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Archive for septembre 2015

Le travail de tous est-il encore indispensable à la production de richesses dans une économie automatisée ? Le trimestriel « L’Economie politique » consacre un dossier au revenu de base qui refait débat : il pourrait bien constituer une alternative à la chimère d’une poursuite d’un plein-emploi salarial pour le moins introuvable – pour permettre, peut-être, d’expérimenter un « plein emploi de la vie »…

 

« Les idées simples sont celles qui font le plus de chemin » dit-on. Celle d’un revenu universel pour tous trace obstinément le sien depuis…1516. Cette année-là, l’humaniste anglais Thomas More (1478-1535) évoque dans son Utopie la nécessité d’ « assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler ». Pour la première fois dans l’histoire de notre espèce plus ou moins laborieuse, l’idée d’un revenu de subsistance garanti afin de prévenir la délinquance ordinaire ou la révolte des démunis est lancée…

Depuis, elle n’en finit pas de hanter le « monde capitaliste industriel » et de nourrir le « débat » tant « à droite » qu’ « à gauche »… Précisément, la voilà qui quitte les « débats » intellectuels pour répondre à « l’épuisement de la société salariale » et l’essoufflement d’un système de protection sociale fondée sur ce qu’André Gorz (1923-2007) appelait le « travail-emploi ».

Ce principe d’un « droit à vivre » a été mis en application pour de vrai à Speenhamland, une bourgade anglaise où des juges, réunis dans le comté de Berkshire en 1795, s’accordèrent pour garantir le sort des individus par l’instauration d’un revenu minimum versé aux pauvres – mais peut-être s’agissait-il simplement, selon Françoise Gollain, de « rendre socialement tolérable une extension de l’indigence ».

Cette première tentative de création d’un « capitalisme social » a été mise sous le boisseau par la création d’un « marché du travail », lieu théorique de rencontre entre une main d’œuvre prête à tout pour échapper à la faim et des entrepreneurs pourvoyeurs d’ « emplois »…

 

Le miroir brisé

 

C’est bien connu, « qui ne travaille pas ne mange pas » : comment accéder aux biens d’existence, à la reconnaissance sociale et à la « consommation » sans « emploi salarié » dans une société qui persiste à ne pas reconnaître son « sous-emploi » structurel tout en ne valorisant que cette forme-là de « travail » ?

Le « travail » peut-il être encore considéré comme la principale source de richesse alors que le nouvel horizon de l’industrie se réduit à la rhétorique de son « coût » et à la production sans hommes ?

La valeur d’une vie humaine se mesure-t-elle encore au montant d’un « salaire » décroissant alors qu’il faut de moins en moins de « travail » pour assurer une même « production » ou un même « service » ? Peut-on encore admettre que la vie des humains dépende de la « possession » d’un emploi salarié ou du déroulement d’une « carrière » tout confort dans un système centré sur une « croissance » de plus en plus introuvable – si ce n’est celle de « la dette » et du nombre de chômeurs ?

Voilà plus de vingt ans, l’économiste Yoland Bresson (1942-2014) constatait : « L’emploi est devenu le miroir unique, où il faut que nous nous regardions pour nous voir exister. Aujourd’hui, le miroir est brisé et beaucoup ne se reconnaissent plus, ils sont à la recherche de nouveaux miroirs. Vouloir réajuster celui de l’emploi, voilà l’utopie, le mauvais rêve qui condamnerait nos sociétés. » (1).

Depuis la première révolution industrielle, constate Françoise Gollain citant André Gorz, « la création de richesses marchandes distribuant de moins en moins de salaires, ces richesses devront être réparties sous une autre forme : une allocation inconditionnelle « est la mieux adaptée à une évolution qui fait du niveau général des connaissances, knowledge, la force productive principale ».

Ancien conseiller politique du ministre du Redressement productif et « intermittent du salariat », Julien Dorgnon constate : « La protection sociale, telle qu’elle s’est construite tout au long du XXe siècle au sein du compromis fordiste, a placé l’emploi salarié en régulateur central. Le fait de détenir ou non un emploi et les revenus qui l’accompagnent constitue la pierre angulaire sur laquelle est fondée toute la politique de redistribution. De fait, la très grande majorité des droits sociaux a été et demeure conditionnée à la position de l’individu au regard de l’emploi (…) La protection sociale en France suppose en effet un état de bonne intégration salariale de la population active, c’est-à-dire un équilibre stable et pérenne du marché du travail (…) La fragilisation de plus en plus massive de l’emploi et de la condition salariale devrait faire évoluer le modèle de protection sociale vers plus d’égalité, d’universalité et d’inconditionnalité et le rapprocher ainsi de la logique du revenu de base. ».

