Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for décembre 2015

Adorée Villany a brûlé les scènes de la Belle Epoque au temps des héroïnes du cinéma muet avant d’en rejoindre les fantômes…

 

Dans l’Europe de la Belle Epoque, nombre de chroniqueurs s’extasiaient sur sa « figure virginale » – mais la bonne société n’avait d’yeux que pour son jeune corps félin en mouvement en son « plus simple appareil »…

Des historiens du dimanche se sont penchés sur son improbable bout de vie et la font naître en 1891 à Rouen. D’origine supposée hongroise (son nom est aussi celui d’une ville en Hongrie), Adorée (ou Ada, selon ses affiches de spectacles) fait sa première apparition publique en 1905 sur la scène en exécutant la danse des sept voiles de Salomé, d’après la pièce d’Oscar Wilde (1854-1900) dirigée par Oskar Messter (1866-1943). Elle en récite même avec fougue le monologue final… Cette date de naissance présumée révèlerait une étonnante précocité, compte tenu de l’éducation des jeunes filles au temps du tourmenté docteur Freud (1856-1939), puisque « l’artiste » est ainsi supposée « se produire » sur scène dès ses quatorze plus tendres printemps… Qui l’y aurait jetée en pâture aux regards lubriques, pâmés ou réprobateurs pour quel « profit » ? Nous suffirait-il de savoir qu’en ce temps-là, elle était immensément jeune, si intensément vivante – et qu’elle ne doutait de rien, surtout pas d’un chemin qui montait vers plus de lumière et de vie partagée, intensifiée, démultipliée?

Adorée poursuit ses « danses parlées » dans le sillage d’un orientalisme alors fort en vogue, initié par les « prestations » scéniques de son aînée Margarete van Zelle (1876-1917), qui allait gagner l’immortalité sous le nom de Mata Hari en victime expiatoire des atrocités de la Grande Guerre : Danse assyrienne, Danse d’Esther, Danse hébraïque de l’abeille, Vieille Danse persane, Danse de Phryné, La mort et la jeune fille, La séduction, etc.

La vérité est à nu…

 

En 1909, la belle Adorée s’inspire de l’œuvre picturale de peintres comme Frantz von Stück (1863-1928) ou Arnold Böcklin (1827-1901) pour parfaire son interprétation de La Panthère – l’histoire d’une jeune femme séduisant son amant par sa danse lascive avant de l’occire…

Le 18 novembre 1911 elle se produit au Lustpielhaus de Munich et est poursuivie pour « obscénité ». Aussitôt, elle organise une campagne de pétitions rapidement « couverte » de signatures qui fait reculer les autorités judiciaires – les gazettes du temps ne manquent pas de se faire l’écho de cet « événement », jusqu’au New York Times du 10 mars 1912 relatant son acquittement.

En cette année 1912 qui vit des naufrages bien plus spectaculaires, elle se justifie en publiant un opuscule Tanz Reform und Pseudo Moral – il contient les coupures de presse relatant ses exploits sur les scènes du monde :

« L’effet de mes danses repose sur ce fait que je les crée suivant mon humeur. Aujourd’hui une danse peut produire un tout autre effet que demain, quoiqu’elle reste soumise au même rythme. Toujours elle naît de l’harmonie des lignes mouvantes, des attitudes changeantes. Je danse avec mon corps, et non pas seulement avec mes jambes. Mon corps dévoilé met à nu mon âme »…

Le 5 mai 1913, la 9e chambre de la Seine la condamne à 200 francs d’amende pour « outrage public à la pudeur » suite à ses « évolutions », les 21 et 22 février, sur la scène d’un petit théâtre de la rue Caumartin, la Comédie Royale. Elle avait loué la salle pour 500 Francs – l’on n’y entrait que « sur invitation » et moyennant le paiement de la modique somme de 5 Francs dont un inspecteur de la Sûreté s’était acquitté pour juger sur pièce avant d’investir la loge de « l’artiste »… C’est à l’occasion de ce procès qu’Adorée Villany fait parvenir au sculpteur Auguste Rodin (1841-1917) des photographies du spectacle afin qu’il vienne « éclairer » le tribunal – elle suggère même qu’il en assure la présidence…

Dans Le Figaro du 6 mai 1913, Georges Clarétie (1875-1936) commente : « Pour représenter certains états d’âme, notamment la douleur, elle a besoin, paraît-il, d’être nue. La douleur antique, celle de Niobé ou d’Antigone, était drapée ou à demi drapée. Cela est d’un classique aboli. Mlle Villany incarne une sur-douleur, comme dirait Nietzche, et celle-ci exige le nu, pas le moindre voile qui en dissimulerait la douleur »…

 

Le nu, une « technique de l’âme » ?

