Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for janvier 2015

Alors que l’on nous promet une année 2015 convulsive, l’anthropologue, sociologue et économiste Paul Jorion (proche de la pensée de Keynes), détenteur de la chaire « Stexardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel, dialogue avec Bruno Colmant (proche des thèses de Milton Friedmann), professeur de finance et membre de l’Académie royale de Belgique, sur l’état de la planète Finance : assurément, il est urgent de « penser l’économie autrement » pour conjurer le pire qui ne devrait pas être décevant…

 

De quoi deux « économistes », l’un « de droite » et l’autre « de gauche », pourraient-ils parler et sur quoi pourraient-ils s’accorder ? De la partie qui se termine en ce moment et sur de nouvelles règles de jeu ? Alors que les économies du monde développé sont prises au piège dans la spirale de la « dette » perpétuelle, Paul Jorion et Bruno Colmant réfléchissent à l’émergence d’une solution « pour le bien de tous » et partagent la même conviction : un « défaut de paiement généralisé au niveau de la zone euro » ne pourra être évité… Pour le second, « la preuve de notre échec, c’est que si c’était à refaire, on ne ferait plus l’euro »…

 

Fédéralisme instantané…

 

Depuis son poste d’observation privilégié à Countrywide Financial (2005-2007), « l’ingénieur financier » Paul Jorion a vu l’emballement de la machine folle à concentrer les richesses – et a beaucoup réfléchi à la meilleure manière de la désactiver.

Pour sa part, Bruno Colmant a vu comment « les Etats-Unis avaient réussi à exporter le problème de l’immobilier vers l’Europe »… Pour l’économiste de droite, « pendant des années nous avons construit un système d’Etat-providence qui a empêtré les finances publiques et la fiscalité du travail dans un inextricable mélange de pseudo-assurance collective » – ambiance…

Dans ses écrits, Paul Jorion, spécialiste de la formation des prix, avait rappelé qu’un « secteur financier accro au profit sans limite ponctionne une part croissante de la richesse créée » et que bien des fondamentaux ont été perdus de vue : « « on verse des dividendes sans qu’il n’y ait de bénéfices, les banques centrales créent de la monnaie sans que cela corresponde à une création de richesse »…

Il propose de « réaliser le fédéralisme de manière instantanée au cours d’un week-end : défaut de la zone euro dans son ensemble, accompagné d’une mutualisation de la dette et d’une unification fiscale de la zone. Le lundi matin, l’euro aurait été dévalué mais on repartirait sur une base assainie : soixante-cinq ans d’unification européenne auraient été réparés d’un seul coup ! ». Une « décision de défaut généralisé » applicable quand « les marchés financiers » seront fermés mais qui demanderait une longue préparation, parallèlement à l’unification du système budgétaire et fiscal européen et à la mutualisation de la dette « pour en faire une dette européenne unifiée »…

 

Le monde qui vient…

 

Encore faudrait-il, pour Paul Jorion, « mettre à l’abri de la spéculation des secteurs vitaux » comme le logement : son interdiction « ferait revenir de 40 à 80% de la richesse vers l’économie » – il n’échappera à personne que « le prix spéculatif exerce ses ravages à la hausse sur le consommateur et à la baisse sur le producteur »…

Et prendre en compte la « disparition structurelle du travail », déjà évoquée par Keynes (1883-1946) en… 1928 : quand bien même nous serions « historiquement une espèce laborieuse », il importe de considérer « la nouvelle dynamique sur le marché de l’emploi, qui fait que les développements technologiques font disparaître l’emploi »… Cette prise de conscience est d’autant plus urgente que « nous consommons chaque année l’équivalent de 1,6 planète en termes de ressource » – et ce, dans la frénésie d’une politique de la terre brûlée qui « semble caractériser notre espèce »… L’heure serait-elle venue pour un « revenu de base » ou « d’existence » qui dispenserait d’un « productivisme » aussi inutile que nuisible ? Déjà en 1810, l’économiste suisse Sismondi préconisait un revenu pour chaque travailleur remplacé par une machine…

