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Archive for février 2016

Cynthia Fleury - Email, Phone Numbers, Public Records & Criminal ...La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury appelle à revitaliser le souci de soi et celui de l’Etat de droit contre la déshumanisation, le nihilisme contemporain, l’assèchement du monde et l’entropie démocratique…

« Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables » dit ce lieu commun devenu monnaie courante : précisément Cynthia Fleury le démonétise en un essai revigorant, écrit en résidence à l’Académie de France à Rome – Villa Médicis et assis sur force citations opposées aux « éléments de langage » qui chargent l’air du temps … En vérité, si « personne n’est indispensable, chacun est irremplaçable » (Christopher Hodgkhson)… Et si le premier acte de courage était cette revendication de « l ’irremplaçabilité du sujet » face à la déshumanisation rampante, aux injonctions de « rentabilité » et de « flexibilité » qui donnent à chacun le sentiment d’être interchangeable ?

Au croisement de la philosophie politique et de la psychanalyse, l’intellectuelle engagée invite à prendre conscience de la « qualité de présence que l’on doit au monde », à refaire lien avec l’individuation, à s’éduquer à l’irremplaçabilité et à renouer avec ce que nous avons d’inaliénable pour déployer un devenir dans un destin collectif enfin digne de ce nom : « S’individuer, devenir sujet, nécessite de sortir de l’état de minorité dans lequel on se trouve, naturellement et symboliquement ».

Ce qui suppose notamment de saisir le génie de l’instant pour « cheminer vers soi », d’articuler le « connais l’instant » avec le « connais-toi toi-même », de saisir la gravité de la dynamique d’individuation qu’il contient : « L’homme n’est que l’individuation qu’il tente. A trop rester hors de cette tentative, il perd l’accès à sa propre humanité. (…) Partant, l’autre nom de l’individuation est l’engagement, cet agir de l’implication personnelle. ».

Si la part instrumentale de chacun est remplaçable par une machine ou un algorithme, il n’en est pas de même de cette autre part qui refuse de se laisser défaire, piéger ou exproprier de son expérience …

 

« Le néant commence ce soir, et il durera toujours »…

Ce processus d’individuation n’est pas à confondre avec la pratique d’un individualisme dissolvant et décérébré, capté par les mirages de l’inessentiel, de l’illusion de toute-puissance narcissique et autres admiroirs aux alouettes cuites voire carbonisées… L’ individualisme « hédoniste » se complaît dans la dissociété et la chimère d’une constante superproduction de lui-même : « les individus sont distraits, divertis au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser car la non-pensée est une jouissance »…

Dans ces conditions, le processus est bien fragile sous le joug d’un « Etat de droit » en perdition, passé au laminoir d’une « idéologie néolibérale » mortifère, mais voilà : il ne s’agit plus de « feinter »… Qui d’autre qu’un sujet émancipé et déterminé se soucierait encore d’un Etat de droit garant du « bien commun » et de « l’intérêt général », à rebours d’un « discours dominant » qui persiste à enfoncer le clou du cercueil d’un « modèle social à bout de souffle » ? En l’état actuel des choses, cet « Etat de droit » ne peut plus être fécondé, irrigué et revitalisé que par des individus-sujets acceptant leur irremplaçabilité c’est-à-dire la charge d’engagement et de responsabilité qui leur incombe pour protéger la démocratie menacée en son cœur même – de « débattre » à vide elle pourrait bien s’arrêter…

Quid de l’individu qui se contenterait d’être simplement « remplaçable », qui se complairait dans la « non-implication » ou le « non-engagement » ? « Réduire sa conscience à l’état minimal provoque l’assèchement du monde, qui en retour renforce la dimension psychotique du sujet. (…) L’homme qui n’expérimente pas l’irremplaçabilité qu’il est par définition détruit sa capacité générative, celle qui consiste à créer des possibles, de l’Ouvert au sens rilkéen du terme.». Serait-ce là l’autre nom de ce « consentement à l’asservissement » dont Georges Orwell (1903-1950) a conté le caractère archétypal  dans 1984 ?

Professeur à l’American University of Paris et membre du comité Roosevelt, Cynthia Fleury poursuit jusqu’au vertige sa réflexion entamée avec Les pathologies de la démocratie (Fayard, 2005) et La fin du courage (Fayard, 2010) et n’en finit pas de les approfondir jusqu’au cœur du processus de « numérisation » de nos vies économiques et sociales – sur ses captations, ses illusions et ses spoliations… Reprenant la formule des acteurs de la « guerre à l’eau » à Cochabamba (« nous avons été les sujets d’un grand vol alors que nous ne sommes propriétaires de rien »), elle invite à ne rien céder de sa singularité face à la « règle sociale » déshumanisante, à ne rien lâcher de son irremplaçabilité fondamentale, à faire œuvre de sa vie pour faire lien avec l’autre – et « faire cité » contre l’entropie démocratique en cours.

