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Archive for novembre 2014

 

Depuis La Malédiction d’Edgar (Gallimard, 2005), Marc Dugain excelle dans les tableaux réalistes des dessous d’un certain milieu (celui du « pouvoir » et du « renseignement ») – et du drôle ( ?) de jeu qui y est pratiqué : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette »… Son neuvième roman, L’Emprise, met en scène deux candidats rivaux au sein d’un même parti briguant l’investiture à l’élection présidentielle (Launay et Lubiack) tout au long d’une interminable campagne électorale riche en coups de théâtre – et en coups bas comme il se doit, compte tenu du « sens de l’Etat » et de son exercice pratiqué par ces personnages dont « toute ressemblance avec des personnages existants » ne saurait bien entendu être que fortuite, mais enfin pas complètement…

Autour des deux prétendants à la magistrature suprême gravitent le président d’un « groupe militaro-industriel » du secteur de l’énergie nucléaire et son prédécesseur évincé. Et puis il y a l’inamovible responsable de la Direction centrale du renseignement intérieur (DRCI) et son agente, Lorraine, auquel l’auteur s’attache depuis le début du récit- « elle se demanda ce qu’elle faisait dans ce métier, si ce n’était d’y jouir de ce qu’elle observait chez les autres, un goût prononcé pour la dissimulation et la transformation »…

Hommes et femmes de l’ombre tournent autour de la figure tragique d’un responsable syndical qui voulait en savoir trop sur des transferts de technologie nucléaire aux Chinois et l’on se surprend à rêver à la mise en images, forcément imminente, de ce récit habilement mené…

 

Les arcanes du pouvoir

 

Marc Dugain réussit aussi le tour de force de donner une densité et une complexité à des carriéristes de la politique dont « l’humanité » pourrait sembler plus sommaire, à commencer par Philippe Launay, le grand favori de l’élection saisi en pleine tragédie familiale et en pleine « progression dans son vide intérieur » – il forme un couple hyperfonctionnel avec son « assistante de communication » : « Aurore avait compris comme tous les communicants que depuis deux bonnes décennies la forme avait pris le pas sur le fond, et que face au phénomène croissant de l’impuissance publique l’image devait se gérer comme les derniers deniers d’une famille frappée d’impécuniosité. Il ne s’agissait pas d’aborder le réel de façon convaincante mais de créer une fiction crédible (…) Il avait besoin d’elle pour savoir de quoi il devait avoir l’air, car lui-même n’en avait aucune idée, pas plus qu’il n’avait de véritable conviction, si ce n’est de persévérer dans une ambition qui lui était indispensable. ». Launay a aussi un conseiller, Marquet – un nom à plusieurs « entrées » : « Il aurait pu être de droite s’il n’avait pas trouvé la droite trop affairiste et préoccupée des privilèges de son électorat. Il aurait pu être de gauche si celle-ci avait montré plus de courage politique et ne passait pas sn temps à couver un électorat qui soignait sa dépression chronique par un conservatisme viscéral. De plus, en émule de Kafka, il se méfiait de l’Etat dont, pour lui, le but était souvent moins de servir le public que d’organiser le confort et l’irresponsabilité de ses agents et de ses élus. Il n’abordait jamais idéologiquement le thème de la mondialisation, considérant que les idéologies sont à l’homme ce que sa corbeille est au chien. Il définissait la mondialisation comme une perte de contrôle des gens sur leur propre vie en contrepartie de l’opportunité de consommer moins cher. »

Ainsi va la « marche classique des affaires » – un évangile de la perdition de nature à nourrir le désenchantement des jeunes générations voire à aiguiser leur ressentiment…

Le romancier tire aussi le portrait de Lubiack, le rival de Launay qui tente de le déborder par la droite, avec des formules qui font mouche : « Il a clamé sa loyauté sur le ton de quelqu’un qui cherche l’endroit où il va planter son couteau ». Les figurants de cette Comédie humaine sont également soignés d’un trait bien ajusté : « Il avait tout d’un parasol replié à la hâte dans la crainte de l’orage ». Sur qui crèvera la tempête ?

 

L’art du désenchantement

 

Le romancier ne force pas trop le trait et « l’effet de réel » se manifeste jusque dans l’art du décor comme celui qu’il plante distraitement aux alentours du jardin du Luxembourg : « Il se dégageait du lieu la sérénité d’un endroit où hommes et femmes politiques de tout bord célèbrent confortablement leur connivence dans le partage d’avantages injustifiables que nul n’est en droit de dénoncer sans être taxé de subversion ».

