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Archive for octobre 2015

Dans le grand Paris de perdition des Années folles, une jeune journaliste en verve de vingt-cinq ans, Maryse Choisy (1903-1979), explore avec succès un nouveau genre éditorial sur un mode jubilatoire : le reportage en immersion dans le demi-monde.

 

Maryse est née « enfant illégitime » de parents inconnus mais illustres – elle descendrait des empereurs de Byzance – le 1er février 1903 à Saint-Jean-de-Luz et grandit dans le château de sa tante, la comtesse Anna de Brémont (1856-1922), entourée de gouvernantes et de précepteurs.

Des visiteurs illustres (Maurice Barrès, Gabriele d’Annunzio, Paul Cambon, Jean Jaurès, etc) se pressent aux réceptions de la comtesse. La jeune fille dorée sur tranche voyage dans l’Europe galante de la Société des nations et étudie à partir de 1919 la philosophie à Cambridge – elle a Bertrand Russell (1872-1970) comme professeur de métaphysique et de mathématiques. C’est là qu’elle fait la connaissance du maradjah Koumar, qui passe pour « l’homme le plus riche du monde ». Le précoce brin de femme s’enflamme et prévoit d’épouser son Orient à elle, mais, la veille du mariage, l’élu de son cœur se crashe en belle automobile.

 

Couchée par écrit : « la femme est une esclave qui n’a pas de maître »…

 

Sur un coup de tête, Maryse prend l’Orient Express en 1922 pour rencontrer Freud en son cabinet de Vienne – et s’en retourne s’allonger à Paris sur le divan de Charles Odier (1886-1954).

En 1924, elle publie son premier « quasi roman », Presque (aux éditeurs associés), fonde un nouveau « mouvement littéraire », le « suridéalisme », et enseigne la psychologie expérimentale à Bénarès – elle y attrape le virus de la chiromancie et publie La Chirologie (Alcan, 1927).

De retour à Paris, elle soutient sa thèse sur Les systèmes de philosophie vedanta et samkya (1926) et publie dans L’intransigeant (du 22 octobre 1927) Mes vendanges au Languedoc. Son second roman, Mon cœur dans une formule, se retrouve sur la sélection pour le prix Fémina 1927 – mais en est étrangement retiré.

Sur la lancée de son premier reportage, elle publie Un mois mannequin, Un mois dompteuse dans une ménagerie foraine – et, dans le sillage d’Albert Londres (1884-1932) s’infiltrant dans les milieux proxénètes argentins, se fait engager comme femme de chambre dans un « claque » pour « raconter la prostitution de l’intérieur »… Tour à tour danseuse dans un bar lesbien ou « sous-maîtresse » chez Ginette, la jeune épouse du sieur Horace Choisy infiltre et décrit tous les lieux parisiens et provinciaux de la galanterie : bureaux de placement, dancings, quais des « pierreuses » – et le plus illustre des claques parisiens, Le Chabanais – le « palais des convoitises du monde » : « Au cœur de Paris, les deux ventricules de Paris : la Bibliothèque nationale et le Chabanais. Il y a les professionnels et le génie. Il y a les maisons de tolérance et le Chabanais »…

Dédié à son amie Youki Foujita (1903-1966), « la plus belle femme de France et de Navarre, en humilité évangélique », son reportage « vécu de l’intérieur » paraît le 19 juin 1928 aux éditions Montaigne (collection du Gai Savoir) et s’arrache comme friandises épicées : les 300 000 exemplaires sont dépassés en 1939 lorsque Maryse Choisy, convertie au catholicisme après sa rencontre avec Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), décide de le retirer du circuit – elle parle de 450 000 exemplaires vendus.

Pour ce reportage dans « toutes les maisons de rendez-vous secrètes, cotées, relevées, recommandées, nobles » que « même les guides ignorent », elle se « sacrifie » joyeusement pour des évidences fort partagées dont celle-ci : « Pour la société, la prostitution est une perte sèche. Une femme peut faire deux mille quatre cents heures de travail et un enfant par an. Chaque prostituée, c’est deux mille quatre cent heures de travail et un enfant en moins. ».