Cynthia Fleury: «Il y a du Narcisse blessé dans le pessimisme ...

« Meurtre d’âme » dans un monde désenchanté…

 

La philosophe emprunte à la sagesse antique des principes régénérants – dans leur langue d’origine, au large de la novlangue de bois mort prête à s’embraser sur le bûcher des vanités d’une hypermodernité aussi inflammable qu’aride : « L’individuation demeure ce face-à-face avec le néant qui toujours subsiste derrière la relation avec le « tu ». C’est le sens même du pretium doloris. Conscient de cela, voire l’ayant déjà éprouvé, il faut pourtant déployer l’imaginatio vera pour maintenir la possibilité d’une individuation. Telle est l’exigence de sublimation et le sens premier de l’œuvre. Alors, œuvrer sublime l’agir et constitue l’individuation (…) Le néant n’est pas la rencontre avec l’exceptionnel. C’est la découverte du banal dont on ne se remet pas. La « fois » qui ne vaut rien alors qu’elle vaut tout pour l’individu. ».

« C’est toujours la première fois » dit la chanson. Celle que l’individu engagé dans la « vraie vie présente » aura à cœur de saisir pour exercer son pouvoir transformateur sur le monde… Mais qui est assez présent à soi pour faire présent de soi à un monde que l’on souhaiterait meilleur sans y œuvrer pour autant ? L’imagio vera, « l’imagination vraie », donne accès au Réel qui ne se confond pas avec le théâtre d’ombres de la farce sociale – elle permet de l’inventer envers et contre tout… Le pretium doloris, c’est « le prix de la douleur » – celui à payer pour vivre et agir en harmonie avec ses convictions… Cynthia Fleury ajoute la vis comica, la « force comique » qui met à nu les ressorts grinçants de cette farce sociale sous perfusion et fait œuvre de déconstruction symbolique…

Le monde est-il encore à « sauver » ? A chaque pas, il révèle ses pièges sous le désert qui avance à mesure que se réduisent ses illusoires zones de confort marchandisées : « Le meurtre d’âme est l’effort délibéré pour priver l’individu de toute potentialité d’individuation ».

L’intellectuelle qui siège au Comité consultatit national d’éthique, propose un chemin de persévérance et d’éveil dans l’accablement qui saisit à la vue d’un champ de dévastation… Elle invite à se saisir de la notion de « commons », terme central d’une possible alternative politique, qui suppose « cet inédit de l’individuation – au sens où elle produit la subjectivation la moins asservie de l’homme – et de la collectivité – en tant que déploiement de la solidarité sociale » : « Il y a de l’inappropriable de la même manière qu’il y a de l’inaliénable. Si le sujet est inaliénable, une grande partie des services écosystémiques (ces services de la nature rendus à l’homme, fondamentaux et récréatifs) qui permettent au sujet de poursuivre son individuation – et pas seulement sa survie – sont inappropriables, précisément parce qu’ils sont irremplaçables pour le maintien de l’humanité même de l’homme. ».

S’il est admis que la participation de la population à l’économie réelle et à la vie démocratique régresse proportionnellement à l’exclusion suscitée par de nouvelles formes d’appropriation, la dévastation en cours appelle précisément d’autres pratiques de mise en commun face à « l’entreprise de désolation organisée par le pouvoir », destructrice de l’irremplaçabilité et de la « singularité primordiale ». Après tout, pourquoi laisser un vent mauvais ordonner les cartes ? Quand une philosophe engagée invite à ouvrir le jeu pour que personne ne manque, pourquoi ne pas les rebattre et reprendre le grand récit commun là où il avait été abandonné ?

Cynthia Fleury, Les Irremplaçables, Gallimard, 220 p., 16,90 €

 

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jean chalon jean chalon ha accompagnato alla lunga carriera di ...Ecrit-on son journal pour soi ou contre soi, pour se connaître ou se reconnaître – ou pour s’assurer qu’on a existé ? Jean Chalon invite dans le sien toutes les belles dames d’antan qui ont éclairé sa vie et rend l’écho de leurs paroles comme une musique du cœur parcourant des paysages choisis – et jamais révolus…

 

Jean Chalon est un homme heureux. Très jeune, il est entré dans l’amitié des belles dames de jadis – plus précisément de la Belle Epoque. Familier de Nathalie Clifford Barney (1876-1972), il lui a rendu sa vie dans Portrait d’une séductrice (Stock 1976, Prix Cazes et Prix Sévigné) ainsi qu’à ses amies Liane de Pougy (Liane de Pougy, courtisane, princesse et sainte, Flammarion, 1994) et Colette (Colette l’éternelle apprentie, Flammarion, 1996) ainsi qu’à ses parfaites contemporaines (Le lumineux destin d’Alexandra David-Neel, Perrin, 1985) – à tel point que ses succès de biographe lui donnent l’impression d’avoir « vécu des femmes et d’être un proxénète »…

