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Archive for octobre 2016

L’humanité technique a assuré son expansion et assis son confort sur l’exploitation des molécules d’hydrocarbures fossiles bon marché. Mais notre mode de vie consumériste et hypermobile, considéré comme un dû irréversible, est-il vraiment assuré de sa pérennité, compte tenu de l’épuisement inexorable des réserves de pétrole et d’énergie?

 

Notre société thermo-industrielle est bien jeune à l’échelle de l’espèce et de la planète : si des sources d’huile bitumineuse ont été découvertes dès la haute Antiquité, le pétrole n’est devenu le principal carburant de notre machinerie économique que depuis un siècle et demi d’usages industriels : « L’énergie du pétrole a été comme offerte à un moment clé de l’essor de notre espèce » rappelle le journaliste Matthieu Auzanneau, qui anime le blog Oil Man.

Depuis les deux premières révolutions industrielles, l’expansion technique et économique de nos sociétés ainsi que la puissance des nations ont été déterminées par la question énergétique. Est-ce un hasard si les deux grandes puissances économiques du XXe siècle, les Etats-Unis et l’URSS, ont été des pays producteurs de pétrole ? Mais cette source primordiale se révèle tarissable : « En seulement un siècle et demi de développement industriel, l’humanité a pompé près de la moitié du brut exploitable sur Terre, que l’évolution géologique aura mis des dizaines de millions d’années à produire »…

D’abord, les hommes utilisent le pétrole pour s’éclairer puis pour graisser les essieux de leurs chars. L’usage de lampes à pétrole, attesté à Bagdad au IXe siècle, permet d’allonger la durée de labeur jusqu’à l’invention de l’ampoule.

Les premiers essais de distillation du pétrole commencent en 1734 en France, sur le site de Pechelbronn (« la fontaine de poix »), au nord de l’Alsace, où une source bitumineuse est réputée depuis le saint empire romain germanique – les habitants en puisaient la substance huileuse pour graisser les essieux et roues de leurs chariots.

Depuis le jaillissement, ce samedi 27 août 1859, de pétrole brut d’un forage en Pennsylvanie, un jeune comptable entreprenant, John D. Rockefeller (1839-1937), a assis sa fortune sur l’extraction massive de ce liquide matriciel qui a permis l’expansion d’une société complexe à partir d’une source d’énergie plus efficace et plus abondante que le charbon, le bois, la pierre, les graisses et les alcools biologiques : « Les maîtres des flux énergétiques sont les maîtres ultimes du nouveau monde industriel. »

La civilisation automobile « s’épanouit dans le pays le plus riche en or noir », l’humanité s’affranchit de ses limites et consomme son union avec la machine, mais cet affranchissement « offert par les armées d’esclaves énergétiques que le pétrole charrie n’est pas obtenu sans une contrepartie : la soumission de l’humanité à l’écheveau dense des nécessités opaques qu’impose l’extension des domaines de la machine ».

L’humanité technique finit par « consumer dans l’atmosphère davantage de pétrole qu’elle n’en découvre sous terre ». Après les « chocs pétroliers » de 1973 et 1979 (avec leur cortège d’endettement et de chômage de masse), elle réalise que son essor vertigineux tient davantage à une énergie abondante et bon marché qu’à son génie – mais se complaît pourtant dans l’illusion d’une croissance sans limites, bercée par la fable d’une « dématérialisation » de l’économie. L’inévitable déclin de sa production totale d’énergie sonnera-t-il la fin de  dispendieuses chimères ?

Jorge Luis Borges écrivait : « Le futur est inévitable mais il peut ne pas arriver ».

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Le « vieux roi charbon » reprendra-t-il au pétrole sa « place originelle de carburant principal de la machinerie thermo-industrielle »? L’homo mobilis du XXIe siècle pourra-t-il continuer à piloter son destin à tombeau ouvert sur l’autoroute de la sélection des espèces?  Peut-être serait-il temps, comme le suggérait Bernard Charbonneau (1910-1986), d’avoir enfin « les machines de notre société et non la société de nos machines » – avec l’énergie et les « prouesses » qui vont avec…

Matthieu Auzanneau, Or noir – La grande histoire du pétrole, La Découverte, 882 p., 14 €

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« A vous, admirable Carmen, tout mon cœur d’artiste, à vous adorable Calvé, toute mon affection »

Sarah Bernhardt à Emma Calvé

 

De 1881 à 1926, la carrière internationale de la diva Emma Calvé, adulée par les princes de ce monde et les peuples, est un sacre ininterrompu…Si sa voix d’or a fait sa fortune, son cœur en or a assuré sa ruine…

 Emma Calve

Longtemps, Emma Calvé a été pour le monde entier la virevoltante Carmen, « la seule, l’unique », avant de se figer en radieuse figure de l’âge d’or de l’Opéra.