L’année suivante, Maryse se fait couper les seins, dit-elle, par « la plus grande chirurgienne de Paris » pour s’introduire, sous l’habit monastique, chez les moines du Mont Athos – et publie Un mois chez les hommes (1929).

Le 28 avril 1932, sa fille Colette vient au monde à Neuilly-sur-Seine – ainsi prénommée en hommage à la femme de lettres Colette (1873-1954) qui est sa marraine. Cette année, elle publie Le Veau d’or (Gallimard, collection « Les livres du jour »), un « reportage-roman » sur la Phynance – pour pénétrer au Palais Brognart interdit aux femmes, elle s’était déguisée une fois encore…

Maryse Choisy tire sa révérence le 21 mars 1979, laissant derrière elle une œuvre immense, fruit de vies multiples menées de front, dont des souvenirs (Sur le chemin de Dieu on rencontre d’abord le diable, Emile-Paul, 1977) et des entretiens avec le Dalaï-Lama.

Les éditions Stock rééditent Un mois chez les filles. Las, la couverture ne montre pas des filles dans un « claque » mais des mannequins de la très honorable maison de couture Jean Patou – rien qu’un clin d’œil qui clôt à peine une vie d’ébranlements majeurs adoucis en caresse de dire… De celle qu’il est bon de redécouvrir à volume ouvert – comme des yeux grands ouverts sur la vitre d’une époque où se croisent et se décroisent le fugace, le futile, l’intranquille et l’éternel…

Le Phénix aventureux…

Maryse Choisy, Un mois chez les filles, Stock, 200 p., 17€

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De nos jours, trop de polluants indésirables dénaturent une eau potable qui se privatise à vue d’œil dans un monde où se dissolvent l’éthique et l’esprit de conservation de la vie… Un chercheur indépendant propose d’essayer un système approprié de purification…

 

Au commencement, l’eau tombait librement des nuages du ciel et jaillissait impétueusement des sources dans les collines… Le commencement des commencements, c’était il y a 4 milliards d’années, au-dessus des grandes houles d’un océan primitif : le scénario de nos origines serait écrit dans l’enceinte de gouttes d’eau tombées de ce ciel de grand commencements – des perles d’eau, porteuses de l’étincelle de la vie – et d’une énergie créatrice de mondes ? Mais ça, c’était hier. Demain, c’est-à-dire d’ici à 2025, les experts nous prédisent que notre monde de perdition souffrira de toutes les pauvretés – dont la pauvreté hydrologique…

Comme l’écrivait Gaston Bachelard (1884-1962), « partout autour de nous s’étend la peine de l’eau »… Chercheur indépendant et spécialiste reconnu de l’eau, Richard Haas rappelle ses bienfaits – et aussi ce qui menace tant sa qualité sanitaire que la poésie qu’elle inspire, à commencer par les convoitises qu’elle suscite et exacerbe : « Après le pétrole et l’électricité, notre or bleu représente actuellement la troisième plus grosse industrie mondiale » – et « pratiquement déjà la première ressource de profits »…

Normal : sur notre belle planète bleue infestée de tant d’avidités, n’y aura-t-il pas de plus en plus de monde pour se « partager » ( ?) cette précieuse ressource qui se raréfie vertigineusement? Mais nous préférons regarder ailleurs, dans la salle de fêtes aux reflets si chavirants dont les horloges se sont arrêtées…

 

 

Planète Eau, mondialisation et purification…

 

C’est bien connu : le climat n’en finit pas de se détraquer, la sécheresse gagne du terrain et la consommation d’une eau marchandisée pourrait bien dépasser les ressources naturelles disponibles… L’état des lieux que dresse Richard Haas est pour le moins inquiétant, compte tenu des enjeux de santé publique posés par l’accès à une eau saine.

