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Archive for août 2016

Beauté fortunée et somptueusement entretenue, Elisabeth-Ann Harriet Howard (1823-1865) a financé le retour du prince Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) sur la scène politique française en 1848 ainsi que son coup d’Etat de 1851 instituant le Second Empire… Elle aurait été le « seul amour véritable » de sa vie…

 

 

Longtemps, la belle Harriett a cru que son prince l’épouserait. Mais l’ingratitude n’est-elle pas le fait des princes de ce monde – voire leur seconde nature ? Lorsqu’elle rencontre Louis-Napoléon Bonaparte lors d’une réception chez Lady Blessington (1789-1849), un beau soir de l’été 1846, celui-ci est un proscrit aux poches profondes se morfondant dans son exil londonien, après de pitoyables tentatives de coup d’Etat à Strasbourg et Boulogne-sur-Mer…

Alors que le pouvoir du roi Louis-Philippe (1773-1850) s’effrite, le parti bonapartiste manque de ressources et d’influence. Harriett Howard met aussitôt sa bonne fortune au service de la noble « cause » du prétendant au trône impérial de France, auteur de L’Extinction du paupérisme (1844)… Dans cette « union d’une demi-mondaine et d’un prince, c’est la première qui tient les cordons de la bourse » observe-t-on (1).

Longtemps, le seul atout politique de Louis-Napoléon Bonaparte était le souvenir de son oncle illustre – et le titre prestigieux qui va avec… Désormais, Miss Howard finance de ses deniers le retour du prince sur la scène politique : il y a non seulement ses campagnes électorales, mais aussi les journaux bonapartistes (L’Unité nationale, Le Petit Caporal, Le Bonapartiste, Napoléon républicain, Le Napoléonien, L’Organisation du travail) à arroser pour « capitaliser » sur la légende dorée… En tout, elle investit jusqu’à cinq millions de francs-or pour faire de lui, le 10 décembre 1848, le premier président de la République française, élu au « suffrage universel masculin » – et enfin le second empereur des Français…

 

La « favorite officielle »

 

Elisabeth-Ann Harriet naît en 1823 au foyer d’un cordonnier-bottier de Brighton – son grand-père y est propriétaire du Castle Hotel.

A l’âge de quinze ans, elle s’enfuit avec le jockey en vogue Jem Mason (1816-1866). L’année suivante, elle fait ses débuts au théâtre. Si sa jeune beauté fait l’unanimité (« une tête de camée sur un corps grec » dit « la critique »), son talent est bien moins convaincant sur les planches – où sa carrière tourne court… Reconvertie dans la galanterie de haut vol, elle passe d’un marchand de chevaux à un officier de la Garde royale et donne un fils, Martin (1841-1907), au major

Francis Mountjoy Martyn que celui-ci, marié, ne peut reconnaître. Mais le richissime officier de cavalerie consent à pourvoir aux besoins, quasi illimités, de la jeune mère…

En 1848, Miss Howard suit Louis-Napoléon à Paris, s’achète un hôtel particulier rue du Cirque, adjacente à l’Elysée, où le prince-président la rejoint le soir avant de s’éclipser au petit matin pour son palais…

Mais elle ne fréquente pas le palais présidentiel ni les salons parisiens – et n’est pas reçue chez la princesse Mathilde (1820-1904), son ennemie jurée, jadis fiancée à son cousin Louis-Napoléon…

Harriett accompagne le président dans ses déplacements en province, au théâtre ou à l’opéra – mais l’entourage présidentiel commence à s’offusquer de la présence de cette ancienne courtisane s’affichant en « favorite » officielle… L’affection que Miss Howard porte à son amant n’empêche pas ce dernier d’entretenir des relations intimes avec bien d’autres femmes comme les actrices Rachel (1821-1858), Augustine Brohan (1807-1887) ou Alice Ozy (1820-1893). Mais ces « écarts » d’homme de proie insatiable n’inquiètent pas la belle Harriett qui se croit irremplaçable… Elle participe (à hauteur de 200 000 francs) au financement du coup d’Etat du 2 décembre 1851 : devenu empereur, Napoléon III ne peut plus guère envisager une « mésalliance » et se met désormais en quête d’un « beau parti » approprié…

Alors que le coureur impénitent s’acharne à ajouter une jeune comtesse andalouse à l’interminable liste de ses conquêtes, celle-ci lui rétorque : « je ne suis pas née pour l’emploi des La Vallière »… La belle Eugénie de Montijo (1826-1920) le contraint à un siège de deux ans, suivi d’une demande en mariage faite en bonne et due forme…

