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Archive for mai 2016

Fille d’un chiffonnier de Moscou, la dévoreuse de fortunes devenue la « marquise de Païva » (1819-1884) a été une entremetteuse de haut vol entre le chancelier Bismarck et la France vaincue…

En ce beau printemps 1872, on donne à l’Opéra-Italien La Périchole de Jacques Offenbach. Paris se remettait de la guerre franco-allemande, des affrontements fratricides de la Commune – et des lourdes indemnités payées à l’Allemagne triomphante.

Une salle haineuse emplie d’hommes en habit et de femmes endiamantées mitraille des yeux une loge où se trouve une quinquagénaire rutilante de séduction, à la taille encore bien prise, arborant six rangs de perles énormes et un sourire de courtisane satisfaite… Elle était accompagnée par un homme massif, à l’épaisse barbe rousse : c’est la marquise de Païva et « son Prussien », le richissime comte de Donnersmarck – des très proches du chancelier Bismarck (1815-1898) ! On dit de « la marquise » qu’elle aurait racheté, pour 600 000 francs, le collier de l’impératrice Eugénie (1826-1920).

Les sifflets fusent, les huées enflent, le couple quitte la loge. Le lendemain, l’ambassadeur d’Allemagne, le prince de Hohenlohe, demande à Adolphe Thiers (1797-1877), le chef de l’exécutif français, réparation de cet « incident diplomatique

 

L’amour vagabond…

 

Elle est née Esther Pauline Blanche Lachmann le 7 mai 1819 dans le ghetto de Moscou, au foyer de Martin, un tisserand devenu revendeur de lainage et de vieux draps. La petite regarde avec envie les beaux équipages des beautés moscovites, un désir irrépressible de richesse s’impatiente en elle…

A dix-sept ans, elle épouse Antoine Villoing (1810-1849), un tailleur français émigré, pauvre et maladif – un client de son père… Un fils, Antoine, naît de cette malheureuse « union » en 1837. Sans scrupule, la jeune Esther abandonne son « foyer » pour courir sa chance, d’homme en homme, en une haletante traversée du continent – en passant par Vienne et Constantinople. Arrivée à Paris, elle s’installe dans la prostitution à l’ombre de Notre-Dame de Lorette en se rebaptisant Thérèse. Elle n’a que sa jeune beauté, et entend l’exercer sur tous les hommes bien nés…

Une nuit glaciale de décembre, elle descend les Champs-Elysées, le ventre vide, en robe bien trop légère … Elle s’affale sur un banc, en face du Jardin d’Hiver, et pleure à chaudes larmes sur son sort. Elle ne sait pas encore qu’en moins d’un bail, un somptueux palais s’élèvera là – le sien !

En 1840, elle séduit le riche pianiste Henri Hertz (1803-1888) – elle est au premier rang de tous ses concerts… Il la présente à ses amis de la bonne société : Frantz Liszt (1811-1886), Richard Wagner (1813-1883), Théophile Gautier (1811-1872) ou le patron de presse Emile Girardin (1806-1881). Quoique déjà mariée « ailleurs », elle épouse Hertz et « lui donne » une fille, Henriette (1847-1859). Elle lui mange sa fortune et il s’en va aux Etats-Unis se refaire par une tournée de concerts. La famille du pianiste la déloge de leur appartement. Elle s’exile à Londres et y rencontre lord Edouard Stanley qui fait sa fortune. Retournée à Paris, elle a une liaison avec le duc de Gramont (1819-1880), proche du prince Napoléon, qui complète sa bonne fortune. Elle repousse son premier mari, venu pour tenter de la reconquérir – il en meurt de désespoir – mais accepte de pourvoir à l’éducation de leur fils….

Le 6 juin 1851, elle épouse Albio Francisco, marquis de Païva Aranjo – pour la belle sonorité de la particule – « la marquise de Païva », quel « magnifique octosyllabe » remarque Théophile Gautier… Il lui offre aussi un hôtel particulier sis au 28 place St-Georges qu’elle occupe le temps de quatre saisons de félicité – celui d’en congédier son second mari dont elle garde la particule…

L’année suivante, elle devient la maîtresse du richissime cousin de Bismarck, le comte Guido Henckel von Donnersmarck (1830-1916) – il est propriétaire d’immenses domaines en Silésie et de mines. Il lui fait construire, pour dix millions de francs or (dont quatre cent mille pour le terrain), au 25 de l’avenue des Champs Elysées, là même om elle s’était effondrée sur un banc par une nuit glaciale de décembre, un somptueux hôtel particulier dans le plus beau style de la Renaissance italienne – elle s’offre de surcroît un lit à cent mille francs et le château de Pontchartrain, qui avait abrité les amours de Louis XIV et de Mme de La Vallière.

