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Archive for avril 2017

Journaliste, romancière à succès et femme d’influence, Rachilde (1860-1953) est l’une des figures littéraires les plus marquantes du symbolisme. Avec son mari Alfred Vallette, elle a fondé la revue du Mercure de France (1890) puis les éditions du Mercure de France (1894).

 

Le Mercure de France est né chez la Mère Clarisse, une taverne alsacienne de la rue Jacob à Paris, en un temps où explosaient les bombes anarchistes – bruyamment célébrées par le poète Laurent Taihade (1854-1919). Là se retrouvaient tous les littérateurs qui voulaient enterrer les modèles romanesques hérités du naturalisme ou du réalisme pour s’adonner aux subversions quelque peu convulsives du symbolisme.

Parmi les dix actionnaires-fondateurs, il y a Jules Renard (1864-1910), les poètes Albert Samain (1858-1900), Edouard Dubus (1864-1895) et Ernest Raynaud (1864-1936), commissaire de police de son état pendant les journées ouvrables…

Le premier numéro de la revue paraît le 1er janvier 1890, tiré à 600 exemplaires sur 32 pages, alors que la « fin de siècle » s’impatiente et se repaît d’images flamboyantes. Son directeur est le jeune Alfred Valette (1858-1935), qui a succédé à son père à la tête d’un atelier de lithographie. Il entame, avec sa femme, la journaliste Rachilde, un demi-siècle de règne sur une République des lettres déjà surencombrée mais pour l’heure il vit avec elle chez sa mère, une enfileuse de perles pour couronnes mortuaires.

 

« Reine des Décadents », reine des lettres et dominatrice…

 

Rachilde naît Marguerite Eymery le 11 février 1860 au domaine de Cros près de Périgueux. Son père, Joseph Eymery, militaire, la destine à un militaire. Sa mère, Gabrielle Feytaud, est passionnée de spiritisme. Marguerite entre en littérature à dix-sept ans en publiant un conte, La Création de l’oiseau-mouche dans L’Echo de la Dordogne (1877) avant de faire imprimer son premier livre, Monsieur de la Nouveauté (1880), préfacé par Arsène Houssaye (1814-1896). Elle adopte le pseudonyme de Rachilde, du nom d’un officier suédois du XVIIe siècle dont elle avait dévoré les aventureux récits.

Lorsqu’elle rencontre Vallette au bal Bullier en 1885, elle est déjà auteur à succès et à scandale avec son ambigu Monsieur Vénus (paru en Belgique l’année précédente et aussitôt saisi) – le récit de la rencontre entre une femme dominatrice et un ouvrier fleuriste efféminé… Cette année-là, elle a demandé et obtenu de la préfecture de police de Paris une « permission de travestissement ». Alors que la complexité de la toilette des élégantes donne le vertige, elle s’habille en homme « pour qu’on s’adresse à ma plume et non à ma personne » – et explore dans chacun de ses livres la question de « l’identité sexuelle »…

Elle se promène en tenant en laisse deux rats blancs baptisés respectivement Kyrie et Eleison – et jouit d’une enviable réputation de « Reine des Décadents » auprès de littérateurs et autres bêtes à plume qui font l’opinion … Maurice Barrès (1862-1923) la surnomme « Mademoiselle Baudelaire » et Jean Lorrain (1855-1906) l’appelle affectueusement « ma petite salamandre »…

Elle épouse Vallette en juin 1889, et une fille, Marie Virginie Gabrielle, leur naît. Le Mercure de France n’en finit pas de gagner en pouvoir d’audience et Rachilde tient salon rue de l’Echaudé, régnant, selon le mot de Paul Valéry (1871-1945), sur un « pandémonium de fumeurs » dans un lieu « rouge sombre » – avant d’investir la rue Condé…

Des livres sont publiés à l’enseigne de la revue, comme Le Latin mystique de Rémy de Gourmont (1858-1915) ou Les Mimes de Marcel Schwob (1867-1905). Les deux époux adjoignent à la revue une vraie maison d’édition : créées le 12 mai 1894, les éditions du Mercure de France publient Le Vigneron dans sa vigne de Jules Renard puis Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs (1870-1925). Le succès de ce dernier livre est tel qu’il ébranle l’équilibre de la jeune maison qui peine à le réimprimer pour répondre à la demande…

Mais elle ne se limite pas pour autant au « marché » hexagonal : son best-seller absolu est Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (1865-1937). Le Mercure de France décroche son premier prix Goncourt en 1910 avec La Guerre des boutons de Louis Pergaud (1882-1915). Mais déjà, le départ d’André Gide (1869-1951) en 1905 et la création de La Nouvelle Revue française (1908) lui font perdre son pouvoir d’influence au profit de Gallimard.

