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Archive for mars 2017

Si le mot « progrès » n’a jamais été aussi galvaudé, l’injonction de servir ce mot d’ordre et la prétention de le faire n’en gardent pas moins une virulence qui se dispense d’argumenter dans un chaos numérique exponentiel, à la manière d’un fondamentalisme religieux…

 

Quelle terrible « rupture » s’est produite dans l’enchaînement des élans bâtisseurs d’une « civilisation » dont on aimerait à penser qu’elle œuvre (encore…) à un « progrès » continu de la condition humaine ? Longtemps, toute avancée technologique a pu être assimilée à celle d’un « progrès » social en marche : n’annonçait-elle pas la délivrance du travailleur, rendu disponible pour d’autres accomplissements que la « production » d’objets de consommation ? Mais les temps sont bien durs à vivre pour les masses dont la survie a été troquée « contre l’amélioration sans limite des conditions de vie matérielle de quelques-uns » comme le constate Thierry Discepolo dans sa préface à l’essai du philosophe Jacques Bouveresse. S’appuyant sur l’analyse des textes de Karl Krauss (1874-1936), Robert Musil (1880-1942), Ludwig Wittgenstein (1889-1951), George Orwell (1903-1950) et Georg Henrik von Wright (1916-2003), Bouveresse invite à considérer la « religion du progrès » à l’œuvre dès les « prémices de l’industrialisation de la recherche scientifique ».

Karl Kraus observe dès 1909 que « le progrès n’est pas un mouvement mais un état et un état qui consiste à se sentir en avant, quoiqu’on fasse, sans pour autant avoir besoin d’avancer » – il est un Standpunkt (tout à la fois « point de vue » et « point fixe ») c’est-à-dire un « point de vue obligatoire » donnant l’impression d’être un mouvement, le prototype du « processus mécanique ou quasi mécanique auto-alimenté et auto-entretenu qui crée à chaque fois les conditions de sa propre perpétuation, notamment en produisant des inconvénients, des désagréments et des dommages qu’un nouveau progrès peut seul permettre de surmonter » – rien moins qu’une « représentation obligatoire »…

Se savoir vivre « sous le signe du progrès » serait-ce faire l’économie de progrès réels ? Jacques Bouveresse rappelle que la « croyance au progrès, quand elle prend le caractère d’un mythe, est justement ce qui nous dispense la plupart du temps d’exiger et de réaliser des progrès réels »…

 

La marche automatisée du monde

 

Depuis 1909, l’automatisation a pris le relais de la mécanisation, les machines informatiques ont supplanté les machines mécaniques et thermodynamiques, un « être computationnel » supplante la décision humaine, la globalisation numérique a pris le pouvoir sur la figure humaine – la même mécanique implacable mène sa danse de mort à l’âme : « Ce n’est pas le but poursuivi qui justifie la vitesse et l’accélération en toutes choses, qui constituent aujourd’hui les symboles par excellence du progrès : ce sont elles qui constituent aujourd’hui les symboles par excellence du progrès : ce sont elles qui constituent désormais le but. « C’était, dit Kraus, comme si ce n’était pas le but qui a commandé la hâte du monde, mais la hâte qui signifie le but »…

Le « progrès » se développerait-il contre l’humain afin d’en faire l’économie ? L’intégrisme technologique s’exacerberait-il contre les peuples et leur niche écologique afin d’asseoir la domination et le « profit » de quelques uns ? Pour von Wright, « rien n’autorise à considérer le progrès comme devant être nécessairement illimité » – il pourrait même « y avoir des raisons vitales de lui imposer dès à présent des limites » compte tenu de la coupure radicale qu’il opère avec le concret et le présent…

Et si le « progrès » avait besoin d’être défendu « aussi et peut-être même en priorité contre certains de ses amis actuels » – et ce, avant que ne soit atteint ce point ultime où le « consentement » ne pourrait plus se fonder sur une régression généralisée ? Ce point crucial où le socle commun d’existence se dérobe sous les coups de boutoir d’une abstraction tramée de « modélisations » mathématiques, de serveurs, de systèmes et d’objets « intelligents » ?

