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Archive for janvier 2016

Natalie Barney, and Romaine BrooksLa longue vie de la poétesse Nathalie Clifford Barney (1876-1972) fut un roman d’amour ininterrompu, voué à ses semblables «  les plus semblables possibles »…

 

En 1892, Nathalie a seize ans, un regard bleu glacier impérieux et une blondeur intrépide. Elle vogue vers la maison de campagne des Barney, voisine de celle des Rockfeller, sur la presqu’île de Bar Harbour. Sa semblable se nomme alors Eva Palmer (1875-1947), la belle héritière des biscuits Huntley and Palmer dont la flamboyante chevelure descend jusqu’aux chevilles – et le bateau qui les emmène se nomme… Sapho.

Eva aime le grec. Par amour pour Eva, Nathalie s’immerge dans Platon : « Il s’ensuivit une liaison où la poésie, Le Banquet de Platon et le nudisme eurent leur part dans une vie arcadienne. Nous connûmes la volupté d’être nues parmi les sources et sur les mousses des sous-bois… »

A Noël 1892, les Barney (son père Albert, président de la Barney Railroad Car Foundry, forme avec la spirituelle Alice Pike un couple à la mode à Washington) est invitée à la Maison-Blanche. Séduite par la beauté de la first lady, Nathalie s’écrie : « Ah ! Madame la présidente, si vous pouviez continuer à présider à la Maison-Blanche avec n’importe quel président! ».

 

Natalie Barney, and Romaine Brooks | sapphists

 

Liane 1899

 

Paris 1899. Nathalie voit au bois de Boulogne de ravissantes créatures alanguies dans des victorias. L’une d’elles la fascine par sa « sveltesse angélique » – c’est la Belle d’entre toutes les belles, la courtisane Liane de Pougy (1869-1950). Si Liane aime les femmes, elle se vend aux hommes – très cher. Dans ce Paris fin de siècle, capitale de tous les plaisirs, elle réunit en sa jolie personne « les Etats-Unis d’Europe de la galanterie » et initie les jeunes têtes couronnées. Nathalie lui envoie un poème accompagné d’une gerbe de lys et de ces mots : « D’une étrangère qui voudrait ne plus l’être pour vous. » Elle commande un costume de page et se présente à l’hôtel particulier de son idole.

Après, « c’est une histoire de baignoires » : elle se retrouve dans celle où Liane « trempait comme une rose » puis dans celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet avant de se retrouver couchée sur papier dans Idylle Saphique (1901), le roman de Liane –dont le beau brin de plume est tenu par le journaliste Henri Albert (1868-1921).

 

Renée 1900

 

La poétesse Renée Vivien, née Pauline Tarn (1877-1909), l’invite « un soir entre les soirs », dans sa chambre remplie de lys : « Leur blancheur éclairait les coins sombres de la pièce : c’était un éblouissement, une asphyxie transformant cette chambre ordinaire en chapelle ardente et virginale, et nous inclinant vers l’agenouillement – elle devant moi, moi devant elle. »

Les nymphes poursuivent leurs ébats sur « l’île en forme de lyre » de Mytilène. A leur arrivée, le phonographe du port nasille : « Viens poupoule, viens ». « Le lendemain, l’île entière s’offrait à nous comme un lit ouvert » : étendues au soleil sur de larges bancs d’algues molles, les amies formèrent le projet de fonder une école de poésie « où celles qui vibrent de poésie, de jeunesse et d’amour viendraient, telles ces poétesses de jadis arrivant de toute part pour entourer Sapho ». Rentrée à Paris, Renée tombe malade et meurt dans sa trente-troisième année en murmurant le nom de Lorely – ainsi avait-elle baptisé Nathalie dans son roman Une femme m’apparut (1904).

Nathalie jalonne sa longue vie de livres dédiés aux femmes : Eparpillements (Sansot, 1910), Pensées d’une Amazone (Emile-Paul, 1918) ou Aventures de l’Esprit (Emile-Paul, 1929). Elle leur dédie aussi son célèbre Temple de l’Amitié, au 20 rue Jacob à Paris : « L’amour peut se satisfaire de fausses valeurs, mais l’amitié en exige de vraies »….