A la mort de Valette, Georges Duhamel (1884-1966) prend, à l’automne 1935, la direction d’une maison d’édition sans téléphone ni électricité ni machine à écrire… A la Libération, Georges Hartmann, devenu directeur à son tour, cède le dernier étage de l’immeuble à Rachilde, alors bien vieille et déjà oubliée… La revue du Mercure de France célèbre son millième numéro en 1946 mais Gaston Gallimard en fait cesser la parution en 1965.

Celle qui avait connu tous les honneurs et déshonneurs disparait le 4 avril 1953 sans que personne ne se souvienne plus d’elle, en laissant 65 livres, considérés en leur temps pour autant de « manuels des perversités » – et perdus au purgatoire des lettres. Le Collège de Pataphysique, dans l’un de ses organographes spéciaux, a dressé un catalogue des « perversités rachildiennes » – ranimant autour de « Madame Mercure de France » une mémoire aussi distraite que vacillante.

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La Städische Galerie et le Kunstverein Offenburg consacrent une rétrospective à l’œuvre dense de Raymond-Emile Waydelich.

 

Raymond-Emile Waydelich manifeste depuis plus de quatre décennies une déconcertante fidélité à Lydia ainsi qu’à l’archéologie de notre futur sans avenir. Précisément, Lydia Jacob, sa muse imaginaire et son alter ego à jamais inscrite dans la mémoire collective, serait-elle l’autre nom de l’engagement d’un créateur dans une œuvre au long cours face à l’accélération des rythmes, l’emballement des horloges et à l’effondrement des repères ? Depuis les premières boîtes-reliquaires et l’exposition à la Galerie Regio (Fribourg, 1974) que l’artiste lui a consacrés, l’humble petite couturière d’un autre temps témoigne du  pouvoir souverain de l’art à manifester la vie par l’union entre la fulgurance de l’instant créateur et des âges incalculables…

S’il a exposé partout dans le monde, de Dallas (1986) à Tokyo (2000) ou Venise (il y représenta la France lors de la biennale en 1978 avec son Homme de Frédehof), Raymond-Emile Waydelich, tout à la fois collectionneur, conteur, conservateur et poète inassouvi devant l’Eternel autant que plasticien prolifique et inventeur, n’avait pas encore eu les honneurs d’une rétrospective. Voilà qui est réparé, sur l’autre rive du Rhin, par cet hommage qui réunit 150 œuvres et plus de quatre décennies de création en deux espaces d’exposition partageant le même bâtiment – une ancienne caserne du Kulturforum d’Offenburg…

Que de chemin parcouru depuis le Prix de la ville de Strasbourg en 1957 voilà soixante ans exactement – mais peut-être son itinéraire créatif commença-t-il avec la découverte de la vie de l’archéologue Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie et du masque d’or d’Agamemnon, dans Spirou, à l’internat de Matzenheim…

Raymond-Emile Waydelich ne s’était pas seulement donné la peine de naître, mais aussi d’apprendre les techniques de la poterie antique (après la sculpture sur bois auprès de son ébéniste de père), avant d’inventer ses formes, son décor, sa saga et ses vies rêvées en retissant sans cesse le lien entre notre passé et ses visions d’avenir, dont ce grand assoiffé de présent et de « modernité » est prodigue, depuis la mise au point, en 1960, de son « archéologique art du futur » à la faveur d’un chantier de fouilles lors de la guerre d’Algérie.