Quelles qu’en soient les appellations (revenu social garanti, allocation universelle, revenu d’existence, salaire à vie, etc.), l’idée gagne du terrain mais se heurte à de prévisibles réticences : être « payé à ne rien faire », n’est-ce pas une prime à l’oisiveté ? Etre payé juste « parce qu’on le vaut bien » ou « parce qu’on existe », cela fait-il société ?

 

 

Un « paradis imaginaire » ?

 

Dans une analyse synthétique des fondements du revenu de base, Denis Clerc met en garde contre l’apparente simplicité de sa dernière version en date, le Liber, ce « revenu de liberté pour tous », proposé par Marc de Basquiat et Gaspard Koenig – et inspiré par « l’impôt négatif » de Milton Friedman (1912-2006). Fixé à 450 euros mensuels par adulte et versé lorsque les revenus d’activité ne dépassent pas un certain montant (ce qui suppose d’occuper un « emploi » sous-payé…), il « n’améliore pas la situation des plus pauvres, ou seulement à la marge pour une partie d’entre eux, alors que cela améliore grandement celle des plus riches » : « Bref, il faut bien admettre qu’il est impossible de transformer un carré en cercle, quels que soient les efforts que l’on fait pour parvenir à en convaincre la population. Aider les pauvres est une chose, aider les riches en est une autre. Le propre du Liber est de laisser croire que l’on peut habiller Pierre sans déshabiller Paul (ou le déshabiller peu) (…) Faire rêver à des paradis imaginaires est une constante des périodes de crise. Il serait temps de revenir aux (dures) réalités et de s’attaquer à des questions plus compliquées : par exemple, la simplification de la protection sociale ou son caractère insuffisamment redistributif, comme le montre la progression des inégalités. Et ce n’est pas avec le Liber qu’on obtiendra des résultats sur ces deux terrains. ».

Pour Christian Arnsperber (professeur à l’université de Lausanne), « toutes ces variantes d’un revenu de base inconditionnel – national ou local – ont en commun de réenvisager assez radicalement la création monétaire afin de faire du RBI un réel outil de transition socioécologique, plutôt que de n’être que le simple appendice d’une économie monétaire dont les mécanismes mêmes enserrent et étouffent une telle transition ».

Pour Carlo Vercellone (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), « l’institution d’un revenu social garanti instaurerait une « monnaie du commun », permettant de rendre soutenables certaines activités qui pourraient ainsi être socialement rémunérées » – ce qui suppose une réforme monétaire et fiscale fondamentale : l’instauration d’un revenu social fixé à 800 euros sans toucher au système de protection sociale impliquerait « un renforcement de la progressivité des prélèvements, une taxation des transactions financières, une fiscalité des brevets, notamment des brevets dormants, et la taxation des grands oligopoles d’Internet qui exploitent le travail gratuit des consommateurs ».

Privilégiant la voie de « l’universalisation de la condition salariale » plutôt que son élagage, Jean-Marie Harribey redoute que le RSG n’affaiblisse le salariat et toutes les protections et droits sociaux qui l’entourent : « Derrière l’idée de revenu de base, il y a le danger d’une flexibilité accentuée du travail, et non d’un renforcement du pouvoir de négociation des salariés ». Mais son approche reste peut-être « liée à une idée du plein-emploi salarié, proche de l’âge d’or du modèle fordiste keynésien »…

Pour Carlo Vercellone, «dans une société où les gains de productivité, la création de savoirs et de richesses sont une œuvre collective », l’inconditionnalité remédie à l’arbitraire établi entre droit au revenu et effort individuel ainsi qu’à la « stigmatisation inéluctable associée à la conditionnalité et à la demande de contreparties ». Tout en préservant les acquis du Welfare State, le versement d’un RSG indépendant de l’activité salariée « ne pourra que renforcer le rapport de force des travailleurs à l’égard du capital ».

