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Archive for octobre 2014

 

L’anthropologue, sociologue et économiste Paul Jorion propose une prise de conscience d’un mécanisme mortifère ainsi que de stimulantes pistes de « sortie par le haut »…

 

L’espèce humaine aborde un tournant crucial dans son aventure vitale – et dans le silence assourdissant des «experts ».

Pour Paul Jorion, titulaire de la chaire Stewardship of Finance (« la finance au service de la communauté ») à l’université Vrije de Bruxelles, elle est menacée par une « vague scélérate  d’une hauteur et d’une puissance inouïes, semblable à un soliton ».

Formé comme sociologue et anthropologue notamment auprès d’Edmund Leach (1910-1989), Paul Jorion publie son huitième livre depuis la crise des subprimes de 2007 – le titre est un clin d’œil à celui de Karl Marx, Misère de la philosophie qui lui-même répondait à Philosophie de la misère de Proudhon). Il entend lever le rideau sur « le monde qui nous attend » après le délitement de la finance. Histoire de bien voir en face ce dont il retourne, il se refuse à employer le terme hypergalvaudé de « crise » : « Peut-on encore parler de crise quand ce à quoi nous assistons est un événement du même ordre de grandeur que la chute de l’Empire romain ? »).

Alors, de quoi s’agit-il au juste ? « Il s’agit premièrement des conséquences de la manière dont notre espèce s’est conduite dès ses débuts à la surface de la terre : en pratiquant ce qu’on pourrait qualifier une « politique de la terre brûlée » à grande échelle ; il s’agit, en deuxième lieu, des implications d’une invention produite par nous récemment : l’ordinateur, qui a augmenté de plusieurs ordres de grandeur la complexité du monde humain au sein duquel nous vivons ; il s’agit en troisième lieu – cette fois de la même manière qu’en 1929 – d’une crise financière liée à la nature particulière du système qui est le nôtre pour ce qui touche au partage de la richesse nouvellement créée, à savoir le système capitaliste, lequel se caractérise par le fait que les ressources qu’il faudrait mobiliser pour la production ou la consommation manquent souvent là où elles seraient nécessaires, ce qui oblige à les emprunter et à rémunérer cet emprunt par le versement d’intérêts, mécanisme qui amorce alors la « machine à concentrer la richesse ».

 

La machine infernale

 

L’emballement de cette machine a été à l’origine de la « crise » de 1929 – « déclenchée, comme dans sa réplique de 2008 », par une extraordinaire concentration de la richesse », cette dernière ayant jusqu’à ce jour fait le malheur de l’espèce dans cette vallée de larmes : « La concentration excessive de la richesse grippe la machine économique jusqu’à provoquer son arrêt par deux effets combinés : d’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la grande masse de la population force à un développement du crédit qui fragile, à terme, le secteur financier en raison du risque croissant de défaut de l’emprunteur ; d’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale iront, faute de débouchés suffisants dans la production, se placer dans des activités spéculatives, déréglant le mécanisme de la formation des prix ».

Désormais, « il faut décrire le tournant que nous allons devoir négocier si nous voulons non seulement que notre espèce survive, mais aussi que ce ne soit pas dans des conditions comme celles qui régnèrent par exemple dans les nations composant l’Empire romain ou l’Empire maya après leur chute, à savoir par un retour forcé à des formes de société beaucoup plus « simples » – et qui dit « plus simples » veut nécessairement dire des formes n’autorisant plus des densités de population comparables à celles que nous connaissons aujourd’hui »…

Le cœur du système financier a fondu – l’analogie empruntée au nucléaire se justifie « par le fait qu’il y a là un magma qui a perdu toute forme et n’offre plus aucune prise aux tentatives visant à relancer la dynamique, comme c’était encore possible, sans trop de hoquets, jusqu’en 2007 ».

Voilà que « notre espèce colonisatrice arrive en bout de course », dépassée par une « complexité » dont elle n’a plus la maîtrise. Serait-il encore possible d’espérer une « politique drastique de redistribution de richesse succédant à une période où une part importante de celle-ci a été perdue », semblable au New Deal du président Franklin Roosevelt (1882-1945) ? L’anthropologue rappelle qu’une telle approche est « cependant la moins pratiquée, et de loin, à l’échelle de l’histoire ».