Le temps est son matériau de prédilection – le conteur transtemporel a plus d’une réponse facétieuse (ou grave, sans posture ni affectation…) à la question majeure de la temporalité qui taraude notre société – « vous horloges, profondes en nous » écrivait le poète Paul Celan. Temps de crise ou crise du temps ? La rétrospective Waydelich remonte les échelles du temps à l’heure de la téléprésence au monde comme le geste de l’artiste se resserre sur ce qui constitue l’assise même de toute société – quitte à « fossiliser » le temps présent, comme lors de ses actions-performances (Place du Château à Strasbourg en 1995 ou à Cassel en 1997) où il commémore le « caveau du futur »…

Bousculant, à la manière d’un Marcel Duchamp ou d’un Andy Warhol, les images d’une culture élitiste à force de dénaturations facétieuses ou mettant à jour des chefs d’œuvre de l’histoire de l’art, il réinvente un art populaire qui ignore le désoeuvrement et déplace les lignes de force de notre monde aux réalités si fugitives – si étrangères à notre besoin de repères, à notre appétit de stabilité – pour le réajuster, peut-être, en pures présences, assez présentes à elles-mêmes pour manifester leurs secrétions de sens en une pure présence d’esprit. D’Ettore Bugatti et d’Icare à Heidi, ainsi s’éternise un grand voyage dans un ordre du monde qui se contemple et se recompose sans modération – avec bonheur…

 

Raymond-Emile Waydelich

Du 11 mars au 28 mai 2017

Städische Galerie Offenburg

Kunstverein Offenburg-Mittelbaden

Amand-Goegg-St.2, Kulturforum

Offenburg

galerie@offenburg.de

 

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Distinguée par le prix Théophile Schuler 2016, Stéphanie-Lucie Mathern poursuit à travers verbe, musique et image, sa quête d’une œuvre d’art totale entre haute intensité et haute précision.

 

« Je ne fais pas quelque chose de décoratif » précise la toute jeune lauréate de la Société des Amis des Musées de Strasbourg, lors de sa première participation à l’exposition collective Archi-Paysage à la galerie Bertrand Gillig.

Pour elle, le geste pictural est de l’ordre d’une évidence se suffisant à elle-même – depuis ce qui signa l’apparition des hommes à eux-mêmes par la libération de la possibilité de l’image, voilà des millénaires, sur les parois d’un monde souterrain : « Ce qui ressort du geste, c’est le mouvement, l’énergie : il faut aller à l’essentiel et ne pas hésiter à déconstruire, à casser… C’est à chacun de nous d’insuffler quelque chose de l’ordre de la puissance et du dépassement dans ce que nous faisons, toujours avec cette idée de drôlerie, en restant dans la légèreté et l’élégance…  »

Précisément, ses compositions ne manquent ni de drôlerie ni d’élégance, manifestant une manière de révélation par l’humour –à commencer par celui de ses titres comme L’homme spirituel est celui qui sait combattre en chemise de nuit ou Le chien est fidèle à l’homme et non au chien : « Tout est si lourd. On s’ennuie assez dans la vie… Alors, si en plus, on doit s’ennuyer dans les titres…»

Est-ce ainsi que s’éprouve le pouvoir d’une légèreté immense, « pour de vrai », comme sur un coup de dé abolissant le hasard et engageant la totalité de l’art, dans l’évidence de ce qui est, sans plus et sans rien ?

 

 

Variations de la révélation…

 

Dans une première vie, Stéphanie-Lucie Mathern se gorge d’expériences et d’impressions dans un village près de Wissembourg et de la frontière franco-allemande, tout en cédant à une aimantation vers Baden Baden, « une ville dissidente » avec ses thermes et son casino qui a accueilli tant de créateurs – avant de s’éveiller à la pulsion figurale et à l’énigme du pur jailli, le Reinentsprungenes de Hölderlin…

En ces terres de l’Outre-forêt, imprégnées par une forte culture industrielle qui mécanise les corps et dévoie la force de vie en « force de travail » de plus en plus inemployable, « la nuit n’est jamais silencieuse » et la jeune créatrice y cherche son esthétique – une quête permanente dans un labyrinthe existentiel, menée avec un esprit dandy assumé, qui la porte notamment, en littérature, vers les « Hussards » (Michel Déon à qui elle a dédié une notice nécrologique, Roger Nimier et son égérie ultime Sunsiaré de Larcone, etc.) : « Ils sont dans le geste tout le temps, dans la vitesse et la précision…  J’aime aussi Houellebecq pour son côté éteint, son pessimisme dans ses poèmes et Montherlant pour son style royal. Je préfère l’homme en devenir à l’homme arrivé : il y a toujours quelque chose de moins intense chez l’homme parvenu… »