D’abord, chaque année en France, « pas moins de 400 captages d’eau potable sont fermés, essentiellement pour des raisons de pollutions agricoles, ce qui veut dire qu’à chaque fois, on enfouit un problème supplémentaire sans le régler » – notre pays est le premier utilisateur de pesticides en Europe et a multiplié par cinq la « concentration maximale autorisée des seuils de potabilité en vigueur jusque là » de ces substances dans l’eau de robinet…

Après avoir décrit « l’effet cocktail » (la multiplication des effets toxiques secondaires de dizaines de polluants présents dans l’eau potable ), Richard Haas rappelle une évidence perdue de vue depuis longtemps : « Une eau est faite pour nous nettoyer. Elle vaut bien plus pour ce qu’elle emporte que pour ce qu’elle nous apporte ».

Ainsi, la minéralisation de l’eau Cristaline alsacienne « Metzeral », avec un résidu sec inférieur à 50 mg/l, peut être considérée comme excellente par rapport à une autre du même groupe qui affiche 480 mg/l – le groupe Roxane compte 22 sources différentes réparties dans l’Hexagone…

Autre rappel : « L’homme est une véritable colonne d’eau. Après l’eau, nous sommes des ions de sels, des lipides, des protéines et des acides aminés qui chélatent les ions pour mieux les absorber. Nous sommes constamment, jour et nuit et 365 jours par an, traversés par des ions pour mieux les absorber ».

En somme, l’homme est un être hydrique, l’eau constitue l’essentiel de sa matière intime… Si l’ancienne économie a été irriguée par le pétrole, la nouvelle économie le sera-t-elle par les hydrodollars ?

Autant être vigilant sur la qualité de l’eau que nous consommons – histoire de nous assurer de la qualité de notre eau intérieure …

 

L’eau, l’information et la filtration…

 

Si l’offre d’appareils de purification ou de dynamisation de l’eau est pléthorique, Richard Haas se réfère aux travaux de Louis-Claude Vincent (1906-1988), ingénieur des travaux d’hygiène publique, spécialiste en hydrologie et créateur de la bioélectronique qui porte son nom. Il recommande de boire de « l’eau osmosée » aux normes de la bioélectronique Vincent (BEV) et d’adopter le procédé d’osmose inverse – « le plus abouti de tous les systèmes de filtration » qui extrait un maximum de polluants de l’eau : « Le procédé d’osmose inverse consiste à presser l’eau de distribution à travers une membrane semi-perméable qui ne laisse passer que les molécules d’eau, quelques oligo-éléments et de très rares minéraux. La retenue d’une bonne membrane se situe entre 95 et 98% aussi bien pour les minéraux que pour tous les éléments indésirables. Ce procédé peut être comparé à l’épuration qu’effectuent nos reins. ».

Afin d’investir dans l’appareil d’osmose inverse le plus adapté, le lecteur pourra d’abord demander un « bioélectronigramme » de l’eau de sa ville. Richard Haas recommande le Kollitor, « la Rolls des vortexeurs » – le vortex est ce tourbillon que l’on observe pendant l’écoulement d’un évier dont la rotation engendre un « océan d’énergie » de nature à purifier et dynamiser l’eau…

Si la crise de « l’or noir » et de l’énergie nous marque depuis la fin du XXe siècle, celle, imminente, de « l’or bleu » pourrait bien nous rappeler que son prix est tout simplement celui de notre survie. Depuis l’étincelle originelle apparue dans un nuage voilà 4 milliards d’années, l’eau demeure l’irremplaçable source d’énergie vitale à préserver – et chacune de ses gouttes pourrait bien être le laboratoire ultime de la vie.