 

Cette année-là, Adorée participe encore à la Revue en chemise des Folies bergères avant de brûler d’autres scènes. En 1915, elle se produit encore en tenue d’Eve dans une opérette à l’Oskar Theater de Stockholm – son dernier fait d’arme anatomique avant de se volatiliser dans l’air du temps : les foules tentent d’oublier les tourments de la Grande Guerre en suivant les aventures d’une autre « femme libre », Musidora (1889-1957), la toute première « vamp » du cinématographe Lumière, immortalisée en collant noir par Louis Feuillade (1873-1925) dans Les Vampires sous l’anagramme d’Irma Vep…

Hélène Pinet se montre sceptique quant à l’apport d’Adorée Villany tant à l’art qu’à la cause de la libération de la femme : « Adorée Villany arrive un peu tard dans la bataille de la libération du corps et ses spectacles ne dépasseront pas la rampe des petites salles de second ordre.» (1).

A son propos, le poète belge Henri Michaux (1899-1984) énonce doctement, vingt ans après sa dernière apparition – son dernier instantané d’existence publique : « Le nu se porte difficilement. C’est une technique de l’âme »…

La silhouette dansante d’Adorée exulte encore dans les créations publicitaires des grands affichistes de son temps comme Marcellin Ozolle (1862-1942) avant de s’effacer à l’avènement de la sautillante « garçonne » sobrement habillée par Coco Chanel (1882-1971). Changement de décor : le « sex-appeal » des sportives nouvelles venues, inspiré par l’industrie du rêve hollywoodienne, démode les belles alanguies des maîtres de l’Art Nouveau – même les affiches parlent une langue nouvelle, faite de couleurs et de formes bien tranchées.

Depuis, à chacune de ses mues, « l’éternel féminin » n’en finit pas de se raconter la même histoire, forcément inachevée,  quelles qu’en soient les mises en scène – à chacune de ses interprètes ou de ses figurantes sa fugace part de lumière ou sa vie d’ombre en improbable figure de paradis perdu…

Le Phénix virevoltant…

 

  1. Ornement de la durée, catalogue de l’exposition au Musée Rodin (30 septembre-30 novembre 1987) consacrée aux danseuses Loïe Fuller, Isadora Duncan, Ruth St Denis et Adorée Villany
Publicités

Read Full Post »

L’Homo sapiens est le seul animal à (se) raconter des histoires. D’abord, il a inventé les dieux avant de se vouloir un dieu – au risque de détruire sa demeure terrestre et de se retrouver sans abri… Qui aura le dernier mot de cette histoire-là , si peu assurée de son happy end?

 

Le jeune historien Yuval Noah Harari, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, commet une fort érudite histoire de l’humanité dans une perspective holistique – un best seller inattendu traduit dans une trentaine de langues depuis sa première parution en hébreu en 2011…

Comment un « animal insignifiant » de la famille des grands singes, alors dénué de tout impact sur son milieu, a-t-il pu, voilà 70 000 ans, former des structures élaborées appelées « les cultures » puis devenir l’espèce dominante voire une menace pour sa belle planète bleue au point d’en faire son cercueil?

 

Le plus grand secret du monde…

 

Les Homo sapiens peuplaient l’Afrique orientale voilà 150 000 ans. Mais voilà : ils ne sont pas restés dans leur berceau – et « ils commencèrent à envahir le reste de la planète Terre et à pousser les autres espèces humaines à l’extinction il y a seulement 70 000 ans ».

Pour Yuval Noah Harari, le secret qui a permis à Sapiens de « fonder des cités de plusieurs dizaines de milliers d’habitants et des empires de centaines de millions de sujets », ce n’est pas seulement la domestication du feu, l’usage des outils voire l’émergence du langage – les animaux n’en sont pas dépourvus… C’est l’apparition de la fiction et l’adhésion que suscitent des mythes partagés : « De grands nombres d’inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs. Toute coopération humaine à grande échelle – qu’il s’agisse d’un Etat moderne, d’une Eglise médiévale, d’une cité antique ou d’une tribu archaïque – s’enracine dans des mythes communs qui n’existent que dans l’imagination collective. ».

Ainsi des religions qui s’enracinent dans des mythes communs, de la croyance en une patrie commune, des systèmes judiciaires enracinés dans des « mythes légaux communs », des Etats-Unis d’Amérique – ou de l’Union européenne… Le tout, c’est d’amener les hommes à croire à un ordre imaginaire comme le christianisme, le capitalisme, la démocratie, la « monnaie unique » ou « le marché » – quand bien même de mémoire d’homme on n’aurait jamais vu fonctionner un « marché libre » et non entravé par de puissants intérêts… Mais les mythes peuvent changer vite : « En 1789, la population française changea de croyance presque du jour au lendemain, abandonnant la croyance au mythe du droit divin des rois pour le mythe de la souveraineté du peuple »… En définitive, « les bandes itinérantes de Sapiens conteurs d’histoires ont été la force la plus importante et la plus destructrice que le royaume animal ait jamais produite »…

Une engeance destructrice, car si « le voyage des premiers humains vers l’Australie a été l’un des événements les plus importants de l’histoire », il se trouve que « l’extinction de la mégafaune australienne est probablement la première marque significative qu’Homo Sapiens ait laissée sur notre planète »… Mais ce serait faire bon marché aussi de l’extinction des six autres espèces d’hominidés existants avant son avènement – rien que des « squelettes dans le placard » ou des « points de détail » de la préhistoire…