Natalie Clifford Barney, foto

« A chaque amour plus loin que l’amour »

 

Longtemps Nathalie se coucha de bonne heure – un des secrets de sa longévité. Dispensée par la fortune familiale de l’obligation de gagner sa vie, elle sera fidèle à la pratique régénérante de l’amour: « Pour qu’il puisse durer, il faut que l’amour soit fait de tous les amours. » Elle partage sa vie avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970) – mais pour elle, « l’arrêt dans la fidélité, ce point mort de l’union » doit céder la place à un « perpétuel devenir »…

Elle a été le modèle des grands livres qui passionnèrent leur temps ( la Flossie des Claudine de Colette, l’Evangéline du Ladies Almanach de Djuna Barnes, la Laurette de L’Ange et les pervers de Lucie Delarue-Mardrus, la Valérie Seymour du Puits de Solitude de Radclyffe Hall) et passe à la postérité comme « l’Amazone » de Rémy de Gourmont (1858-1915).

A quatre-vingts deux ans, l’ex étoile des bals de Washington fait chavirer encore une belle aristocrate quinquagénaire et publie ses Souvenirs indiscrets (Flammarion, 1960) avant de tirer sa révérence le 1er février 1972. A sa mort, ses biens sont mis aux enchères à l’hôtel Drouot le même jour que le grand lit Louis XV de Liane de Pougy, morte vingt-deux ans plus tôt sous le nom de Sœur Anne-Marie de la Pénitence en soupirant « Nathalie aura été mon plus grand péché ».

 

Bibliographie sélective

 

Nathalie Clifford Barney, Souvenirs indiscrets, Flammarion, 1960

 

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Musidora | Silent era stars / Performers | Pinterest

Pendant la Grande Guerre, Musidora crève l’écran et entre dans les fantasmes de ses contemporains en ange du mal moulé dans un fort seyant maillot noir qui, toute sa vie, lui brûlera la peau…

 

 

En décembre 1915, Les vampires, le célébrissime film à épisodes de Louis Feuillade (1873-1925) fait courir les foules au cinématographe Lumière et révèle, en Irma Vep (anagramme de vampire), une actrice ensorcelante dont les formes moulées dans un arachnéen maillot noir exacerbent tous les fantasmes. Le nom de Musidora est sur toutes les lèvres et tout Paris fredonne une chanson à sa louange :

 

Un maillot de soie noire

Moule son corps d’ivoire !

 

Le mot « vamp » avait fait son apparition à Hollywood en 1914 avec l’actrice Théda Bara (1891-1954) dans A Fool there was… Paris en guerre voulait s’étourdir de spectacles – et Musidora, avec ses yeux noirs soulignés de kohl, son maquillage troublant et sa luxuriante chevelure sombre était un spectacle de toute beauté…

Un soir de juillet 1917, le jeune André Breton (1896-1966) lui lance un énorme bouquet de roses rouges sur la scène de Bobino où elle jouait une pièce au titre insistant : Maillot noir

Le maillot noir lui colle à la peau… Jamais pourtant, cette nudiste ardente n’eut l’occasion de jouer en tenue d’Eve, alors même qu’elle était « disposée à prêter sa beauté à tout ce que le cinéma aurait désiré » (1)… Le nudisme cinématographique venait de faire son apparition en 1914 avec un film américain, La Fille des Dieux, montrant la jeune Annette Kellermann (1887-1975) se laver des souillures d’un viol dans une rivière… « Malheureusement, il n’est pas question de demander à Musidora de courir les bois en costume de vérité ! » déplore Louis Delluc (2).

Elle n’était pas seulement photogénique mais belle « et elle le savait et, sans fausse pudeur, aimait qu’on le sût et faisait, ingénument pourrait-on dire, ce qu’il fallait pour qu’on le sût » se souvient le journaliste René Jeanne (1887-1969) : « Jaque Catelain n’a jamais oublié que, certain jour, où Marcel L’Herbier lui ayant demandé de venir le retrouver chez elle, il avait été introduit dans une pièce tendue de velours pourpre où, parmi les coussins et les peaux d’ours d’un large divan la maîtresse de maison allongeait sa nudité  d’une blancheur de marbre qui aurait fait rougir d’envie la Pauline Borghese de Canova ou la célèbre Olympia de Manet et, auprès d’elle Marcel L’Herbier lui lisait la pièce qu’il était en train d’écrire et dont il aurait aimé qu’elle fût l’interprète » (1).

Musidora est Irma Vep dans Les Vampires de Louis Feuillade.