La fonction du « politique » ne serait-elle pas précisément de reprendre la main sur les algorithmes fous d’une mystification technologique, d’une automatisation du vivant, d’une frénésie computationnelle et d’une mise en données du monde menées à tombeau ouvert à de seules fins de « profit » sans limites?

 

Universalité « numérique »…

 

Au cours de la dernière décennie, plus de dix milliards de microcapteurs ont fait leur apparition sur terre – soit bien plus que d’êtres humains sur la planète – et les « objets connectés » n’en finissent pas de se propager, avec les « applications » et autres « systèmes d’optimisation », comme une épidémie – sans concertation préalable pour s’assurer qu’ils correspondent à de vrais « besoins »… Cette « croissance » exponentielle de gadgets investit nos environnements domestiques, professionnels, urbains – et jusqu’à notre intégrité physique, avec l’infiltration de puces dans nos tissus biologiques : Eric Sadin met en garde contre le franchissement d’une limite entraînant une « quantification généralisée, une marchandisation intégrale de la vie et une organisation algorithmique de la société ». Ne bafouons nous pas, à force d’ « innovations numériques », les « valeurs qui constituent le socle de notre vie en commun » sous des prétextes aussi fallacieux qu’un suivi médical interrompu ou la « fluidification » de nos achats avec le « paiement sans contact » ?

La voiture « autonome » serait-elle, bien plus qu’un véhicule : un cercueil signifiant « la mort de notre jugement par le fait d’une administration automatisée » de nos actions et d’une guidance algorithmique de notre quotidien ?

Le philosophe nous alerte contre la « silicolonisation » de nos vies, cette mystification qui « ne cherche qu’à réduire la marge de liberté des êtres et des peuples, au profit d’une organisation automatisée des choses et d’une marchandisation de tous les instants du quotidien » selon l’esprit de la Silicon Valley c’est-à-dire d’un « technolibéralisme » dont l’illimitation entend faire de  l’exploitation du moindre de nos souffles de vie « l’objet de sa conquête ultime »… Pour Eric Sadin, ce technolibéralisme a détruit, « en l’espace d’une génération et à une vitesse exponentielle, le principe de responsabilité et le droit des sociétés à décider en commun de leur destin ».

Comment se soustraire à cette « prédation siliconienne et à son emprise totalisante » qui constitue une « offense à l’intégrité humaine » ?

Le philosophe en appelle à un devoir de responsabilité pour constituer un contre-pouvoir à cette confiscation de notre autonomie par « l’intelligence artificielle », préserver cette « richesse infinie du sensible que le technolibéralisme ruine actuellement et retrouver l’accès confisqué à l’essentiel en œuvrant à la vérité de notre être réaccordé au réel avant que ne soit siphonnée la totalité des ressources allouées à l’espèce…

La logique de la machine et de la marchandise sont-elles encore compatibles avec celle du vivant ? Est-il temps encore de fonder ce contre-modèle de société « fondé sur la juste aspiration des êtres à agir en pleine conscience » avant l’éradication du vif et de renouer avec une conception de la vie délivrée de cet utilitarisme imposé par les fondamentalistes siliconiens ? Dans Le Monde du 14 mars dernier, Eric Sadin réitérait sa mise en garde contre cette trop commode irresponsabilité nous faisant consentir au seul « progrès » des techniques d’abolition de l’être et renouvelait son appel pour une « salutaire et impérieuse politique de nous-mêmes ».

Jacques Bouveresse, Le mythe moderne du progrès, Agone, 112 p., 9,50 €

Eric Sadin, La Silicolonisation du monde, L’Echappée, 294 p., 17 €

 

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Pourquoi consentir encore à la précarité érigée en règle commune, au chômage de masse voire à la barbarie ? Le journaliste Olivier Le Naire et sa fille Clémentine Lebon, ingénieur agronome, se penchent, après bien d’autres économistes et philosophes, sur une vieille idée qui refait surface et « pourrait changer notre vie » : promu enjeu de justice sociale et marqueur de nos grandes interrogations contemporaines  à la faveur de la prochaine « compétition » présidentielle, le revenu de base posera-t-il les « jalons d’un nouveau contrat social ou d’un nouvel ordre mondial » ?