Elle s’imprègne des ambiances froides de ses terres du nord, tant du paysage que de ses bibliothèques, de musiques (Sibelius ou la cold wave) mais avoue aussi une inclinaison vers la peinture orientaliste et tout particulièrement vers le maître des peintres orientalistes Jean-Léon Gérôme (1824-1904), longtemps considéré comme « pompier » : « J’adore la période orientale de Delacroix… »

Elle écrit des articles dans des magazines culturels ainsi que de la poésie, chronique des concerts et pratique l’art du collage tout en avouant un roman dont elle diffère la publication – forant profond dans l’acuité des mots jusque là où ça « va de soi » : « J’ai beaucoup jeté mais je garde chevillé au corps le culte de l’auteur, le sens du bon mot ou de la bonne formule. J’ai été influencée par Dada, la déconstruction mais aussi les classiques et j’adhère à cette ambition de vouloir faire œuvre d’art totale… ».

 

 

 

Après les Beaux Arts, Stéphanie-Lucie Mathern fait une licence de théologie où elle lit les mystiques rhénans, multipliant les expériences du sens jusque là où se fondent matière et énergie : l’art ne pourrait-il pas prétendre à la succession de la pensée religieuse, pour peu qu’il en renie la dogmatique au profit de l’incertitude et de la quête ? L’art pour repenser la religion ou penser son dépassement ? N’y aurait-il pas une homologie à rechercher entre révélation religieuse et révélation poétique ou picturale, jusque dans cette intimité de la déchirure qu’est le sacré ?

Sa peinture épurée est gorgée de références, remontant à la source en passant par Caravage et Zurbaran, et d’innombrables lectures – elle est traversée aussi, on l’a compris, de musiques et d’écoutes des richesses de l’être qui en exacerbent les capacités de résonances jusqu’en des immensités peu explorées : «  Je suis une éponge, j’absorbe et je rends. Mais il faut de la retenue dans l’intensité, sinon c’est le basculement… »

Une manière de se satisfaire de l’insatiable dans l’acceptation de cette puissance poétique qui nous crée dans la pure évidence d’un devenir à accomplir ?

 

« Mon style c’est l’opinel »

Exposition personnelle de Stéphanie-Lucie Mathern

Du 10 juin au 1er juillet 2017

Galerie Bertrand Gillig 11, rue Oberlin à Strasbourg

 

 

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Et si « l’une des causes premières des malheurs du monde » était due à « l’illusion de civilisation »?  Président-fondateur du Groupe de recherches et d’études sur les mondialisations (GERM), le philosophe François de Bernard déplore le déploiement sans limites de la machine à impenser et la machine à dénégation, mises au point par un « animal étrange qui réalise la performance de détruire avec méthode et détermination les conditions de sa vie propre, en même temps que celle de tous les vivants »… Et propose des pistes contre le refroidissement du vivant à l’œuvre dans l’effondrement de la qualité de vie et la qualité des enjeux au seul profit de quelques « groupes d’intérêt »…

 

La civilisation reposerait-elle sur une imposture ? Le philosophe François de Bernard estime que « la clé de voûte de cette cathédrale où nous sommes emmurés ans en un grand élan suicidaire collectif, c’est la plus que bimillénaire fable de la « civilisation ou la barbarie », instrumentalisée avec perversité par tous les despotes de l’Histoire ». Plus précisément, il propose d’affronter la « barbarie intrinsèque à toute « civilisation », la « capacité de destruction incontrôlable du discours de la civilisation » ainsi que sa « traduction politique et militaire », histoire de mieux désarmer cette mécanique d’inhumanité qui détraque la marche du monde en sens inverse de sa nature profonde…

 

 

 

La peste ET le choléra…

 

Car, « en dépit de la paix factice qui nous baigne de ses douces illusions, la guerre est redevenue notre élément » – et dicte sa loi à tout le reste, de l’économique au politique, au religieux, au social et à la santé, etc.

