible, à l’instar du couple Beauvoir et Sartre ? Telle semble la nouvelle équation affective du XXIe siècle alors que s’érode la présumée prééminence d’un « modèle sexuel unique » : comment aimer sans « prise de tête » ni prise de risque, sachant que la « vie conjugale » n’est que l’une des manières d’être possibles au monde ?

Et si l’amour est aveugle, quel mode d’être pourrait lui rendre la vue ?

 

« D’autres vies que la mienne »

 

Arrivée à la trentaine, la journaliste new-yorkaise Emily Witt a entrepris, après une énième rupture, un reportage de quatre années – et fait le plein d’expérimentations en « non-monogamie extrême » à travers sites de rencontre (Match.com), méditation orgasmique (censée « libérer les femmes de la nécessité de donner du plaisir et de les aider à se concentrer sur leur propre plaisir »), cyberpornographie, polyamours (un terme apparu en 1990 pour désigner « l’amour libre » pratiqué par les couples « ouverts » se ménageant la possibilité d’avoir plusieurs histoires sexuelles ou amoureuses en même temps), expérimentation de substances diverses, visites sur le plateau de tournages de films porno comme Public Disgrace ou virée au festival du Burning Man en plein désert du Nevada.

A corps perdu dans son immersion en des lieux et situations où les principes valsent entre bipèdes consentants comme les vêtements, la célibattante note : « A présent, je recherchais les expériences sexuelles même quand ça ne menait nulle part. Le sexe était pour moi une façon de me rapprocher des gens qui m’intriguaient, que je désirais mieux comprendre. »

Intitulé Future Sex, son ouvrage interroge en vérité des pratiques de toujours, probablement en vigueur depuis les premières statuettes néolithiques présumées « érotiques » – comme il affronte les questions de toujours qui convergent avec celles de maintenant…

En matière d’expérimentations sexuelles excluant histoires sentimentales et complications émotionnelles, un modèle semble se dessiner : « le bonheur comme principe de vie, le bonheur avant tout, et ce que Simone de Beauvoir avait un jour appelé « la fête » – « une ardente apothéose du présent, en face de l’inquiétude de l’avenir »… Ce n’est pas la tentation qu’il faut bannir, mais la jalousie : « La non-monogamie – ou plutôt l’amour libre – comme principe structurant de la sexualité, adoptée en masse et reconnue par le langage et par la loi, marquerait une rupture avec l’histoire »…

Ainsi d’un jeune couple rencontré, Elisabeth et Wes, engagés dans une relation « peu conventionnelle » mais en bonne voie de généralisation : « Pour Wes, le fait de vivre une relation ouverte permet d’accepter plus facilement un engagement sérieux. La décision d’habiter ensemble en moins pesante puisqu’ils savent que l’un ou l’autre passeront quelques nuits ailleurs tous les mois. Ils aiment bien l’idée que la séparation devienne un élément structurel de leur relation et que l’envie de passer du temps n’ai plus besoin d’être justifiée. Une question les taraude cependant : que se passera-t-il si l’un des deux tombe amoureux d’un de ses partenaires occasionnels ? »

Et si le polyamour était une « façon plus lente de rompre avec quelqu’un », en tout cas « plus humaine» quand on pressent déjà la fin ? Et s’il n’y avait « pas d’entités « hommes » et « femmes » mais un large spectre de comportement et de manières dans le monde, modifiables par les outils technologiques et les hormones synthétiques » ?

 

Car enfin, voilà la grande tragédie des jeunes battantes d’aujourd’hui hyperintégrées dans ce modèle changeant que l’on nomme « civilisation » – en l’occurrence, les amies de l’auteure habitant ces métropoles regorgeant d’options sexuelles et dédiées à toutes les expérimentations flirtant avec les petits bonheurs manufacturés dans un système où tout s’achète et se vend, à commencer par l’hyperversatile produit d’appel nommé « amour » : « Elles excellaient dans leur boulot. Elles vivaient dans de beaux appartements et gagnaient assez d’argent pour fonder une famille sereinement mais il leur manquait un compagnon qui leur procurerait le matériel génétique nécessaire, un soutien à vie et de l’amour. »

Une fois son reportage consommé, Emily Witt tente de renouer les fils d’une anthropologie comparée de l’amour avec son exigence vitale : « Déclarer ouvertement que j’allais organiser ma sexualité autour de l’amour libre me paraissait parfois dénué d’intérêt. Je ne suis pas sûre qu’une déclaration d’intention ait de l’effet sur l’expérience vécue. Tout comme vouloir tomber amoureux ne faisait pas surgir l’amour, me proclamer « sexuellement libre » ne me libérerait pas de mes inhibitions (…) Je savais cependant que revendiquer ma liberté sexuelle comme un idéal m’aiderait à accorder mes choix antérieurs à l’idée que je me fais de la vie. »

En définitive, « la pratique nous aiderait à mieux gérer l’impact émotionnel des relations multiples et simultanées »…

Aux dernières nouvelles, après bien des amours traversées, Emily Witt a rencontré son partenaire actuel dans un bar, ne se sent « pas gênée à l’idée qu’il passe la nuit ailleurs et réciproquement » et vit avec un horizon d’attentes réduit après avoir emménagé avec lui – perte de l’engagement n’est pas perte de sens…

L’amour de l’amour, toujours, de commencements en commencements, plutôt que l’amour de l’autre ? Un désir sans fin qui ne retomberait jamais sur ses pieds entre fervents « conjoints » disjoints – et délivrés de l’obsession de l’unité à travers l’inadéquation fondamentale qui serait la condition humaine même ? Du nouveau visage de l’amour, on saura tout juste ce qu’il n’est pas – et ce qu’il demeure : une exigence du vivant, sans transgression d’un interdit désormais et, si possible, sans rendez-vous manqués…

Emily Witt, Future Sex, Seuil, 270 p., 19 €

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Le slam compte à Strasbourg ses fines lames, ses lâchers de poètes en scènes ouvertes et ses événements dont Lucie Rivaillé et Florent Schmitt sont les organisateurs. Leur mot d’ordre : oralité, convivialité, écoute et partage.