Une muse des arts et lettres…

 

Née Jeanne Roques le 23 février 1889 dans le Ve arrondissement de Paris, d’un père compositeur de musique et d’une mère, Marie Clémence, peintre féministe tenant mercerie, elle fait dès 1909 ses premiers pas au Théâtre Montparnasse avant d’entrer dans le corps du ballet du grand music- hall de la rue Richer. C’est aux Folies-Bergères (où elle joue La Revue de l’amour…) qu’elle adopte son pseudonyme, inspiré par un poème de Théophile Gautier (1811-1872) avant de percer dans le rôle de la Môme Liquette dans La Loupiotte du « chansonnier des gueux », Aristide Bruant (1851-1925), devenu châtelain…

Au Bataclan, elle joue La Chatte amoureuse avec la romancière Colette (1873-1954), elle aussi en maillot noir, … Elle fait ses premiers pas au cinéma en 1913 avec un drame social, Les Misères de l’aiguille de Raphaël Clamour (1885-1943). En avril 1914, séduit par son talent de danseuse de tango dans La Revue Galante aux Folies Bergères, Feuillade la fait signer à la Gaumont…

Après le succès des Vampires, confirmé par Judex, Musidora tourne La Vagabonde (1917) qu’une société italienne adapte du roman de son amie Colette – les Italiens la trouvent troppo italiana !…

Musidora fréquente aussi Pierre Louÿs (1870-1925), célèbre pour ses romans érotiques antiquisants (Aphrodite, 1896). L’écrivain lui confie l’éducation amoureuse de son fils naturel, Pierre de Régnier dit Tigre (1898-1943), qu’il eut avec Marie de Régnier (1875-1963)…

Par amour pour le toréador Antonio Canero (1885-1952), « Muzy » s’établit en Espagne et se dirige elle-même dans quatre films – dont La terre des taureaux (1924). Le succès n’étant pas du voyage, elle épouse le 24 avril 1927 le Dr Clément Marot, établi à Châtillon-sur-Marne et lui donne un fils.

En 1952, René Jeanne lui offre sa dernière joie : alors qu’elle office au service des archives de la Cinémathèque, aux côtés du jeune Henri Langlois (1914-1977), il l’invite à la représentation de son ballet Cinéma… Sur scène, « Muzy » voit le double parfait de son personnage de jadis, incarné par la danseuse Dynalix (1917-2007)…

A sa mort, le 7 décembre 1957, elle laisse quantité d’écrits, dont une douzaine de scénarii inédits. En ses jeunes années, elle résumait ainsi le manège enchanté de sa vie : « J’ai joué le vaudeville et un homme est venu me chercher pour jouer le drame. Un autre qui m’avait vue dans le drame m’a entraînée dans la revue. Celui qui m’avait vue dans la revue m’a écrit : « le cinéma est un art, venez faire du cinéma ». Ceux qui m’ont vue au cinéma m’ont dit : « ici, c’est un café-concert, ici c’est un music-hall, ici c’est un cabaret : venez faire un tour de chant, venez vous passerez dans un sketch, venez vous direz des chansons. Et comme je finissais de dire des chansons, un artiste russe m’offrait de jouer une pantomime. ».

Musidora en la película Les Vampires .

Notes

 

  1. René Jeanne, Cinéma 1900, Flammarion, 1965
  2. Louis Delluc, Photogénie, De Brunhof, 1920

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Le 6 janvier dernier, le Conseil national du numérique (CNNUM) a remis à la ministre du Travail Myriam El Khomri un rapport « Travail, emploi, numérique » qui propose, dans sa recommandation n°20, « l’accompagnement des territoires expérimentant des formes diverses de revenus de base ». Depuis 1516, ce projet transformateur est promu par des penseurs, des « rêveurs éveillés », des activistes et des décideurs de bonne volonté : le revenu d’existence pour tous n’est plus une vue de l’esprit… Enfin, pas plus que le dogme d’un « plein emploi » et d’une « croissance » introuvables, comme le rappellent les « économistes » dignes de ce nom ou comme le démontre l’avant-dernier dossier du bimensuel Nexus…

 

Le « travail » (ou son absence…) semble une source d’angoisse permanente chez nos contemporains voués dès leur plus jeune âge à une implacable course à « l’emploi » alors que l’automatisation de la production est censée les en libérer… L’instauration d’un revenu d’existence pour tous permettrait de dédramatiser l’enjeu d’un « travail » de plus en plus introuvable ou oppressant pour les victimes du « management par la peur », d’éviter une épidémie de dépressions voire de suicides – et d’épargner au personnel politique d’avoir à se faire élire sur la sempiternelle promesse de « lutte contre le chômage ». Cela épargnerait aussi au « débat public » d’autres escroqueries comme la promesse d’une loi mettant « hors la loi le chômage des jeunes » agitée par des bateleurs d’estrade sans foi ni loi…