Justement, s’agissant de guerre des religions (bilatérales ou multilatérales), le « néolibéralisme » a codifié le monde en trois décennies selon son catéchisme. Et voilà le « digitalisme » qui « prend le pas  sur l’ensemble du réel des sociétés présentes, jusqu’à en modifier la texture, le sens, la valeur, l’épaisseur, la couleur, et, pourrait-on dire, le code source lui-même » – pour arriver à une « République numérique »… Mais qui prend la mesure de l’ampleur des combinaisons guerrières engagées ? A commencer par la guerre civile résultant de la divergence de plus en plus flagrante entre sociétés civiles et Etats ? Pour l’auteur, « les ferments de la guerre civile et de la guerre des religions ont été réactivés lors des deux dernières décennies »… Et « quand les bonnes volontés à la recherche de concessions, de pactes et de nouveaux contrats semblent définitivement épuisées, que reste-t-il donc comme options disponibles ? Si ce n’est la peste et le choléra ? »

Ainsi, « notre monde se trouve dévasté de l’extérieur comme de l’intérieur ». S’il a survécu à deux guerres mondiales, il n’en accumule pas moins les couches de destruction : « le biotope où se déployés les conflits de ce siècle en est parvenu à un état de quasi-extinction de la vie même, de la biocenose qu’il était supposé porter et préserver ». Et s’il fallait renommer « thanatope » ce lieu « où s’administre méthodiquement la mort, où on l’a infligée de toutes les façons possibles au vivant sous toutes ses formes » ?

Les deux dernières guerres mondiales, « additionnées au tribut des révolutions industrielles », ont généré de l’irréversible, non seulement en termes de destructions (faune, flore, aquifères, paysages, etc.) mais aussi de « consommations aberrantes d’énergies, de ressources naturelles, d’air et d’eau pures »…

Ainsi, « tout a été fait depuis sept décennies pour continuer d’épuiser l’un après l’autre les sanctuaires de la vie, pour la plupart à une cadence infernale et sans rémission possible » – jusqu’à l’atmosphère devenue « piège à poison »… Et « la fabrication des nouveaux armements contribue à détourner des ressources financières et énergies humaines de ce qui aurait dû être leur participation au combat écologique »…

Une irrépressible pulsion de mort « portée au stade de l’industrialisation » menacerait-elle l’ensemble du vivant à l’échelle planétaire ? N’y aurait-il « rien d’autre à attendre que la disparition de l’espèce par sa désintégration désormais programmée » ?

 

Une société de souffrance généralisée

 

Le mouvement de privatisation contemporain qui « transgresse les justifications économiques, financières, politiques, des privatisations antérieures, semble avoir pris une consistance anthropologique ». Fonctionnant avec la marchandisation systématique, il fait du Privé « la nouvelle figure du Bien » – et du Public « la dernière représentation du Mal »…

Ainsi, les processus de privatisation apparaissent comme « des machines performantes de promotion d’un individualisme forcené revendiquant une absolue liberté, une irresponsabilité libérée de toutes contraintes et, en particulier de tout respect à l’égard de ce que l’on désignait encore naguère comme intérêt public ou général ». Ce qui se traduit par une aggravation des dévastations constatées – jusqu’à devenir un problème de santé publique.

La machine infernale à marchandiser ne peut plus s’arrêter, exigeant sans cesse l’appropriation de nouveaux objets, se nourrissant de leur combustion pour maintenir le « taux de profit de l’économie spéculative » – jusqu’à « l’extinction totale des ressources disponibles de la planète ».

L’homme étant un « inventeur génial de souffrance », l’horizon de celle-ci n’en finit pas de s’élargir – cela est perceptible déjà avec la cancérogénisation avancée de la société et l’épidémie de suicides constatée : « la société de surveillance généralisée est aussi société de souffrance généralisée »…

Une évolution de fond depuis trois décennies qui sont, selon le philosophe, de la « responsabilité directe du politique » : « Le politique prétend instaurer la « compétitivité » et en faire l’objet d’un « pacte ». (…) La compétitivité c’est seulement générer plus de profits avec moins de travail humain et plus de post-citoyens. On voit mal avec qui le pacte pourrait être conclu… si ce n’est avec le Diable ? (…) Pourquoi faut-il sans cesse que les responsables politiques communiquent sur le néant et, partant, qu’ils communiquent le néant lui-même à tout la société, qui n’avait pas besoin de cela ? »

De quoi le mot d’ordre « civilisation ! » est-il le masque, si ce n’est de cet « appétit sans bornes de domination et de domestication de l’humain et de tout le vivant » traduit par un « pacte » entre certains « groupes d’intérêt » ? Pour François de Bernard, « ce qui domine, ce sont toujours des intérêts privés et financiers majeurs subjuguant tous les autres ». Si l’illusion n’a plus guère d’avenir, sa fin ne sera pas décevante…