Sur ce radeau de la Méduse de notre hypermodernité malade de son avidité, Lorraine s’occupe comme elle peut de Gaspard, un ado atteint du syndrôme d’Asperger – et leur duo forme comme une bulle d’humanité perdue en « milieu hostile »… Tout ne serait-il pas entièrement perdu dans un « système » en voie d’effondrement dont les réservoirs se vident sans que l’on n’ait trouvé (encore ?) les moyens de les remplir à nouveau ?

En chroniqueur impassible de cette hémorragie, Marc Dugain a posé la première pierre d’une entreprise romanesque qui tient tout à la fois du thriller psychologique particulièrement bien tourné, du tableau désenchanté de nos déliquescences de fin de cycle et d’une Comédie humaine dont on attend la suite en espérant qu’elle ne pèsera pas sur le ventre au seuil d’une bifurcation majeure de notre histoire encore commune, si commune…

Marc Dugain, L’Emprise, Gallimard, 320 p., 19,50 €

 

 

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Postdémocratie…

 

 

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck balaie d’ultimes illusions : capitalisme et démocratie suivent des voies désormais divergentes…

 

Wolfgang Streeck lève le voile sur une réalité qui faisait jusqu’alors l’objet d’un déni atterrant : le « capitalisme » n’est pas soluble dans la démocratie et nous sommes déjà en postdémocratie – le premier s’étant « immunisé contre » la seconde…

Dans un essai aussi glaçant qu’alarmant, l’éminent professeur à l’université de Cologne administre quelques piqures de rappel : « Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une fin de la démocratie, dans la mesure où dans la démocratie, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire de masse et de redistribution, est en voie de stérilisation et de réduction à une combinaison d’Etat de droit et débats publics. Ce processus consistant à mettre un terme à la dimension démocratique du capitalisme en gommant toute dimension économique de la démocratie s’est considérablement accentué depuis la crise de 2008, notamment en Europe. ».

 

La grande évasion

 

Le livre du sociologue de l’économie nous invite à évacuer des « certitudes » ( ?) assises sur la période de reconstruction dans l’après-guerre et des « trente glorieuses » où un « capitalisme démocratique » achetait à crédit l’adhésion des populations occidentales par la promesse d’une constante amélioration de leur qualité de vie : il s’agissait alors de gagner du temps sur l’inéluctable et l’insoutenable…

Mais dès la fin des psychédéliques et roaring seventies (déjà no future…), ce qu’on pensait être une « machine à fabriquer de la prospérité » a cédé la place à un nouveau régime né de la « phobie fiscale » des « producteurs de richesses financières » : la « charpente institutionnelle de « l’économie sociale de marché » de l’après-1945 » leur apparaît comme une « cage devenue trop exiguë », hors de laquelle il serait urgent de s’évader… Se sentant à l’étroit dans cette forme d’organisation politique qui lui avait été imposée précisément pour lui épargner des crises, « le capitalisme » sort de sa cage pour éliminer ce qui jusqu’alors faisait consensus comme « le plein emploi politiquement garanti », pierre angulaire du contrat social de l’après-guerre, ou « le contrôle étatique des industries-clé ».

L’universitaire convie à un exercice de lucidité : « L’histoire du capitalisme après les années 1970, y compris celle des crises économiques successives, est véritablement une histoire d’évasion : le capital s’évada de la régulation sociale qui lui avait été imposée après 1945, mais qu’il n’avait de lui-même jamais voulue »… S’ouvre alors une période où les Etats se défont de leur responsabilité en matière de croissance, de protection ou de cohésion sociales – et abandonnent « plus que jamais le bien-vivre de leurs citoyens au marché ».