C’est ainsi que Harriett cesse d’être indispensable pour devenir franchement embarrassante. Après l’annonce du mariage impérial en janvier 1853, son hôtel particulier est « visité » par des « cambrioleurs » qui emportent sa correspondance amoureuse …

Mais la désinvolture brutale ne saurait être, fût-on empereur, la meilleure façon de couper un lien vital avec la « compagne des mauvais jours » qui a financé la conquête du pouvoir. L’empereur rembourse à Harriett « avec intérêts et quelques millions en plus » (1), sur sa cassette personnelle, les sommes prêtées. En guise de réparation, il la dote d’une terre, d’un château et d’un titre de comtesse de Beauregard. Invitée à disparaître de l’entourage impérial, Harriett épouse Clarence Trelawny, un prospère éleveur de chevaux, mais l’union ne dure guère et elle s’éteint à quarante-deux ans, consumée par ses désillusions.

Napoléon III multiplie les conquêtes et l’impératrice, tout en se plaignant de n’être « maîtresse de rien », attend son heure pour la période de régence qu’elle pressent dans les langueurs exténuées de la fête impériale, pendant que le régime à bout de souffle tire sur les grévistes. Dans Le Rappel, Henri Rochefort (1831-1913) écrit en cette année terrible 1869 : « L’Empire continue à éteindre le paupérisme. Vingt-sept morts et quarante blessés, voilà encore quelques pauvres en moins. »

 

  1. Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004
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Depuis une génération, un éditeur artisan, François-Marie Deyrolle, fait de l’art un mode de vie pour changer de monde et réinvente le livre avec passion.

 

Qu’est-ce qui pousse les uns à tout risquer sur la pulsion de peindre ou sur la poésie pour chercher, contre la servitude ordinaire, cet accord entre le monde sensible et « certaine lumière intérieure » – et donner une œuvre au monde ? Quelle force pousse artistes et poètes à vouloir « rendre visible l’invisible », à vouloir tutoyer l’infini au bout du pinceau ou à ré-agencer le langage en des combinaisons inédites de mots toujours plus neuves toujours plus enchantées?

Très jeune, François-Marie Deyrolle s’est attaché à la capacité d’invention poétique et plastique de ceux qui ont affirmé haut l’humain, la pensée et « l’intelligence de la main » – comme il s’attache à les débusquer dans leurs œuvres en se laissant saisir, à travers la jouissance du regard, par cette jubilation qui y est à l’œuvre… L’art n’a-t-il pas précédé l’agriculture de vingt mille années ? Parce que ce monde désenchanté a besoin d’être réveillé par la parole insurrectionnelle des créateurs, il en a fait son credo – ou son devoir de résistance à notre société de l’amnésie et de l’éphémère à répétition ou à perpétuité : « Il est important d’écouter et de lire les artistes pour comprendre ce qui est en jeu dans l’œuvre d’art »… N’est-ce pas par un acte artistique que l’humain a commencé son processus de maîtrise du réel ? Faire de la poésie et des livres porteurs de visions très affirmées s’inscrit dans cette même coulée – celle d’une tentative d’intelligence du visible et du vivant quand elle ne fait pas la roue au carnaval des vanités…

 

L’artisan à l’œuvre

 

Ses parents exerçaient une profession paramédicale à Agen, aussi François-Marie Deyrolle y est-il né sans autre raison particulière – mais avec un questionnement chevillé au corps qu’il approfondit en suivant les cours de l’Ecole du Louvre à Paris ainsi que des cours d’histoire de l’art et de philosophie…

Très vite, il travaille à la librairie Tschann, à la galerie Maeght et chez l’éditeur Séguier où il acquiert une première expérience éditoriale : « Il m’avait dit : viens voir comment on travaille ! ». En 1988, il publie chez Séguier les Essais sur l’art d’Eugène Delacroix (1798-1863) –celui que Baudelaire appelait le « peintre-poète », le premier dont il livre la pensée – suivi d’un ouvrage du poète belge Emile Verhaeren (1855-1916).