Ne faudrait-il pas« bannir l’obsolescence programmée » qui dégrade l’environnement et pourrait bien rendre inhabitable à notre propre espèce une Terre surexploitée ? Ce serait là « faire prévaloir un principe contraire à la maximisation du profit »…

Une marche a été – délibérément ? – sautée en 2008 : « C’est quand les Etats ont dû se porter au secours du secteur financier, non pas seulement pour éponger des pertes économiques, mais aussi pour régler les pertes spéculatives dues aux paris perdus que les financiers avaient faits entre eux, que la dette a soudain basculé du raisonnable vers l’excessif ». Pire : avec la commercialisation de certains produits financiers spéculatifs (les CDO), « on a quitté le mode de fonctionnement où les marchés exercent un effet autorégulateur pour entrer dans celui, totalement suicidaire, où, pour protéger quelques intérêts particuliers, ils précipitent la chute du système condamné ».

 

Repenser l’équation sociale ?

 

Pour Bruno Colmant, « la désespérance économique ne peut pas être un projet de société » et il faudra bien « repenser l’équation sociale dans le sens d’une plus grande justice » – la « prospérité individuelle » ne pouvant plus être « la seule valeur morale » en vigueur dans une « économie de marché » qui permet aux 67 personnes les plus riches de la planète de posséder autant que la moitié de l’humanité la plus pauvre…

Paul Jorion se prend à rêver à la figure du Prince philosophe évoquée par Platon – telle qu’elle a pu être incarnée peut-être, à un moment donné de l’Histoire, par Thomas G. Masaryk (1850-1937), le père fondateur de la Tchécoslovaquie : « Combien de millions de morts supplémentaires faudra-t-il encore avant que le Prince se rende à l’évidence et cesse de consulter de préférence les hommes d’affaires, en proie pour la plupart à la fièvre de l’or ? ».

Après avoir vécu depuis sept décennies sur le postulat de la « croissance » (ce « nom amical que nous avons donné à la destruction de la planète »…), le temps est sans doute venu de déconnecter nos petits jeux spéculatifs de l’économie, « qui est une chose plus sérieuse parce qu’elle peut signer l’arrêt de mort d’êtres humains en très grand nombre » – nos deux économistes s’accordent sans difficulté là-dessus… Pas de politique de création de richesses véritables possible sans effacement de la « dette » – et sans l’abolition du servage fondé sur elle ? Alors que nul mythe ne vient plus à notre secours, l’avenir de l’espèce et le désordre du monde ne peuvent se régler sur un coup de dé – ni le vivant être abandonné à un quelconque « pari à la baisse »…

Paul Jorion et Bruno Colmant, Penser l’économie autrement, conversations avec Marc Lambrechts, Fayard, 256 p., 18€

 

Publicités

Read Full Post »

Jusqu’à la « crise financière » de 2008, l’on faisait encore mine de croire en l’homme comme « mesure de toute chose ». Désormais, rappelle François Meyronnis, le calcul cybernétique mène une danse macabre dans un monde tombé sous l’emprise du chiffre et d’une spéculation se nourrissant de sa propre frénésie…

 

Le sixième bref opus personnel de François Meyronnis délivre à nouveau un « sentiment de perdition abyssale » – comme celui d’être « coffrés dans l’invivable », mais pas tous à la même enseigne, certes… La « crise financière de 2008 » lui fait entrevoir comme l’éclat d’une évidence – celle d’« une décision incessante d’approfondir la mise à sac de la planète, afin de créer continuellement de la valeur chiffrée ».

Attentif aux signes, l’écrivain voit se déchirer la « trame d’illusions à partir de laquelle se forment les principaux motifs de ce monde » et se démanteler une « réalité » vidée de sa substance : « Dès ce moment, il ne s’agit plus d’ « administrer la maison », comme l’indiquait l’étymologie du mot « économie » ; mais, ne prenant en vue que la seule gestion, d’accepter par là de ne plus gérer que la ruine »…

 

La « nasse numérique »

 

Une « nasse numérique » a accouché d’un monde parallèle, satellisant voire vampirisant le nôtre : ne serions-nous pas devenus déjà « matière première » de ces « réseaux » dont nous persistons encore à nous croire les « opérateurs » ?