 

L’affaire semble (enfin…) sur le point d’être entendue : le droit de vivre peut-il se mendier encore sur un « marché du travail », dans un monde d’incertitudes croissantes en pleine dislocation sociale – et en pleine dévalorisation de la « valeur travail »? Qui de sensé consentirait à être condamné à l’exclusion … dès l’instant où il naît comme étant déjà « de trop » pour espérer remporter la « compétition » obligatoire sur le dit « marché du travail», compte tenu des mutations du mode de production de la richesse ?

Aujourd’hui, à l’heure d’une « révolution digitale » se soldant par des destructions d’emplois jamais vues dans l’histoire de l’humanité, les « travailleurs » se retrouvent bien démunis face à une panne de « croissance » comme de sens – et face à cette contradiction majeure : comment prélever de plus en plus de cotisations sur un nombre décroissant de « salariés » pour assurer une « redistribution » à un nombre d’exclus  en « croissance » exponentielle ?

L’espoir de plus en plus hypothétique d’ « occuper » un « emploi » de plus en plus introuvable ne tiendrait-il pas d’un leurre collectif alors que la machine infernale à détruire les « emplois » et la cohésion sociale s’est emballée à plein régime depuis la « mondialisation » ?

 

Inventer la société post-salariale ?

 

Dans ce contexte de rareté de « l’emploi », le « salaire » est-il encore le moyen approprié pour distribuer à tous les revenus indispensables à la satisfaction des besoins fondamentaux? Comment assurer un autre mode d’allocation de revenus susceptible de donner accès à une vie digne et décente alors que « l’emploi » a perdu sa force d’intégration sociale ?

Comment garantir un « droit à vivre » à tous ceux qui, privés d’ « emploi » par un programme informatique, se voient refuser par là tout accès à la richesse sociale produite ? Peut-on encore décemment faire de la « valeur travail » la condition nécessaire et suffisante du droit à la vie alors que les « experts » nous promettent au mieux une « reprise sans emplois »?

La question d’un revenu d’existence garanti, inconditionnel et universel, protégeant des « travailleurs » de plus en plus intermittents des interruptions du « rapport salarial » est posée, bien davantage que celle d’un « droit à l’emploi », au sein d’une organisation sociale privilégiant la production sans salariés permanents.

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, auteurs de cours en ligne sur le sujet, rappellent que « trouver un travail stable et correctement rémunéré n’est plus aujourd’hui la règle mais bel et bien l’exception ».

Pourtant, « l’obligation de « gagner sa vie » est si prégnante et le cercle économique si vicieux, uniquement pour permettre au plus grand nombre de se rendre au travail le matin »… S’agit-il de « souffler sur les dernières braises d’une croissance en voie d’extinction » à grand renforts de bullshitt jobs (les « emplois de merde » dénoncés par David Graeber) qui «  encouragent la surconsommation, l’obsolescence programmée et la pollution » ? Au nombre de ces « jobs de merde » nuisibles : lobbyiste, trader, télémarketeur – ou ces « banquiers » qui, avant la crise des subprimes, ont encouragé sans vergogne les pauvres sans apport personnel à s’endetter pour « accéder à la propriété »… Autant inventer la société post-salariale à venir sur des « bases équitables plutôt que conflictuelles » – sans « effet désincitatif » sur « le travail »… Car enfin, « faut-il aller travailler parce que la société a besoin de nous ou simplement parce qu’il est « immoral » de ne pas se rendre au travail, même lorsque dans certains cas cela ne sert à rien » ?

Pourquoi persister à réserver le droit à un revenu aux seuls « titulaires » d’un « emploi », pourquoi le faire dépendre encore de la quantité de travail fournie, alors qu’il existe un instrument d’émancipation rendant à chacun sa place dans un processus de transformation sociale « gagnant-gagnant » ?

Pourquoi persister davantage à en appeler à la « valeur fondatrice » d’un « travail » devenu facteur d’exclusion pour des millions d’individus ne parvenant plus à s’employer, faute de « compétences» adéquates ou reconnues dans un système qui désormais paie les individus en promesses de « visibilité » et en « référencements » sur « la toile » – quand il ne les fait pas payer pour « travailler » ?