 

« Passer de la dette au don »

 

Voilà cinq siècles, l’humaniste anglais Thomas More prônait un revenu d’existence pour les gueux – ne serait-ce que pour les soustraire à la tentation de la délinquance… Depuis, l’idée a fait son chemin et suscité un « mouvement social » international ainsi qu’une avalanche éditoriale…

Le Cogito « Je touche un salaire donc je suis » qui a marqué notre vie en commun depuis un siècle ne fait plus société, ne serait-ce qu’en raison de la raréfaction du travail rémunéré qui met les individus en « compétition » effrénée sur un « marché du travail » engorgé… Qu’est-ce qui justifie, au fond, cette guerre que chacun est sommé de livrer contre tous au nom de la « compétitivité » ? se demande David Dennery, le directeur de la publication de Nexus. Le bimestriel consacre un dossier à « la nature du lien que nous entretenons entre revenu et activité » : « Une fois gratifiés par nos parents du merveilleux cadeau que la vie est censée représenter, nous nous retrouvons pétris de l’idée qu’il nous faut la « mériter » et la « gagner », notre vie. Avec une nature si généreuse qu’elle permet à 3% d’agriculteurs de nourrir une population entière, est-ce bien raisonnable de s’empoisonner la vie avec ce genre de chose ? L’énergie fossile ou électrique qui démode le recours à l’effort musculaire ne profiterait qu’aux actionnaires ? L’alternative : un revenu de base, offert sans condition à tous. Le plus surprenant, une fois franchi le pas du « il n’y aura pas assez pour tout le monde », c’est qu’on a bien du mal à comprendre ce qui justifie tant cette « compétition » à laquelle nous nous plions. Ainsi que le faisait remarquer malicieusement Boris Vian, « le paradoxe du travail, c’est que l’on ne travaille, en fin de compte, que le supprimer. ».

Coordonateur du dossier, Edouard Ballot s’étonne qu’un nouveau-né soit accueilli en France par une « dette publique de base d’environ 30 000 euros » : « Quel cadeau de bienvenue ! L’énormité des dettes publiques est un argument facile contre le revenu (et la dot) d’existence. Argument fallacieux, en premier lieu si on l’envisage non comme une dette, au même titre que le « don de la nature » qui est à la source de tout, absolument tout le système économique. L’argent – et la dette – n’est pas LE problème (…) Le choix du revenu d’existence relève avant tout d’une volonté politique et d’une organisation plus intelligente des richesses. ».

« Pourquoi chacun n’a-t-il pas déjà un revenu de base ? » interroge l’activiste Scott Santens qui, sur sa plateforme de parrainage Patreon, arrive à en réunir l’équivalent mensuel : « Parce que c’est mauvais pour les gens de vivre sans devoir prouver qu’ils le méritent ? Parce que dans un monde où 1% de la population possède autant de richesses que les 99%, nous ne pouvons pas nous l’offrir ? Avons-nous tous le droit de vivre, ou non ? ».

 

De la précarité subie à la mobilité choisie

 

Barb Jacobson, responsable du réseau européen en faveur d’un revenu de base inconditionnel rappelle : « Le revenu de base ferait disparaître ces « barrières à l’emploi » dont les politiciens aiment tant parler, et agirait en sorte que les mesures de flexibilité du travail ne jouent plus contre les gens mais en leur faveur. ».

Son instauration permettrait de passer de l’actuel modèle de précarité subie à un autre modèle de « mobilité choisie » qui ne condamnerait plus des millions d’ « inactifs » surnuméraires à un pesant sentiment d’inutilité sociale – mais refonderait un socle de confiance pour une société enfin fonctionnelle…

Pour Paul Ariès, le revenu pour tous fait « le pari qu’il est possible de sécuriser les gens au maximum sur le plan économique afin de permettre à chacun de vivre dignement même sans travail – même sans emploi ce n’est pas la fin du travail mais la possibilité d’un meilleur partage du travail et d’une exigence plus grande sur son utilité ». Ainsi, pour le rédacteur en chef des Z’indigné(e)s !, nous pourrions passer « d’une société du chacun pour soi à une société du partage, d’une société où tout devient marchand à une société où l’essentiel devient gratuité »…

Pour l’économiste Riccardo Petrella, « un revenu de base garanti serait un moyen formidable de régulation des flux migratoires » – « il faudrait pour cela que les pays d’où sortent les migrants se laissent convaincre de le mettre en place chez eux aussi »…

En conclusion, Edouard Ballot rappelle les « perdants » du nouveau système – « les familles bénéficiant d’un revenu et d’allocations familiales élevés ainsi que les retraites au-dessus de 2000 euros » : « En revanche, la très grande majorité des salariés est gagnante du fait de l’application d’un prélèvement sur le travail plus modéré que l’actuel. Ce qui laisse donc de la marge pour une progressivité de l’imposition sur le travail et le capital. ».