 

 

La richesse et la vie

 

Dans ce riche dossier de L’Economie politique, Gilles Raveaud rend hommage à Bernard Maris, tué le 7 janvier dernier, cet économiste qui n’a guère « goûté le tournant scientiste pris par la « science économique » en direction des modèles mathématiques et de la réduction des phénomènes économiques à des interactions entre individus isolés ». Expliquant que ladite « science » était « le chant grégorien de la soumission des hommes » (Ariane Chemin dans Le Monde), Bernard Maris estimait que l’allocation universelle « prendra acte de la fin du travail et distribuera des droits à consommer sur le volume des richesses socialement produites ».

Dans le dossier que Libération consacre, en « pleine crise migratoire », au revenu de base, l’économise Philippe Van Parijs rappelle : « Cessons de prétendre qu’on a besoin du travail à temps plein de chacun pour assurer à tous un niveau de vie décent. Mais prenons acte qu’on a besoin de l’engagement de chacun pour rendre ou garder vivables nos communautés humaines de plus en plus hétérogènes. Le socle fourni par le revenu de base est un ingrédient essentiel du cadre institutionnel dont nous avons besoin pour affronter les défis du XXIe siècle ».

Dans l’entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées, l’ancien député de Chamonix Jacques Duboin (1878-1976) fut le héraut, bien oublié aujourd’hui, du « revenu social pour tous » : le travail des machines permettait à l’homme, libéré de l’angoisse du lendemain par le versement de ce revenu, de se consacrer à d’autres tâches d’utilité sociale pour un « enrichissement de la vie par la joie de tous » – c’était déjà dans La Grande Relève des hommes par la science (1935) (2)…

Assurément, la garantie d’un revenu suffisant, indépendante de toute contribution au « processus productif », introduit une « rupture » dans notre imaginaire productiviste et consumériste. Elle déplacerait la « question sociale » du « travail-emploi » au « travail-œuvre » (la poïésis) – celui qui permet à l’individu d’accomplir son potentiel dans un « ordre des choses » fort différent des « constructions » de la « théorie économique classique », indexé sur la réalité des personnes affranchies de la contrainte d’une chimérique « rentabilité » à vie et sur celle d’une biosphère dont la révocable hospitalité n’est pas intégrée par la « rationalité économique ».

 

Le Phénix inconditionnel…

 

  1. Yoland Bresson, Le partage du temps et des revenus, Economica, 1994
  2. Un précédent article sur Agora Vox a été consacré à Jacques Duboin. Voir aussi l’article de Denis Clerc dans L’Economie politique.
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Manifestement, un changement énergétique est à l’œuvre et un livre récent, fruit des recherches croisées de trois spécialistes, invite à en prendre toute la mesure…

Depuis les « chocs pétroliers » de 1973 et 1979, la « Grande Crise » s’est ouverte « en synchronisme avec une brusque déstabilisation des structures énergétiques des sociétés industrialisées » – sans oublier la « crise climatique »…Dès la première édition de leur ouvrage magistral, sous-titré « les servitudes de la puissance », Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery (historiens, économistes et spécialistes des questions énergétiques) prévenaient : il s’agit d’une détérioration à long terme des fondements énergétiques de l’économie mondiale.
Et si la « richesse pétrolière et électrique » de nos sociétés n’était plus assurée ? « Aucune alternative sociale n’est plus désormais concevable qui n’implique la mise en place d’un nouveau système énergétique » soulignent les chercheurs, au terme de leur histoire des systèmes énergétiques replacés dans la longue durée, du feu de bois néolithique au feu nucléaire : « Toute histoire de l’énergie coïncide avec celle des systèmes de convertisseurs énergétiques ».
Si la quantité d’énergie présente dans l’univers est infinie, il s’agit de la transformer en « énergie utile » – c’est le rôle des convertisseurs : il y a les convertisseurs biologiques (« les espèces sélectionnées par les agriculteurs ») et les convertisseurs artificiels comme les roues hydrauliques, la machine à vapeur ou la centrale nucléaire, dernier pari en date pour tenter de reculer les limites géologiques de la planète….
S’agirait-il aujourd’hui de trouver de nouveaux convertisseurs pour conjurer la crise énergétique en cours ? « La disponibilité énergétique libère ou obère le potentiel démographique, elle circonscrit sévèrement ses débordements » …