En 1990, à 24 ans, il fonde au 35, rue Condorcet, dans le 9e arrondissement de Paris, sa propre maison d’édition et publie L’Enlèvement des Sabines du dramaturge Roger Vitrac (1899-1952) ainsi que Impacts du poète Guillevic (1907-1997) : «  Comme j’avais une formation en histoire de l’art et que je lisais essentiellement des revues et des textes de critique d’art, j’ai publié tout naturellement des écrits sur l’art. Mais cela commençait à poser un problème d’approche, de discours : les gens qui écrivent sur l’art s’en tiennent souvent à des questions techniques ou historiques, alors que seul un créateur peut exprimer ce qu’est une œuvre ou approcher cet indicible qui est en jeu… Un ami me conseille de lire des poètes comme Francis Ponge, Pierre Reverdy et aussi les textes de Jean Paulhan sur l’art. C’est ainsi que je me suis approché des écrivains qui parlent de l’art, que je me suis attaché à leur écriture particulière… »

La devise de la jeune maison est : « Diversité, liberté, curiosité ». L’une de ses découvertes est l’Alsacien Vincent Wackenheim (alors éditeur à Paris…) dont il lit « quatre belles pages » dans la revue Légendes. Il le contacte afin de pouvoir lire la suite et publie son Voyage en Allemagne (1996) – c’est le prélude à d’autres aventures éditoriales comme la publication du tour récent Joseph Kaspar Sattler ou la Tentation de l’Os.

En moins d’une décennie, il publie une centaine d’ouvrages sous son enseigne (dont ceux de François Bon, Louis Calaferte, André Du Bouchet, Roger Munier, Claude Louis-Combet, Anne de Staël ou Rezvani), tout en organisant des lectures et des expositions – avant de se couler dans un moule plus « institutionnel »…

 

L’histoire qui se réécrit

 

De septembre 1998 à mai 2002, il dirige le Centre régional du Livre de Franche-Comté et organise des rencontres régulières (« les jeudis de poésie ») et des manifestations littéraires (« Rêver l’Europe / L’Europe rêvée », « Revues en vue », etc.) tout en s’acquittant de tâches variées comme la réalisation d’une enquête auprès des professionnels de la filière ou un annuaire professionnel – ou l’organisation d’un stand au Salon du Livre de Paris.

Puis il dirige (2002-2003) l’Office du Livre en Poitou-Charentes où il organise notamment des festivals comme « L’œil écrit », « Aiguilles sous roches » (littérature jeunesse) ou « Littératures métisses » (littératures étrangères) ainsi que des résidences d’écrivains.

Parallèlement, il dirige (2002-2004) la revue de création littéraire L’Atelier contemporain – le titre est inspiré par Francis Ponge (1899-1988) : « Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que faisons-nous ? Que se passe-t-il, en somme, dans l’atelier contemporain ? »

Et puis il s’en vient à Strasbourg, capitale mondiale de l’illustration bien avant d’être celle de Noël… De septembre 2003 à septembre 2009, il assure la direction de la Bibliothèque des Musées à Strasbourg – il est responsable notamment des acquisitions et de la politique d’échanges, des recherches bibliographiques pour les expositions et du travail sur les collections menées par les équipes scientifiques.

Chargé de mission pour la création de l’Artothèque de Strasbourg (de février à mai 2010), il demeure éditeur indépendant – avant de recréer, en octobre 2013, sa structure éditoriale à l’enseigne de L’Atelier contemporain, dédiée comme on s’en doute à la littérature et aux beaux arts…

Sis au 4 boulevard de Nancy, son domicile-atelier accueille pas moins de dix mille livres sur une centaine de mètres carrés, révélant l’extrême porosité entre vie personnelle et activité professionnelle, mariées pour le meilleur et pour l’intelligence de l’art… C’est là, avec l’apaisante complicité du bon génie des lieux, le chat Marcel, qu’il façonne ses livres en objets d’art originaux, qu’il met en scène avec un soin extrême voire avec une abnégation de bénédictin les mots ou les images de ses auteurs.

Dans son catalogue-creuset de la belle alliance entre la plume et le pinceau on trouve : Chemins ouvrants réunissant le poète Yves Bonnefoy et le peintre Gérard Titus-Carmel, De l’art brut aux beaux-arts convulsifs du binôme Jean Dubuffet et Marcel Moreau – ou bien Le nu au transept de Claude Louis-Combet, Fictions du corps de François Bon, Ecrits pour voir de Maryline Desbiolles et bien d’autres…

La résistible avancée du « livre numérique » ne l’émeut pas le moins du monde – mais il concède que l’ambition et la recherche de valeurs supérieures susceptible de transformer une culture en civilisation ne semble plus au rendez-vous de l’aventure vitale d’une espèce en régression manifeste : « Pour le type d’ouvrage que je fais, je ne crains pas la concurrence. Le vrai problème, c’est qu’il n’y a plus assez de lecteurs, de manière générale… Il se trouve que la société évolue de façon remarquablement peu intelligente et la lecture n’est plus au centre des préoccupations de nos contemporains… »