Seule certitude dans ce monde fantôme qui démultiplie la spéculation à l’infini : « Il faut que l’argent circule, et toujours plus rapidement » – bref, circulez, il n’y a rien à voir : « Dorénavant, ce n’est plus la finance qui s’ajuste sur la production et le commerce, mais le contraire : comme si le virtuel avait englouti la réalité, avant de se rendre capable de la régir à distance, enfonçant parfois sur elle ses mâchoires »…

Quand cette spoliation a-t-elle commencé ? Le 15 août 1971, quand Richard Nixon décréta l’inconvertibilité du dollar en or, faisant de chaque monnaie « un simple signe créé à partir de rien » ? Ce jour-là marqua une « assomption à l’envers ». Et, avec le tournant numérique, « il prit à Wall Street l’idée tordue de fabriquer de l’argent – toujours plus – avec la dette des pauvres » – « en réalité, l’économie états-unienne, la première du monde, repose sur la dette »…

Au lieu de prendre leurs pertes, les joueurs de casino avec l’argent et les dettes des autres ont transmuté leur débâcle financière privée en crise des finances publiques sur le mode de la « capture prédatrice » et le (mauvais) tour est joué sur l’air bien connu de « pile, je gagne, face tu perds ! »…

 

Suspendus dans le néant…

 

Mais… l’Europe ? « Le dispositif de l’euro – une monnaie unique pour des pays en compétition effrénée, sans marché homogène du travail et divergents par la fiscalité – apparaît soudain comme un piège qui se referme sur l’idée européenne »… Une Europe établie sur la seule marche des affaires n’a reçue d’autre « base que sa mort symbolique » – à en juger ses billets de banque représentant des « aqueducs spectraux suspendus dans le néant » et son drapeau « arborant les douze étoiles de la couronne de la Vierge dans l’Apocalypse »…

Le « capitalisme intégré a d’ores et déjà englouti la sphère du politique, sans parler du national en tant que tel » – comment ne pas voir « ce qu’il fait subir à toute vie, à seule fin d’accroître la valeur chiffrée » ?

Comment ne pas sentir vaciller sous ses pieds ce frêle échafaudage de dettes affranchies des lois de la pesanteur et allègrement déconnecté des réalités biophysiques de la planète ?

… « C’est depuis la sphère virtuelle du maillage numérique que la domination pèse sur le monde, en lui imposant à son insu les normes de la cybernétique ». Voilà désormais les Terriens gouvernés « depuis une vacance sidérale, celle du virtuel » – et les voilà sommés de s’ajuster sans cesse à des variations de flux… Les « élites » ? Elles partagent le même « culte du chiffre, les mêmes croyances gestionnaires, sur fond de crime inconscient ». Toute vie aurait-elle désormais « vocation à devenir simplement un état quantique éphémère » d’un processus de numérisation qui « transforme chaque réalité en « donnée » avant de « traiter » celle-ci » ?

 

Un processus de dissolution

 

« Révolution financière » et « révolution numérique » confrontent le monde à un « véritable processus de dissolution » et le mince essai de François Meyronnis nous invite à considérer l’économie comme une « magie détraquée » qui essore le réel : « En opérant sur des signes, les marchés créent de la valeur ex nihilo ; et c’est pour donner aboutissement à cette créativité du vide qu’on usine la réalité tangible autour de nous, qui se réduit à un engorgement du flux monétaire ; dépôt limoneux laissé derrière lui, avant la prochaine crue. Entièrement immatériel, et n’ayant désormais d’autre véhicule qu’un courant électrique, l’argent configure le plus gros de ce que nous prenons pour du concret »…