On ne sera pas étonné d’apprendre que le livre du « lanceur d’alerte » n’a pas eu « les honneurs » de l’ombre d’une « recension » dans les deux quotidiens de sa région – dont on connaît la complaisante promptitude de certains « journalistes » à frétiller au garde-à-vous devant les derniers « événementiels » d’une blogueuse prépubère, d’une starlette porno locale ou d’un VIP… L’eau et l’information n’ont pas de prix, de part et d’autre du miroir, et le calcul de leur « valeur » n’est plus à faire quand le respect de la vie a été abrogé… La première a été détournée en « bien rentable » dans un monde plein de pauvreté – alors qu’on espérait depuis des siècles un paradis de prospérité, d’abondance et d’harmonie… La seconde s’évaporerait-elle avec les capacités des systèmes naturels et socio-économique à faire face au cauchemar annoncé ?

 

Le Phénix déshydraté…

 

Richard Haas, Comment purifier et revitaliser votre eau de table, éditions Chariot d’Or, 240 p., 12 €

 

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Balayant deux millénaires d’histoire des idées, le philosophe Rémi Brague, professeur émérite de philosophie à la Sorbonne et à l’Université de Munich, clôt un vaste parcours civilisationnel, depuis les balbutiements du projet de domination de la nature et la réduction mécaniciste de l’univers jusqu’à l’obsolescence de l’homme. Les lumières de la raison n’éclairent pas seulement, elles brûlent…

Rémi Brague vient d’achever le triptyque ouvert avec La Sagesse du monde (Fayard, 1999) et poursuivi avec La Loi de Dieu (Gallimard, 2005). Après avoir pensé l’expérience humaine de l’univers et l’alliance avec le divin, il envisage l’homme seul, séparé de la « nature » et se proclamant le créateur de sa propre humanité. Sous-titré « genèse et échec du projet moderne », son essai analyse les origines de ce projet, à partir de cette volonté de domination de la nature, telle qu’il a été formulé par Francis Bacon (1561-1626), considéré par certains comme un précurseur du « transhumanisme », dans son Novum Organon (1620), et René Descartes (1596-1654) dans son Discours de la méthode (1637) : « A partir de l’âge classique, on se met à présenter la nature comme quelque chose de radicalement étranger à l’homme et de purement passif face à son activité ».

Mais cette idée de soumettre la nature a pu germer dès 830, lors du changement survenu dans l’illustration des calendriers : « ils représentent jusqu’alors les mois par les constellations qui y sont observables ; ils le font maintenant par les travaux humains, avant tout agricoles, qui y sont liés » – Remi Brague rappelle que « la conscience d’innover est en retard sur l’innovation concrète »…

 

 

 

L’émergence de la « valeur travail » et du « progrès »…

L’idée de la « valeur travail » apparaît avec John Locke (1632-1704), dont les disciples mènent la Révolution américaine, révélant la « possibilité d’un nouveau début, d’un novus ordo saeclorum, devise du Grand Sceau des Etats-Unis que reproduisent les billets en dollars »… Locke conçoit le travail comme une autocréation de l’homme – seule l’industrie humaine confère de la « valeur » aux produits de la terre : « La propriété, elle-même fondée sur le travail, fonde à son tour la société politique, qui existe uniquement pour la sauvegarder ».

Au XVIIIe siècle, « l’idée de progrès apparaît dans toute sa netteté », devenant objet de croyance – « l’esprit public des sociétés occidentales fait de l’adhésion au progrès le critère du bien ». Puis l’humain devient objet de foi avec Fichte (1775-1854), l’idée d’une religion de l’humanité fait son chemin- et la nature se plie à la technique humaine, avec la machine à vapeur (« la première forme du moteur industriel ») : « A la fin du XIXe siècle, la technique devient capable de produire et de transporter de l’électricité, source d’énergie qui n’existe pas telle quelle dans ce que nos sens perçoivent de la nature. Elle permet la communication d’énergies de diverses provenances, qu’elle rend commensurables, comme la monnaie fait pour les marchandises. Elle permet également le transport de l’énergie sans trop de déperdition. Par ailleurs, elle crée des objets techniques qui prennent sens, et le font exclusivement dans le cadre d’un système technique complet. ». Ce cadre technique une fois posé, l’électrification ayant créé un monde « autonome », la dévalorisation de la nature se poursuit avec le mouvement industriel – la technique fabrique des matières nouvelles, « alors que la technique ancienne imposait une forme nouvelle à des matières naturelles préexistantes », la première matière synthétique ainsi réalisée étant la bakélite en 1907, proposée deux ans plus tard sous le nom générique de « matières plastiques »…