Les auteurs citent Albert Jacquard : « Le travail n’a rien à voir avec la civilisation. La civilisation c’est lorsqu’on s’aperçoit que l’on a du temps pour peindre des bisons, créer, faire de la poésie, de la peinture, construire. Le travail est une perversion dans cette action civilisatrice »… Et entendent briser vieilles chaînes et idées reçues : que vaut le « devoir de travailler » alors que « le droit à l’emploi est foulé aux pieds depuis des décennies » ?

Militants d’une économie « alternative », Oliver Le Naire et Clémentine Lebon interrogent les fondements mêmes de cette « grande transformation » que vit une société dont la cohésion ne peut plus se fonder sur un « emploi » vécu comme une forme de « citoyenneté »…

 

Une incitation à l’initiative individuelle ?

 

Seule la garantie d’un revenu suffisant, versé à chacun sans démarche ni condition aucune (si ce n’est de résidence), indépendamment de la possession d’un « emploi », permettrait à l’activité humaine de s’épanouir librement, hors des « rapports de travail », alors qu’une majorité croissante des « forces de travail » n’est plus de loin « utile » à la « production de valeur » – comme elle permettrait précisément de « responsabiliser » l’individu en le sortant de « l’assistanat »… En d’autres termes : ce filet de sécurité peut fonctionner comme une véritable incitation à l’initiative individuelle sans contribuer à une croissance artificielle et polluante

« Faire société », ne serait-ce pas déjà permettre à chacun de vivre en toute sérénité l’expérience d’une sécurité qui ne découlerait pas des revenus d’un emploi précarisé dans une mise en concurrence perpétuelle –  ni d’aides sociales conditionnelles?  N’est-ce pas aussi permettre, par l’attribution d’un revenu à chacun « parce qu’il existe et non pour exister », de vivre l’expérience d’une liberté qui lui permettrait d’investir dans son potentiel, dans une contribution choisie à la communauté et une libre participation à l’échange social au sein d’une autre économie, créatrice de richesses qui ne seraient ni quantifiables, mesurables ou monnayables sur un « marché »?

Sachant que le coût de la protection sociale s’élève à 700 milliards, le versement d’un revenu de base de 1000 euros par mois coûterait 675 milliards, lesquels pourraient être captés sur les ressources employées pour la dite protection sociale… et/ou sur une taxe sur les robots ?

La longue histoire du revenu universel, esquissée par le théologien anglais Thomas More (1478-1535), le révolutionnaire Thomas Paine (1737-1809) avec sa « dotation inconditionnelle » et l’économiste Jacques Duboin (1878-1976), l’éternel oublié des études sur le sujet, aboutira-t-elle enfin à une convergence partagée quant à un mode de répartition des richesses que le « travail » ne permet plus, compte tenu de la délocalisation des productions nationales et de leur automatisation ?

L’affirmation d’un droit inconditionnel, universel et opposable au revenu de base ne constituerait-il pas le plus rationnel des « investissements », une fois rétablie l’évidence économique de « l’intérêt général » dans des processus de « marché » enfin « responsables » – et une fois restaurés tant le prix réel que la « valeur » de la « citoyenneté » ?

Mais une question demeure absente du débat en cours : le revenu de base ne serait-il pas l’autre nom de notre consentement à la substitution de « l’homme au travail » par les algorithmes ? Ne serait-ce pas l’autre nom d’un « renoncement institutionnel » qui ferait nous entériner le « grand remplacement » de la société salariale par un « modèle siliconien » venu « d’ailleurs » et par une nouvelle religion qui monte : le « digitalisme »  ?

Tant que n’auront pas été définies les modalitésde mise en œuvre concrètes, notamment monétaires, de ce revenu universel, le débat n’en finira pas de s’éterniser dans une introuvable universalité de nature à freiner son instauration sur un territoire bien défini. « L’utopie, ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé » disait Théodore Monod.  Mais quand un digitalisme à tombeau ouvert escamote la réalité, quelle part de réalisable pourrait être proposée? Tiendra-t-elle compte de la réalité des besoins humains?

