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Archive for septembre 2014

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Philippe Derudder invite à s’affranchir des fausses vérités qui, dans un monde aux désespérances de plus en plus pesantes, empêchent de considérer de vraies solutions. Il donne de la voix pour ouvrir une voie susceptible de « remettre les choses à l’endroit » c’est-à-dire « l’économie au service de l’homme et de la planète » et « le moyen au service de la vie »…

 

 

 

 

 

Philippe Derudder a dirigé une grande entreprise prospère dans le transport et le négoce international jusqu’en 1992. « Interpellé par les contradictions du système », il quitte alors ses fonctions, au moment du referendum sur les accords de Maastricht, pour se consacrer à la recherche de « solutions économiques et monétaires alternatives » – de celles qui permettraient d’en finir avec cette « logique de misère dans l’Abondance » et de « remettre l’argent à sa place » afin qu’il « serve au lieu d’asservir » (1).

Retraité depuis, il est consultant en économie et anime des séminaires et conférences sur l’économie alternative et la « conscience d’Abondance » – celle qui devrait prendre la relève de l’actuel conditionnement à la pénurie… « Je me suis interrogé sur notre incapacité à créer des conditions de vie dignes et décentes » souligne-t-il lors de ses conférences – là où on l’invite… Car enfin, « les hommes sont devenus capables de produire plus qu’ils ne pouvaient consommer ».

Dès lors, s’il n’y aucun obstacle identifiable pour « réaliser un monde de suffisance et d’équité » dans une économie en surproduction, où est le problème ? Pour l’orateur, « la question de la monnaie est au cœur de la crise tel que le monde la subit » car nous vivons une crise de « l’économie symbolique », pas de « l’économie réelle » : « L’obstacle n’est que conceptuel : nous sommes conditionnés par un cadre de pensée qui n’est toujours pas remis en cause, en dépit des coups de semonce reçus depuis 2007-2008. On en est encore à chercher des solutions à l’intérieur du cadre alors que la clé est en-dehors. Si notre société est hors-sol, coupée de ses racines, il y a déjà des expériences de transformation du paradigme qui nous enferme… ».

 

Rareté et Abondance…

 

Philippe Derudder identifie trois conditionnements à l’origine de la « crise » que nous subissons : « La première, c’est la croyance inculquée que « l’argent est rare » ! Le système raréfie la monnaie, ce qui n’était justifiable qu’à l’époque où celle-ci était reliée à une référence métallique, lorsqu’elle avait un lien avec un stock de métaux précieux. Non, la monnaie n’est pas rare et quand elle manque, il n’y a pas à l’emprunter contre intérêt ! C’est une unité de compte virtuelle créée par la seule volonté humaine. Ensuite, on considère que la redistribution de la richesse par la fiscalité est un acte de solidarité national. Mais la fiscalité ne se justifie plus dès lors que la monnaie est créée par un simple jeu d’écriture comptable… D’autant plus que les plus aisés se soustraient à leurs impôts : ce ne sont pas les dépenses publiques qui augmentent, mais les recettes qui baissent sous l’effet de cadeaux fiscaux successifs accordés … Enfin, nous consentons à un monopole de création monétaire. Or, l’humanité s’est construite sur une pluralité de monnaies coexistant sur un même territoire. ».

Notre société aurait-elle « raté une marche » dans les années 70 comme il le suggère ? En 1800, la demande de biens était supérieure à l’offre. En 1975, l’offre de biens et services est bien supérieure à la demande qui dès lors peine à absorber cet excédent. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon (1913-1994) annonce au monde entier l’abandon de la convertibilité du dollar en or – c’est « le choc Nixon » : « Jusqu’alors, l’or était la seule vraie valeur de réserve. En 1971, c’est la perte du dernier lien qui rattachait la monnaie à l’or et sa dématérialisation, c’est-à-dire le début de la monnaie virtuelle, sans valeur ni existence propre et l’ère de l’argent-dette… On décide de la raréfier artificiellement comme si elle était encore matérielle. La création monétaire est assurée par le système bancaire privé. Ainsi, le destin de tous dépendrait d’un petit nombre d’initiés : ce système d’argent-dette-à-intérêt qui régit le monde est la source de nos problèmes. Il faut reconsidérer la véritable richesse : notre planète et la créativité de ses habitants. La monnaie n’est qu’une simple unité de compte dépourvue de valeur en soi, elle est créée par l’homme : les financements publics pourraient être assurés par un organisme public d’émission monétaire. Par ailleurs, la dégradation de notre environnement naturel s’aggrave par l’augmentation de la pollution : la logique de croissance est une impasse suicidaire. Ce n’est pas un hasard si la « crise » se manifeste sous une forme monétaire, c’est-à-dire dans notre représentation de la richesse. Dans ces années 70, nous aurions du passer du quantitatif à une logique du qualificatif : produire quoi pour servir quoi ? La monnaie permettrait ce passage. Toute l’activité humaine est conditionnée par l’accès à la monnaie. Ce que l’on veut faire, ce que l’on peut faire et ce que l’on s’accorde à faire crée de la monnaie. On ne devrait même plus en parler à partir du moment où l’on sait comment elle est créée : comme elle n’est ni richesse, ni rare, le temps et l’énergie que nous lui consacrons gagneraient à être transférés sur les vrais problèmes du monde réel.».