 

Le printemps ne fait certes pas seul le poète : en toute saison, l’Hexagone est saisi par une véritable fièvre poétique qui fait bondir un genre hors de la page, signant son retour en grâce – et ce, en risquant de nouvelles dynamiques d’échange… Désormais, la poésie, mise en voix et en spectacle, est à la fête et se vit comme un véritable sport de combat collectif… Dans les bars, théâtres et autres sites, les rimes fleurissent et enflamment tant les auteurs en transe qui montent sur scène que les amateurs transis. Les auteurs qui ne savent plus où donner de la plume ou de la voix gagnent également une nouvelle visibilité grâce à une foison d’initiatives orchestrées par les ministères de la culture, de l’éducation nationale, les collectivités locales – ou par de fervents pratiquants…

Tandis que l’offre poétique s’élargit à une centaine de revues rebondissant sur le net, une internationale de la poésie semble avoir pris corps avec les premières manifestations de slam, cette nouvelle tchatche, née à Chicago où elle est pratiquée en « tournois » depuis les années 80, jusqu’à la génération actuelle, héritière de la performance et du mélange des genres : les digital natives lèveraient-ils la tête de leurs écrans sans visibilité pour faire entendre cette voix intérieure créant son espace de liberté dans la langue commune ?

 

 

 

La raison poétique en partage

 

Cette nouvelle génération de poètes, née dans la société de l’image, serait-elle en train de renouveler la poésie en la transformant en spectacles interactifs ? Lucie Rivaillé et Florent Schmitt y sont pour beaucoup à Strasbourg, dans leur pratique articulant nouvelle oralité, travaux langagiers des oulipiens, improvisations, arts de la scène et flirts avec d’autres muses.

Après la faculté de philosophie à Bordeaux, Lucie Rivaillé (alias U-Bic) se sent aimantée par le pouvoir des mots, tel qu’il peut être restitué par l’oralité. Elle arrive durant l’été 2006 à Strasbourg : « Je suis vraiment devenue active en montant en 2007 l’association Oaz’Art dédiée à la poésie et à l’oralité. Nous avons mis en place des ateliers d’écriture, travaillé la déclamation, monté des scènes slam à thème et des tournois poétiques. Pour compléter mon travail dans l’oralité, je suis allée vers d’autres disciplines comme celles de la scène, en suivant notamment une formation de clown de théâtre… Il s’agit d’aller sur l’immédiateté, l’improvisation… Le 18 avril dernier, notre scène ouverte accueillait aussi des dessinateurs et illustrateurs au Kitsch’n bar…»

Au piano, elle met très tôt ses textes en musique avant de répondre à l’appel d’une poésie à ciel ouvert : « J’ai tout de suite été dans l’écriture de mes textes, sans trop me laisser influencer par des lectures… Mais je me suis senti à l’aise dans l’univers de Pablo Neruda et de Raymond Queneau, surtout ses poèmes parlés. J’ai été intéressée par l’art de la déclamation poétique – plus que par la publication… On oublie toujours que la poésie était populaire. Nous sommes les derniers à ramener la poésie dans les bars, en encourageant les auteurs à proposer la leur en partage. Nous envisageons la poésie en termes de partage de textes, pas de spectacle… »

Alors président de la toute jeune association Littér’Al, l’écrivain Pierre Kretz assiste à une soirée slam au Kitsch’n bar et lui propose d’en faire partie : « Il m’a proposé de faire partie du conseil d’administration, puis je suis devenue trésorière. Dès le premier événement de Littér’Al à Selestat en février dernier, le slam a été présent. Litter’Al donne aux auteurs une plus grande visibilité et les rend plus actifs. C’est une belle initiative de rassemblement car les auteurs sont trop solitaires et démunis devant leur écran… »

Le slam est né d’une idée du poète Marc Smith, par ailleurs entrepreneur en bâtiment et travaux publics, qui entendait rendre les lectures poétiques moins élitistes et moins compassées : « Pour lui, la poésie ne ment pas et il avait le sens de l’oralité, tout comme ses ouvriers sur les chantiers. En 1986, il a créé à Chicago le premier événement slam populaire. Slam poetry signifie « tournoi de poésie ». Il s’agissait de revenir aux joutes verbales médiévales, de susciter la performance sur le mode ludique de la rencontre et de motiver même les plumes les moins aguerries. Un jury est désigné pour décerner des notes et voter, ce qui pose d’emblée le côté absurde de l’événement, car la poésie évidemment ne se note pas… Depuis, la formule a cartonné et a débarqué en Europe en 1993. La France était plus réfractaire aux notes mais l’important, c’est de faire œuvre et que ça exalte… »

 

En vers et pour tous…

 

Donc, avec Florent Schmitt, elle fait descendre l’art poétique dans la rue, le fait entrer dans les bars – ou monter sur scène… Natif de Weyersheim, Florent a fait des études d’arts plastiques et soutenu une thèse de doctorat sur le thème de l’art et du jeu. Aujourd’hui animateur jeunesse pour la Fédération des MJC d’Alsace, il contribue à la création d’un vivier d’auteurs régionaux se dédiant à cet art désormais polymorphe et bien moins hermétique qu’au temps de Stéphane Mallarmé, lequel ne comptait que quarante lecteurs : « J’ai surtout lu des textes d’artistes qui écrivaient de la poésie. J’ai rencontré Lucie voilà dix ans à La Grotte, rue des Juifs, l’un des premiers lieux strasbourgeois dédiés au slam. Puis on a fait les Cycleux, le Troc Café, le Diable bleu et la Mine, le bar associatif des Arts décoratifs. Il faut que la poésie soit vivante. Nous avons créé des espaces de rencontre pour la partager et la faire résonner dans un maximum de lieux ouverts, avant d’être accueillis au Kitch’n bar, notre ancrage. Les compétitions ont lieu à l’Iliade et à la Vill’A (Illkirch-Graffenstaden). Le but, c’est d’encourager les gens à écrire, à les faire se reconnaître les uns par les autres, à faire découvrir des auteurs de leur vivant… C’est bien plus nourrissant de faire pratiquer un art que de consommer des créateurs seulement en volume. L’important, c’est de s’aimer soi-même, d’aimer ce qu’on fait et d’aimer les autres à travers ce qu’ils font…»

Serait-ce la réinvention d’un « vivre ensemble » par la grâce d’une nouvelle oralité, de nouvelles sonorités – ou par un retour au son, à la source vive et au chant intérieur tel que chacun peut l’éveiller en lui-même ? Cet art de proximité éprouvé confronte chacun à un vécu de la poésie depuis François Villon voire l’avènement des religions du Livre … Précisément, l’avenir du livre ne passerait-il pas par l’oralité, le spectacle vivant et la proximité vibrante ? Le poète n’est-il pas engagé dans le monde, en célébrant fragile et vivante incarnation d’une parole poétique en résistance contre la dévitalisation d’une langue réduite à la « communication » voire à l’insignifiance ?