 

 

 

Olivier Le Naire et Clémentine Lebon, Le Revenu de base, une idée qui pourrait changer nos vies, Actes Sud/Colibris, collection « Domaine du possible », 160 p., 18 €

 

 

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Le livre constitue l’un des socles fondamentaux de notre civilisation et l’économie de l’édition est enseignée à l’université. Un éditeur indépendant, Eric Hazan, fondateur de la maison d’édition artisanale La Fabrique, part de son expérience pour « apporter autre chose que des cours théoriques », au plus près de la réalité du livre…

 

En 1983, Eric Hazan démissionne de son poste de chirurgien des hôpitaux de Paris pour reprendre les éditions Hazan, dédiées aux livres d’art, fondées par son père en 1946. Mais en ces années fric et frime, les banquiers se mettent à parler de « rationalisation » et à faire la chasse aux « créances douteuses »…

Après avoir revendu la maison familiale à Hachette, Eric Hazan fonde en 1998, avec Stéphanie Grégoire, les éditions de La Fabrique. Leur choix : l’indépendance, c’est-à-dire « une croissance lente, progressive, limitée à ce que permet l’accroissement des ventes, sans recours aux banques » – aux antipodes de la croissance rapide des start-up financées par les banques. C’est l’époque où apparaissent d’autres maisons partageant le même esprit, dans le sillage du « mouvement social » de 1995 – elles ont nom Agone ou Raisons d’Agir, fondées par le sociologue Pierre Bourdieu…

C’est l’époque aussi où la « concentration capitaliste » bouleverse le paysage éditorial hérité du XIXe siècle. Mais les « intellectuels » animent encore le débat public, rompent parfois des lances en faveur de « la France qui se lève tôt » pour nourrir celle de la rente… Eric Hazan fait des rencontres déterminantes avec certains d’entre eux comme Alain Badiou et Jacques Rancière dont le manuscrit, Aux bords du politique, devient le premier titre publié par La Fabrique – avec Le Corps de l’ennemi d’Alain Brossat. Ainsi se construit une « ligne philosophique »…

Autre rencontre déterminante : celle de l’éditeur André Schiffrin, fondateur de The New Press aux Etats-Unis après avoir été chassé de Pantheon Books, qui devient une manière de « génie tutélaire »… Son livre, L’Edition sans éditeurs (1999), est l’un des moteurs du lancement de La Fabrique – tout comme, plus tard, Boire la mer à Gaza (2001) de la journaliste Amira Hass.

Il ne suffit pas de faire des livres, il faut les vendre, donc trouver un diffuseur-distributeur, une « entreprise à deux têtes : d’une part la diffusion, travail des représentants qui visitent les libraires, leur parlent des livres et prennent les commandes et d’autre part la distribution, travail logistique de préparation et d’envoi de ces commandes »…

C’est toute une relation à construire avec une équipe, « depuis ceux qui travaillent au comptoir et dans les entrepôts jusqu’aux représentants qui visitent les libraires »… C’est tout un artisanat qui exige aussi de « porter des paquets à la poste, régler les factures, faire les comptes, surveiller la trésorerie », ou comprendre assez rapidement que les livres en palettes dans les entrepôts sont « de l’argent immobilisé » – une immobilisation qui peut devenir dangereuse… Autant de ne pas céder à la tentation d’un premier tirage trop « optimiste », quitte à réimprimer par la suite…

 

Une ligne éditoriale et philosophique

 

L’éditeur trouve une cohérence tant dans la force d’un texte que dans l’établissement d’un catalogue : « Il ne s’agit pas d’aligner mécaniquement des titres sur des axes préétablis. Chaque titre est un nouveau choix avec des critères où entrent en jeu la subjectivité politique de chaque membre de l’équipe éditoriale, ses centres d’intérêt, sa culture personnelle, mais aussi le mode collectif de jugement qui finit par s’installer dans un petit groupe amical tel que les trois personnes qui décident à la Fabrique. Le principal critère pour choisir un texte ou passer commande d’un sujet, c’est son caractère offensif. »

Ainsi, un ouvrage publié par La Fabrique « ne se limite pas à décrire l’ordre existant en dénonçant éventuellement ses méfaits » mais « propose des pistes pour sa subversion ».