 

En Finlande : le dilemme

 

Dans Alternatives économiques, Denis Clerc analyse l’expérience finlandaise qui sera mise en place en 2017 : un montant de 800 euros mensuels impliquerait de « renoncer à la totalité de la protection sociale finlandaise (et donc de recourir à des systèmes d’assurance privées pour ceux qui en auraient les moyens) – et de dire adieu à l’espoir de retraites liées aux cotisations déjà versées » : « C’est là le dilemme du revenu de base : élevé, il n’est pas finançable ; faible, il risque d’appauvrir la partie de la population la moins bien lotie, privée de prestations les plus redistributives (comme l’allocation logement ou le RSA) (…) C’est le paradoxe de cette idée : elle est séduisante car qui ne se réjouirait de percevoir chaque mois une somme permettant de vivre, du moins de choisir ? Mais beaucoup, persuadés que ce revenu s’ajoutera à ceux qu’ils perçoivent, ne voient pas qu’il viendra en partie ou en totalité s’y substituer. (…) Une seule chose est certaine : avec le revenu de base, la protection sociale, qui repose sur le principe « à chacun selon ses besoins », cèdera la place à un système où tout le monde devra se débrouiller avec la même somme. Et c’est sans doute pourquoi l’expérimentation est lancée par un gouvernement libéral. ».

D’ores et déjà, des experts comme le juriste Alain Suppiot, professeur au Collège de France, invitent à prendre acte d’une fin probable du salariat induite par la numérisation de nos vies : « Le travail ne peut ni ne doit être réduit à la forme historique particulière qu’il a prise dans les sociétés industrielles depuis le XIXe siècle, c’est-à-dire l’emploi salarié à plein temps. La forme salariée n’est qu’un moment de la longue histoire du travail. ».

Pour l’un de ses plus ardents promoteurs outre-Rhin, Götz Werner, le fondateur de la chaîne de magasins dm (Drogeriemärkte), « le revenu de base inconditionnel est une forme d’organisation sociale d’un crédit de confiance réciproque » – ainsi, « libéré de la peur existentielle, on pourrait extraire la seule matière première du XXIe siècle durablement utilisable, la créativité » (1). Ainsi, l’économie de demain, purgée de tout ce qui la plombait, aurait la valeur, le prix, la légèreté, la réactivité voire le génie de ce qui la portera, des idées qui l’irrigueront non pas pour l’enrichissement de quelques uns mais, comme le rappelait Marc Halévy (2) pour l’enrichissement « de la vie par la joie de tous ».

 

  • Götz Werner & Adrienne Goehler, 1000 € pour chacun, Liberté Egalité Revenu de base, 2013
  • Marc Halévy, Vers une autre économie, Dangles, 2012

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Menacée sur ses flancs par une réalité de plus en plus éprouvante et un virtuel de plus en plus envahissant, l’édition peut-elle encore irriguer le paysage d’une « postmodernité » dévastée – et préserver l’intelligence du monde avec un livre qui réussirait sa mue?

 

 

Le livre, cette si vieille passion française, se résignerait-il à tourner la page sur un âge d’or bel et bien révolu ? Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles, Jean-Yves Mollier consacre, trente ans après la monumentale histoire de l’édition menée par Roger Chartier et Henri-Jean Martin (1983-86), une somme aussi foisonnante que maniable (en douze chapitres hyperdenses) à ce qui correspond à l’esprit d’une civilisation et à son devenir, à l’ère de la concentration capitaliste, de la financiarisation dissolvante et des digital natives survoltés par la multiplication des écrans.

Tel semble bien le paradoxe de l’édition actuelle : de moins en moins de lecteurs, de plus en plus de livres – comme si la multiplication des titres proposés avait la vertu d’enrayer la chute des ventes, comme si la surproduction pouvait lever une armée de réserve de lecteurs sursollicités par tant de mirages par ailleurs….