L’ivresse industrielle est contagieuse et produit un nouveau type humain, le travailleur, assujetti à la mécanisation de la vie, aux impératifs de l’économie marchande et au règne de la quantité, induisant une mise en ordre, porteuse de nouvelles utopies : « La tentation grandit de mesurer l’activité humaine à l’aune de l’industrie et d’en attendre la solution de tous les problèmes sociaux. C’est ainsi qu’Henri de Saint-Simon et Auguste Comte rêvent de remplacement le gouvernement des hommes par l’administration des choses. Le XIXe siècle est celui de la floraison des utopies industrielles dans la littérature populaire. ».

Désormais au service de la machine, l’homme en vient à penser « sur le modèle même de celle-ci les qualités morales (propreté, efficacité, disponibilité permanente) qu’il lui faut posséder afin d’en assurer le bon fonctionnement » – le philosophe Günther Anders (1902-1992) évoque même la « honte prométhéenne » de l’humain se sentait inférieur à la « perfection infaillible de ses propres productions »…

 

Le parasitisme, essence de la « modernité » ?

Remi Brague rappelle que ce projet de domination de la nature « entraîne des effets qui ne sont pas tous bénéfiques » – et une conscience écologique se forme dès 1864 avec George Perkins Marsch (1801-1882) aux Etats-Unis et Ernst Haeckel (1834-1919) en Allemagne (1868), ainsi qu’une conscience de la nature parasitaire de la « modernité » (avec Renan puis Nietzsche) et l’idée d’une fin de l’humanité. En 1907, Charles Péguy (1873-1914) dénonce ce parasitisme comme essence de la modernité : « La seule fidélité du monde moderne, c’est la fidélité du parasite (…) Le monde moderne est (…) essentiellement parasite. Il ne tire sa force ou son apparence de force, que des régimes qu’il combat, des mondes qu’il a entrepris de désintégrer ».

En 1920, le romancier tchèque Karel Capek (1890-1938) installe l’idée de « robot » dans l’imaginaire collectif. Dès lors, le pas vers le rêve d’un homme artificiel, pur produit non plus de la nature mais de la technique, peut être franchi – mais Polybe (vers 202-126 avant notre ère) parlait déjà de la « statue animée » de Nabis, roi de Sparte, qui démembrait les débiteurs récalcitrants… L’œuvre à accomplir serait-il une « combinaison d’humain et de mécanique » ?

Si l’idée d’une transformation de l’humain « obsède la conscience occidentale » depuis au moins Galilée (qui parlait de « refaire les cerveaux des hommes »), « l’intention de promouvoir un humain amélioré » gagne du terrain jusqu’à coexister avec une « méfiance envers l’humain brut » – l’idée d’une « liquidation » des inférieurs apparaît de bonne heure chez Fontenelle (1657-1757) ou Thomas More (1478-1535).

Tirant des fils savants multiples, tant philosophiques que littéraires, Remi Brague tisse sereinement son propos, estimant vouée à l’échec cette prétention d’une totale autonomie humaine assise sur une domination qui ne peut que mener à son autodestruction – l’image de la branche où l’espèce se perche tout en s’acharnant à la scier… Se référant au contrepoint ironique de l’image d’éclairement choisie par les Lumières, il rappelle une fable publiée en 1784 dans le Berlinische Monatsschrift : « un singe met le feu à une forêt et se félicite ainsi d’avoir éclairé le pays »… Ce que Leopardi exprimait en cette maxime : « La raison est une lumière. La nature veut être éclairée par la raison, mais pas incendiée par elle ».