La rupture énergétique

« Structures essentielles du rapport de l’homme à la nature, les systèmes énergétiques constituent bien les fondements du développement des sociétés ; situés à l’articulation du rapport – contraignant – de la nature à l’homme, ils assignent à ce développement ses limites ».
En matière de systèmes énergétiques, le monde des hommes s’organise selon deux tendances : « fragmentation, pluralité et diversité des filières, d’une part, tendance à la centralisation, suivant les axes navigables, voies d’eau fluviales et maritimes d’autre part ». Donc, « c’est le système de production capitaliste qui a réalisé l’unification progressive des différentes filières en réseaux en les articulant dans un système énergétique mondial à la fois diversifié, hiérarchisé et centralisé ».
Après l’invention du moulin à eau et du moulin à vent et l’utilisation directe des forces de la nature, les révolutions agronomiques et industrielles des XVIIe et XVIIIe siècles en Angleterre, du XIXe siècle en France, l’humanité, dont l’activité principale était jusqu’alors cantonnée à sa sphère biologique, accroît et diversifie ses sources d’énergie avec l’emploi de la machine à vapeur et du charbon, puis entre dans son âge thermodynamique dont les applications ouvrent la voie à l’ère des transports, d’abord avec l’aventure ferroviaire puis avec la locomotion mécanique individuelle sur route – l’automobile devient « l’objet de désir » du XXe siècle…
Après 1945, « le modèle de consommation qui s’impose à l’échelle du monde industrialisé est l’american way of life, largement fondé sur l’électrification du quotidien », engendrant un « mode de vie à très forte intensité énergétique ».
Une longue phase de coûts de production décroissants s’étend alors – jusqu’au retournement de la décennie 1970 : « Le prodigieux essor des Trente Glorieuses avait créé l’illusion : la richesse ne pouvait qu’être industrielle et marchande. La crise de l’énergie oblige à redécouvrir le rôle irremplaçable de l’agriculture dans les sociétés, toutes les sociétés »…
Le voile se lève sur cette évidence : « les systèmes énergétiques qui ont supporté la croissance américaine ne sont pas extensibles à l’ensemble du monde ».
Jusqu’alors, des quantités de plus en plus importantes d’énergie ont été injectées dans le processus économique pour « obtenir des suppléments d’énergie finale de plus en plus faibles » – des convertisseurs d’énergie de plus en plus sophistiqués et des flux d’énergie croissants remplaçant le travail humain…
Mais la rente énergétique s’épuise (« aux rythmes de consommation actuels, il ne faudrait pas plus de quarante ans pour épuiser les réserves prouvées de pétrole et de gaz naturel, et quatre siècles pour celles du charbon »), l’universalisation du standard de consommation américaine s’avérerait dévastatrice – et un monde, forcément plus durable et solidaire, est à réinventer, tout comme la coopération entre décideurs – on a le droit de « faire un rêve » …

Vers une mutation énergétique

Mais le nucléaire, alors ? Pensé à ses débuts, dans une France pauvre en charbon, comme « source d’énergie futuriste, universelle et inépuisable », il ne peut plus être envisagé, depuis Fukushima, que comme « le prélude d’une inéluctable mutation énergétique à inventer » pour en rester à cette douce euphémisation…
Une bonne majorité de l’opinion perçoit qu’il « ne fait que déplacer, sans la résoudre, la contradiction mortelle de systèmes sociaux dont la dynamique est fondée sur la croissance sans limites de biens matériels dans un univers dont les ressources énergétiques utilisables sont limitées »…
Dans sa thèse de sciences économiques, soutenue en 1983 à l’université de Grenoble II, Michel Damian estimait que « la filière électronucléaire clôt la révolution énergétique ininterrompue commencée au XVIIIe siècle ». En d’autres termes : « Seul convertisseur nouveau, avec le panneau photovoltaïque, découvert et développé industriellement au XXe siècle, l’électronucléaire témoigne de la réduction tendancielle des réserves d’efficacité globale du système énergétique capitaliste »…
Alors que se dissipe sa promesse de maîtrise du monde, le système serait-il entré dans sa phase irréversible de rendements décroissants ? « Voici qu’à l’âge de l’atome la vieille filière des moulins à vent se découvre un nouvel avenir »…
Un nouveau monde productif émergerait-il à partir d’alternatives « au ras du sol » et d’une « utilisation rationnelle des convertisseurs végétaux et animaux, et de toutes les formes d’énergie renouvelable » ?
Les auteurs ne sont pas avares en pistes – encore faudrait-il pouvoir les explorer avec des investissements conséquents : « Les filières de bioconversion représentent aujourd’hui le potentiel le plus élevé et socialement le plus significatif. Aliments, combustibles et polymères pour une végétalo-chimie se substituant à la carbochimie et à la pétrochimie peuvent constituer demain autant de produits d’une véritable « civilisation industrielle » du végétal ». La première étape passe par l’acceptation d’une évidence pour le moins incontournable : « Le gisement d’énergie le plus important est celui des économies d’énergie »…
Reste à repenser dans un esprit de concertation nos modes de vie, notre « modèle économique » – et à « changer de logiciel », comme on le dit si communément, pour une nouvelle « écologie de l’être »… C’est une histoire sans fin qui n’est pas écrite que dans les livres – fussent-ils aussi indispensables que celui-là à l’heure d’une édition revue et augmentée pour cette salutaire piqure de rappel.. Il est déjà minuit au premier tiers du siècle et tout n’est pas encore perdu, mais comme dit l’inscription, gravée en 1760 sur le cadran solaire d’un couvent des franciscains du Sud du beau pays de France :