Délire de l’illimité à partir de… rien – un rien qui passe par la tuyauterie d’une perpétuelle « innovation à tombeau ouvert » ! Mais, rappelle François Meyronnis, pas une société ne se proportionne à cela : « ce qui plane sur nous a structure d’illimité » et il serait désormais illusoire de s’en arracher collectivement : « il n’y a aucun rapport de grandeur entre ce qui a ici structure d’illimité et la délibération humaine », les sociétés humaines étant « assignées à rattraper les flux avec l’absolue certitude d’échouer »… Notre seul horizon serait-il l’annihilation dans le virtuel  sans nul recours possible à une contre-réalité salvatrice ?

L’essayiste, qui a veillé à s’affranchir de tout « affairement factice » (notamment salarié) pour mieux exercer sa lucidité face à l’énormité de ce détramage accéléré d’un tissu civilisationnel, fait sentir « ce vrillage de cauchemar où l’humain se dégrade bientôt en produit remplaçable, avant de finir comme déchet évacuable » – et voilà « les êtres parlants emportés dans un processus où ils n’ont part qu’en tant que têtes de bétail de la cybernétique »…

Le XXe siècle, tragique « âge des extrêmes », n’aurait-il été qu’une « préface » à ce qui vient ? « Notre monde, on commence à flairer qu’il s’enfante à partir du ravage, et en vue de lui »… Un « contre-monde » aurait-il déjà  « usurpé la place » de celui que nous persistons encore à prendre pour le nôtre ? « Le monde n’a plus aujourd’hui d’autre élément que sa propre biffure, et seul un col très étroit sépare à chaque instant cette biffure d’une effectuation irrémédiable. Or ce col, même si on ne le franchit pas, on est déjà engagé en lui ».

En somme, l’irréversible déstabilisation du réel serait d’ores et déjà consommée par le no limit … Qui a retiré le plancher, qui l’a brûlé ?

Déjà Shakespeare (1564-1616) écrivait dans Le Marchand de Venise : « rien ne pourra racheter l’affront fait à l’humain »… Plus jamais ? N’y aurait-il plus d’espoir d’une vie « intelligente » sur une Terre dévastée par une guerre spéculative perpétuelle pour penser ou rêver à nouveau une réalité commune, transformable dans l’expérience de chacun et non négociable sur un marché si « asymétrique » – comme ces guerres qui ne disent par leur nom?

François Meyronis, Proclamation sur la vraie crise mondiale, éditions les liens qui libèrent, 108 p., 12 €

Read Full Post »

L’industrialisation à marche forcée réduirait-elle notre espérance de vie ? Philippe Desbrosses rappelle que les pratiques intensives de fertilisation artificielle épuisent dangereusement la fertilité des sols, détruisent les agrosystèmes et enraient le moteur biochimique du vivant tandis que l’uniformité génétique menace l’avenir alimentaire de la planète…

 

En 1987, l’agriculteur Philippe Desbrosses, docteur en science de l’environnement et expert-consultant auprès des instances européennes, publiait aux éditions du Rocher la première édition d’un livre qui s’est révélé pour le moins prophétique. Sa ferme-école de Sainte-Marthe (Sologne) sensibilisait déjà à la santé de l’environnement, s’opposant à une « logique » de l’agriculture aboutissant à « une diminution de la diversité alimentaire et de la diversité génétique »  servant « les standards industriels des monopoles »…

« Faire cracher la terre »…

Depuis, l’ouvrage a fait son chemin et connaît sa sixième édition chez Dangles – après avoir lu la première, l’abbé Pierre le gratifiait d’une préface (« il fallait ce livre ! ») – mais l’éventail des variétés alimentaires s’est encore restreint…

Voilà vingt-huit ans, Philippe Desbrosses prévenait : «  Les sols cultivables ne résistent pas à l’exploitation sauvage à laquelle on les soumet depuis les années 60. A coup de doping et d’artifices, on veut faire « cracher » à la terre, et tout de suite, les millions de quintaux et d’hectolitres de son corps, pour la laisser ensuite exsangue et stérile, comme on le fait avec un gisement minier dont on exploite le filon jusqu’à épuisement, pour recommencer ailleurs, et ainsi de suite. Cette pratique de la mine, appliquée à la terre, au lieu de perpétuer et d’entretenir ses cycles de reproduction, constitue une aberration qui risque de coûter très cher à notre insouciante civilisation. ».