Que faire, si ce n’est « bienveiller », en opposition au « surveiller » érigé en norme et « solution » ? Parce que « nous en en manquons cruellement comme de l’air et de l’eau pure », le philosophe propose de « forger du bienveiller dans tous les compartiments de la vie publique et privée » – « du bienveiller républicain » plutôt que du « surveiller despotique » et sans limites… Ce qui suppose un changement radical des rapports non seulement des hommes entre eux mais aussi avec l’éco-système planétaire – quelque chose comme un soudain foudroiement de raison dans un ciel bas – comme un soudain appel d’être dans une marée basse de non-être ou le désentravement du langage en puissance de libération contre ce qui tire le vivant vers sa réification, sa mise en données ou en brevets… Le mouvement mécanique et algorithmique sur lequel se règle la déshumanisation progressive du monde est-il réversible ? L’insoutenable et l’inexorable peuvent-ils être déjoués, dans l’empire des nombres, par… une onde d’imprévisible… avant l’irréparable?

François de Bernard, Pour en finir avec « la civilisation » – un mythe barbare, éditions Yves Michel, 150 p., 12 €

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« L’écrivain est celui qui écrit pour pouvoir mourir et qui tient son pouvoir d’écrire d’une relation anticipée avec la mort »

Maurice Blanchot

 

Nelly Arcan (1973-2009) a traversé la littérature en météore et laisse une œuvre hantée par l’image de la femme, la marchandisation des corps et le suicide…

 

En février 2001, l’éditeur Bertrand Visage reçoit sur son bureau, au Seuil, le manuscrit d’une jeune inconnue et ressent un choc littéraire de l’ordre d’une évidence. C’est l’histoire d’une étudiante que « l’exigence de séduire » avait jetée dans « l’excès de la prostitution » – un livre qui parle de tectonique des corps sans harmoniques ni liturgie et dont l’écriture se clôt sur le dégoût du monde à travers de mâles affaissements rejoignant dans la défaite de jeunes chairs fermes prises en location …

Sur le champ, il prend l’avion pour rencontrer l’auteur au Québec… Nelly Arcan se retrouve propulsée sous les feux de la rampe – à jamais inoubliable pour avoir fait commerce de sa vie intérieure avec les charmes d’un esprit au corps indépassable… Alors que son apparence sismique éclipse la qualité de son propos, son livre s’installe dans les meilleures ventes – il se serait vendu 75 000 exemplaires de Putain, aussitôt nominé pour les prix Femina et Médicis.

 

Isabelle et le syndrome de la schtroumpfette

Elle est née Isabelle Fortier le 5 mars 1973 à Lac-Mégantic, au Québec, dans une famille dite « catholique ». Son père Germain travaille dans un commerce d’entretien électrique – il lui aurait transmis « le point de vue de l’homme qui se châtie d’être vivant »… Quant à sa mère, Jacinthe, elle « avait trop à dormir »…

Isabelle se trouve laide et dévore les romans de Stephen King. Pendant ses études à Montréal (sciences sociales puis littérature), elle découvre l’immensité d’un champ des possibles à actualiser jour après jour dans sa succulence : « trop de haine en moi pour une seule tête, j’ai besoin de la planète, de l’étendue du genre humain »…

Elle se loue comme escort girl tout en déplorant d’avoir à « se dilapider en accouplements forcés »… Si l’exercice de la prostitution lui donne la matière éruptive de son premier livre, elle dépose l’année d’après son mémoire de maîtrise consacré aux poids des mots dans les Mémoires d’un névropathe du magistrat allemand Daniel Paul Schreber (1842-1911)…

« Gagner de l’argent pour payer ses études », certes… Mais la quête est bien au-delà du signe monétaire et de la tyrannie du chiffre inscrit sur un compte bancaire : « l’argent sert à ça, à se détacher de sa mère, à se redonner un visage à soi, à rompre avec cette malédiction de laideur qui se transmet salement, au grand malheur des jeunes starlettes et des futures schtroumpfettes, des putains à venir qui voudront parader dans leur blondeur »…