La vie s’enfuit comme l’ombre,
Mortel, sais-tu à quoi je sers, à marquer
Les heures que tu perds
Fais ton chemin, badaud, l’heure passe…
.
Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, Une histoire de l’énergie, Flammarion, 592 p., 25 €

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Quand l’art équestre fait corps avec l’art poétique, les solitudes se touchent dans l’heureuse oscillation d’un univers calqué sur « le papier de soie de notre fugacité »…

 

Un beau jour de 2002, Sophie Nauleau a été la fille qui bloquait l’A6 dans le sens Paris-province : le cheval de sa vie se retrouvait renversé dans son van au travers de la triple voie… Mais « le néant peut attendre »… La piquante jeune femme « ose la tangente » pour vivre un « présent décuplé » par la poésie, l’amour, les chevaux – et assume allègrement son destin cavalier consistant à se défaire de ce qui entrave un « Je » tendu vers l’essentiel – exit donc « carrière », famille, « dépits et consorts » ou autres « geôles courtoises »…

Jusqu’à cet été, Sophie Nauleau animait avec talent l’émission A quoi ça rime ? dédiée à la poésie le dimanche soir sur France Culture. Or, ce brin de poésie sur les ondes infiniment moyennes a été coupé net sans rime ni raison… Mais l’art équestre fait corps avec les intermittences d’un art poétique vécu au plus vif du souffle, de l’instant – à la loyale…

Sophie Nauleau est d’abord cette voix si bien posée qui dit des passions bien plus pérennes que de dérisoires « amours aux pieds d’argile » : « Rêver une vie qui ne soit pas cotée en Bourse. Qui ne vaille rien face aux dents longues des arrivistes. Renoncer au pouvoir pour essayer, le temps de quelques dizaines d’années, d’être à soi-même sa propre lumière. Jusqu’à souhaiter mourir les yeux grands ouverts ».

Il y faut un grand sens de l’écoute – et une ardeur à chercher la note juste, après s’être longtemps éprouvé illégitime en soi et avoir « mendié d’immenses riens » chaque jour : « Aux doux airs, j’ai toujours préféré le staccato des sabots qui martèlent la terre. La vie étant pavée d’occasions perdues, comme chacun sait depuis Romain Gary, j’entends ne pas laisser filer la moindre comète à la ronde ».

Quoiqu’elle ait pu redouter, Sophie Nauleau se révèle « des plus habiles avec un équidé » sans se montrer pour autant « totalement gauche avec le reste de l’humanité » – bien au contraire, le saut dans l’écriture engage (comme l’uniforme de cavalerie ?) et donne accès à l’essentiel, transmis par cette connaissance émotive. Habiter aussi poétiquement et cavalièrement le monde fait lever des gerbes d’étincelles ou des bouquets d’étoiles sous vos pas ou sous les sabots de votre cheval – quand on confie sa vie aux dix-huit vertèbres dorsales d’un équidé, on sait que « les jeux ne sont jamais faits ».

Un chevalier un jour lui avait dit que « la trajectoire d’un cheval d’obstacle tient dans la paume de la main – quelque part entre ligne de chance et de vie, pour qui caresse la fatalité à fleur de peau »… Nous promenant au pas tranquille des auteurs et des chevaux de sa vie, Sophie Nauleau nous rend perceptible par cette haute attention ainsi prodiguée cet infini qui s’impatiente en chacun – après avoir transmuté cette matière sensible qui est à la fois celle du corps, du monde et des mots par cet exercice souverain nous rappelant que l’art équestre est école de maintien tout comme l’art poétique maintient notre humaine substance en sa demeure.