Il n’échappe à personne que cette logique d’extraction des ressources a accumulé des situations pour le moins explosives, la production agro-alimentaire « moderne » répondant de moins en moins aux exigences nutritionnelles et sanitaires des populations : « Les lois de l’économie productiviste, les nécessités de la rentabilité financière n’avaient pas permis que l’on se préoccupât de ce détail accessoire : la protection de l’environnement ! ». En somme, une suicidaire aberration nous aurait fait « gaspiller aujourd’hui la fertilité dont nous aurons besoin demain ».

 

La grande leçon de tous les temps…

 

Au terme d’un panorama historique depuis la révolution néolithique, Philippe Desbrosses nous rappelle que la grande leçon de tous les temps, c’est qu’ « il n’y a pas de civilisation sans une agriculture prospère » et que « les sociétés qui n’ont pas su vivre en heureuse harmonie avec leur sol s’affaiblirent progressivement et disparurent »…

Le mot « humain » n’a-t-il pas la même étymologie que le mot « humus » ? Le saccage du second par l’abus de substances chimiques (et par la trilogie NPK c’est-à-dire azote, phosphore et potasse) laisse mal augurer de la survie du premier… Alors que l’agriculture est assurément l’activité la plus vitale sur terre, cette base essentielle a été dévalorisée et dépouillée de tout ce qui l’assurait de sa pérennité par une entreprise systématique de gaspillage organisé…

Abordant « le scandale du blé inpanifiable » et de la détérioration de la qualité organoleptique du pain, il rappelle que nos aliments ne peuvent être « soumis aux seuls impératifs industriels et commerciaux, à la seule compétition des marges et des rendements ».

Mais le pire n’est-il pas déjà consommé ? L’avènement du tracteur a « sonné le glas de l’équilibre agro-sylvestre-pastoral, en conduisant à l’abattoir des contingents de millions de chevaux » et toutes les trente secondes, une exploitation agricole disparaît dans le monde…

Rappelant le circuit du poison (le consommateur sait-il qu’il absorbe des pesticides en savourant son café ou un fruit ?) et le « détournement de marché » par la modification génétique des plantes, Philippe Desbrosses lève une partie du voile sur l’utilisation de « l’arme alimentaire absolue » qui met les industries agro-alimentaires en position dominante face à des consommateurs désorganisés… Aux contribuables de « supporter les coûts sociaux de la pollution des nappes phréatiques, de la désertification rurale, des incendies de forêts, du chômage, du gaspillage de l’énergie, du soutien artificiel des prix par les subventions »… Le moment de rupture qui verra des « foules sans revenus » côtoyer des « montagnes de marchandises sans marché » ne se rapproche-t-il pas ?

 

Faire refleurir les déserts ?

La survie du monde dépendrait-elle d’une poignée de plantes et de leur vigueur, comme le soulignait le Canadien Pat Roy Mooney ?

L’ère agricole a été celle du village, l’ère industrielle (produire plus pour consommer toujours plus) celle de la ville et de la quête du bonheur par l’accumulation de biens matériels : la postindustrielle sera-t-elle à nouveau celle du village annoncée par le Pr René Dubos ? En certaines contrées de ce monde menacé, le désert refleurit – ce qui va de pair avec une prise de conscience globale consistant à « traiter l’argent comme un moyen d’aide naturel à la création de richesses, non plus comme une marchandise de spéculation ou de domination ».