En son infinité inassouvie, la jeune romancière est taraudée par l’obsession de toutes ces jeunes filles qui aiguisent le tranchant de leur jeunesse sur l’arête de sa défaite imminente – ces filles qui reposent leur corps aux jambes interminables sur la promesse d’un avenir exalté excluant le sien : « que puis-je faire de moi sinon me tenir loin de ce qui est venu à bout de ma mère, au bout du désir de mon père, et si je me crois si laide, c’est peut-être à cause de toutes ces filles, enfin il me semble, à cause de ces schtroumpfettes de magazines empilés là qui me défient de les détailler »…

La prostituée, « elle met son corps à la place de celles qui n’arrivent plus à combler l’exigence des hommes » et se raconte « l’histoire de qui il faudrait être pour être admirable et pour faire s’écrouler des empires d’un coup de rein »…

Devenue chair à spéculation médiatique, Nelly Arcan poursuit son « auto-fiction » avec Folle (Seuil, 2004), une lettre adressée à un amant disparu, nominée pour le prix Femina, dont elle dit : « elle est mon cadavre, déjà elle pourrit, elle exhale ses gaz »… Elle signe les dialogues de Nathalie, le film d’Anne Fontaine, publie des chroniques dans Ici Montréal et affronte son malaise sur les plateaux de télévision – mise en difficulté lors de l’émission Tout le monde en parle (2007), elle en tire une nouvelle, La Honte, où elle déplore d’avoir à « payer en humiliation publique le fait de s’être offert un corps »…

Recourant à la chirurgie plastique, elle tente à plusieurs reprises de se suicider, dont deux fois par pendaison. Sauvée in extremis d’une tentative en 2006, elle publie l’année suivante L’Enfant dans le miroir et A Ciel ouvert.

Le 24 septembre 2009, son ami, le compositeur Laurent Anglet, la trouve pendue dans leur appartement du Plateau- Mont-Royal à Montréal. Quelques jours plus tard paraît son roman, Paradis clef en main, dont l’héroïne, paraplégique après une tentative de suicide, reprend goût à la vie…

Burqa de chair paraît à titre posthume en 2011.

Le 5 mai 2014, la médiathèque Nelly-Arcan est inaugurée dans sa ville natale de Lac-Mégantic.

Quelle mort à l’âme lui courait sous la peau ? Le suicide est-il, selon le terme de Jacques Rigaut (1898-1929), une « vocation » qu’elle eut le cœur de ne pas trahir ? Il lui a manqué le temps de faire une œuvre dense pour savoir qui elle était… De ce questionnement fondamental, Isabelle n’a pu donner qu’une poignée d’autofictions épuisant trop tôt un avenir mort-né en ses cendres – il s’en faut de si peu pour « produire » une vie transmutée en Amour ou en ardeur jusqu’à son échéance…

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Témoin de la montée des périls au cours des trois dernières décennies qui ont changé le monde, Hervé Kempf en retrace l’histoire chaotique – depuis le « grand tournant » pris à partir de 1979, menant à une catastrophe majeure : «  la dégradation écologique n’est plus notre avenir, elle est devenue notre présent ».

 

 

 

 

Quel est le rapport entre le massacre du Bataclan à Paris, la sécheresse en Afrique, le suicide des agriculteurs et « le fait que soixante-deux personnes possèdent autant de richesse que la moitié de l’humanité » ?

Animateur de la rédaction du site Reporterre (« le quotidien de l’écologie »), le journaliste Hervé Kempf entend montrer que les trois phénomènes en cours (changement climatique, déraillement du turbocapitalisme, terrorisme) sont « les manifestations, dans trois domaines de l’activité sociale – environnement, économie, géopolitique – d’une même situation » dont il démonte le mécanisme implacable. Tout est lié, mais rien n’est encore joué…

 

La montée des dangers

 

Dans ses années de formation (à la fin des seventies), il a vécu ce grand tournant si tristement décisif qui éteint tout espoir de « changer la vie » – et jusqu’au mirage d’un horizon salvateur… D’abord, il a lu Le Principe responsabilité de Hans Jonas, paru la même année (1979) que la tenue à Genève de la première conférence internationale sur le climat – le philosophe allemand alertait sur la « situation apocalyptique » imputable aux « dimensions excessives de la civilisation scientifique-technique-industrielle ».