Sophie Nauleau, La vie cavalière, Gallimard, 140 p., 12,90 €

 

 

 

 

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Lorsque la littérature tourne au « documentaire », qu’est-ce qui distingue encore une bonne fiction d’une réalité insoutenable ?

 

Les personnages de L’Emprise (Gallimard, 2014), le roman de politique-fiction de l’hyperactif Marc Dugain reviennent pour une deuxième saison riche en rebondissements – et pour une véritable plongée dans l’inconscient d’une espèce prédatrice…

Les deux anciens rivaux à la magistrature suprême, au sein du même parti, sont à leur place, plus ou moins éjectable, « en vertu » ( ?) d’un deal préservant leurs intérêts respectifs – et pour un temps conflictuellement convergents : Launay, l’homme sans joie installé à l’Elysée (entre une épouse « aveugle sans cause physiologique » et une maîtresse qu’il ne « gardait à ses côtés que pour la sensation d’être désiré »), Lubiak à Bercy (avec sa femme Edwige, grisée par ce monde de « richesse sans partage » qui s’ouvrait à eux), en « grand argentier » d’un « intérêt général » que l’on pressent administré à la manière d’un poulailler par un renard affamé – « étendre son territoire par toujours plus d’argent était une forme moderne de l’accomplissement reptilien »… Voilà venu pour eux le temps du « véritable argent » – et leur affrontement reparti, chacun comptant ses alliés dans sa petite aventure personnelle d’accaparement du « bien commun »…

 

« Saigner la bête publique »…

 

Entre eux, il y a Volone, le patron d’Arlena – à l’image de tous ces personnages gravitant dans les « allées du pouvoir », dont le seul commun dénominateur est de « gagner un maximum d’argent en un minimum de temps » – bref, tous occupés à « saigner la bête publique » laquelle persiste à s’ignorer si près de l’abattoir final comme une dinde aimant se faire conter Noël en toute saison : « Volone représentait (…) une forme d’abjection assez courante dans l’industrie française, de parvenu issu des grandes écoles qui se comportait en propriétaire dans une entreprise où il n’avait jamais investi personnellement le moindre centime mais où il se servait abondamment »…

A leurs trousses, il y a le journaliste Terence Absalon, qu’une « guerre des tranchées » oppose à « nombre de pouvoirs constitués, politiques, policiers, industriels » – c’est ce qu’on appelle du « journalisme d’investigation »… Il tente de d’associer à sa quête périlleuse de « vérité » ( ?) Sylvia, du service culture de son journal – « une jolie fille occupée à lire et à critiquer des polars à longueur de journée et désireuse de revenir dans ce monde que ses auteurs décrivaient si diversement »… Terence se concentre sur le « grand argentier » qui pratique de troubles affaires avec ses amis émirs : « Pour Terence, Lubiak appartenait à un courant d’hommes politiques occidentaux décidés à faire des fortunes considérables en un temps record par l’utilisation de leur position dans une organisation politique. Ces hommes laissaient sans voix les mafieux de l’ancienne école qui avaient usé sang et eau pour bâtir des empires, au risque de la prison à vie dans le meilleur des cas, de la mort par balle dans le pire. Cette nouvelle engeance d’arrivistes calculateurs ne risquait ni l’un ni l’autre. Un sentiment d’impunité absolu accompagnait leurs exactions.».

Mais nous y voilà : le sacerdoce de ces deux journalistes « à contre-courant de la société telle qu’elle évoluait » leur vaut d’affronter le « premier stade de la violence publique »…

 

Agents troubles, déchets nucléaires et intérêts supérieurs…

 

Nous retrouvons « l’agent secret » Lorraine, censée défendre une société qui ne veut pas de son fils « frappé d’anormalité, incapable de s’insérer par manque de duplicité » – bref un « mauvais sujet pour l’appareil productif » et un souci de plus pour une mère en danger de « liquidation », qui se laisse immerger dans un état dépressif « proche de la léthargie »…

Elle en pince pour Li, photographe d’art et ancienne escort sur une « cible » – mais l’idylle est hautement périlleuse, compte tenu des « intérêts » en jeu : « Il est facile de sortir du monde de l’art. Sortir du monde du renseignement, c’est aussi difficile que de demander à un déchet nucléaire de ne plus être radioactif »…

Il y a aussi Corti, le supérieur de Lorraine, qui en pincerait volontiers pour elle – mais des « intérêts supérieurs » veulent la peau de la belle (allez savoir pourquoi…), il a bien des « arbitrages » délicats à négocier… Restera-t-il en selle comme sur sa moto, « droit dans ses bottes » ?