 

Pour sortir de l’impasse…

 

Paul Jorion propose des pistes qui lui sont chères – la première est fiscale : « La seule alternative est une réhomogénéisation délibérée par une fiscalité qui ne se contenterait pas de taxer les revenus du capital (aujourd’hui moins taxés même que les revenus du travail !), mais éroderait systématiquement et délibérément les patrimoines existants pour contrer les effets de leur concentration ».

Ensuite, l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix, réinstaurée en ressuscitant l’article 421 du Code pénal abrogé en 1885 : « Les paris qui auraient été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics sont punis des peines portées à l’article 419 ».

Et puis, « pour prévenir la concentration du capital, il faut briser la mécanique de l’intérêt, ce qui semble impossible aussi longtemps que ne sera pas réexaminée la manière dont nous définissons la propriété privée ». Cette dernière permettrait-elle à certains de s’approprier plus que leur part de « l’ébullition spontanée » du monde et de tirer une rente indue de la générosité dont la planète fait preuve à notre égard ? « Il est en effet difficilement acceptable que celui qui dispose d’un bien et n’en a pas pour lui aucun usage ait le droit (abusus) de le détruire plutôt que de le mettre, dans ce cas, à la disposition de la communauté. La composante abusus de la propriété privée est manifestement héritée d’une période insouciante de l’histoire de l’humanité où l’abondance paraissait sans bornes (…) La propriété privée institutionnalise une spoliation de la communauté que l’héritage consolide en en amplifiant l’arbitraire ; nos tentatives pour l’éliminer se sont toutefois révélées, jusqu’à présent, au mieux peu concluantes, au pires catastrophiques. La Terre, pour sa part, s’est montrée jusqu’ici très patiente envers nos petites manies du style de celle-là, mais le moment approche où elle jugera avoir suffisamment donné. »…

Pour Paul Jorion, « une transition douce ne peut avoir lieu que si une redistribution du patrimoine est opérée » en retirant institutionnellement ce mécanisme de concentration de la richesse susceptible de faire disparaître notre civilisation « au plus tard vers 2080 ». Au nombre des autres propositions : la suppression des stocks options, l’institution du crédit de la consommation en service public ou un nouveau statut de l’actionnaire envisagé comme « simple contributeur d’avances échangeables sur un marché par fixing journalier ».

 

Une « science » ou une dogmatique ?

 

Encore toute « sortie par le haut » impliquerait-elle de « reconstituer un véritable savoir » à la place de ce qui tient lieu de « science économique » dont « la fausseté » nous a mené là.

Et si nous en sommes précisément là, c’est à cause de… Karl Marx (1818-1883). En effet, cette « science »-là s’est constituée vers 1870 en réaction à la réflexion économique de ce dernier… Elle n’hésite pas à se parer des plus fallacieuses apparences de « scientificité » alors qu’il s’agit d’un « système de croyance fermé, bien plus proche d’une religion que d’une science » dont la folle dogmatique n’est pas étrangère à la « crise » qui lamine les deux hémisphères : « Lorsque, à la fin du XIXe siècle, se substitue à l’économie politique un discours qui prétendra à la scientificité ultime, il va choisir comme symbole de cette prétention son recours massif à la modélisation par le calcul différentiel. (…) L’un des avantages que présente l’équation capitalisme = rationalité est qu’elle permet à la « science » économique de glisser insensiblement du statut apparent de science à celui de système normatif, comme le sont l’éthique ou le droit, mais nous percevons d’ores et déjà que son avantage premier est de permettre, comme le geai paré des plumes du paon, de se doter, par le recours au calcul différentiel, des signes extérieurs de la scientificité ».

 

Vers un rétablissement périlleux ?

 

Paul Jorion fait litière de nombre d’idées reçues, dont cette « mécompréhension de ce qu’est le capitalisme, lequel nous est en général présenté comme un système économique triomphant qui nous aurait permis de conquérir le monde, alors qu’il s’agit plus banalement et plus tristement d’un défaut que présentent certains systèmes économiques, dont le nôtre depuis deux cents ans : à savoir que les ressources qu’il faudrait mobiliser dans la production et la consommation ne se trouvent en général pas là où il serait utile qu’elles soient »…

Pour l’anthropologue, les partisans de ce système-là, présenté comme « éternel », en révèlent « la vérité profonde quand ils mettent en évidence, avec l’homo oeconomicus, le genre d’être humain compatible avec lui : un authentique ennemi de ses contemporains et de la race humaine en général »…