Si les ventes moyennes de ses livres oscillent entre 500 et 600 exemplaires, son catalogue n’en compte pas moins de francs succès comme le livre du critique d’art Gaëtan Picon (1915-1976), Admirable tremblement du temps (2 500 exemplaires) – son arrière-grand-oncle était l’inventeur de l’Amer Picon…

François-Marie Deyrolle organise également des expositions dans l’Hexagone – c’est tout un art : du 14 octobre au 2 novembre 2014, il a exposé les œuvres croisées d’Ann Loubert et de Clémentine Margheriti à la Halle Saint-Pierre à Paris (18e) – en attendant celle consacrée à la photographe strasbourgeoise Nathalie Savey. Le 8 juillet dernier, il donnait à la librairie des Bateliers le coup d’envoi de sa rentrée avec une rencontre-débat autour de Au vif de la peinture, à l’ombre des mots, le recueil complet des écrits sur l’art (1971-2015) de Gérard Titus-Carmel préfacé par Roland Recht – il y était question de cette urgence à l’œuvre dans le maniement des formes : « être présent au monde, c’est de la peinture – sinon, ce sont des rayures… ». Ou comment poursuivre le dessein qui animait le mouvement de la main dans la pénombre des cavernes – et indéfiniment rajeunir le si vieil art de peindre en donnant au monde des œuvres qu’il n’attendait pas…

 

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Une logique implacable d’expulsion serait à l’œuvre dans la « nouvelle phase du capitalisme contemporain » qui menacerait aussi bien des catégories de la population mondiale (paysans, ménages modestes, petits commerçants, etc.) que les ressources naturelles de la planète…

 

Chacun de nous peut observer le phénomène à sa guise dans son quotidien désenchanté – il suffit de ne pas se voiler la face : tous les jours dans nos « cités globales » comme dans nos campagnes, des milliers de vies sont détruites à bas bruit, chassées de leur emploi, expulsées de leur logement voire privés de leurs droits ou de l’accès aux systèmes de protection sociale et de santé. Qu’il s’agisse de pleines charrettes de salariés mis au rebut, de chômeurs radiés, de locataires expulsés, de paysans ou de petits propriétaires expropriés, de petits commerçants acculés au suicide ou de petits contribuables laminés par une fiscalité confiscatoire dont s’exonèrent « les gros », l’expulsion est massive et systémique.

Professeur à Columbia, la sociologue américaine Saskia Sassen révèle les dessous de cette implacable « logique » d’expulsion à l’œuvre dans le capitalisme contemporain. Celui-ci est entré dans une phase d’accélération depuis trois décennies par une combinaison mortifère d’ « innovations » aussi bien techniques que « financières » et commerciales dont la complexité génère une brutalité sans précédent, démultipliée par la machinerie informatique, et chasse un nombre croissant de personnes, d’entreprises et de localités du « centre de l’ordre économique et social de notre époque ».

Après avoir relevé que l’écart s’accentue de façon irréversible entre ceux qui ont accès aux droits sociaux et ceux qui s’en voient dénier l’accès, Saskia Sassen élargit sa démonstration à la biosphère, avec les techniques de forage de pointe (dont la fracturation hydraulique) qui « ont le pouvoir de transformer des environnements naturels en terres stériles dépourvues de nappe phréatique, ce qui constitue une expulsion d’éléments vitaux »…

 

La « grande énigme »

 

La sociologue discerne dans la logique d’organisation de la finance globale, entièrement tournée vers la spéculation, une évolution vers, d’une part, une « poussée implacable pour obtenir des hyperprofits » et, d’autre part, un besoin de créer des instruments qui étendent la gamme de ce qui peut être soumis » à son règne. En l’occurrence, il s’agit d’ « instruments » financiers qui menacent jusqu’aux moyens d’existence de ceux qui perdent tout parce qu’ils ont été « joués », dans tous les sens du terme, dans ce grand casino tout en s’ignorant chair à spéculation de ce kriegspiel générant la création de formes extrêmes de richesses – et de pauvreté abyssale …

Là se trouve ce qu’elle appelle une « énigme de la société » : ces dispositifs innovants destinés à « créer du capital » auraient dû servir à « développer l’espace social, à élargir et à renforcer le bien-être des sociétés, ce qui implique de travailler avec la biosphère ».

Mais voilà, il n’en a pas été décidé ainsi : « ils ont au contraire servi trop souvent à déchirer le tissu social au moyen d’une inégalité extrême, à détruire la vie de la classe moyenne promise par la démocratie libérale, à chasser les populations vulnérables et pauvres de leurs terres, de leurs emplois et de leurs foyers et à expulser des éléments de la biosphère de leur espace vital ».