Bien d’autres figurants de cette farce républicaine virant à la tragédie, dont le psychanalyste de la « première dame de France » croqué en conseiller présidentiel, s’agitent sur les parquets glissants de nos palais tellement au-dessus de nos moyens avant le coup de balai dont le manche changera encore de mains, indéfiniment, au fil des échéances électorales…

 

Une psychanalyse du pouvoir ?

 

Propulsé dans le peloton de tête des romanciers français les plus lus dès son premier coup de maître, La Chambre des officiers (Gallimard, 1998), Marc Dugain avait eu plusieurs vies – il a notamment dirigé une société d’aviation – avant de se lancer dans l’écriture tout terrain de romans et de scénarii et dans la réalisation de films…

Si le charme de la fiction nous fait évader vers d’autres mondes possibles, celui de Marc Dugain est de nous ramener impitoyablement à celui-ci – et de nous le faire comprendre, serait-ce en radeau de la Méduse balloté par les remous d’une mortifère « mondialisation » des appétits sans limite et des « profits » sans frontière appelés à se fracasser sur les écueils de la réalité… Mais quand le vraisemblable prend les rennes du roman, on devine le pouvoir en de « bonnes mains », insatiables à souhait…

Pour l’instant, ce fin connaisseur des univers qu’il décrit (dont le « monde du renseignement », comparaisons es serruriers à l’appui…) adapte le premier volume de sa trilogie, L’Emprise, en scénario pour la série télé qui en sera tirée sur Arte. Rêverait-il secrètement de rappeler la « classe politique » à « l’éthique » la plus élémentaire, voire de la « responsabiliser » quant à « l’intérêt général » qu’elle aurait mandat de servir ?

Launay finira-t-il par laisser Lubiak sur le carreau en organisant son référendum pour une VIe République – ou sa « sortie par le haut » ? Lubiak finira-t-il laminé par une « affaire de mœurs » et Launay par sa triste famille racketteuse ? Le troisième volet de cette passionnante psychanalyse du pouvoir promet de consumer ce bûcher des vanités en un feu d’artifice final de toute beauté…

Marc Dugain, Quiquennat, Gallimard, 304 p., 19,50 €

 

 

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This is the end?

Un entrepreneur chevronné devenu éditeur témoigne en première ligne du glissement de « l’économie réelle » vers une phynance folle (dite « créative »…) entrée dans sa « phase terminale d’autodestruction » car incapable de créer la moindre richesse ou valeur ajoutée de nature à résoudre les problèmes qu’elle a créés – et hypertrophiés…

 

Claude Mineraud a créé sa première société en 1960 – c’était dans le courtage d’assurances. Depuis, le paysage assurantiel n’est plus le même – ainsi que celui d’un « capitalisme » sans boussole, désormais privé de la « moindre intelligence prospective en dehors de celle qu’il lui faut développer pour étendre et approfondir sa domination »…

Devenu directeur des éditions de la Différence après avoir longtemps œuvré dans le conseil patrimonial institutionnel, Claude Mineraud commet, on l’a compris, un réquisitoire contre « l’imposture d’un type de société qui prétend promouvoir le progrès et la liberté alors qu’il étouffe l’humanité dans un irrécupérable engrenage ».

 

Vers la disparition de toute perspective ?

 

Précisément, quel avenir peut espérer encore une espèce ayant consenti à « l’emballement d’une technostructure qui a échappé à la volonté et au gouvernement des hommes pour ne plus respecter que la seule loi de son engrenage » ? Quel avenir peuvent espérer, sur fond de déprédation environnementale, des peuples ayant consenti à n’être plus qu’à des rouages de cet engrenage implacable qu’aucun grain de sable d’esprit critique ne doit gripper ? « Une petite voix ne leur murmure-t-elle pas que leur nation, enchaînée à un système de plus en plus technocratique et déconnecté des êtres et des choses de la vie, a dépassé le stade de la décadence pour s’abîmer dans la disparition de toute perspective ? ». Mais non, les humains manifestent pour le moins une suicidaire inconséquence civilisationnelle et consentent à n’être plus que  «  les auxiliaires d’une spéculation financière qui, n’obéissant qu’à ses propres finalités, a pour seule ambition de satisfaire la voracité de ses engrenages » …