 

La vie du livre avant 1777 et après

 

Au commencement, il y avait les tablettes d’argile, les stèles de pierre et les panneaux de bois – elles servent de support aux premières écritures apparues non loin de Babylone ou de Sumer, avant d’être remplacées par le volumen, le rouleau « cher aux auteurs latins » puis par le codex, cet ensemble de cahiers cousus ou collés les uns avec les autres dont la forme familière a traversé deux millénaires…

La naissance du livre imprimé vers 1454 change la face du monde, suscitant la floraison d’une multitude d’ateliers sur le continent – cette invention permet certes de diffuser la Bible mais aussi les écrits de Luther à partir de 1517 et fait du colportage des livres, brochures, almanachs et images une véritable institution, en cette période que Jean-Yves Mollier assimile à la préhistoire de l’édition.

La publication en 1549 du manifeste intitulé Défense et illustration de la langue française signe « l’acte de naissance de la littérature nationale », le Télémaque (1699) de Fénélon (1651-1715) devient la « matrice de la littérature de jeunesse » mais le système que nous appelons « l’édition » n’apparaît qu’avec l’arrêt d’août 1777 – et la première loi sur la propriété littéraire votée en juillet 1793.

La fureur de lire s’empare des bourgeoisies urbaines avec les œuvres emblématiques du XVIIIe siècle : Pamela ou la vertu récompensée (1740) de Samuel Richardson (1689-1761) – imprimeur de Sa Majesté, La Nouvelle Héloïse (1761) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Les Souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe (1749-1832).

La figure de l’entrepreneur « moderne », connu sous le nom d’ « éditeur », apparaît avec le libraire Charles-Joseph Panckoucke (1736-1798), qui fait naître un « marché » pour la réédition de l’Encyclopédie, concentre des périodiques entre ses mains et réunit autour de lui la « première véritable écurie d’auteurs de l’histoire de l’édition française ».

La fabrication du livre à la vapeur, « apparue dans l’imprimerie du Times à Londres en 1811 », modifie « de fond en comble la vie de l’atelier imaginé par Gutenberg quatre siècles plus tôt, le transformant en une usine moderne employant des centaines d’ouvriers » et amenant à la spécialisation des métiers : jusqu’alors, sous l’Ancien Régime, les tâches de libraire-imprimeur n’étaient pas encore distinctes de celles de diffuseur et d’éditeur, mais depuis la grande entreprise éditoriale de Panckoucke, ce dernier métier s’affirme et s’autonomise…

Louis Hachette (1800-1864) crée sous la Monarchie de Juillet ce qui allait devenir une entreprise tentaculaire grâce à l’essor de l’alphabétisation dans le sillage de la loi du 28 juin 1833 à l’origine de la réforme de l’instruction universelle – c’est par l’imprimé scolaire qu’il jette les bases d’un empire. Dès 1831, il présente au Ministère de l’Instruction publique une « offre remarquable de petits livres bon marché rédigés expressement pour répondre aux besoins de l’époque » – ce qui assure le décollage de son entreprise. Il se diversifie en créant la « Bibliothèque des chemins de fer » et les kiosques de gare (1853) – tissant la « toile d’araignée qui sert encore de support aux « Relays » d’aujourd’hui »…

Puisant dans les archives du Syndicat national de l’édition, Jean-Yves Mollier fait revivre les figures de ces industriels, restitue la marche de leurs affaires, avec leur vision stratégique – et montre comment « l’édition moderne » naît à l’époque romantique grâce au secteur scolaire, sous l’impulsion déterminante de Hachette puis de son concurrent Pierre Larousse (1817-1875)…

 

La naissance de « l’auteur »

 

Graduellement, les « auteurs » ont voix au chapitre – sans eux, point de livre, tout le monde en conviendra aisément… Rappelant la célèbre conférence de Michel Foucault (1926-1984) en 1969, complétée par ses soins (« il n’est pas d’auteur sans un régime juridique qui lui reconnaisse la libre jouissance de droits spécifiques et sans un marché de l’édition chargé de transformer ses textes en livres et de les répandre dans le public »), Jean-Yves Mollier précise que, « d’une certaine manière, c’est ce qu’avaient reconnu les arrêts du 30 août 1777 en autorisant enfin l’auteur à jouir comme il l’entendait de sa propriété littéraire »…

Mais qu’est-ce vraiment que le métier d’auteur ? Le spécialiste de l’histoire de l’édition et des médias estime utile de rappeler que le plagiat et le mimétisme en constituent la base même –  le vol d’idée n’étant jamais « sanctionné par la loi qui ne connaît que la capture des mots, constitutive du délit de contrefaçon »… Un honorable métier fort perméable à la contextualisation, en quelque sorte – rien pourtant ne vaut la version et la voix originales comme on sait : « 1% d’inspiration et 99% de transpiration » ?