Après tout, il n’y a pas de genre qui supporte plus mal la langue de bois, le bavardage, la ritournelle ou le slogan que la poésie. Au tableau d’honneur des bonnes ventes livresques, Prévert l’emporte avec ses Paroles (plus de deux millions d’exemplaires vendus) devant Apollinaire (plus d’un million d’exemplaires vendus d’Alcools). Et le cercle des poètes qui ne résignent pas à disparaître n’en finit pas de s’élargir à tous ceux qui veulent juste entendre ou écrire des mots, des vrais, capables de dire le vrai de l’humain ou d’agir comme un baume sur les fêlures et les tarissements d’une civilisation essoufflée… Davantage homme orchestre dégourdi que marginal « maudit », le poète du XXIe siècle abat les cloisons artistiques pour vivre des intensités communielles dans un univers poétique en expansion continue – aussi loin que peut l’entrevoir son insatiété d’être refusant l’écrasement par l’illusion de l’avoir dans un monde vivant sa chute au ralenti.

 

Slam prêt à l’emploi tous les 3emes mardis du mois au Kitsch’n bar, 8 Quai Charles Altorffer à Strasbourg

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Et s’il suffisait, après Mallarmé, de dire : « une fleur » pour que se lève, dans sa musicalité saisissante, « l’absente de tous bouquets » ?

Le recueil de Dostena se clôt sur l’humilité des roses « quand elles crépitent/comme les bougies/de la chapelle ». Mais, dans l’intervalle, quel voyage en poésie – quel vagabondage poétique et spirituel dans la fraternité du verbe, une fois déposé à l’orée de ce florilège le fardeau de toutes illusions, une fois remises en question toutes les approches du savoir vécues par la poétesse…

Car Dostena est anthropologue, journaliste et peintre – elle ne sait que trop bien tout se qui se joue dans la profondeur du langage… Plus on brûle de l’approcher par l’art, la poésie ou le présumé « savoir », plus le réel se dérobe et se révèle en mystère dont la totalité se laisse tout juste effleurer dans ce qui se défait – ou dans ce qui décompose les apparences alors que s’effrite le socle anthropologique et vital de l’espèce…

 

La poésie,

 

Ça ne lui chante pas

De parler aux inconnus

Elle regarde à travers toi

Et dans ses yeux

Eclot une ville triste

     Avec des ponts

                  En points

                            De suspension…

 

 

La poésie est gratitude, elle est célébration – et la poétesse exprime la gratitude que lui inspire l’art du peintre Valer. Son œuvre dissidente se refuse à désarmer devant la fragmentation du monde et sa mécanisation. Les images de Valer, inspirées de grands mythes et irriguées par de puissants symboles, illustrent les poésies de Dostena en une alliance embarquée (au sens où l’entendait Blaise Pascal) comme sur un de ces bateaux représentés par le peintre, voguant à la surface de ces temps de basses eaux dont ils fendent l’onde huileuse… Non pas canot de naufragés mais arche de Noé, porteuse d’une espérance – celle qui anime la geste du créateur articulant le bruit et la fureur du monde en grand récit…

Non, l’atelier du peintre n’est pas désoeuvré, les jardins de la poésie ne sont pas désertés depuis Auschwitz, l’école des mystères n’est pas fermée quand bien même l’ordre mécanique est poussé jusqu’à son dernier degré d’inhumanité par ses intégristes.

 

 

La vie et la mort se croisent

En nous, sans se connaître…

Comme deux voisins s’oublient

De politesse.

 

Ainsi, à 11 heures 11 je suis prête

A me taire, à parler…

Pas prête à m’endormir…

Est-ce les clés

Ou une casserole

Ou ton baiser

Que j’ai oubliés sur le feu ?

 

C’est l’œuvre des jours – ce qui se passe entre les livres et les images, une épreuve d’artiste qui capte ce qui plus jamais ne peut être récapitulé ou laissé sur le feu… L’art, la poésie ne sont-ils jamais rien d’autre que la vie même s’accomplissant dans son pas de danse sur l’arête de son volcan – vers son précipice ?

Si la poésie est hantée, depuis Baudelaire, par les « symptômes de ruines », celle de Dostena alliée aux délicates architectures de Valer est habitée par ce qui signe le suspens de toute possibilité de parole commune dans l’inépuisable – et dans le vertige du déjà joué où tout se répond. Comment pensent les murs, à quoi rêvent les fenêtres ?

 

« Il se peut qu’une guerre mondiale éclate »,

Claironnent les médias.

C’est vrai, mais Ici

C’est si vrai aussi, si entier que tu pourrais…

Parler à la fleur, lui demander

Ce qu’elle pense de la Terre

Ce que pensent les bourgeons du printemps

Ce que pense le ciel du bleu

Le silence du rythme ?

 

Et si ce que pense le ciel du bleu se laisserait saisir voire enseigner comme ce qui pousse à oser être fleur ? Qu’y a-t-il au-delà de l’acquiescement de l’univers à lui-même, au-delà de l’acharnement (avec ce qu’il faut de chair éveillée…) de ses manifestations à se mesurer au mystère dans le miroir du poème ? Et s’il était temps de s’éterniser dans ce qui ne s’éteint pas dans le feu des mots ?