Le jeune Hervé Kempf a vu la si peu résistible montée d’un « néolibéralisme » supprimant toute entrave à son « développement » (c’est l’arrivée au pouvoir de Thatcher en Angleterre en 1979 puis l’élection de Reagan en 1980 aux Etats-Unis) et celle d’un islam qui « portait l’affirmation d’une identité propre aux peuples arabes, iranien, africains face à la culture occidentale et à sa prétention universelle ». Il a assisté à l’apparition de la théorie de la « décroissance », portée par des intellectuels comme Paul Ariès et Serge Latouche et observé la montée des inégalités – pour lui, c’est là le « caractère structurant l’évolution du monde depuis 1980 » : il « en découle des conséquences écologiques gravissimes, un système nuisible de pouvoir et des conflictualités à l’agressivité croissante ».

Il se trouve que la société humaine a dépassé « les limites écologiques de la planète, c’est-à-dire les seuils au-delà desquels des changements abrupts ou catastrophiques peuvent advenir ». Car enfin, il faut « toujours plus d’énergie pour exploiter des métaux de plus en plus difficiles à extraire » et « toute unité de produit intérieur brut requiert plus de matière que naguère »…

L’architecture du système énergétique mondial et l’injection massive d’énergie dans nos sociétés peuvent-ils encore être maintenus sans dommage majeur ? A quel prix assurer encore la survie d’un système « plombé par un endettement massif sans contrepartie » et une croissance exponentielle des inégalités ?

Jusqu’alors, selon une idée communément admise, le terme « progrès » supposait que  « la situation générale de l’humanité ne pouvait aller qu’en s’améliorant ». Mais, avec la catastrophe écologique, « il devient évident que l’action humaine détruit les conditions de son épanouissement et que la tâche de l’avenir consiste à éviter cette destruction ».

De surcroît, « depuis 1980, le processus d’oligarchisation – c’est-à-dire de passage de la démocratie à un régime politique dominé par une caste cumulant les pouvoirs politique, économique et médiatique – a contribué à fermer la porte à la croyance dans le progrès ». Comment ? « En rompant la cohérence de la société, en méprisant l’urgence écologique, en réduisant le sens de la vie à la recherche de la satiété matérielle, il a créé les conditions de la catastrophe envisagée par les écologistes des années 1970 ».

 

« La guerre civile mondiale est engagée »

 

Pour Hervé Kempf, « une guerre civile mondiale est engagée » contre le commun des mortels sans lui avoir été déclarée le moins du monde… Il s’agit d’une « guerre générale des riches contre les pauvres qui est menée, autour des enjeux de justice sociale dans un système où, pour les fortunés, le maintien de leurs privilèges est l’objectif principal et passe par une économie toujours plus prédatrice des ressources naturelles ».

Au cours de ce processus de déshumanisation du monde, le salut ne peut venir d’une technologie idolâtré jusqu’au transhumanisme. Est-il utile de rappeler que « l’informatique et les recherches associées reposent sur une infrastructure matérielle très lourde » ? Et qu’il n’y a rien de plus énergivore que la « dématérialisation », de plus envahissant que l’organisation algorithmique de nos sociétés ?

Hervé Kempf fait suivre son constat clinique par « douze leçons pour éviter la catastrophe ». Mais elles s’adressent à une autre part de « l’humain » que celle qui a conduit à la catastrophe…

Alors que la croissance et les « réformes structurelles » demeurent « l’alpha et l’oméga de la pensée économique », alors que les crimes les plus inexpiables ne font plus l’objet d’une condamnation sans appel et que l’irresponsabilité s’institutionnalise, il semble difficile de croire que ces « douze leçons » puissent conjurer le pire plus qu’avancé qui ronge notre « civilisation » – quand bien même il faudrait « être radical parce que la situation est radicale »…

Cela supposerait un tel saut de conscience dont la détente s’est d’ores et déjà perdue dans le verrouillage d’un système de surconsommation et de prédation tout juste prompt à sauter sur les occasions de « profit », de dépossession de l’être et de mise en données du monde.

Le vide de sens qu’il exprime dans sa phase terminale se révélera-t-il tout de même un désert juste assez fertile pour transmuter le marché du non-être en nouveau chantier de régénération de l’être rendu à sa profondeur vitale – et à sa demeure terrestre assainie ?

 

 

Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire, Seuil, 110 p, 15 €

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