 

Quand le moyen est devenu une fin en soi…

 

Ainsi, serions-nous « en crise » pour la simple raison que nous laissons le moyen (la monnaie) devenir une fin en soi ? Parce que consentons à ce qu’une logique purement comptable dirige la vie des nations ? L’ancien chef d’entreprise égrène les conditions du changement de paradigme qui s’impose : « Il faudrait qu’un projet ayant une finalité de Bien commun soit collectivement souhaité et que la volonté de le réaliser soit bien là, à condition que les connaissances du moment, les techniques et les énergies disponibles permettent d’y répondre… Alors, rien ne s’opposerait à sa mise en œuvre : dans ce cas, c’est la faisabilité du projet qui conditionne une création monétaire servant à financer ces urgences écologiques et sociales. Dans la conception actuelle qui prévaut , les banques sont le maillon faible, et si elles s’effondrent alors tout s’écroule… ».

On l’aura compris : « Le social, l’écologique, le bien commun dépendent de la redistribution des revenus marchands. Actuellement, il faut rogner sur l’intérêt collectif pour maintenir un équilibre précaire. Il faut ouvrir le cadre : nos alternatives monétaires doivent être portées par une vision, nos urgences ne doivent plus dépendre de la spéculation. L’argent, issu d’une simple ligne d’écriture, ne peut ni ne doit manquer… Nous pourrions évacuer de nos préoccupations les questions monétaires et nous occuper de la seule question qui importe : comment satisfaire au mieux les besoins essentiels des populations dans le respect de l’équilibre écologique ? Le seul débat à avoir, c’est sur le contenu de nos activités et de nos projets. ».

 

Les trois familles de monnaie

 

En somme, s’agirait-il de « reprendre le pouvoir d’émission monétaire » au travers d’une monnaie complémentaire à l’euro, voire « fondante » ? Philippe Derudder distingue trois familles de monnaie :