 

Dostena, Il est temps, illustrations de Valer, éditions Belladone, 92 p., 14 €

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Le peintre bulgare Valeri Tsenov a exposé à la galerie BW Collection du 14 mai au 14 juin et fait souffler un vent d’art sur Strasbourg en transposant en leurs équivalents plastiques des harmonies universelles comme pour rajeunir le vieil art de peindre…

 

Sur quoi sont bâties les civilisations, si ce n’est sur des fondamentaux comme « la beauté », « la justice », « l’ordre » ? L’art de Valeri Tsenov (il signe « Valer ») éclaire ces notions capitales, tout comme celles de « nature », de « création », de « forme » – et bien entendu de « civilisations », à commencer par celles des Balkans et d’une antiquité thrace magistralement revisitée… C’est un art dont la complexité et la nécessité extrême refuse de se laisser déposséder de ses enjeux poétiques et métaphysiques pour gagner toute son ampleur en demeurant, en son essence, « trace sensible » dont la qualité esthétique établit d’emblée sa reconnaissance comme « œuvre d’art »…

La peinture n’est pas faite que de pâte, de couleurs et de glacis mais aussi et surtout de style – et la sienne manifeste tout à la fois une expérience esthétique, une expérience de l’âme et une vision s’abstrayant du sujet imageant pour embrasser  l’infinité humaine et poétique d’un Univers qui consentirait à tenir dans ses toiles comme pour y prendre conscience de lui-même.

S’il fallait chercher à établir un statut ontologique de l’œuvre d’art, les tableaux de Valeri Tsenov réalisent, dans leur maîtrise narrative, la fusion de ces deux modes d’existence des objets artistiques : l’immanence (présence tangible) et la transcendance (son idéalité) – comme pour réconcilier l’âge de l’image envisagée comme réceptacle du sacré et celui de l’art considéré comme expression du Beau, entre l’imago et « l’œuvre d’art ».

Dans l’économie esthétique de l’aérien, du terrien et de l’océanique qui s’y déploie, chaque détail ajoute un supplément de sens métaphysique au tableau, révélant ce pouvoir sur le visible qui ne le laisse pas déborder : anthropologues, archéologues ou astrophysiciens pourraient voir dans sa peinture ce qu’ils voient dans les vestiges de civilisations disparues ou à travers leur télescope scrutant l’Univers…

Choisi pour représenter la culture de son pays lors de la présidence bulgare du Comité des ministres au Conseil de l’Europe (novembre 2015-mai 2016), Valeri Tsenov est un familier des expositions internationales dont à Strasbourg (Mondes retrouvés à l’Aubette, du 7 au 28 avril 2016) où il fait souffler un vent d’art, assurément régénérant, contre un temps de régression où il n’y a plus rien à transgresser ni à transcender. Mais l’art n’est-il pas refus de la capitulation ?

Dans le cadre de l’exposition « Est-Ouest : fenêtres du temps », son univers entre en résonance sensible avec l’abstraction poétique du peintre Jacques Lamotte comme en réponse croisée aux doutes accompagnant toute activité créatrice – et à la double question : qu’est-ce qui pousse un homme à donner une œuvre au monde, qu’est-ce qui fait monde dans une œuvre ?

 

De Plodiv à Strasbourg : les vérités de la palette

 

Valeri Tseunov vient de Plodiv, la « ville des peintres » qui est aussi la capitale culturelle de la Bulgarie, la future capitale culturelle européenne (2019) – et « la plus ancienne cité d’Europe occupée de façon continue depuis quatre mille ans ». Formé à la prestigieuse Académie des Beaux-Arts de Sofia, il est très lié à la France – et fréquemment sollicité pour exposer tant à Saint-Paul de Vence qu’à Strasbourg ainsi qu’à Berlin, Francfort et d’autres capitales. Ses tableaux, aussi réels que le monde, peuplent de ses univers vertigineux les salles de réception des institutions bulgares et internationales comme les cabinets des collectionneurs – dont celui du Patriarche Bartholomée à Constantinople ou de la présidente de l’Unesco, Mme Irina Bokova.

L’on n’a jamais assez mis en lumière le rôle du poète dans les arts visuels. L’œuvre poétique de Dostena épouse en son saisissement l’univers pictural de Valer et l’interroge dans cet ouvert où tout se relie : « Comment un tableau qui se veut réaliste au premier abord se révèle être une mise en scène quantique d’espaces-temps multiples ? Son expression, très contemporaine, n’imite pas la nature, mais réinterprète et révèle ses codes. Une expression qui ne sacrifie ni le contenu, ni le contenant, ni la tradition, ni sa transformation permanente. Profondément poétique, elle est proche de l’icône, du symbolisme et du réalisme magique, elle est… sur-existentielle, si on nous obligeait à déclarer la couleur de ses yeux pour lui obtenir un passeport officiel. » (Dostena, préface de son recueil Il est temps, éditions Belladone).

Le regard poétique est indissociable de celui du peintre pour dresser une cartographie de ce monde qui rendrait visible de puissantes lignes de force reliant l’art à l’or du temps – l’art, comme le poème, est événement et provocation à être, « don ou blessure », déchirure qui ouvre l’Univers… La peinture aussi devient fantastique quand l’infini pose du bout du pinceau sa grille sur les objets et les transfigure, en nous embarquant dans une traversée des signes et des symboles, comme sur les bateaux de Valer glissant sur d’ardentes profondeurs où montent au visible, par la grâce du métier, cet accord entre le monde sensible et « certaine lumière intérieure », selon l’expression de Rouault. L’appel qui se saisit de l’œuvre n’est-il pas plus haut que tout ce qui pourrait l’empêcher ?

Est-Ouest : fenêtres du temps

Exposition de Valeri Tsenov et Jacques Lamotte

Du 14 mai au 14 juin

Galerie BW Collection

10 rue Touchemolin à Strasbourg

 

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Jean-Paul Klée publie son onzième recueil de poésie, Décembre difficile. Un livre-cri sur les temps insoutenables à venir et un premier jalon mémorable pour la jeune maison d’édition parisienne Belladone, fondée par Aurore Guillemette, et pour Grégory Huck qui inaugure avec lui la collection de poésie « L’Olifant » .