Si la « cohérence politique » n’est pas le souci de la Fabrique, ses livres ont cependant « en commun de se situer souvent sur les lignes de fracture de « la gauche », là où ça fait mal », sur les sujets « où le consensus « progressiste » est chaque jour mis à mal »…

Arrive « l’affaire de Tarnac » et l’audition de l’éditeur de L’Insurrection qui vient (2007) comme témoin par un lieutenant de la DCRI – le livre devient l’un des plus lus par la « jeunesse révoltée »…

Mais le danger, c’est cette « firme gigantesque » qui entend « supprimer les intermédiaires » entre auteur et lecteur, c’est-à-dire les libraires puis les éditeurs…

C’est aussi cette maladie de la « gestion » folle qui envahit toutes les sphères du vivant ( ?) et tétanise les chefs d’entreprise. Pas question d’y sacrifier à La Fabrique : « Gestion » est un mot qui évoque tout un univers odieux. En fait, chez nous tout tient en deux tableaux, le plan de trésorerie et le budget de l’année suivante »…

Si le Centre national du livre accorde des subventions, « le risque est pris avant que l’on soit sûr de l’aide »…

Lors d’un grand entretien à Médiapart en 2012, Eric Hazan annonce le prochain titre de La Fabrique, En finir avec l’Europe, suscitant l’hilarité incrédule de la salle. « Cinq ans après, le thème est traité dans les journaux et les livres les plus sérieux et le sentiment se répand que cette Europe, il ne va pas falloir beaucoup d’efforts pour en finir avec elle »…

A la tête d’une maison d’édition « subversive » qui ne pèse pas bien lourd face à l’édition industrielle, Eric Hazan admet sobrement que le métier n’est pas sans danger par temps de basses eaux et de pensée basse : « Notre existence fait partie de ce qui est exposé dans la vitrine « démocratique » qui doit être préservée jusqu’à nouvel ordre »…

Alors que les « intellectuels » médiatiques d’aujourd’hui ont perdu toute prise sur leur époque, que les polémistes supplantent des professionnels de la politique fort démonétisés, que la numérisation des pratiques éducatives chasse le livre des écoles et que la nouvelle « religion » émergente prône le métissage homme-machine, une maison d’édition artisanale ignorée des « grands médias » n’entend pas « entrer dans l’avenir à reculons » ni à tombeau ouvert, poursuivant son sacerdoce avec une remarquable constance : le livre est bel et bien entré en résistance. Ne serait-ce que pour tenter de nous faire sortir des impasses auxquelles consentent ceux qui renoncent à penser leur société…

Eric Hazan, Pour aboutir à un livre – la fabrique d’une maison d’édition, éditions La Fabrique, 110 p., 10 €

 

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Courtisane de première magnitude de la Belle Epoque, Marthe de Florian (1864-1939) a été bien oubliée depuis sa « retraite sentimentale ». Mais la réouverture de son appartement, sept décennies après sa mort, l’a rappelée à notre bon souvenir par l’éclat de ses trésors…

 

Me Olivier Choppin de Janvry n’est pas près d’oublier ce jour de l’été 2010 où il est mandaté par une étude notariale de l’Ardèche pour ouvrir un appartement parisien demeuré hermétiquement clos sur ses secrets depuis… l’été 1940.

En vérité, ce « bien immobilier » de 140 m2 aux plafonds à caissons sis 2 square La Bruyère dans le 9e arrondissement, près de l’Eglise de la Trinité, n’était plus vraiment un logement depuis fort longtemps mais s’était figé en… sanctuaire. Tout s’y était comme muséifié depuis la Belle Epoque, sous une fine couche de « saine poussière » – et tout un monde de haute galanterie se mit à revivre à travers les correspondances soigneusement classées et serrées par des rubans de soie de couleurs différentes selon leur expéditeur…

La propriétaire des lieux était décédée à Trouville-sur-Mer le 29 août 1939, léguant cet appartement à sa petite-fille, alors âgée de vingt ans, Solange Beaugiron (1919-2010). Celle-ci avait fait une précoce carrière de « femme de lettres » sous le pseudonyme de Solange Beldo, avant de signer Solande Bellegarde ses romans édifiants pour la jeunesse, publiés chez Casterman, ainsi que des nouvelles dans Jours de France.