  • les monnaies commerciales : « les entreprises se fournissent mutuellement avec une unité de compte interne à leur réseau, comme le WIR en Suisse
  • les monnaies de lien : elles aident à améliorer les liens sociaux comme le « grain de sel » (c’est la monnaie du Système d’Echange local) ou le Jeu (Jardin d’échanges universel)
  • les monnaies éco-citoyennes, en fort développement : le chiemgauer (Allemagne) ou le Stück, porté par les associations Eco-Quartier Strasbourg en partenariat avec l’association Colibris, qui sera mis en place – la monnaie pourrait ainsi être au service de l’économie réelle.L’intérêt d’une monnaie locale ? Relocaliser l’économie, favoriser des circuits courts et soutenir des actions et projets en phase avec la réalité d’un territoire, reflétant les valeurs et l’éthique exprimées dans une charte. La constitution d’une épargne éthique permettrait de dynamiser le soutien à des projets véritablement écologiques, humanistes ou culturels, de favoriser la coopération et la solidarité : « Nous ne laissons pas leurrer par l’outil, elles ne feront que ce que nous leur demanderons de faire… ».
  • Un revenu pour exister ?
  • A la question d’un revenu de base pour tous (c’est-à-dire d’une « rente universelle » versée de façon inconditionnelle à tout citoyen jusqu’à sa mort, sans autre justification si ce n’est celle d’exister…), Philippe Derudder répond qu’elle « se relie à l’intelligence de la vie » : « Comment peut-on encore parler de « gagner sa vie » alors que nous sommes en surproduction  – et passés du plein emploi au chômage de masse? Nous devrions honorer la vie et la considérer comme une richesse par l’octroi d’un revenu de base. Il s’agit de concevoir une économie complémentaire du Bien commun dans une optique d’amélioration de la qualité de la vie et dans le respect des équilibres écologiques. ».Pour cela suffirait-il d’oser un « saut de conscience » ? Suffirait-il de «  passer de la conscience de rareté (celle qui conduit à vouloir amasser, accaparer et « gagner » à tout prix) à une conscience d’Abondance » ? C’est-à-dire de « muter de l’avoir à l’être » pour accéder à ce « point alchimique où rareté peut devenir Abondance » ?
  • Le but de l’Ars Magna n’est-il pas d’épurer l’âme et de réintégrer l’être dans sa dignité ? Cette reconquête-là d’une « sécurité intérieure » et de « qui nous sommes » dans un contexte d’abondance de connaissances et de moyens permettrait-il de parvenir à une humanité apaisée ? Voire de tenir une ultime promesse de l’évolution  au lieu de détruire la maison commune par un acharnement suicidaire à consommer, exploiter, piller, jeter et consumer? « L’intelligence de la vie » se frayera-t-elle un chemin à temps dans les consciences avant le cataclysme annoncé ? L’ordre du monde à venir s’agencera selon les présences qui ne se seront plus accommodées de l’insoutenable.
  • Pour le chercheur d’alternatives, il s’agit d’en finir avec «  un mode de pensée inappropriée à la réalité humaine du XXIe siècle » et de nous faire prendre la mesure d’une évidence : « l’économie doit se donner pour finalité le bien-être de tous dans le respect de la vie sous toutes ses formes, le profit doit devenir ce qui profite à tous, et l’argent le moyen permettant de réaliser cette ambition au lieu d’être lui-même une marchandise destinée à rapporter plus d’agent aux plus nantis ».
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Le Phénix alternatif.

 

Philippe Derudder a cosigné récemment avec André-Jacques Holbecq Manifeste pour que l’argent serve au lieu d’asservir (Dangles, 2013)

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    F.W Joseph Schelling savait que la pensée n’est pas encapsulée dans une cervelle, qu’elle est partout , dehors, dans la rosée du matin.

                

     

      Vivre et penser comme des porcs, un truisme de plus ? Au fond, un rappel catapulte au sous-titre frondeur : « De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés ».
    Avertissons le lecteur (c’est là le moindre égard) : il risque de rencontrer son Janus en face à face. Mais, l’épreuve s’adoucit, s’exalte par la jubilation contagieuse de l’éloquence, du mot juste en pépite, des traits d’union foisonnant, l’art de la formule saisissante qui prennent la vive allure de ce qui invoque et/ou convoque l’auteur : une philosophie de combat.

    Les chapitres s’ouvrent égrenant les causes de la vidange symbolique en en démontant l’imaginaire de misère mais clinquant…Châtelet est mathématique-cien, il démontre.
    Remémoration de l’ennui « écoeurante » des années 80, remémoration de la saillie d’une « gauche » Rouge et or, depuis caviardée, cavée avec le néolibéralisme jeu de sa nature anthropophage et qui voudrait que d’une vie puisse être dit sans le prix de la vérité « Tout m’a profité ». Ne nous inquiétons pas, la droitegauche, gauchedroite offrent aujourd’hui les mêmes atours, anecdotique.
    Ce qui file dans ce texte est la géométrie d’une Physique, une chora, un appétit de savoirs et de connaissances dont le sceau serait l’enjeu du mobile.
    Gilles Châtelet nous soumet à cette démonstration que le scientifique, le philosophe ne sont pas neutres dans leurs méthodes, que la reprise de concepts « scientifiques » dans le champ culturel n’est pas neutre.
    Ce processus, interrogé dans d’autres temps par Gramsci, est la part obscure et essentielle aux maniements des croyances, au fil rompu ou pas, aux boursouflures, de l’inventivité historique.
    Il s’agit d’un scientisme qui ne dit pas son nom, la clef « d’une gestion scientifique et indolore de la souveraineté politique ». p.38
    Qu’en était-il ? Vous en souvenez-vous ? Vous en a-t-on parlé ?
    « Apparaissaient les métaphores de deuxième lit » du Chaos (qui tenait le haut du pavé depuis quinze ans)…..d’un bon mot, on en fit l’explication de l’origine du monde : « Quoi de plus édifiant que cet équilibre qui émerge du chaos des crocs et des estomacs ? La réponse s’impose : il faut que la société des Hommes bannisse tout « volontarisme » et tout « interventionnisme » pour ne pas troubler l’auto-organisation du Chaos des appétits économiques qui saura trier ceux qui mangent de ceux qui seront mangés. ».
    Rémanence du Léviathan, Hobbes invite Châtelet au Robinson-particule, à l’homme thermostat ; résurgence de Quételet et d’une statistique de la morale fournissent l’homme moyen statistique.