 

 

« Est-ce que la poésie va continuer d’exister ? » s’inquiète le poète né dans le fracas des bombes de la dernière guerre. Comme au chevet désormais des peuples en danger, il se sent à nouveau projeté en pleine Absurdie et multiplie les mises en garde contre les mines à retardement posées depuis les quatre dernières décennies sur cette planète surexploitée : « Nous vivons une époque pré-révolutionnaire, en dépit d’un apaisement apparent suscité par cette élection… La poésie a le droit et le devoir de parler de cet état de choses inimaginable qui aurait mis au défi Dante lui-même…. Une poésie qui ne parlerait pas de l’extinction imminente de l’espèce resterait vaine, esthétisante ou décorative… Il y a quinze millions de pauvres en France et ça ne fait bouger personne. Mon dernier recueil est résolument engagé, quitte à ce que le poétique soit écrasé…»

Le matin encore lui était venu un poème sur ce qu’il appelle pudiquement le marasme bancaire : « Peut-on seulement imaginer ces milliards de transactions passées à la nanoseconde ? C’est comme une mérule en train de dévorer les fondations d’une maison : elle jette ses filaments depuis la cave jusqu’à la charpente… Il faudrait un poète immense comme le Hugo de La Légende des siècles ou un Shakespeare pour décrire ça – à défaut de l’empêcher… Il n’y a pas eu de grand texte poétique français sur la Grande Guerre ou Auschwitz comme si la sidération rendait mutique… Je rêve d’un poète qui puisse saisir l’esprit collectif et tendre ce miroir à sa société…»

 

Notre mère la poésie

 

Dans les premiers jours de mars 1963, un grand jeune homme roux d’à peine vingt ans monte les escaliers de l’imprimerie Istra (alors sise au 15, rue des Juifs), vers les bureaux d’Antoine Fischer (1910-1972), le mythique fondateur des Saisons d’Alsace : il lui amène son premier article sur le Sturmhof alors voué à la démolition. Jean-Paul Klée vient d’entrer dans l’histoire littéraire – deux ans avant, il avait déjà publié son premier texte dans L’Almanach du Messager boiteux :

« J’habitais alors rue des Sœurs, j’avais juste deux rues à traverser, ce 13 mars. Antoine Fischer était un remarquable chroniqueur d’opéra et le frère de Monseigneur Eugène Fischer, un ami de mon père. Il lisait mes textes sur le champ et me les prenait. Je le revois encore, avec sa moustache grisonnante et ses grosses lunettes. Il était d’une modestie et d’une discrétion admirables…»

A la librairie Gangloff, il avait découvert un superbe exemplaire de la revue Le Point (faite à Mulhouse) : « J’ai compris que la poésie, au XXe siècle, ce n’est plus Victor Hugo mais des choses simples, sincères, autobiographiques et accessibles. J’étais encore dans l’écriture d’un journal et je suis entré en poésie grâce à cette revue. »

En 1970, il publie L’Eté l’éternité (Chambelland), son premier recueil de poésie préfacé par Claude Vigée : « J’avais donné une quarantaine de poèmes et j’avais reçu bien plus… ».

En 1972, la revue Poésie Un consacre un numéro consacré à la jeune poésie d’Alsace, tiré à vingt mille exemplaires. Cette année-là, Jean-Paul Klée voit sa Crucifixion alsacienne reprise dans une double page du Monde que Jean Egen consacrait à la poésie alsacienne – ainsi que dans La Nouvelle Revue socialiste.

De surcroît, Le Panorama de la poésie depuis 1945 (Bordas) de Serge Brindeau lui fait une place de choix, ainsi que l’anthologie de Georges Holderith – un « envahissement de renommée » et la reconnaissance d’une poésie de combat – déjà… Son combat s’appelle alors Fessenheim puis les inflammables collèges Pailleron – et, toujours, l’insoutenable qui laisse sans voix…

 

 

Le livre d’une absence

 

 

Son père, Raymond Lucien Klée (1907-1944), ami de Simone Weil (1909-1943), est reçu second en 1931 à l’agrégation de philosophie, devant Claude Levi-Strauss (1908-2009). Il travaille à une thèse sur Husserl – de quoi nourrir avec Jean-Paul Sartre (1905-1980) des discussions passionnées à la Maison de France à Berlin où ils vivent une année (1933) : « Il a peu écrit : il s’occupait surtout des autres et publiait une revue d’aide aux candidats à l’agrégation qu’il imprimait à son domicile, rue Lemoine, à Paris. Il s’intéressait à la sociologie, estimant qu’il faudrait une psychopathologie de la vie politique. C’est devenu une tendance des sciences sociales… ».

Mort au Struthof le 18 avril 1944 (arrêté au lycée de Versailles où il enseignait, il y a été déporté pour « propagande gaulliste »), Raymond Lucien Klée n’a pas eu le temps d’accomplir son œuvre. Son fils entend lui rendre son destin volé – en 1976, il adresse dans Elan une lettre à celui qui aurait dû alors entrer dans sa soixante-dixième année.

Entretemps, le comte Odon de Montesquiou-Fezensac (1906-1963), issu d’une famille du Gers et parent du comte Robert de Montesquiou (1855-1921), fait un tour de piste dans sa vie : « Le comte de Montesquiou a inspiré à Marcel Proust le personnage du baron Charlus. L’un de ses descendants devient le compagnon de ma mère. L’été, je me retrouvais comme en réclusion au

château de Courtanvaux, près de Bessé-sur-Braye (Sarthe), en Vendômois,  la terre des rois de France et des courtisans… Il y avait des bibliothèques grillagées à tous les étages, c’était un coin de France pourri de littérature : Ronsard, Musset et Proust y avaient leur gentilhommière. »

En 1957, le jeune Jean-Paul s’entraîne toute une après-midi à faire un baisemain à la princesse Marthe Bibesco (1886-1973), alors annoncée en visite chez son cousin le comte : « J’ai baisé la main qui avait serré celle de Marcel Proust. Entre la Belle Epoque et la dernière guerre, la princesse avait fait chavirer toutes les têtes couronnées d’Europe et ébloui par son esprit. Ses œuvres poétiques étaient comparables à celles de sa parente Anna de Noailles…»

Il apprend à lire et à écrire dans Le Figaro, que le comte achetait tous les jours au numéro : « Tous les lundis, il y avait une chronique signée Guermantes (c’était le pseudonyme de Gérard Baüer), Instants et visages, d’une grâce incomparable. Elle m’a déterminé, autant que la lecture de Flaubert, dans ma recherche stylistique. Toute l’Académie Goncourt, d’André Billy à Roland Dorgelès, y chroniquait alors : j’ai grandi avec eux ! ».