Nous voilà arrivés à cette période de transition et de grande incertitude où « l’on continue de penser le nouveau avec les concepts de l’ancien » – alors que toute la filière du livre cherche son « modèle économique » pour ne pas être emportée par le tsunami numérique :

« Le numérique n’a pas tué la lecture et il ne tuera pas le livre car un texte parcouru grâce au déploiement d’un rouleau, le volumen, l’ouverture d’un codex, le cahier, ou défilant sur l’écran d’une « liseuse » demeure un livre et l’expression maladroite de « lecture dématérialisée » est elle-même trompeuse car les ondes sont de la matière et l’encre électronique également, même si elle ne possède pas la rigidité du plomb. Seule l’édition n’est pas assurée de demeurer pérenne car la figure historique de l’éditeur, plaque tournante des métiers du livre, redouté mais recherché par les auteurs, a probablement achevé sa course historique. ».

Après la parenthèse enchantée ouverte au XIXe siècle avec la démocratisation de la lecture, le succès des romans-feuilletons de Balzac (1799-1850), Dumas (1802-1870) ou d’Eugène Sue (1804-1857), assisterions-nous… juste au retour du livre rien que pour les « happy few » comme au temps de Stendhal (1783-1842) ? L’appétit pour le récit n’en demeure pas moins – la génération née avec les écrans trouve le romanesque sur d’autres supports comme les séries télé… La fonction éditoriale de demain sera-t-elle assurée par des auteurs-entrepreneurs suffisamment déterminés pour en maîtriser tous les métiers, suffisamment inspirés pour recréer le « roman populaire » capable de s’adresser au XXIe siècle, suffisamment passionnés pour préserver un espace où se confrontent les idées – et préserver l’intelligence du monde contre ce qui la fracture et l’émiette ?

Jean-Yves Mollier, Une autre histoire de l’édition française, La Fabrique, 430 p., 15 €

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Le tsunami numérique à l’œuvre dans nos « sociétés postindustrielles en pleine crise identitaire » menace d’emporter nos emplois et métiers, nos protections sociales, notre relation au travail et jusqu’au cadre de vie connu – dont « l’Etat providence » privé des ressources nécessaires au maintien de ses missions…

 

« Aucun pan de la société n’est à l’abri de la révolution numérique » rappellent Philippe Escande, éditorialiste au Monde et Sandrine Cassini, journaliste aux Echos. Dit autrement, non sans insistance : « La machinerie numérique est en train de s’attaquer à toute la société et personne n’en sortira indemne »…

Mais, au-delà de cette sémantique insidieusement fataliste, est-il vraiment possible d’imaginer cet « avenir » ( ?) numérisé, voire de l’organiser dans un sens conforme à « l’intérêt général », dans ce nouveau monde algorithmique annonciateur de la « fin des temps » du salariat et du travail de masse ?

 

La « troisième révolution industrielle » ?

 

Le « premier âge du capitalisme » occupe tout le XIXe siècle – c’est « celui de l’acier, de la vapeur, de l’enthousiasme scientifique et de la misère ouvrière ».

Le second, commencé industriellement en 1908 notamment avec « l’organisation scientifique du travail » sur les chaînes de fabrication de la Ford T, est « celui de l’électricité et du pétrole ». Avec ce modèle qui s’imposera à la planète, Henry Ford (1863-1947) a inventé la voiture universelle dont la production massive appelle une consommation de masse – « organisation fordiste, grands conglomérats et société de consommation ont porté la plus formidable période de croissance de l’histoire »… Elle s’est épanouie dans « furie des Années folles où l’intelligentsia ne jurait que par l’automobile et l’électricité et où Manhattan se couvrait de gratte-ciel »….

Et voilà le troisième, « porté par la libéralisation financière, la mondialisation des échanges et la révolution numérique » – dont Philippe Escande et Sandrine Cassini, familiers des « acteurs » de ce bouleversement sans précédent, révèlent la folle machinerie s’emballant sous de suaves terminologies comme « l’économie de partage » aux résonances bien « sympa » et utopiques, compte tenu du « juteux business » qui s’y joue au grand casino… Cette économie-là, en ouvrant un boulevard au « travail indépendant », sonnera-t-elle la fin du salariat voire l’obsolescence du travail humain – si ce n’est purement et simplement celle de l’humain ?