    Le pou ou la glue ne se caressent pas : ils collent.

    Le 11 juin 1999, G. Châtelet arrêta son mobile, il se suicida. Quelque temps auparavant, il semblait préoccupé par la décrépitude de son corps, il se refusa qu’en lui apparaissent les stigmates de ce néant du monde, lui, qui de sa vie, sans relâche, a dessiné, pour nous, les chiffonniers, quelques arcs-en-ciel aperçus lorsque nous relevons la tête, émerveillés.
    Le pamphlet fut écrit en 1998, il reste une saignée salutaire contre nos « compromis honteux » et toutes les corruptions passives agies.

     

    Pearl White

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     photo voiture 004     L’après automobile aurait-il commencé?

     

    « Le mythe est la puissance qui meut les sociétés » écrivait Bernard Charbonneau (1910-1996) en son temps – celui des « trente glorieuses » dont il fut le critique lucide. L’homme aurait-il inventé les dieux pour se modeler à leur image, se transporter comme eux en majesté et « s’illimiter » ? L’homme aspire à voler, à se transporter vite et loin et à échapper à ses limites organiques par l’invention des machines – de celles dont on rêve longtemps avant de savoir les construire…

    La pensée magique précède l’imagination technique. Homère évoque dans L’Illiade (vers le VIIIe siècle avant J.-C.) des tricycles forgés par Vulcain et « se mouvant par eux-mêmes »… Avec l’invention de la roue véhiculaire, quelque part en Eurasie vers le troisième millénaire avant notre ère, un rêve d’ « automobilité » parcourt notre espèce. Mais il faudra encore quelques siècles de tâtonnements et de pensée mécanisée pour passer de ce désir d’abolir les distances à l’art et à la maîtrise du moteur, à la mécanisation des transports et à la création d’une industrie géante de la circulation…

    Longtemps objet de désir voire norme de consommation (81% des Français en ont une), l’automobile est un pilier de la société et de la mémoire collective – un pilier désormais bien ébranlé avec la fermeture de sites de production emblématiques et des directives qui l’envisagent de plus en plus frontalement sous l’angle de ses « coûts de moins en moins cachés », voire comme une nuisance ou une atteinte à la qualité de la vie.

    Journaliste spécialiste des questions environnementales, Frédéric Denhez l’estime en voie de disparition pour de sacrées bonnes raisons : « Car si la voiture de tous les jours est un gouffre, elle l’est aussi pour la société. L’auto coûte en obésité, en allergies, en stress, en fatigue, en accidents, en morts ; elle coûte en terres agricoles perdues, en accroissement du ruissellement de l’eau, en risques d’inondation ; elle coûte en pollution de l’air, en bruit ; elle coûte en encombrement, en bouchons, en voirie. En temps perdu et en paysages gâchés. ».

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    Au commencement est la vapeur…

     

    Le 26 septembre 1834, sous le règne de Louis Philippe, l’ingénieur Charles Dietz (1801-1888) crée un service routier régulier Paris-Versailles par diligence à vapeur : c’est l’ancêtre de l’autobus, mais ce « train routier » (un tracteur à vapeur remorquant deux wagons) effraye les chevaux et incommode les passants – sans oublier l’aléatoire revêtement des routes qui ne se prête pas (encore…) à ce mode de locomotion… Charles Dietz n’en a pas moins posé un jalon de première importance vers « l’automobilité » routière, esquissée soixante-dix ans avant lui par un autre ingénieur, Nicolas Cugnot avec son « fardier » (1769) – il est même le tout premier à utiliser du caoutchouc pour le bandage de ses roues…

    « La première révolution industrielle est avant tout celle de la vapeur d’eau » rappelle Frédéric Denhez qui retrace un siècle d’histoire automobile. Aux débuts de la IIIe République, le moteur à vapeur va coexister un temps avec le moteur électrique mis au point par Gaston Trouvé (1839-1902) – le Journal officiel du 20 avril 1881 constitue l’acte de naissance du premier véhicule électrique construit en France -, le « moteur à explosion » perfectionné par Carl Benz (1844-1929) – et bien entendu avec l’attelage hippomobile qui perdure jusqu’en 1913.