Monarque autoproclamé d’un empire d’illusions, l’homme « humaniste » au seul service de lui-même ne ferait-il qu’œuvrer à son propre effacement ? Si le philosophe se défend de tout pessimisme (sa pensée s’ancre dans le christianisme), la question pour lui est non si l’homme « peut savoir par lui-même comment il devrait bien vivre » mais plutôt de « savoir s’il peut vouloir vivre sans une instance extérieure pour l’affirmer ». La précarisation et l’obsolescence de l’homme seraient-elles solubles, après l’effondrement de la « modernité », dans l’accomplissement d’autres possibles –voire en d’autres enracinements et ressourcements ? En est-il encore temps avant d’atteindre les filets d’eau salée sur une hypothétique planète rouge bien moins hospitalière que la nôtre ?

Remi Brague, Le règne de l’homme, Gallimard, 400 p., 25 €

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La grande fabrique des pauvres made in France

 

 

La douce France serait-elle devenue, en dépit de ses atouts évidents et des non moins évidents « gains de productivité » réalisés par les Français que l’on persiste à prétendre « paresseux », une fabrique de pauvres ? C’est le propos de Simone Wapler dont le dernier livre dévoile l’insidieuse alchimie de « l’économie du miracle » avec « l’argent des autres »… Une visite en salle des machines d’une « économie de reconnaissance de dettes » impayables …

Pour Simone Wapler, directrice de la rédaction des publications Agora, « le modèle social français est en réalité celui d’une organisation caritative ne respectant pas les règles déontologiques » – et s’exonérant allègrement du prix des « droits acquis » promis aux citoyens d’excellente qualité moyenne, payable et corvéable à gogo : « Les gens croient participer à une juste cause mais en réalité leur argent sert à la rémunération des permanents (les fonctionnaires) et au paiement des frais de communication (la classe politique). Très peu en réalité est destiné à l’usage souhaité par le donateur. D’où l’implacable mécanique : toujours plus de charges, d’impôts, de taxes et… de pauvres »…

Notre belle machine à solidarité n’aurait-elle pas été dimensionnée pour des temps qui furent meilleurs c’est-à-dire pour une période de plein-emploi comptant bien moins de « sans-dents » sous perfusion, de si peu reconnaissants « bénéficiaires » de la « solidarité nationale » et autres « créanciers » persistant à s’ignorer orphelins de tout débiteur?

Car il fut un temps où le contexte économique international était porteur – un temps où notre « modèle social » était optimisé pour une « croissance illimitée » : « La France aurait pu s’enrichir. Qu’à cela ne tienne, à ce moment-là, la parade a consisté à importer des pauvres et à taxer plus »… Et ce n’est pas fini : « En France, pour justifier toujours plus d’interventionnisme, la classe politique est prête à importer toujours plus de pauvres. En 2012, l’Insee recensait 12 millions d’immigrés et d’enfants d’immigrés alors que le chômage est à un niveau record »… Comment tenir une réputation d’eldorado ou de « terre promise » sans emplois ni logements à proposer ? Qui paie le prix social de cette « réputation »-là et qui remplit des verres vides voués à demeurer déséspérement vides quand d’autres font rouler le tonneau des Danaïades jusqu’au fond de l’inconséquence?

 

La création de la dépendance

 

Dans la vraie vie, on ne peut donner que ce que l’on a – « sauf évidemment en politique, où l’on est généreux avec l’argent des autres, celui des contribuables et des générations futures »… Pour Simone Wapler, « « l’économie est le prétexte des hommes politiques pour faire dépendre d’eux de plus en plus de gens ». Et « les gens réclament toujours plus de la main qui donne, sans penser à la main qui prend »…

La dépendance mène à la pauvreté (ou l’inverse, au choix) et la « mondialisation » a constitué une aubaine pour créer toujours plus de dépendance : « Le but poursuivi par les politiciens de métier est la création de la dépendance. Plus il y a de gens qui attendent ou dépendent de l’argent public, mieux se porte la caste politique ».