Jadis sa vieille amie lui disait : « comme vous êtes jeune et comme vos cheveux sont noirs »… Au terme d’une vie d’encre partagée entre fiction, reportages et critique littéraire, l’ »Homo biographicus » se donne une nouvelle « identité narrative » dans la peau d’un diariste plantigrade et publie le septième volume de son Journal…

Depuis qu’il a pris sa retraite du Figaro et qu’il ne sort plus « en ville », son téléphone « ne sonne plus que pour des erreurs de numéro » – aussi hiberne-t-il en ours dans sa « grotte des Batignolles » en entendant encore Nathalie Barney lui répéter : « Jean, ne devenez pas un ours à écrire comme ce pauvre Gourmont »… S’il livre ce Journal d’un ours paru aux éditions du Tourneciel, il aurait pu tout aussi bien écrire le Journal d’un nuage – c’est partie remise sans doute en d’autres lignes de fuite…

Son journal, écrit notamment avec le Montblanc que la peintre Romaine Brooks (1874-1970) offrit à Nathalie Barney, s’étire nonchalamment du 1er janvier 2008 au 24 décembre 2011. A la date du jeudi 16 octobre 2008, il note : « L’Europe vient de verser deux cents milliards d’euros aux banques alors que trente milliards auraient suffi à effacer la misère dans le monde. Quel monde ! ». Depuis, la planète Phynance, gavée d’actifs toxiques, n’en finit pas d’agoniser à cause de la cupidité de quelques uns, ses arbres ne montent pas jusqu’au ciel mais la grande affaire du diariste est la puissance de vie de feu sa séductrice dont la flamme ne s’est jamais éteinte dans son coeur :

« On naît séductrice. On ne le devient pas. Le don de séduction se manifeste dès le premier cri devant lequel le docteur et les infirmières s’inclinent, éblouis, déjà conquis (…) A quoi reconnaît-on une séductrice ? A son appétit sans borne de séduction. Elle est l’incarnation de la devise du vieux chef indien rapportée par Jean Cocteau : « un peu trop est juste assez pour moi » (…) A ses perpétuels recommencements : c’est une éternelle débutante. Elle sait combien la séduction, la sienne, est fragile, menacée et elle a besoin d’avoir des preuves quotidiennes et multiples de son inépuisable puissance »…

Dans son Panthéon des grandes séductrices, il y a aussi Notre-Dame-du-Luxe, Louise de Vilmorin (1901-1969) dont il a fréquenté le Salon Bleu où l’on voit le souci de soi rencontrer l’univers de la rente… Josée de Chambrun (1911-1992), la fille de Pierre Laval (1883-1935) lui disait : « Jean, souvenez-vous bien que rien n’a d’importance »… Mais les températures de l’âme et du cœur valent bien quelques notations journalières sans pose autobiographique, surtout pour celui qui était admis dans le saint des saints, en ce » temple de l’amitié » du 20 rue Jacob, hanté d’ombres illustres, « entre ces murs où tout ce que le demi-siècle compte d’écrivains, de musiciens, de sculpteurs, défila : Renée Vivien, Anatole France, les Paul Claudel et Valéry, Rilke, d’Annunzio, Max Jacob, James Joyce, Sinclair Lewis, Honegger, Gide, Proust, Supervielle, Chaplin, Apollinaire, Gertrude Stein » – « là, Colette lut la pièce qu’elle avait tirée de La Seconde et Tagore ses poèmes »…

Les Racine et Adrienne Lecouvreur ou la Champmeslée les avaient déjà précédés en d’autres affinités électives formant une chaîne ininterrompue dans l’immense champ des possibles d’un univers où l’art et la vie mènent leur sarabande – là où l’alphabet codé des acides nucléiques suscite ce prodigue réunissant auteurs et lecteurs en d’incertaines intensités communielles… Si la Terre s’est passé de l’homme durant trois milliards et demi d’années, l’horloge moléculaire du diariste amoureux des arbres et des nuages excelle à faire résonner le fil d’or d’une généalogie inspirée, certes éloignée dans la nostalgie comme dans l’amnésie collective mais dont la grâce est de ne plus jamais s’effacer dans l’équilibre d’un monde…

 

Le Phénix nostalgique…

Jean Chalon, Journal d’un ours, éditions du Tourneciel, collection « Le Chant du merle », 180 p., 15€

 

 

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