Si le monde est fait pour aboutir à un livre, comme le disait Stéphane Mallarmé (1842-1898), alors celui d’aujourd’hui semble tout juste bon à devenir, au choix, un texto, un SMS, un clip trash, un spot publicitaire – ou une loi votée en catimini, comme celle du 28 mars 2011 qui induit une déconstruction de la fonction d’officier public en assemblant le métier d’avocat et de notaire, « balayant une culture et une organisation sorties du Code civil »…

C’est le livre d’une disparition que signe Claude Mineraud : la disparition de l’homme comme but « au profit » de l’homme envisagé comme moyen ne claironne-t-elle pas l’avènement d’une barbarie sans retour assise sur la « dictature du court terme », « l’idéologie de la déréglementation », le « profit sacralisé » au mépris des peuples soumis aux « détournements légalisés » – et sur l’évasion fiscale ?

Comment ne pas saisir le rapport entre cette dernière et l’absence de « croissance » dans nos économies interconnectées ? « Ce manque de croissance, ou plus exactement encore, d’activité, n’a-t-il pas été provoqué, d’une part, par l’énormité de l’évasion fiscale consentie aux multinationales, aux oligarques, aux organismes financiers qui en sont les actionnaires dominants, aux bureaucrates qui en assurent la direction, d’autre part par l’absurdité de l’austérité infligée par la Commission européenne aux classes moyennes et aux classes ouvrières ? ».

Mais refait-on le match quand le terrain de jeu est devenu un coffre-fort verrouillé comme un tombeau où tout le monde, peuples et « décideurs », se retrouve enfermé, face à un écran dont les « lignes cathodiques » n’en finissent pas de se brouiller et de brouiller toute vision d’avenir, créant ou détruisant des trilliards de richesses ou de « dettes artificielles » ?

 

Autopsie avant meurtre

 

Désormais, par la magie dérisoire de la « transparence » (« une autopsie avant meurtre »), « le bourreau convie sa victime à assister sur les écrans de ses ordinateurs aux différentes phases de l’opération chirurgicale qui va la tuer – et la victime participe d’autant plus au jeu qu’on se rapproche de l’estocade »…

La métaphore de Prométhée filée par le serial entrepreneur pour tenter de faire saisir ce mortifère enchaînement d’une dépossession sans recours n’est pas de nature à rassurer quant au retour de cet esprit prométhéen chanté au fil des siècles. Affiché par les « vainqueurs de mai 1945 », le voilà sacrifié « sur l’autel d’une nouvelle divinité jamais rassasiée, idolâtrée et servie, comme hier le nazisme, par une « race supérieure », disposant de la survie ou de la mort de populations innombrables, composées de « sous-hommes » programmés et répartis en diverses catégories selon le coefficient d’utilité économique ou de rentabilité financière que leur attribuent les multinationales qui les réduisent en esclavage ou les assassinent »…

L’auteur estime que la « Troisième Guerre mondiale a commencé » voilà une quarantaine d’années lorsque, « sous l’effet de la mondialisation et de la massification des entreprises, le financier a commencé à opérer un drastique renversement des valeurs en mettant l’industrie sous sa domination, l’asservissant à l’irresponsabilité et à l’irrationalité du transfert déstabilisateur et quotidien de gigantesques flux de capitaux »…

Le praticien des affaires assoit son expertise sur une expérience de plus d’un demi-siècle, disséquant la crise dite des subprimes (l’incorporation au plus niveau des administrations de dirigeants d’une désormais célèbre banque d’affaires et la « sectomanie » des « élites » seraient-elles à l’origine de nos maux ?) – et doute fort que l’espèce puisse progresser « par rapport à son infrapsychisme d’origine » pour engager une « transmutation des valeurs » sur une terre désormais sans promesse : this is the end ? L’extinction du sens dans la mécanisation à tombeau ouvert et la spoliation algorithmique annoncerait-elle la fin inéluctable de l’homme ?

Quand une fraude universelle dégénère en « terrorisme financier » contaminant puis détruisant « les racines, le tronc et les superstructures de la vie », il n’est plus une issue qui ne débouche sur une falaise… Quelle boîte noire après le crash permettra-t-elle de « reconfigurer » une autre « réalité » sur une autre terre ferme que l’on ne pourra plus jamais dilapider ?

Claude Mineraud, La Mort de Prométhée, éditions de la Différence, 160 p., 16 €

 

 

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