Une des grandes fautes des « économistes » réside dans « la mise en parenthèses de la dimension « temps » qui génère la confusion, devenue commune, entre la richesse présente que constitue l’argent et la promesse d’une richesse future qu’est une reconnaissance de dette » : « Or, le temps c’est le devenir, et le devenir permet que bien des choses se retrouvent différentes à l’arrivée de ce qu’elles étaient au commencement. Jusqu’au jour où elle se transformera comme promis en argent, une reconnaissance de dette n’est que la trace d’une richesse qui manque, et qui manquera une fois pour toutes si la somme empruntée n’est pas remboursée, autrement dit si l’emprunteur vient à faire défaut (…) La confusion étant complète, lorsqu’on veut évaluer aujourd’hui la « richesse » on additionne allègrement à l’argent disponible le montant des reconnaissances de dette en circulation au sein de « masses » ou « agrégats » monétaires en circulation au sein de « masses » qui gonflent et se dégonflent alors de la manière observée en raison de comptes multiples de l’argent comme étant soit bien là, soit promis tel ou tel jour ».

Pour« émerger de ce cauchemar auto infligé » et échapper à l’effondrement planétaire en cours, il faut prendre la mesure du désastre (la fin d’un monde fondé sur une « orgie de charbon et de pétrole accompagnant une colonisation complète de la planète par notre espèce »), comprendre le fonctionnement d’une machine économique devenue folle pour en neutraliser les capacités de nuisance et éprouver cette urgence salvatrice permettant encore d’effectuer un rétablissement périlleux au bord de l’abîme où nous pousse « la main invisible» : « De même que notre agressivité nous a permis de survivre dans la première partie de notre histoire, celle qui touche aujourd’hui à sa fin, de même seule la solidarité nous permettra de survivre dans la seconde, celle qui débute actuellement ».

 

Le Phénix en transition…

 

 

Paul Jorion, Misère de la pensée économique, Fayard, 356 p., 20 €

 

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 Jade Lindgaard

 

Pourquoi la question énergétique est-elle évacuée de notre quotidien ? La journaliste Jade Lindgaard invite ses lecteurs à un voyage autour de leur chaudière pour prendre la mesure des paradoxes qui nous mènent vers le gouffre énergétique…

 

Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, nous rappelle que les « pays riches » pourraient bien avoir mangé tout leur gâteau de carbone. Elle est née l’année du premier « choc pétrolier » dans un monde survolté où tout semblait à portée d’interrupteur. La Terre semblait alors un puits sans fond – ou, pour certains, une corne d’abondance ou un tonneau des Danaïades.

Et puis voilà que dans ce monde-là, la « contribution du voyage en avion au changement climatique est devenu un problème de salubrité publique ». La question est posée : si « une minorité de personnes, bénéficiant d’un niveau de vie privilégié par rapport au reste du monde, ne détruiraient-elles pas l’écosystème de la planète » ?

Que dire aussi de nos logements dont l’empreinte carbone pèse autant que celle de la circulation automobile, elle-même une « norme de moins en moins interrogée » ? Et de notre addiction au connexionnisme, cet « accélérateur de la dématérialisation du monde », ce méga-facteur exponentiel d’impacts physiques sur nos sociétés et l’écosystème ?

Quand le moyen se confond avec la fin, quand l’outil devient besoin, quand « la ruée vers l’or numérique » modifie l’architecture énergétique de nos territoires, « peut-on sérieusement prétendre viser une transition énergétique vers un régime plus sobre et ne pas se préoccuper de la prolifération de data-centers et autres fermes de serveurs énergivores » ?

Sans oublier nos petites habitudes consuméristes en grandes surfaces qui nous congèlent en « consommateurs mondialisés » pris « dans le narcissisme commercial, l’égoïsme de marché »…

 

Toujours plus !

Son troisième opus, sous-titré « la planète ma chaudière et moi », est un essai d’ « ego climat » et le « récit d’un désapprentissage » mené tambour battant à la première personne comme une enquête hyperdocumentée, sur un mode narratif qui voyage volontiers léger, à l’intérieur de nos imaginaires et de nos contradictions permanentes… Car enfin quel narcissisme des petites différences nous fait « cracher toujours plus de pollution, de gaz à effet de serre, de matières non recyclables mais périssables » sans que ça nous inquiète le moins du monde alors que « la maison brûle » ?