Alors qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le « capitalisme » s’employait à inclure le plus grand nombre possible d’individus par l’Etat-providence, les politiques keynésiennes pour « maximiser la consommation des ménages » et les réussites de son ascenseur social, le voilà désormais entré dans une phase ultraprédatrice dont le mouvement de centrifugeuse essore et expulse de plus en plus de monde ayant perdu toute valeur en tant que « consommateur » et « travailleur »…

Comment en est-on arrivé là ? Par une réinvention des mécanismes d’accumulation primitive ainsi que une accélération de la machine folle à concentrer la richesse entre les mains de ceux qui ont abandonné « toute responsabilité liée à l’appartenance à une société » et sans aucune inclinaison à en redistribuer ne serait-ce que des miettes, rappelle la sociologue : « Le capitalisme d’aujourd’hui est une forme d’accumulation primitive, mise en œuvre grâce à des opérations complexes et à une innovation très spécialisée, de la logique de la sous-traitance aux algorithmes de la finance. Après une trentaine d’années de ces types de développement, nous sommes confrontés à des économies déclinantes dans la plus grande partie du monde, à des destructions de la biosphère qui s’intensifient sur l’ensemble de la planète et à la réémergence de formes extrêmes de pauvreté et de violence dans des endroits où nous les imaginions éliminées »… Comme chacun sait, il est devenu impossible de continuer à consommer 1,6 fois la Terre chaque année – en extraire le maximum de « profit » dans un minimum de temps est le plus sûr moyen de la rendre invivable…

 

Extension du domaine de la destruction…

 

Si l’accumulation, la domination et la concentration des richesses ont toujours existé, le phénomène est devenu extrême et étend ses ravages à une échelle encore inédite sur notre planète. Nous voilà arrivés à ce stade crucial où « l’ensemble des innovations qui accroît nos capacités d’extraction menace à présent les composants essentiels de la biosphère et nous laisse face à des étendues toujours plus vastes de terres désertiques et d’eaux impropres à tout usage. »

Au sommet de cette chaîne alimentaire, Saskia Sassen identifie des « formations » prédatrices, combinant élites et capacités systémiques (des « assemblages d’agents économiques puissants, de marchés, de technologie et de gouvernements »), initiant « le démontage et la dénationalisation des dispositions fiscales et monétaires », entaillant profondément le tissu économique et social des pays et augmentant de façon exponentielle le nombre de perdants et d’exclus.

La rupture avec la période keynésienne, centrée sur l’intégration, est consommée et la tragédie grecque en cours est un cas d’école qui nous instruit sur ce « stade avancé du capitalisme » vampirisant « l’économie réelle » d’un pays : « Dans sa brutalité simple, la transformation de la Grèce illustre (…) l’expulsion massive des classes moyennes, modestes ou pas, de leurs emplois, des services médicaux et sociaux et, de plus en plus, de leurs propres foyers ».

Avions-nous besoin d’un tel niveau d’endettement et d’instruments financiers aussi complexes créées par une finance qui a « risqué notre argent pour son seul profit » et marchandisé nos ressources les plus fondamentales ? Nous voilà confrontés à une situation planétaire où des segments entiers d’une biosphère surexploitée sont « expulsés de leur espace de vie » pour devenir des terres mortes et des eaux mortes tout comme un nombre croissant d’humains, devenus âmes mortes – et cette folle « dynamique » extractive fore toujours plus profond, à la recherche frénétique d’ultimes gisements de profits : « L’extraction s’applique désormais aux gains pour lesquels les travailleurs ont lutté tout au long du XXe siècle, à la terre des petits exploitants agricoles, aux maisons modestes qui ont absorbé toutes les économies de ceux qui faisaient confiance au système »…

Sans que nos contemporains n’y aient pris garde, l’espace d’intégration de l’époque keynésienne s’est mué en un espace d’expulsions pour lequel Saskia Sassen suggère une « reconnaissance conceptuelle ». Loin de souscrire au catastrophisme ambiant, son ouvrage ramène à la surface ces tendances souterraines à l’œuvre et renouvelle notre analyse de la situation planétaire : avant que toute possibilité d’investissement rentable pour tous ne soit perdue à jamais, il s’agit de retrouver prise afin de recréer des espaces de résilience, des économies locales, d’autres modalités d’adhésion et réécrire un nouveau récit commun. Si un autre « système » est souhaitable pour la planète, la nuit est encore longue, bien trop humaine – avant que « l’économie » ne réintègre sa juste place dans le grand cercle de la biosphère …

 

Le Phénix tout retourné…

 

Saskia Sassen, Expulsions, Gallimard, 372 p., 25 €

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