    Scan10008Peu à peu, l’automobile à pétrole (« un incroyable concentré d’avantages ») affirme sa supériorité technique grâce aux innovations permanentes qui jalonnent son âge d’or (1890-1910), du moteur à quatre cylindres (Forest, 1891) jusqu’au démarreur électrique (Jenatry, 1901). Depuis, l’automobile a conquis le monde – jusqu’à se banaliser en bagnole :

    « La vapeur a construit l’automobile. L’électricité l’a libérée. Le pétrole l’a imposée sur les routes (…) Henry Ford en a fait un système global qui a totalement bouleversé la civilisation capitaliste et, finalement, l’humanité. ».

    La ville se dévoiture…

    photo voiture 019Après La Dictature du carbone (Fayard, 2011), Frédéric Denhez approfondit sa vision de la voiture de demain et de l’homo mobilis. Si le pétrole est devenu l’un des éléments structurels de notre « complexe technologique », l’automobile constitue l’un des indicateurs les plus pertinents de l’activité d’une nation industrielle – et de la santé de son économie. Or, l’automobile d’aujourd’hui « recule dans son usage ». Certes, elle est « toujours autant possédée »… mais cette vache sacrée des « trente glorieuses » devient une vache à lait qui voit son heure passer et la roue tourner vers d’autres mobilités dans un marché occidental sursaturé. Les professionnels du secteur le constatent : « Les taux de motorisation ne progressent plus ».

    L’icône automobile vacille et « bascule vers la banalité d’un moyen de transport » – fin du rêve… Comme l’analyse Fabrice Denhez, « la voiture est en train de n’être plus qu’une fonction » ou un outil dont la « possession est moins importante que son utilisation ». Jusqu’alors, « le tout-auto a favorisé l’éloignement, lequel a un coût qui monte » – « un coût que les banques ne considèrent jamais dans les dossiers de crédit immobilier, en dépit de la facilité à l’établir ». Frédéric Denhez appelle l’avènement de l’alter-mobile, c’est-à-dire de « l’automobile débarrassée de la sensation de puissance » et invite à penser une vie après la bagnole ainsi qu’un nouvel aménagement du territoire : « Demain c’est la campagne et le social qui s’imposeront à la ville en l’enserrant dans des limites fixées par l’économie de ressources et l’accès du plus grand nombre à un logement »…

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    « La voiture, pour quoi faire, au fait ? »

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    L’éco-conduite et l’auto-partage progressent, l’homo automobilis est amené à trouver un terrain commun avec l’homo urbanus : « La voiture ne règne plus en maître là où elle s’était installée de force. La ville, qui l’avait accueillie comme un libérateur de l’individu dans les années 1970, la traque aujourd’hui sans toujours beaucoup d’énergie, mais le mouvement de reprise en main est puissant (…) Un automobiliste qui n’en peut plus, c’est un usager du transport en commun qui s’ignore. Voire un cycliste potentiel. ».

    Pour l’expert en questions environnementales, « la fin du tout-auto marquera en cela l’arrivée dans l’âge adulte » – peut-être même « emportera-t-il avec lui le salariat et la propriété, les deux autres piliers du capitalisme ». L’automobile bientôt en panne sèche ? La boussole des nations « postindustrielles » peine à indiquer une direction, les salons de l’auto révèlent surtout des rêves de conquête de « marchés émergents » promus en nouveaux eldorados d’une industrie jadis prospère et désormais guettée par la sortie de route… Cet essai stimulant esquisse bel et bien une nouvelle voie à suivre depuis l’invention de la roue puis du moteur thermique : le « progrès » ne se conduit plus à tombeau ouvert et il n’est plus question d’arriver le premier au cimetière mais, bien au contraire, de « préserver ce qui n’a pas de prix »… Mais qui organisera ce monde plus vivable dans « l’après-tout-auto » ? Quel « décideur » remettra les bœufs devant la charrue et veillera à avoir « les machines de notre société et non la société de nos machines » ?

     

    Le Phénix immobile…

    Frédéric Denhez, La Fin du tout-voiture, Actes Sud, 220 p., 22 €

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