 

La parole élue et le livre inachevé…

 

Professeur de lettres à Saverne (1971-1979), il crée en 1973 sa propre structure éditoriale, publiant à mille exemplaires des recueils d’élèves ou d’amis comme Conrad Winter (1931-2007) : « Il y avait de véritables effusions poétiques : on ne quittait plus la poésie ! Les élèves les vendaient dans la rue, l’aventure a duré jusqu’en 1977… »

Cette année-là paraît le dernier cahier de la collection, Le sacrifice de Jean-Lumière contre Fessenheim-Hiroshima, un « sketch-cri » mis en scène par la Compagnie du Lys de Louis Perrin : la centrale nucléaire de Fessenheim venait d’être achevée et Jean-Paul Klée s’impose comme la voix dominante des poètes alsaciens de langue exclusivement française.

Le successeur d’Antoine Fischer à Saisons d’Alsace, Auguste Baechler (1928-2006), envisage de lui confier la responsabilité d’une collection de monographies consacrées aux grands auteurs d’origine alsacienne (comme Claude Vigée, Alfred Kern ou Marcel Schneider) – mais survient le premier choc pétrolier …

En quarante années d’amour de la poésie, Jean-Paul Klée a donné une quinzaine de livres dont onze recueils-jalons finement ciselés, toujours nés d’une extrême nécessité œuvrant d’elle-même – de Poëmes de la noirceur de l’occident (bf 1998) à… Oh dites-moi Si l’Ici-Bas sombrera ?… (Arfuyen, 2002) et le récent Décembre difficile.

Aujourd’hui, il confesse avoir une quarantaine de volumes inédits dans ses tiroirs : « Il m’en vient tous les jours sans interruption. Je ne passe pas une journée blanche sans poésie, ce qui fait environ 800 feuilles par an… »

Mais il devient un poète de plus en plus écouté qui déplace les auditeurs : « Sans rien demander, je suis amené à multiplier les lectures poétiques, comme récemment à Bruxelles, Montmeyan, Woippy, Goussainville ou l’Ecole normale supérieure de Lyon où enseigne Cédric Villani. La poésie, c’est un rythme, un ton, une intonation, un accent, je n’écris que pour retrouver ça. Quand Cézanne peignait des pommes, le sujet n’existait plus : c’était juste du Cézanne… Pour la poésie, ce qui importe, c’est la manière dont c’est cadencé, peu importe le sujet : c’est un plaisir de déclamer en laissant descendre les mots, dans des lectures claires et courantes où le texte peut se déployer… Des audio-livres sont en projet… »

Dans son vaste appartement de Neudorf s’empilent des cartons d’archives – un témoignage irremplaçable sur un demi-siècle de vie littéraire qui s’impatiente de prendre volume. Face au vertige de tout ce qui se meurt d’avoir cru se perpétuer, le poète ne désarme pas : « L’autre jour, j’ai vu un moineau blessé : il ne peut plus s’envoler, un chat le guette. Alors, venu d’où ne sait où, une nuée d’autres moineaux s’abat sur le chat et le met en déroute… »

Tout, dans l’univers, se répond : la danse de l’abeille à la douleur muette de la pierre, la guerre à la fête – et la poésie à la foi, tant que le monde s’éveillera et se couchera dans la parole élue…

 

Jean-Paul Klee, Décembre difficile, éditions Belladone, 110 p., 12 €

 

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Star affolante de la Paramount au temps du muet et coqueluche du cinéma mondial, Clara Bow (1905-1965) fit la bonne fortune de la presse à scandale pour ses mœurs libres. Victime inaugurale de la machine à rêves hollywoodienne qui broie les vraies vies, elle se retira à l’avènement du parlant. La journaliste Sophie Pujas ravive le piquant souvenir de la première « it girl » – ces filles qui « ne font rien, sinon sensation »…

 

Qui se souvient de Clara Bow ? Pendant une décennie (1923-1933), cette rousse effervescente a été la femme fatale préférée des Américains et la première « it girl » selon le concept énoncé par la romancière Elinor Glyn (1864-1943) dans la presse féminine : « Le « it », est une qualité que possèdent les uns et qui attire les autres par sa force magnétique : si vous l’avez, vous aurez tous les hommes que vous voudrez si vous êtes une femme, toutes les femmes si vous êtes un homme. « It » peut être une qualité de l’esprit aussi bien qu’un pouvoir d’attraction physique. »

Donc Clara Bow avait chaviré l’Amérique des Années folles avec son « it » dès 1927 dans le film de Clarence Badger (1880-1964), une comédie romantique précisément intitulée ItLe Coup de foudre en français… C’est l’histoire d’une vendeuse d’un grand magasin new-yorkais, Betty Lou, amoureuse de son patron… En somme, une success story à l’américaine dont Hollywood raffole… Sacrée superstar, Clara Bow reçoit alors 35 000 lettres d’admirateurs par mois (parfois juste adressées à « it girl, Paramount »), a déjà 35 films à son actif et succède à Colleen Moore (1900-1988) comme incarnation de la flapper, cette « jeune fille moderne » qui ne « peut plus vivre selon les règles de la génération précédente » et aime flirter : « Les hommes rêvent de l’étreindre, les femmes de lui ressembler. L’équation parfaite au box office. »

 

 

« La plus rousse des stars en noir et blanc »

 

Clara naît le 29 juillet 1905 dans un quartier pauvre de Brooklyn – son père est un alcoolique réfractaire à tout emploi et sa mère épileptique est prostituée occasionnelle… Le cinématographe a dix ans et fait figure d’un nouvel Eldorado – un lieu idéal pour « congédier son propre destin ». Fille de rien, elle tente sa chance au concours « Fame and Fortune » du magazine Motion Pictures qui propose un rôle dans un film. De sélections en tests, « c’est elle qu’ils veulent ». Sa mère tente de la tuer – désormais, « les nuits de Clara seront insomniaques »… Elle tourne dans Beyond the Rainbow (1922) de Christy Cabanne (1888-1950), convoque ses amis pour la projection et connaît l’humiliation : son bout de rôle a été coupé au montage…