Dans le monde à venir, la population pourrait bien comprendre l’ardente nécessité de « produire directement l’essentiel de ses propres besoins en subsistances » – et ce, d’autant plus vite que les coûts réels et transferts de charges en tous genres ne pourront plus être camouflés indéfiniment… Redevenir paysans pour conjurer « l’apocalypse alimentaire » annoncée ? Une « intelligence verte » qui pourrait à nouveau transformer la terre en jardin est à réinventer. Pour Philippe Desbrosses, la première condition à ce sursaut est que « tous les adultes conscients des menaces qui pèsent sur la vie terrestre soient animés par le même sentiment de responsabilité collective et s’unissent pour participer à une œuvre pédagogique de réconciliation avec la nature, avec la vie, avec l’ordre cosmique » – en somme, « le pouvoir de l’amour contre l’amour du pouvoir »…

Utopie à l’ère du maillage numérique et de l’argent hors sol ? « C’est justement la cause principale des crises et le mal profond dont souffre la société moderne : l’absence de solidarité nous incline à ne pas jouer le jouer et, circonstance aggravante, lorsque tout le monde triche, on peut même s’attendre à ce que le jeu devienne un jeu de massacre »… Quand le désert se sera étendu jusqu’à l’effacement de toute possibilité de vie, cette « donnée »-là serait-elle enfin devenue urgence jaillie de l’implosion de tous les calculs ? Ce serait seulement lorsque tout sera sur le point d’être perdu que l’essentiel pourra être sauvé ?

Philippe Desbrosses, Nous redeviendrons paysans, Dangles, 272 p., 20 €

Read Full Post »

 

 

Au large d’une culture dominante qui semble célébrer l’amour, un philosophe tente la radiographie d’un objet de perplexité qui n’en finit pas de se débattre entre la bête et le sacré. L’amour continue d’occuper la première place dans l’ordre des valeurs et d’une politique éditoriale proche de son lectorat à en juger une pléthorique production romanesque qui trouve son public – la preuve par une romancière « populaire » alsacienne…

 

Le « mystère de l’amour «  est-il déchiffrable ? A rebours de « l’étrange prolifération des célébrations, glorifications et autres éloges philosophiques de l’amour », le philosophe Ruwen Ogien, directeur de recherche au CNRS, s’amuse à déconstruire l’exaltation de ce « complexe » d’amour (complexus, ce qui est tissé ensemble) – un ensemble qui tient de l’animal, du spirituel, du social et du mythologique…

C’est que les clichés béats ont la vie dure et « l’idéologie de l’amour romantique », dont les « exigences d’exclusivité, de fidélité, d’éternité » sont pourtant dépourvues de toute « force normative », continue de prospérer – du moins dans certains milieux dits « populaires » – entre l’hypocrisie du tout-interdit et celle du tout-permis… Quel penchant irrésistible nous jette les uns vers les autres voire nous pousse à l’union avec nos semblables quand bien même les « conditions de réalisation concrète » de la fixation amoureuse butent sur l’instabilité d’une société à très haute volatilité qui valorise autant l’autonomie que l’attachement? Entre besoin de complicité, de constance et nécessité dramatique du désir, l’image de l’amour comme nouvelle religion, constate le philosophe chercheur, n’est « pas spécialement en harmonie avec ce que nous savons de l’état présent des sociétés « occidentales »…

Le besoin de vie commune serait-il néanmoins la loi dominante de notre nature ? Les humains ont tellement de peine à vivre ensemble et pourtant ils ne peuvent se passer les uns des autres… « La question de l’amour revient à cette possession réciproque : posséder ce qui nous possède » constatait Edgar Morin dans Paroles d’amour (Syros, 1991). Mais si l’amour dit « érotique » peut « trouver un assouvissement dans la possession de l’autre », il s’agit là d’une « satisfaction passagère et surtout autodestructrice, car en annulant le manque, elle nous fait perdre l’amour » (Ruwen Ogien, pp. 119-120). L’amour se fonderait-il autant sur l’union que sur la séparation ? S’agissant de la « définition conative de l’amour comme souci du bien de l’aimé, désir d’œuvrer à son bonheur », le philosophe chercheur souligne cette évidence : il est « courant d’aimer quelqu’un sans se soucier de son bien ou travailler à le rendre heureux »…