En un soir, le 21 décembre 1893, au Metropolitan Opera House, la diva française a mis New York et la presse à ses pieds, en leur révélant toute la vérité vocale et scénique d’un personnage de bohémienne, employée à la manufacture de tabac pour un salaire de misère. Grande pour l’époque (1,70 m), le port altier, le buste imposant et l’œil noir, elle envoûtait et brûlait les planches…

 

« Vous a été sublime, vous avez été Calvé »…

 

Emma est né le 15 août 1858 dans la petite cité minière de Decazeville, au nord-est de l’Aveyron – au modeste foyer de Justin Calvet (1824-1895) et de Léonie-Adèle Astorg (1834-1921). Justin boisait alors les galeries de la mine d’Aubin pour qu’elles ne s’écroulent pas sur les mineurs…

Au couvent de Saint-Affrique, l’évêque de Rodez remarque ses bonnes dispositions vocales lors de la fête de fin d’année et lui prédit une carrière de cantatrice. Destinée au concours d’entrée dans les Postes. Elle suit les cours de Jules Puget, ancien pensionnaire de l’Opéra-Comique, qui lui raccourcit son nom en Calvé, et de Jean-Baptiste Caylus.

Emma fait ses débuts dans une église de Millau durant l’été 1881 puis à Nice lors d’un arbre de Noël – ce qui lui vaut sa première critique dithyrambique dans la presse.

Le 23 septembre 1882, elle chante dans Faust à la Monnaie de Bruxelles et impose son interprétation du personnage de Marguerite. Sa musicalité, son timbre, sa grâce et sa beauté méridionale sont salués – et sa « griffe » s’impose. Elle triomphe dans Hérodiade de Massenet (1842-1912) – le rôle de Salomé sied si bien à son tempérament volcanique. Victor Maurel (1848-1923), le directeur du théâtre des Italiens, lui offre un contrat lui garantissant 1250 francs par mois pour être sa partenaire. Un critique, la remarquant dans Le Chevalier Jean de Victorien de Jonchères (de son vrai nom Félix Rossignol), écrit : « La nouvelle diva est un être merveilleusement beau que l’on ne se lasse pas d’admirer : elle joue comme une actrice et chante comme une prima donna »…

Elle tombe en amitié avec la plus grande actrice du temps, Eleonora Duse (1858-1924), fait un triomphe dans le rôle d’Ophélie dans Hamlet à la Fenice de Venise, en octobre 1886, et installe son éclat d’étoile de première grandeur.

Passionnée par le Mystère, elle fréquente occultistes, médiums, sârs, chiromans et autres hiérophanes, se constituant une riche bibliothèque ésotérique – elle fréquente assidûment la Librairie du Merveilleux, sise au 29 rue de Trévise à Paris et fondée par « le mage Papus » (de son vrai nom d’Encausse et authentique médecin des pauvres) ainsi que la librairie de l’Art indépendant, rue de la Chaussée–d’Antin… Après la mort de son ami spirite Léon Denis (1847-1927) est son livre de chevet.

Familière de l’astronome Camille Flammarion (1842-1925), du journaliste Jules Bois (1868-1943), qui se pique de « démonologie », ainsi que du sulfureux abbé Béranger Saunière (1852-1917), qui a somptueusement restauré son église de Rennes-le-Château (grâce à un mystérieux trésor ?), elle a une liaison avec Henri Cain (1857-1937), incontournable Fregoli des arts et lettres d’alors, gros fournisseur de livrets d’opéra-comique.

La reine Victoria (1819-1901) s’attache la diva, après son triomphe à Covent Garden, et la reçoit régulièrement à Windsor Castle.

Sa tournée en Amérique (novembre 1893 – avril 1894) est un sacre – « New York est atteint de calvéite aïgue » constate son impresario Maurice Grau tandis que les autres villes succombent.

Prophétesse en son pays comme à l’étranger, bénéficiant des faveurs de la Cour d’Angleterre, la diva s’offre, durant l’automne 1894, le château de Cabrières et le fait restaurer dans le plus pur style « grand opéra ». Si elle y donne des fêtes somptueuses, elle le transforme aussi durant la belle saison en sanatorium pour les enfants indigents et y invente les académies d’été.

Massenet crée pour elle Sapho – un nouveau triomphe qui lui vaut, en novembre 1897, ce compliment du Maître : « Vous avez été sublime, vous avez été Calvé »…

Le 30 septembre 1899, celle qui a son image dans les tablettes de chocolat Menier s’embarque à bord du Normandie pour le plus fabuleux des contrats – 65 représentations en Amérique pour 585 000 francs-or. A New York, elle rencontre le swami Vivekananda (1863-1902) dont l’enseignement l’apaise – elle est la première cantatrice à pratiquer le yoga et ses élèves en bénéficient… Thomas Edison (1847-1931) enregistre sa voix sur son « Phono » – d’autres enregistrements suivent à Londres (1902) et chez Pathé (1920).

Son inlassable générosité la ruine. La mort subite de son neveu Elie, en 1929, l’anéantit et elle se défait du château qu’elle lui destinait. Elle tente de se refaire avec son autobiographie, Sous tous les ciels, j’ai chanté, parue à la fin de 1939 – mais les Français ont alors bien d’autres soucis…

Elle s’éteint d’un cancer du foie le 6 janvier 1942, après avoir survécu grâce aux dons notamment de la jeune diva Lucrezia Bori (1887-1960), son héritière du rôle de Carmen. Elle n’avait rien perdu, dit-on, de l’éclat étrangement juvénile de l’ardent personnage dont son interprétation (près de 3000 fois, dit-on) fit longtemps référence.

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