Mais elle s’acharne, tourne un rôle dénudé dans Ennemies of Women (1922) avant d’être repérée par le producteur B. P. Schulberg (1892-1957) : il lui donne sa chance dans Down to the Sea in ShipsLe Harpon (1923) de Elmer Clifton (1890-1949) – une histoire de fille de baleiniers. Clara « cannibalise l’écran » aux dépens de la vedette du film…

The Plastic Age, Get Your Man et Mantrap l’imposent, ses flirts s’enchaînent – du latin lover mexicain Gilbert Roland (1905-1994) au metteur en scène Victor Fleming (1883-1949) et à Gary Cooper (1901-1961), rencontré sur le tournage de Wings (1927, premier oscar de l’histoire du cinéma), qu’elle impose dans Children of Divorce. Les scandales suivent – d’abord, un étudiant feint de se suicider pour elle en prenant soin de convoquer secours et presse, on lui prête une liaison avec toute une équipe de foot… Cernée par les prédateurs, « jamais à court de coups de foudre », elle collectionne êtres d’exception et partenaires d’infortune… Sa coupe garçonne en fait l’un des modèles de la vamp dessinée Betty Boop.

Mais « sa vision du monde a été façonnée par des revues à deux sous et des mélodrames »… Une épouse bafouée la poursuit pour « aliénation d’affection ». La Paramount invoque la clause morale de son contrat : « briseuse de ménages, croqueuse d’hommes, flambeuse : son compte est bon »…

Arrive le cinéma parlant. Dans Les Endiablées (1929) de Dorothy Arzner (1897-1979), la jazz baby est trahie par son accent nasillard de Brooklyn. La Grande Dépression met les envies de frivolité sous le boisseau. L’ancienne secrétaire de Clara, Daisy de Voe, publie en 1930 Les Amours de Clara Bow, qui ajoute au scandale.

Entre deux cures de repos, Clara tourne encore Call Her SavageFille de feu (1932) qui lui vaut une triomphale tournée européenne. Un fan nommé Adolf Hitler lui dédicace chaleureusement Mein Kampf. Elle apparaît encore dans Hoop-la (1933), une histoire de danseuse sexy, avant d’être zappée au profit de la star suivante : « Parce que Clara a le visage des Années folles, elle tombera avec elles »…

Retraitée à 28 ans, elle se retire dans son ranch du Nevada avec l’acteur Rex Bell (1903-1962) rencontré sur le tournage de True to the Navy, elle élève ses deux enfants puis tente de refaire surface à Hollywood en… ouvrant un bar baptisé It Café – avant de succomber à un infarctus le 27 septembre 1965.

Toujours attentive, elle avait écrit son admiration au jeune sex-symbol montant Marlon Brando (1924-2004) qui dédaigna cet hommage : il ne savait pas qui était Clara Bow – « l’ancêtre » de la bombe anatomique Marilyn (1926-1962), celle à qui elle reconnaissait le « it »…

 

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard/L’Arpenteur, 112 p., 11,50€

 

 

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Un ouvrage de vaste synthèse interroge les racines intellectuelles de « la décroissance » à travers la pensée de cinquante visionnaires. Tous mettaient en garde contre les dangers de l’aveuglement consumériste, productiviste et spéculatif – certains depuis le début de la « révolution industrielle »…

 

 

L’affaire est entendue : « il n’est de richesse que la vie ». Mais voilà : nous (sur)vivons à crédit sur une planète surexploitée que notre cupidité transforme jour après jour en dépotoir voire en enfer pour ses occupants de passage … Il y a ceux qui vivent de plus en plus mal à l’intérieur d’une matrice de dépendance irriguée par les combustibles fossiles, désormais en phase terminale – et ceux qui en sont exclus…

L’accès à l’énergie est vital pour l’espèce, tous nos standards de vie en dépendent, de l’alimentation et l’eau courante à l’éducation… Depuis la collecte de bois pour entretenir la flamme d’un feu originel jusqu’à Fukushima, toute l’histoire de l’espèce s’écrit au fil de cette quête essentielle d’énergie : après avoir assuré la cuisson du gibier, l’énergie fait tourner désormais toute une techno-structure alimentant nos appareils électroménagers, nos ordinateurs et autres gadgets de destruction massive – sans oublier l’expansion de l’intelligence artificielle qui remplacera l’intervention humaine… Mais n’avons-nous pas déjà consommé en deux siècles la majeure partie du pétrole que la Terre a mis quelques millions d’années àaccumuler ?

 

 

Aux sources d’une pensée

 

En juillet 2014, le mensuel La Décroissance consacrait un dossier mémorable à vingt-huit penseurs majeurs, critiques de la civilisation industrielle et hérauts d’une société à l’échelle humaine, non prédatrice et non fondée sur l’accumulation du capital. Il a suscité un tel intérêt qu’un prolongement en volume a suivi.

Les éditions québécoises Ecosociété ont réuni leurs forces avec celles de L’Echappée, du Pas de côté et le journal La Décroissance pour enrichir ce dossier, portant à cinquante le nombre d’auteurs présentés – qu’ils soient illustres ou confidentiels, leurs analyses demeurent clairvoyantes, intemporelles voire salutaires. Objectif avoué : montrer en quoi les analyses de ces devanciers et inspirateurs de la ligne éditoriale du journal « peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance et des autres »…

D’Edward Abbey (1927-1989) à Simone Weil (1909-1943), ils ont tous donné de précieuses clés de compréhension pour penser notre monde, remettre en cause le culte d’une croissance illimitée dans un monde fini, l’aliénation de la marchandise, le fondamentalisme technologique ou les aberrations de l’esprit de calcul qui vend hors de prix à tous les dépossédés et déracinés une pénurie organisée sur une Terre dénaturée.