Interrogeant la chanson populaire (avec une prédilection pour le scepticisme à la Brigitte Fontaine : « l’amour c’est du pipeau, c’est bon pour les gogos ! »), le philosophe constate que l’amour « donné dans la certitude d’aimer et d’être aimé reste miné par le doute » : « Comme dans un roman policier (mais en moins captivant) il faut attendre la chute pour envisager une issue à cette cohabitation douloureuse de la certitude et du doute ».

Sans pour autant invoquer le deuxième principe de la thermodynamique (un principe de dégradation et de désintégration universel), le philosophe n’en constate pas moins que les êtres vivants peuvent vivre de leur propre désintégration en la conjurant – serait-ce en débarrassant l’amour de son « exigence d’éternité » puisque sa « conception non essentialiste n’impose rien d’unique, de fixe, d’éternel, d’universel en matière d’amour » – et en débarrassant le terme d’une utilisation aussi confuse qu’outrancièrement marchandisée… Après avoir traité les six questions de base suscitées par les très réfutables clichés sur l’amour et instillé son éthique minimale dans l’équation de la rencontre, le philosophe la rend à son absolu chimique, celle d’un moment de vérité invitant à la réciprocité avec une altérité irréductible, selon cet impératif catégorique, en vigueur depuis Hippocrate, qui ne tient d’aucune moraline : surtout, ne pas nuire « au nom de l’amour »…

Ruwen Ogien, Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 272 p., 18 €

 

L’amour au XXIe siècle ?

 

Agnès Ledig n’est plus à présenter : établie comme sage-femme libérale dans le Bas-Rhin, elle connaît les feux de la rampe et les programmes de promotion chargés dès son premier roman, Marie d’en haut (Albin Michel, 2011), écrit lors de la leucémie d’un de ses fils et devenu le coup de cœur du grand prix des lectrices de Femme Actuelle. Son second, Juste avant le bonheur (Albin Michel, 2013), obtient le prix Maisons de la Presse et dépasse le cap des 160 000 exemplaires vendus.

Désormais régulièrement comparée à Anna Gavalda, elle publie son troisième roman, dédié « à toutes les petites sirènes… et à ces hommes, sensibles et délicats, qui savent les aimer vraiment »…

« De quoi s’agit-il ? » comme demandait le maréchal Foch face à tout objet de perplexité. Des failles, des fragilités ou des béances d’accidentés de la vie qui apprennent à « se reconstruire ensemble » dans la dynamique du désir lancé pour s’emparer du ciel… Soit Roméo, pompier professionnel ayant chuté en sauvant un enfant, et Juliette, l’infirmière du « service de réa » qui tente de « recoller les mille morceaux de son corps et de son cœur »… Il y a aussi Vanessa, la petite sœur « rebelle » de Roméo, Guillaume le collège infirmier et Malou la grand-mère de Juliette. « Puisque c’est d’amour dont il s’agit », la délicate fiction d’Agnès Ledig rappelle « qu’être heureux, c’est regarder où l’on va, et non d’où l’on vient ». L’amour, mode d’emploi, raccourcis compris ? Modèles d’harmonie plus ou moins discordantes qui parviennent à s’accorder, envers et contre tout ? C’est l’histoire d’un monde qui se réinvente à partir d’un visage entrevu, effleuré, enfin pris entre ses mains… « Tout ce que l’imagination humaine peut mettre derrière un petit morceau de visage ! » soupirait Marcel Proust (1871-1922) dont l’arabesque des phrases a échappé à sa Belle Epoque. L’amour, à la racine de nos vies sans lendemain ? « Que reste-t-il de la vie, si ce n’est d’avoir aimé ? » lâchait Victor Hugo (1802-1885) en connaisseur.

Agnès Ledig, Pars avec lui, Albin Michel, 360 p., 20 €

Read Full Post »