 

Le subterfuge

 

Mais comment désamorcer le prévisible conflit de répartition entre capital et travail ? Par le recours à des ressources qui ne sont disponibles que sous forme monétaire, c’est-à-dire « non existantes ou non encore existantes » : « L’inflation provoqua une hypertrophie apparente seulement et non pas réelle du gâteau à partager. Elle fit naître chez les employés comme chez les employeurs l’illusion – « l’illusion monétaire » pour citer Keynes – d’une progression de la prospérité rendue possible par le nouveau consumérisme ». En d’autres termes : une « croissance nominale » prend le relais de « la croissance  réelle » tandis que s’élargit le fossé entre « les promesses du capitalisme et les attentes de sa clientèle » : « Pour le combler politiquement, de nouveaux moyens furent trouvés, provisoirement : ce fut le commencement de l’ère de l’endettement étatique (…) Tout comme l’inflation, l’endettement étatique permet à un gouvernement de recouvrir, afin de pacifier les conflits sociaux, à des ressources financières qui ne sont pas encore à proprement parler existantes – et dans ce cas : qui doivent d’abord être dégagées par les citoyens, et leur être prélevées par l’Etat »…

Seulement voilà : une pyramide de dettes, « issue des promesses capitalisées d’un capitalisme de la croissance qui dépend plus, du moins pour ce qui est de la grande masse de la population, de sa coopération ou encore de son assentiment, que de ses faveurs », est sur le point de s’effondrer. La souris verte est morte et le petit papa Noël ne reviendra plus remplir les petits souliers des enfants qui ne veulent pas grandir de « cadeaux par milliers » – depuis ces rugissantes années 70, on n’a fait qu’empiler de la dette. Toute goutte de dette supplémentaire pourrait désormais provoquer le déluge : « Le sortilège monétaire généré ces deux dernières décennies à l’aide d’une industrie financière déchaînée est en particulier définitivement trop dangereux pour que l’on puisse se risquer une nouvelle fois à y recourir pour acheter du temps. Si une croissance miracle ne se produit pas, le capitalisme à venir devra faire sans la formule de paix d’un consumérisme financé sur le crédit ».

 

La grande dissolution

 

La démocratie de masse d’après-guerre a été mise sur la touche par la « révolution néolibérale » (inspirée par les thèses de Friedrich Hayek), marquée par l’aggravation continue de l’inégalité des revenus et des patrimoines : « Le néolibéralisme est incompatible avec un Etat démocratique, si par démocratie on entend un régime qui intervient au nom de ses citoyens, avec l’autorité de la puissance publique, dans la répartition des biens économiques résultant des événements du marché ».

Graduellement, l’Etat fiscal cède la place à l’Etat débiteur – une mutation « postdémocratique » opérée en anesthésiant l’opinion publique par l’industrie du divertissement : « Pour saisir le rapport de type politique existant entre l’endettement étatique et la répartition de la richesse, il faut en premier lieu comprendre que le financement des dettes de l’Etat à l’époque du tournant néolibéral résulte d’une faible imposition des classes possédantes. Moins le système fiscal prélève les biens des mieux lotis et de leurs héritiers au profit de la collectivité, et plus la répartition de la richesse se montre inégale – une inégalité qui se traduit entre autres par un taux d’épargne élevé chez les couches supérieures de la société ».

Dès lors, la séparation entre « capitalisme » et démocratie est consommée avec une politique « mise sous camisole de force », l’Etat débiteur se soumettant au contrôle de ses « créanciers » – les « marchés » : « les Etats débiteurs ont en vérité contracté des dettes afin de compenser l’absence de recettes provoquée par leur incapacité ou leur refus d’imposer leurs citoyens et en particulier les plus fortunés »… Aujourd’hui la galère vogue à vue vers un Etat de consolidation par mer déchaînée, sans perspective de sortie de la zone des tempêtes – les « mieux lotis » échappant à leurs obligations fiscales « plus facilement que jamais » et forçant leur pays à s’endetter, l’addition étant présentée aux citoyens…

Dans ce dense livre d’alarme, Wolfgant Streeck a amplement montré que « la crise financière, fiscale et économique actuelle est l’issue provisoire de la longue transformation néolibérale du capitalisme de l’après-guerre ».

Il rappelle que la crispation sur « l’expérience irréfléchie d’une monnaie unique imposée à une société multinationale hétérogène » détache les populations de la démocratie voire de la réalité… La radicalité du propos n’exclut pas des propositions de « sortie par le haut » afin de gagner du temps pour « réfléchir à une démocratisation de l’économie politique européenne qui soit digne de ce nom » et à une « représentation démocratique » qui répondrait à nouveau d’une réalité commune…

 

Le Phénix alarmé…

 

Wolfgang Streeck, Du temps acheté, Gallimard, 378 p., 29€

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