 

« La plus grande escroquerie de l’histoire »…

 

Le bouleversement humain sur l’environnement ne date pas de la « révolution industrielle » : il a débuté voilà des millénaires, bien avant la « révolution néolithique » (l’invention de l’agriculture), avec les prédations des chasseurs-cueilleurs qui ont provoqué des extinctions de masse parmi une faune qui avait traversé auparavant bien des changements climatiques avant de sous-estimer dangereusement le pouvoir de nuisance de cet « animal insignifiant »…

S’agissant de la « révolution agricole », Yuval Noah Harari la résume comme « la plus grande escroquerie de l’histoire » – en fait ce seraient des plantes comme le blé, le riz et la pomme de terre qui auraient domestiqué l’Homo sapiens (dont le corps était fait pour grimper aux arbres ou courser les animaux) et non l’inverse : « L’étude des anciens squelettes montre que la transition agricole provoqua pléthore de maux : glissement de disques, arthrite et hernies. De surcroît, les nouvelles tâches agricoles prenaient beaucoup de temps, ce qui obligeait les hommes à se fixer du côté des champs de blé. Leur mode de vie s’en trouva entièrement changé. Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, c’est lui qui nous a domestiqués. Le mot « domestiquer » vient du latin domus, « maison ». Or, qui loge dans une maison ? Pas le blé, le Sapiens. (…) La culture du blé a assuré plus de vivres par unité de territoire, ce qui a permis à l’Homo sapiens une croissance exponentielle. ».

Ainsi, par la domestication de quelques espèces animales (traitées comme des machines à produire viande, œufs ou laitages) et végétales, Sapiens , arraché à sa vie de chasseur, s’est retrouvé paysan asservi à la dure vie des champs et aux aléas climatiques – s’attachant une « meule autour du cou », il a jeté les bases de l’économie humaine, celle qui allait modifier l’équilibre écologique global jusqu’à mettre sa planète à prix sur les « marchés phynanciers ».. A cet égard, l’historien invite à considérer le décalage entre la « réussite » d’une espèce au regard de l’évolution et la souffrance individuelle qui en résulte, comme celle des animaux d’élevage scandaleusement maltraités par l’industrie agro-alimentaire. Non content d’être le prédateur des autres espèces, Sapiens n’est-il pas aussi celui de ses semblables de plus en plus « inutiles » à ses yeux ?

 

Le roman de l’énergie

 

L’historien rappelle que « les choix de l’histoire ne se font pas au profit des hommes » et que tout « progrès » se paie…

Longtemps, le corps des hommes et des bêtes était le seul moyen de conversion de l’énergie disponible : « C’est la force des muscles humains qui construisait charrettes et maisons, celle des bœufs qui labourait les champs, et celle des chevaux qui transportait les biens. L’énergie qui alimentait ces machines musculaires organiques venait en fin de compte d’une seule et unique source : les plantes, lesquelles tiraient à leur tour leur énergie du soleil. Par la photosynthèse, elles captaient l’énergie solaire pour la concentrer en composés organiques. Presque tout ce que les hommes ont accompli dans l’histoire s’est fait avec l’énergie solaire captée par les plantes et transformée en force musculaire ».

L’invention de la machine à vapeur fait prendre à l’humanité un virage décisif dans le processus de maîtrise de l’énergie et la fait basculer d’un monde de rareté et de fragilité vers celui d’un consumérisme effréné  : « La Révolution industrielle a été au fond une révolution de la conversion énergétique. Elle a démontré mainte et mainte fois que la quantité d’énergie à notre disposition n’a pas de limites. Ou, plus exactement, que la seule limite est celle de notre ignorance. ».

Libéré de sa dépendance envers l’écosystème, bénéficiant d’un accès à une énergie illimitée et d’une production alimentaire accrue, l’Homo sapiens n’a en rien « fait régresser la masse de souffrance dans le monde » et ne semble pas savoir où il va si ce n’est qu’il y va de plus en plus vite, à tombeau ouvert…

Le tueur en série écologique que la « révolution cognitive » a fait passer de l’état de singe réduit à sa biosphère à celui de « maître du monde » pourrait bien, en fusionnant biotechnologies et intelligence artificielle, se rapprocher d’un fantasme d’ « homme augmenté » pour happy few qui évacue allègrement la question de « l’emploi » des individus surnuméraires dans une économie numérisée ayant besoin de moins en moins de « travailleurs » : quid des dépossédés et des « êtres superflus » ?

Croisant les pistes de réflexion interdisciplinaires, l’historien se soucie aussi de l’avenir : si celui de l’espèce sur le point de détruire sa demeure terrestre, où elle n’était qu’invitée, peut être donné pour perdu puisque la ponction parasitaire qu’il a effectuée sur le vivant est sans retour, le pari de la vie misera sur d’autres numéros dans l’ouvert d’autres possibles… Y aurait-il dans l’univers des deuils qui appellent à d’autres vies ou des feux qui se rallumeraient à leur propre épuisement ?

 

Le Phénix épuisé…

Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 512 p., 24 €

Read Full Post »