La domestication de l’énergie bon marché nous a assujettis à un besoin obsédant (« avoir toujours chaud, partout, chez soi ») dont nous avons « délégué la satisfaction » à une industrie dont nous ne savons pas comment elle fonctionne – et nous ponctionne…

Dans notre petite « république aéronautique », nous voulons tous « voyager, partout, tout le temps ». Or, ce désir de déplacement est bien évidemment « insoutenable à l’échelle de la planète. ». Et « même ceux qui ne volent pas, ou très peu, devront payer le prix des vacances exotiques des plus chanceux d’entre nous »…

Au cœur de la réflexion de Jade Lindgaard, il y a cette évidence : « Par nos industries, notre mondialisation, notre mondialisation, notre consommation, nous modifions la réalité géophysique de notre planète. Nous sommes collectivement devenus une force géologique. ».

Or, en cette ère d’ébranlement industriel sans marche arrière possible, notre petit confort thermique pourrait bien ne plus être assuré…

 

Extension du domaine du numérique…

 

La numérisation de nos modes de vie, l’extension incontrôlée du numérique vont de pair avec l’électrification du monde – à tel point que « nous dépensons plus d’énergie pour transporter des données électriques que pour nous déplacer nous-mêmes »…

Le mouvement numérique permanent qui fait tourner à vide nos sociétés serait-il un tonneau des Danaïdes énergétique ? Jade Lindgaard nous en administre les preuves comme autant de piqures de rappel : « Il faut en finir avec l’idée que le numérique allège le monde en le dématérialisant. La consommation de papier a explosé depuis l’arrivée d’Internet. Les centres de données dévorent l’énergie : en moyenne, un mètre carré de serveurs nécessite 100 à 200 fois plus d’électricité qu’un bureau. »…

Et il ne faut pas oublier non plus la surconsommation d’eau, de terres rares et les problèmes sanitaires : « Une requête sur Internet contribue non seulement au dérèglement climatique mais aussi à la déplétion de la couche d’ozone, à l’oxydation photochimique, à l’acidification terrestre, à l’eutrophisation en eau douce, à l’eutrophisation marine, à l’épuisement des métaux et des ressources fossiles, à l’écotoxicité des milieux. Pour fabriquer une puce d’ordinateur de deux grammes, il faut brûler l’équivalent de 600 fois son poids en combustibles fossiles. ».

Sans oublier tous les matériaux utilisés pour fabriquer un de ces gadgets électroniques survalorisés en triomphants trophées de notre ubiquité numérique – une véritable « malle au trésor » : cuivre, zinc, fer, nickel, aluminium, plomb, étain, argent, chrome, or, palladium, etc. Enfin, l’Internet mobile « coûte beaucoup plus cher en énergie que le réseau branché », il « mobilise en permanence de multiples serveurs et personne n’a conscience de cette course en avant énergivore »…

Or, « les réseaux de télécommunication actuels pourraient se contenter du dix millième de l’énergie consommée si des principes d’encodage plus intelligents étaient mis en place et si l’architecture des applications n’était pas basée sur l’hypothèse du débit illimité des réseaux de télécommunication ».

 

Vers un monde commun ?

 

En bonne lectrice de Jacques Ellul (1912-1994) et de Günther Anders (1902-1992), de Guy Debord (1931-1994) et de Murray Bookchin (1921-2006), la journaliste ouvre des pistes de réflexion au large de la « doxa néolibérale », nous invite à nous « déprivatiser » afin de « faire de la place au public dans notre intimité » et nous convie à nous « transporter d’un monde individuel à un monde commun » perdu de vue : « Je, tu, il, elle crise industrielle »…

Il en faut, de l’énergie et du « courage d’invention au quotidien », pour en finir avec notre aveuglement environnemental et rompre avec notre aliénation – celle-là même que nous consentons à se laisser fabriquer en nous : « Matrice déterminante du déni d’écologie, la sphère individuelle reste un espace d’invention de soi. Une scène de résistance et de créativité. Nos modes de vie ne sont donc pas ataviques. Ils ne sont pas fixés par l’ordre du monde »…

Dans un monde où chacun est appelé à devenir, d’un clic, une entreprise gestionnaire de son petit capital social à l’horizon d’un hyperactivisme incontrôlé et d’une tyrannie de l’urgence permanente, nous pourrions encore, les yeux grands ouverts, ralentir notre fuite vers le gouffre pour tenter de faire rimer sobriété avec solidarité, partage et convivialité.