Pendant l’Occupation, Solange quitte l’appartement de sa grand-mère pour rejoindre la zone libre, dans le sud de la France, et s’établit bourgeoisement en Ardèche. Plus jamais, elle ne remet les pieds dans la capitale – et dans son logement parisien dont, pourtant, elle paie scrupuleusement les charges trimestrielles durant sept décennies…

A sa mort, en mai 2010, celui-ci s’ouvre sur ses trésors Art Nouveau, sa cuisine équipée d’une immense cuisinière à bois surmontée de sa hotte – et tout particulièrement sur un superbe portrait grandeur nature de son ancienne propriétaire croquée en une vaporeuse robe du soir en mousseline rose pâle…

Un expert, Marc Ottavi, identifie l’auteur du portrait : il est signé Giovanni Boldini (1842-1931). Exécuté en 1898, ce chef d’œuvre resté inconnu dans l’œuvre du célèbre portraitiste se vend plus de deux millions d’euros. Il était de notoriété publique que l’artiste ne daignait pas honorer de commande de portrait en-dessous d’un million de francs – sauf relation privilégiée avec le modèle… Le riche acquéreur italien du tableau se voit offrir en prime un paquet de correspondances éclairant la personnalité du dit modèle… et l’histoire galante de la IIIe République…

 

Une « flirteuse de haute gamme »…

L’heureuse élue par le talent de Boldini est née Mathilde Héloïse Beaugiron le 9 septembre 1864 dans le 18e arrondissement de Paris, au domicile de Jean Beaugiron (1837-1875) et de Harriette Héloïse Bara (1844-1891).

Très jeune, elle donne naissance à des enfants morts en bas âge. A vingt ans, un fils viable lui naît, Henri Beaugiron (1884-1966) – son père probable est le sieur Auguste Albert Gaston Florian Mollard, qui inspira à la belle son nom d’artiste : désormais, elle sera Marthe de Florian pour la postérité.

Ce fils sera « homme de lettres » et témoin des derniers jours de la vie de sa mère, qui passe pour avoir été une « actrice »… Mais la presse de l’époque, dont le Gil-Blas, ne la répertorie que pour le seul art de la… « toilette », ce qui consacre un sens consommé de l’élégance… L’un de ses chroniqueurs, qui signe « Le Diable boiteux », la qualifie de « flirteuse de haute gamme », rendant compte de ses déplacements dans le triangle Auteuil-Le Bois-Longchamp, saluant la « merveille apothéose de beauté blonde » en drivingwoman au volant de sa Renault tonneau…

Marthe de Florian règne moins d’une décennie (1893-1902) sur le tout-Paris dont elle dispute les bonnes fortunes à ses sœurs en beauté nommées Emilienne d’Alençon (1869-1945), la belle Otéro (1868-1965) ou Liane de Pougy (1869-1950), avant de se marier bourgeoisement et de s’occuper de la gestion de ses biens immobiliers.

Elle compte comme amants certains membres éminents de l’élite politique de la Belle Epoque, dont Georges Clémenceau (1841-1929) avant qu’il n’accède à la présidence du Conseil, Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904) alors qu’il est déjà président du Conseil, Paul Deschanel (1855-1922) alors président de l’Assemblée nationale ou Gaston Doumergue (1863-1937) avant qu’il n’accède à l’Elysée, sans oublier des « grands patrons » comme Ernest Cognacq (1839-1928), fondateur des grands magasins de La Samaritaine.

Contrairement à ses rivales du « demi-monde », Marthe de Florian aurait été bien oubliée sans la réouverture de son « appartement à remonter le temps », devenu sujet de roman, et la dispersion de ses bien mobiliers : une publiciste américaine, Michelle Gable, publie L’Appartement oublié, traduit pour les éditions des Falaises en 2015, rallumant ainsi l’adoration pour cette « idéale fée blonde » que tant de soupirants, illustres figurants de la « fête républicaine », étaient venus honorer au 2 square de la Bruyère, dans le quartier de Pigalle. Un petit épicier d’un village de l’Ardèche a hérité du reliquat de sa fortune passée par les dernières volontés de Solange Beaugiron qu’il venait livrer à domicile.

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