Le plafond de son hôtel ouvert au Tout-Paris fait jaser : il représente le Jour chassant la Nuit – cette dernière, figurée par une femme nue, ample et aux cuisses longues, évoque la maîtresse des lieux… Elle offre truffes et grands vins, confesse les hommes d’influence et s’enquiert du pourrissement de l’Empire – elle est toujours du côté des vainqueurs et Bismarck peut forcer le destin…

Elle remarque un jeune politicien promis à un grand avenir, Jules Gambetta (1838-1882), le meneur de la Défense nationale en 1870-71 et entend le convaincre de traiter avec Bismarck. Mais l’ultime tentative échoue en avril 1878 et l’occasion ne se représente plus – celle qui avait gagné toutes les parties perd la dernière. A la mort de Gambetta, en 1882, le couple est prié de quitter Paris. La Païva le sent bien : elle qui, d’un coup d’œil ou de rein renversait une situation ou un ministère n’a plus assez d’allant – elle a juste de l’argent…

Elle meurt le 21 janvier 1884 dans son château de Silésie, avant sa soixante-cinquième année, d’une « hypertrophie du cœur » – les mauvaises langues auront beau jeu d’affirmer qu’elle n’en a jamais eu… Un de ses lointains descendants, le cinéaste Florian Henckel von Donnersmarck (La vie des autres, 2005), a mis le sien dans une œuvre de haute exigence : consacrera-t-il un film à l’œuvre au corps de sa flamboyante aïeule, porteuse d’une si puissante généalogie ?

 

 

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L’histoire du « progrès » serait-elle celle d’une « certaine idée » que les hommes se feraient de leur fin ? Le « progrès » serait-il cette voie sans issue où s’engouffre une espèce qui a consommé son divorce d’avec son milieu naturel ? L’historien François Jarrige interroge cette notion et livre un vertigineux panorama des résistances qui se sont exprimées contre le « progrès technique », son idéologie dominatrice et les discours de fascination qui l’accompagnent…

 

Qui songerait raisonnablement à se proclamer « contre le progrès » ou à « vivre contre son temps » ? L’exercice semble difficile, sous peine d’exclusion d’un monde dont les machines « progressent » plus vite que la capacité de leur servant humain à penser cette « progression » – voire à la maîtriser… Ne serions-nous pas en danger de « progrès » – celui qui rend le monde toujours plus complexe, selon un processus productif dominé par une machinerie toujours plus sophistiquée – jusqu’à l’incontinence ?  Cette incontinence d’un « progrès technique » aussi envahissant qu’intrusif est-elle encore conciliable avec la survie de notre milieu et celle de l’espèce? Peut-on encore « sauver le progrès » de ses « illusions progressistes » et l’humanité de son expansionnisme ?

C’est là tout l’enjeu de l’essai de François Jarrige, maître de conférences à l’université de Bourgogne, qui lève le voile du « progressisme » sur les dévastations dont la « Nature » a été la première victime… Sa réédition en livre de poche permet de prolonger la réflexion jusqu’à notre univers numérique, qui s’annonce d’ores et déjà comme une zone de non-droit dont la si peu résistible expansion vers un monde-machine claironné pourrait bien, lors de la réinitialisation à venir, faire régresser nos addictions au techno-narcissisme vers un niveau vertigineusement pré-industriel…

 

Un « progrès » sans merci…

 

Bien avant la « révolution industrielle », entre le XVIe et le XVIIIe siècle, un « esprit technicien » imprègne graduellement le corps social sur le continent, une « intelligence technique » prend les commandes du Vieux Monde, avec les grands projets d’aménagement (assèchement des marais, etc.) et d’équipements (la machine de Marly, construite en 1681-82 pour alimenter le château de Versailles en eau) menés par la puissance royale.

Comme le rappelle François Jarrige, le « modèle mécaniste » et la « métaphore de la machine » se répandent dans tous les domaines de la connaissance, depuis la biologie (les « animaux-machine » de Descartes) jusqu’à la religion (Dieu considéré comme le « grand horloger »…) : la « modernité » invente le « grand partage » entre nature et culture…

Puis, à la fin du XVIIIe siècle, le « développement de systèmes techniques de production fondés sur l’emploi croissant de machines » bouleverse les rapports sociaux et accélère les rythmes du travail.

Mais les mises en garde contre les ravages de la « civilisation industrielle » commencent de bonne heure, notamment avec Charles Fourier (1772-1837) qui, dès 1822 dans De la détérioration matérielle de la planète, invoque le dérèglement du climat et le si prévisible épuisement des ressources naturelles, du à la voracité des « machines à feu »…

En 1843, l’écrivain Henri David Thoreau (1817-1862), pourtant issu d’une famille d’industriels, déplore : «Les hommes sont devenus les outils de leurs outils. Nos inventions sont habituellement de beaux jouets qui nous distraient des choses sérieuses. Ce ne sont que des outils améliorés pour une finalité dégénérative. Nous nous hâtons de construire un télégraphe magnétique entre le Maine et le Texas, mais il se pourrait que le Maine et le Texas n’aient rien d’important à se dire. ».

 

L’âge des machines

 

En France, observe François Jarrige, « le nouvel agir technique qui se développe avec la « révolution industrielle » et l’invasion des mécaniques constitue le terreau sur lequel le projet historique du socialisme prend racine ».

Ainsi, « les premières générations de penseurs républicains et socialistes se reconnaissent tous dans le précepte de Saint-Simon : « L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous ».