« Le salariat est aussi le socle sur lequel s’est bâtie la société, qui permet d’ouvrir un compte en banque, d’obtenir un crédit immobilier, d’acheter un appartement. Sans salaire, construire l’avenir est un parcours hasardeux, semé d’embûches »…

Assurément, ce socle-là vacille dans l’épuisement de la société salariale, la fragilisation de plus en plus massive de l’emploi et la déconstruction du système de protection sociale élaboré tout au long du XXe siècle au sein d’un « compromis fordiste » désormais ébranlé par une accélération des ponctions parasitaires…

 

« L’or noir du XXIe siècle »

 

L’irruption numérique en cours a déclenché, à l’âge de la connexion permanente et de la téléprésence au monde, un nouveau cycle de « destruction créatrice », un « concept » cher à l’économiste américain Joseph Schumpeter (1883-1950) – et une dérégulation à outrance, agrémentée d’ « optimisation fiscale » qui prive « l’Etat providence » des ressources nécessaires à la poursuite de ses missions…

Le monde du big data, des imprimantes 3D et d’Internet serait-il celui de « retour vers demain » avec le travail payé à la tâche voire en promesses de « visibilité » et en « référencements » dans « la Toile » – celui du travailler toujours plus pour être payé toujours moins – et être de moins en moins « couvert » face aux « accidents de la vie »  ?

« Le lien social physique se distend, remplacé par le réseau social omniprésent. Le temps de travail n’est plus un objectif, seule compte la mission. Elle remplace la subordination, symbolisée par la pointeuse qui venait rappeler, comme une horloge, l’idée qu’avec le travail, on achète avant tout du temps humain dans un lieu donné ».

Assise sur la maîtrise de « la ressource la plus précieuse du XXIe siècle, celle sur laquelle se construit le capitalisme 3.0 », à savoir le logiciel informatique, l’irruption numérique dévore le monde à belles dents comme elle a déjà dévoré celui de la musique et de la presse – tout cela par « l’accroissement de la performance des composants électroniques »…

Comme les auteurs l’exposent avec clarté, « le nouvel or noir du XXIe siècle » ce sont les données : « Chaque jour, l’humanité entière alimente par pelletées de données fraîches la grande chaudière numérique »… Mais ces données personnelles se feront de plus en plus pirater et rançonner – et ce, au sein d’une société de surveillance généralisée qui insidieusement supplante la société assurancielle dont nous préférons ignorer être sortis…

Les « générations futures » apprivoiseraient-elles le « monstre numérique » ? Ou seront-elles laminées par la « fatigue d’être soi », à force de multi activité obligée (chauffeur Uber la nuit pendant que Google finalise la voiture sans chauffeur, promeneur de chien en début de soirée chez DogVacay et « entrepreneur de soi » toute la journée ouvrable et au-delà, sommé de « s’adapter » en permanence à l’insoutenable…) et de mise en concurrence perpétuelle ?

Entre mirages made in Silicon Valley et pratiques sociales régressives, « l’avenir » numérisé semble carburer avant tout à l’insécurité économique de ses soutiers, contrepartie à l’inquestionnable et insoutenable opulence de ses rentiers…

En conclusion, les auteurs interrogent : « Sommes-nous à l’aube d’un hypercapitalisme où tout sera marchandise – les corps et les âmes -, porte ouverte à tous les excès et à tous les despotismes ? Nous dirigeons-nous, au contraire, vers un post-capitalisme où le partage remplacera l’échange commercial ? Ou plutôt, quel sera le dosage final entre ces deux solutions extrêmes ? ».

Pour l’heure, cet avenir numérisé a tout d’un emballement incontrôlé, parfaitement étranger à la cadence naturelle de l’humain : serait-ce là l’horizon commun qui nous est assigné et prévoit-il vraiment de réintégrer dans « l’économie » les dépossédés du « monde d’avant » ? Comme dit le poète, « toute aurore est cruelle parce qu’elle est une promesse qui ne va pas s’accomplir – ou qui s’accomplira à moitié »…

Philippe Escande et Sandrine Cassini, Bienvenue dans le capitalisme 3.0, Albin Michel, 256 p., 18 €

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