Günther Anders (1902-1992), auteur de L’Obsolescence de l’homme (1956), fut l’un des premiers à observer que « les offres de la marchandise sont les commandements d’aujourd’hui », écrivant que « la prière qui convient à notre époque ne sort plus de nos bouches humaines parce que ce sont les produits qui prient aujourd’hui : « Donnez-nous aujourd’hui notre mangeur quotidien »…

Hannah Arendt (1906-1975) dénonçait la « croissance contre nature du naturel » c’est-à-dire la « croissance illimitée de l’activité de subsistance » qui mena à la division des tâches, à l’innovation technologique permanente et au productivisme. Rappel d’Annick Stevens, fondatrice de l’Université populaire à Marseille, qui présente la pensée de la grande philosophe du politique : « La gigantesque expropriation de la petite paysannerie, qui fut la condition indispensable au développement du capitalisme industriel, entraîna une aliénation – au sens d’un devenir étranger, d’un arrachement – par rapport au monde, non pas tant par rapport au monde naturel que par rapport au monde humain, cet ensemble de réalisations communes et durables qui relient les hommes entre eux et donnent un sens à la brièveté des vies individuelles ».

Georges Bernanos (1888-1948), présenté par Jacques Allaire, constatait dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938) : « Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté. »

Homme en colère, l’auteur de La France contre les robots (1947) déplorait la substitution de la pensée par la technique et de la liberté par le libéralisme dans une « civilisation d’imbéciles » qui se « détourne de sa propre humanité au bénéfice d’un prétendu confort » – quitte à se transformer en « champs de ruines aux apparences de luxe » qui n’en finit pas de multiplier le nombre d’affamés, d’affligés et d’exclus… Si avoir n’empêche pas d’être, le sens de l’avoir a été imposé comme « le seul et unique sens » : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Dès 1935, Bernard Charbonneau (1910-1996) publiait avec son ami Jacques Ellul (1912-1994) d’éclairantes Directives pour un manifeste personnaliste, proposant, « au nom d’un idéal de liberté et d’autonomie, une critique de l’idéologie productiviste et techniciste qui anime tout autant le libéralisme que le communisme et le fascisme ». Prônant un ralentissement de la « dynamique de développement dont les effets désorganisateurs appellent en retour un pas de plus vers la totalisation sociale », Bernard Charbonneau rappelait que « le mythe est la puissance qui meut les sociétés » et invitait à avoir « les machines de notre société » et non « la société de nos machines »…

L’écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), connu pour ses « enquêtes du Père Brown », rappelait à ses contemporains qu’ils vivaient dans un monde à l’envers – au lieu de considérer si les moyens techniques, économiques ou politiques sont « adaptés à cette fin qu’est toute vie humaine saine et honorable », le système se préoccupe surtout de savoir si les moyens humains s’adaptent à la technique… Convaincu qu’il ne peut y avoir de démocratie sans propriété privée, il estimait que les « riches sont les ennemis de la propriété privée car ils sont ennemis de leurs propres limites : ils ne veulent pas de leur propre terre, ils veulent celle des autres »…

Pour Ivan Illich (1926-2002), l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports immobilisent, l’outil asservit, etc. Alors, il en appelle à une société conviviale « où l’outil est au service de la personne intégrée à la collectivité », tout en mettant en garde contre notamment la menace de surcroissance déniant à l’homme le droit de s’enraciner dans son environnement ou celle de l’industrialisation qui lui ôte son autonomie.

Pour l’ethnologue Robert Jaulin (1928-1996), « toute civilisation est alliance avec l’univers », le progrès n’est que « l’extension du vide » et « nous avons vidé l’univers en détachant les objets des relations d’existence dont ils sont le produit »…

Herbert Marcuse (1898-1979) rappelait à quel point « les classes dominées participent aux besoins et aux satisfactions qui garantissent le maintien des privilèges des classes dirigeantes »… Historien et philosophe des techniques et de la ville, Lewis Mumford (1895-1990) mettait en garde contre l’autoritarisme technologique : « Au moment même où les nations occidentales se débarrassaient de leurs anciens régimes de monarchie absolue avec rois de droit divin, elles restauraient le même système, mais cette fois de façon plus efficace, dans leur technologie ». Dans La Cité à travers l’histoire (1961), cet écologiste social expliquait que « la tâche la plus urgente ne consiste pas à accroître et perfectionner l’équipement matériel, ni à multiplier le nombre des appareils électroniques pour couvrir toutes les régions suburbaines » – mais en réinventant une cité où « les fonctions nourricières et créatrices de la vie, les activités autonomes et les symbioses » seront pleinement restaurées…

Dans l’Angleterre victorienne des années 1860, vouée à l’expansion militaire, coloniale et industrielle, le philosophe et critique d’art John Ruskin (1819-1900) fit scandale en stigmatisant dans ses « essais d’économie politique » la religion mercantile dominante, le « mammonisme », cette possession par le démon de la cupidité, rappelant que la richesse ne consiste pas à produire toujours plus, à accumuler cette abstraction qu’est l’argent, à exploiter les travailleurs rivés à leurs machines et enfermés dans des manufactures fumantes – ce « progrès » des économistes de son temps est une régression, cette « richesse » est une malfaisance menant à l’exploitation de l’homme et de la nature.

Tous ces précurseurs de la décroissance ont apporté leur pierre à la reconstruction d’une maison de l’homme à nouveau habitable, où le vivant serait chez lui et dont le seuil serait infranchissable aux chimères mortifères… Si la Terre est ronde comme une pièce de monnaie, ces penseurs avaient appréhendé de bonne heure les deux faces de cette pièce : l’épuisement progressif (si prévisible) des ressources communes par l’exploitation tant de la nature que de l’homme et la perturbation croissante ainsi infligée aux écosystèmes qui rend chimérique toute espérance de « profit » soutenable… Y aurait-il des lectures qui remettraient le monde sur ses pieds ? Et si les « décroissants » formaient une communauté qui ne cesserait de croître à mesure que s’évapore toute possibilité de « croissance » – ainsi que le temps emprunté à rouler toujours plus de « dettes » à tombeau ouvert ?

 

Cédric Biagini, Davide Murray, Pierre Thiesset (coordonné par), Stéphane Torossian (illustrations), Aux origines de la Décroissance – cinquante penseurs, éditions L’Echappée – Le Pas de côté – Ecosociété, 312 p., 22 €

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