Si seulement nous consentions à nous désaliéner de nos addictions chargées en CO2 pour  vivre comme si le temps ne nous était non plus compté mais donné depuis le commencement de notre aventure vitale… Un don pour renouer avec notre évidence tellurique, un pur présent pour être enfin présents à nous-mêmes?

 

Le Phénix climatisé…

 

Jade Lindgaard, Je crise climatique, La Découverte, 252 p., 20 euros.

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Paul Jorion

L’anthropologue, sociologue et économiste Paul Jorion poursuit, de livre en livre, sa réflexion sur l’état du monde : il se demande comment il fonctionne et surtout où il va dans le contexte d’effondrement financier que nous vivons… Son dernier opus reprend le fil de sept années de « désarroi planétaire » égrenées sur son blog, quelque part entre le décès du cinéaste Ingmar Bergman (31/07/2007) et celui du général Giap (5/10/2013) – sans oublier celle du « poète de la science-fiction » Ray Bradbury (6/6/2012).

 

 

Le 28 novembre 2008, Claude Levi-Strauss (1908-2009) a atteint l’âge « respectable » de cent ans dans un monde dont les dévoiements donnent matière à anxiété à plus d’un anthropologue… Paul Jorion se souvient avoir été son élève de 1969 à 1971 et d’avoir été admis à son séminaire. Il venait juste d’achever la rédaction de Comment la vérité et la réalité furent inventés (Gallimard) quand cet anniversaire fait surface – et sens. L’anthropologue qui se pose des questions sur notre monde tel qu’il se défait rappelle alors aux lecteurs de son blog les méthodes « non conventionnelles » utilisées pour renflouer les banques et rétablir « la confiance des marchés »… C’est son métier – après tout, il a poussé « l’observation participante » jusqu’à « faire le trader » à Country Wide et livrer ce constat clinique : « si les banques américaines semblent très soucieuses de défendre leur intérêt propre, l’intérêt collectif n’appartient pas encore à leur horizon »…

 

Le commerce des hommes et celui de l’argent

 

Le 22 mars 2010, au lendemain d’élections une fois encore « inutiles », l’ancien trader qui avait tiré, le premier, la sonnette d’alarme alors qu’il voyait venir le tsunami des subprimes depuis son poste d’observation à Country Wide, constate encore : « Nous vivons une période que l’on peut sans emphase qualifier d’historique : le capitalisme meurt sous nos yeux et nous entraîne dans sa chute. (…) Une finance fondée sur des paris sur des fluctuations des prix s’est nourrie sur le corps affaibli d’un monde ayant cessé de compter sur la richesse pour vivre à crédit et s’est – comme il était à prévoir – effondrée. Après un temps de latence, elle entraîne désormais à sa suite les Etats qui s’étaient portés à son secours. Les peuples sont appelés à régler l’addition : il n’est question que de plans de rigueur et de lutte contre les déficits publics ; la protection sociale, conquise sur un siècle, n’aura pas duré davantage. On parle encore avec emphase de croissance, féconde d’abondance et chargée de tous les bienfaits, mais ceux ayant ces mots à la bouche savent qu’elle s’alimente depuis toujours à la gabegie d’une planète pillée sans répit. La recette en est de toute manière perdue. ».

Dès 1830, l’économiste suisse Sismondi (1773-1842) proposait une taxe sur les machines qui remplacent l’homme. Un siècle plus tard, Jacques Duboin (1878-1976) saluait La grande relèves des hommes par les machines –de cette évidence, il a fait un livre et un journal… 180 ans plus tard, où en est-on ? « La plus grande richesse créée par les machines aurait du signifier notre libération mais, aussitôt créée, elle se trouve confisquée et disparaît dans des comptes secrets » souligne Paul Jorion.

Comment alors désactiver cette machine folle alors que la « fenêtre d’opportunité » ouverte en 2007-2008 s’est refermée et que « le fil rouge mortifère du risque systémique » est redevenu invisible ? Pour l’essayiste, il s’agit bien de « rebâtir des nations de citoyens, de reconstruire une Europe des citoyens » et de s’assurer que « les marchands, à qui l’on déroule aujourd’hui le tapis rouge, cessent d’écrire les lois à la place du législateur ». Un programme pour un chef d’Etat éclairé ? Mais la condition essentielle pour que cela se fasse un jour, ce serait que « l’industrie financière s’identifie à l’intérêt général, qu’elle reconnaisse et promeuve la nécessité de garantir un cadre qui maintienne la pérennité des institutions financières sans affecter pour autant la bonne santé de l’économie ». Lorsque les fleurs auront des dents ?