L’aristocrate Saint-Simon (1760-1825) est en effet l’un des premiers à considérer l’industrie comme « l’enjeu central du monde en devenir et à faire des sciences et techniques des forces décisives de transformation de la société » : « La foi dans le « progrès » justifie le projet émancipateur, et le nouvel appareillage technique et machinique semble offrir des moyens de réaliser ce « progrès continu » ou cette « perfectibilité » qu’on recherche de façon frénétique ».

Désormais, le « règne de l’industrialisme et la « foi dans le progrès » technique inaugurent « l’âge des machines » – l’expression vient de l’Anglais Thomas Carlyle (1795-1881) et se diffuse après la première Exposition universelle de Londres célébrant en 1851, au grand Palais de Cristal, la supé

riorité industrielle et technologique britannique.

Dès lors, la seconde moitié du XIXe siècle sera traversée par la « mythologie de l’invention censée apporter les solutions de tous les problèmes, qu’ils soient moraux, politiques ou sociaux ».

Avec l’avènement de la nouvelle ère d’expansion engendrée par l’alliance de l’électricité, de la chimie organique et du moteur à explosion, le constructeur automobile Henry Ford (1863-1947) devient le « prophète » de cet « âge des machines » qui se prolonge dans de nouveaux objets comme la TSF et des productions culturelles, notamment musicales, dont le rythme syncopé reflète « l’accélération produite par l’industrialisation et la mécanisation du travail et de la vie urbaine »…

La Belle Epoque, travaillée par un désir d’autonomie individuelle et par un rêve d’une « machine-aventure », s’entiche de « l’automobilisme » – une pratique qui se diffuse graduellement par une normalisation des comportements et la création de nouvelles infrastructures imposant le nouveau système technique.

Mais au cinéma, le rejet de la société technicienne suscite des chefs d’œuvre comme Metropolis (1927) de Fritz Lang (1890-1976) ou Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin (1889-1977).

L’entre-deux-guerres est aussi une période de doute sur la « civilisation des machines » : pour Georges Bernanos (1888-1948), « un monde gagné par la Technique est perdu pour la Liberté » – son livre, La France contre les robots, écrit en 1944, n’est publié qu’en 1946, nourri par l’expérience de la guerre – et clôt cette interrogation. Avec les exigences de la reconstruction, il n’est plus question de douter du « progrès »…

Mais la techno-critique s’épanouit tout de même avec des figures de proue comme Lewis Mumford (1895-1990), Jacques Ellul (1912-1994), Gunther Anders (1902-1992) ou Ivan Illich (1926-2002). Pour ce dernier, « les techniques ont cessé d’être des facteurs d’autonomie et d’émancipation pour devenir des sources d’aliénation ».

Partant de l’objet automobile, sa critique dénonce le fétichisme de la marchandise et la prolifération sans contrôle des objets techniques – jusqu’à la numérisation de nos vies qui, pour l’historien Jarrige, se solde par la « dépossession des savoir-faire par l’obsolescence programmée et les stratégies visant à empêcher les bricolages et l’intervention des profanes sur les objets »…

Depuis l’imposition, dans les années 1980-90, d’un « nouvel ordre technologique porté par la mondialisation et le marché » et la prolifération parallèle des risques technologiques, le monde entre à nouveau dans une « période de doute et d’ambivalence, tiraillé entre la croyance persistante que la technique permet de résoudre les problèmes à venir et la conviction profonde qu’il n’en est rien »… Quelle perspective pour cette « société du risque » dont l’expansionnisme gangrène la planète ? En fait, la grande réinitialisation des termes de la « vie civilisée » telle que nous l’avons connue pourrait bien être en cours : « L’appel à l’innovation reste le principal moteur du progressisme moribond, le seul horizon d’un monde qui semble abandonner ses idéaux et ses espérances. Le culte de l’innovation s’est construit peu à peu, au croisement de l’économie et de la croissance, d’une nouvelle manière de concevoir les sociétés, les cultures et les mondes naturels. Il s’est réifié à un point tel qu’il semble désormais impossible d’en sortir. »

La vie pourrait-elle se réduire à la possession d’objets inutiles se révélant des « gadgets de destruction massive » que l’on s’acharnerait, en dépit de leur ineptie et de leur nocivité, à inventer et à « produire » à l’infini, comme si le paradigme techno-industriel pouvait être assuré de sa pérennité ?

La notion de « progrès » peut-elle encore être dissociée du « changement technique » et climatique, après avoir été étendu son aire d’expérimentation à la planète entière, en multipliant de façon exponentielle ses dysfonctionnements et ses nuisances ? Peut-on jouer avec le feu de ce « progrès »-là sans embraser toute la planète ? Il se pourrait bien que le système complexe dont dépend notre « confort » ou nos « finances » soit, somme toute, dénué de toute réalité – comme la monnaie factice sur laquelle se fondent des projets de plus en plus chimériques libellés dans cette dite monnaie de singe… Tout cela valait-il la peine de descendre de l’arbre pour en couper les branches et en scier le tronc en mettant la Nature « au travail » ?

François Jarrige, Technocritiques, La Découverte, 436 p., 13,50 €

 

 

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