Mais comment diable font-ils ? « D’abord, les gouvernements ont commencé à prendre l’argent du futur en généralisant le recours à la dette plutôt qu’à l’impôt (évitant ainsi tout débat démocratique sur la vraie destination de l’impôt). Pour cela, il suffisait d’imposer un système financier prêt à émettre du crédit sans limite et sans aucun rapport avec le travail fourni, le tout avec la bénédiction d’une banque centrale. C’est le principe de la banque moderne selon lequel « les crédits font les dépôts ». L’idée de génie consiste donc à mettre dans la poche des gens de l’argent qui n’existe pas encore afin qu’ils puissent assouvir leurs envies en se croyant riches ».

La faute à Keynes et à la « doctrine monétariste » ? « La combinaison de ces deux visions déformées de l’économie a abouti avec la crise à ce qui est une insulte au bon sens : des taux d’intérêt négatifs. Autrement dit, celui qui emprunte se fait payer pour emprunter et celui qui prête paye pour pouvoir prêter »…

On en est là aujourd’hui d’une « construction » qui fait une multitude de petits perdants pour une poignée de gros gagnants : « Nous vivons dans l’économie du crédit, plus dans celle de l’épargne. Des banques commerciales ont acquis une licence de création monétaire et elles prêtent… aux riches, dont les Etats, qui apportent en garantie la caution illimitée de leurs contribuables. ».

Mais ce système-là, fait pour fonctionner de façon illimitée dans un monde toujours neuf regorgeant de ressources à exploiter et d’énergies faciles à extraire, n’est-il pas en train de heurter ses limites ?

 

 

La machine à broyer

 

Ajoutons à cela « l’étroit couloir entre le mur des obligations et celui des interdictions » que seules des « soles-limandes anorexiques » seraient encore en mesure de passer – pas un entrepreneur laminé par de stériles tâches techno-administratives répétitives et autres citoyens infiniment moyens sommés de se soumettre aux « mises aux normes » en tous genres… Ou une « exception culturelle » qui coûte 11 milliards par an – un « cas d’école de Malthus qui estimait que les subventions « créent les pauvres qu’elles assistent » en façonnant un mode de vie sous perfusion continue…

Sans oublier le malentendu autour d’une obsession de « croissance » allègrement déclinée sur un mode incantatoire par tous les médias – en fait, le terme désigne une « croissance de dépenses » qui ne saurait être confondue avec une création de bonnes et vraies richesses : « Ce que l’on nomme aujourd’hui « croissance » en France n’est en fait que l’augmentation du crédit, de la dette décidée par l’Etat. Cette croissance-là nous étouffe car la dette n’est jamais remboursée (c’est le crédit revolving), le principal augmente et les intérêts deviennent de plus en plus lourds à supporter ».

Ainsi, une génération entière a confondu dette et richesse en communiant dans une croissance effrénée du crédit – et devrait avoir du souci à se faire pour sa « retraite » (de Russie ?), dans « un système monétariste où l’on peut échanger quelque chose contre une promesse de payer, c’est-à-dire de la dette »… Autant « organiser sa retraite en dehors de l’épargne », sachant que celle-ci est noyée dans l’accès au crédit aboutissant à des empilages de dettes dans ce système en expansion continue qui a besoin de « toujours plus » – plus de nouveaux pauvres pour emprunter et consommer à crédit, etc…

Le «modèle social français » qui s’essouffle ne date-t-il pas de l’époque où la force mécanique, celle des chevaux vapeur, se substituait à la force musculaire ? « Un autre modèle social doit émerger pour répondre au remplacement de l’intelligence humaine par l’intelligence artificielle » rappelle Simone Wapler. N’est-il pas temps d’en finir avec l’hypnotique déstabilisation du réel initiée par la guerre spéculative livrée à toute forme de vie intelligente sur Terre ?

Simone Wapler, La fabrique des pauvres, éditions Ixelles, 286 p., 17,90 €

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