 

« Les petites fleurs qui bordent le chemin »…

 

Justement, le bloggeur se souvient des « petites fleurs qui bordent le chemin » (chronique du 19 mai 2011), celles qui sont écrasées comme « par inadvertance » par les grands prédateurs à l’impunité  assurée (celles dont parlait Hegel) qui font l’Histoire, du Moloch dont le désir de « dévorer les enfants de Carthage est plus important que le souci de leurs parents de les maintenir en vie », de la figure du marchand « promu au rang de prototype de l’être humain rationnel » et de bien d’autres choses qui n’incitent guère à la légèreté…

Pour l’ancien trader à Countrywide Financial, l’affaire du Sofitel de New York en rappelle une autre : « Prenez la crise des subprimes : c’était gros, vraiment gros, et on en connaissait les coupables, leurs noms s’étalaient à une des journaux, mais ils étaient du côté du pouvoir et de l’argent, et on ne s’est pas gêné davantage que dans les cas précédents : on s’est tourné vers la victime et on lui a dit : « Tu l’avais bien cherché : tu ne l’as pas volé! tu croyais vraiment que tu pourrais vivre indéfiniment au-dessus de tes moyens? ».

Comment en est-on arrivé là, deux siècles après une si inspirée Déclaration des droits de l’homme et des citoyens ? Mais cette dernière n’avait-elle pas raté l’occasion de réaliser ses buts en son article 17 ? Depuis, l’accaparement suit son cours et malheur aux victimes des grandes orgies prédatrices : « On touche ici aux ressorts profonds de la nature humaine : à cette conviction du plus crétin d’entre nous qu’il est bien plus malin que tout le monde. L’entièreté de notre pseudo-science économique est fondée sur cette prémisse. L’édifice tout entier a été conçu et sponsorisé au fil des siècles par des individus convaincus d’être bien plus malins que les autres : « Le vainqueur est « rationnel », disaient-ils, le vaincu aurait mieux fait de l’être. Tant pis pour lui. ».

 

Le moral de l’espèce…

 

L’anthropologue rappelle le grand impensé de la « modernisation » à marche forcée : le Réel, que l’on s’acharne à ensevelir « sous des tonnes de Représentations » – ce qui en psychanalyse s’appelle le « refoulement ». Et évoque trois aspects fort « remarquables » de notre temps : « Le premier est l’enthousiasme que nous mettons à rendre la planète inhabitable à notre propre espèce. Le deuxième est l’effondrement économique et financier de nos sociétés dû à une disparition du travail par l’automation et à une tentative ridicule de remplacer le revenu de ceux qui continuent à travailler par un accès facilité au crédit, alors que les implications de la propriété privée drainent une portion toujours plus élevée du patrimoine vers une fraction toujours plus étroite de la population. Le troisième est notre perte de maîtrise sur la complexité, conséquence du fait que nous avons délégué les décisions de notre quotidien aux ordinateurs et que leur fonctionnement nous est devenu opaque parce qu’ils opèrent trop rapidement pour que nous puissions encore nous représenter de manière véridique ce qu’ils font exactement. ».

Les civilisations dites « avancées » ne se suicident-elles pas par leur incapacité à prévenir leur effondrement « en raison d’une attitude de défense « court-termiste » de ses privilégiés ?

Aussi, une « transition douce » vers une fragile pérennité ne pourrait avoir lieu qu’au terme d’une redistribution du patrimoine opérée  « en retirant institutionnellement ce mécanisme de concentration de la richesse » qui menace rien moins que la survie de l’espèce.

Arrivé à l’âge de cent ans, Claude Levi-Strauss « considérait que l’espèce était pourrie jusqu’à la moelle », se souvient son ancien élève qui dirige actuellement la chaire Stewardship of Finance à Bruxelles : « Si on lui disait : « Et si elle devait disparaître ? », il répondait : « C’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à la planète ! ».

Et si l’ordre du monde à venir s’agençait dans les présences les plus légères possibles, celles qui prendront le moins de place et de ressources par un allègement radical des illusions de domination et de prédation, tout au bord d’un vide illimité aux réalités bien trop fugitives pour être saisies ?

 

Le Phénix compréhensif…

 

Paul Jorion, Comprendre les temps qui sont les nôtres 2007-2013, Odile Jacob, 236 p., 22,90€

 

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